La silhouette de l’homme : 人 rén et la posture

Une écriture qui dessine des corps
L’écriture chinoise est née, pour une large part, du dessin. Ses plus anciens témoins connus sont des inscriptions gravées sur des os et des carapaces de tortue, entre 1250 et 1050 avant notre ère environ. Beaucoup de ses signes représentent un corps humain dans une posture précise.

Le caractère 人 rén (prononcer “jenn”) signifie « homme », au sens d’« être humain ». On le croit simple : deux traits qui s’écartent comme deux jambes. Son histoire raconte autre chose, et ce récit devrait attirer le regard des praticiens du corps.
Nous allons tenter de suivre la silhouette de 人 rén sur une période de trois mille ans, afin de considérer ce que les tracés disent du tronc, des bras, de la flexion et du rapport au sol. Les lectures proposées ne sont que des observations et des hypothèses : nul ne sait avec certitude ce que les scribes voulaient réellement exprimer.
Les os oraculaires : un corps de profil
Sur les os et les carapaces de la fin de la dynastie Shang, 人 rén est un homme vu de profil. Un trait continu figure la tête, le dos et les jambes. Un second trait, plus court, part de l’épaule et figure le bras, qui pend vers l’avant et vers le bas.

Planche 1 : cinq formes oraculaires de 人 rén (a à e).
La figure peut regarder d’un côté ou de l’autre : vers la gauche dans les formes a et b, vers la droite dans les formes c et d. Le corps n’y est presque jamais parfaitement vertical. Dans les formes a et b, le dos s’arrondit et la tête s’avance. Dans la forme d, le tracé devient anguleux : le tronc penche fort vers l’avant et les jambes se plient. La forme e, à l’inverse, se réduit presque à une ligne droite, le bras n’étant plus qu’un petit crochet près de la tête.
Aucun pied n’est dessiné, et aucune ligne ne figure le sol.
Sur les bronzes : où se loge la courbure ?
Sur les vases rituels en bronze, de la fin des Shang aux Royaumes combattants (du XIIIe au IIIe siècle avant notre ère environ), le schéma reste le même, mais la silhouette varie beaucoup plus.

Planche 2 : onze formes de 人 rén sur bronze. f : Shang ; g à j : Zhou de l’Ouest ;
k à n : Printemps et Automnes ; o et p : Royaumes combattants.
Dans les formes les plus anciennes (f à j), le haut du corps s’enroule : la tête et le dos forment une courbe marquée, et le bras descend en oblique vers l’avant. Un détail nouveau apparaît dans les formes h et j : le bas de la jambe se recourbe vers l’avant, comme un pied posé au sol.
À l’époque des Printemps et Automnes (k à n), la flexion se concentre en haut. Dans les formes k, l et m, la tête et le haut du dos basculent jusqu’à l’horizontale, tandis que les jambes restent presque verticales. Le bras pend sous le buste penché.
Durant la période des Royaumes combattants (o et p), le tronc se redresse et le bras se réduit à un trait court accroché au sommet. La forme p annonce déjà la silhouette du caractère moderne.
Deux manières de se pencher coexistent donc : une courbure qui enveloppe tout le haut du corps, ou une flexion nette au sommet, sur des jambes droites.
Le sens de cette inclinaison reste ouvert. Des lectures répandues en Chine y voient un geste de révérence. Les dictionnaires savants décrivent simplement un homme debout vu de profil : pour montrer de quel côté regarde un corps, on avance la tête. Rien ne permet de trancher.
Une grammaire des postures
Mais 人 rén n’est pas le seul corps humain de l’écriture ancienne. Les scribes distinguaient plusieurs postures, et chacune portait un sens différent. Le tableau décrit les formes anciennes, non les caractères modernes, qui les ont souvent effacées.
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Caractère |
Posture dessinée |
Sens |
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人 rén |
Homme debout, de profil, bras tombant |
« être humain » |
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大 dà |
Homme debout, de face, bras et jambes écartés |
« grand » |
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卩 jié |
Homme agenouillé, assis sur les talons |
élément de nombreux caractères |
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尸 shī |
Figure assise ou accroupie (lecture discutée) |
le représentant du défunt dans les rites, puis « cadavre » |
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老 lǎo |
Homme courbé, cheveux longs, appuyé sur un bâton |
« vieux » |
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从 cóng |
Deux hommes l’un derrière l’autre |
« suivre » |
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北 běi |
Deux hommes dos à dos |
« dos », puis « nord » |
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化 huà |
Un homme debout, un homme renversé |
« transformer » |

Planche 3 : cinq postures, sur os (en haut) et sur bronze (en bas).
Les traits gris du bronze de 卩 jié marquent des parties incertaines de l’inscription.
L’opposition la plus parlante est celle de 人 rén et de 大 dà. De face, bras et jambes ouverts, l’homme occupe l’espace et devient « grand ». De profil, bras relâché, il est simplement « humain ».
La lecture de 尸 shī montre combien ces dessins restent discutés. Le Shuōwén y voit un homme couché ; des paléographes modernes y voient un corps aux jambes pliées, cadavre ou manière de s’asseoir propre à des peuples voisins des Shang.
Où est le sol ? L’enracinement est un ajout
Dans les formes oraculaires de 人 rén, le corps flotte : ni pied, ni sol. Sur quelques bronzes (formes h et j), le bas de la jambe se recourbe comme un pied, mais aucune ligne ne figure le sol. L’appui au sol existe pourtant dans l’écriture, mais il s’ajoute au corps dans d’autres caractères.
- 立 lì « se tenir debout » : l’homme de face (大 dà) posé sur une ligne horizontale, le sol. Doublé, il donne 並 bìng « côte à côte, ensemble ».
tǐng : un homme de profil dressé sur une butte de terre. On le retrouve dans 望 wàng « regarder au loin », où un grand œil surmonte l’homme juché sur son tertre.
- 企 qǐ : 人 rén avec un pied dessiné sous lui. Le sens premier est « se dresser sur la pointe des pieds », d’où plus tard « aspirer à ».

Planche 4 : le sol ajouté. À gauche, 大 dà puis 立 lì (sur os et sur bronze) ; à droite, 人 rén puis 企 qǐ.
Les deux ajouts ne sont pas de même nature. 立 lì reçoit une ligne extérieure au corps, le sol. 企 qǐ reçoit une partie du corps, le pied.
La station debout pleine, celle qui dit « se tenir », passe donc par un sol ajouté. De même, « voir loin » passe par un homme bien planté sur une hauteur. On peut en déduire l’intuition que l’enracinement n’est pas donné avec le corps, mais qu’il naît de sa relation au sol (ce n’est qu’une interprétation, pas la preuve d’une intention des scribes).
Du bras à la jambe : la métamorphose du caractère
Le trait de droite du 人 rén moderne était, à l’origine, un bras. Les jambes étaient contenues dans le seul trait du tronc. Le caractère a gagné un second appui au fil de son histoire.
Sur la soie et les lamelles de bambou des Royaumes combattants et des Qin (du Ve au IIIe siècle avant notre ère), le caractère est tracé au pinceau, et le geste du pinceau change déjà la silhouette.

Planche 5 : 人 rén écrit au pinceau. q à s : soie de Chǔ (Royaumes combattants) ; t : lamelle Qín.
Dans les formes q et s, le bras s’allonge et devient un trait presque autonome, accroché au sommet. Sur la lamelle Qin (t), il est couché, presque horizontal, et la figure commence à s’étaler.
Les écritures normalisées achèvent ce mouvement.

Planche 6 : 人 rén normalisé. u : grande sigillaire ; v : petite sigillaire ; w : écriture des scribes (Han) ; x : écriture régulière des classiques gravés sur pierre de l’ère Kāichéng (837) ; y : caractère imprimé du dictionnaire de Kangxi (1716).
Dans les sigillaires (u et v), la figure prend l’allure de deux jambes sous un corps courbé. Sous les Han, l’écriture des scribes (w) aplatit la figure : deux traits qui s’écartent, le bras descendu jusqu’à la ligne de base. L’écriture régulière gravée sur pierre en 837 (x), puis le caractère imprimé du dictionnaire de Kangxi en 1716 (y), redressent ces deux traits en deux jambes égales. Le 人 rén moderne est né.
Une variante garde la trace de cette posture : 儿 ér, qui figure comme composant du bas dans de nombreux caractères. Le Shuōwén, dictionnaire achevé au début du IIe siècle, rapporte à son sujet un mot attribué à Confucius : cette forme est « pliée parce qu’elle se tient sous l’homme ». On peut donc y lire un corps graphique qui adapte sa posture à la charge qu’il porte : dessous, il plie et écarte ses appuis.
Les lectures populaires du 人 rén moderne, deux jambes en marche ou deux êtres qui s’épaulent, sont belles. Elles sont pourtant tardives : elles lisent la forme d’arrivée, non le dessin d’origine.
Conclusion : une silhouette qui cherche son appui
En trois mille ans, 人 rén passe d’un corps de profil, penché et sans appui, à une figure posée sur deux traits. La courbure ne disparaît pas : elle se déplace, du dos entier vers le sommet, puis s’efface dans l’équilibre de la forme moderne.
L’écriture ne dit pas ce qu’est une bonne posture. Elle garde la trace de regards posés sur des corps, et de choix répétés pendant des siècles.
Le praticien du corps y reconnaîtra peut-être des questions familières : Où se loge la flexion ? D’où vient l’appui ? Comment un corps s’adapte-t-il à ce qu’il porte ?
Épilogue : un homme, ça s’empêche
Chaque fois qu’il est question de l’humain, une phrase d’Albert Camus me revient : « Un homme, ça s’empêche ». Dans Le Premier Homme, elle est lancée, face à une scène de guerre atroce, contre l’idée que tout serait permis. Il serait abusif de la lire dans le dessin de 人 rén, et je m’en garde. Mais cette silhouette de profil, bras relâché, qui n’occupe pas l’espace comme le fait 大 dà, lui laisse de la place. Elle en prend aussi aujourd’hui, face à la démesure d’une technologie mise au service des « plus grands », ceux que 大 dà dessine bras et jambes ouverts.
Le philosophe Martin Buber, spécialiste de la tradition hassidique, place un geste voisin au départ de tout chemin : s’arrêter, et revenir sur soi. Les retraites chamaniques, dites diètes, sont vécues par beaucoup comme des moments de ce genre, où les automatismes s’interrompent.
La pensée chinoise connaît cette retenue. Confucius en faisait le cœur de l’humanité : « se vaincre soi-même et revenir aux rites, c’est cela l’humanité ». Chez Zhuangzi, lu par Jean-François Billeter, elle prend une autre forme : suspendre l’activité volontaire pour qu’elle change de régime, et laisser agir ce qui, en nous, agit mieux que nous.
Le Yi Jing lui a consacré tout un hexagramme. H52 艮 gèn “Mouvement d’immobilisation”, est celui de l’arrêt, et son texte parcourt le corps de bas en haut : les orteils, les mollets, la taille, le tronc, les mâchoires. Arrêter ses orteils, c’est déjà s’empêcher. Arrêter ses mâchoires, c’est retenir sa parole.
Le praticien du corps connaît cette retenue sous ses formes les plus simples : le temps d’arrêt avant le geste, et cette stabilité flottante que l’on éprouve au cœur même du mouvement.
Sources
- Tous les tracés proviennent du projet « Ancient Chinese characters », Wikimedia Commons, domaine public.
- Shuōwén jiězì, livre 8, notices de 人, 儿 et 尸 : Wikisource.
- Confucius, Entretiens XII, 1. 仁 rén « humanité » est un autre caractère que 人 rén ; le lien entre les deux est discuté.
- Jean-François Billeter, Etudes sur Tchouang-tseu, Allia, 2004
- Albert Camus, Le Premier Homme, Gallimard, 1994 (chapitre 5 : le père)
- Martin Buber, Le Chemin de l’homme, Les Belles lettres, 2022 (chapitre 1 : Retour sur soi)