Le temps dans le Yì Jīng

Résonances au “cœur” de la trame du temps
Le Yì Jīng ne contient pas une théorie du temps : il est une pensée du temps. Le caractère 時 shí “temps, saison” apparaît cinquante-huit fois dans les Dix Ailes, faisant de la temporalité le concept philosophique le plus fréquent du livre.
Le lecteur formé aux philosophies européennes du temps y vivra une expérience inhabituelle : le Yì Jīng ne pense pas le temps comme un contenant dans lequel les choses arriveraient, ni comme une succession d’instants à mesurer, ni même comme une direction du passé au futur. Il le pense comme le mode propre selon lequel les choses se répondent.
Le concept qui soutient cette pensée est celui de 感應 gǎnyìng, où 感 gǎn nomme la stimulation, l’affection, l’ébranlement, et 應 yìng la réponse, la réplique, la consonance.
“Deux cordes accordées au même ton placées dans deux pièces différentes : activer l’une fait vibrer l’autre.”
C’est l’image canonique qui revient dans le Zhuangzi, le Lüshi chunqiu, le Huainanzi, le Chunqiu fanlu, le Yueji, et qui sert de schème conceptuel à l’ensemble de la cosmologie corrélative des Han.
Elle est inscrite, dès les Dix Ailes, au cœur même du Yi Jing : le commentaire 文言 Wenyan de l’hexagramme 1 énonce :
“les sons de même hauteur se répondent, les souffles de même nature se cherchent.”
Le Commentaire du Jugement (Tuanzhuan) de l’hexagramme 31 咸 Xián explique son propre titre par 感 gǎn et déploie le composé 感應 gǎnyìng comme principe relationnel fondamental.
Cet article un peu dense suit ce fil conducteur. Il propose de lire l’ensemble des questions temporelles que pose le Yi Jing (la qualité du moment, l’articulation des phases, la durée, le germe imperceptible, le rythme des saisons, la jonction divinatoire) comme autant de modalités d’un même paradigme : le temps comme trame de correspondances et de réponses.
Le concept de 時 shí “temps, saison”, traditionnellement présenté comme la clé d’entrée, est l’effet sensible de cette trame : un moment, c’est ce qui se met à résonner ensemble. Trois conséquences en découlent.
La première est philologique : la double inscription canonique du gǎnyìng dans les Dix Ailes mérite d’être prise au sérieux.
La deuxième est cosmologique : le paradigme acoustique-musical n’est pas une métaphore plaquée par les Han sur le texte du Yi Jing, il en explicite la grammaire interne.
La troisième est comparative : c’est sur ce terrain que le Yi Jing rencontre, sans les recouvrir, les questions que les physiques contemporaines du temps (Carlo Rovelli en particulier) posent à leur propre tradition.
Le vocabulaire du temps
Le Yi Jing n’exprime pas le temps à travers un seul concept mais à travers un réseau lexical dense, organisé en paires complémentaires. La présentation classique commence habituellement par 時 shí “temps, saison”. Nous avons choisi de commencer par les termes qui disent la réponse et l’appel, parce que c’est là que la grammaire temporelle du livre prend appui.
1. Le couple fondateur 感 gǎn et 應 yìng
感 gǎn signifie d’abord “être touché, ébranlé, mis en mouvement par”. Le caractère, dans sa forme ancienne, est composé du phonétique 咸 xián “tout ensemble, totalement” (nom de l’hexagramme 31 “Influencer” et du sémantique 心 xīn “cœur”. La sensibilité (cœur) est le lieu de l’éveil à une totalité qui appelle.
應 yìng est son complémentaire : “la réponse, la réplique, l’écho” dans lequel on retrouve la clé du cœur. Dans le vocabulaire technique du Yì Jīng, ce terme désigne les rapports de correspondance entre les traits d’un hexagramme : traits 1 et 4, 2 et 5, 3 et 6, sont dits 應 yìng lorsqu’ils sont de polarité opposée (un yin pour un yang), leurs positions étant elles-mêmes nativement complémentaires (positions impaires-yang et paires-yin). Le jeu de ces correspondances internes forme l’image opératoire de toutes les autres.
Le composé 感應 gǎnyìng est employé deux fois dans le Tuanzhuan, à une position particulièrement signifiante : au tout début de la seconde partie du Yì Jīng :
-
à H31 (“Influencer”) “les deux souffles s’émeuvent et se répondent mutuellement, s’offrant l’un à l’autre.”
-
à H32 (“Durée, constance”) “Tonnerre et vent se répondent mutuellement. S’adapter et se mouvoir : dur et souple trouvent tous deux leur correspondance.”).
Les deux chapitres se terminent respectivement par :
-
“En observant ce qui les émeut, les tendances du Ciel, de la Terre et des dix mille êtres deviennent visibles.”
-
“En observant ce qui dure, la réalité profonde du Ciel, de la Terre et des dix mille êtres peut alors être perçue !”.
La pensée du temps émerge de là : un instant, c’est un état du gǎnyìng, de la résonance du monde.
2. La paire directionnelle 往 wǎng et 來 lái
C’est le couple temporel le plus fréquent dans le texte canonique lui-même. 往 wǎng signifie “aller, s’éloigner”, 來 lái “venir, s’approcher”. Le temps y est exprimé par un mouvement spatial : ce qui s’en va est le passé, ce qui vient est le futur.
L’hexagramme 11 “Prospérité” contient la formule “le petit s’en va, le grand vient”, qu’inverse exactement l’hexagramme 12 “Adversité”. Le temps n’est pas ici une ligne abstraite : il est la circulation d’éléments qui s’éloignent et reviennent. Sa logique est déjà celle du gǎnyìng : ce qui vient répond à ce qui s’en va.
3. Le cycle 終 zhōng et 始 shǐ
終 zhōng “achever” et 始 shǐ “commencer” apparaissent fréquemment, et l’ordre dans lequel ils se combinent est significatif. Le Wenyan de l’hexagramme 1 parle d’ “Eclairer grandement l’achèvement et le commencement”.
Commencer par énoncer la fin n’est pas la description de la fin d’une chose suivie du début d’une autre : c’est le fait qu’une fin contient déjà son commencement, et que tout commencement répond à une fin. Le mouvement circulaire du jour à la nuit, des saisons les unes aux autres, ne se conçoit que par cette double inscription.
4. La durée et la constance : 久 jiǔ et 恆 héng
久 jiǔ “durer, longtemps” apparaît dans une formule-clef du Grand Commentaire :
“La durée n’est pas la simple persistance, elle est le fruit de la capacité à se transformer”.
L’hexagramme 32 恆 Héng “Constance” fait de la durée un thème central : 恆 héng ne désigne pas une immobilité mais la constance dans le changement. C’est une des propositions les plus contre-intuitives du Yì Jīng pour un lecteur occidental : durer parce qu’on change et non malgré le changement.
Le Tuanzhuan de l’hexagramme déploie cette pensée : la constance du soleil et de la lune est de ne jamais cesser de tourner, celle des saisons de ne jamais cesser de muer. Le gǎnyìng du temps consiste précisément à demeurer en répondant.
5. Les deux régimes du changement : 變 biàn et 化 huà
Le Yi Jing distingue deux modes de la transformation, dont la précision conceptuelle est traitée plus loin dans une section spécifique, mais qu’il faut mentionner comme éléments de de vocabulaire. 變 biàn dit la mutation discrète, le passage d’un état à un autre, la rupture localisable. 化 huà dit la transformation continue, la maturation, le devenir-autre par imperceptible déplacement. Le composé 變化 biànhuà apparaît douze fois dans le Xicí. Les deux termes ne sont donc pas synonymes : ils désignent deux régimes complémentaires que la tradition exégétique a longuement débattus.
6. Le germe et l’à‑propos : 幾 jī et 時中 shízhōng
幾 jī “être sur le point de, prémices” fonctionne comme un terme temporel très spécifique : c’est le micro-moment où le changement est déjà amorcé mais pas encore perceptible. Il s’oppose implicitement à 顯 xiǎn “manifeste”. Le sage est précisément celui qui sait “connaître les germes”. Cette compétence est à la base du concept éthique avec lequel nous conclurons cet article : 時中 shízhōng “l’à‑propos, l’agir juste au moment juste”.
7. Les termes concrets du calendrier
Le texte canonique contient aussi des termes très concrets : 日 rì “jour, soleil”, 月 yuè “lune, mois”, 歲 suì “année, an”, 朝 zhāo “matin”, 夕 xī “soir”, 先 xiān “avant”, 後 hòu “après”.
La ligne 3 de l’hexagramme 1 dit “L’homme noble tout au long du jour est actif et infatigable.”, tandis que le Jugement de l’hexagramme 24 compte “sept jours”, et que celui de l’hexagramme 18 invoque les troncs célestes “trois jours avant le jour jiǎ, trois jours après le jour jiǎ”.
La temporalité du Yì Jīng s’enracine donc également dans une expérience rituelle et calendaire concrète, qui se pense ensuite jusque dans ses correspondances cosmiques.
8. La génération perpétuelle : 生生 shēngshēng
La formule du Grand commentaire 生生之謂易 shēngshēng zhī wèi yì “ce qu’on appelle le Yi, c’est la génération sans cesse renouvelée” fait du redoublement de 生 shēng “naître, vivre, engendrer” l’expression même de la temporalité du Yi Jing. Le temps n’est pas une durée vide mais un engendrement continu. C’est la dimension productive du gǎnyìng : chaque correspondance, chaque réponse, ouvre à un nouveau commencement.
L’inscription canonique du 感應 gǎnyìng
Trois textes des Dix Ailes installent le paradigme de la correspondance résonante au cœur même du Yi Jing.
Le temps européen
Mais pour mesurer ou ressentir ce que ces inscriptions canoniques font à la pensée du temps, il faut d’abord rappeler ce que le lecteur francophone héritier de la tradition européenne tient pour acquis. Depuis Saint-Augustin, puis Newton, et jusqu’à Kant, le temps occidental est pensé comme un cadre.
- Cadre objectif, selon Newton : le temps qui passe, comme un fleuve coule uniformément, indépendamment de ce qu’il porte.
- Cadre subjectif, dans la lignée d’Augustin et de Kant : la trame interne par laquelle nous percevons le monde. Mais cadre toujours, qui préexiste aux événements et dans lequel ils s’inscrivent.
Les choses arrivent dans le temps, comme on entre dans une pièce. Cette conception fonde aussi bien la datation historique que la mesure scientifique, aussi bien le récit linéaire que la projection vers un avenir. Elle est si profondément installée dans notre langage qu’on a peine à s’en extraire pour penser autrement.
Bergson et Husserl ont contesté de l’intérieur la conception du temps comme cadre objectif. Le rapprochement avec le gǎnyìng est tentant, mais la durée bergsonienne et la temporalité husserlienne décrivent comment un sujet vit le temps, non comment les choses se répondent entre elles. Le gǎnyìng n’a pas ce centre subjectif : il déploie une trame qui inclut le calendrier, la musique, le geste rituel et l’événement cosmique, sans mobiliser l’intériorité.
Renoncer au cadre temporel
Le 感應 gǎnyìng ne repose pas sur un cadre temporel pré-donné : il y a des choses qui se cherchent, qui s’éveillent, qui se répondent, et c’est cette trame des réponses qui produit ce que nous appellerions du temps. Un moment n’est pas une tranche dans une durée linéaire : c’est un état particulier du gǎnyìng du monde, un certain agencement de ce qui se répond actuellement. Le temps n’est pas un contenant, il est un effet de correspondance.
L’inversion a des conséquences immédiates pour la lecture du Yi Jing : les soixante-quatre hexagrammes ne sont pas des moments à classer dans le temps, ce sont des configurations de réponses dont la lecture “est ” l’expérience d’un temps.
La consultation divinatoire ne situe pas le consultant à un point sur une ligne : elle transcrit un état du gǎnyìng dont le consultant est l’une des cordes en résonance.
Et ce que la tradition appelle 知幾 zhī jī, “connaître le germe”, n’est pas un don de prévision mais une capacité à sentir, dans la situation présente, ce qui s’amorce déjà comme réponse.
Le décalage n’est ni mineur ni purement spéculatif. Il est ce qui permet à la pensée chinoise classique d’articuler en un même langage ce que la pensée européenne distribue en disciplines séparées : la divination, la cosmologie, l’éthique, la musique et même le calendrier. Ces ordres ne sont pas artificiellement reliés par analogie : ils sont des modalités d’une même grammaire.
C’est cette grammaire que les trois textes suivants inscrivent dans le Yì Jīng. Les lire ensemble permet de mesurer combien ce paradigme n’est pas un ajout interprétatif tardif mais un trait constitutif des commentaires les plus anciens du livre. Cela permet aussi de saisir, pour chacun d’eux, en quoi se joue la différence avec nos catégories acquises.
Le modèle acoustique
La Septième Aile (文言 Wenyan) énonce pour la cinquième ligne de H1 (“Dragon volant dans le ciel”) :
“Les sons de même hauteur se répondent, les souffles de même nature se cherchent. L’eau coule vers l’humide, le feu va vers le sec, les nuages suivent le dragon, le vent suit le tigre. Quand le sage se lève, tous les êtres le contemplent.”
La séquence est rigoureuse : du modèle acoustique (sons accordés) au modèle cosmologique (eau, feu, nuages, vent) au modèle politique ou spirituel (le sage et la communauté). “Les sons de même hauteur se répondent” est la formule mère de toute la cosmologie corrélative Han. Elle érige l’acoustique comme principe : c’est par la hauteur partagée que les êtres se trouvent.
Pour la pensée du temps, l’implication est immédiate. Un moment n’est pas une tranche dans une durée linéaire mais l’état d’une trame de correspondances actuellement actives. Ce qui fait l’unité d’un instant, c’est l’ensemble des choses qui s’y répondent.
La réponse du cœur
Le commentaire sur le Jugement (彖傳 Tuan Zhuan) de l’hexagramme 31 “Influencer” est le deuxième point d’ancrage canonique :
“Influencer, c’est émouvoir (感 gǎn). Le souple monte tandis que le ferme descend. Les deux souffles s’émeuvent et se répondent mutuellement, s’offrant l’un à l’autre.”
Trois informations se conjuguent avec force dans ce passage.
- D’abord, l’étymologie : 咸 xián “Influencer” est le composant phonétique qui devient, avec l’adjonction du radical 心 xīn “cœur”, le caractère gǎn. La sensibilité (cœur) s’éveille à ce qui est tout ensemble (autre sens de 咸 xián déduit de ses composants graphiques : “acclamation collective” la bouche 口 sous la hallebarde 戌 évoque le cri unanime d’une assemblée répondant à un signal martial).
- Ensuite, l’occurrence de l’expression感應 gǎnyìng, “résonance” l’une des deux seules des Dix Ailes.
- Enfin, la pertinence structurelle : 咸 xián ouvre la seconde moitié de la séquence des soixante-quatre hexagrammes (hexagrammes 31 et 32 ouvrent traditionnellement la partie consacrée au domaine humain, après les hexagrammes 1 et 2 qui ouvrent la section cosmique). Le Yì Jīng positionne, à cette articulation centrale, l’opération même par laquelle le cœur s’accorde à ce qui appelle.
Pour la pensée du temps, la transformation qui anime tout le livre se laisse alors penser sur ce modèle. Passer d’un hexagramme à un autre, ce n’est pas un événement traversant une durée mais une réponse entre deux souffles ; et sentir un temps revient à saisir ce qui s’y accorde au présent.
La résonance comme métaphysique du sentir
Le “Mémoire sur la musique” (樂記 Yueji) date du début des Han mais reprend des matériaux pré-impériaux. Il n’appartient pas aux Dix Ailes mais propose la théorie philosophique de la résonance musicale la plus complète. Il débute par :
“Tout son tire son origine du cœur de l’homme. Le mouvement du cœur, ce sont les choses qui le suscitent. Étant ébranlé par les choses (gǎn), il se meut, et c’est pourquoi il se manifeste comme son.”
Le verbe-pivot est ici 感 gǎn. La séquence [ chose → gǎn → mouvement → son ] installe la correspondance acoustique comme structure ontologique : ce qui se passe entre un sujet sensible et le monde a la même grammaire que ce qui se passe entre deux cordes accordées. Le Yueji prolonge plus loin :
樂者,天地之和也
yuè zhě, tiāndì zhī hé yě
“la musique est l’harmonie du Ciel et de la Terre”.
La musique est le médium privilégié de l’unité cosmique parce qu’elle est l’art du gǎn.
Pour la pensée du temps, cet enjeu est le plus dense des trois. La temporalité éprouvée s’en trouve structurée comme le déploiement d’un son : la musique n’est pas une métaphore mais la forme sensible du temps cosmique. C’est de là que viendra, dans la cosmologie Han, ce que nous considérerons dans la prochaine section : la possibilité de penser ensemble accordage des tubes sonores et définition du calendrier.
Ces trois textes tracent ensemble le triangle dans lequel s’inscrit la pensée du temps du Yì Jīng : une acoustique fondamentale, une opération de l’éveil sensible, une cosmologie de la correspondance. Tout le reste se déploie à l’intérieur.
Les hexagrammes du temps : configurations, périodes, dynamiques
La tradition interprétative a identifié des hexagrammes qui “parlent” du temps de façon explicite. Nous allons en examiner trois formes : les hexagrammes que le Tuanzhuan signale par une exclamation solennelle, le système calendaire des douze hexagrammes souverains, et la mise en correspondance des trigrammes avec le cycle saisonnier dans la huitième Aile.
Dans le Tuanzhuan
Cinq hexagrammes reçoivent dans le Tuanzhuan la formule
“Qu’il est grand le sens du temps de X !”
Parmi eux l’hexagramme 16 豫 Yù “Enthousiasme” est rattaché aux quatre saisons :
“Ciel et Terre se meuvent docilement, c’est pourquoi soleil et lune ne s’écartent pas et les quatre saisons ne dérèglent pas”.
L’hexagramme 44 姤 Gòu “Rencontrer” représente le solstice d’été, où un yin paraît sous cinq yang, tandis que son complémentaire l’hexagramme 24 復 Fù “Revenir” représente le solstice d’hiver, instant où le yang renaît sous la terre :
“Au septième jour vient le retour : c’est le mouvement du Ciel.” et se termine par “Revenir : n’est-ce pas là contempler le cœur du Ciel et de la Terre ?”.
Ces hexagrammes ne “représentent” pas une saison comme un tableau représenterait un paysage : ils en sont la configuration énergétique, le portrait dynamique.
Les douze hexagrammes souverains : le calendrier des hexagrammes
Le système des Douze hexagrammes souverains (souvent traduits en français par “calendériques”), développé par Meng Xi et son disciple indirect Jing Fang, constitue la cartographie la plus systématique des correspondances entre hexagrammes et cycle annuel. Les douze hexagrammes choisis présentent une caractéristique formelle remarquable : les yang y croissent puis décroissent en couches régulières :
À partir de H24 ䷗ (solstice d’hiver), les yang montent : H19 ䷒, H11 ䷊, H34 ䷡, H43 ䷪, pour culminer en H1 ䷀ (début du quatrième mois). Puis les yin commencent : H44 ䷫ (solstice d’été), H33 ䷠, H12 ䷋, H20 ䷓, H23 ䷖, jusqu’à H2 ䷁ (dixième mois).
Les 72 traits de ces douze hexagrammes (12 × 6) correspondent aux 72 périodes de 5 jours de l’année (5x72=360). Jing Fang développa ce système en intégrant les Troncs célestes et Branches terrestres, les Cinq Phases, et les vingt-quatre termes solaires, créant un dispositif corrélant hexagrammes, saisons, heures et phénomènes météorologiques. Au-delà des douze hexagrammes souverains, les 52 hexagrammes restants étaient distribués sur l’année en groupes de cinq rangs (souverain, duc, ministre, fonctionnaire, marquis) pour créer une cartographie temporelle complète. Le résultat est une astrologie du Changement qui fait de la divination un calcul.
L’usage rituel et politique de ce système était considérable sous les Han Occidentaux. La prédiction des anomalies climatiques et politiques s’appuyait sur la concordance ou la discordance entre l’hexagramme “du moment” et les phénomènes observés. Tout dérèglement (gel hors saison, comète, séisme) appelait une lecture qui reliait l’événement à la configuration souveraine correspondante.
Tubes sonores, hexagrammes et calendrier : l’architecture musicale du temps
Le système des hexagrammes souverains se double, dans la même tradition Han, d’un système musical isomorphe qui dévoile la grammaire acoustique de toute la cartographie temporelle. Les douze tubes sonores 律呂 lǜlǚ, six yang et six yin, reçoivent chacun un mois lunaire dont ils règlent la note de base. Le tube fondamental 黃鐘 huángzhōng “Cloche Jaune” correspond au onzième mois, celui du solstice d’hiver : il sonne en même temps que H24 復 Fù “Revenir”, ce moment où un yang renaît sous la terre. Symétriquement, le tube 蕤賓 ruíbīn sonne au solstice d’été avec H44 姤 Gòu “Rencontrer”. Chaque mois reçoit ainsi un tube, un hexagramme souverain et une branche terrestre, considérés comme des lectures équivalentes d’un même état du qì cosmique.
Jing Fang prolongea le système jusqu’à soixante tubes pour recouvrir exactement les soixante combinaisons du cycle sexagésimal calendaire. La procédure musicale qui les engendre ne se referme jamais parfaitement après douze itérations : Un écart subsiste entre le dernier tube et le retour au son initial : c’est un phénomène acoustique universel, que les théoriciens chinois et grecs ont rencontré indépendamment et que chacun a résolu à sa manière. La théorie européenne le désigne aujourd’hui sous le nom de “comma pythagoricien”. La pensée chinoise n’a pas nommé ce problème mais elle l’a pratiquement résolu par cette extension à soixante. C’est la même solution architecturale qui prend en charge l’écart entre cycles lunaire et solaire au moyen du mois intercalaire.
Cette architecture s’incarne dans un rituel attribué à Jing Fang, dit “guet du souffle saisonnier” (候氣 hòuqì) :
Dans une chambre close, les douze tubes lülü sont disposés selon les directions, remplis de cendres très fines. Lorsqu’arrive le souffle propre à un mois, le tube accordé à ce mois résonne et expulse sa cendre. La cendre qui s’envole est la trace sensible du gǎnyìng : le tube humain et le qì cosmique sont accordés au même la. Si la cendre ne sort pas au moment juste, c’est que la cité a perdu l’accord et que le souverain doit amender sa conduite.
Le calendrier, la musique et la conduite humaine deviennent ainsi trois faces d’une même justesse.
Les trigrammes et le cycle saisonnier selon la huitième Aile
Le passage le plus explicitement temporel de la 8ème Aile décrit le parcours divin à travers les huit trigrammes dans l’arrangement du Ciel Postérieur (後天 hòutiān) :
“La puissance suprême émerge de Zhen (Tonnerre/Est/Printemps). Elle se régule avec Xun (Vent/Sud-Est). Elle se révèle dans Li (Feu/Sud/Été). Elle s’accomplit dans Kun (Terre/Sud-Ouest). Elle s’exprime dans Dui (Lac/Ouest/Automne). Elle soutient son effort dans Qian (Ciel/Nord-Ouest). Elle se donne de la peine dans Kan (Eau/Nord/Hiver). Elle conclut dans Gen (Montagne/Nord-Est).”
Chaque trigramme fonctionne ici simultanément comme phénomène atmosphérique, moment saisonnier, et position spatiale : une triple détermination qui abolit la séparation entre temps, espace et nature que la pensée occidentale tient généralement pour acquise. Le temps qu’il fait, le temps qu’il est, et le lieu où l’on est, sont trois aspects d’une même configuration.
64 hexagrammes, 384 traits : configurations, événements ou dynamiques ?
La formule “64 hexagrammes = 64 moments” est devenue un lieu commun de la vulgarisation du Yì Jīng. Elle est séduisante, et partiellement exacte. Mais elle mérite d’être examinée : elle projette une notion moderne (le “moment” comme tranche de temps) sur des textes qui ne pensaient généralement pas ainsi.
Le problème posé par le texte lui-même
Un fait textuel doit être posé d’emblée : le Zhōuyì originel (la couche la plus ancienne du texte, antérieure aux commentaires) ne dit jamais explicitement que ses hexagrammes sont des “moments”. Les noms d’hexagrammes désignent des situations, des actions, des objets, des qualités : “Conflit”, “Armée”, “Marche”, “Humilité “, “Petit apprivoisement”, “Puits”. La caractérisation des hexagrammes comme “temps” est une lecture apportée par les exclamations du Tuanzhuan (“Qu’il est grand le sens du temps de X !”) à propos de quelques hexagrammes. Elle a conduit à une généralisation abusive de la notion de “moment”, mais cette lecture de “64 moments” ne va pas de soi.
Trois lectures, trois pensées du temps
L’hexagramme comme champ de forces
Chez Wang Bi, le 時shí “temps” d’un hexagramme n’est pas une période bornée sur un calendrier : c’est une configuration de forces qui appelle une réponse. Le temps n’est pas une coordonnée mais une qualité, une “couleur” de situation. La situation de H6 “Conflit” n’arrive pas à un certain moment du calendrier : elle existe chaque fois que se trouve réunie la configuration interne qu’elle dessine. Cette lecture pense l’hexagramme comme un champ relationnel. En traitant chaque hexagramme comme un champ d’action temporel, Wang Bi fait du Yi Jing un répertoire de 64 types de moments, pas une chronologique de 64 instants, mais 64 qualités possibles du temps vécu. L’hexagramme n’est pas ce qui arrive mais comment cela se fait.
L’hexagramme comme période calendaire
Cependant l’école des Images et Nombres 象數 xiàngshù, dont Jing Fang est l’un des héritiers, adopte une position opposée. Chaque hexagramme couvre un segment temporel mesurable : un mois, une période de 5 jours, un moment de la journée. Le temps est délimité, découpé, assigné. Les douze hexagrammes souverains correspondent à douze mois ; les 52 hexagrammes restants se distribuent sur l’année en unités calculables. L’accent est mis non sur la qualité du moment mais sur sa position dans un cycle mesurable. Cette approche est beaucoup plus proche de la chronologie quantitative occidentale que ne le laisse penser l’image habituelle de la pensée chinoise. Le temps est une grille, l’hexagramme une cellule de cette grille.
L’hexagramme comme vecteur de transformation
Dans le Grand Commentaire les hexagrammes sont moins des moments ou des périodes que des vecteurs de transformation, des indications des indications de direction, de tendance, de la dynamique selon laquelle un état se mute en un autre. C’est cette lecture qui fonde la pratique divinatoire dans sa dimension la plus profonde : l’hexagramme obtenu ne décrit pas un état statique mais pointe vers un devenir, d’autant plus nettement quand des traits mutants transforment l’hexagramme primaire en hexagramme dérivé. A cela s’ajoute une nouvelle dimension, une matrice dynamique : selon la cosmogonie du [ Faîte Suprême → Deux Modalités (yin-yang) → Quatre Images → Huit Trigrammes ], les hexagrammes sont également les étapes d’un déploiement incessant.
Les traits sont-ils des événements ?
L’hypothèse annexe “Si l’hexagramme est le moment, les traits sont les événements” est tout aussi séduisante …et tout aussi insuffisante. Le Grand Commentaire dit explicitement :
“Les traits, c’est ce qui parle du changement”.
Les traits sont des charnières temporelles : ils articulent des transformations plutôt qu’ils narrent des événements. La nuance est importante : un événement est ponctuel et extérieur (il arrive à quelqu’un) ; une transformation est processuelle et relationnelle (elle se produit entre des forces).
Pour Wang Bi, la position du trait n’est pas “un moment dans le moment” : c’est une posture au sein d’un champ de forces. Au deuxième trait de l’hexagramme 1, “le dragon apparaît dans le champ” n’est pas un instant précis ou un événement qui se produit après le dragon caché du premier trait. C’est une autre manière d’habiter la même situation créative. Ce qui détermine la fortune ou l’infortune d’un trait, c’est l’adéquation entre la position occupée et la réponse adoptée, pas une séquence chronologique.
C’est Cheng Yi qui se rapproche le plus de la formulation “les traits sont des temps de l’hexagramme”. Les six traits deviennent des stades de développement d’une situation. Le trait 1 est l’amorce, les traits 2–3 le développement intérieur, le passage du trait 3 au trait 4 constitue un seuil critique, les traits 4–5 le déploiement extérieur, le trait 6 la culmination-excès. Mais même dans ce cas, ce ne sont pas des événements mais des degrés d’engagement dans la situation.
Cette double lecture cohabite dans la tradition.
Un trait mutant (變爻 biàn yáo) n’est pas un événement dans le moment-hexagramme : c’est le point de basculement où le moment lui-même se transforme en un autre moment (l’hexagramme dérivé). Le trait mutant appartient simultanément aux deux configurations temporelles : celle qu’il quitte et celle qu’il inaugure. Aucune logique événementielle classique ne rend compte de cette double appartenance.
Simultanéité ou succession ? Une indétermination structurelle
Alors, en définitive, les six traits sont-ils simultanés ou successifs ? La tradition ne tranche pas. Si on lit l’hexagramme comme un instantané, une photographie de la configuration des forces à un moment donné, les six traits sont simultanés : ils décrivent ensemble la situation. Si on lit l’hexagramme comme un processus, ils sont successifs : ils décrivent l’évolution d’une situation à travers six phases.
Le Yi Jing fonctionne des deux manières selon le contexte d’utilisation, et c’est vraisemblablement cette indétermination structurelle qui fait sa puissance : il peut modéliser aussi bien un état qu’un processus selon ce que la situation exige.
La structure même de l’hexagramme (deux trigrammes superposés) introduit une articulation qui n’est ni purement temporelle ni purement spatiale : le trigramme inférieur et le supérieur peuvent se lire comme latent/manifeste, préparation/réalisation, personnel/social. La dimension temporelle (avant/après) n’est qu’une des grilles possibles, et le texte ne la privilégie pas systématiquement.
Le gǎnyìng est précisément ce qui permet cette polyvalence : une correspondance peut être lue comme simultanée (deux choses se répondent maintenant) ou comme successive (l’une appelle, l’autre répond ensuite).
64 dynamiques articulées en 6 phases
Plutôt que “64 moments / 384 événements”, une formulation plus juste serait alors celle de 64 dynamiques, chacune articulée en 6 phases.
Le mot “phase” (du grec phasis, “apparition”) a l’avantage de préserver la double lecture : une phase est à la fois un état dans un cycle (les phases de la lune) et un moment identifiable dans un processus (par exemple la première phase d’un projet). Et chaque phase porte en elle la possibilité de muter, c’est-à-dire de réarticuler l’ensemble de la dynamique.
Cette formulation respecte les trois lectures sans les écraser l’une sur l’autre : la lecture de Wang Bi (l’hexagramme comme configuration qualitative), celle de l’école xiàngshù (l’hexagramme comme période calendaire), et celle du Grand Commentaire (l’hexagramme comme vecteur de transformation). Elle intègre surtout le fait que les traits ne sont ni de purs événements ni de pures positions, mais des moments d’articulation au sein d’un processus dynamique dont l’issue reste ouverte (précisément, par la possibilité de la mutation). Elle est compatible avec le paradigme du gǎnyìng : chaque dynamique est une configuration de correspondances, et chaque phase une posture dans cette configuration.
La question “l’accent doit-il être mis sur la période comme espace délimité ou sur la dynamique du changement ?” est peut-être, en dernière analyse, une fausse alternative produite par nos catégories occidentales. La tradition chinoise n’a jamais eu à la trancher parce qu’elle ne posait pas le temps comme une dimension à part. Cette formulation, proposée comme hypothèse de travail, constitue selon nous la proposition philosophique la plus radicale du Yì Jīng sur la nature du temps.
Lectures interprétatives : comment la tradition a pensé la temporalité
Les Dix Ailes : le temps comme trame du cosmos
Les Dix Ailes inaugurent la réflexion systématique sur le temps dans le Yì Jīng. Le Grand Commentaire énonce le principe fondamental :
“Quand le changement atteint sa limite, il y a mutation, la mutation ouvre le passage, le passage permet la durée”.
La formule articule rythme cyclique (épuisement et renouvellement), capacité de mutation (la nécessité du changement), et continuité (la durée comme résultat). On lit ici la temporalité du gǎnyìng dans sa forme la plus condensée : le temps avance parce que les pôles se répondent.
Nous avons vu que le Tuanzhuan applique la formule “qu’il est grand le sens du temps de X !” à certains hexagrammes (H16, H33, H56, et quelques variantes). Mais ces hexagrammes ne sont pas tous saisonniers : H56 “Voyager” par exemple est lu comme une “qualité de temps” sans lien direct avec le calendrier.
Wang Bi : l’hexagramme comme champ d’action temporel
Rompant avec l’école cosmologique des Han qui corrélait hexagrammes et cycles astronomiques, Wang Bi (226–249) propose de lire chaque hexagramme comme un champ d’action défini par trois coordonnées :
- la disposition générale (時 shí, le “temps qualitatif”)
- la position des traits dans cette disposition (位 wèi)
- la justesse (中 zhōng) ou l’écart par rapport à elle.
Cette lecture déplace l’attention de l’astronomie vers la phénoménologie de l’action : ce qui compte n’est pas à quel moment du calendrier on se trouve, mais quel champ relationnel se présente, et où l’on s’y tient.
Cheng Yi et Zhu Xi : le temps moral et le temps divinatoire
Cheng Yi (1033–1107) systématise la lecture dynamique des traits comme étapes d’un développement moral-temporel. Chaque position de trait représente un stade dans la réponse éthique du junzi “homme de bien” à la situation. Le commentaire de Cheng Yi 伊川易傳 Yichuan Yizhuan lit les hexagrammes comme des configurations morales-temporelles dont les six lignes décrivent les étapes d’une conduite juste. Le temps est ici celui d’une trajectoire vertueuse.
Zhu Xi (1130–1200) rétablit la fonction divinatoire, que Cheng Yi avait marginalisée, tout en conservant la dimension temporelle. Le temps ne renvoie pas seulement à des unités calendaires (années, saisons, jours) mais aussi à la qualité du moment de la consultation. Zhu Xi soutient que le Yi Jing est d’abord un livre divinatoire, et que la pensée du temps qui s’y déploie est inséparable de cette fonction pratique.
Shao Yong : l’isomorphisme total
Shao Yong (1011–1077) développe la cosmologie numérique la plus complète de la tradition.
Son système articule un cycle cosmique total de 129 600 ans, divisé en 12 ères de 10 800 ans, puis chacune en 30 périodes de 360 ans, et elles-mêmes en 12 divisions de 30 ans. Cette structure se prolonge récursivement vers le bas : une année compte 12 mois, un mois 30 jours, un jour 12 heures doubles, et ainsi de suite. L’unité de temps minimale et l’unité de temps maximale obéissent à la même alternance des facteurs 12 et 30.
Cette stratification s’articule en parallèle à un système phonologique complexe en lien avec dix séries du Ciel × quatre catégories et douze séries de la Terre × quatre catégories.
Le geste philosophique est radical : hexagrammes, cycles temporels et sons sont pensés comme trois lectures isomorphes d’une même architecture numérique, dans laquelle le nombre 4 prime sur le 5 des phases. Le gǎnyìng atteint ici sa formulation spéculative la plus ample : il n’est plus l’analogie qui relie des ordres séparés, il est la grammaire d’une syntaxe numérique unique dont tous les ordres sont les expressions.
Zhu Xi, qui salue la complétude de la construction, reproche cependant à Shao Yong de faire du Yì Jīng le fondement d’une cosmologie aussi totalisante : un livre divinatoire ne saurait, à ses yeux, supporter une telle ambition prédictive. La cosmologie de Shao Yong reste, pour cette raison, plus influente dans la tradition daoïste interne et dans la divination spécialisée que dans le canon néo-confucéen orthodoxe.
Les modernes : de la philologie à la phénoménologie
Les commentateurs modernes renouvellent la question par des méthodes différentes.
Richard Wilhelm a façonné la compréhension occidentale du temps dans le Yi Jing en présentant chaque hexagramme comme une situation temporelle chargée d’implications morales dynamiques.
En Chine, Gao Heng et Li Jingchi ont cherché à retrouver le sens originel sous les strates d’interprétation : pour eux, les références temporelles du Zhouyi reflètent d’abord des conditions sociales et rituelles concrètes de la fin des Shang et du début des Zhou, plus que des concepts cosmologiques.
Edward Shaughnessy, aux États-Unis, a prolongé cette démarche en utilisant les manuscrits exhumés (notamment celui de Mawangdui) pour reconstituer l’évolution des concepts temporels du Yì Jīng à travers son histoire textuelle.
François Jullien : la propension immanente et sa critique
L’apport de François Jullien mérite un développement distinct tant il a renouvelé, et polarisé, le débat. À travers une série d’ouvrages (La Propension des choses, Figures de l’immanence, Du temps), Jullien a soutenu que la pensée chinoise (et le Yì Jīng en particulier) propose une temporalité processuelle qui se passerait de la catégorie d’événement. Le temps chinois, selon lui, ne saurait être pensé comme une succession de moments discrets sur lesquels viendraient s’inscrire des événements : il est plutôt le déploiement immanent d’une propension (勢 shì) qui ne cesse de muer sans rupture.
La réception critique a été vive. William Matthews précise qu’une notion abstraite explicite du “temps” a été soumise à l’interrogation philosophique en Grèce ancienne mais pas en Chine pré-moderne, et qu’il faut donc se garder de comparer ce qui n’est pas comparable. Jean-François Billeter, conteste la thèse de l’altérité radicale et rappelle que le Yì Jīng connaît parfaitement les ruptures, les passages discrets, les événements qualitatifs (les traits mutants en sont la marque).
La propension de Jullien est une déclinaison possible du gǎnyìng (la correspondance immanente entre forces), mais elle n’épuise pas le concept : le gǎnyìng du Yì Jīng accueille aussi les passages, les renversements, les déclenchements brefs.
Le 幾 jī : le germe imperceptible et l’art de l’anticipation
Le concept de 幾 jī “germe, commencement imperceptible, infime amorce du changement”, est peut-être la contribution la plus singulière du Yì Jīng à la philosophie du temps. Le Grand Commentaire affirme :
“Le germe, c’est le subtil du mouvement, ce qui apparaît avant la fortune”.
Et plus loin :
“Connaître le germe, n’est-ce pas la pénétration divine ?”
Le 幾 jī n’est pas une prédiction : c’est une perception des tendances opérant dans le présent. Il ne s’agit pas de prévoir l’avenir, mais de percevoir dans chaque fibre de la situation présente l’orientation qu’elle prend déjà. Le sage est celui qui ne réagit pas trop tard parce qu’il a déjà perçu ce qui s’amorce. Cette compétence est l’envers exact du concept fataliste de prédestination : elle suppose que l’avenir n’est pas fixé, mais qu’il se prépare dans le présent et peut donc être infléchi par une action juste. C’est une des modalités proprement temporelles du gǎnyìng : ce qui appelle est encore imperceptible mais déjà actif, et le sentir avant qu’il manifeste, c’est y répondre à temps.
時 shí et kairos : une parenté à nuancer
Le 時 shí partage avec le kairos “moment critique” grec une dimension qualitative du temps, une exigence de discernement, et un lien avec la sagesse pratique par opposition au chronos, temps quantitatif. Le rapprochement est tentant mais doit être nuancé. Le kairos grec est un moment privilégié dans le chronos : c’est un moment particulier, exceptionnel, où l’action peut transformer le cours des choses.
Le 時 shí du Yì Jīng n’est pas exceptionnel : il est la modalité ordinaire du temps, sa texture même. Chaque moment est qualitatif, chaque moment appelle un discernement. Il n’y a pas, en chinois classique, un fond de temps quantitatif sur lequel se détacheraient des moments privilégiés. C’est l’écart fondamental, et il a des conséquences éthiques : pour le 時 shí, l’à‑propos n’est pas l’exception, c’est la règle.
Le temps divinatoire : l’instant privilégié de la consultation
Qualité du moment et synchronicité
La pratique divinatoire du Yì Jīng repose sur une prémisse précise : chaque moment possède une qualité unique et lisible.
Dans son introduction à la traduction de Wilhelm, Carl Gustav Jung considère que le moment observé n’est pas le résultat de causes constatables, mais le portrait d’un état du monde. Inversement, tout ce qui advient à un moment donné possède inévitablement la qualité propre à ce moment. L’hexagramme obtenu par tirage est, dans cette logique, un miroir temporel plus fidèle que l’heure de l’horloge.
Le concept de synchronicité, défini par Jung comme “coïncidence significative” ou “parallélisme acausal”, est né de cette rencontre avec le Yì Jīng. Jung l’a d’abord identifié à la notion de Dao (Voie), puis l’a affiné en lui donnant un statut autonome : la synchronicité n’est pas une exception à la causalité, elle est une autre modalité de la relation entre événements.
Cette modalité est assez proche de celle du gǎnyìng : deux événements sans lien causal peuvent appartenir à la même “catégorie” (類 lèi) et se répondre par-delà la distance. Nous avons cependant identifié dans un précédent article des différences importantes entre les deux notions : la psychologie moderne est davantage tournée vers le subconscient, la “réalisation de soi” et l’histoire personnelle.
La résonance, fondement du moment divinatoire
Si la consultation du Yì Jīng fait sens, c’est parce que le tirage et le moment ne sont pas indépendants : ils appartiennent à la même qualité de temps.
La grammaire de cette appartenance n’est pas magique : elle est exactement celle des cordes accordées que les textes Han décrivent depuis le Zhuangzi :
“Les choses de même catégorie s’activent mutuellement”, “accordez deux cithares et écartez les l’une de l’autre : frappez une corde l’une, la même corde de l’autre y répond”, et “cela n’a rien de surnaturel, ce sont les nombres qui le rendent ainsi”.
Le tirage divinatoire fonctionne sur la même grammaire. Le consultant et le moment sont, par leur appartenance commune à une configuration de qì, comme deux cordes accordées : ce qui se manifeste dans l’un manifeste ce qui anime l’autre. Le moment “appelle” (感 gǎn) un certain hexagramme, le consultant “répond” (應yìng) en le tirant. Cette logique est précisément la même pour le rituel des baguettes d’achillée et celui des tubes musicaux saisonniers : ils sont les deux faces d’une même pratique cosmologique.
Le rituel des baguettes encode les ajustements intercalaires
Cette appartenance commune et le rapport aux nombres trouve sa formulation rituelle dans le passage du Grand Commentaire qui décrit la méthode des cinquante baguettes d’achillée :
“Le nombre de la Grande Expansion est cinquante, on en utilise quarante-neuf. On les divise en deux tas pour représenter les deux (yin et yang) ; on en suspend un pour représenter les trois (Ciel, Terre, Homme) ; on les compte par quatre pour représenter les quatre saisons ; on met de côté le reste entre les doigts pour représenter le mois intercalaire ; en cinq ans il y a deux mois intercalaires, c’est pourquoi on répète l’opération.”
Le rituel divinatoire encode la structure du calendrier luni-solaire, mois intercalaire inclus. Le mois intercalaire qui résorbe l’écart entre cycles lunaire et solaire (environ dix jours et demi par an), est explicitement nommé. La consultation ne se contente pas d’invoquer le temps : elle reproduit en miniature, à chaque jet de baguettes, la grammaire architecturale du temps cosmique, les ajustements intercalaires et l’écart irréductible entre cycle lunaire et cycle solaire compris.
C’est probablement la formulation la plus dense du paradigme : la divination du Yì Jīng est une mise en accord (au sens acoustique) entre un sujet et une situation, à l’intérieur d’une architecture mathématique qui prend en charge les écarts irréductibles.
Temps rituel contre temps profane
Selon la vision de Mircea Eliade, la consultation du Yì Jīng crée une rupture dans le temps profane. Le consultant entre dans un espace-temps qualitatif distinct de la durée ordinaire, un temps sacré où la configuration cosmique peut être appréhendée par répétition d’un acte fondateur.
Templum désignait à l’origine une pratique divinatoire pour délimiter (découper) un espace sacré. La méthode des baguettes d’achillée crée un espace contemplatif qui constitue une ouverture du temps sacré au sein du temps profane. La rapidité de la méthode des pièces capture très probablement le même instant, mais sans en cultiver la qualité contemplative : c’est le coût de l’accélération.
Deux régimes de la transformation : 變 biàn et 化 huà
Le Yì Jīng distingue, sans toujours les séparer nettement, deux modes du changement, et cette distinction est fondamentale pour comprendre sa pensée du temps. Le composé 變化 biànhuà apparaît douze fois dans le Grand Commentaire. Mais lorsque les deux caractères sont séparés, ils acquièrent des sens contrastés.
Kong Yingda (孔穎達, 574–648), dans son commentaire du texte de Wang Bi, propose une distinction devenue classique : 變 biàn désigne le fait de changer par rapport à un état antérieur, le changement a été progressif jusqu’au moment où il devient manifeste ; 化 huà désigne l’achèvement de cette mutation en un nouvel état stable. La croissance de la peau nouvelle du serpent qui mue sous l’ancienne, c’est 變 biàn ; la peau ancienne tombée, c’est 化 huà. On peut également les distinguer comme “mutation” et “transformation accomplie”.
Zhu Xi renverse cette distinction avec une analogie lunaire : la progression du premier au trentième jour du mois est 化 huà, graduelle, tandis que le passage du yin au yang (la nouvelle lune) est 變 biàn, soudain.
La tradition n’a pas tranché entre ces deux propositions : la transformation, dans la pensée du Yì Jīng, se laisse lire selon les deux régimes.
Les traits mutants (變爻 biànyáo) sont précisément des points de basculement. La grammaire du gǎnyìng accueille les deux : la correspondance peut être continue (les souffles 氣 qì qui se cherchent par affinité de catégorie) ou discrète (les sons qui se répondent par accord précis).
Le temps qu’il fait et le temps qui passe
La langue française offre un éclairage inattendu sur la cosmologie du Yi Jing : le mot “temps” y désigne à la fois la durée (le temps qui passe) et l’état atmosphérique (le temps qu’il fait). Cette homonymie, qu’aucune autre langue européenne ne reproduit aussi exactement, est en accord avec la cosmologie chinoise classique pour laquelle le temps n’est jamais détaché des phénomènes qui s’y produisent.
Les節氣 jiéqì “articulations du qì”, vingt-quatre termes solaires qui structurent le calendrier chinois traditionnel illustrent cette unité. Chaque jiéqì est à la fois une date du calendrier solaire, une qualité atmosphérique, et une qualité d’expérience subjective :
立春 lìchūn “dressement du printemps”, 雨水 yǔshuǐ “eaux de pluie”, 驚蟄 jīngzhé “réveil des insectes hibernants”.
Les trigrammes incarnent parfaitement cette double nature : Zhèn est à la fois le Tonnerre et le Printemps, Kǎn la Pluie et l’Hiver, Lí le Feu et l’Été, Duì le Lac et l’Automne.
Passé, présent et futur : ni ligne droite, ni cercle, une spirale
Le Yi Jing propose-t-il une pensée linéaire ou cyclique du temps ? Ni l’une ni l’autre exclusivement.
Les éléments cycliques sont évidents : les saisons reviennent, le yin succède au yang qui succédera au yin, l’hexagramme 24 復 Fù se nomme précisément “Retour”, et la séquence des soixante-quatre hexagrammes se referme par les hexagrammes 63 既濟 Jì jì “Déjà accompli” et 64 未濟 Wèi jì “Pas encore accompli”, ce dernier ramenant à l’inachèvement qui appelle un nouveau commencement.
Des éléments linéaires sont pourtant aussi présents : nous avons évoqué la cosmogonie du Grand Commentaire selon le déploiement directionnel [ Taiji → Deux Modalités → Quatre Images → Huit Trigrammes → 64 Hexagrammes ]. La séquence des hexagrammes proposée par la Neuvième Aile (texte assez tardif) raconte un arc temporel de la cosmogenèse (Qián et Kūn) à l’humanité, à la civilisation, à ses crises et à leur dépassement. Le commentaire ne se referme pas sur lui-même, il déploie une logique narrative.
La temporalité du Yì Jīng (et de son développement) ne correspond donc ni à un cercle parfait ni à une ligne unidirectionnelle. Nous pouvons plutôt la considérer comme une spirale : les phases reviennent, mais jamais à la même place, car à chaque retour le déploiement s’est enrichi de tout ce qui l’a précédé. Le gǎnyìng est cumulatif : chaque correspondance contient en mémoire celles qui l’ont précédée et préfigure celles qui répondront.
Là où le temps judéo-chrétien est lié à une finalité irréversible (création, chute, rédemption, fin), le Yi Jing ne connaît pas d’état final : ses accomplissements (H63) sont toujours suivis d’un inachèvement (H64). Il n’y a pas de “Jugement dernier” dans cette pensée, parce qu’il n’y a pas de dernier moment.
Trois temporalités comparées : Yi Jing, Daodejing, Zhuangzi
La comparaison avec les deux grands textes daoïstes éclaire la spécificité de la temporalité du Yi Jing. Le Yi Jing s’en distingue par son caractère systématisant et ordonnateur : il cartographie le changement en soixante-quatre situations structurées, avec des relations codifiées.
Le Daodejing partage avec le Yi Jing l’insistance sur le retour (反 fǎn / 復 fù) : “retourner est le mouvement du Dao”. Mais le Daodejing tend vers le 無 wú “non-être, vacuité” comme fondement ultime, là où le Yi Jing maintient le déploiement positif du shēngshēng “génération sans cesse renouvelée”.
Le Zhuangzi adopte une temporalité plus radicalement déconstructrice : le temps authentique réside dans la cosmogonie et non dans la réalité telle que l’humanité la conçoit. La parabole “Le rêve du papillon” suspend la distinction entre les états temporels en suspendant l’identité du sujet qui les vit.
Lorsque le chapitre 24 du Zhuangzi reprend la formule du Wenyan “les sons de même hauteur se répondent” c’est dans un sens proprement subversif : l’éveil et le rêve, la vie et la mort, peuvent eux-mêmes se répondre comme deux cordes accordées, abolissant la temporalité ordinaire.
Les trois textes partagent l’engagement fondamental de la pensée chinoise classique envers le changement comme caractère le plus fondamental de la réalité, et tous trois manient le concept de 生生 shēngshēng “génération sans cesse renouvelée”. La différence est dans la posture : là où le Daodejing forme le sage à se conformer au mouvement du Dao sans s’y opposer, et le Zhuangzi à dissoudre la distinction même entre les temps dans l’éveil existentiel, le Yì Jīng l’aide à discerner les temps et à y répondre avec justesse.
Yi Jing et physiques contemporaines du temps : un espace de dialogue
Depuis Le Tao de la physique de Fritjof Capra (1975), une littérature abondante et de qualité variable propose des rapprochements entre le Yì Jīng et la physique contemporaine. La critique scientifique du “mysticisme quantique” est massive et étayée, et ses meilleurs représentants ont produit des contributions précieuses. Mais la question doit aujourd’hui être reprise sur un terrain mieux choisi : non plus la mécanique quantique des manuels de vulgarisation, mais les physiques du temps proprement dites, dont les recherches de Carlo Rovelli sur la gravité quantique à boucles et la nature relationnelle du temps offrent l’exemple le plus accessible et le plus dense.
Pourquoi les analogies quantiques classiques restent insuffisantes
Les rapprochements habituels (superposition d’états, non-localité, effet de l’observateur, complémentarité de Bohr et taijitu) reposent souvent sur une confusion entre analogie et homologie : une ressemblance structurelle entre deux modèles n’implique pas qu’ils décrivent la même réalité. La mécanique quantique opère à des échelles inframicroscopiques, ne se manifeste classiquement qu’à travers l’effet statistique sur des collectifs de particules, et n’a aucun lien démontré avec les phénomènes cognitifs ou divinatoires qu’invoquent ses lectures populaires. La métaphore yin-yang / onde-particule fonctionne au prix d’une banalisation des deux. Niels Bohr a choisi le taijitu pour ses armoiries avec la devise Contraria sunt complementa, mais ce geste est culturel et symbolique, non scientifique.
Pistes exploratoires légitimes
Quelques rapprochements méritent attention, à condition de maintenir une rigueur philosophique :
Alfred North Whitehead a établi la connexion la plus rigoureuse entre la pensée européenne et les pensées orientales avec sa philosophie du processus (1929). Le point commun avec le Yì Jīng est la primauté accordée à l’événement et à la relation sur la substance. Whitehead pense la réalité comme un tissu de réponses réciproques entre événements, ce qui dialogue de façon précise avec le gǎnyìng.
David Bohm a élaboré sa théorie de l’ordre implicite (1980) en rapprochant explicitement ses propositions de notions chinoises. Sa conception de la “participation” dans le déploiement des phénomènes échappe au reproche d’orientalisme superficiel qu’on peut faire à d’autres rapprochements.
Basarab Nicolescu, physicien théoricien au CNRS et fondateur du CIRET, a proposé (en 1996) une méthodologie fondée sur trois axiomes : niveaux de Réalité multiples, logique du tiers inclus, complexité. L’axiome du tiers inclus dialogue avec la pensée chinoise par l’intermédiaire du couple yin/yang : là où la logique aristotélicienne pose A et non‑A comme exclusifs, le tiers inclus reconnaît un état T qui les contient à un autre niveau de réalité, schème dont le taoïsme offre un parallèle ancien. Ce rapprochement vaut pour la cosmologie taoïste plus largement que pour le Yì Jīng seul.
Carlo Rovelli et le temps relationnel : un dialogue à venir
L’œuvre de Carlo Rovelli, en particulier L’ordre du temps (2017), propose une pensée du temps dont plusieurs traits dialoguent avec la grammaire du Yì Jīng sans relever du mysticisme quantique. Trois points de jonction méritent d’être nommés sans être prématurément résolus :
Le temps comme événementiel plutôt que substantiel. Rovelli soutient que le monde n’est pas fait de choses qui durent dans le temps mais d’événements qui sont des relations entre processus. Cette ontologie événementielle est exactement celle du gǎnyìng : ce qui existe, ce sont des choses qui se répondent.
L’absence de présent universel. La relativité supprime la simultanéité globale : il n’y a pas de “maintenant” commun à tous les points de l’univers. Cette pensée fait écho à la pluralité des 時 shí dans le Yì Jīng, où chaque configuration est son propre temps et où l’horloge unique du calendrier laisse place à une nuée de moments qualitatifs.
L’incommensurabilité comme prise de réalité. La physique contemporaine accepte que certaines grandeurs ne sont pas commensurables (énergie et temps, position et quantité de mouvement, dans l’incertitude de Heisenberg). La pensée chinoise classique a fait le même geste avec le comma musical et le mois intercalaire : reconnaître que des ordres rythmiques différents ne se referment pas exactement et construire une architecture qui en tient compte.
Mais ces points de jonction ne signifient pas une convergence. Ils ouvrent un espace de dialogue où la grammaire du gǎnyìng peut être examinée non plus comme une “sagesse ancienne” à confronter à la “science moderne”, mais comme une formulation alternative de questions que la physique contemporaine pose à sa propre tradition. C’est, je crois, sur ce terrain, et non sur celui des analogies superficielles, que le dialogue mérite d’être poursuivi.
時中 shízhōng, la justesse de la réponse
Le Yì Jīng ne propose pas une théorie du temps qu’on pourrait isoler de son dispositif pratique. La réflexion sur le temps y est indissociable de l’art de vivre dans le temps. Le concept de 時中 shízhōng, qui signifie littéralement “justesse du moment”, condense cette inséparabilité. 中 zhōng, le “centre” ou “juste milieu”, n’est pas une position fixe : c’est l’ajustement permanent à ce qui appelle. 時中 shízhōng est donc l’à‑propos compris non comme exception mais comme texture ordinaire de l’action sage.
Ce concept intègre toutes les dimensions que cet article a parcourues : la perception de la qualité du moment (時 shí), le discernement des tendances imperceptibles (幾 jī), la compréhension des deux régimes de la transformation (變 et 化), la lecture de la configuration des hexagrammes (les six phases), la participation à l’unité Ciel-Terre par la justesse de l’accord.
Là où une pensée du temps comme contenant invite à mesurer, prévoir, programmer, le gǎnyìng, comme trame de correspondances, invite à sentir, ajuster, répondre. Ces deux postures ne s’excluent pas, et les sociétés humaines ont besoin des deux. Mais en privilégiant la seconde, le Yì Jīng a cultivé pendant trois millénaires une discipline qui manque souvent à la première, et dont le dialogue avec les sciences contemporaines du temps reste à conduire.
Le sage du Yì Jīng n’est pas celui qui “lit l’avenir” : il est celui dont la conduite répond à la situation, comme une corde accordée répond à une autre. Il vit selon la formule du Wenyan : “les sons de même hauteur se répondent”. Sa pratique est une application à devenir cette corde.
L’ordre du temps (Carlo Rovelli – 2017)