Les Trigrammes en Premières Lignes | Encyclopédie du Yi Jing

Trigrammes, Éléments Naturels et Hexagrammes

Un hexagramme se construit et se lit de bas en haut, le trigramme “du bas” nèi ou  zhēng correspond donc aux trois premiers traits de l’hexagramme, les traits “du bas”, tandis que le trigramme “du haut” wài ou huǐ se compose des trois derniers traits, les traits du “haut”.
Ainsi pour l’hexagramme H14 Les Trigrammes en Premières Lignes le trigramme du bas est , tandis que le trigramme du haut est .

La justification “naturelle” du conseil stratégique proposé dans chaque Grande Image semble provenir de la position et/ou l’action relative des trigrammes haut et bas.

Un lien tacite

Mais le lien entre trigrammes et éléments naturels est tacite : à aucun moment les trigrammes ne sont nommés. L’association entre chaque trigramme et un ou plusieurs éléments naturels est établie dans plusieurs chapitres de la Huitième Aile. Les mots choisis pour évoquer les éléments naturels dans la Grande Image correspondent presque tous ou varient très peu de ces définitions. Nous traiterons ultérieurement en détail ces correspondances individuelles.

Dans un article récent de l’Encyclopédie du Yi Jing Georges Saby :

  • démontre que les trigrammes ne sont pas explicitement nommés, ou plus précisément que lorsque leur nom apparaît c’est pour mentionner l’hexagramme correspondant
  • relève la confusion de certains auteurs (dont Etienne Perrot/Richard Whilelm mais surtout de façon surprenante l’excellent Michel Vinogradoff) entre les trigrammes et les éléments naturels.

Ces confusions ont des origines précises, toutes situées au cœur des Dix ailes :

  • Le récit mythologique de l’invention des trigrammes, au second chapitre de la Sixième Aile
  • Les “Explications sur les structures” qui constituent la Huitième Aile.

Cependant avant d’aborder le lien entre trigrammes et éléments naturels un détour par les deux premiers chapitres de la Sixième Aile est nécessaire. Des précisions importantes concernant les trigrammes, les hexagrammes et les traits y sont en effet données. S’appuyant sur ces fondamentaux nous pourrons aborder efficacement, dans un article à venir, l’étude des rapports entre les éléments naturels de la Grande Image. Cette compréhension est en effet essentielle pour notre traduction et une approche trop rapide ne permettrait pas de véritable progrès.

 

L’invention des trigrammes …redoublés

Le Da Zhuan “Grand Commentaire”, également nommé Xi Ci Zhuan “Commentaire sur les paroles annexées”, est de l’avis général considéré comme l’un des textes fondateurs de la pensée chinoise (c’est par exemple au Cinquième chapitre de la Cinquième Aile (!) que les termes Yin et Yang apparaissent pour la première fois avec le sens symbolique que nous connaissons : 一阴一阳之谓道 / « Un coup yin, un coup yang, c’est comme ça que tout fonctionne” (selon la traduction désormais célèbre de Jean-François Billeter).

Constitué de deux parties il correspond aux Cinquième et Sixième des Dix Ailes.

Les Trigrammes en Premières Lignes

La Cinquième Aile présente surtout les éléments et concepts de façon théorique, alors que la Sixième Aile reprend les mêmes éléments pour une application à la pratique divinatoire.

Le récit de la création des trigrammes par Fu Xi apparaît au début de la seconde section de la sixième Aile. Nous avions abordé ce texte sous un autre angle il y a quelques années lors de la série d’articles “Divination et Vision Juste” :

Jadis, Bao Xi, roi du monde, leva la tête et observa les phénomènes dans le Ciel, baissa les yeux et observa les manifestations sur la Terre.

Il observa les signes distinguant les oiseaux et les quadrupèdes, ainsi que les agencements du sol.

Il contempla et discerna en lui-même pour ce qui était à proximité, et parmi les dix mille êtres pour ce qui était distant.

C’est ainsi qu’il conçut les huit trigrammes, s’étant pénétré de la clarté du Ciel et de la Terre et inspiré de leurs vertus, afin de classifier les dix mille êtres par leurs natures.

Dans ce récit il n’y a aucune mention de la construction des hexagrammes par superposition de trigrammes. Il s’agit simplement de l’établissement d’un rapport, d’une analogie, entre

  • les phénomènes observables dans le Ciel et sur la Terre
  • les traces laissées par les animaux et le minéral
  • l’observation des sensations internes
  • de façon générale le comportement de tous les êtres vivants

et les 八卦 bā guà, huit trigrammes.

Apparemment sans aucun lien, la suite du texte de la sixième aile évoque successivement les hexagrammes H30, H42, H21, puis un peu plus loin H01 et H02, H59, H17, H16, H62, H38, H34, H28 et pour finir H43. Associant chacun de ces hexagrammes à une invention technique ou culturelle. L’évolution de la civilisation est ainsi décrite comme un cheminement de H30 à H43 : des cordelettes à l’écriture.

Mais en définitive la véritable source de confusion, laissant supposer l’élaboration des hexagrammes à partir des trigrammes, apparaît au tout début du premier chapitre de la Sixième Aile, dont la seconde des quatre premières lignes mentionne les fruits du “redoublement des trigrammes”.

 

八卦成列,象在其中矣。

因而之,爻在其中矣。

剛柔相推,變在其中矣。

繫辭焉而命之,動在其中矣。

Texte que Michel Vinogradoff traduit ainsi :

Les huit trigrammes accomplissant la mise en ordre, les aspects sont contenus en eux.

C’est pour cela qu’en les redoublant, les traits sont contenus en eux.

Ferme et souple procédant l’un par l’autre, les changements sont contenus en eux.

Les expressions étant reliées et instituées, les mouvements sont contenus en elles.”

D’autres traducteurs vont dans le même sens pour cette seconde ligne, par exemple :

James Legge : “They were then multiplied by a process of addition till the (six) component lines appeared.” (Puis ils ont été multipliés par un processus d’addition jusqu’à ce que les (six) lignes composantes apparaissent.)

Etienne Perrot : “En tant qu’ils sont ensuite redoublés, les traits y sont contenus.” 

Richard John Lynn : “And so, when they [the sages] doubled these, the lines were present there within them.” (Et ainsi, quand ils [les sages] les ont doublé, les lignes furent présentes en eux.)

C’est cette expression “en les redoublant”, suivie quelques lignes plus bas du récit de la genèse des trigrammes, qui permet ainsi d’imaginer, à tort, l’élaboration postérieure des figures à 6 traits par redoublement des figures à 3 traits.

…Ceci étant éclairci la traduction de ces quatre lignes par Michel Vinogradoff reste, à première lecture, assez ésotérique :

  • que doit-on, par exemple, comprendre par “les traits sont contenus en eux”  ?
  • à quoi “eux” fait-il référence  : trigrammes, aspects, hexagrammes ?
  • concernant les trigrammes que veut dire “accomplissant la mise en ordre”  ?

 

Premières considérations pour la pratique

La Sixième Aile est une référence indispensable pour la pratique divinatoire du Yi Jing.

Une compréhension claire de cette section est donc fondamentale dès que l’on veut approfondir l’étude du Livre des Changements.

Son premier chapitre en particulier nous éclaire sur le fonctionnement et la dynamique des éléments et concepts sur lesquels s’appuie le Yi Jing. Sa direction générale est l’établissement des vertus de la sagesse sur la base de la constance des vertus du Ciel et de la Terre, la compréhension des changements, et la mise en œuvre des mouvements proposés par les conseils des formules divinatoires.

Le passage de la constance fondamentale à la sagesse humaine est établi par la mobilisation et l’imbrication de notions ou valeurs importantes pour le Yi Jing et la pensée Chinoise.

Les mots qui expriment ces valeurs peuvent être compris soit en tant que notions philosophiques clés, soit par un usage trivial et pragmatique. La Sixième Aile concernant d’avantage la dynamique et la mise en application, une terminologie simple et pratique ne sera donc jamais à exclure.

Les quatre premières lignes de ce premier chapitre peuvent être considérées comme un résumé du chapitre entier.

 

Structure des quatre premières phrases

  • Elles sont toutes composées de deux membres (séparés dans notre version par une virgule)

八卦成列在其中矣

因而在其中矣

剛柔相推在其中矣

繫辭焉而命之在其中矣

  • le second membre de phrase se termine toujours par les quatre mêmes caractères “在其中矣” que l’on peut effectivement mais provisoirement traduire par “sont contenus en eux”.

 

L’expression régulière en fin de phrase

Les trois premiers mots composent l’expression “在其中” que le dictionnaire Ricci traduit par “Parmi ces…; inclus; au nombre de ces…”.

  • zāi veut dire “être dans, dépendre de”. Le Shuo Wen explique que le caractère se compose du lieu où l’on est ( tǔ) et des qualités propres ( cái) : appliquer son 才 activité dans un 土 lieu. D’où la notion à la fois d’être présent et d’être au présent, présentement : ici et maintenant. Notons également le sens de “laisser les êtres où et comme ils sont naturellement”. Ce caractère apparaît 16 fois dans le texte du Yi Jing dont 6 fois à la première ligne de la Grande Image.
  • qí est généralement considéré comme un pronom personnel de la 3ème personne exprimant l’appartenance ou la dépendance : “son, ses, parmi eux”. Mais il peut également avoir le sens d’une transition, entre deux éléments de phrase : “de telle sorte que, ensuite”. A l’origine cet idéogramme représentait un tamis en bambou sur son support. Ce caractère est très commun et apparaît 112 fois dans le texte du Yi Jing.
  • zhōng exprime lui aussi les notions de “être à l’intérieur, parmi”. Il apparaît 24 fois dans le texte du Yi Jing dont 8 fois à la première ligne de la Grande Image et une fois à la seconde ligne au titre de l’hexagramme 61 “中孚 zhōng fú Juste confiance”.
  • Le dernier caractère yǐ “eux” peut faire référence soit aux “八卦” huit trigrammes mentionnés au début du paragraphe, soit aux qualités ou caractéristiques introduites dans le premier membre de la phrase en cours. Mais en dernière position d’une phrase indique plutôt un fait accompli, une chose certaine, une conséquence nécessaire ou un jugement définitif : “assurément”.

Par la répétition et le renforcement l’expression 在其中矣 formule donc une forte idée d’inclusion, d’appartenance, de propriété indiscutable.

Cette “propriété” est définie par le mot qui précède l’expression commune “在其中矣”. Le terme, différent pour chacune des quatre lignes, exprime chaque fois un concept dont la compréhension est importante pour un usage approfondi du Yi Jing. Sa position centrale dans chacune des phrases (très exactement pour les trois premières ! ) et la présence du terme “中孚 zhōng juste, centre” soulignent visuellement le caractère central de ces notions.

Les propriétés ou “mots-résultats”

  • en phrase 1 : xiàng “aspect”. C’est le même mot que dans “Grande Image”. Représentant un éléphant il peut signifier aspect, forme, représentation, symbole, orientation. Chacun des huit trigrammes exprimant sous un angle différent, la manifestation d’une même Unité initiale nous retiendrons donc pour le moment “aspect” qui implique les notions de point de vue et de particulier.
  • en phrase 2 : yáo “trait”. Lignes qui composent les hexagrammes. Il s’agit soit d’une ligne yin 陰爻 yīn yáo figurée par un trait horizontal discontinu ou d’une ligne yang 陽爻 yáng yáo figurée par un trait horizontal continu. Les textes du Yi Jing canonique qui correspondent à chacun des six traits sont ainsi appelés 爻辭 yáo ci “Explications sur les traits”.

Mentionnons également l’expression 爻象 qui combine yáo “trait” et xiàng “aspect” : aspect exprimé par la composition des 六爻 liù yáo (six traits) ou les six 六位 liù wèi (six positions) d’un hexagramme.

La graphie de l’idéogramme est très pertinente pour notre texte : il s’agit du même signe (deux lignes entrecroisées) superposées, redoublées. Cela vient donc en écho au redoublement des trigrammes dans la même phrase. Les deux lignes entrecroisées figurent selon le Shuo Wen “l’entrecroisement des influences du Ciel et de la Terre sur les Dix mille êtres de l’univers”. Les Leçons Étymologiques de Wieger mentionnent ”action et réaction mutuelle”. Nous verrons bientôt que cela constitue précisément l’introduction de la troisième phrase…

  • en phrase 3 : biàn “changement”. Il ne s’agit pas de yì utilisé pour 易經 yì jīng “Livre des Changements”. La transformation décrite ici est soudaine et radicale, du yin en yang ou inversement. Ce mot est également utilisé aux lignes 5 et 6 de l’hexagramme 49  “Muer”.
  • en phrase 4 : “mouvement”. Peut également signifier “action, mise en œuvre, utilisation, émotion, agitation, soudaineté”, mais désigne surtout, en philosophie chinoise “le mouvement propre aux êtres vivants, la manifestation de ce qui les anime”. Ce mot est également utilisé à la ligne 6 de l’hexagramme 47  “Encercler”.

Voici donc pour les “mots-résultats”.

Considérons maintenant le premier membre de chacune des quatre phrases qui est à l’origine, qui “contient” ces résultantes :

 

Premier membre de la première phrase

– La traduction des deux premiers mots de la première ligne 八卦 bā guà est aisée : “les huit trigrammes”. Nous savons que gua peut également signifier “hexagrammes” mais lorsqu’on parle des “huit guas” il est admis qu’il s’agit toujours des trigrammes.

– Les deux mots suivants 成列 chéng liè constituent une expression qui selon le dictionnaire Ricci se traduit par “Former des rangs; aligner. En ligne[s] (par opposition à : en colonne[s])”.

 

Premier membre de la seconde phrase

Les deux premiers termes de la seconde ligne 因而 yīn ér signifient habituellement lorsqu’on les lit ensemble “C’est pourquoi; en conséquence; par conséquent.”

Mais si on les considère séparément :

  • le sens courant de yīn “à cause de” peut dériver en “selon, succéder, prendre appui, être en contact, contigu ou relié, comme, de même, et même indiquer une opération de multiplication… L’étymologie de montre un homme assis sur un tapis, d’où l’idée d’être posé sur quelque chose. Nous retiendrons donc l’idée de superposition.
  • ér quant à lui indique en général une liaison, un prolongement, mais peu également prendre le sens d’une opposition ou d’une variation : “mais, et cependant”.

La lecture de l’expression pourrait alors devenir quelque chose comme “ Mais si l’on prolonge…”.

  • Le quatrième mot de la seconde ligne zhī « eux » fait référence à ce qui était cité avant, plus probablement “les huit trigrammes” que “les aspects”.
  • Nous arrivons enfin au troisième mot de la seconde ligne, celui que la plupart des auteurs traduisent par “redoubler” : . Ce terme comporte deux sens différents : prononcé zhòng il signifie “poids, lourd, important, difficile, accabler” ; prononcé chóng il veut dire “doubler, redoubler, double, être semblable à, répéter, réitérer, de nouveau, deux ou plusieurs fois”. Mais un sens commun appartient aux deux prononciations : épaisseur, couche, étage

Revenant à la locution de la première phrase 成列en ligne[s] (par opposition à : en colonne[s])” nous pouvons comprendre que l’on parle alors des trigrammes disposés au même niveau les uns que les autres (en ligne horizontale). Lorsqu’on les présente différemment, c’est-à-dire en les superposant en colonne verticale on obtient un autre effet  : là où seules les qualités propres du trigramme (l’aspect) étaient visibles, la superposition permet de faire émerger les caractéristiques de chacun des traits.

Il faut ici évoquer une autre possibilité théorique : le redoublement pourrait être celui du même trigramme, comme par exemple Les Trigrammes en Premières Lignes H58 et du coup ne concerner que huit hexagrammes ! Mais oublions un instant cette hypothèse…

En résumé  :

“Un trigramme est une entité, un aspect en soi.

Un hexagramme est un ensemble de six caractéristiques.”

Ce qui est affirmé ici n’est pas la genèse des hexagrammes à partir des trigrammes, mais le raffinement supplémentaire que permet la disposition en hexagramme. De ce point de vue les trigrammes fonctionnent d’avantage comme des archétypes.

En d’autres termes :

“Les traits ne prennent de sens que par la superposition des trigrammes”.

 

Premier membre de la troisième phrase

  • Les deux premiers mots de la troisième ligne 剛柔 gāng róu signifient selon le dictionnaire Ricci “dur et tendre; énergique et mou”. A la même entrée du dictionnaire il y a l’indication : “Le couple 剛柔 gāng róu est l’équivalent terrestre du couple céleste 陰陽 yīn yáng”.

Une traduction complète de cette phrase est proposée par le dictionnaire Couvreur : “Le dur et le mou sont en contact et agissent l’un sur l’autre.”

  • Le troisième terme 相 xiāng indique bien une notion de réciprocité entre deux éléments
  • Le quatrièmes mot 推 tuī contient les notions de “pousser, céder, prendre la place de, succéder à”.

Les deux combinés amènent donc l’idée de “prendre alternativement la place de l’autre”.

Nous obtenons donc tout simplement :

“Le ferme et le souple prennent alternativement la place l’un de l’autre.”

Mais qu’est-ce qui est ferme et souple ? S’agit-il des traits ou des trigrammes ? Le choix des qualificatifs ainsi que la correspondance avec le couple yin-yang semblent plus adaptés aux traits…

Il est cependant à noter qu’au quatrième chapitre de la Sixième Aile un commentaire qui considère à la fois les traits et les trigrammes yin ou yang… pour justifier qu’un trigramme yang comporte une majorité de traits yin et réciproquement ! La singularité est alors ce qui émerge de la masse, ce qui fait sens.

Plutôt qu’une alternance temporelle il serait alors question de ce “changement” radical qu’opère l’intrusion d’un trait yin dans le trigramme extrêmement yang le faisant alors brutalement basculer vers l’un des trois trigrammes yin ☴ ☲ et ou l’intrusion d’un trait yang dans le trigramme extrêmement yin le faisant alors brutalement basculer vers l’un des trois trigrammes yang ☳ ☵ et

Revenons maintenant à l’hypothèse du redoublement du même trigramme comme par exemple pour Les Trigrammes en Premières Lignes H51 : dans ce cas le même trait yin ou yang d’un trigramme selon qu’il est dans le trigramme du bas ou du haut est alors à une place impaire (yang) ou paire (yin). Considérant par exemple le trait du bas du trigramme tshen lorsqu’il est dans le trigramme du bas il est à la ligne 1 donc à une place yang, alors que lorsqu’il appartient au trigramme du haut il est à la ligne 4 donc à une place yin.

Ainsi le redoublement par superposition ne produit pas “deux fois la même chose” mais “transformation radicale de cette même chose” !

 

Premier membre de la quatrième phrase

Constatons pour finir une régularité supplémentaire dans la structure générale du texte :

 

八卦成列,象在其中矣。

,爻在其中矣。

剛柔相推,變在其中矣。

繫辭焉,動在其中矣。

A la fin des premiers membres de phrases des lignes 2 et 4 on trouve chaque fois les caractères ér et zhī encadrant, pour la seconde ligne, le caractère chóng indiquant le redoublement, et pour la quatrième ligne le terme mìng exprimant une notion importante de la pensée chinoise : le Mandat, c’est à dire la volonté du Ciel que chacun doit chercher à connaître et accepter. Plus trivialement ming peut se traduire par “commander, ordre” mais aussi “vie”.

 

Ordre Naturel ?

Or mìng est la base de la nature propre xìng fondement de la loi naturelle en chacun… Nous verrons dans un article ultérieur que le mot “nature” n’a pas d’équivalent en Chine ancienne tel que nous l’entendons en opposition à “culture” pour décrire tout ce qui serait hors de la Cité. La seule nature qui est pensée c’est xìng, la nature propre ou l’expression de la loi naturelle dans un être, ce que la nature lui a attribué.

Ainsi ming correspond à accomplir durant le temps de sa vie individuelle ce dont la nature nous a doté : xìng. En parallèle avec le “redoublement” de la seconde ligne nous pouvons donc considérer la ré-alisation du mandat comme la contribution de l’humain au Ciel-Terre, le renforcement par la réaffirmation et la mise en œuvre de ce qui a été initialement donné (les “aspects”, les caractéristiques individuelles). Nous retrouvons le principe du développement d’un donné, d’un héritage, qui justifie notre choix actuel et peu orthodoxe de traduction pour 君子 jūn zǐ : « noble héritier« 

  • 繫辭 xì cí est le nom des Cinquième et Sixième Ailes. Il peut s’agir ici plus simplement de commentaires rattachés à “quelque chose” cité précédemment (traits ou trigrammes) et évoqué par zhī “eux” en position finale.

L’identité de forme entre les phrases 2 et 4 permet de rapprocher xì au début de la quatrième phrase de yīn au début de la seconde et de constater qu’ils possèdent tous deux la notion de “relier ou d’être relié”.

  • yān représentait à l’origine un “oiseau jaune”. Il a ensuite été utilisé pour évoquer une conséquence, un lien ou un renforcement, mais peut également faire référence à quelque chose cité précédemment “le, lui, eux”.
  • ér, nous l’avons déjà vu, indique en général une liaison, un prolongement, mais peu également prendre le sens d’une opposition : “mais, et cependant…”.

 

Retour à la structure

La structure identique des lignes 2 et 4 permet d’imaginer que les lignes 1 et 3 fonctionnement également sur un schéma commun. Nous pouvons par exemple considérer : 

八卦成列,象在其中矣。

,爻在其中矣。

 

剛柔相推,變在其中矣。

辭焉,動在其中矣。

où les deux premiers caractères désignent pour l’une “les huit trigrammes”, pour l’autre le couple “le ferme et le souple”. Les premiers sont “considérés isolément” alors que les seconds “se poussent l’un l’autre”.

Le raffinement du sens est produit en seconde ligne par la superposition et en quatrième ligne par les paroles des sages, les commentaires. En Chine, ce qui transforme un texte en « Classique », c’est le nombre de ses commentaires… et même de ses commentaires sur les commentaires. Alors qu’en Occident, les commentaires sont plutôt ajoutés en note de bas de page, voire de fin de chapitre ou d’ouvrage, la tradition chinoise est d’agréger les commentaires directement en dessous du texte de référence, la superposition ainsi créée faisant miroiter les différents sens de la même façon que les traits expriment les nuances d’un hexagramme.

Les deux premières phrases considèrent les graphies statiques et leurs interactions, alors que les deux dernières lignes traitent de la dynamique de la vie réelle et de ses interactions.

De même que le redoublement des trigrammes active les traits, les commentaires rattachés aux figures définissent l’action juste pour accomplir sa destinée.

De même que la dynamique individuelle des trigrammes est déployée et étincelle par le redoublement, les interactions du ferme et du souple sont couronnées par l’injonction de l’insertion du projet individuel dans la manifestation naturelle du flux éternel.

 

Un dernier mot

Le dernier « terme » de notre voyage en quatre lignes, le dernier mot-signifiant de notre texte est “mouvement”.

  • Commençons par remarquer que la composante gauche de ce caractère n’est autre que chóng “redoubler” mot-clé qui a initié notre étude.
  • La composante de droite est la clé lì “force, travail, effort, dynamique”. En philosophie chinoise ce caractère désigne également l’”effort humain face à la destinée ( mìng), qui ne peut changer le cours des choses”. Nous avons donc un écho à  mìng…

“Redoublement-superposition” + “effort” → “effort redoublé, action prenant appui sur et renforçant le cours des choses”.

 

Enfin un premier jet…

Osons maintenant un premier brouillon de traduction pour l’ensemble de ces quatre lignes :

 

八卦成列,在其中矣

在其中矣

 

剛柔相推,在其中矣

辭焉#在其中矣

 

Les huit trigrammes considérés individuellement ont un sens.

Leur association par superposition révèle les traits.

L’interaction du ferme et du souple recèle les changements.

Les commentaires en déduisent la destinée, les actions la confirment.

Bibliographie

  • Chinese Text Project – La sixième Aile : https://ctext.org/book-of-changes/xi-ci-xia
  • Couvreur, S. (1900). Dictionnaire classique de la langue Chinoise. Adrien Maisonneuve.
  • Legge, J. (Trad.). (1963). The I Ching: The Book of Changes. Dover Publications.
  • Lynn, R. J. (Trad.). (2004). The Classic of Changes: A New Translation of the I Ching as Interpreted by Wang Bi. New York: Columbia University Press.
  • Ricci, I. (1999). Dictionnaire Ricci de caractères chinois, coffret 2 volumes et un index. Paris: Desclée de Brouwer.
  • Vinogradoff, M. (2000). Dans le Yi Jing à tire d’aile. Les commentaires du Yi Jing. Paris: Editeur Guy Tredaniel.
  • Wilhelm, R., & Perrot, E. (1994). Yi king : Le Livre des transformations. Paris: Médicis.
  • Wieger, L. (1963). Caractères chinois, étymologies, graphies, lexiques : Par le Père Léon Wieger,… 7e édition. Kuang-chi press.