129 Nuances de Wéi
Un éléphant dans un magasin de porcelaine (chinoise)
Le Shuō Guà Zhuàn (說卦傳), ou “Commentaire sur l’explication des trigrammes”, constitue la “Huitième Aile” du Yi Jing. Ce document, probablement élaboré durant la période Han (206 av. J.-C. – 220 ap. J.-C.), nous invite à découvrir une forme de pensée radicalement différente de notre vision occidentale du monde, centrée sur les correspondances et les résonances plutôt que sur les catégories et les hiérarchies.
“Comprendre le Shuō Guà Zhuàn, c’est apprendre à voir le monde à travers un kaléidoscope où chaque élément se reflète, s’éclaire, s’entrechoque, raisonne et résonne avec tous les autres.”

EN RÉSUMÉ : DEUX FAÇONS DE PENSER LE MONDE
• Pensée occidentale : catégorielle (un objet = UNE catégorie)
• Pensée chinoise : corrélative (un élément = PLUSIEURS réseaux)
• Notre approche : développer un “Tissage cognitif”
➔ Objectif : enrichir notre perception par ces deux perspectives complémentaires
À la croisée des chemins : Quand deux visions du monde se rencontrent
Comment penser l’impensable ?
Comment comprendre un système élaboré il y a plus de deux millénaires, qui organise le monde d’une façon radicalement différente de nos catégories habituelles ?
Lorsque nous abordons le Shuō Guà Zhuàn aujourd’hui, nous nous trouvons face à un défi intellectuel fascinant : comprendre et pratiquer un système de pensée fondé sur des principes profondément étrangers à notre vision moderne du monde.
Le Shuō Guà Zhuàn nous confronte à une altérité intellectuelle profonde. Là où notre pensée occidentale moderne sépare, catégorise et hiérarchise, la pensée chinoise ancienne relie, fait résonner et établit des correspondances. Ce n’est pas simplement une différence de contenu, mais une différence dans la façon même d’organiser la connaissance et de percevoir les relations entre les phénomènes du monde.
Imaginez que vous ayez appris toute votre vie à penser en termes de classifications distinctes et mutuellement exclusives : un objet est soit animal, soit végétal, soit minéral, mais jamais les trois à la fois. Puis soudain, on vous présente un système où un même élément (par exemple, le trigramme Qián ☰) peut simultanément correspondre au Ciel, au cheval, au jade, au métal, au froid, à la tête et au père – non pas comme une confusion conceptuelle, mais comme un réseau cohérent de résonances structuré autour d’une qualité essentielle commune (la “vigueur” ou 健 jiàn).
Cette rencontre entre deux épistémologies, entre deux modes d’accès à la connaissance, crée une tension productive. Notre défi n’est pas de “traduire” le Shuō Guà Zhuàn dans nos catégories familières (ce qui le dénaturerait inévitablement), ni de l’accepter tel quel comme un système ésotérique inaccessible à notre compréhension rationnelle. Il s’agit plutôt de développer ce que nous pourrions appeler un
Tissage cognitif :
“Capacité à naviguer entre ces deux systèmes de pensée, à comprendre chacun selon ses propres termes, et à tisser des ponts entre eux sans réduire l’un à l’autre.”
C’est ce tissage cognitif que nous allons tenter de cultiver ensemble en explorant les défis spécifiques que pose l’interprétation du Shuō Guà Zhuàn dans une perspective contemporaine.

Trois lectures possibles, trois visions du monde
Une pluralité de traductions, témoin d’une richesse conceptuelle
La richesse sémantique du caractère 為 wéi se manifeste de façon éclatante dans la diversité des traductions qu’il a suscitées. Dans le seul texte canonique du Yi Jing, les traducteurs français ont employé pas moins de 33 termes différents pour rendre ce caractère : “comme”, “pour”, “ainsi”, “au service de”, “avec”, “commettre”, “composer avec”, “conduire à”…
Cette grande variété de traductions n’est pas le signe d’un flou ou d’une faiblesse, mais au contraire la preuve que ce caractère possède naturellement plusieurs couches de sens qui enrichissent notre compréhension du texte. C’est comme une pierre précieuse dont chaque facette révèle une nuance différente selon l’angle sous lequel on la regarde – toutes ces facettes font partie de la même pierre et contribuent ensemble à faire émerger sa beauté unique.
L’analyse étymologique traditionnelle voit dans 為 wéi “une main qui guide un éléphant”. Les travaux paléographiques contemporains suggèrent cependant une histoire graphique plus nuancée. S’en tenir à l’idée de mobilisation d’un “outil” puissant, a néanmoins généré toute une constellation sémantique :
- l’action dirigée (“faire”, “agir”, “accomplir”),
- l’assistance (“aider”, “soutenir”),
- la finalité (“pour”, “en vue de”),
- la médiation (“à travers”, “par”)
- et, finalement, la correspondance et l’analogie (“comme”, “en tant que”).
Fondamentalement, 為 wéi établit donc une relation dynamique plutôt qu’une simple équivalence statique. C’est précisément cette dimension active qui rend si difficile la traduction des formules du type “乾為天” Qián wéi tiān par une expression unique et figée en français.
Qián est le Ciel
Face à une formule comme “乾為天” Qián wéi tiān, trois lectures principales s’offrent à nous, chacune impliquant une vision du monde distincte :
- La lecture identitaire : “Qián est le Ciel” — Cette interprétation suggère une identité fondamentale entre le trigramme et le phénomène cosmique, comme si l’un était substantiellement l’autre. C’est une lecture ontologique forte.
- La lecture métaphorique : “Qián est comme le Ciel” — Cette lecture réduit la relation à une simple comparaison, un outil pédagogique facilitant la compréhension. C’est une lecture rhétorique plus faible.
- La lecture corrélative : “Qián correspond au Ciel” — Cette approche propose un système de résonances entre des réalités distinctes mais interconnectées par des qualités essentielles communes. C’est une lecture qui s’inscrit dans une vision du monde fondée sur les relations.
Pour expliquer ces différences à un lecteur contemporain, pensons à trois manières d’interpréter l’expression “le temps, c’est de l’argent” :
- Interprétation identitaire : le temps EST littéralement une forme d’argent (ontologique)
- Interprétation métaphorique : le temps RESSEMBLE à l’argent par certains aspects (rhétorique)
- Interprétation corrélative : le temps et l’argent PARTAGENT certaines qualités essentielles et RÉSONNENT l’un avec l’autre dans un système plus vaste de valeurs et d’échanges (relationnelle)
La pensée chinoise traditionnelle, et particulièrement celle du Shuō Guà Zhuàn, tend vers cette troisième approche, mais de façon beaucoup plus systématique et fondamentale que nos métaphores occasionnelles.
L’ambiguïté fertile du terme 為 wéi : clé de la pensée corrélative
Au cœur du défi herméneutique du Shuō Guà Zhuàn se trouve l’interprétation du terme 為 wéi qui apparaît constamment dans des formulations comme “乾為天” Qián wéi tiān. Ce terme, loin d’être un simple connecteur logique, constitue peut-être la clé même pour comprendre la nature de la pensée corrélative chinoise.
L’origine d’un caractère révélateur
Pour saisir la richesse de ce terme, plongeons d’abord dans ses origines. Dans son écriture ancienne le caractère 為 wéi représentait une main manipulant un objet. Son image visuelle suggère l’idée d’action, de fabrication ou de transformation.
Cette étymologie révèle que 為 wéi n’établit pas simplement une relation statique entre deux éléments, mais potentiellement une relation dynamique et transformative.
Imaginez la différence entre ces deux affirmations :
- “Ceci est une table” (relation statique d’identité)
- “Ceci fait office de table” (relation fonctionnelle et contextuelle)
L’étymologie de 為 wéi nous oriente vers cette seconde interprétation, plus dynamique et contextuelle.
La prévalence significative de 為 wéi
La centralité du caractère 為 wéi dans le Shuō Guà Zhuàn ne saurait être sous-estimée : avec 129 occurrences dans ce seul commentaire (contre seulement 8 dans le texte canonique, 11 dans la Cinquième Aile, 11 dans la Sixième Aile), sa fréquence remarquable souligne son rôle structurant dans ce texte. Cette omniprésence n’est pas fortuite mais reflète le rôle fondamental que joue ce caractère dans l’articulation du système de correspondances qui constitue l’ossature même du Shuō Guà Zhuàn.

EN RÉSUMÉ : WÉI COMME MANIFESTATION ACTIVE
• Les trigrammes : pas des symboles statiques mais des principes actifs
• Le 無為 (wúwéi) : pas “ne rien faire” mais agir sans médiation artificielle
• La relation 為‑象 (wéi-xiàng) : “main guidant l’éléphant/image” révèle une troisième voie interprétative
• Lecture manifestative : “Qian manifeste l’image du Ciel” dans la situation spécifique consultée
➔ Pour la divination : comprendre comment les qualités essentielles se manifestent activement dans notre contexte


LA DIMENSION ACTIVE DU WÉI : POINTS CLÉS
• Dynamisme contextuel : les trigrammes manifestent activement des qualités plutôt que d’y correspondre passivement
• Le concept de wúwéi (無為) : pas “ne rien faire” mais agir sans médiation artificielle – action spontanée en accord avec la nature profonde des choses
• Résonance plutôt que dualisme :
- Ni identité complète (A = B)
- Ni simple métaphore (A ressemble à B)
- Mais participation commune à une même qualité essentielle
➔ Un système flexible où différents niveaux de réalité communiquent et s’interpénètrent dans un réseau dynamique
Au-delà des catégories fixes : la dimension active de 為 wéi
Cette dimension active de 為 wéi transforme profondément notre compréhension du texte. Lorsque nous lisons « 乾為馬 » Qián wéi mǎ, nous pouvons envisager non seulement que “Qián correspond au cheval”, mais aussi que “Qián manifeste ou active la qualité du cheval dans le monde”.
Pour saisir cette nuance subtile mais essentielle, considérons la différence entre ces deux affirmations :
- “Cette personne est un leader” (état, identité fixe)
- “Cette personne agit en leader dans cette situation” (fonction, manifestation contextuelle)
La seconde formulation capture mieux l’esprit du 為 wéi dans le Shuō Guà Zhuàn : les trigrammes ne sont pas simplement des symboles statiques, mais des principes actifs qui manifestent certaines qualités dans différents contextes.
Le 無為 wúwéi : un éclairage révélateur sur la dimension active de 為 wéi
La célèbre notion taoïste de 無為 wúwéi, souvent traduite hâtivement par “non-agir” ou “non-être”, offre un éclairage précieux sur la compréhension profonde de 為 wéi. En considérant l’étymologie active du caractère (une main guidant un instrument), nous pouvons réinterpréter cette notion non comme une absence d’action, mais comme un dépassement de l’intentionnalité instrumentale.
L’ ”absence” 無 wú ne porte pas sur l’action elle-même, mais sur cette dimension d’intermédiaire, d’instrument, d’affectation. Le 無為 wúwéi devient alors l’expression d’un retour à l’être essentiel sans l’appareil de la médiation, et d’une implication entière, spontanée et désintéressée dans l’action présente. C’est précisément cette absence de calcul, de médiation et d’instrumentalisation qui caractérise l’idéal du sage dans la tradition taoïste.
Cette interprétation subtile du 無為 wúwéi jette une lumière révélatrice sur le sens positif de 為 wéi : loin d’être un simple connecteur logique ou une copule vide, il désigne cette capacité d’établir des médiations, des correspondances actives entre différents ordres de réalité.
Dépasser notre vision dualiste occidentale
Pour comprendre pleinement la portée de 為 wéi, nous devons nous efforcer de dépasser la tendance occidentale à séparer nettement identité littérale et similitude métaphorique. Dans la conception chinoise classique, 為 wéi établit ce que certains sinologues nomment une “résonance” ou une “consonance”.
Cette relation n’est :
- Ni une identité substantielle (A = B)
- Ni une pure construction symbolique (A symbolise B)
- Mais une participation mutuelle à une même qualité essentielle qui se manifeste différemment selon les contextes
Un exemple de la vie quotidienne qui peut nous aider à saisir cette idée : lorsque nous disons qu’une personne “est le portrait de son père”, nous n’affirmons pas une identité complète (la personne n’est pas littéralement représentation picturale de son père), ni une simple comparaison superficielle. Nous exprimons plutôt une relation où certaines qualités essentielles du père se manifestent dans la personne du fils, créant une résonance qui dépasse la simple ressemblance sans atteindre l’identité.
En résumé : cette ambiguïté constitutive de 為 wéi permet de maintenir ensemble différents niveaux de réalité dans un système de correspondances dynamique et contextuel.
L’interaction fertile entre 為 wéi et 象 xiàng
Le caractère 為 wéi se décompose en “爫 zhǎo une main ou une griffe qui guide 象 xiàng un éléphant”. La compréhension du terme dans le Shuō Guà Zhuàn s’enrichit considérablement lorsqu’on explore sa relation avec le concept fondamental de 象 xiàng – “image” ou “symbole” – qui constitue l’une des notions centrales de l’herméneutique du Yi Jing.
Une coïncidence significative
Le concept de 象 xiàng a connu dans la pensée chinoise une évolution sémantique fascinante : de sa référence zoologique initiale (l’éléphant), il s’est étendu à l’ivoire (par métonymie), puis aux notions d’image, de forme, de figure, de phénomène et de manifestation.
Dans le contexte du Yi Jing, 象 xiàng désigne précisément ces images ou symboles qui permettent de 爫 zhǎo “saisir” et d’exprimer les principes cosmiques. C’est d’ailleurs ce terme qui est utilisé pour désigner le contenu des troisième et quatrième ailes : 大象 dàxiàng les “Grandes Images” et小象 xiǎoxiàng les “Petites Images”.
Une troisième voie interprétative
Cette proximité entre 為 wéi et 象 xiàng ouvre une piste interprétative féconde pour les formules du type “乾為天” Qián wéi tiān. Au-delà de la lecture identitaire (“Qian est le Ciel”) et de la lecture métaphorique (“Qian est comme le Ciel”), nous pourrions envisager une lecture que l’on pourrait qualifier de “manifestative” : “Qian manifeste l’image du Ciel” ou “Qian réalise symboliquement le Ciel”.
Cette interprétation s’accorde parfaitement avec un passage très significatif du Xi Ci (繫辭, “Grand Commentaire”) :
聖人立象以盡意
Shèng rén lì xiàng yǐ jìn yì
Le sage établit des images pour exprimer pleinement le sens.
Elle suggère que les trigrammes ne sont ni identiques aux réalités auxquelles ils correspondent, ni simplement semblables par analogie, mais qu’ils en constituent des manifestations symboliques qui donnent accès à leur principe essentiel.
Implications pour la pratique divinatoire
Cette lecture manifestative transforme notre compréhension de la divination par le Yi Jing. Lorsque nous rencontrons un hexagramme contenant le trigramme Qian, nous ne nous contentons pas d’y voir une simple métaphore du Ciel, ni de lui attribuer littéralement les qualités célestes. Nous reconnaissons plutôt que ce trigramme manifeste activement le principe céleste dans la situation spécifique qui fait l’objet de notre consultation.
Cette approche dynamique et contextuelle correspond parfaitement à la nature processuelle de la pensée chinoise traditionnelle, où les catégories ne sont jamais figées mais toujours en mouvement et en relation.

EN RÉSUMÉ : WÉI ET XIÀNG, UNE DYNAMIQUE MANIFESTATIVE
• Étymologie révélatrice : 為 = “main guidant un éléphant/image”
• Évolution de 象 (xiàng) : éléphant → ivoire → image → manifestation symbolique
➔ En divination : le trigramme est la manifestation active d’un principe cosmique dans notre situation particulière

La résonance : un défi à notre logique exclusive
Pour saisir la spécificité de ce système de correspondances, je propose de passer par le concept provisoire de “réseaunance” — fusion des notions de ‘réseau’ et de ‘résonance’. Lorsque le Shuō Guà Zhuàn affirme que “Qián correspond au cheval”, il ne s’agit pas d’une simple métaphore isolée, mais d’un point nodal où le cheval, le jade, le métal et le ciel entrent en vibration harmonique autour de la qualité essentielle de vigueur.
Cette “réseaunance” pose un défi majeur à notre conception habituelle de la catégorisation, fondée sur le principe d’exclusion mutuelle. Dans notre logique aristotélicienne, un objet appartient soit à la catégorie A, soit à la catégorie B, mais pas aux deux simultanément (sauf si B est une sous-catégorie de A).
Le système du Shuō Guà Zhuàn fonctionne différemment. Un même trigramme peut appartenir simultanément à plusieurs réseaux de correspondances, non pas par confusion conceptuelle, mais parce que ces correspondances sont organisées autour de qualités essentielles qui se manifestent à différents niveaux de réalité.
Pour illustrer cette différence, pensons à la façon dont nous classons habituellement un objet comme une table :
- Dans notre système occidental, une table appartient à la catégorie “mobilier”, qui est distincte de la catégorie “végétal” ou “minéral”.
- Dans une logique similaire à celle du Shuō Guà Zhuàn, cette même table pourrait simultanément correspondre au bois (matériau), à la stabilité (fonction), à la convivialité (usage social), à la hauteur (dimension spatiale) — chacune de ces correspondances la reliant à d’autres objets partageant la même qualité essentielle.
Au sein de ce réseau de correspondances, chaque manifestation d’un trigramme n’existe pas isolément mais participe à une symphonie d’influences réciproques…
EN RÉSUMÉ : LE RÉSEAU DE CORRESPONDANCES EN ACTION
• Qualité essentielle (性 xìng) : principe organisateur unifiant toutes les correspondances d’un trigramme
• Approche fonctionnelle : les trigrammes comme forces actives (mouvoir, communiquer, diriger) et non symboles statiques
• “Réseaunance” : système où un élément appartient simultanément à plusieurs réseaux structurés autour de qualités communes
➔ Application divinatoire : ne pas demander “que signifie ce trigramme?” mais “comment sa qualité essentielle s’active-t-elle dans cette situation particulière?”
De la théorie à la pratique
Comment le réseau de correspondances transforme la divination
Comment le système de correspondances établi par le Shuō Guà Zhuàn modifie-t-il l’interprétation divinatoire ? En quoi cette conception différente de la classification transforme-t-elle notre approche du Yi Jing en outil de sagesse pratique ?
Afin de bien comprendre cette approche radicalement différente de la nôtre, examinons d’abord ce qui constitue le fondement même de ce système…
La clé qui unifie tout : 性 xìng, les qualités essentielles
Comment ce système s’articule-t-il de manière cohérente malgré une complexité apparente ? La clé réside dans le concept de qualité essentielle (性 xìng). Ce terme, qui apparaît dès le début de la Huitième Aile (dans ses chapitres 1 et 2), se traduit usuellement par “nature, qualité ou disposition naturelle”.
Plutôt que de voir les associations multiples du Shuō Guà Zhuàn comme arbitraires ou purement symboliques, nous pouvons les comprendre comme un réseau cohérent articulé autour d’une qualité essentielle propre à chaque trigramme.
Pour Qián, cette qualité essentielle est la “vigueur” (健 jiàn), mentionnée au chapitre 7. Cette vigueur constitue le principe organisateur qui donne sa cohérence à toutes ses correspondances :
| Correspondance | Comment la vigueur s’y manifeste |
| Le Ciel | Par son mouvement incessant |
| Le jade | Par sa dureté et sa résistance |
| Le métal | Par sa solidité et sa force |
| Un bon cheval | Par sa puissance et son endurance |
C’est comme si chaque trigramme constituait une “couleur fondamentale” de l’existence, qui se manifeste ensuite à différents niveaux de réalité (cosmique, naturel, animal, humain), tout en restant reconnaissable par sa “teinte” particulière.
Ces qualités essentielles ne sont pas des concepts abstraits figés, mais des principes actifs qui opèrent dans le monde…
Des symboles figés aux processus dynamiques : les trigrammes en action
Le Shuō Guà Zhuàn ne présente donc pas les trigrammes comme de simples structures statiques mais comme des principes actifs, des processus dynamiques qui interagissent dans le cosmos.
Ainsi :
- “Zhèn met en mouvement”
- “Duì communique”
- “Qián dirige”
Ces attributions fonctionnelles sont fondamentales pour l’interprétation divinatoire — elles transforment notre lecture des hexagrammes d’une simple “identification” à une compréhension des forces dynamiques en jeu dans une situation donnée.
Analogie culinaire : C’est comparable à la différence entre :
- Identifier un ingrédient dans une recette (“ceci est du sel”)
- Comprendre sa fonction culinaire (“le sel rehausse les saveurs et équilibre l’amertume”)
De même, dans l’interprétation d’un hexagramme, il ne s’agit pas simplement d’identifier la présence du trigramme Qián, mais de comprendre comment sa qualité de “vigueur” et sa fonction de “direction” opèrent dans le contexte spécifique de la situation considérée.
Cette vision dynamique des trigrammes nous permet de comprendre comment ils forment ensemble un réseau complexe de correspondances…
La symphonie vivante des manifestations des trigrammes
Un réseau dynamique d’interactions signifiantes
Le système des correspondances du Shuō Guà Zhuàn peut être compris comme une véritable écologie du sens, où chaque manifestation d’un trigramme enrichit et colore toutes les autres. Prenons l’exemple de Qián (☰) : quand nous comprenons que ce trigramme manifeste simultanément le Ciel, le cheval, le jade, le métal, le froid, la tête et le père, nous découvrons non pas une simple liste d’équivalences isolées, mais un réseau vibrant d’influences réciproques.
La “vigueur” (健 jiàn) qui caractérise Qián ne se présente jamais comme une qualité abstraite et uniforme. Elle s’incarne différemment dans chaque contexte tout en conservant son essence. Plus important encore, chaque manifestation particulière teinte notre compréhension de toutes les autres. Lorsque nous saisissons la vigueur du cheval, cette compréhension enrichit notre perception de l’autorité paternelle ; quand nous contemplons la dureté du jade, elle approfondit notre conception de la puissance céleste.
Imaginons un accord musical complexe où chaque note, tout en gardant son identité propre, résonne avec toutes les autres pour créer une harmonie que chacune, isolément, ne pourrait produire. C’est exactement ainsi que fonctionnent les manifestations d’un trigramme – non comme des traductions équivalentes d’un même concept, mais comme des expressions complémentaires qui, ensemble, révèlent une réalité plus riche que la somme de ses parties.
Cette interaction ne se limite pas à une série d’associations statiques, mais imprègne différents domaines d’expérience…
L’imprégnation mutuelle des domaines d’expérience
Les 129 occurrences du caractère 為 (wéi) dans le Shuō Guà Zhuàn témoignent de cette conception dynamique où les principes représentés par les trigrammes ne sont pas confinés à des catégories étanches, mais circulent à travers différents domaines d’expérience, les imprégnant tous de leur qualité essentielle.
Quand nous utilisons le Yi Jing pour la divination, cette perspective transforme profondément notre interprétation. Si un hexagramme contenant Qián apparaît dans notre consultation, nous ne nous limitons pas à appliquer mécaniquement une signification unique. Nous explorons plutôt comment la vigueur de Qián se déploie simultanément dans les dimensions cosmiques, matérielles, relationnelles et personnelles de notre situation. La vigueur du Ciel peut ainsi illuminer la nature d’une relation père-fils, tandis que la solidité du métal peut éclairer la persévérance requise dans une situation difficile.
Cette conception interactive nous imprègne et nous permet de dépasser la vision simpliste d’une “liste de correspondances” pour accéder à une compréhension plus profonde du Shuō Guà Zhuàn : non pas un catalogue statique d’analogies, mais un manuel d’exploration des interconnexions dynamiques qui tissent la trame vivante de notre expérience du monde.
Le contexte éclaire le sens, pour une lecture dynamique des symboles
Cette conception enrichit considérablement l’interprétation divinatoire. Face à un hexagramme contenant le trigramme Qian, le consultant éclairé ne se limite pas à identifier mécaniquement ses correspondances, mais s’interroge sur la manière dont la qualité de “vigueur” associée à ce trigramme se manifeste dans le contexte spécifique de sa situation.
Dans une consultation concernant une relation amoureuse, par exemple, la présence de Qian pourrait inviter à explorer comment l’énergie créatrice, l’initiative et la direction s’expriment dans la dynamique relationnelle. Dans un contexte professionnel, ce même trigramme pourrait manifester la nécessité d’une autorité bienveillante ou d’une vision directrice claire. Dans un questionnement sur la santé, il pourrait signaler l’importance de la vitalité et de la force régénératrice.
Cette flexibilité interprétative n’est pas arbitraire mais contextuelle : elle est guidée par la situation spécifique du consultant et par la manière dont la qualité essentielle du trigramme s’y manifeste.
Examinons plus en détail comment cette approche se traduit concrètement dans la consultation…


L’interprétation comme résonance contextuelle
Cette conception transforme radicalement la pratique divinatoire. Les correspondances du Shuō Guà Zhuàn ne fonctionnent pas comme un simple “dictionnaire” où chaque terme aurait une traduction unique et fixe. Dans la pratique, le consultant compétent mobilise ces correspondances de manière contextuelle et sélective, en fonction de la situation spécifique qui fait l’objet de la consultation.
Prenons un exemple concret : si vous consultez le Yi Jing à propos d’une relation et que vous obtenez un hexagramme contenant le trigramme Qián (associé au père, au cheval, au jade…), vous pourriez explorer diverses dimensions :
- L’aspect d’autorité ou de direction dans la relation (correspondance familiale)
- La vigueur et le dynamisme nécessaires (correspondance qualitative)
- La valeur précieuse de cette relation (correspondance matérielle)
- La solidité et la fermeté requises (correspondance substantielle)
Cette flexibilité herméneutique distingue la divination chinoise antique d’un simple système de codage-décodage mécanique. Elle permet une interprétation vivante, contextuelle et nuancée, adaptée à la situation unique de chaque consultant.
Pour conclure, cette vision des trigrammes comme configurations relationnelles actives fait écho, de façon inattendue, à certaines intuitions de la philosophie occidentale…
La totalité des faits
Les trigrammes ne sont donc pas de simples symboles statiques, mais des principes actifs et interactifs qui manifestent certaines qualités dans le monde.
Cette perspective évoque, avec toutes les précautions nécessaires, la célèbre formule :
“Le monde est la totalité des faits, non des choses.”
Wittgenstein
Dans les deux cas, l’attention se déplace de l’objet isolé vers ses relations dynamiques avec d’autres éléments.
Ces deux traditions philosophiques sont bien sûr profondément différentes dans leurs origines et contextes. Mais ce rapprochement peut nous aider à voir les trigrammes du Yi Jing non comme des entités figées, mais comme des configurations relationnelles actives – une perspective qui enrichit notre compréhension de ce texte ancien tout en respectant sa spécificité culturelle.
EN RÉSUMÉ : UN RÉSEAU VIBRANT D’INFLUENCES
• Écologie du sens : chaque manifestation d’un trigramme enrichit et colore toutes les autres
• Qualité essentielle incarnée contextuellement : même principe, expressions multiples
• Interprétation contextuelle : mobilisation des correspondances selon la situation
➔ Divination vivante : qui dépasse le “dictionnaire de symboles” pour offrir une exploration flexible et dynamique
Pour une pratique contemporaine éclairée du Yi Jing
Comment, dès lors, pratiquer aujourd’hui une consultation du Yi Jing qui soit à la fois fidèle à l’esprit du Shuō Guà Zhuàn et intellectuellement satisfaisante pour un esprit contemporain ? Comment naviguer entre respect de la tradition et pertinence actuelle, entre richesse symbolique et rigueur interprétative ?
Deux écueils à éviter dans notre interprétation
Notre pratique du Yi Jing nous confronte à deux tentations opposées qu’il convient de reconnaître et de dépasser :
La tentation psychologisante réduit les correspondances du Shuō Guà Zhuàn à de simples symboles psychologiques ou archétypes personnels. Dans cette perspective, le trigramme Qián ne représenterait que l’aspect “paternel” de notre psyché ou notre principe “d’autorité intérieure”. Si cette lecture peut être féconde, elle risque de perdre entièrement la dimension cosmologique du texte.
La tentation matérialiste, à l’opposé, cherche à valider ou invalider les correspondances selon nos connaissances scientifiques actuelles. Elle voudrait déterminer si le trigramme Qián possède “réellement” les qualités du métal ou du cheval en termes physiques ou biologiques. Cette lecture manque la spécificité de la pensée corrélative, qui opère selon une logique différente de celle de nos sciences empiriques.
C’est comme si quelqu’un essayait de comprendre la poésie en vérifiant scientifiquement si les métaphores sont “exactes” :
“Est-il vrai que l’amour est une rose ? Possède-t-il des épines, des pétales et du pollen ?”
Une telle approche passerait complètement à côté de la “nature” et de la “fonction” de la poésie.
Trois principes pour une pratique réfléchie
Pour naviguer entre ces écueils, trois principes méthodologiques peuvent guider notre pratique contemporaine du Yi Jing :
EN RÉSUMÉ : VERS UNE PRATIQUE ÉCLAIRÉE
Deux pièges à éviter :
- Réduction psychologique (le trigramme comme simple symbole intérieur)
- Validation matérielle (chercher des preuves logiques)
Trois approches complémentaires :
- Contextualiser : ancrer historiquement sans réduire à l’archaïsme
- Explorer : naviguer entre lectures littérale et symbolique
- Réfléchir : prendre conscience de nos propres filtres interprétatifs
➔ Etablir un équilibre dynamique entre richesse symbolique et honnêteté critique

1. La contextualisation historique et culturelle
Reconnaissons que le système des correspondances s’inscrit dans un contexte culturel et historique spécifique, sans pour autant le réduire à une “curiosité” archaïque. Cette reconnaissance nous permettra de distinguer les éléments culturellement spécifiques (comme certaines références à la société chinoise antique) des structures fondamentales de pensée qui peuvent traverser les époques.
Exemple pratique : Si nous consultons le Yi Jing à propos d’une situation professionnelle et obtenons un hexagramme contenant le trigramme Qián (associé au père dans la famille traditionnelle chinoise), ne nous limitons pas à une interprétation littérale concernant notre père biologique. Comprenons plutôt la qualité fondamentale que représente ce rôle dans le contexte de la Chine ancienne : l’autorité légitime, la direction, la responsabilité.
2. L’exploration des différentes interprétations possibles
Permettons-nous d’explorer différentes interprétations possibles des correspondances, en maintenant une tension productive entre lecture littérale et lecture symbolique, entre l’altérité de la pensée chinoise et notre contexte personnel.
Exemple pratique : Face à un hexagramme contenant le trigramme Xùn (vent, bois, aînée des filles), explorons diverses dimensions interprétatives : la qualité pénétrante du vent qui s’insinue partout, la souplesse et la croissance du bois, la position particulière de l’aînée des filles dans les relations familiales traditionnelles. Toutes ces éclairent notre situation sous des angles complémentaires, sans nous obliger de choisir une seule interprétation “correcte”.
3. L’interprétation réflexive
Restons constamment conscient de nos propres présupposés culturels et personnels. Reconnaissons la part de construction qui existe dans toute interprétation, sans pour autant tomber dans un relativisme qui nierait toute possibilité de compréhension authentique.
Exemple pratique : Notons dans un journal de consultations non seulement l’hexagramme obtenu et son interprétation, mais aussi nos réactions personnelles, nos attentes et nos résistances. Cette pratique réflexive nous aidera à progressivement prendre conscience de nos filtres interprétatifs et à affiner notre compréhension du texte.

Le Shuō Guà Zhuàn : du microscope au kaléidoscope
Notre exploration du caractère 為 wéi dans le Shuō Guà Zhuàn nous a progressivement révélé une vision du monde qui s’apparente à celle que nous offrirait un kaléidoscope plutôt qu’un microscope. Là où la pensée occidentale moderne nous a habitués à isoler les éléments pour mieux les analyser, le Shuō Guà Zhuàn nous invite à percevoir comment chaque phénomène se reflète dans tous les autres, formant des motifs de sens en perpétuelle reconfiguration.
Les 129 occurrences du caractère 為 dans ce texte ancien témoignent de cette vision fondamentalement relationnelle. Chaque fois que le texte affirme qu’un trigramme “est” (為 wéi) quelque chose, il ne s’agit pas d’une simple équivalence figée, mais d’une mise en relation dynamique. Comme dans ce jouet où chaque fragment coloré prend son sens par rapport aux autres, les qualités essentielles des trigrammes ne se manifestent jamais isolément, mais toujours dans un jeu de miroirs où chaque manifestation éclaire toutes les autres.
Au début, cette vision peut sembler confuse, voire déstabilisante. Les contours nets des objets disparaissent au profit de motifs complexes en constante évolution. Il faut du temps pour apprendre à apprécier cette nouvelle manière de voir, pour reconnaître les motifs récurrents dans cette apparente complexité.
La pratique régulière du Yi Jing nous permet justement de développer progressivement cette vision kaléidoscopique du monde. Nous apprenons peu à peu à reconnaître comment la “vigueur” de Qián se reflète différemment dans le ciel, le cheval ou le père, tout en restant fondamentalement la même qualité essentielle. Nous découvrons comment ces différentes manifestations s’éclairent mutuellement, s’entrechoquent parfois, mais finissent toujours par créer une harmonie plus vaste où elles résonnent ensemble.
Il ne s’agit pas de renoncer à notre vision analytique habituelle, mais de la compléter. Comme quelqu’un qui apprendrait à voir en trois dimensions après n’avoir connu que la planéité, nous développerons alors une perception enrichie de la réalité. Nous pouvons alors passer d’un mode de vision à l’autre selon les circonstances, enrichissant notre compréhension par cette double perspective.
Dans notre monde contemporain marqué par des crises systémiques interconnectées – écologiques, sociales, économiques, à une époque où sont encouragées la tentation du chacun pour soi et la pensée courte – cette capacité à percevoir les réseaux de relations plutôt que les seuls éléments isolés devient une nécessité et une priorité. Là où une vision purement analytique pourrait échouer à saisir la complexité des interdépendances, le regard kaléidoscopique formé par la pratique du Yi Jing nous aide à percevoir les motifs d’ensemble et les résonances subtiles entre des phénomènes apparemment distincts.
Ainsi, la valeur profonde du Shuō Guà Zhuàn pour notre époque dépasse largement le cadre de la divination traditionnelle. Ce texte millénaire nous offre un exercice contemplatif qui transforme progressivement notre perception du monde. À chaque consultation du Yi Jing, nous tournons légèrement le kaléidoscope, observant comment les mêmes éléments fondamentaux – les huit trigrammes et leurs qualités essentielles – se reconfigurent pour créer un motif nouveau, unique et pourtant relié à tous les autres.
En cultivant cette vision kaléidoscopique, nous ne rejetons pas la clarté analytique de la pensée occidentale moderne, mais nous la complétons par une perception des résonances et des correspondances que notre approche habituelle tend à négliger. Le Shuō Guà Zhuàn nous rappelle ainsi que comprendre le monde n’est pas seulement une question d’analyse et de catégorisation, mais aussi de perception des harmonies, des reflets et des échos qui relient tous les phénomènes dans une danse cosmique perpétuellement renouvelée.
EN RÉSUMÉ : TRANSFORMATION ET VISION ENRICHIE
• Le chaudron-laboratoire : espace de notre transformation où la tradition se ravive
• Vision kaléidoscopique : chaque élément illumine et se déploie dans tous les autres
➔ Pertinence actuelle de cette vision réseau-nante face aux crises systémiques
Le Yi Jing comme “chaudron-laboratoire” : un espace de transformation
La pratique du Yi Jing, éclairée par le Shuō Guà Zhuàn, peut être conçue comme ce que j’appellerais un “chaudron-laboratoire” — une expression qui marie délibérément deux traditions de transformation et d’expérimentation.
Dans la tradition chinoise, l’hexagramme 50, Dǐng (鼎), représente le chaudron sacrificiel, un récipient tripode en bronze utilisé lors des cérémonies rituelles. Ce chaudron symbolise à la fois l’héritage traditionnel et le processus de transformation : c’est un espace où les ingrédients bruts deviennent des offrandes raffinées, où le profane devient sacré.
De façon similaire, le laboratoire scientifique moderne est un espace où les substances sont manipulées et transformées, où les hypothèses sont testées et raffinées, où de nouvelles connaissances émergent de l’interaction contrôlée avec la matière.
Votre pratique personnelle du Yi Jing peut fonctionner comme un tel chaudron-laboratoire — un espace unique où se rencontrent et se transforment mutuellement :
- La tradition ancestrale et notre questionnement contemporain
- Les formes symboliques anciennes et nos besoins concrets actuels
- La pensée corrélative chinoise et notre rationalité occidentale
Dans ce chaudron-laboratoire, nous manipulons des éléments concrets (pièces de monnaie, tiges d’achillée ou application numérique) qui, par un processus codifié, produisent une configuration spécifique. Cette manipulation n’est pas un simple rituel mécanique, mais une pratique transformative qui modifie à la fois l’objet de notre questionnement et notre propre façon de penser.
Notre question initiale, souvent confuse ou anxiogène, se trouve métabolisée en une exploration structurée. Comme dans le chaudron où les ingrédients crus sont transformés en nourriture assimilable, notre questionnement se trouve raffiné, clarifié, et parfois profondément transformé par le processus interprétatif lui-même.
Une caractéristique fondamentale de ce chaudron-laboratoire est que rien n’y est définitivement fixé. L’hexagramme 50 nous enseigne que le chaudron, bien qu’il symbolise la tradition, doit être régulièrement renouvelé. De même, notre pratique interprétative du Yi Jing doit rester un processus vivant, où les compréhensions acquises sont constamment remises “sur le feu” pour être affinées ou transformées.

Des résonances pour notre temps
D’autres rapprochements avec la pensée contemporaine pourraient être explorés :
- la théorie des systèmes complexes,
- les approches écologiques du sens,
- ou encore les perspectives énactives en sciences cognitives.
Mais en contemplant cette vision kaléidoscopique du Shuō Guà Zhuàn, je ne peux tout d’abord m’empêcher de penser au concept de rhizome :
“À la différence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque.”
Deleuze et Guattari
Cette convergence entre une sagesse millénaire chinoise et une philosophie contemporaine française nous suggère que la pensée corrélative du Yi Jing, loin d’être une relique du passé, constitue une ressource précieuse pour appréhender la complexité interconnectée de notre monde actuel.
