乾為馬
qián   wéi   mǎ
vigueur ; comme ; cheval
Qian s’anime dans les chevaux.

(traduction de Michel Vinogradoff)

 

Traduire pour comprendre ?

La compréhension approfondie du Yi Jing semble nécessiter un retour aux textes originels et donc, autant pour les occidentaux que pour les chinois contemporains, à leur traduction.

Béotien puis autodidacte, je cultive pour les dictionnaires une ferveur confinant à la croyance, convaincu que la compréhension du mot donne accès à un savoir « encyclopédique ». Concernant la traduction, l’approche lexicale brute présente cependant l’inconvénient de négliger la temporalité (contexte historique) et la syntaxe (contexte de la phrase) pour élucider le sens…

Nous ne détaillerons pas ici les autres étapes et cycles (le lecteur intéressé se délectera de la démonstration magistrale de Jean-François Billeter dans « Trois essais sur la traduction ») et nous limiterons pour le moment à l’une des premières étapes du long processus de la traduction : l’extraction mot-à-mot des termes ou expressions et le listage de toutes les propositions de sens offertes par les dictionnaires. Mais déjà à ce stade, force est de constater qu’avant même la tentative d’interprétation en phrases, l’analyse du lexique oblige le renversement de l’objectif initial « Traduire pour comprendre » :

Rares sont les caractères chinois qui ne possède qu’un seul sens : la polysémie est la règle. Assez fréquemment elle provient d’un glissement de sens, d’une évolution, d’un enrichissement, mais peut également être due à une confusion, une association phonétique ou au contraire une différence de prononciation du même sinogramme. A l’apprenti-traducteur embarrassé par cette profusion (conduisant bien souvent jusqu’à des propositions inverses) il est donc souvent répondu que le contexte permet d’éliminer les ambiguïtés… Mais si la datation et la syntaxe sont suffisantes pour élucider les textes « courants », les métaphores dans les ouvrages poétiques, métaphysiques ou divinatoires, obligent à la superposition ou l’imbrication des sens.

Nous retrouvons ainsi le sens étymologique de comprendre « saisir avec ». Avant même l’interprétation il s’agirait de comprendre… Le pari de la simple conversion mot-à-mot pour aboutir à la traduction paraît alors vain et bien prétentieux. En l’absence d’une langue universelle intermédiaire l’intuition initiale d’une possibilité d’équivalence terme-à-terme s’effondre…

A rebrousse-chemin de l’auteur qui rédige une pensée par l’assemblage de mots en phrases, puis de phrases en textes, le traducteur doit d’abord « tout » comprendre, pour ensuite redescendre du texte à la phrase et de la phrase aux mots.

Comprendre pour traduire

Comprendre, c’est comprendre l’autre, l’étranger, l’inconnu, depuis et vers notre propre connu. Tout le sel de la traduction est là. Mais si l’on traduit pour la divination la formule « vers notre propre connu » devient en réalité « vers notre propre inconnu ». Quoi qu’il en soit pour certains théoriciens de la « traductologie » le transport d’une langue à une autre passe nécessairement par une étape de déverbalisation : oubli des mots pour découverte du sens inaltéré.

Etymologiquement « traduire » traducere c’est : transporter, faire passer d’une langue à l’autre. Il semblerait que ce transport nécessite un double oubli : Il est en effet communément admis que, dans le cas de la traduction d’un texte étranger vers la langue natale de l’interprète, cela passe par l’oubli momentané de sa propre langue à la faveur de celle du texte considéré. Mais il est également envisageable, que la révélation de l’inconnu passe fugitivement par un espace de compréhension non-verbal, pré-verbal, lieu véritable de l’échange et de la transmission.

Cette théorie de la traduction ne fait pas l’unanimité et ne correspond certainement pas au fonctionnement de tous les traducteurs. Elle présente cependant pour nous de multiples avantages :

  • Il y aurait ainsi finalement peu de différence entre le travail des commentateurs initiaux du Yi Jing et celui des traducteurs : parfois simple précision de termes, parfois éclairage ou réorientation de l’ensemble, souvent strates d’allers-retours à la source pour un meilleur déploiement.
  • Si l’on considère la traduction comme le lieu de la rencontre avec l’autre, ce dernier ne serait ni un « différent à identifier » ni au contraire un « même à déchiffrer » mais, grâce aux différences de langages, un pré-texte : l’attrait pour l’étranger serait finalement celui du retour de chacun au no man’s land, lieu inhabité d’avant les cités du langage, espace de rencontre avec l’autre ou le soi-même inconnu.
  • L’espace de compréhension pré-verbal pourrait être celui auquel accédait les chamanes à l’origine de ce qui deviendra le Livre des Transformations. Concernant l’application divinatoire du Yi Jing cela nous rapprocherait donc de ce mode d’accès à la réalité et nous permettrait donc de détourner l’expression de Edward Shaugnessy à propos de l’archéologie des textes divinatoires chinois : « Deviner le passé devinant le futur ». A la délocalisation nous pourrions alors ajouter la dé-temporalité, nous émancipant dans la présence éternelle.

Apprivoiser et Correspondre

Comprendre un texte cela semble tout d’abord comprendre quelque chose, s’approprier un objet-texte. Ce texte étant l’expression d’un autre humain en un autre lieu et à une autre époque, l’appropriation devient apprivoisement, non au sens impérialiste ou colonialiste de la domestication, de l’asservissement dans la cité ou la maison, mais bien à celui de nous appréhender ensemble, d’être avec.

Ainsi lorsque nous effectuons pour nous-même ou pour quelqu’un d’autre un tirage, ce n’est finalement pas l’indication précise de la stratégie à adopter qui a le plus d’importance, mais bien le moment de grâce, de fulgurance, où nous comprenons, et la mise « en phase » avec le flux que nous expérimentons à cet instant. Cela se perçoit physiquement par un changement, une étincelle dans le regard, un sourire, une modification de la respiration, de la posture ou d’autres formes de témoignages physiques de la sensation de répondre à l’appel du Mandat du Ciel (où l’homme s’inscrit et renforce l’Unité de la dynamique Ciel-Terre), et ainsi « d’appartenir au monde », d’en participer. Nous pouvons alors rapprocher cette sensation d’appartenir des « apprivoisements » titres des hexagrammes 09 et 26, mais également de la célèbre phrase de Saint-Exupéry : « Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. »

Nous évoluons donc de la compréhension à la responsabilité, de la recherche de sens à la « response », la réponse. Étymologiquement « répondre » c’est : promettre en retour. Il y a donc un sens d’engagement réciproque, de participer ensemble, de co-rrespondre. Comme dans la correspondance épistolaire le traducteur participe à l’entretien du lien, son actualisation et son renforcement.

Pour être « compris » il faut articuler : C’est, comme / avec

Partant du mot-à-mot nous avons donc progressivement glissé de la recherche d’une équivalence, d’un « comme », à la réponse d’un « avec »…

Wittgenstein et Korzybski ont dénoncé l’ambiguïté de notre usage du verbe « être » et d’une façon plus générale de notre « étiquetage » par le langage (Wittgenstein : « Ce qui peut être montré ne peut être écrit »). Parmi toutes les confusions possibles évoquons par exemple les assertions « La table est rouge », « L’homme est un mammifère » qui font du verbe « être » un usage très différent de la notion stricte d’existence : « je suis ».

Nous détournant du mot-à-mot et considérant maintenant selon le point de vue de la syntaxe, la structure « sujet-prédicat » formate notre représentation du monde en « objets » et « actions », sujets agissants, verbes, objets passifs, et autres éléments « circonstanciels ». La grammaire nous fait ainsi croire que le verbe ne peut exister sans l’objet ou le sujet (mais dans « Il pleut » qui est ce « il » ?).

La langue chinoise et tout particulièrement les textes que nous avons à traduire comportent de nombreux termes et formes où le principe d’analogie recèle des risques de confusions. La portée de ces mots-charnières est finalement bien plus vaste que les mots qu’ils relient et structurent.

Dans le petit monde de la traduction du Yi Jing il est d’usage de chicaner sur le sens définitif qui doit être affecté à une expression (par exemple « 君子jūn zǐ » : homme noble, être accompli, fils du seigneur, homme bon, noble héritier, etc.). L’ambiguïté du mot « « définitif » présente d’ailleurs l’intérêt et l’inconvénient d’un retour aux sources (définition) et d’une impossibilité d’évolution (définitivement). Un mot-charnière est au contraire mécaniquement au cœur d’un mouvement d’ouverture.

Nous avions déjà souligné l’importance pour la Grande Image du mot-pivot  yǐ : ainsi. La Huitième Aile « comprend » et même s’établit sur quelques mots-charnières particulièrement puissants en termes de comparaison, d’association ou d’analogie :

  • 以 yǐ : ainsi ; en tant que
  • 而 ér : et ainsi ; et ; mais
  • 乎 hū : avec, est, selon, (particule qui précède le second terme d’une comparaison)
  • 也 yǐ : aussi
  • 謂 wèi : c’est-à-dire
  • 為 wéi : comme

Histoire et Vérité, la Grande Image

Le réflexe en face d’une profusion, jusqu’à la confusion, d’informations est la recherche des « constantes » : tendances générales ou cycles et alternances. La simplification est souvent obtenue depuis un angle de vue particulier ou par une focalisation écartant tout ce qui ne satisfait pas l’hypothèse initiale. Nous nous détournons alors du mythe de la « vérité historique », de l’inférence causale et, dans la perspective d’une prise de décision, sommes confrontés à la grande question (pour les occidentaux…) de la représentation de la Vérité.

De ce point de vue au moins l’objectif de la Grande Image est pédagogique : est visée la compréhension, pas la démonstration rigoureuse. On ne commence pas à apprendre à compter à un enfant par l’exposé de la « Théorie des nombres » mais en s’appuyant sur l’expérience personnelle, sensorielle et corporelle (en faisant compter sur les doigts) ou par un exemple simple du type « une pomme et une pomme font deux pommes ». L’abstraction peut alors progressivement prendre place : l’image de « une pomme + une pomme », puis celle de « quelque chose + quelque chose »…

La Grande Image serait alors pour le Yi Jing un équivalent des imagiers de notre enfance : dans l’exemple ci-dessus l’œil se positionne d’abord sur la représentation imagée d’une toupie, puis glisse sur le texte de légende « LA toupie ». Notre esprit associe alors la représentation graphique et probablement fictive d’un jouet à la « classe » (la famille) des toupies-jouets. L’esprit est ensuite capable de comprendre, de deviner et même d’« imaginer » de nouvelles toupies en adéquation avec de nouvelles situations lorsque le contexte rendra nécessaire l’application du « principe de LA toupie ».

C’est exactement cette notion de Principe qui est mobilisée dans la Grande Image : la démonstration ne s’appuie que sur une justification analogique. Contrairement à ce que pourraient laisser croire les sept références aux « Anciens Rois » (先王) la preuve par le respect de la chronologie et de l’exemplarité historique n’est pas le propos, bien au contraire : nous savons que le récit de « la création des trigrammes par Fu Xi » (seconde partie de la Sixième Aile) est mythologique : les matériaux archéologiques (travaux entre autres de Léon Vandermeersch) prouvent l’antériorité des hexagrammes sur les trigrammes. Ainsi donc la séquence trigrammes ⇒ éléments naturels ⇒ nom de l’hexagramme (par exemple pour l’hexagramme 20 : ☴☷ « Le vent agit au-dessus de la terre » ⇒ « Regarder ») n’est ni une chaîne historique ni une chaîne causale, mais une illustration précédant la notion qui va être abordée. Lorsqu’on traduit en français « Le vent agit au-dessus de la terre : Regarder. » le signe de ponctuation « : » n’exprime pas « Regarder » comme une conséquence de « Le vent agit au-dessus de la terre » mais utilise « Le vent agit au-dessus de la terre » comme un exemple de « Regarder », un moyen de l’illustrer, d’accéder à sa compréhension et d’en imaginer de nouvelles formes en accord avec la situation.

Si comme pour l’image de la toupie le but est d’illustrer pour faire comprendre, les exemples choisis doivent donc être les plus représentatifs et simples possibles. Tant dans le domaine des « éléments naturels » que pour les autres (animaux, parties du corps, membres de la famille, etc.) ils doivent être « élémentaires » et s’efforcer de parler à tout un chacun en termes d’expérience personnelle, sensorielle et corporelle. De même les mots choisis devront être les plus simples possibles et devront être compris et traduits en privilégiant la plus généricité et la simplicité.

Reste l’organisation en systèmes cohérents… La cohésion est obtenue par le renforcement réciproque, la façon dont les éléments prennent appui les uns sur les autres. Une des façons les plus basiques pour créer un tel renforcement est l’opposition/complémentarité. Une forme plus nuancée de contraste est l’identification des traits distinctifs au sein d’une même famille…

Une famille très distinguée

Concernant les trigrammes cette notion de « traits distinctifs » a été appliquée au sens strict pour représenter les différents membres de la « famille » à la section 10 de la Huitième Aile : si l’on considère une figure à trois traits ne pouvant être que continus ou discontinus, deux grands groupes de figures émergent :

  • Ceux dont tous les traits sont identiques : ils sont alors considérés comme l’origine, les génériques, le père et la mère des autres.
  • Tous les autres ont pour caractéristique commune d’être obligatoirement composés de deux traits identiques et d’un trait différent : c’est précisément ce trait distinctif qui confère leur genre (☳☵☶ « masculin comme le père » ou ☴☲☱ « féminin comme la mère ») aux trigrammes. La position de ce trait signifie alors l’ordre d’apparition, donc le rang dans la famille : la première fois qu’émerge un masculin correspond au fils aîné, la seconde fois au cadet, etc.

Résolutions

Forts de ce que nous avons découvert jusque-là nous adopterons donc les positions suivantes :

  • Utilisation de mots simples, élémentaires, pour traduire les noms, verbes et autres compléments
  • Recherche d’une ouverture, d’une fécondité dans la formulation des mots-charnières proposant des analogies ou des comparaisons
  • Tant que faire se peut, autour de l’articulation proposée par les mots-charnières, distribution des sens par l’identification d’un principe commun et le discernement des traits particuliers.