Offrande sacrificielle ou Croissance ?
La thèse en une phrase
亨 hēng “développement” => 享 xiǎng “offrande sacrificielle”
Gāo Hēng identifie systématiquement 亨 hēng au caractère 享 xiǎng “offrande sacrificielle”. Là où la tradition des commentaires et la plupart des traductions françaises lisent “développement”, “succès”, “croissance”, ou même “favorisant”, Gāo Hēng lit l’enregistrement technique d’un rite d’offrande accompli aux ancêtres ou aux esprits.
Cette identification n’est pas une variante mineure : elle transforme radicalement la nature du texte. Une formule comme 元亨 yuán hēng cesse d’être une qualité abstraite (“un grand déploiement”, “une croissance originelle”) pour devenir la mention d’un fait rituel (“grande offrande sacrificielle”). Le Zhōuyì revient ainsi d’un texte métaphysique ou moral à un registre de pratique divinatoire.
Les trois arguments de Gāo Hēng
1) Argument paléographique. 亨 hēng et 享 xiǎng ne sont pas, à l’origine, deux caractères distincts. Ils sont deux graphies d’un même mot, issu d’un pictogramme représentant un temple ancestral ou un autel d’offrande. Les inscriptions sur bronze et les os oraculaires utilisent une forme unique qui sera plus tard différenciée en 亨, 享 et 烹 pēng (“cuire”). L’écart sémantique entre ces trois caractères est le résultat d’une spécialisation tardive, postérieure à la composition du Zhōuyì. Dans le texte canonique primitif, 亨 porte encore l’acception rituelle de 享.
2) Argument contextuel. 亨 hēng apparaît plus de quarante fois dans le Zhōuyì, presque toujours dans des contextes où la lecture “offrande” est soit nécessaire, soit possible. Plusieurs passages sont explicites : dans le Jugement de H46, la formule “propice pour voir un grand homme, l’expédition vers le sud est favorable” est précédée de 元亨 yuán hēng, dont la lecture “grande offrande sacrificielle” s’accorde avec le contexte militaro-rituel. À H17, dans la formule “le roi accomplit l’offrande à la Montagne de l’Ouest”, le contexte exige la lecture “offrande sacrificielle”. Ces cas où la lecture rituelle s’impose par le contexte même justifient, pour Gāo Hēng, l’extension de l’identification 亨 hēng = 享 xiǎng à l’ensemble des occurrences.
3) Argument lexicographique. Le dictionnaire Shuōwén jiězì définit享 xiǎng par “c’est offrir”. Son prédécesseur, le 爾雅 Ěryǎ, considère les deux caractères comme équivalents dans leurs emplois rituels. Les philologues de la période Qing (1636 à 1912) notamment Wáng Yǐnzhī et Yú Yuè avaient déjà signalé leur interchangeabilité dans plusieurs passages du Livre des Odes et du Classique des documents. Gāo Hēng systématise ce que ses prédécesseurs avaient ponctuellement identifié.
Fiabilité et limites
Cette lecture est aujourd’hui largement acceptée dans le courant philologique moderne. Shaughnessy, Kunst, Rutt et Redmond adoptent tous l’identification 亨 hēng = 享 xiǎng dans leurs traductions anglaises. Les manuscrits de Mǎwángduī (soies, c. 168 av. J.-C.), découverts en 1973 donc postérieurs à l’édition de Gāo Hēng, confirment dans plusieurs passages l’interchangeabilité graphique des deux caractères.
Deux réserves, cependant, tempèrent cette adhésion.
1) systématicité vs occurrence. Que 亨 hēng puisse se lire 享 xiǎng dans certains contextes n’implique pas que toutes les occurrences doivent être ainsi lues. Les commentaires classiques (Wáng Bì 王弼, Chéng Yí 程頤, Zhū Xī 朱熹) ont développé des lectures philosophiques qui sans être des contresens reflètent une évolution sémantique réelle du terme entre la composition du texte canonique (Zhōu occidentaux, XI–IX siècle av. J.-C.) et sa canonisation commentée (fin des Royaumes Combattants, Han).
Le glissement de 享 “offrir” vers 亨 “prospérer” pourrait s’être opéré suffisamment tôt pour que certaines occurrences du Zhōuyì lui-même le reflètent. Gāo Hēng fait le choix de la systématicité ; cette cohérence nie la possibilité d’une polysémie déjà active dans le texte ancien.
2) Coût interprétatif. La lecture “grande offrande sacrificielle” est philologiquement solide mais narrativement plate. Elle réduit l’épaisseur symbolique que vingt siècles d’exégèse ont construite autour de formules comme 元亨利貞 yuán hēng lì zhēn. Le lecteur qui ne s’intéresse qu’à la couche la plus primitive du texte y gagne une lecture historiquement plus honnête ; celui qui cherche dans le Yìjīng un instrument de réflexion morale ou métaphysique risque d’y perdre considérablement.
Mais les deux approches ne s’excluent pas : le texte oraculaire primitif et sa tradition exégétique sont deux objets distincts, tous deux légitimes. La restauration de l’arrière-plan historique constitue, à nos yeux, un socle indispensable pour la compréhension des commentaires et raffinements ultérieurs : c’est en sachant contre quoi ou à partir de quoi les commentateurs ont pensé que le lecteur contemporain peut mesurer l’originalité et la portée de leurs raffinements ultérieurs.