Échanges autour du Yi Jing

par Vincent Bagard

9 Février 2026 quelque part à 1h au Nord de Mont­pel­lier

Ce texte met en mots les échanges que j’ai eus le 9 février 2026 avec Alain Leroy et Chris­tine Law-Hang au sujet du Yi Jing. Décou­vrant cette œuvre, j’ai appré­cié d’en apprendre davan­tage sur le Livre des Chan­ge­ments, dont les ori­gines se perdent dans les mil­lé­naires de l’his­toire humaine. Cet entre­tien m’a ouvert un nou­vel uni­vers de per­cep­tions, au contact de deux spé­cia­listes ayant consa­cré des décen­nies de leur vie à cette œuvre. Mer­ci à tous les deux. 

Cette syn­thèse suit le dérou­le­ment de notre échange et s’ar­ti­cule en quatre par­ties. La pre­mière porte sur une contro­verse actuelle concer­nant le fon­de­ment du Yi Jing (I). La deuxième remonte à ses ori­gines et au besoin pri­maire auquel cette “tech­no­lo­gie” répon­dait ini­tia­le­ment (II). La troi­sième tente de carac­té­ri­ser ce qui se joue lors d’une consul­ta­tion : nature des réponses, effets et fon­de­ments sous-jacents (III). La qua­trième explore une piste lan­cée par Alain en fin d’en­tre­tien : une éven­tuelle appar­te­nance du Yi Jing à un égré­gore (IV).

I/ Controverse sur le fondement du Yi Jing : essentialité versus universalité

Après quelques pro­pos limi­naires, c’est l’esquisse d’une double contro­verse à la fois sur le fon­de­ment et sur la por­tée (champ d’application) du Yi Jing qui lance la dis­cus­sion. Alain, spé­cia­liste de cette œuvre, pré­cise les points sui­vants :

- Sur le fon­de­ment du Yi Jing : l’origine est-elle cos­mo­lo­gique ou bien divi­na­toire ? Selon Alain, c’est plu­tôt la nature divi­na­toire qui est la source pre­mière du Yi Jing. En effet, l’évocation d’une divi­ni­té, c’est-à-dire d’une puis­sance supé­rieure trans­cen­dant l’humain et à voca­tion sacrée consti­tue le socle de légi­ti­mi­té du Yi Jing et sa rai­son pri­maire d’être.

- Sur la por­tée du Yi Jing, Alain sou­lève une ques­tion qui tra­verse la sino­lo­gie contem­po­raine et dont il pro­pose ici sa propre lec­ture, ins­pi­rée du débat entre Fran­çois Jul­lien et Jean-Fran­çois Bille­ter :

- Dans la démarche de Jul­lien, la pen­sée chi­noise consti­tue un « écart » par rap­port aux écoles de la phi­lo­so­phie euro­péenne. Le Yi Jing, dans cette pers­pec­tive, serait un pro­duit de cet écart : il don­ne­rait à voir une manière de pen­ser irré­duc­tible aux cadres occi­den­taux et une émer­gence de la notion d’altérité. . Le risque, tel qu’A­lain le per­çoit, est que cette insis­tance sur l’al­té­ri­té finisse par figer une « essence chi­noise » — ce que Jul­lien récuse expli­ci­te­ment, mais que sa méthode peut sug­gé­rer mal­gré elle.

- Bille­ter, qui n’a pas tra­vaillé sur le Yi Jing en tant que tel, a cri­ti­qué chez Jul­lien la construc­tion d’une « Chine » phi­lo­so­phique trop déta­chée de ses condi­tions his­to­riques et sociales concrètes. À par­tir de cette cri­tique, Alain tire une consé­quence propre : si l’on refuse d’en­fer­mer le Yi Jing dans une alté­ri­té chi­noise, on peut y voir une pro­duc­tion à por­tée uni­ver­selle, répon­dant aux ques­tion­ne­ments fon­da­men­taux de la condi­tion humaine — ce qui expli­que­rait sa sur­vie sur plu­sieurs mil­lé­naires et son usage hors de Chine. Le Yi Jing pro­dui­rait alors du « même », du com­mun, plu­tôt que de la dif­fé­rence.

Alain sous­crit à cette seconde lec­ture. Il sou­ligne aus­si qu’une insis­tance exces­sive sur la spé­ci­fi­ci­té cultu­relle, pous­sée à l’ex­trême, com­porte le risque de glis­ser vers une essen­tia­li­sa­tion des dif­fé­rences.

Cette contro­verse oriente natu­rel­le­ment la dis­cus­sion sur la ques­tion de l’origine du Yi Jing : il semble indis­pen­sable en effet, de retrou­ver son point de départ his­to­rique et de com­prendre les res­sorts de sa genèse.

Si cette néces­si­té de reve­nir à la source s’impose, il n’en demeure pas moins que le Yi Jing peut être qua­li­fié, selon Alain, d’un point de vue plus phi­lo­so­phique de “dis­po­si­tif” :

“un ensemble coor­don­né de méca­nismes, de règles, de pra­tiques et d’ar­te­facts qui struc­turent les inter­ac­tions sociales et orientent les com­por­te­ments pour atteindre des objec­tifs don­nés. Au sens de Fou­cault, repris par Agam­ben, un dis­po­si­tif n’est pas un simple outil tech­nique : c’est un agen­ce­ment stra­té­gique dont “dis­pose” les acteurs.”

Ce dis­po­si­tif peut de ce fait, ser­vir les inté­rêts du pou­voir voire même le jus­ti­fier. Cette dimen­sion ne devra jamais être per­due de vue par la suite.

II/ Le Yi Jing : origine, nature et évolution empirique du dispositif

L’idée prin­ci­pale de cette par­tie pour­rait être résu­mée de la sorte : le Yi Jing appa­rait au départ comme un moyen pour les hommes, de gérer l’incertitude, incer­ti­tude inhé­rente à toutes les com­mu­nau­tés humaines. Cette incer­ti­tude peut por­ter sur de nom­breux aspects pra­tiques de la vie humaine au sujet d’une situa­tion-pro­blème don­née anti­ci­pée à laquelle on va devoir faire face :

Quand semer la récolte ? Attendre ou se dépê­cher ? Telle alliance avec telle tri­bu est-elle une bonne chose ? Faut-il faire la guerre ? Si oui quand ? Faut-il se marier avec telle ou telle per­sonne ?  etc.

Il faut ici entendre “gérer” l’incertitude au sens de la néces­si­té de “méta­bo­li­ser” le risque, sans quoi, l’homme aurait des dif­fi­cul­tés à vivre serei­ne­ment. En cela, l’homme dif­fère de l’animal qui n’a pas ce pro­blème… C’est de cette néces­si­té que naît le besoin d’une réponse appor­tant des cer­ti­tudes. Et ces cer­ti­tudes seront le pro­duit d’un dia­logue avec le divin, ou plus lar­ge­ment avec une puis­sance trans­cen­dante. Quels sont les enjeux de ce dia­logue ? Il s’a­git de réduire l’in­cer­ti­tude à un niveau accep­table afin de per­mettre l’ac­tion, d’ô­ter les doutes, de ras­su­rer, de prendre confiance. Alain sou­ligne un point fon­da­men­tal : en contre­par­tie de cette réduc­tion de l’a­léa, l’homme est prêt à faire une offrande aux divi­ni­tés, pro­por­tion­nelle à son aver­sion pour le risque. Plus cette aver­sion est forte, plus le sacri­fice pour­ra être impor­tant. Certes, ce risque ne baisse pas for­cé­ment de manière objec­tive après l’offrande-consultation, mais plu­tôt dans sa per­cep­tion sub­jec­tive, dans la manière d’agir au bon moment et au bon endroit.

Note : Dans une approche du réel comme uni­té avec cor­res­pon­dances fonc­tion­nelles entre macro­cosme et micro­cosme telle que le Taoïsme, la per­cep­tion sub­jec­tive en tant qu’information et éner­gie latente fait déjà par­tie inté­grante du réel…. Seul le degré de mani­fes­ta­tion et de maté­ria­li­sa­tion change.

C’est ici que l’on peut intro­duire la notion de tran­sac­tion avec le divin à l’origine du Yi Jing. Se pose alors une ques­tion simple : com­ment lire la réponse du divin à cette offrande ?

Cette réponse se lit ini­tia­le­ment sur les omo­plates d’animaux offrant une sur­face plane, ou encore sur les cara­paces ven­trales de tor­tues. Ces deux sup­ports, une fois pas­sés au feu donnent à voir des fis­sures aléa­toires et « appri­voi­sées » ensuite. Ces fis­sures peuvent être des­cen­dantes, ascen­dantes, erra­tiques. Elles sont toutes inter­pré­tées comme des signes du divin, comme son lan­gage. Elles apportent des réponses aux trois ques­tions sui­vantes men­tion­nées par Alain :

1 – La demande (offrande) est-elle par­ve­nue au des­ti­na­taire ?

2 – Est-ce que la tran­sac­tion te parait accep­table ou dois-je aug­men­ter mon offrande ?

3 – Est-ce que tu es bien le bon des­ti­na­taire ?

A par­tir de la com­pi­la­tion de ces trois réponses, émergent une notion struc­tu­rante pour le Yi Jing :

–> la notion de favo­rable, défavorable/fermeture

Ces trois men­tions pro­duisent une forme de réas­su­rance pour agir à la fois de manière plus cohé­rente mais aus­si avec plus de degrés de liber­té. Dans l’hypothèse où l’homme ne pren­drait pas les devants en anti­ci­pant la situa­tion et réduire son risque, il sait qu’il va devoir subir la situa­tion sans en connaître le coût, ce qui en défi­ni­tive implique d’en perdre le contrôle.

Le petit sché­ma ci-des­sous résume les étapes clés du rai­son­ne­ment :

image1 Échanges autour du Yi Jing

Au final, et dans son usage pri­mal, le Yi Jing appa­rait donc comme un outil de ges­tion du risque en cor­res­pon­dance avec la nature humaine en tant que tel. La contro­verse de départ sur la por­tée du Yi Jing prend un nou­veau sens, plus anthro­po­lo­gique. Et nous serions ten­tés de dire que, ce que pré­sente le sché­ma ci-des­sus, n’est pas plus chi­nois que grec ou occi­den­tal dans son essence, mais de por­tée uni­ver­selle.

Petit à petit avec le temps et les réponses obte­nues dans dif­fé­rentes situa­tions, le Yi Jing s’est enri­chi, non pas tant sur les types de réponses, que sur la capa­ci­té à iden­ti­fier la nature des situa­tions-pro­blèmes anti­ci­pées.

En rap­pro­chant les situa­tions anti­ci­pées, les cra­que­lures obser­vées et les résul­tats obte­nus, il est deve­nu pos­sible d’i­den­ti­fier des cycles récur­rents. Chaque cycle ou pro­ces­sus ? daté met en rela­tion une situa­tion-pro­blème de départ et, une stra­té­gie de réponse et avec un résul­tat ou une conclu­sion anno­tée. Ces cycles ou pro­ces­sus ? ont petit à petit fait émer­ger des arbo­res­cences…

image2 Échanges autour du Yi Jing

Cette capi­ta­li­sa­tion du savoir mais aus­si de la per­cep­tion de l’outil s’est opé­rée par la consti­tu­tion d’une « banque de don­nées » sur des mil­lé­naires par un archi­vage des cara­paces de tor­tues qui per­met­tait de véri­fier le degré d’exactitude des conclu­sions à la lumière des faits et d’améliorer les com­men­taires des fis­sures.

Alors que la demande divi­na­toire intro­duit un DIALOGUE avec le Divin, petit à petit, on assiste, avec la capi­ta­li­sa­tion des réponses, à la mise au point d’un véri­table LANGAGE à par­tir de l’observation des fis­sures. Ces fis­sures ou cra­que­lures vont per­mettre de déco­der et de faire émer­ger une typo­lo­gie du lan­gage du chan­ge­ment et des trans­for­ma­tions.

Ce qui retient l’at­ten­tion, c’est la manière dont le dia­logue avec le divin s’est cou­plé à une démarche empi­rique de réso­lu­tion de pro­blème, que l’on pour­rait qua­li­fier de “com­pu­ta­tion­nelle”. Le terme désigne ici une méthode qui décom­pose des enjeux com­plexes en étapes logiques, démarche qui s’ap­plique bien au-delà de la pro­gram­ma­tion, dans des domaines comme la logis­tique ou les sciences cli­niques.

image2a Échanges autour du Yi Jing

Ce pro­ces­sus cor­res­pond en cer­tains points à celui de l’intelligence arti­fi­cielle qui a sa propre capa­ci­té d’apprentissage.

III/ Ce que nous dit et transmet le Yi Jing lors d’une consultation

Dans une deuxième par­tie de l’entretien, nous avons abor­dé avec Alain et Chris­tine, le Yi Jing en tant que dis­po­si­tif en essayant de carac­té­ri­ser la nature de ses réponses. Ces réponses pré­sentent trois carac­té­ris­tiques très sin­gu­lières :

3.1- Articuler les dimensions individuelle & collective

La pre­mière carac­té­ris­tique qui a émer­gé suite à une remarque de Chris­tine sur la liber­té indi­vi­duelle dans les tirages et fai­sant aus­si écho à la lec­ture d’un article de Alain, est cette idée d’articuler en per­ma­nence la dimen­sion indi­vi­duelle et la dimen­sion col­lec­tive. Le Yi Jing ne maxi­mise pas l’u­ti­li­té indi­vi­duelle : il la pon­dère sys­té­ma­ti­que­ment en fonc­tion de la com­mu­nau­té. En termes éco­no­miques, on pour­rait par­ler d’une fonc­tion de bien-être col­lec­tif. L’ac­tion indi­vi­duelle n’y est jamais décou­plée de sa res­pon­sa­bi­li­té éthique envers le groupe. Ce trait éclaire peut-être l’u­sage poli­tique qu’en ont fait les sou­ve­rains chi­nois pen­dant des mil­lé­naires. Les empe­reurs, pour main­te­nir leur man­dat, n’étaient-ils pas dans l’obligation de don­ner des gages à leur peuple sur leur atta­che­ment au bien com­mun ? C’était notam­ment le cas concer­nant la pro­duc­tion d’un calen­drier agri­cole dont la jus­tesse condi­tion­nait la qua­li­té des récoltes pour toute une socié­té vivant des res­sources de la terre.

Certes l’empereur avait sans doute une ratio­na­li­té indi­vi­duelle, celle de pré­ser­ver le pou­voir qui lui a été légué par le Ciel et dont il était le dépo­si­taire (son pou­voir, son niveau de vie,) tout en étant conscient que la péren­ni­té de sa posi­tion était liée au cri­tère de bon fonc­tion­ne­ment du bien com­mun.  L’un n’exclut pas l’autre mais les deux se conci­lient. C’est d’ailleurs le sens des tra­vaux de Jean Tirole (prix Nobel d’économie en 2014) qui, dans le champ de l’économie, a tra­vaillé sur la manière dont le mar­ché, en tant que dis­po­si­tif d’organisation des pré­fé­rences indi­vi­duelles et col­lec­tives, par­ti­cipe au bien com­mun (pré­ser­va­tion de l’environnement, terre, eau, air).

Cela nous amène, de manière un peu auda­cieuse, à éta­blir un paral­lèle entre des dis­po­si­tifs comme le mar­ché, la démo­cra­tie, les reli­gions ou le Yi Jing sur leurs moda­li­tés et capa­ci­tés de prendre en compte le bien com­mun à par­tir des pré­fé­rences indi­vi­duelles. Fina­le­ment, en pous­sant un peu le trait et de manière un peu pro­vo­ca­trice, on pour­rait dire que le Yi Jing pré­fi­gure comme une forme anté­rieure de dis­po­si­tif par rap­port aux dis­po­si­tifs que sont le mar­ché et la démo­cra­tie. L’analogie intro­duc­tive entre le Yi Jing et la notion de dis­po­si­tif prend alors tout son sens.

3.2- Produire un jaillissement de la prise de conscience comme catalyseur de l’action ajustée

La deuxième carac­té­ris­tique des réponses du Yi Jing est leur capa­ci­té à pro­duire une forme de jaillis­se­ment chez le consul­tant, terme évo­qué par Alain. Qu’est-ce que le “jaillis­se­ment” ? C’est une prise de conscience pro­fonde spon­ta­née qui a pour effet de relâ­cher un nœud ou caillot informationnel/relationnel dans le sub­cons­cient de la per­sonne. Ce nœud, lié à l’éducation par exemple, va figer un ensemble de com­por­te­ments et modes de rai­son­ne­ment dans un spectre don­né et enfer­mer les réponses de la per­sonne dans un registre don­né. Un tirage de Yi Jing serait capable de détec­ter ce type de blo­cage et d’en dis­soudre cer­tains (selon la pra­tique régu­lière et la récep­ti­vi­té). D’où l’idée de jaillis­se­ment. Ce der­nier agit comme une sorte de cata­ly­seur réta­blis­sant la cir­cu­la­tion éner­gé­tique entre la per­sonne et elle-même, la per­sonne et la com­mu­nau­té, la per­sonne et la nature au sens large (et ce der­nier point est très impor­tant, nous y revien­drons ci-des­sous). Le terme de cata­ly­seur me semble appro­prié : le Yi Jing abais­se­rait l’éner­gie d’ac­ti­va­tion néces­saire à la prise de conscience, un seul tirage pou­vant par­fois rem­pla­cer un long tra­vail sur soi. Comme en chi­mie, le cata­ly­seur ouvre un che­min alter­na­tif plus favo­rable, et il est régé­né­ré à l’is­sue de la réac­tion : il n’ap­pa­raît pas dans le bilan.

3.3 Favoriser une éducation à la personne en accordant sa résonance dans un système ouvert

En pro­dui­sant ce jaillis­se­ment, Alain sou­ligne que le Yi Jing agit comme une forme d’éducation de la per­sonne. Une ques­tion naïve vient alors spon­ta­né­ment : quelle serait la dif­fé­rence entre les réponses du Yi Jing favo­ri­sant la prise de conscience éclai­rée et ce que pour­rait appor­ter la pra­tique d’une reli­gion pour un pra­ti­quant ? ! N’y a‑t-il pas édu­ca­tion dans les deux cas ? Cette ques­tion se pose d’autant que la dimen­sion éthique dont nous avons noté plus haut, carac­té­rise les réponses du Yi Jing aus­si pré­sente dans les reli­gions avec l’idée du « pro­chain » (dont le péri­mètre varie néan­moins selon les reli­gions).

La dif­fé­rence est essen­tielle. Si les reli­gions prennent en compte le bien com­mun, c’est d’une part, un bien com­mun qui reste sou­vent dans le péri­mètre de cette reli­gion et d’autre part, les réponses sont sou­vent “condi­tion­nantes”, fon­dées sur une morale, morale elle-même fon­dée sur une doc­trine et des dogmes “humains”. Tchouang Tseu ne man­que­rait pas de sou­li­gner ici 1/ une forme d’artificialisation de la ver­tu par les Sages et leurs bon­tés. 2/ les effets per­vers de cette bon­té créant son contraire : le sage par­ti­ci­pant à l’émergence de la figure du bri­gand.

Les reli­gions, parce qu’elles s’ins­crivent dans le champ humain, tendent à fonc­tion­ner comme des sys­tèmes fer­més. Elles répondent sou­vent aux situa­tions-pro­blèmes sur un registre unique : celui des conven­tions sociales et de la morale. Cette sta­bi­li­té a un prix : sa rigi­di­té peut engen­drer des effets contraires à ses inten­tions. L’éducation pro­duite par les reli­gions est donc plu­tôt condi­tion­nante, s’éloignant fina­le­ment d’une véri­table “liber­té d’être” en cohé­rence avec la nature. A l’inverse, le Yi Jing pour Alain est un sys­tème ouvert dont les réponses s’adaptent aux situa­tions-pro­blèmes mais aus­si à la nature ! Le Yi Jing en décèle la vibra­tion spé­ci­fique par­mi les 64 occur­rences pour pro­duire une action ajus­tée à cette vibra­tion.

Ain­si, le jaillis­se­ment, parce qu’il brise ce qui est figé, appa­rait comme l’autre ver­sant du sys­tème ouvert. Là où les reli­gions tendent à figer et fer­mer, le Yi Jing intro­duit du vide et détec­te­rait les inter­stices favo­rables dans les situa­tions-pro­blèmes. Alain avance l’idée de mise en réso­nance de la per­sonne avec son envi­ron­ne­ment plu­tôt que de conduite à tenir. Du point de vue de la phi­lo­so­phie occi­den­tale, cette mise en réso­nance avec l’environnement peut se com­prendre par la pro­po­si­tion de Mar­cel Conche dans le terme de “nature omni-englo­bante” dans sa phi­lo­so­phie natu­ra­liste : C’est un concept dési­gnant la réa­li­té totale, infi­nie et créa­trice qui englobe abso­lu­ment tout ce qui existe. Elle est omni­pré­sente, omni­gé­né­ra­trice et en per­pé­tuel deve­nir ins­pi­rée de la Phu­sis grecque (comme chez Héra­clite) sans oppo­si­tion à une quel­conque trans­cen­dance. Ce que l’homme per­çoit comme un dia­logue avec le divin serait, selon Alain, une mise en réso­nance avec cette nature omni-englo­bante, ce que les Chi­nois nomment le Tao. Telle serait la démarche fon­da­men­tale du Yi Jing.

Ris­quons une ana­lo­gie. Lors d’un tirage, tout se passe comme si le consul­tant acti­vait un dia­pa­son à 64 fré­quences. Ce dia­pa­son entre en réso­nance avec la “fré­quence” propre à la situa­tion ques­tion­née. La réponse se mani­feste à tra­vers les six lignes de l’hexa­gramme, cha­cune dosant dif­fé­rem­ment le Yin et le Yang, et l’hexa­gramme rete­nu est celui dont la fré­quence cor­res­pond le mieux à la situa­tion.

image3 Échanges autour du Yi Jing

Enfin, pour ter­mi­ner, et reprendre à la fois le début du para­graphe et la fin, nous avons eu l’idée de réa­li­ser un com­pa­ra­tif des dis­po­si­tifs évo­qués, dans leur conti­nui­té his­to­rique, à tra­vers un tableau en dis­tin­guant une cohé­rence par une mise en cir­cu­la­tion à trois niveaux :

 

    • Cohé­rence 1 entre la per­sonne & la per­sonne
    • Cohé­rence 2 entre la per­sonne & la com­mu­nau­té
    • Cohé­rence 3 entre la per­sonne, la com­mu­nau­té & la nature
image4 Échanges autour du Yi Jing

IV/ Le Yi Jing : une intentionnalité propre : sur la piste d’un égrégore

En fin d’entretien, Alain évoque ses ques­tion­ne­ments per­son­nels et actuels quant au Yi Jing. Face à ce qui relève d’une cer­taine magie, il faut le recon­naître, est-on condam­né à ne rien pou­voir expli­quer, à ne faire aucune hypo­thèse sur le fonc­tion­ne­ment d’une “tech­no­lo­gie” qui nous dépasse ? Vient alors une ques­tion légi­time : Et si le Yi Jing avait une inten­tion­na­li­té qui lui était propre ? Non celle d’un divin mais plu­tôt celle d’un égré­gore ? C’est cette piste qui est sou­le­vée par Alain et que nous n’avons pu appro­fon­dir, que nous pro­po­sons ici d’explorer briè­ve­ment.

J’ai repen­sé de suite à un ouvrage de Qi-Gong qui m’a tou­jours fas­ci­né. Il s’intitule : “QiGong Sibé­rien : la face cachée du Chi-kung”. La pre­mière édi­tion date de 2003, a été écrit par deux Russes, Mari­na et Vic­tor Zalo­j­nov, ori­gi­naires de Sibé­rie, experts en arts cor­po­rels, musi­ciens che­vron­nés et ayant sur­tout diri­gé un centre de recherche en méde­cine éner­gé­tique et infor­ma­tive au centre de méde­cine tra­di­tion­nelle de Kémo­ro­vo en Rus­sie dans les années 90. Dans cette par­tie, nous déve­lop­pons donc un point de vue plus éso­té­rique sur le Yi Jing pour pro­lon­ger la réflexion et dis­cu­ter dans quelle mesure le Yi Jing peut avoir un lien avec la notion d’égrégore.

Dans cet ouvrage, l’égrégore est défi­ni comme suit p.63 :

“Conglo­mé­rat et struc­ture éner­gé­tique dont les élé­ments sont liés sous un unique signe d’information éner­gé­tique. Cer­tains égré­gores dépendent de l’homme, d’autres non. Dans le cas de ceux qui dépendent de l’homme, ils ont été consti­tués par des indi­vi­dus qui pos­sèdent un même inté­rêt, point ou objet d’attention. Par exemple, on peut consi­dé­rer que le temps d’un tra­jet, les pas­sa­gers d’une rame de métro consti­tuent un égré­gore, une struc­ture éner­gé­tique ; un égré­gore par­ti­cu­liè­re­ment éphé­mère qui se défait avec les diverses mon­tées et des­centes. Un égré­gore, pour être puis­sant doit être main­te­nu dans sa forme.”

4.1 Résumé du schéma explicatif de l’ouvrage de Zalojnov

A la concep­tion d’un être humain, lorsque les deux enve­loppes éner­gé­tiques du père et de la mère se ren­contrent, se forme le petit tour­billon d’un nou­vel être à venir. Ce der­nier, à la nais­sance, va s’incarner dans la matière vivante et gran­dir. En gran­dis­sant et tout au long de sa vie, l’enfant puis l’adolescent et l’adulte va acqué­rir de l’information (auprès de son envi­ron­ne­ment proche, puis dans le cadre d’une for­ma­tion, des ren­contres etc.). Cette infor­ma­tion va per­mettre d’attirer de l’énergie pour réa­li­ser des actions et pour­ra aus­si s’accumuler. Quand cette éner­gie a consti­tué une réserve et a dépas­sé la quan­ti­té d’information acquise anté­rieu­re­ment, elle va atti­rer une nou­velle infor­ma­tion qui à son tour, néces­si­te­ra de l’énergie pour se réa­li­ser.  On a tous expé­ri­men­té cette dyna­mique d’apprentissage : une lec­ture ou un repor­tage sur la cui­sine par exemple, nous amène à expé­ri­men­ter (éner­gie) la mise en pra­tique des recettes. A force d’expérimenter la fabri­ca­tion de plats, et à par­tir de cette expé­rience acquise, on a besoin d’en savoir plus. On fait alors une for­ma­tion en cui­sine (nou­velle infor­ma­tion) etc…

« Cette dyna­mique prend la forme d’une spi­rale : Les spi­rales sont consti­tuées de couches infor­ma­tion­nelles suc­ces­sives et en com­men­çant à absor­ber l’énergie, elles déploient peu à peu leurs boucles (leurs spires) qui accu­mulent de l’énergie, tout en for­mant le corps phy­sique”. P54.

Le sché­ma ci-des­sous est extrait du livre :

leibniz

4.2 Derrière ces manifestations se cache des correspondances microcosme / macrocosme

Néan­moins, dans un monde répon­dant au prin­cipe de l’unité du réel, se cache der­rière ces mani­fes­ta­tions maté­rielles, des cor­res­pon­dances orga­ni­sa­tion­nelles plus larges au niveau cosmos/macrocosme. C’est là qu’intervient l’égrégore en tant que struc­ture éner­gé­tique. L’égrégore est une forme de méta-per­son­na­li­té éner­gé­tique (conglo­mé­rat) dotée d’une inten­tion propre. L’égrégore va pla­cer dans un ter­reau qu’est le monde maté­riel, une graine, c’est-à-dire une forme de semence (le futur être humain) afin qu’elle se déve­loppe. L’égrégore va le doter d’une âme, d’une per­son­na­li­té, d’un poten­tiel éner­gé­tique, et va orien­ter le déve­lop­pe­ment de son indi­vi­dua­li­té et ses capa­ci­tés de per­fec­tion­ne­ment. Car, pour se déve­lop­per en tant que struc­ture, l’égrégore a besoin de “récol­ter” des infor­ma­tions éner­gé­tiques à par­tir de ses semences. Aus­si, c’est un flux conti­nu d’énergie et d’information qui s’organise entre l’égrégore et les êtres humains (ou non humains). D’un côté, les égré­gores confient des mis­sions (a) donne pour cha­cun une réserve éner­gé­tique de base plus ou moins impor­tante (b) calibre un spectre éner­gé­tique com­pa­tible avec cette mis­sion. D’un autre côté, les êtres humains, durant leur incar­na­tion, accu­mulent plus ou moins d’énergie et d’information, et cette récolte va inté­res­ser l’égrégore pour son déve­lop­pe­ment.

Cette récolte est variable : durant leur vie, cer­taines per­sonnes ne vont pas ame­ner d’énergie et d’informations sup­plé­men­taires à l’égrégore par rap­port à la réserve de base. Autre­ment dit, l’égrégore ne va rien apprendre de nou­veau à tra­vers la vie de cer­taines per­sonnes. Ces der­nières pour­ront donc être replan­tées (réin­car­nées) assez rapi­de­ment. A l’inverse, d’autres per­sonnes vont par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­ser l’égrégore car ayant déve­lop­pé une quan­ti­té et qua­li­té d’information et d’énergie acquise au cours de la vie supé­rieure à la réserve ini­tiale. En effet, cette réserve dont nous fai­sons l’acquisition par nos expé­riences et déci­sions per­son­nelles, et que nous appor­tons à l’égrégore, va contri­buer à déter­mi­ner les carac­té­ris­tiques et l’individualité de l’égrégore, sa dif­fé­rence par rap­port aux autres égré­gores. Donc, plus l’égrégore récolte de réserves, plus il se déve­loppe.

Le sché­ma ci-des­sous, tiré du livre, pré­sente l’organisation géné­rale éner­gé­tique des conglo­mé­rats égré­go­riens qui struc­turent les flux d’énergie entre le ter­reau et leur enti­té propre.

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On com­plè­te­ra ce sché­ma par deux points :

  • Les égré­gores n’ont pas tous la même matu­ra­tion. Comme les êtres humains, cer­tains sont jeunes et cherchent à accu­mu­ler une réserve d’énergie. Ils orga­nisent des “récoltes mono­types”. Ce sont des struc­tures qui tra­vaillent acti­ve­ment avec les hommes en les unis­sant dans un même rythme et une même direc­tion de déve­lop­pe­ment, pour obte­nir une récolte plus abon­dante d’un type d’énergie pré­cis. D’autres, qui ont acquis cette réserve, vont confier des mis­sions pure­ment infor­ma­tion­nelles à des obser­va­teurs.
  • Les indi­vi­dus ne se voient pas tous confier la même mis­sion par leur égré­gore durant leur incar­na­tion et indé­pen­dam­ment de cette mis­sion, ils ont des degrés de liber­té de sorte que leur choix et leurs déci­sions peuvent aus­si chan­ger leur des­tin. Ces expé­riences indi­vi­duelles de réelle liber­té peuvent tout à fait inté­res­ser l’égrégore. On dis­tingue trois cas selon les degrés de liber­té mais aus­si la matu­ra­tion de leur égré­gore :
      • Cas 1 – Pour cer­tains, la vie res­sem­ble­ra à un cou­loir fer­mé avec une mis­sion pré­cise. Ils ne s’en écar­te­ront jamais et n’auront jamais cette volon­té.
      • Cas 2 – Pour d’autres, la vie res­sem­ble­ra plus à une arbo­res­cence avec des variantes et des car­re­fours. Ils n’auront de réels choix qu’à ces car­re­fours, moments par­ti­cu­liers dans l’espace et le temps. Sachant que si l’inertie pré­do­mine, avec le temps la per­sonne peut glis­ser vers le cas 1.
      • Cas 3 : L’individu est mobile et pos­sède une réserve éner­gé­tique et expé­rience suf­fi­sante (celle des vies anté­rieures). Il a la force non seule­ment de prendre des déci­sions et de les mener à bien mais en plus, d’ajouter ses propres variantes d’itinéraires lors de pas­sages aux car­re­fours de la vie et de créer ses propres car­re­fours. C’est un joueur de haut niveau qui peut agir sur son propre sort ou sur celui des autres.

Et Zalo­j­nov ajoute : “La capa­ci­té de res­sen­tir son che­min peut être déve­lop­pée à par­tir de variantes très simples et qui sont faciles à pra­ti­quer à tout moment dans la vie. Il est néces­saire pour cela de prê­ter atten­tion à sa propre intui­tion et d’apprendre à s’écarter de la logique humaine”.

Quid du Yi Jing ? : discussion

A par­tir de cette syn­thèse et de ce qui a été dit avant sur le Yi Jing, quels éclai­rages peut-on appor­ter ? Notam­ment, la ques­tion qui se pose pour­rait être la sui­vante : Le Yi Jing relève-t-il d’une struc­ture par­ti­cu­lière c’est-à-dire d’un égré­gore ou bien du Tao, c’est-à-dire de l’absolu ?

A notre niveau de conscience indi­vi­duelle, il est impos­sible de répondre à cette ques­tion. Au mieux peut-on faire quelques sup­po­si­tions qui res­te­ront au niveau de la croyance per­son­nelle. Mais si inten­tion­na­li­té il y a dans le Yi Jing comme peut le sup­po­ser Alain, de quelle struc­ture relève-t-elle ? Pro­cé­dons par éli­mi­na­tion en lien avec le sché­ma ci-des­sus :

  • Yi Jing & jeune égré­gore ?: il semble dif­fi­cile d’affirmer que le Yi Jing relève d’un jeune égré­gore en phase de crois­sance de déve­lop­pe­ment tout sim­ple­ment car il est très ancien et ne s’intéresse pas à une croyance en par­ti­cu­lier, ou une mis­sion ou un type d’énergie spé­ci­fique.
  • Yi Jing & vieil égré­gore ?: l’appartenance à un vieil égré­gore peut aus­si être ques­tion­née : le Yi Jing aurait de grandes réserves d’énergie, ayant été uti­li­sé depuis long­temps dans de nom­breuses situa­tions et la démarche de capi­ta­li­sa­tion du savoir au départ, lui aurait don­né rapi­de­ment une matu­ri­té avan­cée étant capable d’intervenir dans n’importe quelle incar­na­tion. Néan­moins, si cela était le cas, se pose deux ques­tions. Celle de la dimen­sion col­lec­tive et celle de la capa­ci­té du Yi Jing à nous mettre en cohé­rence avec le prin­cipe de la nature omni-englo­bante. Ces deux carac­té­ris­tiques dépassent-elle le péri­mètre d’un égré­gore en par­ti­cu­lier se par­ta­geant le ter­ri­toire avec d’autres ? Si oui, alors on peut en déduire que le champ d’un égré­gore serait trop res­tric­tif pour le Yi Jing.
  • Yi Jing & Tao suprême ?: Au final, il n’est pas tota­le­ment impos­sible que le Yi Jing relève plus du TAO, c’est-à-dire de la struc­ture suprême plu­tôt que d’un égré­gore en par­ti­cu­lier. Plu­sieurs argu­ments peuvent être avan­cés : (a) Son anté­rio­ri­té his­to­rique par rap­port aux grandes reli­gions pour­rait aller dans ce sens. Les six carac­té­ris­tiques que nous avons déga­gées — tran­sac­tion avec l’in­cer­ti­tude, dia­logue avec la nature omni-englo­bante, lan­gage, jaillis­se­ment, arti­cu­la­tion individuel/collectif, édu­ca­tion en sys­tème ouvert — semblent suf­fi­sam­ment trans­ver­sales pour sug­gé­rer l’ap­par­te­nance à une méta-struc­ture. Le Yi Jing n’est ni une idéo­lo­gie ni une reli­gion dotée de temples et d’ins­ti­tu­tions ; il relè­ve­rait plu­tôt d’une sagesse de la nature, à l’i­mage du Tao.

Il n’y a pas dans le Yi Jing, cette idée de déve­lop­per les “par­ti­sans du Yi Jing” comme un cou­rant d’idée ou d’appartenance, comme cela a été le cas pour les “démo­crates”, les “capi­ta­listes”, les chré­tiens, musul­mans ou juifs. Le sys­tème ouvert que pro­duit le Yi Jing semble à l’opposé de cette par­ti­tion du monde éner­gé­tique condui­sant plu­tôt à des che­mins bali­sés ou fer­més que des che­mins ouverts. Dans ce sens, le Yi Jing aurait plu­tôt une apti­tude à détec­ter les arbo­res­cences pos­sibles dans une incar­na­tion ou ouvrir l’éventail des pos­sibles.

Au final, ce pas­sage par l’étude des égré­gores nous a per­mis de main­te­nir notre hypo­thèse de départ, à savoir celui d’un dia­pa­son capable de détec­ter les che­mins pos­sibles en accor­dant le consul­tant à ces chemins…chemins dont le TAO a les secrets !

Notre article sur le livre de Chris­tine Law-Hang