La Huitième Aile du Yi Jing : le Shuō Guà Zhuàn
Un texte-clé pour décoder le langage des trigrammes

Un exemple concret de pensée corrélative
Pour prendre un exemple concret : lorsque le Shuō Guà Zhuàn associe le trigramme Qián (☰) à la fois au cheval, au jade, au métal et au froid, il ne s’agit pas d’amalgames arbitraires mais d’un réseau de correspondances fondées sur une perception des qualités essentielles et des résonances entre ces différentes réalités.
Le Shuō Guà Zhuàn est donc beaucoup plus qu’un simple appendice technique. La vision du monde qu’il nous offre permet effectivement que chaque phénomène trouve sa place dans un réseau de relations symboliques cohérent et structuré. Mais l’observateur ne sort pas indemne de cette démarche : elle implique un approfondissement réflexif qui peut transformer notre propre manière de percevoir et de comprendre le monde.
Comme vous le savez, notre projet “Yao Wei” tente de rétablir un lien entre la structure graphique qui définit les traits des hexagrammes et les textes associés. La récente mise à jour des pages “Hexagramme” mentionne l’appartenance et la position de chacun des 384 traits du Yi Jing dans les trigrammes inférieur, supérieur ou nucléaires de l’hexagramme de situation ou son dérivé. Cette information technique, bien qu’importante, ne prend tout son sens que lorsqu’elle est mise en relation avec la riche symbolique attachée à chacun des huit trigrammes fondamentaux.
J’ai donc aujourd’hui le plaisir de vous présenter l’un des textes les plus fascinants et structurants de la tradition du Classique des Mutations : le Shuō Guà Zhuàn (說卦傳), ou “Commentaire sur l’explication des trigrammes”, traditionnellement désigné comme la “Huitième Aile” parmi les dix commentaires canoniques qui accompagnent le texte original.
Les défis d’une traduction apparemment simple
Le texte chinois et son mot-à-mot français ont été publiés il y a trois ans dans l’Encyclopédie du Yi Jing. Mais j’avais jusqu’ici renoncé à sa transcription en phrases fluides et accessibles. La simplicité apparente de ce document recèle en effet de nombreux défis pour le traducteur : ce qui semble, au départ, n’être qu’une succession d’équivalences lapidaires se révèle bien souvent un véritable casse-tête.
Imaginez, par exemple, comment traduire une formule aussi concise que “Qián wéi tiān” (乾為天) qui signifie littéralement “Qian est comme le Ciel”. Cette apparente simplicité cache des implications cosmologiques, philosophiques et symboliques considérables.
Le choc catégorisation / corrélation
La structure de ce long texte ne correspond pas non plus à notre méthodologie occidentale, habitués que nous sommes à des développements linéaires et à des argumentations explicites. Pour finir, et c’est probablement l’un des constats les plus importants, la taxonomie de la Chine ancienne n’est pas du tout fondée sur les mêmes principes que la nôtre. Là où nous pensons en catégories distinctes et hiérarchisées, la pensée chinoise ancienne privilégie les relations, les correspondances et les résonances entre les phénomènes.
Mais c’est justement pourquoi ce document remarquable constitue une véritable clé de déchiffrement. Ce système élaboré de correspondances symboliques reliées aux huit trigrammes fondamentaux peut nous permettre de comprendre la pensée corrélative chinoise dans sa profondeur et sa cohérence. Cela passe nécessairement par la remise en question de l’universalité de notre propre science de la classification.
Le contexte historique : Une systématisation nécessaire
La période Han et l’organisation du savoir
Avant d’explorer le contenu de ce texte, situons-le dans son contexte. Le Shuō Guà Zhuàn fait partie des “Dix Ailes” (Shí Yì 十翼), cet ensemble de commentaires qui, durant la période des Han (206 av. J.-C. – 220 ap. J.-C.), ont été progressivement intégrés au corpus canonique du Yi Jing.
Cette période historique est caractérisée par un effort considérable de systématisation du savoir. Après les bouleversements de la fin des Zhou et l’unification impériale sous les Qin, la dynastie Han cherche à établir une cosmologie unifiée qui puisse servir de fondement à l’ordre politique et social. C’est dans ce contexte que les textes classiques sont compilés, édités et commentés, avec une attention particulière portée aux correspondances entre l’ordre naturel et l’ordre humain.
Un système de classification alternatif
Dans cette époque où la pensée chinoise cherchait à établir des systèmes cosmologiques cohérents, le Shuō Guà Zhuàn répond à un besoin de structuration et d’organisation du savoir. Il propose une taxonomie complète où les huit trigrammes (bā guà 八卦) servent de principes organisateurs pour classer et comprendre l’ensemble des phénomènes de l’univers, depuis les qualités abstraites jusqu’aux objets les plus concrets.
Organisant notre réalité selon huit catégories fondamentales, le Shuō Guà Zhuàn, élaboré il y a plus de deux millénaires, s’apparente donc à un “Système de classification par correspondance de formes”. Il garde toute sa pertinence pour comprendre la pensée chinoise traditionnelle et, par extension, pour enrichir notre propre compréhension du Yi Jing et de sa pratique.

Pour le lecteur contemporain, on pourrait comparer cette démarche à celle des grands systèmes classificatoires modernes, comme la classification périodique des éléments en chimie ou la taxonomie de Linné en biologie. Mais là où ces systèmes modernes reposent sur des critères objectifs et mesurables, le Shuō Guà Zhuàn s’appuie sur des correspondances symboliques, des résonances qualitatives et des analogies structurelles. Il ne s’agit pas d’un système moins rigoureux, mais d’une rigueur différente, fondée sur d’autres principes épistémologiques.
Structure et contenu : Du macrocosme au microcosme
Le texte se déploie en onze chapitres suivant une progression logique qui nous conduit des principes cosmiques les plus généraux aux correspondances symboliques les plus spécifiques. Cette organisation n’est pas aléatoire mais reflète une conception du monde où le macrocosme et le microcosme sont intimement liés, où les principes universels se manifestent à tous les niveaux de la réalité.

Les fondements cosmologiques (chapitres 1–3)
Les trois premiers chapitres établissent le cadre conceptuel qui préside à l’élaboration du système divinatoire. Ils sont d’une telle profondeur, et leur lecture attentive a de telles conséquences, que nous les analyserons dans un article spécifique. Le troisième, en particulier, apporte un éclairage très important sur la définition et le fonctionnement de la divination par le Yi Jing. Nous verrons que ses dernières phrases soulignent un point méthodologique essentiel du tirage avec les baguettes d’achillée.
- Chapitre 1 : Origine mythico-rituelle et fondement numérique (3/ciel, 2/terre)
- Chapitre 2 : Articulation tripartite (ciel/terre/homme) et justification des 6 niveaux
- Chapitre 3 : Dynamique interactionnelle des huit trigrammes
Cette triade initiale constitue indéniablement une unité conceptuelle structurée par la progression :
origine → structure → interaction.
Cet enchaînement constitue manifestement une réplique délibérée de la triade fondamentale des « trois puissances » (sān cái 三才) :
天 (tiān, ciel) → 地 (dì, terre) → 人 (rén, homme).
Cette structure n’est pas fortuite et reflète une conception où le cosmos est perçu comme un ensemble de relations dynamiques entre ces trois dimensions fondamentales de la réalité.
La dynamique des trigrammes (chapitres 4–6)
Les chapitres suivants abordent les trigrammes sous l’angle de leur dynamique propre, c’est-à-dire non plus comme des structures statiques mais comme des principes actifs qui interagissent dans le cosmos.
Les chapitres 4 à 6 opèrent un déplacement épistémique significatif de la structure statique vers la dynamique fonctionnelle :
- Chapitre 4 : Attribution d’une fonction cosmique à chaque trigramme
- Chapitre 5 : Inscription spatiale et cyclique des trigrammes
- Chapitre 6 : Articulation des interactions entre trigrammes et entre les trigrammes et les “dix mille êtres”
Nous sommes, ici encore, en présence d’une triade qui témoigne d’une progression rigoureuse :
actant/fonction → espace/temps → principe spirituel.
Du statique au dynamique : les fonctions cosmiques
Le chapitre 4, particulièrement dense, attribue à chaque trigramme une fonction cosmique spécifique. Par exemple, “Zhèn met en mouvement” (le trigramme ☳ du tonnerre active les processus), “Duì communique” (le trigramme ☱ du marais favorise les échanges), ou encore “Qián dirige” (le trigramme ☰ du ciel gouverne l’ensemble). Ces attributions ne sont pas arbitraires mais reflètent les qualités intrinsèques perçues dans chaque configuration de traits.
Espace-temps à la chinoise : une conception intégrée
Le chapitre 5 propose une organisation spatiale des trigrammes selon les points cardinaux, révélant une conception où le temps et l’espace sont intimement liés. Cette spatialisation du temps cosmique est caractéristique de la pensée chinoise ancienne et mérite notre attention particulière. Pour le lecteur contemporain, on pourrait comparer cela à notre conception de l’espace-temps en physique moderne, où les dimensions spatiales et temporelles sont intrinsèquement liées. Mais là où la physique moderne mathématise cette relation, la pensée chinoise l’exprime en termes de correspondances symboliques et de cycles naturels.
L’orchestration cosmique des interactions
Le chapitre 6 considère l’articulation des interactions entre les trigrammes et entre les trigrammes et les “dix mille êtres” (wàn wù 萬物), c’est-à-dire l’ensemble des phénomènes de l’univers. Ce chapitre est essentiel pour notre bon usage du Yi Jing. Il nous montre en effet comment les principes symbolisés par les trigrammes agissent sur le monde et interagissent entre eux, formant un système dynamique et intégré.
Taxinomie corrélative des trigrammes (chapitres 7–11)
La seconde moitié du texte (chapitres 7–11) déploie un vaste réseau de correspondances symboliques entre les trigrammes et différents aspects de la réalité. Cette organisation reflète une progression méthodique allant des qualités fondamentales jusqu’aux manifestations les plus spécifiques et diversifiées.
Des qualités aux relations : une progression organique
Les chapitres 7 à 10 établissent les correspondances fondamentales structurées selon une progression systématique :
- Chapitre 7 : Qualités essentielles des trigrammes (vigueur, docilité, mouvement, etc.)
- Chapitre 8 : Corrélats zoomorphiques (cheval, bœuf, dragon, etc.)
- Chapitre 9 : Corrélats anatomiques (tête, ventre, pieds, etc.)
- Chapitre 10 : Structure généalogique familiale (père, mère, fils aîné, etc.)
La progression conceptuelle est ici d’une rigueur remarquable : de l’abstrait (qualités) au concret (animaux), puis du corporel (anatomie) au social (famille). Cette structuration procède manifestement d’une intention délibérée. La symétrie entre les quatre fonctions fondamentales du système social chinois antique – dào 道 (principe), shēn 身 (corps), jiā 家 (famille) et guó 國 (état) – et cette progression taxinomique est-elle être fortuite ? Cette question méritera d’être approfondie.


L’apogée taxonomique : un réseau de correspondances dense et cohérent
Le chapitre 11, quant à lui, est le plus volumineux et constitue l’apogée de cette taxonomie corrélative. Il déploie pour chaque trigramme un vaste réseau de correspondances culturelles et naturelles. Pour le seul trigramme Qián (☰), par exemple, on trouve des associations avec le Ciel, le cercle, le souverain, le père, le jade, le métal, le froid, la glace, le rouge profond, et diverses catégories de chevaux.
Ces correspondances peuvent sembler arbitraires à première vue, mais elles révèlent en réalité un système cohérent fondé sur des perceptions qualitatives des résonances entre les phénomènes. Par exemple, Qián, en tant que trigramme composé uniquement de traits Yang (pleins), incarne la force, la dureté et l’activité maximum – qualités que l’on retrouve, selon la perception traditionnelle, dans le jade (dureté), le métal (solidité) ou un bon cheval (vigueur, force).
Applications pratiques pour l’interprète contemporain
Pour le praticien contemporain du Yi Jing, ces correspondances offrent bien sûr des clés d’interprétation précieuses. Lorsqu’un hexagramme contient le trigramme Qián, ses associations symboliques peuvent enrichir la lecture divinatoire en suggérant des qualités, des circonstances ou des tendances liées aux correspondances de ce trigramme. La présence de Qián pourrait par exemple indiquer la nécessité d’une direction ferme, d’une autorité bienveillante, ou mettre en évidence des éléments de force et de détermination dans la situation considérée.
Conclusion et perspectives : Au-delà du catalogue
Table d’équivalences
Le propos initial de cette traduction était de produire un tableau des équivalences pour chaque trigramme, ce qui constituera effectivement un outil pratique pour les utilisateurs du Yi Jing. Cependant, comme nous l’avons vu, le Shuō Guà Zhuàn est bien plus qu’un simple catalogue d’associations symboliques.
Approfondissements à venir
Je publierai prochainement une analyse plus détaillée du contenu et des questions que soulève chacun des 11 chapitres de cette Huitième Aile. Cette analyse nous permettra d’approfondir notre compréhension de la pensée corrélative chinoise et d’enrichir notre pratique du Yi Jing.
Choix de traduction et implications philosophiques
J’ai, pour cette version de ma traduction, effectué des choix qui ne sont pas sans conséquence. Par exemple, traduire 說 (shuō/yuè) par “communiquer” plutôt que par “réjouir” pour le trigramme Duì (☱) oriente la lecture vers une dimension sémiotique plutôt qu’affective. De même, le choix de rendre 神 (shén) par “esprit” plutôt que par “divin” ou “numineux” reflète une certaine interprétation de la dimension métaphysique du texte. Ces choix seront explicités et justifiés dans les prochains articles.

L’enjeu central : deux épistémologies en dialogue
La difficulté de traduire le Shuō Guà Zhuàn ne relève pas simplement de problèmes linguistiques mais révèle une différence profonde entre la pensée corrélative chinoise et la pensée catégorielle occidentale. Ce sera le constat principal de cette étude. Cette différence épistémologique n’est pas sans conséquence sur nos projets de traduction de l’œuvre de Zhu Xi, philosophe néo-confucéen qui a largement intégré la pensée du Yi Jing dans son système. Nous y trouverons également des éléments importants pour la suite de deux de nos réflexions en cours : la divination et le rituel des baguettes d’achillée.
Un pont entre deux mondes conceptuels
En offrant cette traduction et ces analyses du Shuō Guà Zhuàn, nous espérons contribuer non seulement à une meilleure compréhension technique du Yi Jing, mais aussi à une appréciation plus profonde de la vision du monde qu’il propose – une vision où chaque élément trouve sa place dans un cosmos interconnecté et où les principes symbolisés par les trigrammes se manifestent à tous les niveaux de la réalité.
Voir aussi la Traduction des 10 Ailes par Michel Vinogradoff