Lecture historiographique
La thèse en une phrase
Gāo Hēng lit systématiquement 貞 zhēn comme 占 zhān “pratiquer la divination, consulter l’oracle”.
Là où les commentaires classiques et la plupart des traductions françaises lisent pour 貞 zhēn “persévérance”, “constance”, “droiture” ou “présage”, Gāo Hēng y voit la mention technique d’un acte divinatoire et le lit systématiquement comme 占 zhān “pratiquer la divination, consulter l’oracle”
Cette lecture transforme en bloc une quantité importante de formules du Yì Jīng qui semblaient jusqu’ici prescrire une attitude morale : 利貞 lì zhēn “la persévérance est profitable” ou 永貞 yǒng zhēn “persévérance durable” deviennent des instructions pratiques de consultation oraculaire, “la divination est favorable”, “divination à long terme”.
Les trois arguments de Gāo Hēng
1) Argument paléographique. Les inscriptions sur os oraculaires des rois Shāng, déchiffrées à partir de 1899, documentent l’usage originel de 貞 zhēn. Le caractère y désigne sans ambiguïté l’acte de pratiquer la divination : 貞人 zhēnrén “le devin royal”, est littéralement “celui qui pratique la divination”. Les formules standard des os oraculaires commencent presque toutes par une datation suivie de 貞 zhēn et du nom du devin, avant d’énoncer la question posée aux ancêtres ou aux esprits. Cet usage est si stable et si massif qu’il ne fait aucun doute dans le consensus moderne sur les textes gravés. La lecture “constance, droiture” est un développement sémantique ultérieur, dont la datation précise reste discutée mais qui est certainement postérieur à la période Shāng.
2) Argument contextuel. 貞 zhēn apparaît plus d’une centaine de fois dans le Zhōuyì, souvent dans des formules stéréotypées que la lecture divinatoire simplifie considérablement :
|
Formule |
Lecture traditionnelle |
Lecture Gāo Hēng |
|
利貞 lì zhēn |
“la persévérance est profitable” |
“la divination est favorable” |
|
可貞 kě zhēn |
“on peut persévérer” |
“la divination est possible” |
|
貞吉 zhēn jí |
“persévérer porte bonheur” |
“divination : favorable” |
|
貞凶 zhēn xiōng |
“persévérer est funeste” |
“divination : funeste” |
|
貞厲 zhēn lì |
“persévérer comporte danger” |
“divination : périlleux” |
|
貞吝 zhēn lìn |
“persévérer entraîne regret” |
“divination : regret” |
|
永貞 yǒng zhēn |
“persévérance durable” |
“divination prolongée” |
La régularité est frappante : la lecture divinatoire restitue un énoncé dont le schéma est unique (acte → pronostic), là où la lecture morale oblige à construire des contextes moraux souvent absents du texte. L’exemple le plus explicite est fourni par le Jugement de H4 : “à la première question, on obtient réponse ; à la seconde ou à la troisième, on profane ; profaner, c’est ne pas obtenir réponse ; la divination est favorable” : la présence explicite de 筮 shì “questionner par achilléomancie” dans le même Jugement que 貞 impose presque mécaniquement la lecture technique.
3) Argument lexicographique. Le Shuōwén jiězì explique 貞 zhēn par “c’est questionner par la divination”. Le caractère comporte le radical 卜 bǔ, pictogramme des craquelures produites par la chauffe d’une carapace ou d’un plastron. Les dictionnaires Ěryǎ et Guǎngyǎ confirment le sens divinatoire de 貞 zhēn. Les philologues Qing, en particulier Wáng Yǐnzhī et Yú Yuè, avaient déjà appliqué cette lecture à plusieurs passages du Zhōuyì, sans toutefois la systématiser. Gāo Hēng généralise leur intuition à l’ensemble du texte canonique.
Fiabilité et limites
Cette lecture est, comme 亨 hēng = 享 xiǎng, largement acceptée par le courant philologique moderne. Shaughnessy, Kunst, Rutt et Redmond adoptent tous la lecture divinatoire dans leurs traductions anglaises, avec des modulations : Shaughnessy traduit souvent par “détermination” pour conserver l’ambivalence entre “détermination par divination” et “détermination morale”, stratégie de compromis que Gāo Hēng refuse.
Trois réserves néanmoins.
1) Datation du glissement sémantique. Que 貞 zhēn ait d’abord désigné la divination dans les inscriptions Shāng n’implique pas que toutes les occurrences du Zhōuyì conservent ce sens originel. La composition du texte canonique s’étend probablement sur plusieurs siècles (Zhōu occidentaux, XI–IX siècle av. J.-C., avec des couches plus tardives possibles jusqu’aux Zhōu orientaux). Le glissement de 貞 zhēn “pratiquer la divination” vers 貞 zhēn “être droit, constant” pourrait s’être opéré suffisamment tôt pour affecter les strates les plus récentes du Zhōuyì lui-même. Le choix de Gāo Hēng de lire toutes les occurrences au sens primitif est défendable mais évacue la possibilité d’une polysémie déjà active dans le texte canonique.
2) Coût interprétatif. Ce coût est encore plus élevé que pour 亨 hēng = 享 xiǎng. La lecture “persévérance / droiture / constance” est au cœur de l’appropriation confucéenne du Yì Jīng. Toute la tradition des commentaires, de la 7ème Aile (Wén Yán) jusqu’à Chéng Yí et Zhū Xī, construit sa lecture morale du texte à partir de cette identification 貞 = 正 zhèng “droit, correct”.
Remplacer “la persévérance est profitable” par “la divination est favorable” n’est pas juste une correction locale mineure : cela change la fonction du texte, qui cesse d’être un conseiller des princes et redevient un manuel d’interprétation oraculaire. Pour le lecteur qui cherche dans le Yì Jīng une éthique de la conduite, la perte est considérable ; pour celui qui cherche à comprendre sa couche primitive, le bénéfice est tout aussi important.
3) Ambiguïté de certaines formules composées. Certaines occurrences résistent à la lecture divinatoire pure. La formule 艱貞 jiān zhēn, qui apparaît plusieurs fois dans le Zhōuyì (H11, H36…), peut se lire soit “divination difficile” (consultation menée en période d’épreuve), soit “fermeté dans l’épreuve”. Gāo Hēng choisit systématiquement la première lecture, mais l’argumentation y est plus fragile que pour les formules standard. De même “Pour la personne retirée, présage favorable” (H10, H54) ne se plie pas aisément à l’un ou l’autre sens sans arbitrage interprétatif.