Avant-propos

Je tente cette année, comme vous le savez, un débroussaillage des modèles analogiques ou métaphoriques proposés par la Grande Image…

Le moteur de cette démarche est le contraste affligeant entre la forme, au premier abord assez démonstrative, de ces 64 chapitres et (dès que l’on se penche un peu dessus) le peu de clarté tant dans les contenus supposés « illustratifs », que dans les liens entre les membres de ces enchaînements d’analogies.

…Mon chantier actuel ressemble d’avantage à un champ de ruines qu’à une table d’orientation !

Avant même de tenter de démêler les « fils de trame et les fils de chaîne » je n’en suis qu’à inventorier les ressources disponibles : textes originaux, traductions et interprétations en français et anglais.

A ce jour en dehors des textes chinois en ma possession les seuls commentaires pertinents à ce sujet proviennent de Philastre. Il y a par contre des bribes éclairantes chez les uns ou les autres que je m’affaire à collecter.

Je me contente donc aujourd’hui de vous présenter de façon un peu plus détaillée la base et l’intention initiale de ce projet :

Un texte très structuré

La séduction initiale qu’opère ce texte provient pour une part de la référence aux éléments de la nature en tant que modèles comportementaux, et d’autre part d’une structure et d’un ordonnancement divisable en 6 parties semblant liées entre elles :

  1. La première considère l’hexagramme comme la composition de deux trigrammes (celui du bas, composé des traits 1, 2 et 3 et celui du haut composé des traits 4, 5 et 6) à chacun desquels est associée un élément naturel (Ciel, terre, Montagne, etc.). Le rapport entre ces deux éléments naturels est la plupart du temps décrit en termes de position (au-dessus, en dessous, au cœur de, etc.), mais est parfois considéré comme une action de l’un vers l’autre. Il arrive également que cette section du texte se limite à la simple énonciation des éléments naturels. Dans ce dernier cas la seule information supplémentaire apportée est l’ordre dans lequel les éléments sont cités. Cet ordre d’apparition semble également à considérer même lorsque la phrase comporte d’autres éléments que la simple énonciation des éléments naturels. Chacune de ces « configurations naturelles » semble servir d’illustration , de modèle macrocosmique pour une analogie avec l’attitude ou le comportement décrit dans la dernière partie du texte.
  2. A une exception près (le premier hexagramme) le texte reprend ensuite le « titre » de l’hexagramme. Rappelons que ce titre est concrètement le premier caractère (ou les deux premiers) du texte du Jugement et que selon les différentes versions historiques qui nous sont parvenues (Ma Wang Dui, etc.) ce titre a pu varier… Certains traducteurs ajoutent un double point entre la première section du texte et ce nom, comme si la configuration naturelle justifiait l’appellation de l’hexagramme. Il y a d’ailleurs dans les commentaires annexés au texte canonique un chapitre entier dédié à cette justification.
  3. Vient ensuite la référence à une entité : la plupart du temps il s’agit du même personnage (« homme noble », « homme accompli », « noble héritier ») et il n’est pas très facile d’identifier la raison des variantes.
  4. Le seul terme constant pour chacun des hexagrammes, et qui peut donc être considéré comme le pivot de ce texte est un mot que l’on pourrait traduire par « ainsi ». Il semble permettre l’établissement d’une analogie entre l’image naturelle et l’attitude ou le comportement de l’entité désignée en 3. Se conformant au modèle naturel, cette entité semble à son tour s’offrir en modèle à notre égard, comme si dans cette situation singulière elle agissait de la meilleure façon possible (pour le bien commun et le bien individuel ?). Le mot « ainsi » apparaît parfois une seconde fois dans le même texte. On peut également constater la présence de mos chinois différents mais dont la traduction pourrait également se rapprocher de « ainsi ».
  5. La phrase « utile », le conseil stratégique, est constituée des deux dernières parties du texte. Il y a d’abord le constat d’un positionnement ou d’une stratégie vis-à-vis du monde ou de soi-même effectués par l’entité désignée à la section 3 du texte, semble-t’il compte tenu de la réalité singulière décrite par l’hexagramme.
  6. Vient pour finir la description des fruits obtenus par l’attitude décrite à la section 5, parfois précédée du mot « ainsi », d’un équivalent ou d’un implicite.

64 Conceptions du Monde ?

Question : Serait-il possible de considérer les 64 Grandes Images comme un système équilibré et équilibrant de 64 Conceptions du Monde (La philosophie allemande du début du 20ème siècle parlait de Weltanschauung) ?

Pour s’orienter il faut des orients…

Les deux premiers hexagrammes semblent correspondre à deux extrémités : extrême activité et extrême « passivité » (accueil et soutien). Les commentaires annexés au Yi Jing les présentent comme deux limites du monde au-delà desquelles rien ne peut être. Entre ces deux pôles il y aurait donc 62 autres possibilités de « Conceptions du Monde ».

L’intérêt d’un tel système (s’il s’avère fonctionner) serait sa complétude. La construction par combinaison graphique des traits continus ou discontinus sur 6 niveaux produit en effet un ensemble exhaustif (il est en effet géométriquement impossible de construire, retirer ou ajouter un hexagramme).

Ces 64 possibilités représentent le spectre complet des « situations » possibles dans le monde, ainsi que les 64 attitudes-type ou stratégies-types face ou au milieu de lui.

Un autre aspect remarquable est la proposition d’ « équi-valence » des hexagrammes lorsqu’on les dispose par exemple sur un cercle ou dans une matrice carrée tels qu’ils apparaissent dans le fameux diagramme de Shao Yong : même les hexagrammes 01 et 02 occupent la même portion d’espace que les autres guas. Seules varient les positions.

En fait H01 et H02 sont « à la fois », selon le besoin, les deux pôles, les deux limites à l’origine et encadrant les 62 autres hexagrammes et deux situations singulières parmi 64…

De même qu’il y a une opposition/complémentarité entre les hexagrammes 01 et 02, des jeux relationnels peuvent certainement s’établir entre des paires ou  des groupes d’autres hexagrammes : opposition/complémentarité, familles nucléaires, enveloppes, calendaires, retournement ou plus simplement présence commune d’un trigramme.

La combinaison de toutes ces déductions devrait souligner ou mettre à jour des logiques d’interprétation (et donc des pistes de traduction) plus équilibrées et dynamiques :

Equilibrées : (Terre) Si l’on place H01 et H02 en face l’un de l’autre, ils s’équilibrent… Serait-il possible de répartir les 64 hexagrammes sur un cercle ou dans un carré de façon à ce que chacun d’eux occupe précisément 1/64e de l’espace défini et que cette organisation « représente » ainsi tous les sens possibles. Formulé autrement : serait-il possible que chacun des hexagrammes soit positionné à un « orient » précis de la circonférence d’un cercle ou occupe une cellule précise d’un abaque carré ? Dans les deux cas l’établissement ou le constat de règles géométriques (opposition/complémentarité, voisinage, etc.) permettrait d’établir et renforcer la structure générale.

Digression : deux autres orients fondamentaux

Lorsqu’on ne considère que les trigrammes notons tout de suite l’existence de deux autres orients fondamentaux : ☲ Li et ☵ Kan. Correspondant entre autres aux éléments naturels feu et eau on les retrouve, en combinaisons, à deux emplacements importants du Yi Jing : la superposition de Li et Kan produit les deux derniers hexagrammes du Livre des transformations : H63 et H64.

Mieux la superposition de Kan par lui-même et de Li par lui-même construit les hexagrammes H29 et H30 qui sont à la fin du « premier livre » du Yi Jing…

Allant plus loin si l’on considère la superposition de ☰ Qian et ☷ Kun on obtient les hexagrammes H11 et H12.

  • Il y a entre la paire H01/H02 et la paire H11/H12 : 8 hexagrammes.
  • Il y a entre la paire H11/H12 et la paire H29/H30 : … 2 x 8 = 16 hexagrammes.
  • Il y a entre la paire H29/H30 et la paire H63/H64 : …4 x 8 = 32 hexagrammes.

De l’intérêt d’une boussole

La limitation à 64 entités pour représenter un panorama « complet » de possibilités fonctionnerait alors de la même manière que les graduations d’une boussole, d’une pendule ou d’un quadrant quelconque : Une pendule qui n’affiche que les graduations des minutes n’empêche pas les secondes d’exister : chacun sait qu’elles sont en quelque sorte « contenues » dans l’espace entre les minutes. Le plus souvent la définition « approchée » du temps en heures et minutes répond largement aux besoins : l’indication précise incluant les secondes surcharge inutilement l’information. Il est même parfois plus pratique d’indiquer « huit et heures moins le quart » plutôt que 7h47 : ce faisant on procède à deux déformations très utiles : tout d’abord l’arrondi à une valeur générale (le quart plutôt que les minutes) simplifie le repérage. Mais surtout la référence « moins le quart » indique que l’on est désormais plus proche des futures « 8 heures » que des « 7 heures » déjà écoulées… Profitons-en pour souligner que le passage de l’horloge analogique (à aiguilles, finalement semblable à la projection « naturelle » du cadran solaire) au profit de l’horloge digitale (affichage numérique) constitue un progrès technique en termes de précision, mais occasionne une perte de repérage global et un éloignement par rapport au modèle naturel, et donc une perte de sens qui doit être compensée.

Le repérage proposé par une boussole est très différent de celui dicté par un GPS (navigation « turn-by-turn ») ou des indications précises données par un autochtone à qui l’on demande sa route : le GPS et l’autochtone donnent des réponses du type : « dans 300 m au rond-point prenez la deuxième sortie », ou «continuez tout droit jusqu’à dépasser le magasin de chaussures, tournez deux fois à droite, puis à environ 50 mètres tournez à gauche ».

On se sert d’une boussole différemment : elle est utilisée conjointement à un plan ou une carte géographique, à une représentation abstraite du monde réel, une « réalité augmentée ». Elle permet après un repérage global (Où suis-je sur la carte ? Où veux-je aller ? Quels sont les avantages et inconvénients apparents des trajets possibles ?) une prise de décision autonome, et un recadrage en cours de route si la réalité ne correspond pas aux informations déduites par la consultation de la carte (embouteillage, sens unique non affiché, etc.)

De l’intérêt d’un plan du monde…

Une boussole ne sert donc à rien sans un plan du monde…

Dans ce cas le texte du Yi Jing devient le plan/boussole du monde et la consultation devient le moment où l’on fait le point, le moment où l’on consulte la boussole pour aligner, en fonction de sa position actuelle, sa stratégie personnelle à une représentation de la réalité sous-jacente.