Petite histoire et grande valeur des trois pièces

par Alain Leroy

pièces

三錢法 sān qián fǎ : le cal­cul du Yì Jīng par la méthode des trois pièces

Jetez trois pièces de mon­naie iden­tiques sur une sur­face plane, notez le nombre de piles et de faces et conver­tis­sez le résul­tat en un trait yin ou yang. Recom­men­cez encore cinq fois. Au sixième jet vous avez géné­ré un hexa­gramme et une réponse du Yì Jīng.

Aujourd’­hui et dans le monde entier, des cen­taines de mil­liers de per­sonnes répètent ces gestes avec le sen­ti­ment de recon­duire une pra­tique immé­mo­riale, un rituel chi­nois sor­ti du fond des âges. Mais, au fait, de quand date la “Méthode des sapèques” ?

L’u­sage divi­na­toire des pièces de mon­naie est plus récent que celui des tiges d’a­chil­lée, mais nous allons décou­vrir ensemble que la forme actuelle des deux méthodes n’a pas tou­jours été celle que nous connais­sons actuel­le­ment. Sous les Tang, il n’exis­tait pas une seule méthode des pièces, mais plu­sieurs, et notre pra­tique d’au­jourd’­hui a très peu à voir avec celles que men­tionnent les manus­crits de Dun­huang. Pour com­prendre d’où vient cette 三錢法 sān qián fǎ “Méthode des trois pièces”, il faut tra­ver­ser quinze siècles d’his­toire chi­noise, pas­ser par les grottes de Dun­huang, et recon­si­dé­rer un siècle de cer­ti­tudes occi­den­tales à ce sujet.

La première source datée

La plus ancienne men­tion véri­fiable d’un tirage du Yì Jīng avec les pièces a été rédi­gée durant la dynas­tie Táng, vers 650, par le let­tré Jiǎ Gōn­gyàn, dans son sous-com­men­taire du “Céré­mo­nial de la prise du bon­net viril” (rituel de pas­sage du gar­çon à l’âge adulte) dans le trai­té Yílǐ “Céré­mo­nies et Rites” :

今則用錢。
jīn zé yòng qián.

Aujourd’­hui on emploie des pièces.

以三少為重錢,重錢則九也。
yǐ sān shǎo wéi chóng qián, chóng qián zé jiǔ yě.

Trois “peu” consti­tuent un [trait] dédou­blé ; cela cor­res­pond à la valeur 9.

三多為交錢,交錢則六也。
sān duō wéi jiāo qián, jiāo qián zé liù yě.

Trois “beau­coup” consti­tuent un [trait] croi­sé ; cela cor­res­pond à la valeur 6.

兩多一少為單錢,單錢則七也。
liǎng duō yī shǎo wéi dān qián, dān qián zé qī yě.

Deux “beau­coup” et un “peu” consti­tuent un [trait] simple ; cela cor­res­pond à la valeur 7.

兩少一多為拆錢,拆錢則八也。
liǎng shǎo yī duō wéi chè qián, chè qián zé bā yě.

Deux “peu” et un “beau­coup” consti­tuent un [trait] fen­du ; cela cor­res­pond à la valeur 8.

La pre­mière phrase “Aujourd’­hui on emploie des pièces” atteste un usage cou­rant à l’é­poque de sa rédac­tion. L’au­teur n’en est donc pas l’in­ven­teur ; il nous affirme cepen­dant que le lan­cer de trois pièces était alors une pra­tique répan­due.

La pro­cé­dure décrite est exac­te­ment celle d’au­jourd’­hui : pour chaque trait on jette trois pièces de mon­naie, et la somme des valeurs asso­ciées aux faces visibles per­met de déter­mi­ner un résul­tat par­mi quatre pos­si­bi­li­tés.

Calculer les quatre résultats

Pour­quoi les termes 少 shǎo “peu” et 多 duō “beau­coup” dési­gnent-ils ce que nous appe­lons aujourd’­hui “Pile” et “Face” ? La mon­naie des Tang com­porte sur une face les quatre carac­tères 開元通寶 kāiyuán tōngbǎo (sur les­quels nous revien­drons bien­tôt) dis­po­sés autour d’un trou car­ré : c’est la face 多 duō “nom­breuse”. Le revers de la pièce porte le plus sou­vent un signe unique, en rela­tion avec l’ère en cours, un nom d’a­te­lier ou de région, un crois­sant, un point ou un autre sym­bole. Cette face ne compte donc qu’un seul signe (par­fois aucun) : c’est la face 少 shǎo “rare”. Autre­ment dit, 多 duō “nom­breux” et 少 shǎo “peu” cor­res­pondent au nombre de signes gra­vés, quatre d’un côté, un de l’autre. A l’in­verse des dési­gna­tions spa­tiale “Face” / “Dos” ou qua­li­ta­tive “Yang” / “Yin”, ce décompte per­met de res­ter dans le registre quan­ti­ta­tif, celui du “cal­cul” de l’hexa­gramme. Cela main­tient sur­tout un lien avec la méthode des brins d’a­chil­lée où les mêmes termes étaient uti­li­sés pour dif­fé­ren­cier la somme des restes après trois décomptes des tiges et déter­mi­ner la forme des traits eux-mêmes : le trait yang équi­va­lait à “peu” (un seul tron­çon), et le trait yin à “nom­breux” (deux tron­çons). Le devin retrou­vait, sous la forme du décompte des carac­tères de la pièce Tang, un mot qui réson­nait déjà avec sa pra­tique.

Voyons main­te­nant les quatre mots que le devin trace pour décrire le trait obte­nu : 單 dān “simple”, 拆 chè “fen­du”, 重 chóng “double”, et 交 jiāo “croi­sé”. (Le 錢 qián qui les suit signi­fie seule­ment “par les pièces”, afin de dif­fé­ren­cier cette nomen­cla­ture de celle appli­quée aux tiges. Autre­ment dit, ce ne sont pas des sortes de mon­naies mais des sortes de traits, dési­gnés par le geste qui les ins­crit.)

  • Lorsque le total des 3 pièces vaut 7, le trait obte­nu est décrit comme 單 dān “simple, unique, seul”, et aus­si “impair”, l’im­pair (ici la valeur 1) étant le propre du yang. La tra­di­tion le qua­li­fie éga­le­ment de 少陽 shào yáng “jeune yang” (少 shào est le même mot qui veut dire “peu” lors­qu’il est pro­non­cé shǎo dans l’op­po­si­tion “peu/beaucoup”). On le repré­sente par une simple barre hori­zon­tale pleine.
  • Lorsque le total des 3 pièces vaut 8, le trait obte­nu est décrit comme 拆 chè “fen­du, scin­dé, défait, sépa­ré” et aus­si “pair”, le pair (ici la valeur 2) étant le propre du yin. La tra­di­tion le qua­li­fie éga­le­ment de 少陰shào yīn “jeune yin”. On le repré­sente par une barre hori­zon­tale fen­due en deux. Une pré­ci­sion ici : on parle sou­vent de “ligne bri­sée”. “Bri­ser” serait plu­tôt la tra­duc­tion de 折 zhé “rompre, cas­ser net”, alors qu’i­ci le carac­tère est bien 拆 chè “fendre, ouvrir en deux”. L’ac­cent est mis sur la divi­sion (en deux) plu­tôt que sur la cas­sure ou la rup­ture.
  • Lorsque le total des 3 pièces vaut 9, le trait obte­nu est décrit comme 重chóng “redou­blé, super­po­sé, répé­té” (et non zhòng “lourd”). La tra­di­tion le qua­li­fie éga­le­ment de 老陽 lǎo yáng “vieux yang”. On le repré­sente par un trait plein hori­zon­tal au milieu duquel on ajoute un petit cercle ○ ou un car­ré □ pour signi­fier qu’il est sur le point de se divi­ser en deux.
  • Lorsque le total des 3 pièces vaut 6, le trait obte­nu est décrit comme 交 jiāo “croi­sé, entre­croi­sé, entre­la­cé”. La tra­di­tion le qua­li­fie éga­le­ment de 老陰 lǎo yīn “vieux yin”. On le repré­sente par un trait fen­du hori­zon­tal au milieu duquel on ajoute une petite croix ✕ pour signi­fier que ses deux seg­ments sont sur le point de se réunir.
  • Les deux traits stables portent le nom de leur forme nue, simple pour la barre pleine, fen­due pour la barre cou­pée. Les deux traits mutants sont qua­li­fiés par leurs mou­ve­ments. Cette nomen­cla­ture encode donc d’elle-même la dis­tinc­tion entre trait stable et trait mutant : le stable se dit par sa figure, le mutant par le signe qui annonce sa trans­for­ma­tion. Notre tra­duc­tion conserve ce paral­lé­lisme : simple / fen­du d’un côté, dédou­blé / croi­sé de l’autre.

Les “vieux” traits, par­ve­nus à leur extrême, bas­culent en leur contraire, ce qui engendre un second hexa­gramme.

Que veut dire 開元通寶 kāiyuán tōngbǎo ?

Que signi­fient les quatre mots dis­po­sés autour du trou car­ré des sapèques depuis les Tang ? Il faut les lire comme deux binômes :

  • tōng veut dire “cir­cu­ler, pas­ser par­tout, avoir cours”, et 寶 bǎo “tré­sor, objet pré­cieux”. Ensemble, 通寶 tōngbǎo désigne “le tré­sor cir­cu­lant”, c’est-à-dire la mon­naie qui a cours légal.
  • kāi signi­fie “ouvrir, inau­gu­rer, com­men­cer” et 元 yuán “com­men­ce­ment, ori­gine, prin­cipe pre­mier”. 開元 kāiyuán  veut donc dire “inau­gu­rer une ère nou­velle, ouvrir un com­men­ce­ment”.

La pièce por­te­rait alors un sens géné­ral et aus­pi­cieux, “le tré­sor cir­cu­lant qui inau­gure une ère”, sans ren­voyer à une date pré­cise. C’est cohé­rent avec son rôle his­to­rique, puisque depuis 621 cette pièce fonde le sys­tème moné­taire qui dure­ra, dans sa forme, jus­qu’à la fin de l’Em­pire, et qu’elle est la pre­mière à por­ter une for­mule de ce type plu­tôt que, comme celles qui la pré­cé­daient, l’in­di­ca­tion d’un poids.

Même si ce n’é­tait pas leur fonc­tion pre­mière, il n’est pas inter­dit de trans­po­ser ces notions de valeur, d’é­change, de nou­velle période et de durée dans le registre divi­na­toire.

L’achillée est-elle vraiment plus ancienne ?

Avant les pièces, il y avait les baguettes. Les ouvrages his­to­riques anciens, le Zuǒz­huàn et le Guóyǔ, rap­portent une ving­taine de consul­ta­tions conduites entre 671 et 487 avant notre ère, mais sans jamais décrire la mani­pu­la­tion elle-même. La méthode des 蓍草 shī cǎo “brins d’a­chil­lée”, mani­pu­la­tion de cin­quante tiges en dix-huit opé­ra­tions, était cepen­dant la pro­cé­dure de réfé­rence des let­trés.

Mais l’u­ti­li­sa­tion de sapèques à des fins divi­na­toires est plus ancienne que la des­crip­tion de la méthode “à trois pièces” que nous venons d’a­na­ly­ser.

Par­mi les manus­crits divi­na­toires de Dun­huang, ceux qui uti­lisent les soixante-quatre hexa­grammes du Yì Jīng ne pré­cisent pas non plus le pro­cé­dé par lequel on obtient la figure. D’autres manus­crits, en revanche, décrivent des pro­cé­dures de tirage incon­nues par ailleurs, comme la méthode des douze sapèques ou celle, dite du duc de Zhou, à trente-quatre tiges. Dif­fé­rence impor­tante : ces tech­niques ne sont pas des tirages du Yì Jīng, puis­qu’elles inter­prètent leurs pro­nos­tics de façon auto­nome, sans s’ap­puyer sur le texte du Livre des Chan­ge­ments.

Pré­ci­sons par contre que la méthode de l’a­chil­lée telle qu’on la pra­tique aujourd’­hui n’est pas antique : elle a été recons­truite au XIIᵉ siècle par le néo-confu­céen Zhū Xī, à par­tir d’un pas­sage du Grand Com­men­taire. Nous n’a­vons aucune des­crip­tion du rituel ori­gi­nel des Zhōu.

Nous pos­sé­dons donc une des­crip­tion du tirage par pièces, celle de Jiǎ Gōn­gyàn, plus ancienne que la des­crip­tion recons­truite de l’a­chil­lée. De ce constat, le sino­logue Shih-chuan Chen a tiré en 1972 une hypo­thèse plus auda­cieuse, aus­si sédui­sante que fra­gile : la pro­cé­dure de Zhū Xī aurait été, à l’o­ri­gine, la méthode des pièces, que le phi­lo­sophe aurait pla­quée de force sur le texte du Grand Com­men­taire.

La sapèque, monnaie, offrande, oracle

Reste une ques­tion que la tech­nique divi­na­toire laisse de côté : pour­quoi une pièce de mon­naie ? Pour­quoi cet objet-là plu­tôt qu’un dé, un osse­let, un caillou ou une graine ? Parce que la sapèque n’a jamais été seule­ment de l’argent.

Elle l’est, bien sûr, et de la façon la plus éta­blie. La pièce ronde à trou car­ré est l’une des formes moné­taires les plus durables qu’on connaisse. Stan­dar­di­sée par les Qín en 221 avant notre ère, elle a per­du­ré pen­dant deux mil­lé­naires, sans chan­ger de forme, jus­qu’à la fin de l’Em­pire en 1912. Elle a ser­vi à payer l’im­pôt, les salaires, les amendes, le pain quo­ti­dien de cen­taines de mil­lions de per­sonnes.

Mais la même pièce cir­cu­lait aus­si entre les vivants et les morts. Dès les Shang, des cau­ris, ancêtres de la mon­naie, accom­pagnent les défunts dans les sépul­tures. La pra­tique se pro­longe sous une forme dédou­blée avec les mon­naies funé­raires, répliques en argile, en terre cuite ou en papier que l’on dépose dans les tombes ou que l’on brûle pour assu­rer au mort une aisance dans l’au-delà. À côté de la mon­naie qui s’é­change, il existe une mon­naie qui pro­tège : les charmes moné­ti­formes (花錢 huā qián), frap­pés dès les Han, portent des vœux comme “Chas­ser le mal, dis­si­per le mal­heur” ; les épées de pièces, faites de plu­sieurs dizaines de sapèques liga­tu­rées en forme de glaive, se sus­pendent contre les esprits néfastes ; les ensembles de “cinq pièces des empe­reurs” servent encore aujourd’­hui de remèdes de géo­man­cie.

La fron­tière entre le métal mon­nayé et le métal sacré est donc mince. C’est cette double appar­te­nance qui fait de la sapèque un ins­tru­ment d’o­racle plau­sible. Les devins ont long­temps pré­fé­ré les pièces des Tang, qu’ils tenaient pour les plus char­gées.

La pièce porte sur elle une trace du 天命 tiānmìng “man­dat céleste” qui légi­time la dynas­tie. On lui lit volon­tiers un sens cos­mo­lo­gique, selon la for­mule “le ciel est rond, la terre est car­rée”, même si le trou car­ré ser­vait ini­tia­le­ment à empi­ler les sapèques sur une tige pour les ébar­ber après la fonte.

Pour résu­mer, la sapèque est par nature un objet de pas­sage, qui cir­cule entre l’a­che­teur et le ven­deur, entre ce monde et l’autre, entre l’hu­main et le divin. Un objet déjà char­gé de cette manière se prête mieux qu’un autre à recueillir, par le tru­che­ment du hasard, la confi­gu­ra­tion du pré­sent, ce que le Grand Com­men­taire nomme “com­mu­ni­quer avec la ver­tu des puis­sances lumi­neuses”. La pièce ne devient pas oracle mal­gré sa valeur d’u­sage : elle le devient à cause de tout ce qu’elle trans­porte déjà, y com­pris le plus tri­vial.

Quelle face vaut yin, quelle face vaut yang ?

Avant les Song, on tenait le côté ins­crit pour yin ; Zhū Xī (1130–1200) l’a ren­ver­sé en yang ; Gù Yánwǔ (1613–1682) est reve­nu au côté ins­crit yin ; les manuels modernes se contre­disent encore, et le docu­ment de Dun­huang à pro­pos des douze sapèques, qui posait la face lisse yin, ajoute une variante de plus. L’as­si­gna­tion n’a jamais été nor­ma­li­sée parce que le texte fon­da­teur ne par­lait pas des faces ; la cohé­rence interne d’un tirage compte davan­tage que le choix rete­nu.

En l’ab­sence de sapèques, il est tout à fait accep­table d’u­ti­li­ser n’im­porte quelles pièces de mon­naies. En Europe, il est fré­quem­ment sug­gé­ré d’u­ti­li­ser des pièces de deux euros et d’as­so­cier le côté Pile à la valeur 2, le côté face cor­res­pon­dant alors à la valeur 3. Cela a effec­ti­ve­ment l’a­van­tage de la sim­pli­ci­té. Sou­li­gnons tou­te­fois que lire la valeur “2” est dif­fé­rent de comp­ter 2 carac­tères ou 4 et d’en déduire la valeur 多 duō “beau­coup”.

Pièces ou baguettes ?

La plu­part des textes occi­den­taux sur le Yì Jīng se limitent à com­pa­rer les deux méthodes selon deux angles : les pro­ba­bi­li­tés et la durée du tirage.

Les probabilités

Nous le trai­te­rons en rac­cour­ci, car il est ample­ment détaillé ailleurs. Les deux méthodes ne sont pas équi­va­lentes. Les pièces pro­duisent une dis­tri­bu­tion par­fai­te­ment symé­trique entre yin et yang : 1/8 pour le vieux yin, 3/8 pour le jeune yang, 3/8 pour le jeune yin, 1/8 pour le vieux yang, tan­dis que l’a­chil­lée pro­duit une dis­tri­bu­tion asy­mé­trique : 1/16, 5/16, 7/16, 3/16. Le vieux yang est trois fois plus fré­quent que le vieux yin, alors que la cos­mo­lo­gie lais­se­rait ima­gi­ner une réci­pro­ci­té. D’autre part les traits mutants, qui portent le mou­ve­ment de l’o­racle, sur­viennent à des fré­quences dis­pa­rates selon qu’ils sont yang ou yin. Inten­tion cos­mo­lo­gique ou un simple effet de la recons­truc­tion de Zhu Xi ? Les avis sont par­ta­gés.

On a cher­ché, au fil des siècles, à cor­ri­ger l’a­sy­mé­trie pro­duite par la mani­pu­la­tion des tiges de l’a­chil­lée pour la rame­ner à la symé­trie 1:3:3:1 des pièces.

Cài Yuándìng (1135–1198) était un proche col­la­bo­ra­teur de Zhu Xi. Sa réforme est citée dans le même ouvrage où Zhu Xi expose la méthode des tiges. Cela indique que l’a­sy­mé­trie a été repé­rée et dis­cu­tée en interne dès l’ins­tant où la méthode a été codi­fiée, ce qui nour­rit l’ar­gu­ment que l’a­sy­mé­trie était per­çue comme un pro­blème, et non reçue comme une inten­tion cos­mo­lo­gique.

季本 Jì Běn (1485–1563), un let­tré des Ming pro­po­sa la “méthode des qua­rante-huit tiges”. En modi­fiant le nombre de tiges en jeu, et la façon de les répar­tir, on rap­pro­chait les pro­ba­bi­li­tés de sor­tie des quatre images de l’ob­jec­tif 1:3:3:1.

Jeong Yag-yong (1762–1836), l’un des grands esprits du confu­cia­nisme coréen tar­dif, a lui aus­si pro­po­sé un rééqui­li­brage de la méthode des tiges. L’in­sa­tis­fac­tion devant l’a­sy­mé­trie n’é­tait donc pas un caprice chi­nois iso­lé mais un pro­blème recon­nu dans toute l’aire let­trée sini­sée, et repris jus­qu’en Corée plu­sieurs siècles après les Song.

Le geste et le tempo

Mais la prin­ci­pale dif­fé­rence entre les deux méthodes concerne la durée et la nature des objets du rituel. Mani­pu­ler cin­quante tiges d’a­chil­lée prend vingt à qua­rante minutes et dix-huit opé­ra­tions prin­ci­pales au lieu de six. Le temps long impose une qua­li­té d’at­ten­tion : la ques­tion reste en sus­pens pen­dant que les mains tra­vaillent, et la len­teur fait par­tie de la consul­ta­tion. La méthode des tiges a pour avan­tage de deman­der plus de pré­sence.

Jeter six fois trois pièces peut ne prendre qu’une minute. La rapi­di­té peut aus­si esca­mo­ter le temps de for­mu­la­tion de la ques­tion, ce moment où l’on pré­cise ce qu’on cherche vrai­ment. Mais rien n’o­blige à se pres­ser : on peut repo­ser les pièces entre deux jets, lais­ser reve­nir la ques­tion, et adop­ter une len­teur déli­bé­rée plu­tôt que subie. Face au rythme, à la légè­re­té et au bruis­se­ment du tri des baguettes, le poids des pièces dans la paume, le bruit sec de leur chute, la briè­ve­té et la sim­pli­ci­té des six reprises qui consti­tuent le rituel peuvent contri­buer à mobi­li­ser une intense concen­tra­tion et une extrême conci­sion dans les pro­pos et les gestes.

Une seconde carac­té­ris­tique dif­fé­ren­cie les deux approches. Les baguettes d’a­chil­lée sont des objets spé­ci­fiques, dont l’u­sage est réser­vé à la divi­na­tion : elles contri­buent à sacra­li­ser le moment de la consul­ta­tion et peuvent jus­ti­fier l’as­sis­tance d’un spé­cia­liste. Les pièces de mon­naie pro­viennent en revanche du monde pro­fane : tout le monde a des pièces. Leur bana­li­té affirme et contri­bue à l’au­to­no­mie du sujet.

Conclusion

Reve­nons au geste du début, et au sen­ti­ment, les trois pièces dans la paume, de répé­ter un rituel sor­ti du fond des âges. Nous en avons désor­mais une meilleure connais­sance.

Les sapèques, en tant que mon­naie, ont tra­ver­sé plus de deux mil­lé­naires. Leur uti­li­sa­tion divi­na­toire est éga­le­ment très ancienne, mais la pro­cé­dure “à trois pièces” pour cal­cu­ler des hexa­grammes du Yì Jīng est beau­coup plus récente. Sans pou­voir la dater avec pré­ci­sion, nous savons qu’elle était lar­ge­ment en usage vers 650.

Elle a emprun­té aux décomptes des achil­lées le prin­cipe du peu et du beau­coup. Il n’est pas impos­sible, qu’en retour, la recons­truc­tion au XIIᵉ siècle de la méthode des baguettes par Zhu Xi s’en soit par­tiel­le­ment ins­pi­rée.

Rien, dans ces deux pra­tiques, n’est donc aus­si immé­mo­rial qu’on l’i­ma­gine. Ce qui l’est, en revanche, c’est le prin­cipe : inter­ro­ger l’ins­tant, don­ner une forme à l’in­dé­cis, et tenir entre ses doigts un objet ordi­naire, natu­rel ou cultu­rel, qui, le temps de quelques jets et décomptes, cesse de l’être.

La méthode des pièces – Com­ment obte­nir un hexa­gramme ?

Divi­na­tion et socié­té dans la Chine médié­vale – Marc Kali­nows­ki

Les prin­cipes oubliés du tirage de pièces dans la divi­na­tion du Yi Jing – Jung, Jae-Sang