Nouvelle traduction : Mode d’emploi

L’exigence d’une traduction « fiable »
Le regard sur l’évolution de l’interprétation du texte au fil du temps, permet de constater que chaque nouvel apport repose sur la décantation des strates précédentes. Cela complète ma précédente métaphore de l’édification d’une cathédrale par des générations d’artisans animés d’un même élan.
Les plus téméraires d’entre vous, ceux qui prendront la peine de lire la totalité de ces perspectives multiples, confirmeront ma sensation de l’émergence progressive d’une unité.
Une traduction délibérément imparfaite
La logique voudrait qu’une nouvelle traduction soit meilleure, plus explicite que la précédente. Mais la lecture de cette nouvelle version sera paradoxalement moins évidente…
Toute la force de la présente transposition semble s’être concentrée dans ces notes. Nous pouvons considérer la traduction elle-même comme la partie yang, affichée en surface, et les notes comme une masse yin qui la soutient. Dans une logique saisonnière, la période actuelle de notre travail correspond à une sorte d’hiver, où toute l’énergie s’est retirée et œuvre en profondeur. Les esprits chagrins considèrent l’hiver comme une « mauvaise saison ».
Cette version intermédiaire constitue une étape indispensable. Mais chacun sait que les saisons ne durent pas éternellement. Il y aura inévitablement une phase suivante, de mouvement inverse, où la traduction elle-même exprimera les certitudes et intuitions déduites de ces commentaires.
Contenu des notes de traduction
Le propos des différents chapitres des Notes de traduction est donc d’éclairer la lecture de celle-ci selon différents angles.
Les sections « ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE » et « CHOIX DE TRADUCTION » considèrent l’étymologie des termes ou expressions, ainsi que leur insertion dans le sens global de l’hexagramme et des traits. Leur objectif est de lever les doutes ou erreurs de compréhension, les déformations qu’impose le passage du chinois classique au français contemporain. Chaque mot pourra ainsi être mieux rapproché du sens originel et de la polysémie qu’il portait dans les textes sources.
Le chapitre « DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE » positionne l’interprétation du texte selon un point de vue plus global, selon les différents systèmes cosmologiques de la Chine ancienne ou suivant la perspective d’un rapport philosophique à la nature et aux éléments naturels.
La section « DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE » mentionne des exemples historiques d’applications des situations ou conseils en rapport avec le chapitre. Quand le vocabulaire employé correspond à des pratiques rituelles, cela est également mentionné.
Le chapitre « PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES » présente deux types de point de vue :
- soit une reformulation des propos des exégètes des principales traditions (confucianisme, taoïsme, bouddhisme, etc.) dont Wang Bi, Cheng Yi et Zhu Xi.
- soit un rapprochement entre le sens de tout ou partie du texte analysé, et des propos de penseurs ou ouvrages célèbres (Daodejing, Zhuangzi, etc.) même s’ils ne se sont pas directement exprimés au sujet du Yi Jing
Cette confrontation des lignées herméneutiques révèle les nuances souvent imperceptibles qui distinguent les approches cosmologiques, métaphysiques et éthiques du texte canonique.
La section « Expérience corporelle »
En complément de la documentation issue du passé, cette section est une invitation à ressentir au présent et par soi-même. Elle est constituée d’exemples issus des pratiques traditionnelles, mais également de la description d’expériences que chacun d’entre nous peut aisément vérifier au quotidien. Exprimant soit les situations, soit des recommandations de positionnement ou de transition, leur intérêt est de nous permettre de renoncer à la distance abstraite de l’intellect, pour nous impliquer dans une compréhension directe depuis le corps et les émotions.
L’exigence d’une traduction « faible »
Voici aujourd’hui la nouvelle version des pages hexagramme 17 à 32. Nous sommes donc à mi-parcours du vaste chantier de démolition/reconstruction de ma traduction du Yi Jing. J’y confirme mon parti pris méthodologique : privilégier une traduction délibérément « faible », moins séduisante, mais beaucoup plus respectueuse des strates textuelles originelles.
L’austérité provisoire de cette version constitue une étape indispensable à la compréhension plus authentique du Livre des Transformations. De trop nombreux auteurs français ont déjà cédé aux facilités d’une interprétation contemporaine hâtive, elle-même basée sur des traductions très partiales ou inégales. J’ai choisi une voie plus exigeante, celle d’une reconsidération patiente de ces projections réductrices, à la lumière des interprétations traditionnelles. Cette forme, tout d’abord ingrate, est cependant la plus prometteuse : l’éclairage réciproque de toutes ses facettes promet à terme un rayonnement plus vif du diamant éternel qu’est le Yi Jing.
Sortir de la pensée courte
Mon objectif demeure constant depuis bientôt un demi-siècle : extraire notre lecture du Yi Jing de la « pensée courte, jetable et, pour tout dire, délétère » qui caractérise trop souvent l’approche contemporaine des textes classiques chinois. Cette exigence ne relève pas d’un purisme stérile, mais d’une nécessité interprétative fondamentalement humaniste.
Son défi, inspiré des écrits de Jean-François Billeter, consiste à concilier le respect scrupuleux des sources avec la description d’une expérience directement accessible à chacun d’entre nous. Le retour à une simplicité vivante et partageable, nourrie de l’érudition de nos prédécesseurs, guide ce projet de traduction. Il se résume finalement aux multiples aspects du mot « expérience » :
- Expérience de nos ainés transmise par la tradition écrite (étymologie, exégèses et Histoire)
- Expérience que chacun peut immédiatement ressentir par un regard sincère dans sa propre direction (expérience corporelle)
- Expérience de la confrontation avec celle de nos voisins et contemporains. Elle permet d’éprouver et vérifier, par la conversation, la reproductibilité de la nôtre, et de constater que ces autres ne sont, au fond, pas des autres mais des « mêmes »
Un détour nécessaire par les annotations
Mes volumineuses « Notes de traduction » – pourtant considérablement abrégées et incomplètes – témoignent du chemin qu’il nous reste à parcourir pour atteindre une synthèse idéale. Ce détour nécessaire permet tout d’abord, par son constat de l’entrelacement des différentes écoles de pensée, de mesurer la richesse de leurs emprunts réciproques, et leur convergence profonde. Rassemblant, il conduit ensuite à différencier ou nuancer. Pour finir, il permettra de distinguer l’indiscutable commun du relatif.
« Je ne suis pas loin de penser qu’une interprétation qui ne résulte pas de l’épreuve de la traduction est nécessairement subjective et arbitraire. »
(Jean-François Billeter – Leçons sur Tchouang Tseu – p. 11)


Vers une « meilleure » traduction ?
Nous n’en sommes qu’à la moitié de la publication de la nouvelle traduction et de ses indispensables annexes. Mais nous pouvons quand même déjà envisager les prochaines « saisons » :
Pouvons-nous tirer suffisamment d’enseignements des interprétations traditionnelles du Yi Jing, pour proposer, par un mouvement inverse, dans une langue accessible à chacun, l’essentiel de ce qui l’anime ?
Cette dynamique fondamentale, ce principe du vivant, n’est pas, selon moi, une survivance des esprits et ancêtres tels que les concevaient les anciens Chinois, mais l’héritage (dont il convient d’être digne) de l’élan herméneutique qui a animé les générations d’exégètes.
Une nouvelle traduction évolutive du Livre du Changement est donc déjà en germe. Et, selon un mouvement cyclique, une version actualisée des notes de traduction devra la compléter.
Les hexagrammes 17 à 32 sont désormais accessibles dans leur nouvelle version, avec leurs nouvelles sections « Notes de traduction » et « Expérience corporelle ».
Mise à jour le 20 juin : toutes les pages hexagrammes sont à jour