Le Shi Yi de Zhu Xi
Le rituel traditionnel des baguettes d’achillée
L’essentiel en 30 secondes
- Le Shi Yi (筮仪) est un texte de Zhu Xi (XIIe siècle) décrivant le rituel traditionnel de divination par les baguettes d’achillée pour consulter le Yi Jing.
- Ce n’est pas qu’une simple technique de tirage aléatoire, mais un rituel complet impliquant une préparation minutieuse, des manipulations précises et une conception du monde où la divination permet d’entrer en résonance avec l’ordre cosmique.
- La compréhension de ce rituel enrichit considérablement notre pratique contemporaine du Yi Jing, même si nous utilisons des méthodes simplifiées.

(re)Construire la “tradition”
Il est important de noter que le Shi Yi représente lui-même une reconstruction savante élaborée par Zhu Xi à partir de sources fragmentaires, notamment la section A.9 du Xici (繫辭, “Commentaire attaché”). Cette reconstruction s’inscrivait dans le projet politique néoconfucéen de “rectification des noms” et de restauration d’un ordre social et cosmique idéalisé, attribué à la dynastie Zhou. En ce sens, le Shi Yi n’est pas tant la préservation d’une tradition millénaire ininterrompue que sa réinvention créative par l’un des plus grands penseurs de la dynastie Song.
Si certaines pratiques ont perduré jusqu’à nos jours, c’est parfois en raison de l’influence considérable de lettrés comme Zhu Xi, dont les interprétations ont été érigées en orthodoxie, parfois au détriment d’approches alternatives qui n’ont pas bénéficié du même soutien institutionnel. Cette dimension politique et historique de la constitution des “traditions” ne diminue en rien la valeur intrinsèque du rituel décrit dans le Shi Yi, mais nous invite à l’aborder avec une conscience critique de son contexte d’émergence.
Notre traduction du Shi Yi se veut donc à la fois philologiquement rigoureuse et historiquement contextualisée. Elle s’efforce de restituer avec précision les techniques divinatoires décrites par Zhu Xi, tout en éclairant comment cette codification du rituel s’inscrit dans un projet philosophique et politique plus vaste. Cette double lecture nous permet d’éviter tant la décontextualisation du Yi Jing, réduit à un simple outil divinatoire, que la sacralisation acritique de “traditions” dont l’histoire révèle le caractère construit et historiquement situé.
En découvrant le Shi Yi, le lecteur contemporain pourra enrichir sa propre pratique du Yi Jing, non pas nécessairement en reproduisant l’intégralité du rituel décrit, mais en s’inspirant de sa dimension symbolique et cosmologique pour développer une approche plus profonde et réfléchie de la divination.
Le Shi Yi (筮仪) est un texte de Zhu Xi (1130–1200) qui décrit avec précision la méthode traditionnelle de consultation du Yi Jing par les tiges d’achillée millefeuille. L’Encyclopédie du Yi Jing vient d’en publier le texte chinois complet accompagné d’une traduction française intégrale, rendant accessible pour la première fois au public francophone ce document fondamental.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le Shi Yi n’est pas un simple manuel technique de divination. Il s’agit d’un véritable rituel codifié qui s’inscrit dans le projet plus vaste de Zhu Xi de restaurer ce qu’il considérait comme l’ordre confucéen originel. Ce texte constitue le complément pratique du Yixue qimeng (易學啟蒙, “Introduction à l’étude du Yi”) rédigé par Zhu Xi en 1186. Alors que le Qimeng développe le symbolisme, la numérologie et l’interprétation des hexagrammes, le Shi Yi se concentre sur le cadre rituel et les manipulations concrètes des tiges d’achillée.
Déconstruire la “tradition”
Cet article s’inscrit dans le prolongement de notre série “Qui a écrit le Yi Jing ?”, qui vise à éclairer les fondements de concepts ou méthodes souvent acceptés sans questionnement lors de nos premières approches du Yi Jing. C’est par l’expérience des consultations que la plupart d’entre nous ont commencé à apprécier la valeur pratique du Livre des Changements. Cependant, nos interprétations sont fréquemment influencées par nos propres référents culturels occidentaux et par une compréhension parfois superficielle des traditions chinoises.
L’objectif de ce retour aux sources n’est pas de promouvoir une imitation servile des pratiques anciennes, mais de comprendre comment le rituel divinatoire s’inscrivait dans un contexte culturel, philosophique et politique spécifique. Le Shi Yi nous révèle que la divination chinoise traditionnelle était bien plus qu’une simple technique de tirage aléatoire :
- Elle constituait un acte rituel complet, impliquant une préparation minutieuse de l’espace, des purifications, et une série de manipulations précises chargées de symbolisme cosmologique.
- Elle s’inscrivait dans un cadre institutionnel où la divination était une pratique officielle, réglementée et hiérarchisée selon les statuts sociaux.
- Elle reposait sur une conception du monde où la manipulation rituelle des tiges permettait d’établir une communication entre le consultant et les forces cosmiques.
Comprendre ces dimensions nous permet d’éviter plusieurs erreurs d’interprétation courantes :
- La réduction du Yi Jing à un simple outil divinatoire décontextualisé, détaché de sa dimension rituelle et cosmologique.
- La méconnaissance de la complexité symbolique des manipulations des tiges d’achillée, souvent simplifiées à l’extrême dans les présentations occidentales.
- L’ignorance des débats au sein même de la tradition chinoise concernant les méthodes divinatoires “légitimes” – Zhu Xi lui-même considérait la méthode des pièces de monnaie (apparue sous les Tang) comme une dégradation de la méthode originelle des tiges d’achillée.
EN RÉSUMÉ
- Le Shi Yi est un texte de Zhu Xi (XIIe siècle) décrivant le rituel traditionnel de divination
- Il fait partie d’un projet politique néoconfucéen de restauration des rites anciens
- Il se concentre sur le rituel technique tandis que le Qimeng traite de l’interprétation
Le déroulement du rituel
L’espace rituel : une cosmologie en action
La disposition spatiale décrite dans le Shi Yi est significative sur le plan cosmologique :
- Une pièce propre avec une porte orientée au sud (yang = lumière)
- Une table (environ 5 pieds × 3 pieds) placée au centre
- Les 50 tiges d’achillée enveloppées dans de la soie, dans un sac noir, placé au nord (yin)
- Un panneau de bois avec des encoches au sud de l’étui
- Un brûle-encens au sud du panneau
Concept clé : Cette disposition crée un microcosme qui entre en résonance avec le macrocosme universel. L’axe nord-sud reproduit symboliquement l’axe cosmique fondamental.

1. La purification et la préparation
Le rituel commence par une séquence de purification :
- Nettoyer la salle et la table
- Préparer le matériel d’écriture (pierre à encre, pinceau, etc.)
- Le devin entre par l’est, vêtements propres, face au nord
- Lavage des mains et brûlage d’encens
Cette purification transforme l’espace ordinaire, profane, en espace sacré. Elle crée les conditions pour communiquer avec les puissances invisibles.
2. La manipulation des baguettes
La procédure se déroule en plusieurs phases :
- Exposition à l’encens : Les baguettes sont tenues au-dessus de la fumée d’encens
- Invocation : “Je fais appel à vous, suprêmes et constantes baguettes divinatoires…”
- Le décompte des baguettes et la considération des restes
- Une baguette est mise de côté, les 49 restantes sont divisées en deux tas, pour symboliser la dualité yin/yang
- Une baguette est placée entre deux doigts, pour symboliser la triade Ciel-Terre-Homme
- Les baguettes sont décomptées par groupes de quatre, pour symboliser les quatre saisons
- Les restes sont placés entre les doigts, pour symboliser le mois intercalaire”
Ce processus est répété pour former progressivement les six traits de l’hexagramme.
3. L’arithmétique divinatoire
Les manipulations produisent des restes numériques qui déterminent le type de trait à tracer :

4. L’interprétation
On examine alors les transformations de l’hexagramme pour déduire la nature faste ou néfaste du résultat. Il est alors conseillé de se référer aux explications du Qi Meng, autre texte de Zhu Xi sur le rituel des baguettes.
5. La clôture rituelle
Le rituel s’achève par une séquence de clôture minutieuse :
- Rangement des baguettes
- Offrande d’encens
- Salutations et sortie protocolaire
Cette démarche en sens inverse de l’ouverture marque le retour à l’ordre ordinaire. Elle préserve ainsi le caractère sacré des instruments divinatoires.
EN RÉSUMÉ
- Le rituel crée un espace symbolique reflétant l’ordre cosmique
- Chaque geste a une signification cosmologique précise
- La formation d’un trait nécessite 3 changements, soit 18 changements pour l’hexagramme complet
- Les traits sont déterminés par un système de correspondances numériques
Les dimensions philosophiques du rituel
Méthodologie divinatoire : au-delà du hasard moderne
La conception chinoise traditionnelle de la divination diffère profondément de notre vision moderne du hasard :

Corporalité rituelle
Le rituel engage profondément le corps du devin :
- Positionnement face au nord
- Lavage des mains
- Tenue respectueuse des baguettes “des deux mains”
- Manipulations précises impliquant les différents doigts
Cette chorégraphie corporelle fait du corps du devin un microcosme reflétant l’ordre cosmique. Le savoir divinatoire est “incorporé” plutôt qu’abstrait.
Temporalité rituelle
Le rituel instaure un rapport au temps très différent de notre temporalité moderne :
- Lenteur délibérée imposée par la complexité des manipulations
- Rythme ternaire : “Chaque série de trois mutations forme un trait”
- Structure répétitive créant une suspension du temps ordinaire
Cette temporalité rituelle cultive un état de quiétude attentive nécessaire pour recevoir la configuration cosmique révélée.
Concept clé : Les manipulations ne “produisent” pas un résultat au sens causal moderne, mais “révèlent” une configuration déjà présente dans l’ordre cosmique.
EN RÉSUMÉ
- La divination traditionnelle ne repose pas sur le hasard mais sur des correspondances cosmiques
- Le corps du devin devient un instrument de résonance avec l’ordre universel
- La lenteur du rituel crée une temporalité qualitative différente du temps moderne
Une lacune significative
En lisant le Shi Yi, on remarque qu’il décrit en détail le rituel et les manipulations des baguettes d’achillée, mais s’arrête juste avant d’expliquer comment interpréter l’hexagramme obtenu. Le texte se contente de dire : “On examine alors les mutations de l’hexagramme” puis renvoie au Qimeng pour les explications.
Deux parties d’un même savoir
Ce n’est pas un oubli, mais un choix délibéré de Zhu Xi. Il a séparé le processus de divination en deux parties distinctes, traitées dans deux textes différents :
- Le Shi Yi : explique comment préparer l’espace et manipuler les baguettes (la technique)
- Le Qimeng : enseigne comment comprendre les hexagrammes (l’interprétation)
Un apprentissage par étapes
Cette séparation reflète la vision de Zhu Xi sur l’apprentissage, qui doit progresser par étapes :
- D’abord maîtriser les gestes du rituel (Shi Yi)
- Ensuite comprendre les symboles et leurs relations (première partie du Qimeng)
- Enfin développer la capacité d’interprétation face à une question précise (seconde partie du Qimeng)
Ainsi, selon Zhu Xi, on ne peut pas devenir un bon interprète sans avoir d’abord intégré le rituel dans son corps et son esprit.
UNE LECON POUR NOTRE PRATIQUE MODERNE
- Aujourd’hui, nous avons tendance à simplifier à l’extrême le processus de consultation du Yi Jing. Nous jetons trois pièces, nous obtenons un hexagramme, et nous cherchons tout de suite son interprétation dans un livre.
- La séparation voulue par Zhu Xi nous rappelle que la divination traditionnelle accordait autant d’importance au processus qu’au résultat. Le rituel lui-même – avec sa lenteur, sa concentration et sa précision – prépare l’esprit à recevoir et comprendre le message des Changements.
- En redécouvrant cette dimension rituelle, nous pouvons enrichir notre pratique contemporaine du Yi Jing et retrouver une approche plus complète de cette sagesse ancienne.
Applications contemporaines
Que nous apprend le Shi Yi aujourd’hui ?
Le Shi Yi de Zhu Xi n’est pas qu’un document historique. Sa découverte peut enrichir considérablement notre pratique contemporaine du Yi Jing :
Redécouvrir la dimension rituelle
Sans reproduire l’intégralité du rituel décrit, nous pouvons :
- Créer un espace dédié à la consultation
- Prendre un temps de préparation intérieure
- Aborder la consultation avec attention et respect

Comprendre la profondeur symbolique
Même en utilisant des méthodes simplifiées (pièces de monnaie), comprendre la symbolique des manipulations enrichit notre approche :
- Les nombres ne sont pas de simples quantités mais des principes actifs
- Le processus divinatoire établit une communication avec un ordre plus vaste
- L’hexagramme révèle une configuration énergétique déjà présente
Authenticité historique et modernité
Les découvertes archéologiques des manuscrits de Mawangdui (馬王堆, ~168 av. J.-C.) permettent de relativiser la reconstruction rituelle de Zhu Xi :
- Continuités : décompte par quatre, mise de côté d’une tige initiale
- Différences : terminologie, méthodes alternatives (16 tiges)
Cette perspective nous invite à considérer le Shi Yi comme une “réinvention” créative plutôt qu’une simple “restauration” d’une pratique antique.
Comment adapter ce rituel aujourd’hui ?
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Trois approches possibles pour le praticien contemporain :
- Reproduction intégrale : Pour les puristes et chercheurs
- Avantage : Expérience authentique
- Inconvénient : Complexité et temps requis
- Adaptation simplifiée : Conservation des éléments essentiels
- Avantage : Préserve l’esprit du rituel
- Risque : Perte d’éléments non explicités
- Intégration conceptuelle : Appliquer les principes à d’autres méthodes (pièces, applications numériques, etc.)
- Exemple : Prendre un temps de concentration avant le tirage
- Reproduction intégrale : Pour les puristes et chercheurs
EN RÉSUMÉ
- Le Shi Yi nous invite à ralentir et à ritualiser notre approche du Yi Jing
- Nous pouvons l’adapter à notre pratique selon nos besoins et disponibilités
- L’important est de retrouver l’esprit du rituel : attention, respect et mise en résonance
POUR ALLER PLUS LOIN
- Traduction intégrale du Shi Yi
- Méthode simplifiée des baguettes d’achillée
- La traduction du Qi Meng sera bientôt disponible
- Origine et évolution de l’achilléomancie