Le Tuan Zhuan …Petit à petit

par Alain Leroy

J’ai le plai­sir de vous annon­cer la dis­po­ni­bi­li­té des tra­duc­tions et notes de tra­duc­tion des Com­men­taires sur le Juge­ment (彖傳 Tuàn Zhuàn) pour les hexa­grammes 9 à 15. Cette étape marque la pour­suite métho­dique de notre pro­jet de rendre acces­sible en fran­çais les textes qui ont façon­né, depuis plus de deux mil­lé­naires, la com­pré­hen­sion du Yi Jing.

L’architecture interprétative du Tuan Zhuan

Le Tuàn Zhuàn consti­tue les deux pre­mières des “Dix Ailes” tra­di­tion­nel­le­ment attri­buées à la tra­di­tion confu­céenne. Son rôle est double :

Justification structurelle et étymologique

Le com­men­taire démontre sys­té­ma­ti­que­ment com­ment le texte du Juge­ment (彖辭 Tuàn Cí) découle néces­sai­re­ment de :

  • La confi­gu­ra­tion spé­ci­fique des tri­grammes et leur dis­po­si­tion rela­tive
  • La posi­tion et la nature (陰陽 yīn yáng) des traits consti­tu­tifs
  • L’é­ty­mo­lo­gie et la com­po­si­tion gra­phique des carac­tères employés
  • Les réso­nances cos­mo­lo­giques entre la struc­ture des hexa­grammes et l’ordre natu­rel

Orientation éthique de l’interprétation

Au-delà de cette jus­ti­fi­ca­tion tech­nique, le Tuàn Zhuàn inflé­chit sys­té­ma­ti­que­ment l’in­ter­pré­ta­tion vers une lec­ture morale et poli­tique. Chaque hexa­gramme devient un modèle de conduite pour l’homme noble (君子 jūnzǐ) et un prin­cipe de gou­ver­ne­ment pour le sou­ve­rain éclai­ré. Cette dimen­sion pres­crip­tive trans­forme le Yi Jing en manuel de sagesse pra­tique.

Une synthèse confucéenne : agrégation et sélection

Les tra­vaux his­to­riques récents nous per­mettent de mieux com­prendre la genèse de ces textes. Le Tuàn Zhuàn, dans sa forme reçue, consti­tue une syn­thèse sélec­tive qui agrège et réor­ga­nise des élé­ments issus de tra­di­tions anté­rieures et concur­rentes, notam­ment :

  • La tra­di­tion taoïste, avec son insis­tance sur la spon­ta­néi­té natu­relle (自然 zìrán) et l’ef­fi­ca­ci­té par le non-agir (無為 wúwéi)
  • L’é­cole légiste, qui pri­vi­lé­gie l’a­na­lyse struc­tu­relle des posi­tions de pou­voir et l’ef­fi­ca­ci­té ins­ti­tu­tion­nelle
  • Des strates divi­na­toires anciennes, anté­rieures à la sys­té­ma­ti­sa­tion phi­lo­so­phique

Cette archi­tec­ture com­po­site explique les ten­sions internes et les plu­ra­li­tés de sens que l’on ren­contre dans le texte des Juge­ments. Le Tuàn Zhuàn n’est pas un sys­tème mono­li­thique mais une sélec­tion orien­tée pour ser­vir un pro­pos. Ce pro­pos cor­res­pond à une époque et un contexte spé­ci­fiques. Il est impor­tant d’en véri­fier l’a­dé­qua­tion avec nos propres inten­tions.

Pourquoi cette fondation importe

Les inter­pré­ta­tions ulté­rieures – dont celle, his­to­ri­que­ment déci­sive, de Wang Bi – confir­me­ront, détour­ne­ront ou remet­tront en ques­tion ces orien­ta­tions confu­céennes, fai­sant émer­ger d’autres lec­tures pos­sibles : méta­phy­siques, cos­mo­lo­giques, voire mys­tiques. Mais pour appré­cier plei­ne­ment ces inflexions inter­pré­ta­tives, il est indis­pen­sable de bien sai­sir les fon­da­tions posées par le Tuàn Zhuàn.

C’est pré­ci­sé­ment l’en­jeu de notre démarche actuelle : ayant com­pris les influences ori­gi­nelles, nous pour­rons, en connais­sance de cause, choi­sir de nous en éman­ci­per ou de les culti­ver à notre tour. Nous pour­rons alors dépas­ser la simple répé­ti­tion d’un ensei­gne­ment tra­di­tion­nel figé ou tron­qué.

Au-delà des conseils d’un vieux livre étranger

Trop sou­vent, la consul­ta­tion du Yi Jing se réduit à l’ap­pli­ca­tion méca­nique d’une “réponse” venue d’ailleurs, per­çue comme une auto­ri­té externe et opaque. Cette pos­ture main­tient le consul­tant dans une forme de dépen­dance intel­lec­tuelle et spi­ri­tuelle.

En inté­grant pro­gres­si­ve­ment les strates inter­pré­ta­tives qui ont consti­tué la tra­di­tion vivante du Yi Jing, cha­cun de nos tirages sera nour­ri d’une puis­sance qui dépas­se­ra lar­ge­ment le simple “conseil”, for­mu­la­tion pudique de “pres­crip­tion” ou d’ ”injonc­tion”. Nous ces­se­rons alors de résoudre l’incon­nu du futur par la repro­duc­tion d’un ancien venu d’ailleurs. La pro­fon­deur his­to­rique éclai­re­ra notre ouver­ture à l’i­ci et main­te­nant.

 

Invitation du Tuan Zhuan

Structure des notes de traduction

Le Juge­ment de chaque hexa­gramme (9 à 15) est ana­ly­sé selon :

  1. Le nom de l’hexa­gramme : éty­mo­lo­gie et sens géné­ral
  2. Les tri­grammes et les traits : ana­lyse de la confi­gu­ra­tion éner­gé­tique
  3. Expli­ca­tion du Juge­ment : jus­ti­fi­ca­tion terme par terme à par­tir du Tuàn Zhuàn
  4. Orien­ta­tions stra­té­giques : appli­ca­tions pra­tiques, qua­li­tés à culti­ver, écueils à évi­ter
  5. Syn­thèse

Du petit au petit : une pro­gres­sion signi­fi­ca­tive

Je vous invite aujourd’­hui à che­mi­ner du “Petit au Petit”, des hexa­grammes 9 ” Petit appri­voi­se­ment” à 15 “Humi­li­té”, de “Éle­ver le petit” à “Abais­ser le grand pour pro­mou­voir le petit”.

J’in­siste sur l’im­por­tance de consi­dé­rer ces nou­velles res­sources (y com­pris mes choix de tra­duc­tion et les notes affé­rentes) non comme des véri­tés défi­ni­tives, mais comme des outils de réflexion pour enri­chir votre propre pra­tique du Yi Jing.

Chaque consul­ta­tion devient alors une oppor­tu­ni­té de dia­logue entre votre situa­tion pré­sente et la sagesse accu­mu­lée de la tra­di­tion – un dia­logue vivant, cri­tique et créa­teur.

Les pro­chaines étapes (hexa­grammes 16 à 22, puis 23 à 30…) sui­vront au rythme d’une recherche atten­tive à la qua­li­té plu­tôt qu’à la vitesse de pro­duc­tion.

Je vous sou­haite en atten­dant une bonne explo­ra­tion, de bonnes consul­ta­tions, et espère vive­ment que cette étude du Tuàn Zhuàn sera un trem­plin pour votre propre com­pré­hen­sion.