Lecture historiographique

Lorsque Wáng Bì, philosophe du IIIe siècle de notre ère, lit à H63‑3 la phrase “Le Haut Ancêtre attaqua les Guǐfāng”, il y trouve un enseignement moral : la fermeté du sage face à l’adversité, la patience exigée par les longues entreprises.
Mille sept cents ans plus tard, lorsque le philologue Gāo Hēng (1900–1986) relit la même phrase, il y voit une véritable bataille, livrée par le roi Shāng Wǔdīng vers 1250 avant notre ère contre un peuple identifiable, et conservée dans la mémoire des devins Zhōu comme un précédent fastueux.
Même texte, deux objets : pour Wáng Bì, un abrégé éthique, pour Gāo Hēng une archive.
Ce déplacement du regard, c’est ce que la sinologie moderne appelle la lecture historiographique du Zhōuyì. Elle a transformé la manière dont les spécialistes lisent le livre depuis cent ans, mais n’a presque rien changé à sa réception en français. Combler cet écart entre la recherche internationale et les limites de l’horizon francophone est l’une des raisons d’être de la présente Encyclopédie.
De quoi parle-t-on ?
Le Zhōuyì 周易, le “Livre des Mutations des Zhōu”, au sens strict, ne désigne pas tout ce que nous appelons aujourd’hui Yì Jīng. Le texte que nous lisons est en réalité un ensemble stratifié, composé d’une couche ancienne, le 古經 gǔjīng “Anciens écrits”, et d’un appareil de commentaires plus tardifs, 十翼 Shíyì “les Dix Ailes”. Entre les deux, cinq à sept siècles d’écart : la couche ancienne remonte aux Zhōu occidentaux (vers le IXe siècle av. J.-C.), les Ailes datent de la fin de l’Antiquité (Ve au IIe siècle av. J.-C., en plusieurs strates). Cette distinction n’est pas abstraite : elle change tout pour la lecture.
Quand Wáng Bì écrit son commentaire au IIIe siècle, il lit le texte à travers les Ailes qui l’enveloppent depuis quatre siècles. Quand Gāo Hēng entreprend de relire le Zhōuyì, il commence par le détacher de cette enveloppe afin d’examiner la couche ancienne pour elle-même. Sa question est :
“Si nous oublions un instant ce que les Hàn, les Tang et les Song nous ont enseigné sur ce livre, que disait-il vraiment à l’époque où il a été composé ?”
La réponse de Gāo Hēng tient en une phrase : la couche ancienne du Zhōuyì est d’abord un manuel divinatoire, accumulant des oracles royaux Zhōu, et secondairement une archive d’allusions historiques (sacrifices, campagnes militaires, mariages dynastiques, captifs, toponymes) inscrites dans la matérialité concrète de la Chine de l’Âge du Bronze. Ce document n’était donc qu’un document à usage divinatoire : pas un traité philosophique.
Quatre exemples pour comprendre
Les Guǐfāng.
Les deux derniers hexagrammes contiennent deux mentions militaires explicites :
H63‑3 : “Le Haut Ancêtre attaqua les Guǐfāng ; en trois ans il les vainquit.”
H64‑4 : “Zhèn attaqua les Guǐfāng ; après trois ans, il reçut récompense du grand royaume.”
L’identification du Haut Ancêtre au roi Shāng Wǔdīng est aujourd’hui certaine : les inscriptions divinatoires gravées sur os à Ānyáng documentent abondamment ses campagnes nord-occidentales. Quant aux Guǐfāng, un bronze Zhōu daté du règne du roi Kāng (vers 980 av. J.-C.) commémore une campagne contre ce même peuple, avec environ treize mille prisonniers. Deux dynasties successives, Shāng puis Zhōu, ont donc affronté les Guǐfāng. Le Zhōuyì conserve les deux souvenirs en miroir : la victoire Shāng comme précédent oraculaire fastueux, la victoire Zhōu comme légitimation de la dynastie qui rédigea finalement le livre.
Le Mont Qí
H46‑4 : “Le roi offre un sacrifice au Mont Qí ; faste, sans blâme.”
Le Mont Qí est le berceau pré-dynastique des Zhōu : c’est là que Gǔgōng Dǎnfù, arrière-grand-père du roi Wén, conduit son peuple vers 1150 av. J.-C., abandonnant ses anciennes terres sous la pression de tribus du Nord. L’archéologie a confirmé l’occupation : sur le site du Zhōuyuán, en 1976 et 1977, on a découvert des os divinatoires Zhōu antérieurs à la conquête des Shāng. Lorsque le Zhōuyì mentionne “le roi” sacrifiant au Mont Qí, il enregistre donc une pratique liturgique réelle, attestée par d’autres sources, accomplie par un ancêtre Zhōu dont le nom n’est pas conservé mais dont la fonction est précise.
Wáng Hài et les Yǒu Yì
Deux lignes presque jumelles :
H34‑5 : “Perdre les moutons à Yì”
H56‑6 : “Perdre le bœuf à Yì”.
L’apparence est anodine, comme une simple note d’inventaire agricole. Mais le croisement de plusieurs sources anciennes a établi dès 1917 qu’un ancêtre pré-dynastique des Shāng nommé Wáng Hài avait été assassiné lors de son séjour chez un peuple appelé Yǒu Yì (有易), qui lui avait volé son bétail. Son successeur vengea l’ancêtre en exterminant les Yǒu Yì. Les deux lignes du Zhōuyì condensent ce récit en une formule oraculaire : la perte du mouton et la perte du bœuf chez le peuple Yì.
Le Guīcáng, un manuscrit à usage divinatoire de la dynastie Qín, exhumé en 1993, mentionne lui aussi Wáng Hài dans un contexte oraculaire : ce qui confirme que ce récit circulait dans les manuels de divination de l’antiquité chinoise.
Un quatrième exemple, sans clé
Les trois cas précédents ont un point commun : nous savons de qui et de quoi ils parlent. D’autres traits ont exactement la même forme, mais leur clé s’est perdue.
H11‑6 : “La muraille retombe dans le fossé. Ne pas employer les troupes. Depuis la ville, on transmet l’ordre.”
Pour Gāo Hēng, ce trait est le compte-rendu d’un incident précis : une muraille s’écroule quelque part, on en conclut qu’il ne faut pas mobiliser de troupes, et l’on fait remonter l’information au roi. La scène est aussi concrète que la campagne contre les Guǐfāng. Mais nul nom, nul lieu, nulle date : aucune source extérieure ne nous permet de l’identifier. La muraille reste anonyme.
Quatre sortes d’énoncés
Ce contraste entre une scène identifiable et une scène anonyme nous mène au cœur de la méthode de Gāo Hēng. Car il ne s’est pas contenté de relire les phrases historiques : il a proposé de classer toutes les phrases du livre en quatre familles, selon ce qu’elles font.
記事之辭 jìshì zhī cí, les énoncés qui relatent un fait : une scène précise, qu’elle soit célèbre (le Haut Ancêtre et les Guǐfāng) ou anonyme (la muraille qui s’écroule).
取象之辭 qǔxiàng zhī cí, les énoncés qui prennent une image du monde naturel comme présage : un oiseau qui vole et abaisse l’aile, un dragon dans les champs, une grue qui crie à l’ombre.
說事之辭 shuōshì zhī cí, les énoncés qui exposent une situation ordinaire, répétable : un mariage, un voyage, une maladie, un différend.
斷占之辭 duànzhān zhī cí, les énoncés qui livrent le verdict : faste, néfaste, sans blâme, faste pour la divination.
Trois de ces familles fournissent une matière, c’est-à-dire un précédent que le devin met en rapport avec sa consultation. La quatrième livre la sentence. La lecture historiographique ne concerne qu’une seule de ces familles, et même seulement une partie d’entre elles.
Les notes historiques et les comptes-rendus ordinaires sont la même sorte d’énoncé. La bataille contre les Guǐfāng et la muraille qui retombe dans le fossé sont deux récits de scènes du passé. Ce qui les sépare c’est leur documentation : le premier trait nomme un roi et un peuple que les inscriptions d’Ānyáng nous permettent d’identifier ; le second relate une scène dont le protagoniste s’est perdu. Sans les os gravés d’Ānyáng, “le Haut Ancêtre attaqua les Guǐfāng” serait pour nous aussi muet que la muraille anonyme. Les notes historiques ne forment pas une catégorie à part : ce sont les comptes-rendus dont nous avons retrouvé la clé.
Cette articulation tempère le programme de Gāo Hēng autant qu’elle l’autorise. Elle l’autorise, parce qu’elle libère le texte de la lecture exclusivement morale et cosmologique qui l’a recouvert pendant deux mille ans. Elle le modère, parce qu’elle interdit d’aller chercher de l’histoire derrière chaque image du livre. La plupart des énoncés concrets ne dissimulent rien d’autre que ce qu’ils décrivent : un cheval blanc, un faisan qui crie, un homme qui revient ivre d’un banquet rituel. Le Zhōuyì n’est pas une chronique des Zhōu occidentaux : sur tous les peuples que cette dynastie a combattus, seuls les Guǐfāng sont nommés, et aucun roi Zhōu n’apparaît sous son nom personnel. Si le livre prétendait raconter l’Histoire, il en raconterait davantage. C’est un manuel de divination qui a retenu, çà et là, quelques précédents mémorables. Les hexagrammes ne recèlent pas une Histoire complète : ils en conservent des éclats.
Trois niveaux de certitude
La lecture historiographique demande donc à être maniée avec une rigueur qui distingue ce qui est avéré, ce qui est plausible, et ce qui demeure spéculation.
Sont solidement établis
- la couche ancienne du Zhōuyì date bien des Zhōu occidentaux, antérieure aux Dix Ailes
- certains de ses passages contiennent des allusions historiques identifiables par recoupement de documents
- les figures de Wǔdīng, du Vicomte de Jī, de Wáng Hài et de quelques autres sont attestées en dehors du Zhōuyì par les oracles ou les bronzes
- le Mont Qí est bien le berceau Zhōu confirmé par l’archéologie
Sont plausibles
- la datation précise de la rédaction finale du livre, que la plupart des sinologues placent autour de 825 avant notre ère, sous le règne du roi Xuān, à partir du vocabulaire militaire technique présent dans certains traits
- l’identification de figures précises derrière les mentions allusives
- la lecture des sacrifices royaux comme annales liturgiques exactes
Demeurent contestés
- le degré d’historicité littérale de chaque mention
- toute identification d’un trait à un événement précis lorsqu’elle dépasse l’allusion
- l’application massive, par Gāo Hēng, de substitutions phonétiques qui modifieraient la lecture de nombreux passages, et que des manuscrits anciens découverts après sa mort ne confirment pas toujours.
Une lecture indispensable mais pas suffisante
La présente note simplifie considérablement la lecture historicisante, qui a connu, au sein de la sinologie, des contestations que nous ne développerons pas ici. Mais une partie des hypothèses de Gāo Hēng (notamment l’utilisation systématique des substitutions phonétiques) n’a pas résisté à l’examen des manuscrits exhumés à partir des années 1970.
La lecture historicisante n’est donc pas un acquis mais un programme vivant, en cours de révision. Elle éclaire une dimension du Zhōuyì : celle de la couche oraculaire ancienne. La dimension philosophique, cosmologique, divinatoire et pratique du livre relève d’autres analyses, traitées ailleurs sur ce site.
Lire le Zhōuyì comme document de l’Âge du Bronze est une opération nécessaire, mais elle n’est pas suffisante.
Les notions transversales de Gāo Hēng
Le Yi Jing – Précisions historiques (Jean-Pierre De Leeck)