Au début du début du début…

Les hexagrammes H01 qián et H02 kūn expriment les deux grands pôles “Ciel et Terre” entre lesquels se manifestent les dix mille êtres. Ils sont, de ce point de vue, à part dans l’organisation et l’ordonnancement des guas. C’est pourquoi zhūn le troisième hexagramme peut être considéré comme le véritable commencement “des choses”.

A ce commencement correspond un autre premier pas, exprimé par le premier trait.

Le texte associé à ce trait commence lui-même par une formule de prime abord un peu énigmatique : “磐桓 pán huán ; rocher-borne”…

Ces deux mots juxtaposés peuvent donc être considérés comme “le début du début du début”.

L’art de la traduction est un phénomène itératif. Cette phrase l’illustre parfaitement :

Philastre se limite au mot-à-mot et traduit : “Immobilité de la borne”. Les métaphores de la borne ou du pieu expriment selon lui l’immobilité et la droiture, ainsi que l’empêchement d’avancer. Beaucoup plus tard Whilelm et Perrot l’interprètent en “Hésitation et obstacle” que Vinogradoff nuance à peine avec “Hésiter devant l’obstacle”. Javary semble effectuer une régression avec sa “Pierre dressée” mais il discerne avec justesse dans ses notes de traduction une opposition entre le premier mot évoquant des roches plates, horizontales et le second représentant une colonne rituelle en bois, verticale.

Que nous proposent les dictionnaires ?

Pour le premier terme pán le dictionnaire Couvreur énonce “Grosse pierre, rocher, inébranlable comme un rocher, grand, vaste, spacieux; obstacle.”, alors que le Ricci donne “Gros rocher” et par extension ”Ferme; stable; inébranlable”.

Sont donc convoquées les notions de “grande étendue” et de “solidité”, mais également celle d’”obstacle”.

Le second mot huán désigne selon le dictionnaire Couvreur “une colonne”. Les trois premiers sens proposés par le Ricci sont “1. Poteau indicateur du nom d’un lieu; colonne; stèle; signal. 2. a. Courageux; intrépide; martial. b. Grand; vaste. ”.

Il y a donc “une référence verticale”, mais aussi une notion de “conquête” et encore une fois la notion de “grande étendue”.

Indépendamment du sens de chacun des mots, pour l’expression complète 磐桓 nous trouvons dans le dictionnaire Couvreur “Ne pouvoir avancer, hésiter, être irrésolu” alors que le Ricci donne “Ne pas avancer; hésiter. S’attarder; rester longtemps; séjourner.”

Etymologie, composantes

pán est composé en bas de la clé shí “pierre” qui exprime à la fois les notions de solidité et d’immobilité, voire de stérilité, mais également les pierres de construction et diverses unités de mesures ou les pierres musicales de la Chine ancienne. Il y a donc les notions de gradation, de repérage et d’ordonnancement ou de mise en phase et d’harmonisation. La partie haute du caractère est bān “sorte”. Il est selon le Shuo Wen lui-même composé à gauche d’un mot qui représente une barque et à droite d’un autre figurant un bâton pointu ou crochu servant à l’orienter en prenant appui sur les obstacles. Un outil analogue, en bambou était disposé à l’avant des chars de guerre pour leur ouvrir la voie. Les premiers sens que donne le Ricci à bān sont “1. Sorte; catégorie. 2. Semblable à. De ce genre”.

Nous pouvons donc également en retenir la notion de classification par genres, de discernement au milieu d’une mêlée d’obstacles.

huán est composé à gauche de la clé 木 « arbre ; bois » qui évoque la notion d’expansion, de développement vertical, mais aussi selon le Ricci celle d’engourdissement. Le développement vers le haut s’appuie sur l’enracinement.

Le caractère de droite « tourner en rond » exprime selon le Shuo Wen, l’idée d’explorer complètement un lieu. Le Wieger le décompose ainsi en un symbole central exprimant la rotation 日 “jour ; soleil” entre deux traits extrêmes en haut et bas. Nous retrouvons ainsi l’évocation des dix mille êtres entre le Ciel et la Terre.

Sont donc condensés, pétrifiés, stratifiés dans ces deux mots la distinction entre le haut et le bas, l’horizontal et le vertical, le regroupement par similitude ou différenciation de classes parmi les dix mille êtres.

La figure minérale du premier mot pán n’exprime pas immobilité ou une infertilité, ni même une hésitation pétrifiée, mais bien la réalisation, la matérialisation par strates, l’établissement et le maintien de la dynamique  d’un projet par point d’appuis successifs où tout ce qui apparaît est sujet à identification. Identification du même ou du dissemblable, du continu ou du discontinu, mais de toute façon élaboration patiente d’une conception du monde. C’est la différenciation entre le Ciel et la Terre qui permet le don du Ciel, dépôt vertical, et la construction par combinaison de strates horizontales de l’ensemble des possibles.

La clé du bas est selon le Wieger «  un morceau tombé ou détaché de 广 la falaise » : les éléments proviennent d’un Tout homogène plus élevé et, s’accumulant au pied de ce Tout, en établissent ou consolident le fondement. La pierre devient alors la figure métaphorique du Mandat du Ciel : confirmation et engagement dans le renforcement de la voie du Ciel-Terre.

La distinction et le discernement des différentes formes sont apportés par le “groupe complexe” (!) bān “sorte”. De même que la chute des pierres depuis le haut de la falaise au lieu de la diminuer la renforce, il y a confirmation de la dynamique initiale figurée par “ la jonque”, réceptacle en mouvement autonome sur un flux constant, dont la proue relevée, le gouvernail à l’arrière et les rames latérales sont autant d’émergences, d’expressions , pour en renforcer ( petite table basse) la direction agissante ( main). Le tri, l’ordonnancement et la hiérarchisation ainsi opérés renforcent ainsi la cohésion de l’ensemble.

La figure végétale du second mot huán s’enracine dans le socle fertile du premier terme pán et ne révèle donc pas une immobilité ou une infertilité, ni même une hésitation végétative, mais au contraire une démarche, un projet délibéré, de (re)co-nnaissance :

Le cycle accompli par le soleil entre les deux traits de exprime la mise en lumière complète et l’examen de tout ce qui se trouve entre Ciel et Terre.

A sa gauche la dynamique de la croissance verticale végétale condensée dans l’image de l’arbre montre et ordonne les liens entre les racines souterraines et l’émergence arborescente par-delà le trait horizontal. Le ligneux du bois prend appui et nourrissement sur les strates sédimentaires minérales, condensats organisés d’un flottement préalable. Cette projection témoigne d’un projet délibéré par la convergence des racines en un tronc commun. Y sont donc déjà envisagés les “fruits ” des deuxième et troisième lignes du texte et convoqués l’intérêt de “居貞 jū zhēn profitable ; demeurer constant” (le tronc commun) et d’ “建侯 jiàn hóu ; instituer des feudataires” (les racines et les branches, tenants et aboutissants).