Le Tuan Zhuan et les autres Ailes

par Alain Leroy

Le Tuàn Zhuàn 彖傳 “Com­men­taire sur les Juge­ments” consti­tue les deux pre­mières Ailes du Yi Jing. S’il fait par­tie des com­men­taires les plus anciens du Yi Jing, il tient fonc­tion­nel­le­ment une posi­tion cen­trale. Il est le pre­mier inter­prète du texte cano­nique, le média­teur indis­pen­sable entre la conci­sion des Juge­ments et le déploie­ment phi­lo­so­phique que pro­posent les huit autres Ailes.

Com­prendre la rela­tion du Tuan Zhuan aux autres Ailes, c’est com­prendre com­ment la tra­di­tion savante chi­noise a pro­gres­si­ve­ment éla­bo­ré le Yi Jing comme un sys­tème cohé­rent.

Une chronologie relative : le Tuan Zhuan comme couche fondatrice

Les sino­logues s’ac­cordent pour situer la rédac­tion du Tuan Zhuan à la période des Royaumes Com­bat­tants (Ve-IIIe siècle av. J.-C.). Plu­sieurs indices internes sou­tiennent cette data­tion : la rela­tive sobrié­té du voca­bu­laire phi­lo­so­phique, l’ab­sence du cadre des Cinq Agents (wǔxíng 五行) et des spé­cu­la­tions cos­mo­go­niques qui carac­té­risent des Ailes pos­té­rieures comme le Xici Zhuan, et la concen­tra­tion exclu­sive sur l’a­na­lyse struc­tu­rale des tri­grammes et des posi­tions, méthode qui semble anté­rieure aux grandes syn­thèses cos­mo­lo­giques de l’é­poque Han.

Cepen­dant, la ques­tion de la rédac­tion ne doit pas être confon­due avec celle de la cano­ni­sa­tion. Les manus­crits sur soie décou­verts à Mawang­dui (enfouis en 168 av. J.-C.) ne com­portent pas les Tuan Zhuan sous leur forme reçue, fait qui indique non pas que le texte était incon­nu, mais qu’il n’é­tait pas encore inté­gré au cor­pus cano­nique à cette date, ou cir­cu­lait sous une forme dif­fé­rente. Ce déca­lage entre rédac­tion pro­bable et inté­gra­tion cano­nique est un phé­no­mène bien attes­té pour plu­sieurs Ailes et témoigne de la longue période de consti­tu­tion du Yi Jing comme texte uni­fié.

Cette stra­ti­fi­ca­tion chro­no­lo­gique reste l’ob­jet de débats. Ce qui est plus cer­tain, c’est la pri­mau­té fonc­tion­nelle du Tuan Zhuan : sa méthode (ana­lyse des tri­grammes, des posi­tions, des cor­res­pon­dances) consti­tue le lan­gage inter­pré­ta­tif de base que les autres Ailes pré­sup­posent, pro­longent ou dis­cutent, quelle que soit la date exacte de leur cano­ni­sa­tion res­pec­tive.

La méthode propre du Tuan Zhuan

Avant d’exa­mi­ner ses rela­tions avec chaque Aile, il faut pré­ci­ser ce qui dis­tingue la méthode du Tuan Zhuan. Son inter­pré­ta­tion des Juge­ments repose sur trois types d’ar­gu­ments struc­tu­raux :

La cen­tra­li­té (中 zhōng) : un trait occu­pant la deuxième ou cin­quième posi­tion ; centres des tri­grammes infé­rieur et supé­rieur ; est dit “cen­tral” et béné­fi­cie d’une auto­ri­té par­ti­cu­lière. Le Tuan Zhuan de l’hexa­gramme 5 ( 需) jus­ti­fie ain­si la for­mule “per­sé­vé­rance faste” par la posi­tion cen­trale du cin­quième trait : “Il occupe la posi­tion céleste, par la rec­ti­tude du centre”.

La posi­tion cor­recte (正位 zhèngwèi) : un trait yang en posi­tion impaire, ou yin en posi­tion paire, est dit “en posi­tion cor­recte”, ce qui ren­force l’a­dé­qua­tion entre nature et fonc­tion.

La cor­res­pon­dance (應 yīng) : les traits des posi­tions 1–4, 2–5 et 3–6 se cor­res­pondent lors­qu’ils sont de natures oppo­sées (l’un yang, l’autre yin). Cette cor­res­pon­dance fonde des rela­tions d’ap­pel et de réponse entre les niveaux de l’hexa­gramme.

Ces trois prin­cipes per­mettent au Tuan Zhuan d’ex­pli­quer le Juge­ment de chaque hexa­gramme par l’a­na­lyse de sa struc­ture interne, sans recou­rir à une morale externe ni à des pres­crip­tions indi­vi­duelles.

Tuan Zhuan

Le Tuan Zhuan et le Xiang Zhuan : deux niveaux d’une même architecture

Le Xiang Zhuan 象傳 “Com­men­taire sur les Images”, troi­sième et qua­trième Ailes, se divise en Da Xiang 大象 “Grande Image” et Xiao Xiang 小象 “Petites Images”. La Grande Image com­mente l’hexa­gramme dans son ensemble à par­tir de l’i­mage natu­relle for­mée par les deux tri­grammes ; les Petites Images com­mentent chaque trait indi­vi­duel­le­ment.

Le Tuan Zhuan opère à un niveau inter­mé­diaire entre ces deux registres : il explique le Juge­ment glo­bal sans des­cendre au niveau des traits indi­vi­duels et sans non plus for­mu­ler la pres­crip­tion morale directe qui carac­té­rise les Grandes Images. Ain­si, lorsque la Grande Image de l’hexa­gramme 7 (Shī 師) for­mule l’in­jonc­tion com­por­te­men­tale “L’homme noble, par son accueil du peuple, nour­rit la mul­ti­tude”, le Tuan Zhuan, lui, explique struc­tu­rel­le­ment : “L’Ar­mée, c’est la mul­ti­tude. La Per­sé­vé­rance, c’est la rec­ti­tude. Pou­vant rec­ti­fier la mul­ti­tude, on peut alors régner”. Il effec­tue une déduc­tion à par­tir de la confi­gu­ra­tion des tri­grammes.

Si leurs textes par­tagent les concepts de cen­tra­li­té, de posi­tion cor­recte et de cor­res­pon­dance, les Xiao Xiang les appliquent trait par trait, tan­dis que le Tuan Zhuan les mobi­lise pour jus­ti­fier le Juge­ment d’en­semble.

Le Tuan Zhuan et le Xici Zhuan : du concret à l’abstrait

Le Xici Zhuan 繫辭傳 (“Grand Com­men­taire”), cin­quième et sixième Ailes, consti­tue l’ex­po­sé phi­lo­so­phique le plus éla­bo­ré du Yi Jing. Il y est ques­tion du Grand Faîte (tài­jí 太極), de la genèse du yin et du yang, de la méthode divi­na­toire, du rôle des sages fon­da­teurs. Son niveau d’abs­trac­tion cos­mo­lo­gique dépasse celui du Tuan Zhuan.

La rela­tion entre les deux est celle de l’illus­tra­tion et du prin­cipe. Le Xici Zhuan for­mule des pro­po­si­tions géné­rales ; “Le yin et le yang alternent : c’est cela la Voie” (一陰一陽之謂道) ; que le Tuan Zhuan met en œuvre hexa­gramme par hexa­gramme. Inver­se­ment, la méthode du Tuan Zhuan (ana­lyse des tri­grammes, des posi­tions, des cor­res­pon­dances) pré­fi­gure les caté­go­ries que le Xici Zhuan sys­té­ma­ti­se­ra. Le rap­port chro­no­lo­gique est ici déter­mi­nant : c’est le Tuan Zhuan qui, en pra­ti­quant une inter­pré­ta­tion struc­tu­rale des hexa­grammes, crée les condi­tions de pos­si­bi­li­té de la théo­ri­sa­tion plus abs­traite du Xici Zhuan.

Tuan Zhuan

 

Le Tuan Zhuan et le Wenyan Zhuan : une confrontation révélatrice

Le Wenyan Zhuan 文言傳 (“Com­men­taire sur les Paroles”), sep­tième Aile, est excep­tion­nel à plus d’un titre : il ne concerne que les deux pre­miers hexa­grammes, Qian 乾 et Kun 坤, et pro­pose pour cha­cun un com­men­taire moral déve­lop­pé à par­tir des termes du Juge­ment.

La confron­ta­tion avec le Tuan Zhuan est par­ti­cu­liè­re­ment ins­truc­tive sur la ques­tion de 元亨利貞 (yuán hēng lì zhēn). Le Tuan Zhuan de l’hexa­gramme 1 traite ces quatre termes comme les qua­li­tés d’un pro­ces­sus cos­mo­lo­gique unique ; la créa­ti­vi­té de Qian qui génère, déploie, struc­ture et par­fait les êtres.

Le Wenyan Zhuan, lui, les inter­prète expli­ci­te­ment comme quatre ver­tus morales dis­tinctes : yuán comme le bien suprême, hēng comme la réunion des beau­tés, comme l’har­mo­nie du juste, zhēn comme la char­pente des acti­vi­tés.

Cette inter­pré­ta­tion éthique, qui a pro­fon­dé­ment mar­qué les lec­tures néo-confu­céennes, diverge de l’o­rien­ta­tion cos­mo­lo­gique et struc­tu­rale du Tuan Zhuan. La com­pa­rai­son de ces deux expli­ca­tions illustre ain­si l’é­ven­tail des déco­dages que le Yi Jing auto­rise sur un même texte.

Le Tuan Zhuan et le Shuogua Zhuan : source et application

Le Shuo­gua Zhuan 說卦傳 “Expli­ca­tion des Tri­grammes”, hui­tième Aile, codi­fie les attri­buts et les images asso­ciés aux huit tri­grammes, Ciel, Terre, Ton­nerre, Eau, Mon­tagne, Vent, Feu, Lac. Ces attri­buts (force, récep­ti­vi­té, mou­ve­ment, péril, immo­bi­li­té, péné­tra­tion, clar­té, joie) consti­tuent le voca­bu­laire inter­pré­ta­tif que le Tuan Zhuan uti­lise constam­ment.

Ain­si, lorsque le Tuan Zhuan de l’hexa­gramme 3 (Zhūn 屯) déclare “Se mou­voir au milieu du péril”, il mobi­lise l’at­tri­but “mou­ve­ment” du tri­gramme Zhen (ton­nerre) en posi­tion infé­rieure et l’at­tri­but “péril” du tri­gramme Kan (abîme) en posi­tion supé­rieure ; une lec­ture direc­te­ment déri­vable du Shuo­gua.

Le Shuo­gua four­nit le lexique ; le Tuan Zhuan en fait une syn­taxe.

Le Tuan Zhuan et les deux dernières Ailes : un tissage systémique

Le Xu Gua Zhuan 序卦停 “Ordre des hexa­grammes”, neu­vième Aile, jus­ti­fie l’en­chaî­ne­ment des 64 hexa­grammes par des rai­son­ne­ments nar­ra­tifs sou­vent éty­mo­lo­giques : Avan­cer c’est inévi­ta­ble­ment s’ex­po­ser à des dom­mages. C’est pour­quoi vient ensuite ‘Lumière obs­cur­cie’. L’obs­cur­cis­se­ment cor­res­pond à des dom­mages”. Ces jus­ti­fi­ca­tions pré­sup­posent la com­pré­hen­sion du Juge­ment de chaque hexa­gramme ; com­pré­hen­sion que le Tuan Zhuan a pré­ci­sé­ment four­nie.

Le Za Gua Zhuan 雜卦傳 “Dis­per­sion des hexa­grammes”, dixième Aile, sou­ligne les contrastes entre hexa­grammes en paires : “Qian est fort, Kun est souple.” Ces anti­thèses condensent et inversent les ana­lyses que le Tuan Zhuan déve­loppe en détail.

Les deux der­nières Ailes fonc­tionnent ain­si comme des résu­més rela­tion­nels qui pré­sup­posent les expli­ca­tions sur les sub­stances four­nies par le Tuan Zhuan.

Conclusion : le Tuan Zhuan comme médiateur structurant

La posi­tion du Tuan Zhuan dans l’ar­chi­tec­ture des Dix Ailes n’est pas celle d’un com­men­taire par­mi d’autres.

C’est lui qui, le pre­mier, a for­gé le lan­gage de l’a­na­lyse struc­tu­rale des hexa­grammes (posi­tions, cor­res­pon­dances, attri­buts des tri­grammes) que les autres Ailes pré­sup­posent, pro­longent ou dis­cutent.

Anté­rieur aux grandes syn­thèses cos­mo­lo­giques du Xici Zhuan, moins pres­crip­tif que les Xiang Zhuan, plus sobre que le Wenyan Zhuan, il repré­sente le moment où la tra­di­tion confu­céenne a construit une méthode cohé­rente pour arti­cu­ler la struc­ture for­melle du texte divi­na­toire et le sens qu’il délivre.

C’est cette sobrié­té métho­do­lo­gique qui lui confère son auto­ri­té durable et jus­ti­fie qu’on le lise en pre­mier, avant tout autre com­men­taire.