Grand homme et Homme noble sont des dignitaires

par Alain Leroy

Quand un lec­teur fran­co­phone ren­contre 大人 dà rén dans une tra­duc­tion du Yìjīng, il lit “grand homme”, et der­rière ce grand homme, la sil­houette qu’ont patiem­ment des­si­née deux mil­lé­naires de com­men­taires : celle du sage confu­céen, de l’homme accom­pli mora­le­ment, du sou­ve­rain éclai­ré par la ver­tu. C’est la lec­ture de Wáng Bì, de Chéng Yí et de Zhū Xī. C’est aus­si, pra­ti­que­ment sans varia­tion, celle de toutes les tra­duc­tions fran­çaises dis­po­nibles.

Mais Gāo Hēng sou­ligne un pro­blème de chro­no­lo­gie. Le Zhōuyì a été com­po­sé entre le Xe et le VIIIe siècle avant notre ère, sous les Zhou occi­den­taux. Confu­cius ne naî­tra qu’au­tour de 551 avant notre ère. Le concept moral de 君子 jūnzǐ comme “homme de bien”, tel qu’il sera défi­ni par les “Entre­tiens” de Confu­cius (Lúnyǔ 論語) et le Mèngzǐ 孟子, n’existe pas encore au moment où le texte est rédi­gé. Que dési­gnaient donc 大人 dà rén et 君子 jūnzǐ dans le Zhōuyì pri­mi­tif, avant que la tra­di­tion confu­céenne ne les inves­tisse de leur charge éthique ?

Le raisonnement de Gāo Hēng

Dans son com­men­taire du trait H1‑2, Gāo Hēng pro­cède à un inven­taire com­plet du texte cano­nique : dans le Zhōuyì, 大人 dà rén “grand homme” appa­raît 13 fois, 君子 jūnzǐ “homme noble” 20 fois, 小人xiǎo rén “petit homme” 10 fois. Dans trois pas­sa­ges小人 xiǎo rén est clai­re­ment mis en oppo­si­tion avec un titre de pou­voir, et non avec une caté­go­rie morale.

  • à H7‑6 : “Le grand sou­ve­rain a un man­dat : fon­der des États, éta­blir des mai­sons. Ne pas employer les petites gens” oppose 小人 xiǎo rén à 大君 dà jūn, “grand sou­ve­rain”, pas à un sage.
  • à H14‑3 : “Le duc offre un sacri­fice au Fils du Ciel. Les petites gens en sont inca­pables” oppose 小人 xiǎo rén à 公 gōng, titre ducal.
  • à H63‑3 : “Le roi Gāo Zōng atta­qua le pays des Démons, en trois ans il les vain­quit. Ne pas employer les petites gens” oppose 小人 xiǎo rén au titre royal Shāng.

Si dans trois contextes dis­tincts 小人 xiǎo rén désigne les gens du com­mun sans charge offi­cielle, par inver­sion 大人 dà rén et 君子 jūnzǐ dési­gnent des déten­teurs de charges. L’ar­gu­men­ta­tion ne s’ap­puie ici sur aucun autre docu­ment externe : elle se construit à par­tir des contrastes éta­blis par le Zhōuyì lui-même.

Dimension historique

La phi­lo­lo­gie moderne a docu­men­té l’é­vo­lu­tion séman­tique de 君子 jūnzǐ “homme noble” sur la longue durée. Le terme se com­pose de 君 jūn, “sei­gneur, sou­ve­rain”, et de 子 , “fils”. Lit­té­ra­le­ment : “fils de sei­gneur”. Dans les ins­crip­tions sur bronzes des Zhou occi­den­taux et dans les par­ties anciennes du “Livre des Odes”, 君子 jūnzǐ désigne sans ambi­guï­té un aris­to­crate en posi­tion de com­man­de­ment : celui qui par­ti­cipe à la chasse rituelle, qui va à la guerre, qui reçoit les hom­mages, qui siège dans les céré­mo­nies ances­trales. Le sens est sta­tu­taire et admi­nis­tra­tif.

Ce n’est qu’à par­tir du VIe siècle, dans les “Entre­tiens” de Confu­cius et plus mas­si­ve­ment chez Men­cius, que le concept de 君子 jūnzǐ subit une évo­lu­tion déci­sive : le terme cesse de dési­gner une posi­tion héri­tée pour dési­gner une qua­li­té morale acquise. Le 君子 jūnzǐ confu­céen n’est plus le fils de sei­gneur, c’est l’homme qui se conduit comme devrait le faire un fils de sei­gneur. Le glis­se­ment du sta­tut à la ver­tu est pré­ci­sé­ment la signa­ture de l’é­thique confu­céenne.

Si on res­pecte la chro­no­lo­gie, le Zhōuyì emploie­rait donc君子 jūnzǐ dans son sens ancien, admi­nis­tra­tif. La lec­ture morale s’est sta­bi­li­sée au Ve siècle avant notre ère, puis plei­ne­ment ins­ti­tu­tion­na­li­sée sous les Hàn.

Mais l’ar­gu­ment de Gāo Hēng sup­pose l’ho­mo­gé­néi­té du Zhōuyì : il traite les 43 occur­rences de “grand homme”, “homme noble” et “petit homme” comme rele­vant d’une même strate rédac­tion­nelle. Or plu­sieurs phi­lo­logues (Kunst notam­ment, mais aus­si Lǐ Jìng­chí) consi­dèrent le Zhōuyì comme un texte stra­ti­fié, accu­mu­lé sur plu­sieurs géné­ra­tions. Si c’est le cas, rien n’in­ter­dit que les termes aient des sens variables selon les couches. La démons­tra­tion de Gāo Hēng est forte dans l’hy­po­thèse d’un texte homo­gène ; elle s’af­fai­blit dans l’hy­po­thèse d’un texte com­po­site.

Des usages anciennement vivants

Les deux lec­tures étant argu­men­tées, il serait réduc­teur de tran­cher pour l’une ou l’autre.

La lec­ture com­men­ta­riale (Wáng Bì, Chéng Yí, Zhū Xī) consi­dère que le Zhōuyì est indis­so­ciable des Dix Ailes. De ce point de vue, il est légi­time de lire 大人 dà rén et 君子 jūnzǐ au sens moral, parce que c’est ain­si que le texte a été vécu et trans­mis pen­dant plus de deux mil­lé­naires. La dimen­sion éthique n’est pas une tra­hi­son du texte, c’est son mode d’exis­tence his­to­rique.

La lec­ture phi­lo­lo­gique (Gāo Hēng, sui­vi en par­tie par Edward Shaugh­nes­sy, Richard Rutt, Geof­frey Red­mond) cherche à res­ti­tuer le sens du texte au moment de sa com­po­si­tion, avant la suc­ces­sion des com­men­taires. Dans ce cadre, 大人 dà rén et 君子 jūnzǐ dési­gnaient des fonc­tions sociales concrètes, et le conseil “il est pro­fi­table de voir un digni­taire” sug­gé­rait au consul­tant l’ap­pui d’un res­pon­sable admi­nis­tra­tif, pas d’un maître spi­ri­tuel.

Admettre la lec­ture de Gāo Hēng ne signi­fie pas renon­cer à la richesse inter­pré­ta­tive du texte. Cela signi­fie aper­ce­voir une couche anté­rieure et plus pro­fonde que ce que la tra­di­tion a don­né à lire. Le Zhōuyì pri­mi­tif n’é­tait pas encore un texte de sagesse : dans notre cas le conseil prag­ma­tique de l’o­racle était de culti­ver ses rela­tions avec les puis­sants, et non de médi­ter sur la ver­tu. Iden­ti­fier cette dimen­sion pro­saïque du texte n’est pas une réduc­tion, mais une res­ti­tu­tion. Elle rend au Zhōuyì sa fonc­tion pre­mière, qui était de ser­vir à la divi­na­tion dans des situa­tions concrètes, poli­tiques et mili­taires de la cour des Zhou.

Est-il pos­sible de lire le Zhōuyì en pas­sant par-des­sus la tra­di­tion des com­men­taires, ou ces média­tions sont-elles consti­tu­tives du texte qui nous est par­ve­nu ? Les deux réponses ont leurs par­ti­sans.

Notre point de vue : pour notre pra­tique contem­po­raine, les deux lec­tures, selon le contexte ini­tial ou selon son évo­lu­tion, appar­tiennent de toute façon au pas­sé : il serait aus­si vain de pré­tendre se com­por­ter comme à la période Hàn que selon les usages de la dynas­tie Zhōu. De la même manière que le sens pre­mier nour­rit le sens tra­di­tion­nel, nos inter­pré­ta­tions doivent se for­ger à la lumière des anciennes signi­fi­ca­tions, mais savoir s’é­man­ci­per de leurs biais.