Nouvelle traduction : Mode d’emploi

par Alain Leroy

variations chromatiques 1 Nouvelle traduction : Mode d’emploi

L’exigence d’une traduction « fiable »

Le regard sur l’évolution de l’in­ter­pré­ta­tion du texte au fil du temps, per­met de consta­ter que chaque nou­vel apport repose sur la décan­ta­tion des strates pré­cé­dentes. Cela com­plète ma pré­cé­dente méta­phore de l’édi­fi­ca­tion d’une cathé­drale par des géné­ra­tions d’ar­ti­sans ani­més d’un même élan.

Les plus témé­raires d’entre vous, ceux qui pren­dront la peine de lire la tota­li­té de ces pers­pec­tives mul­tiples, confir­me­ront ma sen­sa­tion de l’émer­gence pro­gres­sive d’une uni­té.

Une traduction délibérément imparfaite

La logique vou­drait qu’une nou­velle tra­duc­tion soit meilleure, plus expli­cite que la pré­cé­dente. Mais la lec­ture de cette nou­velle ver­sion sera para­doxa­le­ment moins évi­dente

Toute la force de la pré­sente trans­po­si­tion semble s’être concen­trée dans ces notes. Nous pou­vons consi­dé­rer la tra­duc­tion elle-même comme la par­tie yang, affi­chée en sur­face, et les notes comme une masse yin qui la sou­tient. Dans une logique sai­son­nière, la période actuelle de notre tra­vail cor­res­pond à une sorte d’hiver, où toute l’énergie s’est reti­rée et œuvre en pro­fon­deur. Les esprits cha­grins consi­dèrent l’hiver comme une « mau­vaise sai­son ».

Cette ver­sion inter­mé­diaire consti­tue une étape indis­pen­sable. Mais cha­cun sait que les sai­sons ne durent pas éter­nel­le­ment. Il y aura inévi­ta­ble­ment une phase sui­vante, de mou­ve­ment inverse, où la tra­duc­tion elle-même expri­me­ra les cer­ti­tudes et intui­tions déduites de ces com­men­taires.

Contenu des notes de traduction

Le pro­pos des dif­fé­rents cha­pitres des Notes de tra­duc­tion est donc d’éclairer la lec­ture de celle-ci selon dif­fé­rents angles.

Les sec­tions « ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE » et « CHOIX DE TRADUCTION » consi­dèrent l’éty­mo­lo­gie des termes ou expres­sions, ain­si que leur inser­tion dans le sens glo­bal de l’hexagramme et des traits. Leur objec­tif est de lever les doutes ou erreurs de com­pré­hen­sion, les défor­ma­tions qu’impose le pas­sage du chi­nois clas­sique au fran­çais contem­po­rain. Chaque mot pour­ra ain­si être mieux rap­pro­ché du sens ori­gi­nel et de la poly­sé­mie qu’il por­tait dans les textes sources.

Le cha­pitre « DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE » posi­tionne l’interprétation du texte selon un point de vue plus glo­bal, selon les dif­fé­rents sys­tèmes cos­mo­lo­giques de la Chine ancienne ou sui­vant la pers­pec­tive d’un rap­port phi­lo­so­phique à la nature et aux élé­ments natu­rels.

La sec­tion « DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE » men­tionne des exemples his­to­riques d’applications des situa­tions ou conseils en rap­port avec le cha­pitre. Quand le voca­bu­laire employé cor­res­pond à des pra­tiques rituelles, cela est éga­le­ment men­tion­né.

Le cha­pitre « PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES » pré­sente deux types de point de vue :

  • soit une refor­mu­la­tion des pro­pos des exé­gètes des prin­ci­pales tra­di­tions (confu­cia­nisme, taoïsme, boud­dhisme, etc.) dont Wang Bi, Cheng Yi et Zhu Xi.
  • soit un rap­pro­che­ment entre le sens de tout ou par­tie du texte ana­ly­sé, et des pro­pos de pen­seurs ou ouvrages célèbres (Dao­de­jing, Zhuang­zi, etc.) même s’ils ne se sont pas direc­te­ment expri­més au sujet du Yi Jing

Cette confron­ta­tion des lignées her­mé­neu­tiques révèle les nuances sou­vent imper­cep­tibles qui dis­tinguent les approches cos­mo­lo­giques, méta­phy­siques et éthiques du texte cano­nique.

La section « Expérience corporelle »

En com­plé­ment de la docu­men­ta­tion issue du pas­sé, cette sec­tion est une invi­ta­tion à res­sen­tir au pré­sent et par soi-même. Elle est consti­tuée d’exemples issus des pra­tiques tra­di­tion­nelles, mais éga­le­ment de la des­crip­tion d’expé­riences que cha­cun d’entre nous peut aisé­ment véri­fier au quo­ti­dien. Expri­mant soit les situa­tions, soit des recom­man­da­tions de posi­tion­ne­ment ou de tran­si­tion, leur inté­rêt est de nous per­mettre de renon­cer à la dis­tance abs­traite de l’intellect, pour nous impli­quer dans une com­pré­hen­sion directe depuis le corps et les émo­tions.

 

L’exigence d’une traduction « faible »

Voi­ci aujourd’­hui la nou­velle ver­sion des pages hexa­gramme 17 à 32. Nous sommes donc à mi-par­cours du vaste chan­tier de démolition/reconstruction de ma tra­duc­tion du Yi Jing. J’y confirme mon par­ti pris métho­do­lo­gique : pri­vi­lé­gier une tra­duc­tion déli­bé­ré­ment « faible », moins sédui­sante, mais beau­coup plus res­pec­tueuse des strates tex­tuelles ori­gi­nelles.

L’aus­té­ri­té pro­vi­soire de cette ver­sion consti­tue une étape indis­pen­sable à la com­pré­hen­sion plus authen­tique du Livre des Trans­for­ma­tions. De trop nom­breux auteurs fran­çais ont déjà cédé aux faci­li­tés d’une inter­pré­ta­tion contem­po­raine hâtive, elle-même basée sur des tra­duc­tions très par­tiales ou inégales. J’ai choi­si une voie plus exi­geante, celle d’une recon­si­dé­ra­tion patiente de ces pro­jec­tions réduc­trices, à la lumière des inter­pré­ta­tions tra­di­tion­nelles. Cette forme, tout d’abord ingrate, est cepen­dant la plus pro­met­teuse : l’éclai­rage réci­proque de toutes ses facettes pro­met à terme un rayon­ne­ment plus vif du dia­mant éter­nel qu’est le Yi Jing.

Sortir de la pensée courte

Mon objec­tif demeure constant depuis bien­tôt un demi-siècle : extraire notre lec­ture du Yi Jing de la « pen­sée courte, jetable et, pour tout dire, délé­tère » qui carac­té­rise trop sou­vent l’ap­proche contem­po­raine des textes clas­siques chi­nois. Cette exi­gence ne relève pas d’un purisme sté­rile, mais d’une néces­si­té inter­pré­ta­tive fon­da­men­ta­le­ment huma­niste.

Son défi, ins­pi­ré des écrits de Jean-Fran­çois Bille­ter, consiste à conci­lier le res­pect scru­pu­leux des sources avec la des­crip­tion d’une expé­rience direc­te­ment acces­sible à cha­cun d’entre nous. Le retour à une sim­pli­ci­té vivante et par­ta­geable, nour­rie de l’érudition de nos pré­dé­ces­seurs, guide ce pro­jet de tra­duc­tion. Il se résume fina­le­ment aux mul­tiples aspects du mot « expé­rience » :

  • Expé­rience de nos ainés trans­mise par la tra­di­tion écrite (éty­mo­lo­gie, exé­gèses et His­toire)
  • Expé­rience que cha­cun peut immé­dia­te­ment res­sen­tir par un regard sin­cère dans sa propre direc­tion (expé­rience cor­po­relle)
  • Expé­rience de la confron­ta­tion avec celle de nos voi­sins et contem­po­rains. Elle per­met d’éprouver et véri­fier, par la conver­sa­tion, la repro­duc­ti­bi­li­té de la nôtre, et de consta­ter que ces autres ne sont, au fond, pas des autres mais des « mêmes »

Un détour nécessaire par les annotations

Mes volu­mi­neuses « Notes de tra­duc­tion » – pour­tant consi­dé­ra­ble­ment abré­gées et incom­plètes – témoignent du che­min qu’il nous reste à par­cou­rir pour atteindre une syn­thèse idéale. Ce détour néces­saire per­met tout d’abord, par son constat de l’entre­la­ce­ment des dif­fé­rentes écoles de pen­sée, de mesu­rer la richesse de leurs emprunts réci­proques, et leur conver­gence pro­fonde. Ras­sem­blant, il conduit ensuite à dif­fé­ren­cier ou nuan­cer. Pour finir, il per­met­tra de dis­tin­guer l’indis­cu­table com­mun du rela­tif.

« Je ne suis pas loin de pen­ser qu’une inter­pré­ta­tion qui ne résulte pas de l’épreuve de la tra­duc­tion est néces­sai­re­ment sub­jec­tive et arbi­traire. »

(Jean-Fran­çois Bille­ter – Leçons sur Tchouang Tseu – p. 11)

 

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variations chromatiques 3 Nouvelle traduction : Mode d’emploi

Vers une « meilleure » traduction ?

Nous n’en sommes qu’à la moi­tié de la publi­ca­tion de la nou­velle tra­duc­tion et de ses indis­pen­sables annexes. Mais nous pou­vons quand même déjà envi­sa­ger les pro­chaines « sai­sons » :

Pou­vons-nous tirer suf­fi­sam­ment d’en­sei­gne­ments des inter­pré­ta­tions tra­di­tion­nelles du Yi Jing, pour pro­po­ser, par un mou­ve­ment inverse, dans une langue acces­sible à cha­cun, l’es­sen­tiel de ce qui l’a­nime ?

Cette dyna­mique fon­da­men­tale, ce prin­cipe du vivant, n’est pas, selon moi, une sur­vi­vance des esprits et ancêtres tels que les conce­vaient les anciens Chi­nois, mais l’hé­ri­tage (dont il convient d’être digne) de l’élan her­mé­neu­tique qui a ani­mé les géné­ra­tions d’exé­gètes.

Une nou­velle tra­duc­tion évo­lu­tive du Livre du Chan­ge­ment est donc déjà en germe. Et, selon un mou­ve­ment cyclique, une ver­sion actua­li­sée des notes de tra­duc­tion devra la com­plé­ter.

Les hexa­grammes 17 à 32 sont désor­mais acces­sibles dans leur nou­velle ver­sion, avec leurs nou­velles sec­tions « Notes de tra­duc­tion » et « Expé­rience cor­po­relle ».

Mise à jour le 20 juin : toutes les pages hexa­grammes sont à jour