Séparer le Zhōuyì des Dix Ailes
La thèse principale
“Le Zhōuyì est d’abord un texte de l’Âge du Bronze :
c’est à la lumière de cette époque qu’il faut le lire.”
Gāo Hēng pose comme principe méthodologique fondateur la séparation rigoureuse entre le 經 Jīng “Classique” (le texte canonique primitif du Zhōuyì, composé des 64 jugements d’hexagrammes et de leurs 384 lignes) et le 傳 Zhuàn “Commentaires” (les 十翼 shí yì “Dix Ailes” traditionnellement attribuées à Confucius). Pour Gāo Hēng, ces deux ensembles appartiennent à des époques, des registres intellectuels et des fonctions textuelles distincts ; les confondre, comme le fait la tradition exégétique depuis les Han, produit nécessairement des contresens sur la nature du texte canonique.
Cette hypothèse est la matrice méthodologique : toutes les autres notions transversales n’en sont que des applications locales. Accepter les identifications lexicales de Gāo Hēng sans accepter le principe Jīng / Zhuàn qui les commande revient à les considérer comme des curiosités philologiques ; les accepter dans leur fondement méthodologique revient à admettre une reconfiguration profonde de l’objet textuel que constitue le Yì Jīng.
Les trois arguments de Gāo Hēng
- Argument historique. Le texte canonique du Zhōuyì est traditionnellement attribué au roi Wén et au duc de Zhōu, ce qui situe sa composition au début de la dynastie Zhōu occidentale (XI–X siècle av. J.-C.). La recherche moderne nuance cette attribution mais accepte une composition s’étendant sur les Zhōu occidentaux et probablement les premiers siècles des Zhōu orientaux (environ XI–VII siècle av. J.-C.).
Les Dix Ailes, en revanche, sont aujourd’hui datées par consensus philologique entre la fin des Royaumes Combattants et les Han antérieurs (environ IV–II siècle av. J.-C.). L’écart est d’au moins cinq siècles, plus probablement sept. L’attribution confucéenne des Dix Ailes, qui supposait une composition au VI–V siècle av. J.-C., n’a plus de défenseur parmi les philologues sérieux depuis la contestation par Ōuyáng Xiū (1007–1072) de la paternité confucéenne du Grand Commentaire (Ailes 5 et 6), puis des critiques de Cuī Shù (1740–1816).
Gāo Hēng n’a donc fait que radicaliser une position qui avait des précédents traditionnels, mais qui restait minoritaire dans la transmission scolaire du Yì Jīng.
- Argument textuel. Au-delà de la datation, le Jīng et le Zhuàn présentent des différences stylistiques et conceptuelles si marquées qu’elles confirment leur disparité originelle.
Le texte canonique est elliptique et rythmé : il fonctionne par énoncés courts qui juxtaposent un pronostic, une situation, un acte rituel, parfois un fragment narratif. Son vocabulaire est concret (troupeaux, récoltes, captifs, expéditions, offrandes) et son registre proche des inscriptions oraculaires Shāng et des formules divinatoires anciennes.
Les Dix Ailes, à l’inverse, déploient des constructions discursives amples, des développements philosophiques systématisés, un vocabulaire abstrait (yīn, yáng, dào, dé (vertu), tài jí) absent ou marginal dans le texte canonique. Le Grand Commentaire en particulier construit une métaphysique cosmologique qui n’a aucun équivalent dans les jugements et les lignes.
Les deux ensembles appartiennent à des mondes intellectuels distincts : le Jīng à la pratique divinatoire archaïque, le Zhuàn à la réflexion philosophique des écoles de la fin des Royaumes Combattants et des Han.
- Les commentaires reconfigurent le texte canonique. Lire le Jīng à travers le Zhuàn, c’est systématiquement projeter sur le texte canonique des concepts, des correspondances et des significations qui lui sont étrangers. Le cas le plus net est celui de la Septième Aile (Wén yán), qui développe la formule 元亨利貞 comme énoncé des quatre vertus confucéennes : 元 = tête de la bonté, 亨 = réunion des biens, 利 = harmonie du juste, 貞 = tronc des affaires. Cette glose, philosophiquement cohérente dans son propre cadre, présuppose l’éthique confucéenne et ne saurait informer la lecture du texte canonique, où 元亨利貞 est une formule oraculaire syntaxiquement segmentée en deux binômes. De même, les Grandes Images (Ailes 3 et 4) lit systématiquement les hexagrammes comme prescriptions morales adressées au 君子 jūnzǐ, là où le texte canonique utilise 君子 comme titre de charge officielle et non comme catégorie morale. Et le Grand Commentaire construit un cadre cosmologique yin-yang comme fondement du Yì Jīng, là où le texte canonique ne mentionne ni yin ni yang dans aucun de ses jugements ni aucune de ses lignes. Cette dernière observation est probablement la plus importante : la philosophie yin-yang, si constitutive du Yì Jīng dans sa réception ultérieure, est absente du texte canonique lui-même. Elle y a été introduite par les Dix Ailes.
Les effets sur la lecture du Zhōuyì
Les conséquences du principe Jīng / Zhuàn ne portent pas sur telle ou telle formule isolée : elles portent sur la nature même du texte et sur les couches interprétatives jugées légitimes. Cela produit cinq effets principaux.
Évacuation de l’architecture des quatre vertus. La lecture confucéenne des quatre vertus (yuán hēng lì zhēn) est issue du Wén yán zhuàn (7ème Aile) et ne peut plus servir de base à la traduction du Jīng. Le texte canonique doit être lu comme un compte-rendu divinatoire.
Évacuation de la lecture allégorique des lignes. Les Grandes Images, qui traitent systématiquement les images du texte (dragons, chevaux, tigres, chariots) comme des métaphores de positions morales, politiques ou cosmologiques, sont reléguées au statut de commentaires. Le dragon de H1 redevient un animal, le cheval de H2 un cheval, le tigre de H10 un tigre, etc.
Évacuation du cadre yin-yang comme structure interprétative primitive. Les notions de yin et yang peuvent éclairer la réception du Yì Jīng à partir des Han, mais ne peuvent pas alimenter la traduction du texte canonique. Les hexagrammes ne sont pas, dans le Jīng, des combinaisons de principes polaires : ils sont des configurations de six lignes enregistrant des résultats d’achilléomancie. La théorisation cosmologique n’est pertinente que pour le Zhuàn.
Évacuation des correspondances systématiques. Les tableaux de correspondances (trigrammes — saisons — directions — organes — couleurs — animaux — parties du corps, etc.) développés par le Shuō guà zhuàn (8ème Aile) ne trouvent aucun écho dans le texte canonique. Ils relèvent d’un système pensé ultérieurement et plaqué sur le corpus. Leur application au Jīng est rétroactive.
Restauration du statut divinatoire. Soustrait à ses strates de commentaires, le Jīng apparaît comme ce qu’il est probablement : un manuel d’interprétation oraculaire des Zhōu occidentaux, dans la continuité des pratiques divinatoires Shāng. Son contenu mêle pronostics, formules stéréotypées, fragments narratifs historiques (conquête des Shāng en H2 六三, expéditions du roi Wǔ en H63, mariage impérial en H54…), instructions rituelles et observations empiriques. Ce statut n’est pas un jugement de valeur : il est une restitution historique. Le Yì Jīng philosophique, métaphysique, moral que la tradition connaît existe réellement, mais il est le produit d’une sédimentation des commentaires sur plusieurs siècles, et non l’expression du texte canonique originel.
Fiabilité et limites
Le principe Jīng / Zhuàn est aujourd’hui accepté, dans son principe, par l’ensemble du courant philologique moderne, chinois et occidental : Gāo Hēng, Lǐ Jìngchí, Wén Yīduō, Qū Wànlǐ côté chinois ; Shaughnessy, Kunst, Rutt, Redmond côté occidental. Sa version radicale, l’application systématique qui refuse toute information venant des Ailes pour la traduction du Classique, est plus spécifique à Gāo Hēng et à ses héritiers directs. La thèse est, dans son principe général, solide, mais son application systématique suscite de nombreuses réserves.
Quatre réserves
1) Les Dix Ailes ne sont pas uniformes. Les Dix Ailes ne forment pas un bloc homogène. Le Tuàn zhuàn (Commentaire sur le Jugement, Ailes 1 et 2), par exemple, présente un style ramassé et des formules courtes qui le rapprochent, au moins au niveau de la forme, du texte canonique ; certains philologues (notamment Lǐ Jìngchí) suggèrent qu’il peut préserver des traditions interprétatives anciennes, voire contemporaines des dernières couches du Jīng. Le Grand Commentaire (Ailes 5 et 6), en revanche, est clairement plus tardif et plus philosophique. Traiter les Dix Ailes comme un seul ensemble, comme le fait Gāo Hēng en pratique, simplifie une réalité textuelle plus stratifiée.
2) Reconstruction d’un état qui n’a jamais existé comme tel. La méthode Jīng / Zhuàn construit par soustraction un “texte canonique primitif” dépouillé de ses commentaires. Mais les premiers manuscrits dont nous disposons (Mǎwángduī, Fùyáng), montrent que le Jīng circule déjà accompagné de commentaires. Un Zhōuyì entièrement pur de toute glose n’est pas attesté historiquement : il est une reconstruction philologique, utile comme hypothèse de travail mais pas comme réalité textuelle. L’approche de Gāo Hēng reste donc une modélisation, plutôt que l’exhumation d’une réalité historique.
3) La tradition des commentaires est un objet légitime. Évacuer les Dix Ailes de la lecture du Jīng ne signifie pas leur dénier toute valeur. Elles constituent une tradition interprétative d’une richesse considérable, qui a façonné la réception du texte pendant deux millénaires et produit une littérature philosophique majeure (Wáng Bì, Chéng Yí, Zhū Xī, Wáng Fūzhī).
Ce paradigme interprétatif, représenté en sinologie occidentale par Rudolf Wagner, Willard Peterson, Joseph Adler et Richard John Lynn, considère que le Yì Jīng tel qu’il a effectivement été vécu et transmis est l’ensemble Jīng + Zhuàn, et que le séparer revient à mutiler un objet culturel dont l’unité est réelle.
Le choix entre les deux paradigmes n’est pas un arbitrage entre vérité et erreur : il est un arbitrage entre deux objets d’étude légitimes : d’un côté, explorer le texte canonique dans son état originel ; de l’autre, étudier le Yì Jīng comme une tradition vivante et cumulative.
4) Un raisonnement qui se confirme lui-même. Le critère stylistique et conceptuel qui permet de distinguer le Jīng et le Zhuàn présuppose une idée de ce à quoi doit ressembler le texte canonique primitif. Les passages du Jīng qui contiennent des éléments plus abstraits ou plus philosophiques (rares, mais existants : certaines formules de H2 font débat) sont parfois traités par Gāo Hēng comme des interpolations ou des ajouts tardifs.
Ce type d’argument, lorsqu’il n’est pas appuyé par des sources externes, risque la circularité : on postule un Jīng homogène, on considère comme interpolés les passages qui contredisent cette homogénéité, ce qui confirme l’homogénéité.
La découverte des manuscrits de Mǎwángduī et de Fùyáng a permis de vérifier certaines hypothèses d’interpolation ; pour d’autres, l’argument a été réfuté ou reste conjectural.
En conclusion
Séparer le Classique des Ailes n’est pas refuser l’héritage des commentaires : c’est reconnaître que le texte canonique des Zhōu occidentaux et la tradition philosophique qui l’a interprété pendant deux millénaires sont deux objets distincts, chacun digne d’être étudié pour lui-même. Gāo Hēng a choisi d’étudier indépendamment le premier, puis le second ; d’autres ont préféré les éclairer réciproquement. Le lecteur du Yì Jīng peut faire les deux, à condition de savoir à chaque moment lequel il lit.
C’est cette distinction qui commande l’ensemble des lectures philologiques présentées dans les autres thèses transversales de notre étude de Gāo Hēng : 亨 comme offrande sacrificielle, 貞 comme divination, lecture en deux binômes de la formule 元亨利貞, dragon comme animal réel, 大人 comme titre de charge, etc.
Le principe Jīng / Zhuàn sera également le point de départ de plusieurs séries d’études à venir dans cette encyclopédie. La version de Mǎwángduī, découverte en 1973, documente un état du texte antérieur à la fixation han : elle permet de vérifier ou de nuancer, manuscrit à l’appui, les hypothèses philologiques de Gāo Hēng sur le Classique. Les commentaires de Wáng Bì et des néo-confucéens (Chéng Yí, Zhū Xī), à l’autre extrémité, seront étudiés comme œuvres intellectuelles autonomes, avec leur cohérence propre, leur contexte historique et leurs enjeux philosophiques, sans que leurs lectures soient confondues avec le sens primitif du texte canonique. Dans les deux cas, tenir séparés le Classique et les Ailes n’est pas un détail de méthode : c’est la condition même d’une étude rigoureuse.