Le dragon, symbole ou véritable animal ?
Pour Gāo Hēng, le dragon 龍 lóng du Zhōuyì n’est ni un symbole cosmologique, ni un archétype psychologique, ni une figure morale : c’est un animal réel, autrefois couramment observé dans la Chine antique. Cette lecture est en opposition avec tous les commentaires classiques. Pour Wáng Bì, le dragon est une métaphore du 君子 jūnzǐ “homme noble” naviguant les circonstances changeantes : il s’agit de “saisir l’idée, oublier l’image”. Pour Chéng Yí, il figure les étapes du développement moral du lettré. Pour Zhū Xī, le dragon reste une image divinatoire, mais au service d’une pédagogie morale et politique. Ces trois lectures divergent entre elles, mais partagent un postulat : le dragon est un véhicule de sens, non un référent zoologique.
La tradition moderne occidentale hérite largement de cette approche symbolique. Richard Wilhelm, dans sa traduction de 1924, lit le dragon comme une force cosmique créatrice, et Carl Jung y reconnaît un archétype de l’inconscient collectif. Gāo Hēng se situe aux antipodes de cette ligne : il soutient que dans le monde des Zhōu le dragon était un animal qui existait réellement.
L’argumentation de Gāo Hēng repose sur deux documents
Il appuie son raisonnement sur deux textes pré-Hàn qu’il considère comme des témoignages convergents.
Le premier et le plus développé est un passage du Zuǒzhuàn, texte composé probablement au IVe siècle av. J.-C.). Un dragon étant apparu dans une banlieue proche, un dignitaire interroge le lettré Cài Mò : “les dragons sont-ils véritablement des créatures d’une intelligence supérieure, puisqu’on ne parvient pas à les capturer vivants ?”. Cài Mò lui répond que c’est l’ignorance des hommes qui est en cause, non l’intelligence du dragon. Il invoque l’existence passée de deux clans spécialisés dans l’art d’apprivoiser ces bêtes pour servir les empereurs : les 豢龍氏 Huànlóng shì (“éleveurs de dragons”), et les 御龍氏 Yùlóng shì (“conducteurs de dragons”). Il conclut par un argument qui se veut décisif : le Zhōuyì lui-même décrit les dragons dans des formules si précises que seule l’observation quotidienne peut les expliquer : “si on ne les voyait pas matin et soir, qui pourrait les décrire ainsi ?”.
Le second document est un passage du Hánfēizǐ (233 av. J.-C.) : “Le dragon, en tant que créature, est assez docile pour qu’on puisse l’apprivoiser et le monter. Cependant, sous sa gorge il a des écailles inversées d’un pied de diamètre ; si quelqu’un y touche, il tue immanquablement.” L’image sert à Hán Fēi d’analogie politique : le souverain a ses “écailles inversées” : il peut écouter ses conseillers avec bienveillance, sauf si l’on touche à certains sujets sensibles (ses erreurs passées, ses faiblesses, ses secrets), auquel cas il détruit celui qui a osé les évoquer. Mais Gāo Hēng retient le présupposé zoologique : “À l’époque de Hánfēi, on ne montait certainement plus de dragons, mais ses propos ont nécessairement un fondement.”
En résumé, pour Gāo Hēng, si des lettrés des Ve-IIIe siècles av. J.-C. parlent de dragons domestiqués comme d’un fait passé mais attesté, c’est que le Zhōuyì, antérieur de plusieurs siècles, décrit les comportements observables d’un animal réel.
Un courant philologique, plusieurs héritages
Wén Yīduō 聞一多 (1899–1946), figure majeure de la critique mythologique chinoise, propose une tout autre hypothèse. Il soutient que le dragon est un totem composite (圖騰 túténg) : une créature “qui n’existe que dans les totems et non dans le monde biologique”. Le serpent forme le tronc de l’image ; y ont été successivement greffés la tête du cheval, les bois du cerf, les griffes du chien, les écailles et les moustaches du poisson. Sa thèse est donc que le dragon n’a jamais eu de référent unique dans la nature. Mais un totem doit normalement désigner un objet naturel réel, ce qui rend problématique un “totem composite” sans existence biologique.
Du côté de la sinologie occidentale, Edward Shaughnessy a proposé dans les années 1980 l’identification la plus structurée à ce jour. Il soutient que les “six dragons” de Qián décrivent le mouvement saisonnier de la “constellation du Dragon Azur” (蒼龍 Cāng lóng) dans le ciel nocturne : invisible sous l’horizon en hiver (潛龍 qián lóng), apparaissant à l’est au printemps (見龍在田), culminant au zénith méridional en été (飛龍在天), déclinant à l’automne (亢龍有悔). Leopold de Saussure avait déjà noté en 1911 que “ce processus de l’apparition printanière du dragon est manifeste dans les premières pages du Yìjīng.” David Pankenier a poursuivi cette analyse dans Astrology and Cosmology in Early China (Cambridge, 2013). Pour Shaughnessy, le dragon du Zhōuyì est un “symbolisme concret”, mais astronomique, non zoologique. La lecture est donc matérialiste sans être animalière.
Richard Rutt, dans The Book of Changes (Zhouyi) : A Bronze Age Document (Curzon, 1996), traite le Zhōuyì comme un document reflétant la culture matérielle de l’âge du bronze et fait largement usage des travaux de Gāo Hēng. Toutefois, il qualifie les dragons des bronzes Shāng de “dragons mythiques”, ce qui le situe entre le littéralisme de Gāo Hēng et le symbolisme de Wáng Bì.
Le dragon est-il un alligator ?
Si le dragon était un animal réel, lequel ? Gāo Hēng ne se prononce pas. D’autres chercheurs ont avancé des candidats.
L’hypothèse la plus discutée identifie le dragon à l’alligator de Chine (Alligator sinensis), seul crocodilien endémique du pays. L’animal présente des traits compatibles avec certaines descriptions : il est aquatique, hiberne sous terre en hiver (ce qui correspond au “dragon caché”), émet des vocalisations puissantes évoquant le tonnerre, et son corps est couvert d’écailles. Sa zone de répartition historique couvrait autrefois une partie de la Chine centrale, bien au-delà de son refuge actuel dans l’Ānhuī. Albert-Auguste Fauvel, dès 1879, notait la parenté entre les crocodiliens chinois et les légendes de dragons. Plusieurs arguments fragilisent cependant cette identification. L’alligator de Chine est petit (1,5 à 2,1 m) et ne vole pas, deux traits en contradiction flagrante avec l’imagerie du dragon. Mais surtout, le chinois classique dispose déjà de termes distincts pour les crocodiliens : 鼉 tuó désigne spécifiquement l’alligator, et 蛟 jiāo (“dragon des eaux”) renvoie probablement au crocodile marin. Si 龍 lóng “dragon” signifiait “alligator”, cette coexistence lexicale serait difficilement explicable.
Le python birman (Python molurus bivittatus), historiquement présent en Chine méridionale et centrale, constitue un autre candidat. Sa grande taille (plus de cinq mètres), son corps serpentiforme et ses mâchoires puissantes rappellent les descriptions du dragon. Wén Yīduō identifie d’ailleurs le serpent comme le “tronc” du totem dragon. Mais le python ne vole pas davantage, ne possède pas de cornes, et les formes les plus anciennes du caractère 龍 lóng dans les inscriptions oraculaires montrent parfois des pattes et des bois, traits absents chez les serpents.
D’autres hypothèses ont été avancées (varan d’eau, inspiration par des fossiles de dinosaures), mais aucune n’a reçu d’adhésion large dans la communauté académique. Le paléontologue Dǒng Zhìmíng 董枝明 rejette catégoriquement le lien avec les dinosaures.
L’hypothèse la plus prudente, et peut-être la plus solide, est celle du totem composite : le dragon serait une construction culturelle assemblant des traits de plusieurs espèces réelles (serpent, cervidé, rapace, poisson, crocodilien), sans qu’aucune ne soit le “vrai” dragon. Mais cette hypothèse, par définition, invalide la lecture de Gāo Hēng : si le dragon est un composite, il n’est pas “un animal réel observable.”
Les six occurrences du dragon dans le texte canonique
Le caractère 龍 lóng “dragon” apparaît exactement six fois dans le Zhōuyì canonique, toutes concentrées dans les hexagrammes 1 et 2 : H1‑1 : “Dragon caché” ; H1‑2 : “Dragon visible dans le champ” ; H1‑5 : “Dragon volant dans le ciel” ; H1‑6 : “Dragon poussé à l’extrême” ; H1‑T : “Voir un groupe de dragons sans tête” ; H2‑6 : “Dragons combattant dans la campagne”.
Les textes des traits 3 et 4 du premier hexagramme “l’homme noble est vigilant tout le jour” et “peut-être bondissant dans l’abîme” ne contiennent pas le caractère 龍 lóng “dragon”. Les commentaires traditionnels ultérieurs projettent rétrospectivement le dragon sur ces deux traits pour construire une progression continue en six étapes, mais le texte lui-même ne le fait pas. Cela pourrait suggérer que les formules initiales du Zhōuyì n’ont pas été rédigées d’un seul tenant.
Les apports de l’archéologie
L’archéologie a profondément renouvelé la question de l’ancienneté et de la nature du dragon chinois, mais ses apports sont ambivalents pour la thèse de Gāo Hēng.
On a trouvé sur le site de Xī Shuǐ Pō 西水坡 (4500 av. J.-C) une mosaïque de coquillages figurant un dragon de 1,78 m de long, tête levée et corps arqué, disposée à gauche (est) du défunt. À droite (ouest), un tigre de coquillages. Sous le corps, une représentation de la Grande Ourse. Cette configuration préfigure, avec quatre millénaires d’avance, le système cosmologique des Quatre Esprits et une carte céleste archaïque : Dragon Azur à l’est, Tigre Blanc à l’ouest. Ce témoignage ne plaide pas en faveur de la thèse d’un animal réel : le dragon apparaît déjà intégré dans un dispositif cosmologique, non à un habitat naturel.
Le site de Chá Hǎi 查海 (6200–5400 av. J.-C.), a révélé un agencement de pierres formant un dragon de près de vingt mètres de long.
Les jades de la culture Hóngshān 紅山 (4700–2900 av. J.-C.) comprennent les célèbres “cochons-dragons”, formes enroulées à tête porcine, et les “dragons en C” à museau allongé et cornes évoquant des bois de cervidé. Ces objets posent un problème pour toute identification zoologique simple : les “cochons-dragons” ressemblent tantôt à un porc, tantôt à un ours, tantôt à un embryon. Ils sont déjà composites.
Sur les bronzes rituels Shāng 商 (1600–1046 av. J.-C.), les motifs de “dragons à une patte” se déploient en profil stylisé, fantastique et non naturaliste : corps serpentiforme en S, mâchoires proéminentes, cornes en forme de bouteille dérivées de bois de cerf. Le dragon des bronzes n’est pas nopn plus le portrait d’un animal observé : c’est un être composite au service du rituel.
Dans les inscriptions oraculaires (甲骨文 jiǎgǔwén) de la fin des Shāng, le caractère 龍 lóng “dragon” existe et montre une créature à grande gueule, corps en S, écailles et parfois des pattes. Le dragon est alors déjà associé aux rituels divinatoires et aux esprits, non à la faune ordinaire.
En résumé, l’ensemble de ces données archéologiques montrent des représentations du dragon à la fois très anciennes (six à huit millénaires) et déjà symboliques ou cosmologiques. Elles ne montrent pas un animal en train d’être observé, mais un être soit vénéré soit cartographié dans le ciel.
En résumé
La force de la thèse de Gāo Hēng constitue ici sa faiblesse : elle prend les textes au mot. Le passage du Zuǒzhuàn prouve de manière convaincante qu’au Ve-IVe siècle av. J.-C., des lettrés cultivés considéraient le dragon comme un animal autrefois réel et domesticable, mais cela ne démontre pas que les rédacteurs du Zhōuyì partageaient cette même croyance.
D’autre part, citer les formules du Zhōuyì comme preuve que les dragons étaient quotidiennement observés constitue un raisonnement circulaire et manque donc de solidité.
La thèse astronomique de Shaughnessy offre un cadre concurrent qui rend compte des mêmes données textuelles (mouvement du dragon de l’invisibilité hivernale à l’apogée estivale puis au déclin automnal) sans recourir à un animal biologique. Cette correspondance entre le cycle saisonnier de la constellation du Dragon Azur et la séquence des traits de Qián est archéologiquement beaucoup plus plausible.
Aucune des espèces avancées par d’autres chercheurs (alligator, python, varan) ne correspond à l’ensemble des descriptions textuelles. L’existence de termes distincts (鼉 tuó, 蛟 jiāo) pour les crocodiliens affaiblit l’hypothèse de l’alligator.
Les plus anciennes représentations du dragon sont déjà symboliques ou cosmologiques, non naturalistes. Elles ne montrent pas un animal observé mais un être rituel ou céleste.
Même si la radicalité de la lecture de Gāo Hēng n’est pas convaincante, il faut conserver l’idée du Zhōuyì comme un texte ancré dans le monde matériel, non comme un traité de philosophie abstraite. Les formules de Qián décrivent des lieux physiques (eau, champ, ciel, campagne), non des concepts. Les verbes du texte (潛 qián “se tapir”, 見 xiàn “apparaître”, 飛 fēi “voler”, 戰 zhàn “combattre”) restent des verbes d’action concrète. C’est cet ancrage dans le concret qui doit être retenu.