Section 3 du Zhou Yi Lue Li (chapitres 1 et 2) : Analyse

” Explications sur les Hexagrammes, adaptation des Changements, compréhension des Lignes ”


Premier chapitre

L’hexagramme consi­dère le moment.
Les lignes cor­res­pondent aux chan­ge­ments en rap­port avec ce moment.

Représentation graphique du moment 

夫 卦 者 時 也
L’hexagramme consi­dère le moment.
爻 者 適 時 之 變 者 也
Les lignes cor­res­pondent aux chan­ge­ments en rap­port avec ce moment.

Cette intro­duc­tion res­semble au der­nier cha­pitre de la sec­tion pré­cé­dente : on y parle d’hexa­gramme et de moment à la pre­mière ligne, de lignes et de chan­ge­ment à la seconde.

Quelles sont les dif­fé­rences ?

En pre­mière ligne “per­pé­tuent la qua­li­té du moment” prê­tait à l’hexa­gramme le rôle d’un main­tien d’une carac­té­ris­tique propre au fil du temps. Ici on reprend le terme déjà pré­sent en intro­duc­tion aux deux sec­tions pré­cé­dentes dans les ques­tions “Qu’est-ce que le Juge­ment ?” , “Qu’est-ce que les lignes ?”, “Qu’est-ce que les chan­ge­ments ?”  zhě “celui qui”. Nous avons jusque-là tra­duit ce terme très com­mun dans son sens le plus cou­rant d’une réfé­rence au mot prin­ci­pal de la phrase. Mais ici sa fonc­tion est dif­fé­rente : le com­po­sant du bas  montre une bouche qui parle, celui du haut repré­sente un vieil homme et donc par ana­lo­gie “quelque chose qui reste”. Le moyen de fixer les paroles est l’encre, l’é­cri­ture. L’i­dée de main­tien du temps est donc éga­le­ment pré­sente dans cet idéo­gramme… Rap­pe­lons qu’à l’é­poque de l’os­téo­man­cie, à côté des fis­sures divi­na­toires étaient men­tion­nés les hexa­grammes, la trans­crip­tion du contexte (date, ques­tion, per­sonnes pré­sentes) et le pro­nos­tic. La pre­mière ligne se tra­duit donc tout sim­ple­ment par :

L’hexa­gramme est la repré­sen­ta­tion gra­phique d’un moment.

zhě appa­raît éga­le­ment en seconde ligne à la suite de  yáo “lignes ” et devant  shì “aller à, conve­nir, cor­res­pondre”.  Ce der­nier n’ap­pa­raît (4 fois) que dans la sec­tion 3. Il est uti­li­sé pour dési­gner une fille qui se rend à la mai­son de son fian­cé pour célé­brer les noces. Nous recon­nais­sons effec­ti­ve­ment en bas  chuò “mar­cher” ; l’autre com­po­sant est  qui repré­sente un pied ou la racine d’une plante. D’où l’i­dée de chan­ger de mai­son, de “situa­tion stable”. Cela cor­res­pond à la fonc­tion des traits déjà défi­nie à plu­sieurs reprises. Tout aus­si sim­ple­ment la seconde ligne devient :

Les traits sont la repré­sen­ta­tion gra­phique des chan­ge­ments de moment.

L’im­por­tance de l’i­mage d’ ”une fille qui se rend à la mai­son de son fian­cé pour célé­brer les noces” se révè­le­ra au second cha­pitre. A ce stade men­tion­nons sim­ple­ment le lien avec l’hexa­gramme H54 “Mariage de la cadette”.

 

Deuxième cha­pitre

Selon qu’il s’agit de moments d’adversité ou de pros­pé­ri­té, il faut agir ou se replier.
Des hexa­grammes de décrois­sance ou de crois­sance impliquent les termes « dif­fi­cul­té » ou « faci­li­té ».

Incohérence ?

夫 時 有 否 泰 故 用 有 行 藏
Selon qu’il s’agit de moments d’adversité ou de pros­pé­ri­té, il faut agir ou se replier.
卦 有 小 大 故 辭 有 險 易
Des hexa­grammes de décrois­sance ou de crois­sance impliquent les termes « dif­fi­cul­té » ou « faci­li­té ».

Dans la seconde phrase, en écho à “décrois­sance ou crois­sance” une expres­sion com­mune est uti­li­sée en fin de ligne, 險易 xiǎn yì, que l’on tra­duit géné­ra­le­ment par “dif­fi­cile ou facile” ou encore “mau­vais ou bon”. On fait donc cor­res­pondre “dif­fi­cile” à “décrois­sance” et “facile” à “crois­sance”.

C’est une autre expres­sion com­mune qu’u­ti­lise Wang Bi à la fin de la pre­mière phrase : 行藏 xíng cáng. se tra­duit géné­ra­le­ment par “s’engager ou se reti­rer”, “atta­quer ou défendre” ou encore “appa­raître ou dis­pa­raître”.

Mais du coup si on sou­haite faire cor­res­pondre l’ordre des mots de cette pre­mière ligne, la recom­man­da­tion d’ ”agir, s’en­ga­ger, atta­quer” à un moment d’ ”adver­si­té” est assez sur­pre­nante. En effet le conseil de sa Grande Image est “il se détourne des hon­neurs et des avan­tages qui s’ensuivent.”

La sug­ges­tion de “se replier” en un temps de “pros­pé­ri­té” résonne lui  aus­si assez étran­ge­ment… Sa Grande Image sou­ligne l’ ”apti­tude à par­ache­ver la voie du Ciel-terre et à […] ain­si assis­ter le peuple”.

L’es­sen­tiel du pré­sent docu­ment consis­te­ra à répondre à cette pre­mière ques­tion :

S’a­git-il d’une erreur, d’un manque de rigueur ou d’une inten­tion déli­bé­rée ?

Plu­sieurs approches sont envi­sa­geables :

- accep­ter d’in­ver­ser l’ordre des asso­cia­tions et par consé­quent com­prendre que l’ ”adver­si­té” conduit au “repli” tan­dis que la “pros­pé­ri­té” per­met l’ ”action”. C’est ce que semblent admettre taci­te­ment les tra­duc­teurs Marie-Ina Ber­ge­ron (“l’ac­ti­vi­té ou la retraite”) et John Lynn (“action ou retrait”).

- consi­dé­rer que l’ordre pro­po­sé et les tra­duc­tions sont per­ti­nents et par consé­quent com­prendre pour­quoi l’ac­tion est recom­man­dée face à l’ad­ver­si­té et le repli conseillé en période pros­père.

- consi­dé­rer que l’ordre pro­po­sé est per­ti­nent mais creu­ser la tra­duc­tion afin d’en extraire un sens plus appro­prié.

Struc­tures

Si l’on écarte la locu­tion intro­duc­tive  la struc­ture de cha­cune des deux lignes devient simi­laire :

A + B ou C + D + E ou F

ou

sujet + y avoir + carac­té­ris­tiques B ou C + donc + moyen + y avoir + consé­quences E ou F

que l’on peut encore expri­mer :

sujet  carac­té­ris­tiques B ou C

⇓                         ⇓

moyen  consé­quences E ou F

Appa­rait donc une seconde ana­lo­gie : au sein de chaque phrase, de part et d’autre de l’axe  “donc”, les struc­tures sont iden­tiques, cha­cune elle-même cen­trée autour d’un axe yǒu “y avoir”. Cette confi­gu­ra­tion per­met d’as­so­cier d’une part le sujet au moyen, et d’autre part les carac­té­ris­tiques aux consé­quences.

Une telle rigueur géo­mé­trique confirme l’im­por­tance de la dis­sy­mé­trie entre les carac­té­ris­tiques et les consé­quences de la pre­mière ligne.

Carac­té­ris­tiques asso­ciées aux moments

Les sujets des pre­mière et seconde lignes sont donc res­pec­ti­ve­ment les moments et les hexa­grammes. Les seconds étant la repré­sen­ta­tion gra­phique des pre­miers, regar­dons si un même lien fonc­tion­nel peut s’ap­pli­quer aux autres membres des phrases.

Com­men­çons par les carac­té­ris­tiques pos­sibles pour chaque sujet, et dans un pre­mier temps celles asso­ciées aux moments :

- pǐ “adver­si­té” est le nom de l’hexa­gramme H12 . La dyna­mique ascen­dante du tri­gramme supé­rieur l’empêche de ren­con­trer celui du bas des­cen­dant. Une bouche ou un  ensemble qui ne com­mu­niquent pas reflètent bien cette situa­tion. La forme gra­phique, mais sur­tout la dyna­mique très typée (tri­grammes pur yang et pur yin) per­mettent alors de consi­dé­rer H12 comme le pro­to­type des situa­tions d’ad­ver­si­té. 

- tài “pros­pé­ri­té” est le nom de l’hexa­gramme H11 . La dyna­mique ascen­dante du tri­gramme infé­rieur lui per­met de se joindre à celui du haut qui vient éga­le­ment à sa ren­contre. deux mains jointes en un même flux et pro­duisent ain­si quelque chose de plus grand reflètent bien cette situa­tion. On peut éga­le­ment consi­dé­rer H11 comme le pro­to­type des situa­tions de pros­pé­ri­té. 

Caractéristiques associées aux hexagrammes

Ain­si avant même de par­ler des hexa­grammes en seconde ligne, les termes choi­sis au début de la pre­mière phrase forcent donc le lec­teur à un rap­pro­che­ment entre moments et deux hexa­grammes par­ti­cu­liers…

Vient alors une seconde ques­tion :

défi­nis­sant en seconde ligne les carac­té­ris­tiques des hexa­grammes parle-t-on :

- des hexa­grammes en géné­ral ?

- des hexa­grammes d’ad­ver­si­té et de pros­pé­ri­té en géné­ral (dont H12 et H11 sont les pro­to­types) ?

- des hexa­grammes H11 et H12 ?

Petit et Grand

xiǎo “petit” et   “grand” sont des mots simples, élé­men­taires, mais leur poten­tiel est riche :

- rap­pe­lons tout de suite l’im­por­tance du contexte et du rela­tif dans le voca­bu­laire chi­nois : une forme est petite ou grande par rap­port à une autre ou au cadre de la situa­tion.

- cer­tains cher­cheurs affirment que “petit” et “grand” étaient les termes uti­li­sés avant l’ap­pa­ri­tion des concepts yin et yang.

- xiǎo et  dà peuvent éga­le­ment se tra­duire selon un point de vue dyna­mique : “décrois­sance” et “crois­sance”

Petit

xiǎo et  dà sont tous deux com­po­sés de trois traits. Ces traits sont dis­joints pour xiǎo.

Beau­coup de formes anciennes sur les bronzes repré­sen­taient un nou­veau-né ou un humain sous ces trois traits :

Le Shuo Wen voit en xiǎo la plus petite chose pos­sible et l’in­ter­prète gra­phi­que­ment comme  “le nombre huit” avec un trait ver­ti­cal 丨 mar­quant la re-divi­sion.

Oubliant les lec­tures ortho­doxes, en lien avec nos décou­vertes de la sec­tion 2, nous pou­vons éga­le­ment y retrou­ver l’i­mage du flux cen­tral entre deux limites oppo­sées…

Grand

Les trois traits du carac­tère  dà sont joints. S’é­car­tant là encore des lec­tures clas­siques on pour­rait y voir deux flux oppo­sés (les pieds droit et gauche de  l’homme en marche) qui convergent en un seul avec  un trait d’u­nion cette fois-ci hori­zon­tal, donc encore le flux cen­tral, l’al­ter­nance entre les oppo­sés et l’ac­cès au plus vaste…

Le Shuo Wen dit : “Le Ciel est grand ; la Terre est grande ; mais l’homme aus­si est grand. C’est pour­quoi dà repré­sente un homme.” L’in­ter­pré­ta­tion tra­di­tion­nelle y voit effec­ti­ve­ment un homme dont  les bras écar­tés expriment une grande lar­geur. L. Wie­ger y voit un adulte, donc sim­ple­ment quelque chose de plus grand qu’un enfant.

Relations

Nous pou­vons main­te­nant répondre à la seconde ques­tion : xiǎo et  dà font-ils réfé­rence aux hexa­grammes en géné­ral, aux hexa­grammes d’ad­ver­si­té et de pros­pé­ri­té en géné­ral, ou aux hexa­grammes H11 et H12 ?

- Les tri­grammes de H12  se dis­joignent comme les traits de 小 xiǎo, mais éga­le­ment comme les deux “petits” demi-traits “adverses” des lignes yin , deux limites entre les­quelles appa­raît un espace libre pour la cir­cu­la­tion d’un flux repré­sen­té dans xiǎo par le trait ver­ti­cal cen­tral.   xiǎo est donc fonc­tion­nel­le­ment lié à  “adver­si­té”, lui-même gra­phi­que­ment repré­sen­té par H12.

- De même les tri­grammes de H11  se rejoignent comme les deux traits ver­ti­caux de  . Le trait hori­zon­tal scelle ce lien et exprime l’ex­pan­sion qui en résulte. Il est sem­blable au  trait yang.  dà est donc fonc­tion­nel­le­ment lié à  tài “pros­pé­ri­té”, repré­sen­té gra­phi­que­ment par H11. 

En conclu­sion  xiǎo et   semblent bien être en lien avec H11 et H12, qu’on les consi­dère comme des pro­to­types ou non. La tra­duc­tion la plus adé­quate exprime leurs dyna­miques :

amoin­dris­se­ment ou accrois­se­ment

Types d’action

En quoi pou­vons-nous main­te­nant connec­ter (“hori­zon­ta­le­ment” dans notre sché­ma) d’une part  yòng “agir, employer” aux moments et d’autre part   “mot, expli­ca­tion” aux hexa­grammes ? Et en quoi pou­vons-nous relier (“ver­ti­ca­le­ment” dans notre sché­ma) yòng “agir, employer” à  “mot, expli­ca­tion” ?

moments         yòng “agir, employer”

                         ⇓

hexa­grammes         “mot, expli­ca­tion”

Les moyens d’expliquer

Com­men­çons par le plus simple, en seconde ligne :   “mot, expli­ca­tion”: son com­po­sant de gauche signi­fie “gou­ver­ner” et montre deux mains entou­rant une potence à laquelle sont accro­chées deux réci­pients ou cloches : jouant un peu sur les mots on pour­rait dire que gou­ver­ner consiste donc à choi­sir entre “deux sons de cloches”. Nous retrou­vons encore l’idée d’un axe cen­tral défi­nis­sant un équi­libre dans l’ouverture entre deux limites (main du haut, main du bas ou sup­ports de la potence).

est le com­po­sant de droite de  cí. Il repré­sente un poin­çon avec lequel on tatouait le visage des condam­nés. Il com­porte donc à la fois la notion de gra­phie indé­lé­bile et l’ex­pres­sion d’un juge­ment défi­ni­tif et clai­re­ment visible par tous. Com­bi­nant les deux gra­phies on com­prend aisé­ment com­ment les appré­cia­tions man­tiques de “dif­fi­cul­té ou faci­li­té” seront des expli­ca­tions claires de l’o­rien­ta­tion des hexa­grammes.

A ce stade la tra­duc­tion de la seconde ligne devient quelque chose comme :

Les hexa­grammes d’a­moin­dris­se­ment ou d’ac­crois­se­ment s’ex­priment en termes de « dif­fi­cul­té » ou « faci­li­té ».

« Dif­fi­cul­té » ou « faci­li­té » (dans le Juge­ment) sont donc  cí le moyen d’ex­pli­quer la dyna­mique des hexa­grammes.

Les moyens d’a­gir 

Reve­nons main­te­nant à la pre­mière ligne… Il existe deux lec­ture éty­mo­lo­giques de  yòng “agir, employer” :

- un vase rituel en bronze ou une cloche pour les offrandes aux ancêtres

- la com­po­si­tion de  “divi­na­tion” et zhòng “tom­ber juste”.

Dans les deux cas, sacri­fice-offrande ou divi­na­tion, on attend un résul­tat en retour :  yòng est donc bien un moyen, un médium.

Le com­po­sant  zhòng “centre” vient coïn­ci­der avec la signi­fi­ca­tion latine de “medium” : moyen, milieu, lien. Cela vient encore nour­rir notre théo­rie de l’axe cen­tral entre deux limites.

Cela ren­force éga­le­ment la méta­phore des réson­nances musi­cales (la cloche qui était déjà pré­sente dans  cí “mot, expli­ca­tion”) puis­qu’en acous­tique le registre médium est déter­mi­né rela­ti­ve­ment aux graves et aux aigus et les relie.

Tant qu’à faire, ne résis­tons pas non plus à la défi­ni­tion de “médium” en divi­na­tion : per­sonne ou objet sen­sible à des influences ou des phé­no­mènes non per­cep­tibles par les cinq sens…

En effet l’an­to­nyme de  yòng est   “corps, sub­stance” qui peut dési­gner le corps humain, mais aus­si le corps de l’hexa­gramme. Nous avons ren­con­tré ce terme plu­sieurs fois dans la sec­tion 2, par exemple dans la phrase : 體與情反 “Forme et ten­dance sont inverses”. Ain­si dis­tingue-t-on  , la forme de quelque chose, de  yòng son fonc­tion­ne­ment, sa mise en œuvre.

Le potentiel du moment

 yòng exprime donc une ten­dance, une dyna­mique. Cela est ain­si affir­mé par le Shuo Wen : “ yòng  est ce qui pro­met de se réa­li­ser, ce qui a une poten­tia­li­té d’expansion”.

Obser­vons pour finir (et confir­mer la cor­res­pon­dance) que l’un des sens attri­bués à  yòng est « gou­ver­ner », à l’ins­tar du com­po­sant de droite de   “mot, expli­ca­tion”.

Nous avions au cours des para­graphes pré­cé­dents déter­mi­né deux rela­tions :

- L’hexa­gramme est la “repré­sen­ta­tion gra­phique” d’un moment.

- Aux hexa­grammes cor­res­pondent des “moyens d’ex­pli­quer”.

Par une ana­lo­gie dans les deux direc­tions nous pou­vons donc déduire que :

- Les “moyens d’ex­pli­quer” sont à  yòng l’é­qui­valent de ce que sont les hexa­grammes aux moments : la repré­sen­ta­tion d’une réa­li­té face à cette réa­li­té elle-même.

- Aux moments cor­res­pondent des “moyens”  yòng de la même façon qu’aux hexa­grammes cor­res­pondent des “moyens d’ex­pli­quer”. A la réa­li­té du moment fait suite le déve­lop­pe­ment de cette réa­li­té.

 yòng est donc le moyen dyna­mique, la ten­dance, le médium, le poten­tiel du moment.

Différences de potentiels

Ces dif­fé­rences se révèle “au milieu” , entre les deux pôles que consti­tuent les tri­grammes yin et yang, c’est-à-dire dans l’hexa­gramme nucléaire.

- Consi­dé­rant la dyna­mique du moment d’ad­ver­si­té on constate que la ten­sion entre les deux oppo­sés yin/yang, leur dif­fé­rence de poten­tiel devient encore plus grande avec la dis­tance : le yang est encore plus yang, et le yin encore plus yin. Les tri­grammes “se déploient”.

L’hexa­gramme nucléaire de H12  est H53 “Pro­grès gra­duel”. Ain­si au cœur de la situa­tion d’ad­ver­si­té il y a pro­gres­sion par étape.

On lit dans le Juge­ment de H53 : 女歸 nǔ guī “Prendre pour épouse.”.  Cela cor­res­pond bien à la dyna­mique de  xìng “agir, mar­cher, s’en­ga­ger”.

- De manière iden­tique, si on consi­dère la dyna­mique du moment de pros­pé­ri­té la dif­fé­rence de poten­tiel s’at­té­nue par le rap­pro­che­ment du yin et du yang, puis­qu’ils s’im­prègnent réci­pro­que­ment de leurs essences. Les tri­grammes “se replient” dans l’in­ti­mi­té vers l’autre.

L’hexa­gramme nucléaire de H11  est H54  “Mariage de la cadette”. Ain­si au cœur de la situa­tion de pros­pé­ri­té il y a revi­re­ment.

On lit dans le Juge­ment de H54 : 征凶 zhēng xiōng “Pré­sage mal­heu­reux à s’a­van­cer.”. Cela cor­res­pond bien au conseil de  cang “cacher, se conte­nir”.

Ain­si ce qui sem­blait une inco­hé­rence devient au contraire tout à fait juste lors­qu’on consi­dère la dyna­mique, le poten­tiel du moment.

Conséquences associées aux hexagrammes

Mais cela veut-il pour autant dire que les asso­cia­tions directes adversité/action et prospérité/repli sont infon­dées ? 

A ce stade notre tra­duc­tion de la seconde ligne est :

Les hexa­grammes d’a­moin­dris­se­ment ou d’ac­crois­se­ment s’ex­priment en termes de « dif­fi­cul­té » ou « faci­li­té ».

Nous savons que l’ex­pres­sion finale 險易 xiǎn yì peut se tra­duire par “dif­fi­cile ou facile”.

- Le der­nier mot du cha­pitre est yì, le même terme qui signi­fie “chan­ge­ment” dans “Livre des chan­ge­ments”. Il est en cor­res­pon­dance avec  cáng “se replier, cacher” en pre­mière ligne dont les com­po­sants illus­trent que l’on cache ce qui est bon sous l’herbe.

Il se trouve jus­te­ment qu’une autre signi­fi­ca­tion de  “faci­li­té, chan­ge­ment” est “enle­ver les mau­vaises herbes”… Désher­ber, pré­pa­rer un champ et en apla­nir le sol faci­lite la culture et le déve­lop­pe­ment de ce qui est enfoui replié en germe, en poten­tiel.

- xiǎn “dif­fi­cile” montre au contraire un ter­rain acci­den­té : à l’ho­ri­zon­ta­li­té du sol culti­vable pré­cé­dent s’op­pose la ver­ti­ca­li­té du com­po­sant de gauche 阜 “mur, mon­ti­cule”. Sa gra­phie repré­sente des gra­dins super­po­sés, d’où peut-être l’i­dée d’une culture éta­gée et un rap­pro­che­ment avec l’hexa­gramme H53 “Pro­grès gra­duel” (son cor­res­pon­dant en pre­mière ligne est  xìng “agir, pro­gres­ser”).

La faci­li­té “hori­zon­tale” de coïn­cide bien avec le trait hori­zon­tal de   “accrois­se­ment”, et la dif­fi­cul­té ver­ti­cale de  xiǎn s’ap­plique bien au trait cen­tral ver­ti­cal de  xiǎo.

Conséquences associées aux moments

- cang “cacher, replier” peut éga­le­ment se décli­ner en “engran­ger” et indi­quer le temps de la mois­son, l’automne. Mais l’hexa­gramme de l’é­qui­noxe d’au­tomne est H12 “Adver­si­té”, alors que nous avions jusque-là asso­cié  cang “cacher, replier” à H11 “Pros­pé­ri­té”. Ce der­nier cor­res­pon­dant à l’é­qui­noxe de prin­temps il semble donc y avoir une contra­dic­tion

Les équi­noxes sont comme cha­cun sait le moment de l’an­née où la durée de la nuit est égale à celle du jour. Les dyna­miques de H11 (prin­temps) et H12 (automne) vont bien dans des direc­tions inverses, mais les deux situa­tions montrent un équi­libre équi­valent dans le rap­port jour/nuit.

Ain­si les deux pistes sont vraies : l’in­ver­sion de l’ordre des mots à la fin de la pre­mière ligne est déli­bé­rée. Elle s’ap­puie sur l’af­fir­ma­tion énon­cée à la sec­tion 2 :

Forme et ten­dance sont inverses.

et intro­duit l’en­semble du troi­sième et pro­chain cha­pitre :

Ce qui est pro­hi­bé à un moment don­né peut être utile dans une situa­tion inverse. 

Un bon pré­sage à un moment don­né peut deve­nir un mau­vais pré­sage dans une situa­tion inverse,
parce qu’un hexa­gramme peut s’inverser et ses lignes donc chan­ger de même.

En défi­ni­tive il n’y a pas de voie constante à suivre ni de règle toute tra­cée pour agir.

Agir ou se repo­ser, se replier ou se déployer, selon l’opportunité des chan­ge­ments. 

- xìng “agir, mar­cher, pro­gres­ser” com­po­sé de route de gauche et  route de droite est clai­re­ment illus­tré par une forme ancienne du carac­tère :

dont les deux voies laté­rales encadrent le flux cen­tral comme dans les carac­tères  xiǎo “petit” et  dà  “grand”.

C’est le même terme qui désigne les 五行 wǔ xíng “cinq phases, agents ou élé­ments” (eau, feu, bois, métal, terre) qui alternent en cycles.

Mais   xìng peut éga­le­ment indi­quer le mariage d’une jeune fille (la marche de la jeune épouse quit­tant la demeure de ses parents en direc­tion de son nou­veau foyer), ce qui per­met de le rap­pro­cher de H54 “Mariage de la cadette”, hexa­gramme oppo­sé de H53 “Pro­grès gra­duel” auquel nous le rat­ta­chions jusque-là…

Cela confirme que selon le point de vue, dyna­mique ou sta­tique, selon que l’on consi­dère le moment ou la ten­dance en cours, il y a trans­for­ma­tion.

Retour

Le chan­ge­ment de mai­son, de “situa­tion stable” accom­pli par la jeune épouse cor­res­pond à la fonc­tion des traits de l’hexa­gramme. Si on le consi­dère depuis le point de départ, depuis la situa­tion stable maté­ria­li­sée par la mai­son des parents, le sens de  xìng  est  “quit­ter”.

Mais dans le titre de l’hexa­gramme H54 歸妹 guī mèi “Mariage de la cadette”, le mot  guī “mariage” a pour pre­mier sens “reve­nir chez soi”. Selon le taoïsme, le retour à son ori­gine est le mou­ve­ment qui per­met d’ac­com­plir sa des­ti­née. En d’autres termes la jeune épouse “revient” à l’en­droit auquel elle était natu­rel­le­ment des­ti­née depuis sa concep­tion.

L’hexa­gramme H24  “Reve­nir” est construit selon la même logique que H11  : le yang est en bas et monte “natu­rel­le­ment” re-joindre le yin. C’est pré­ci­sé­ment dans ses com­men­taires sur H24 que Wang Bi met le plus en avant la notion cen­trale de 無爲 wú wéi “non-agir”. 

Le retour est le mou­ve­ment de la Voie ;
la fai­blesse est la méthode de la Voie ;
le ciel et la terre et les dix mille êtres sont issus de l’Être ;
l’Être est issu du Non-être. 

Dao De Jing (chap. 40)