Mawangdui : redécouvrir le Yi Jing
Comment une tombe chinoise vieille de 2000 ans a bouleversé ce que nous pensions savoir du “Livre des Changements”
Une découverte archéologique majeure
Entre 1971 et 1973, des archéologues chinois ont fait une découverte extraordinaire près de Changsha. Dans une tombe scellée depuis 168 avant notre ère, ils ont trouvé des manuscrits sur soie contenant, entre autres, une version du Yi Jing (易經) antérieure de 350 ans à tout ce que nous connaissions jusqu’alors.
Cette découverte a provoqué un véritable séisme intellectuel dans le monde des études chinoises. Pourquoi ? Parce qu’elle révélait une vérité dérangeante :
Le Yi Jing n’a jamais été un texte unique et figé dans le temps. Il a existé sous différentes formes, chacune légitime et authentique.
Pourquoi cette découverte change tout
Un texte que nous pensions connaître
Pendant des siècles, le Yi Jing a majoritairement été étudié à partir d’une seule version, celle qui nous a été transmise par la tradition. Cette version reçue, que nous appelons également texte canonique, était considérée comme LA référence absolue.
Les spécialistes débattaient des nuances d’interprétation, mais personne ne remettait en question l’authenticité du texte lui-même.
La révélation de Mawangdui
Les manuscrits de Mawangdui nous montrent qu’il existait (au moins) une tradition parallèle, complètement indépendante. Cette version alternative présente :
- Une ordonnancement différent des 64 hexagrammes
- Des variantes textuelles significatives (560 caractères différents, soit 12% du texte) Plusieurs hexagrammes sont même nommés différemment : à commencer par le titre du premier hexagramme qui devient 鍵 jiàn “Clé” au lieu de 乾 qián “Elan créatif”
- Cinq commentaires perdus depuis plus de 2000 ans
- Des interprétations philosophiques qui divergent parfois radicalement
Une organisation révolutionnaire
L’ordre traditionnel vs l’ordre de Mawangdui
Dans la version traditionnelle : Les 64 hexagrammes suivent l’ordre attribué au roi Wen, souvent considéré comme mystérieux et difficile à comprendre.
Dans la version Mawangdui : Les hexagrammes sont organisés selon un système rationnel :
- 8 groupes de 8 hexagrammes
- Classement par trigrammes supérieurs
- Selon une logique de “comptage de traits” (yin = 2 traits, yang = 1 trait)
Cette organisation est mathématiquement cohérente et beaucoup plus systématique.

Reconstitution d’un des feuillets manuscrits de Mawangdui
Ce que cela signifie pour nous
Cette différence remet en question tous les livres qui prétendent avoir découvert “l’ordre secret” de la séquence traditionnelle. Comment peut-on affirmer détenir la clé d’un arrangement textuel quand nous savons qu’il existe une alternative plus ancienne et plus logique ?
Ce débat reste controversé parmi les spécialistes. Certains experts, comme Edward Shaughnessy, défendent encore la priorité de la séquence traditionnelle.
Les trésors retrouvés : Six commentaires perdus
En plus de la version alternative au texte canonique du Zhouyi, Mawangdui nous a restitué six textes d’interprétation qui avaient disparu depuis l’Antiquité :
1. Une version alternative du Xici – “Le Grand Commentaire”
Il s’agit d’une véritable version alternative du Grand Commentaire, pas seulement d’une variante mineure. Elle contient environ 2 000 caractères lisibles sur les 3 344 originaux et présente des différences conceptuelles majeures avec la version reçue.
La version de Mawangdui préserve des éléments religieux et spirituels plus archaïques que la tradition reçue. Comme l’a démontré l’analyse de Shaughnessy, “la version reçue du Xici manifeste une philosophie séculaire qui minimise le rôle des esprits, des fantômes et des offrandes sacrificielles, tandis que le texte excavé révèle des dimensions religieuses et spirituelles plus fortes.”
Cela prouve que les éditeurs confucéens ultérieurs ont systématiquement supprimé les références aux pratiques religieuses archaïques.
D’autre part, la section sur le comptage des baguettes (Partie I, Chapitre 9) est complètement absente. Cela suggère que cette partie technique fut ajoutée plus tard à la “tradition”.

離 lí, nom de l’hexagramme 30, désignait initialement le Loriot Jaune. il est remplacé dans la version de Mawangdui par 羅 luó filet d’oiseleur.
2. Le commentaire Yao – “L’Essentiel”
Les concepts-clés de la sagesse du Yi Jing y sont présentés.
Il comprend également certains passages du Grand Commentaire absents de la version Mawangdui. Cela montre une redistribution des commentaires disponibles à l’époque, et confirme que le Xici ne doit pas être considéré comme un tout et l’œuvre d’un seul auteur, mais bien comme un assemblage arbitraire.
3. Le Yi zhi yi – “Les Propriétés des Changements”
Ce document substantiel offre des perspectives inédites sur la compréhension ancienne du texte. Il s’agit tout d’abord d’un commentaire extensif sur les hexagrammes Qian et Kun, ainsi que des éléments correspondant aux chapitres 6–11 de la partie II du Grand Commentaire reçu.
Des innovations conceptuelles majeures : Le texte suggère une compréhension cosmologique alternative du système des hexagrammes. Deux exemples particulièrement édifiants seront évoqués dans notre chapitre suivant : “Quand le sens bascule”.
4 et 5. Les commentaires jumelés Mu He et Zhao Li
Deux textes qui complètent notre compréhension de l’interprétation antique. Ils mettent en scène six professeurs qui répondent à des questions sur l’interprétation des lignes individuelles. Ils associent des événements historiques à des citations du Yi Jing. Le second texte se concentre sur les applications des oracles du Zhouyi dans la politique et la gouvernance.
Ces commentaires démontrent donc l’existence d’une tradition exégétique axée sur l’application pratique du Yi Jing aux questions de vertu personnelle et son usage politique.
6. Ersanzi wen – “Questions de deux ou trois disciples”
Ce texte constitue l’un des commentaires les plus significatifs où Confucius répond aux questions de ses disciples sur le Yi Jing.
Il y explique comment ses vues sur l’importance du Yi Jing ont évolué, et le considère comme “une source de sagesse d’abord, et un texte de divination imparfait ensuite.”
Le document est davantage orienté vers la recherche de la sagesse que vers explications sur les présages. Il représente donc une rupture avec les approches divinatoires traditionnelles.
Quand le sens bascule
Exemple 1 : Feu et eau
Version traditionnelle : “Le feu et l’eau ne rivalisent pas”
→ Suggère une harmonie, une complémentarité
Version Mawangdui : “Le feu et l’eau rivalisent l’un avec l’autre”
→ Évoque une tension dynamique, un conflit créateur
Exemple 2 : Correspondances Ciel-Terre
Dans Mawangdui :
- Qian (乾, le Créatif/Ciel) = arts martiaux (wu 武)
- Kun (坤, le Réceptif/Terre) = arts civils (wen 文)
Cette association contredit complètement l’orthodoxie néo-confucéenne ultérieure qui valorisait systématiquement le civil sur le martial.
Que faire de ces découvertes ?
Pour l’étude des textes
Les manuscrits sur soie présentent des lacunes importantes :
- 363 caractères illisibles sur 4910 originaux (7,4% du total)
- Fragments manqués dus à la décomposition naturelle de la soie
- Ces manques sont à l’origine de débats persistants entre spécialistes. Certains compléments ou déductions sont controversés.
Ces limites matérielles nous poussent donc à renforcer la démarche d’humilité savante dans l’étude du Yi Jing.
Quelles sont les sources sur lesquelles nous pouvons nous appuyer ?
L’édition de référence : Changsha Mawangdui Hanmu jianbo jicheng dirigée par Qiu Xigui (裘錫圭, 2014) , en 7 volumes chez Zhonghua Shuju, constitue la base documentaire indispensable. Ils sont pour l’essentiel constitués de photographies des fragments et de transcriptions des manuscrits. Tous les documents en rapport avec le Yi Jing sont présentés dans le tome 3.
Pour les lecteurs occidentaux : I Ching : The Classic of Changes par Edward Shaughnessy (1997, Ballantine Books) offre la première traduction anglaise complète des manuscrits (le Zhouyi et les 5 autres documents), avec une analyse comparative rigoureuse.
Révolution de la transmission textuelle
Cette redécouverte révèle la richesse extraordinaire de la tradition interprétative qui existait avant l’unification des textes. Les manuscrits de Mawangdui prouvent l’existence de multiples lignées de transmission parallèles non reflétées dans les textes reçus.
L’analyse comparative révèle un processus de réédition systématique par lequel les érudits confucéens ont supprimé les éléments religieux archaïques des textes.
Diversité interprétative de la première période Han
Les six commentaires documentent l’existence de multiples communautés interprétatives au début de la dynastie Han :
- Interprétations basés sur la sagesse (Ersanzi wen, Yao)
- Pragmatisme personnel et politique (Mu He, Zhao Li)
- Diversité des synthèses cosmologiques (Yi zhi yi)
- Préservation des éléments religieux (premier Xici)
Pour des interprétations renouvelées
Cette révolution philologique ne diminue pas la valeur pratique du Yi Jing pour la divination ou l’aide à la décision. Au contraire, elle :
- Enrichit notre compréhension de la richesse sémantique des hexagrammes
- Libère l’interprétation des lectures prétendument “orthodoxes”
- Révèle la profondeur historique qui fonde la pertinence continue du texte
Comprendre que le texte a toujours été pluriel libère l’interprétation de l’enfermement dans des lectures figées.

Certains feuillets sont vraiment très endommagés
Les implications pour le public francophone
Le problème des traductions “définitives”
De nombreux livres français prétendent offrir :
- La traduction “la plus fidèle”
- Le “véritable sens originel”
- Une interprétation basée sur “le texte authentique”
Les découvertes de Mawangdui révèlent que ces prétentions sont fondamentalement problématiques. Comment peut-on parler de texte “authentique” quand nous savons qu’il a existé sous des formes multiples, toutes légitimes ?
Une approche plus humble
Cette révolution philologique nous invite à :
- Relativiser les interprétations qui se présentent comme “la seule vérité”
- Accepter la pluralité des traditions textuelles
- Rester ouverts aux révisions et aux nouvelles découvertes
- Distinguer entre érudition authentique et approximations commerciales
…et encore plus “évolutive”
Face à cette complexité, notre traduction à venir du Zhouyi et de ses commentaires :
- intégrera les données de Mawangdui,
- en soulignera les variantes sans trancher pour une version ou l’autre,
- tentera de contextualiser chaque passage selon les multiples traditions de la Chine,
- mais surtout restera ouverte à d’inévitables révisions
Améliorer notre interprétation
Distinguer l’érudition authentique des approximations
Cette perspective philologique invite à développer un regard critique face aux nombreuses publications sur le Yi Jing. L’adaptation rapide au contexte contemporain se conjugue mal avec le “retour aux sources” revendiqué par la plupart des auteurs, qui exige par définition d’éviter les raccourcis et les jugements définitifs.
Notre objectif pédagogique
Vous aider à :
- Reconnaître l’érudition authentique par ses références et sa méthode
- Identifier les approximations commerciales par leurs prétentions simplificatrices
- Apprécier la complexité millénaire qui fait la richesse du texte
- Maintenir la capacité du Yi Jing à éclairer nos questionnements contemporains
Débats actuels
La recherche actuelle se concentre sur l’authenticité et la datation des commentaires inconnus : quelques experts estiment l’origine de certains textes à la période des Royaumes Combattants. Mais tous s’accordent pour reconnaître ces documents comme des témoins authentiques des traditions intellectuelles du début de la Dynastie Han, et constate des influences taoïstes plus fortes que ce qui nous a été transmis par les versions reçues.
Implications pour la compréhension du Yi Jing
Cette découverte révolutionnaire démontre que l’histoire de l’interprétation du Yi Jing est infiniment plus complexe et diverse que ce que nous croyons précédemment.
Les commentaires de Mawangdui exhument et ravivent des voix perdues dans l’exégèse du Yi Jing de la période Han. Ils montrent que le texte fonctionnait déjà simultanément comme manuel de divination ET traité philosophique avant la systématisation orthodoxe ultérieure.
L’impact sur la sinologie contemporaine équivaut à celui des manuscrits de la mer Morte pour les études bibliques, fournissant un point de référence fixe (168 av. J.-C.) pour comprendre l’état de la transmission du Yi Jing et permettant aux chercheurs de reconstruire à la fois les développements antérieurs et postérieurs avec une précision inédite.
En résumé : vers une interprétation responsable
La découverte de Mawangdui nous contraint à l’humilité intellectuelle. Elle nous rappelle que même les textes les plus vénérables ont une histoire, une évolution, des variantes. Cette révélation, loin d’affaiblir le Yi Jing, enrichit notre compréhension de sa richesse et de sa profondeur.
L’enjeu véritable n’est pas de trouver “la” vérité du texte, mais de cultiver une herméneutique responsable, un art de l’interprétation, qui honore sa complexité tout en préservant sa pertinence pour notre époque.

Loriot jaune (Oriolus chinensis) : dans la tradition du Shijing, cet oiseau incarne l’harmonie cosmique et l’à-propos temporel (héshí 合時), symboles de la sagesse morale confucéenne.
À découvrir prochainement : Notre première traduction comparée intégrant les variantes de Mawangdui aux commentaires classiques, avec analyse détaillée et perspectives multiples.
“Notre âme est échappée, comme l’oiseau du filet des oiseleurs ; le filet a été rompu, et nous sommes échappés.” (Psaume 124 – Ancien Testament)