Les sages ont créé le Yi Jing… en 3 chapitres
La clé du Yi Jing : Comprendre les trois premiers chapitres du Shuō Guà Zhuàn

Les fondations d’un système millénaire
Poursuivons notre enquête sur les « Auteurs du Yi Jing » …
J’ai présenté, il y a quelques semaines, l’un des dix commentaires classiques du Yi Jing : la Huitième Aile, le Shuō Guà Zhuàn (說卦傳, “Commentaire sur l’explication des trigrammes”). Ce texte permet de comprendre la tension entre notre vision occidentale catégorielle et l’approche corrélative chinoise. Nous avons vu comment le caractère 為 (wéi) ouvre des perspectives multiples sur la nature des correspondances entre les trigrammes et les réalités qu’ils représentent, révélant ainsi un mode de pensée profondément différent du nôtre.
Il est maintenant temps d’entrer plus profondément dans l’analyse du texte lui-même, en commençant par ses trois premiers chapitres. Ces chapitres initiaux forment une unité conceptuelle d’une importance capitale, car ils établissent les fondements cosmologiques, la structure formelle et les principes opératoires de tout le système du Yi Jing. Contrairement aux chapitres suivants qui déploient le vaste réseau des correspondances symboliques, ces trois premiers chapitres constituent la matrice théorique qui rend possible et intelligible l’ensemble de l’édifice.
J’ai proposé, dans un article récent à propos des auteurs du Yi Jing, de visualiser ce dernier comme une cathédrale textuelle. Afin de profiter pleinement de ce vénérable édifice, avant d’en explorer les différentes salles, et d’analyser leurs styles et leurs fonctions dans les moindres recoins, il faut d’abord comprendre les fondations et la structure porteuse de l’ensemble. C’est exactement ce qu’expriment les trois premiers chapitres du Shuō Guà Zhuàn (說卦傳).
Pourquoi/comment fonctionne le Yi Jing ?
Contrairement aux chapitres suivants qui développent un vaste réseau de correspondances symboliques (comme “Qian correspond au cheval, au jade, au père…”), ces trois premiers chapitres établissent quelque chose de plus fondamental : ils expliquent pourquoi et comment tout le système du Yi Jing fonctionne.
Au cœur de la matrice conceptuelle du Yi Jing
Cette homologie structurelle n’est pas fortuite : elle révèle une conception où le macrocosme et le microcosme, la théorie et la pratique, la cosmologie et la divination sont intrinsèquement liés par des principes communs.
Il ne s’agit pas simplement d’une introduction méthodologique au sens occidental, mais d’un dispositif textuel qui plonge d’emblée son lecteur au cœur du sujet, et l’oblige à dépasser l’analyse intellectuelle depuis le dehors. Il accomplit simultanément plusieurs fonctions :
- Fonction généalogique : établir la provenance et l’autorité du système
- Fonction architectonique : révéler la structure interne qui sous-tend l’ensemble
- Fonction opératoire : expliciter les principes dynamiques qui régissent son fonctionnement
Ces trois dimensions, étroitement imbriquées, reproduisent précisément la structure Ciel-Terre-Homme qui constitue l’un des fondements cosmologiques du texte. Ainsi, selon les propos de Zhu Xi :
Les trois premiers chapitres du Shuō Guà constituent la racine à partir de laquelle se déploient les branches des correspondances ultérieures.
Une structure qui reflète le cosmos
Ces trois chapitres ne sont en effet pas organisés au hasard. Leur progression reflète délibérément l’ordre cosmique chinois des “trois puissances” (sān cái 三才) :

Cette structure nous révèle déjà un principe fondamental de la pensée chinoise : la correspondance entre les différents niveaux de réalité. Mais ces résonnances s’étendent jusqu’au texte lui-même, puisqu’il est organisé comme le cosmos qu’il décrit !

Le contexte historique : Une époque de grande synthèse
Pour bien comprendre ces textes, situons-les dans leur contexte. Probablement initié avant la dynastie Qin, l’essentiel du Shuō Guà Zhuàn a probablement été composé au début de la dynastie Han (206 av. J.-C. – 220 ap. J.-C.), une période fascinante de l’histoire intellectuelle chinoise.
Une encyclopédie avant l’heure
Après l’unification de la Chine par la dynastie Qin et sa politique de “Brûler les livres et enterrer les lettrés”, la dynastie Han a entrepris un immense travail de reconstruction culturelle. Les lettrés Han cherchaient à intégrer les diverses traditions intellectuelles antérieures (confucéennes, taoïstes, légistes, etc.) dans un système cohérent et unifié.
Un carrefour intellectuel
Le Shuō Guà Zhuàn représente une synthèse où s’entremêlent plusieurs courants interprétatifs du Yi Jing de l’époque :
- L’école du texte ancien (gǔwén 古文), privilégiait une interprétation ritualiste et traditionnelle
- L’école du texte moderne (jīnwén 今文), développait une approche cosmologique et numérique
- L’école Huang-Lao (黃老), s’inspirait des principes taoïstes de nature et spontanéité
Ce mélange d’influences explique pourquoi le texte combine des aspects très structurés (comme les correspondances numériques) avec des concepts plus fluides (comme les interactions entre trigrammes).
Premier chapitre : La naissance du Yi Jing
Le premier chapitre raconte comment le Yi Jing est né. Sa concision recèle une densité conceptuelle remarquable. En quelques phrases lapidaires, il établit les fondements cosmologiques, épistémologiques et métaphysiques du système entier. Ainsi, par-delà le récit d’une genèse, il explique comment le système reflète la structure même du cosmos. Ici, point de créateur transcendant, mais des “sages” qui servent d’intermédiaires entre le cosmos et l’humanité.
Un processus de découverte plutôt que d’invention
La première chose à comprendre est que les sages n’ont pas “inventé” le Yi Jing : il n’est pas question d’innovation ou de création ex nihilo. L’expression zuò yì (作易) suggère qu’ils ont “élaboré” ou “formulé” quelque chose qui reflétait un ordre déjà présent dans l’univers. S’il est d’ailleurs fréquent que yì (易) soit compris comme une forme abrégée de Yì Jīng (易經), l’assimilation première avec le principe du changement est particulièrement pertinente.
La communion avec l’ordre cosmique
L’expression yōu zàn yú shén míng (幽贊於神明, “profondément pénétrés de la clairvoyance des esprits”) mérite une analyse approfondie, car elle révèle une conception fondamentale de la relation entre l’être humain et les principes cosmiques.
Le caractère yōu (幽) évoque la profondeur, l’obscurité, ce qui est caché ou retiré – non pas au sens d’un mystère inaccessible, mais plutôt d’une dimension qui échappe à l’observation superficielle et requiert une forme d’attention intérieure. Quant à zàn (贊), il suggère bien plus qu’une simple assistance passive : il implique une participation active, un soutien engagé, une implication intégrale.
Dans une perspective inspirée de Jean-François Billeter, nous pourrions comprendre cette expression non comme une communion mystique avec des “esprits” extérieurs, mais comme l’intégration corporelle et expérientielle des principes structurants du réel. Pour reprendre sa distinction fondamentale, il ne s’agirait pas tant d’une “pensée” abstraite sur le cosmos que d’un “régime d’activité” particulier où le corps propre devient le lieu d’une saisie intégrale des régularités du monde.
Imaginons un musicien qui, à force d’écouter et de jouer, finit par être intimement imprégné par l’esprit d’une œuvre : il ne l’observe pas simplement de l’extérieur en spéculant sur sa structure, mais la comprend par et dans son corps, au point que ses doigts “savent” avant même sa pensée consciente. L’œuvre n’est plus un objet extérieur qu’il contemple, mais un champ d’activité qu’il habite de l’intérieur. Ce que Billeter nommerait une “intégration” (合一, hé yī) des principes dans l’activité même.
De façon similaire, les “sages” (shèng rén 聖人) évoqués ici ne seraient pas tant des mystiques en communication avec des entités surnaturelles que des êtres ayant développé une capacité d’attention intégrale aux configurations dynamiques du réel. Le terme shén míng (神明) ne désignerait pas alors des “esprits” extérieurs mais, comme le suggère l’étymologie même du caractère shén (神) – composé du radical “manifestation” (示) et de “s’étirer” (申) – l’extension de la conscience attentive vers les principes organisateurs qui se manifestent dans l’expérience.
Cette formulation suggère donc un processus de co-participation où les sages ne sont pas simplement “inspirés” au sens occidental moderne, mais entrent dans une relation de résonance active avec les principes structurants du cosmos. Nous nous éloignons alors d’une interprétation ésotérique ou mystifiante pour nous rapprocher d’une compréhension ancrée dans l’expérience corporelle intégrée. La divination par l’achillée apparaît alors non comme un rituel magique, mais comme le prolongement concret d’une activité corporelle où l’attention aux configurations du réel s’exprime à travers des gestes précis et une manipulation signifiante.

Le texte
Jadis, lorsque les sages ont créé le Yi Jing, profondément pénétrés de la clairvoyance des esprits, ils ont alors développé [la méthode de] l’achillée.
Ils ont attribué au Ciel le nombre 3, à la Terre le nombre 2, et continué de même avec tous les nombres.
Contemplant les transformations du Yin et du Yang, ils ont construit les trigrammes.
Ils ont exprimé le principe du ferme et du souple par la génération des traits.
En accord avec la Voie et la Vertu, ils les ont organisés comme de juste.
Ils en ont approfondi les principes pour permettre d’atteindre l’accomplissement de la destinée.
La médiation de l’achillée : du spirituel au matériel
“Ils ont alors développé [la méthode de] l’achillée” (ér shēng shī 而生蓍). Cette référence aux tiges d’achillée (shī 蓍) établit d’emblée le lien entre la cosmologie et la pratique divinatoire concrète. Les tiges d’achillée ne sont pas présentées comme un simple outil technique, mais comme une émanation directe (shēng 生, “engendrer”, “donner naissance”) de cette communion avec les principes spirituels. La manipulation des tiges d’achillée est le prolongement naturel, l’incarnation matérielle d’une vision spirituelle.
Les nombres comme principes qualitatifs
Ils ont attribué au Ciel le nombre 3, à la Terre le nombre 2…
Cette attribution numérique est fondamentale. Dans notre pensée moderne, nous voyons les nombres principalement comme des quantités abstraites. Mais dans la pensée chinoise ancienne, les nombres étaient aussi des principes qualitatifs qui structuraient le réel.
Le 3 associé au Ciel représente :
- Le principe créateur, dynamique
- L’impair, le Yang
- La triade Ciel-Terre-Homme
Le 2 associé à la Terre représente :
- Le principe réceptif, accueillant
- Le pair, le Yin
- La dualité fondamentale de l’univers
Application concrète dans la divination
Ces nombres ne sont pas abstraits mais se concrétisent dans la méthode divinatoire elle-même. Lorsque le devin divise les tiges et compte par paquets, le processus conduit précisément à des restes associés aux valeurs 2 ou 3, qui déterminent la nature Yin ou Yang du trait obtenu. Le geste divinatoire lui-même reproduit ainsi, à l’échelle humaine, la dynamique cosmique fondamentale : les nombres 2 et 3 sont littéralement manipulés pour révéler la structure Yin-Yang de la situation.
Une approche holistique étonnante
Un détail surprenant : dans le texte, la mention des trigrammes (guà 卦) précède celle des traits (yáo 爻), alors que logiquement, les traits constituent les trigrammes !
Cette inversion révèle une approche holistique fondamentale dans la pensée chinoise : le tout n’est pas simplement la somme de ses parties, mais possède une réalité qui précède conceptuellement ses composants.
Pour mieux saisir cette perspective, pensons à la différence entre apprendre une langue en commençant par les lettres et les mots isolés, ou en s’immergeant d’abord dans des phrases complètes où chaque élément prend son sens dans le contexte global. La perception globale des configurations (les trigrammes) précède ici l’analyse de leurs composants (les traits), tout comme nous percevons d’abord une phrase comme un tout avant d’en analyser la structure grammaticale.
Une contemplation active
L’emploi du verbe guàn (觀, “contempler”, “observer”) dans l’expression “contemplant les transformations du Yin et du Yang” (guàn biàn yú yīn yáng 觀變於陰陽) révèle une approche de la connaissance particulière. Il ne s’agit pas d’une observation détachée, mais d’une contemplation participative qui conduit directement à l’action : “ils ont construit les trigrammes” (ér lì guà 而立卦). Ici encore l’observateur s’implique dans un mouvement où théorie et pratique sont indissociables.
C’est également ce dont témoigne la formule “ils ont exprimé” (fā huī 發揮) dans “ils ont exprimé le principe du ferme et du souple”. Le caractère fā (發) suggère l’idée de laisser sortir, de manifester, tandis que huī (揮) évoque le mouvement, le geste. Ensemble, ils indiquent une connaissance qui ne reste pas abstraite mais se matérialise, s’incarne dans des structures concrètes.
Une finalité existentielle
“En accord avec la Voie et la Vertu” (hé shùn yú dào dé 和順於道德). Cette formulation établit explicitement le lien entre le système du Yi Jing et les principes fondamentaux de l’éthique chinoise : la Voie (dào 道) et la Vertu (dé 德).
Pour un lecteur contemporain habitué à séparer science et éthique, cette association peut sembler étrange. Mais dans la vision chinoise traditionnelle, la connaissance des principes cosmiques et la conduite éthique ne sont pas des domaines séparés. La Voie n’est pas ici un simple concept métaphysique abstrait, mais le principe d’harmonie immanent qui régit les transformations cosmiques. Quant à la Vertu, elle n’est pas une qualité morale subjective, mais la manifestation concrète de cette harmonie dans l’action humaine.
Le chapitre se conclut sur une note profonde : le Yi Jing existe pour “permettre d’atteindre l’accomplissement de la destinée” (yǐ zhì yú mìng 以至於命).
Cette destinée (mìng 命) n’est pas un destin prédéterminé, mais l’actualisation harmonieuse des potentialités inscrites dans notre nature essentielle (xìng 性).
Pour saisir cette nuance importante :
- Une graine de chêne a pour xìng (nature) de devenir un chêne
- Son mìng (destinée) est l’actualisation de cette potentialité dans les conditions concrètes de son environnement
La divination par le Yi Jing aide précisément à comprendre par l’action comment actualiser notre nature profonde dans les circonstances particulières de notre vie.
Deuxième chapitre : La structure des hexagrammes
Le deuxième chapitre explique pourquoi les hexagrammes ont précisément six traits et comment ils sont structurés.
L’harmonie avec les principes cosmiques
Le chapitre s’ouvre en affirmant que le Yi Jing a été créé “en conformité avec les principes de la nature et du destin” (jiāng yǐ shùn xìng mìng zhī lǐ 將以順性命之理).
Il reprend, en lien avec le chapitre précédent, les termes xìng (性) et mìng (命) qui forment un binôme conceptuel fondamental :
- Xìng (性) désigne la “nature” ou “disposition innée” des êtres
- Mìng (命) fait référence au “destin” ou au “mandat” qui leur est assigné
Pour comprendre cette relation, prenons encore un autre exemple :
- Le xìng d’un musicien serait son talent naturel, ses dispositions innées pour la musique
- Son mìng représenterait l’accomplissement de ce talent à travers un parcours de vie spécifique
La pratique du Yi Jing vise précisément à harmoniser ces deux dimensions : elle aide à reconnaître notre nature essentielle (xìng) et à trouver le chemin de son accomplissement (mìng).
L’évolution du concept de xìng : du Yi Jing au néoconfucianisme
La notion de xìng (性) dans le Shuō Guà Zhuàn constitue un pont entre la vision ancienne du Yi Jing et les développements ultérieurs de la pensée chinoise.
Comme nous l’avons vu dans notre article précédent, le xìng peut être compris comme la “qualité essentielle” propre à chaque trigramme. Pour Qián, cette qualité est la “vigueur” (健 jiàn), qui se manifeste dans toutes ses correspondances, du Ciel au jade, du métal au père. Chaque trigramme possède ainsi sa propre “couleur fondamentale” qui teinte ses multiples expressions.
Cette conception dynamique du xìng se distingue d’une simple essence statique occidentale. Elle représente plutôt une tendance active à se manifester de certaines façons spécifiques. Cette dimension sera développée par les penseurs néoconfucéens des dynasties Song et Ming.
Pour des philosophes comme Zhu Xi (1130–1200), la notion de xìng deviendra centrale, articulée avec le principe structurant (lǐ 理) et le souffle vital (qì 氣). Zhu Xi distinguera notamment la “nature originelle” (pure et parfaite) et la “nature matérielle” (telle qu’incarnée dans chaque être, avec ses limitations).
Cette conception était déjà en germe dans le Shuō Guà Zhuàn. Quand le texte évoque la “conformité avec les principes de la nature et du destin” (jiāng yǐ shùn xìng mìng zhī lǐ 將以順性命之理), il établit déjà une relation entre le xìng et le lǐ qui sera approfondie plus tard.
Dans les chapitres suivants du Shuō Guà Zhuàn, nous verrons comment ce concept de xìng structure tout le système de correspondances, donnant cohérence à ce qui pourrait sembler n’être qu’un catalogue d’associations hétéroclites.

La notion de position significative
Le chapitre introduit ensuite un concept essentiel : celui de “positions” (wèi 位).
« C’est pourquoi il y a dans le Yi Jing six positions pour former une figure complète »
Le terme wèi (位) ne désigne pas simplement un emplacement spatial, mais une position significative au sein d’une structure. Sur un échiquier, la valeur des pièces ne dépend pas seulement de leurs caractéristiques intrinsèques, mais tout autant de leurs positions réciproques. De même, dans un hexagramme, la signification d’un trait dépend de sa position par rapport à l’ensemble.
L’analyse des positions est fondamentale pour la pratique divinatoire du Yi Jing. Par exemple, les positions 2 et 5 sont considérées comme particulièrement importantes, car elles sont centrales dans les trigrammes inférieur et supérieur.
Le texte
Jadis, lorsque les sages ont créé le Yi Jing, c’était en conformité avec les principes de la nature et du destin.
Ils ont ainsi établi la voie du Ciel, qui s’exprime en Yin et Yang.
Ils ont établi la voie de la Terre, qui s’exprime en souple et ferme.
Ils ont établi la voie de l’Homme, qui s’exprime en bienveillance et justesse.
Ils ont combiné les trois puissances et les ont dédoublées.
C’est pourquoi il y a dans le Yi Jing six traits qui déterminent des hexagrammes.
Tantôt Yin, tantôt Yang,
il met alternativement en œuvre le souple et le ferme.
C’est pourquoi il y a dans le Yi Jing six positions pour former une figure complète.
La triade fondamentale et ses polarités
Le texte présente ensuite la structure tripartite fondamentale du cosmos chinois, chacune caractérisée par une polarité spécifique :

Cette structure révèle une caractéristique fondamentale de la pensée chinoise : l’homologie entre différents niveaux de réalité. Chaque niveau est structuré par l’interaction de deux principes complémentaires.
Illustration concrète
Un même principe peut se manifester à différents niveaux :
- Au niveau du Ciel : l’alternance jour/nuit (Yin-Yang) – les lois fondamentales
- Au niveau de la Terre : l’interaction entre l’eau qui cède (souple) et la pierre qui résiste (ferme) – ce que nous pouvons toucher et expérimenter directement.
- Au niveau de l’Homme : l’équilibre entre la compassion (bienveillance) et le sens de la justice (rectitude) – les principes moraux qui orientent nos actions et nos relations.
Cette correspondance établit un pont entre cosmologie et éthique : agir avec bienveillance et justice n’est pas simplement suivre des conventions sociales, mais s’harmoniser avec les principes fondamentaux qui régissent l’univers.
Le passage de trois à six : pourquoi six traits ?
Le texte explique ensuite comment on passe de la triade (Ciel-Terre-Homme) aux six traits des hexagrammes :
« Ils ont combiné les trois puissances et les ont dédoublées »
Cette formule (jiān sān cái ér liǎng zhī 兼三才而兩之) peut être interprétée de plusieurs façons complémentaires : le verbe jiān (兼) suggère en effet l’idée de réunir, de combiner, de tenir ensemble, tandis que l’expression liǎng zhī (兩之) signifie littéralement “les diviser en deux” ou “les dédoubler”.
- Dédoublement interne : Chacune des trois puissances contient déjà en elle-même une polarité. Le dédoublement consisterait alors à expliciter cette polarité interne, transformant chaque puissance en deux traits.
- Dédoublement structurel : Les trois puissances sont représentées deux fois dans l’hexagramme, une fois dans le trigramme inférieur et une fois dans le trigramme supérieur, formant ainsi une structure à six niveaux.
- Dédoublement fonctionnel : Chacune des trois puissances peut être considérée soit dans son aspect interne, soit dans son aspect externe, créant ainsi six positions distinctes.
Utilisons une analogie musicale pour mieux comprendre cette idée de dédoublement. Imaginons les trois puissances (Ciel, Terre, Homme) comme trois notes musicales fondamentales :
- On pourrait jouer chaque note dans deux octaves différentes (dédoublement interne)
- Ou jouer la séquence de trois notes deux fois (dédoublement structurel)
- Ou jouer chaque note une fois comme mélodie et une fois comme accompagnement (dédoublement fonctionnel)
Le terme huà (畫), traduit ici par “traits”, évoque littéralement l’idée de dessiner, de tracer. Il suggère la matérialisation graphique des principes cosmiques dans les lignes concrètes qui composent les hexagrammes. Quant au verbe chéng (成), traduit par “déterminent”, il suggère l’idée d’accomplissement, de réalisation, de parachèvement. Voici pourquoi le Yi Jing utilise des figures à six traits plutôt que trois.
L’alternance
“Tantôt Yin, tantôt Yang, il met alternativement en œuvre le souple et le ferme” (fēn yīn fēn yáng, dié yòng róu gāng 分陰分陽, 迭用柔剛). Cette formulation souligne la dimension dynamique et alternante des principes qui composent les hexagrammes.
Pour saisir cette dimension dynamique, pensez à l’alternance des saisons ou du jour et de la nuit : l’été laisse place à l’hiver, le jour succède à la nuit, dans un cycle perpétuel où chaque phase contient déjà en germe la suivante. De même, dans la pratique divinatoire du Yi Jing, un hexagramme n’est pas une structure statique, mais une configuration momentanée dans un processus de transformation continue.
Troisième chapitre : L’interaction dynamique et la méthode divinatoire
Le troisième chapitre franchit une étape décisive : il explique tout d’abord comment les trigrammes interagissent entre eux, puis dévoile le principe fondamental de la divination.
Le cadre cosmique et ses interactions
Le chapitre fait le lien avec le précédent et s’ouvre sur une affirmation fondamentale : “Le Ciel et la Terre déterminent les positions” (tiān dì dìng wèi 天地定位). Cette phrase établit le cadre cosmologique fondamental où les trigrammes vont interagir. Le Ciel et la Terre, en tant que polarités primordiales, fixent les coordonnées spatiales fondamentales qui structurent l’univers. Les points cardinaux ne sont pas des conventions arbitraires, mais des orientations déterminées par la relation entre le ciel (avec ses constellations et son mouvement apparent) et la terre (avec son champ magnétique). Ainsi le Ciel et la Terre “déterminent les positions” (dìng wèi 定位) au sein desquelles les autres interactions peuvent se déployer.
La danse des trigrammes complémentaires
Le texte présente ensuite trois paires de trigrammes complémentaires, chacune caractérisée par un mode d’interaction spécifique :
- “La Montagne et le Marais échangent leurs souffles”
- “Le Tonnerre et le Vent s’entremêlent”
- “L’Eau et le Feu ne se concurrencent pas”
Ces trois formulations, d’une concision remarquable, décrivent différents modes de complémentarité dynamique.
La Montagne et le Marais (trigrammes Gen ☶ et Dui ☱) “échangent leurs souffles” (tōng qì 通氣). Le terme tōng (通) évoque l’idée de circulation sans entrave, de communication fluide, de perméabilité. Il y a entre ces deux réalités apparemment opposées une circulation constante, un échange de “souffles” qui les relie intimement : l’eau des montagnes descend vers les lacs dans les vallées, tandis que l’humidité s’élève sous forme de nuages qui vont alimenter les pluies sur les montagnes.
Le Tonnerre et le Vent (trigrammes Zhen ☳ et Xun ☴) “s’entremêlent” (xiāng bó 相薄). Le terme bó (薄) évoque l’idée de minceur, de proximité étroite, voire de pénétration réciproque. Le tonnerre et le vent ne sont pas des phénomènes séparés, mais des aspects entrelacés d’une même dynamique atmosphérique. Le grondement du tonnerre résonne à travers l’air en mouvement, tandis que le vent amplifie et propage le son du tonnerre.
L’Eau et le Feu (trigrammes Kan ☵ et Li ☲) “ne se concurrencent pas” (bù xiāng shè 不相射). Le terme shè (射) évoque l’idée de tirer, de viser, d’attaquer à distance. Cette formulation est particulièrement significative car elle transforme notre perception habituelle du rapport entre l’eau et le feu, souvent vus comme antagonistes (l’eau éteint le feu, le feu fait évaporer l’eau), distants. Lors de la cuisson d’un aliment dans un bouillon : l’eau n’éteint pas le feu, mais transmet sa chaleur aux aliments, accomplissant ainsi leur transformation. La fusion, la combinaison de l’eau et du feu leur permet de collaborer dans une interaction productive. Ainsi la vision chinoise nous invite à voir une complémentarité harmonieuse là où nous verrions spontanément une opposition.
Cette perspective est extrêmement précieuse pour l’interprétation divinatoire : deux principes apparemment opposés peuvent en réalité collaborer de façon productive.
La méthode divinatoire : remonter du visible à l’invisible
Les trois dernières phrases du chapitre opèrent un pivot décisif, basculant de la description des interactions cosmiques à l’explicitation du principe divinatoire :
« Faire le décompte de ce qui est passé, c’est suivre le cours naturel.
Connaître le futur c’est remonter à contre-courant.
C’est pourquoi le Yi Jing procède par décompte des restes. »
Ces formulations établissent une distinction fondamentale entre deux mouvements de la conscience :
- Le mouvement vers le passé (wàng 往), qui est “dans le sens du courant” (shùn 順).
- Le mouvement vers le futur (lái 來), qui est “à contre-courant” (nì 逆).
Une conception du temps contre-intuitive
Cette conception peut sembler étrange pour un esprit contemporain habitué à voir le temps comme un flux qui nous emporte du passé vers le futur. Dans cette vision moderne, c’est plutôt le futur qui serait “dans le sens du courant”, et le passé “à contre-courant”. Dans la conception présentée ici, remonter vers la source (le passé, l’origine) est considéré comme le mouvement naturel de la connaissance, tandis que se projeter vers l’embouchure (le futur, les conséquences) implique un effort “à contre-courant”.
Le décompte des restes : principe concret de la divination
L’expression nì shù (逆數, “décompte à rebours” ou “décompte des restes”) fait référence à la méthode traditionnelle de manipulation des tiges d’achillée, où l’on procède par divisions successives et où l’on compte les restes pour déterminer la nature des traits.
Pronostic ou diagnostic ?
Pour comprendre cette approche, imaginons un médecin face à des symptômes complexes :
- Il ne peut pas “voir” directement la cause profonde de la maladie
- Il observe des signes extérieurs (symptômes, analyses)
- Il remonte progressivement vers les causes sous-jacentes
- Il identifie le déséquilibre fondamental par un processus d’élimination
De façon similaire, la méthode du “décompte des restes” permet au devin de “remonter” des phénomènes manifestés vers les principes structurants qui les sous-tendent.
Ce processus d’élimination progressive de l’évident jusqu’à l’obtention d’un reste significatif constitue une parfaite illustration matérielle du principe nì shù (逆數) : pour accéder à la connaissance du futur (zhī lái 知來), il faut procéder par réduction systématique, par élimination du superflu, jusqu’à atteindre le principe structurant minimal.
Par ce processus d’abstraction progressive, se révèlent alors les potentialités futures, inscrites en germe dans la structure du présent.
Le texte
Le Ciel et la Terre déterminent les positions.
La Montagne et le Marais échangent leurs souffles.
Le Tonnerre et le Vent s’entremêlent.
L’Eau et le Feu ne se concurrencent pas.
Les huit trigrammes s’entrelacent.
Faire le décompte de ce qui est passé, c’est suivre le cours naturel.
Connaître le futur c’est remonter à contre-courant.
C’est pourquoi le Yi Jing procède par décompte des restes.

L’entrelacement : une vision relationnelle du monde
“Les huit trigrammes s’entrelacent” (bā guà xiāng cuò 八卦相錯). Cette formule synthétique exprime une vision profondément relationnelle du monde.
Le terme cuò (錯) est extraordinairement riche de sens :
- Entrelacement : croisement où différentes forces se rencontrent : les trigrammes forment des configurations complexes (les 64 hexagrammes) sans perdre leur identité propre.
- Alternance : succession rythmique, agencement cyclique, basés sur l’alternance Yin-Yang mentionnée précédemment.
- Différenciation : variation qui permet l’identification et la distinction : les trigrammes se définissent mutuellement par leurs différences constitutives.
- Transformation : métamorphose qui s’opère dans l’interaction : l’entrelacement des trigrammes n’est pas un état statique mais un processus de transformation continue.
Pour illustrer ces considérations relationnelles, imaginons un orchestre :
- Chaque instrument (comme chaque trigramme) a son timbre propre
- Mais chaque note prend son sens par sa relation aux autres dans l’harmonie globale
- Le sens émerge de l’interaction, pas des éléments isolés
Les trigrammes n’existent pas comme des entités séparées mais comme des nœuds dans un réseau complexe d’interactions. La métaphore textile de l’entrecroisement des fils dans un tissage est fondamentale pour comprendre la conception chinoise de l’ordre cosmique comme tissu de relations plutôt que comme structure figée.
L’importance de cette conception dépasse le cadre strictement cosmologique pour informer la méthodologie même de la divination. Si “les huit trigrammes s’entrelacent” alors l’interprétation d’un hexagramme ne peut se réduire à l’identification isolée de ses composants, mais doit saisir la configuration relationnelle spécifique qui émerge de leur rencontre particulière. Cette vision relationnelle est précisément ce qui distingue la divination par le Yi Jing d’un simple décodage mécanique de symboles.


Applications pratiques pour le monde contemporain
Les principes contenus dans ces trois premiers chapitres ont des implications profondes pour notre pratique contemporaine du Yi Jing.
Une approche éthique de la divination
Le premier chapitre nous débarrasse de la superstition et nous rappelle que la divination n’est pas séparable de l’éthique. Consulter le Yi Jing, ce n’est pas simplement chercher à connaître l’avenir, mais s’inscrire dans une démarche d’harmonisation avec les principes cosmiques : « la Voie et la Vertu » (dào dé 道德).
Applications pratiques :
- Formuler des questions différemment : Au lieu de demander “Vais-je obtenir ce poste ?”, on pourrait par exemple demander “Comment puis-je aligner mes actions avec ma nature profonde dans cette recherche d’emploi ?”
- Méditation préalable : Avant la consultation, prendre un moment pour se centrer et clarifier son intention éthique ; « Comment puis-je aligner mon action sur les principes fondamentaux qui régissent l’univers ? Comment puis-je actualiser harmonieusement les potentialités inscrites dans ma nature essentielle ? »
- Lecture intégrative : Chercher dans l’interprétation non seulement des informations sur la situation, mais aussi des indications sur la conduite à adopter
Une vision non-linéaire du temps et du changement
Le troisième chapitre nous invite à dépasser la conception linéaire du temps qui prévaut dans la modernité occidentale. Dans cette perspective, le futur n’est pas simplement “ce qui vient après” dans une séquence temporelle linéaire, mais ce qui émerge des potentialités structurantes du présent.
Applications pratiques :
- Observer les germes du futur : Identifier dans la situation présente les tendances émergentes, comme on repérerait les bourgeons sur un arbre en hiver
- Explorer les potentialités : Au lieu de chercher un résultat fixe, explorer la gamme des possibilités inhérentes à la configuration actuelle
- Attention aux moments de bascule : Repérer « l’infime amorce », les points où une petite action peut avoir un effet d’amplification important (comme le moment où un bourgeon s’ouvre)
Une approche relationnelle des situations
Le troisième chapitre, en décrivant les interactions entre les paires de trigrammes complémentaires, nous invite également à concevoir la divination non comme l’identification d’une configuration statique, mais comme l’exploration d’un réseau dynamique de relations. Il ne s’agit plus simplement de “déchiffrer” les trigrammes ou les hexagrammes comme des symboles isolés, mais de percevoir les dynamiques interactionnelles qui les relient et qui reflètent les interactions à l’œuvre dans la situation consultée.
Applications pratiques :
- Analyse des interactions : Dans toute situation, identifier comment les différents éléments interagissent plutôt que de les considérer isolément
- Reconnaissance des complémentarités inattendues : Comme l’eau et le feu qui “ne se concurrencent pas”, chercher comment des éléments apparemment opposés peuvent collaborer
- Création d’équilibres dynamiques : Plutôt que de chercher à éliminer une polarité, travailler à créer des équilibres productifs entre forces complémentaires
Exemple : Pour une consultation concernant un projet qui semble bloqué (hexagramme 12, 否 Pǐ, “Obstruction”), il serait vain de prédire la persistance des difficultés sur la base des différences actuelles. Il est plus pertinent d’identifier les potentialités de transformation déjà inscrites dans la structure de l’hexagramme, notamment la tension dynamique entre le trigramme supérieur (Ciel) et inférieur (Terre) qui constitue, dans leur séparation même, le germe vivant d’une future réunion.
La pensée corrélative en action : cosmologie et divination
Ce qui rend ces trois premiers chapitres particulièrement significatifs est qu’ils établissent un pont explicite entre la théorie cosmologique et la pratique concrète de la divination.
Le microcosme reflète le macrocosme
Chaque chapitre montre comment la pratique divinatoire reproduit en miniature les principes cosmiques :
- Dès le premier chapitre, la dyade numérique 3/2 (Ciel/Terre) se concrétise dans la manipulation des tiges d’achillée
- Dans le deuxième chapitre, la triade Ciel-Terre-Homme et son dédoublement justifient la structure à six traits des hexagrammes
- Dans le troisième chapitre, la méthode du “décompte des restes” concrétise le mouvement “à contre-courant” qui permet de remonter des phénomènes vers leurs principes
Cette correspondance entre microcosme et macrocosme est un principe fondamental de la pensée chinoise. La manipulation des tiges d’achillée n’est pas un simple procédé mécanique, mais une reproduction, à échelle humaine, des dynamiques cosmiques. Sa mise en œuvre permet, par la pratique, de s’immerger dans le flux, et de le « comprendre par l’action ».
En d’autres termes : au-delà d’une simple technique, cette manipulation rituelle peut être comprise comme un acte corporel qui « transforme » yì (易) la conscience du consultant.
Divination comme exploration des potentialités
Cette articulation claire entre cosmologie et divination modifie profondément notre compréhension de la pratique divinatoire du Yi Jing. Nous nous écartons alors des questions stériles à propos du « rôle de l’aléatoire » sur la prédiction d’un avenir figé dans une séquence linéaire d’événements, mais « remontons » des phénomènes manifestés vers les principes structurants qui les sous-tendent. Saisissant, au sens propre, les dynamiques interactionnelles qui structurent la situation présente, nous pouvons alors « lire » ses potentialités de développement.

Le “décompte à rebours” comme méthode d’interprétation
Le principe du nì shù (逆數) peut être appliqué non seulement à la manipulation des tiges d’achillée, mais aussi à l’interprétation elle-même. En pratique, cela signifie :
- Procéder par élimination progressive des interprétations superficielles
- Remonter des manifestations visibles aux principes structurants
- Rechercher le “reste significatif” après avoir écarté les éléments accessoires
Exemple : Face à une situation complexe comme une réorientation professionnelle, le consultant pourrait obtenir l’hexagramme 49 (革, Gé, “Révolution”). L’application du principe nì shù consisterait à :
- Identifier d’abord tous les éléments superficiels de la situation (anxiétés immédiates, contraintes administratives, etc.)
- Les “mettre de côté” méthodiquement (comme on écarte les groupes de quatre tiges)
- Isoler progressivement le “reste significatif” – souvent le principe structurant qui sous-tend l’ensemble du questionnement
Vers une compréhension plus profonde du Yi Jing
Les trois premiers chapitres du Shuō Guà Zhuàn forment la matrice conceptuelle sur laquelle repose tout l’édifice du Yi Jing. Ils nous révèlent que ce texte millénaire n’est pas un simple oracle, mais un système sophistiqué qui articule cosmologie et éthique, structure de l’univers et conduite humaine.
Déploiement depuis la matrice vers les chapitres suivants
Cette triade initiale prépare la lecture des huit chapitres suivants, qui vont déployer le système en un réseau de correspondances symboliques. La transition entre ces deux ensembles mérite d’être explicitée, car elle conditionne la lecture et l’interprétation du réseau de correspondances qui caractérise la seconde partie du texte.
Les chapitres 4 à 6 forment une seconde triade qui opère un déplacement épistémique fondamental : ils passent d’une présentation structurelle des trigrammes à une description de leur dynamique fonctionnelle. Ils nous montrent ces trigrammes en action dans le cosmos. Cette transition du structurel au fonctionnel est indispensable pour comprendre comment les qualités essentielles attribuées aux trigrammes dans les chapitres 7 à 11 ne sont pas de simples étiquettes statiques, mais des expressions de leurs fonctions cosmologiques.
La dernière partie du Shuō Guà Zhuàn (chapitres 7 à 11) déploie alors systématiquement le réseau de correspondances selon une progression méthodique qui va des qualités fondamentales (chapitre 7) aux corrélats zoomorphiques (chapitre 8), anatomiques (chapitre 9), familiaux (chapitre 10), pour culminer dans le vaste tableau synthétique du chapitre 11. Cette progression n’est pas aléatoire mais profondément structurée par les principes établis dans les trois premiers chapitres.
Dans notre prochain article, nous analyserons en détail comment les principes d’interaction établis au chapitre 3 sont systématiquement déployés dans les chapitres 4 à 6, avant d’aborder la richesse taxonomique des derniers chapitres. Nous verrons notamment comment le concept central de qualité essentielle (xìng 性) mentionné au chapitre 2 devient le principe organisateur de toutes les correspondances ultérieures, et comment la méthode du “décompte des restes” (nì shù 逆數) exposée au chapitre 3 offre un modèle interprétatif pour comprendre la logique interne qui préside à l’établissement des corrélations symboliques.

L’actualité surprenante d’une vision millénaire
Ce qui est peut-être le plus remarquable dans ces textes anciens, c’est leur résonance avec certaines préoccupations contemporaines :
- La vision relationnelle du monde fait écho aux approches systémiques modernes en écologie, économie et sciences sociales
- La conception non-linéaire du temps trouve des parallèles dans certaines théories physiques contemporaines
- L’articulation entre cosmologie et éthique répond à notre quête actuelle de fondements pour une éthique écologique
Le Yi Jing nous apparaît ainsi non comme une relique du passé, mais comme une ressource vivante pour penser notre rapport au monde, aux autres et à nous-mêmes dans toute leur complexité.
Pour approfondir
Si vous souhaitez explorer davantage ces concepts, voici quelques directions :
- Les autres chapitres du Shuō Guà Zhuàn et leur système de correspondances
- Les différentes méthodes traditionnelles de consultation du Yi Jing
- Le dilemme d’une métaphysique chinoise (Anna Ghiglione)