Le livre de Didier Goutman

Afin que charme du papier et souplesse du numérique s’enrichissent mutuellement

J’ai récem­ment reçu ce mes­sage de Richard, un nou­vel abon­né à la news­let­ter de l’En­cy­clo­pé­die du Yi Jing :

Bon­jour Alain,

Je me deman­dais si votre tra­duc­tion du Yi King existe en forme de livre ? Ce serait un magni­fique cadeau à offrir.

Bien cor­dia­le­ment,

Richard

Cher Richard,

Mer­ci pour votre mes­sage et vos encou­ra­ge­ments. Vous n’êtes pas le seul à me poser la ques­tion d’une ver­sion papier des pages “Hexa­gramme”. Depuis quelques semaines, d’autres lec­teurs mais sur­tout mes com­plices auteurs et relec­teurs ne cessent de m’y encou­ra­ger.

Alors, pour­quoi résis­ter à cette ten­ta­tion ?

Para­doxa­le­ment, ce n’est pas par modes­tie, mais par ambi­tion !

L’évolution permanente au cœur du projet

Vous me disiez, dans un pré­cé­dent mes­sage, n’avoir décou­vert que récem­ment notre site. L’En­cy­clo­pé­die du Yi Jing est née il y a un peu plus de dix ans. Sa voca­tion ini­tiale était de mettre gra­tui­te­ment à dis­po­si­tion du plus grand nombre un ensemble struc­tu­ré de textes et de res­sources pour en favo­ri­ser l’ap­proche et le déve­lop­pe­ment. Le choix du terme Ency­clo­pé­die visait à s’ins­crire dans l’es­prit huma­niste du fameux ouvrage de Dide­rot et D’A­lem­bert.

Nos pre­miers lec­teurs ont pu consta­ter qu’au fil des années le pro­jet a consi­dé­ra­ble­ment évo­lué. D’un simple blog, nous sommes, entre autres, pas­sés à un véri­table outil hyper­tex­tuel offrant un accès appro­fon­di au Texte Cano­nique et à ses mul­tiples inter­pré­ta­tions, via, par exemple, les quelques 1 800 pages pré­sen­tant les dif­fé­rents sens des carac­tères chi­nois.

 

 

Une réflexion sur la lit­té­ra­ture fran­co­phone du Yi Jing

Vous avez cer­tai­ne­ment, comme nous, remar­qué que depuis une qua­ran­taine d’an­nées, le pay­sage édi­to­rial fran­co­phone s’est consi­dé­ra­ble­ment enri­chi d’ou­vrages trai­tant du Yi Jing. Bien que cette abon­dance témoigne d’un inté­rêt crois­sant pour cette sagesse mil­lé­naire, et que cer­tains livres marquent des avan­cées signi­fi­ca­tives, force est de consta­ter que la quan­ti­té n’est pas tou­jours syno­nyme de qua­li­té ou d’o­ri­gi­na­li­té.

D’où la véri­table ques­tion : que pour­rions nous appor­ter de vrai­ment nou­veau à ce pano­ra­ma déjà bien four­ni ? Notre ambi­tion n’est pas d’a­jou­ter sim­ple­ment un volume de plus, mais d’of­frir une approche réel­le­ment dif­fé­rente et enri­chis­sante.

C’est pré­ci­sé­ment ce défi qui nous pousse à explo­rer de nou­velles voies, à repen­ser notre façon de pré­sen­ter et d’in­te­ra­gir avec le Yi Jing. Nous cher­chons à créer un outil vivant, en constante évo­lu­tion, qui puisse véri­ta­ble­ment enri­chir la com­pré­hen­sion et la pra­tique du Yi Jing, plu­tôt que de sim­ple­ment réité­rer ce qui a déjà été dit.

Les “notes évolutives” : une philosophie de travail

En vous pro­me­nant dans le site, vous avez pro­ba­ble­ment déjà croi­sé la notion de notes évo­lu­tives, un concept ini­tié il y a quelques années par Georges Saby. Cette approche reflète notre convic­tion pro­fonde : aucune tra­duc­tion défi­ni­tive ne peut trans­crire de façon adé­quate la dyna­mique du pré­sent en deve­nir, aucune inter­pré­ta­tion figée ne peut incor­po­rer digne­ment le souffle de l’in­con­nu.

Ces notes évo­lu­tives, tout comme mes tra­duc­tions ou pistes d’in­ter­pré­ta­tions sont régu­liè­re­ment revi­si­tées et mises à jour. En les lisant, vous par­ti­ci­pez à une pen­sée en mou­ve­ment. Même lorsque nous ne les retra­vaillons pas, elles res­tent ouvertes. Nous assu­mons leurs conte­nus, mais les pré­sen­tons comme des témoi­gnages de notre démarche de recherche. Vous avez com­pris, Richard, que nous fai­sons nôtre l’affirmation : “Le but, c’est le che­min”.

 

Le livre de Didier Goutman
Le livre de Didier Goutman

 Les pro­chaines étapes pour les pages « Hexa­gramme »

A ce titre, vous serez peut-être heu­reux d’ap­prendre que nous pré­voyons plu­sieurs amé­lio­ra­tions pour les pages “Hexa­gramme” :

  • Pierre Lau­tier tra­vaille sur une nou­velle ver­sion de l’image réca­pi­tu­la­tive en bas de page.
  • Nous envi­sa­geons d’in­té­grer une ver­sion rema­niée des “Carac­tères du Jeu­di” pour éclai­rer les titres des hexa­grammes.
  • Le tra­vail sur le sens géné­ral de l’hexa­gramme sera éten­du et nuan­cé pour chaque cha­pitre (Juge­ment, Traits, Grande Image).
  • Nous pré­voyons de conso­li­der notre approche à par­tir du texte cano­nique et de la dyna­mique gra­phique des figures pour cha­cun des cha­pitres.

Ces déve­lop­pe­ments illus­trent par­fai­te­ment notre enga­ge­ment dans un pro­ces­sus conti­nu d’a­mé­lio­ra­tion et d’é­vo­lu­tion. Mais ils expliquent aus­si ma réti­cence, mal­gré l’intérêt pour le tra­vail déjà accom­pli, à publier …pré­ma­tu­ré­ment.

Vers une version imprimable

Mais soyez assu­ré, Richard, que nous ne sommes pas sourds à votre demande. Nous envi­sa­geons, à court ou moyen terme, de pro­po­ser une ver­sion PDF impri­mable de l’exis­tant, voire même une impres­sion en petites quan­ti­tés.

 

Les vertus intemporelles du livre

Georges Saby, Pierre Lau­tier, et moi-même sommes de fer­vents ama­teurs de livres – je les vénère même, pour tout dire… Le livre-papier offre une expé­rience sen­so­rielle unique, avec son contact phy­sique et son odeur carac­té­ris­tique. Sa pra­ti­ci­té et sa fia­bi­li­té le rendent uti­li­sable par­tout. Il favo­rise une concen­tra­tion pro­fonde, sans les dis­trac­tions du numé­rique. La lec­ture sur papier pro­cure une dou­ceur par­ti­cu­lière pour les yeux. Le livre per­met une grande liber­té d’an­no­ta­tion, faci­li­tant l’appro­pria­tion per­son­nelle du conte­nu. Enfin, chaque ouvrage d’une biblio­thèque repré­sente un élé­ment de notre par­cours intel­lec­tuel, qui peut être par­ta­gé et trans­mis.

Le numérique : un support dynamisant

En revanche, le sup­port numé­rique offre une flexi­bi­li­té idéale pour notre approche du Yi Jing, per­met­tant des mises à jour et modi­fi­ca­tions constantes. Pour les pages “Hexa­gramme”, les inter­pré­ta­tions géné­rales récem­ment publiées servent de porte d’en­trée vers une explo­ra­tion plus appro­fon­die.

L’hyper­texte per­met une immer­sion inter­ac­tive et per­son­na­li­sée dans le Yi Jing, offrant un accès ins­tan­ta­né à des couches sup­plé­men­taires de sens, ce que le for­mat papier ne peut éga­ler.

Échos du passé : Quand l’imprimerie faisait peur…

Afin de tem­pé­rer nos craintes actuelles liées aux nou­velles tech­no­lo­gies, il convient de rap­pe­ler que la méca­ni­sa­tion de l’imprimerie au 19ème siècle avait elle aus­si sus­ci­té des cri­tiques et des inquié­tudes :

perte d’emplois, baisse de la qua­li­té, uni­for­mi­sa­tion cultu­relle, sur­pro­duc­tion, perte de savoir-faire, exclu­sion des petits édi­teurs, accé­lé­ra­tion du rythme de l’information et …désa­cra­li­sa­tion du livre.

Il est trou­blant de consta­ter que les mêmes reproches sont aujourd’hui tour­nés vers le numé­rique et les intel­li­gences arti­fi­cielles.

Dispositifs et instruments

Si nous sommes d’accord pour consi­dé­rer que le livre reste une tech­no­lo­gie irrem­pla­çable, je crois trop rapide, mais sur­tout faux de l’opposer au texte infor­ma­tique. Au même titre que le numé­rique, le livre n’est en effet que l’instrument d’un dis­po­si­tif, selon la défi­ni­tion qu’en donnent les phi­lo­sophes Fou­cault et Agam­ben.

En Orient comme en Occi­dent, l’écriture puis l’imprimerie ont été des leviers de l’expression orale : elles en ont amé­lio­ré la por­tée et la dura­bi­li­té.

En Chine et pour ce qui allait deve­nir le Yi Jing, le pre­mier dis­po­si­tif a été la divi­na­tion en retour d’un sacri­fice (cf un de mes articles récents), dont les ins­tru­ments furent tout d’abord les osse­ments, puis l’écriture. Les cara­paces de tor­tue assem­blées en archives ou les lattes de bam­bous reliées par des cor­de­lettes devinrent les pré­mices des livres et du Zhou Yi. Le dis­po­si­tif, au sens poli­tique du terme, se confir­ma lors de la rédac­tion des com­men­taires qui orien­tèrent la lec­ture d’une sélec­tion de textes, for­mant alors le Yi Jing.

Le livre de Didier Goutman
Le livre de Didier Goutman

Une synergie innovante entre livre et hypertexte

Ima­gi­nons, Richard, un futur où le livre papier et le for­mat numé­rique ne sont plus en concur­rence, mais se com­plètent et s’en­ri­chissent mutuel­le­ment… C’est désor­mais cette vision que nous pour­sui­vons pour l’En­cy­clo­pé­die du Yi Jing.

Mais, qua­rante ans après l’irruption et l’omniprésence de l’informatique et des réseaux dans nos vies, com­ment par­ve­nir à faire coexis­ter har­mo­nieu­se­ment les « low tech » (donc le livre) avec le numé­rique ?

Scoop ! L’Encyclopédie du Yi Jing va (enfin) devenir une Encyclopédie

Puisque je me suis déjà per­mis une très longue réponse et quelques diver­sions à votre court mes­sage, vous serez peut-être éga­le­ment inté­res­sé d’ap­prendre que nous tra­vaillons sur un pro­jet com­plé­men­taire aux pages « hexa­gramme », mais tout aus­si ambi­tieux :

Struc­tu­rer et élar­gir nos conte­nus autour de grandes Branches de la connais­sance du Yi Jing.

Cela per­met­tra une navi­ga­tion plus intui­tive et appro­fon­die dans les concepts clés liés au Livre des Chan­ge­ments et à son his­to­rique des ori­gines jusqu’à nos jours. J’ai déjà sto­cké dans une base de don­nées des cen­taines de bribes selon leur déno­mi­na­tion chi­noise, mais je pré­sen­te­rai cela plus en détail dans un futur article.

Un livre dont vous êtes le héros

Au tout début des années 80, époque où les « Per­so­nal Com­pu­ters » (PCs) ont pris leur essor, sont éga­le­ment appa­rus des livres inter­ac­tifs en papier. Essen­tiel­le­ment tour­née vers le jeune public, la col­lec­tion “Un livre dont vous êtes le héros” était une forme de nar­ra­tion qui per­met­tait au lec­teur de prendre des déci­sions influen­çant le dérou­le­ment de l’his­toire. La struc­ture non-linéaire du récit, orien­tée à des moments-clés par les choix du lec­teur, ren­for­çait son impli­ca­tion, per­met­tait des fins mul­tiples et encou­ra­geait la relec­ture. Cer­tains livres incor­po­raient des méca­niques de jeu comme des res­sources à gérer, des lan­cers de dés …ou de pièces.

Ce qui nous conduit donc à une façon élar­gie de poser votre ques­tion : pour­quoi se limi­ter à l’impression mono­li­thique d’un livre ?

Une réponse à venir de l’Encyclopédie du Yi Jing sera la géné­ra­tion d’une réponse per­son­na­li­sée à un tirage :

A par­tir de la sai­sie des valeurs numé­riques d’un tirage, vous seront auto­ma­ti­que­ment pro­po­sés tous les élé­ments des pages « Hexa­gramme » cor­res­pon­dant aux résul­tats de la consul­ta­tion : textes des hexa­grammes de situa­tion et de pers­pec­tive, traits mutants et figures asso­ciées. Vous pour­rez choi­sir de sup­pri­mer les sec­tions ou niveaux de détails qui ne vous inté­ressent pas. Il sera, à l’inverse, pos­sible d’y ajou­ter les infor­ma­tions concer­nant les carac­tères, expres­sions ou notions spé­ci­fiques que vous sélec­tion­ne­rez. Avant géné­ra­tion du fichier pdf, télé­char­geable et impri­mable, vous aurez éga­le­ment l’opportunité de per­son­na­li­ser encore plus ce docu­ment en y ajou­tant la ques­tion et le contexte, ain­si que vos remarques ou conclu­sions per­son­nelles.

 

En conclusion

Comme vous pou­vez le consta­ter, Richard, l’En­cy­clo­pé­die du Yi Jing se veut un orga­nisme vivant, en constante évo­lu­tion. En fusion­nant le charme du papier et la sou­plesse du numé­rique, nous espé­rons créer une res­source qui res­te­ra per­ti­nente dans le temps, un peu à l’image de ce Yi Jing que nous appré­cions tant.

Epilogue : la diète de dispositifs

J’ai consi­dé­ré plus haut le livre et le numé­rique sur le même plan, comme des ins­tru­ments. Objets de dis­po­si­tifs, ils nous font, de ce point de vue, cou­rir le risque d’enfermement ou de pré­ci­pi­ta­tion dans des idées pré­con­çues. Je crois que le pro­pos ini­tial du Yi Jing est au contraire l’éman­ci­pa­tion de l’individu par le rap­pro­che­ment entre sa voca­tion ini­tiale et les cir­cons­tances natu­relles. En ce sens, afin de res­ter maître de la « machine », et évi­ter de tom­ber dans l’ad­dic­tion qu’é­voque le Juge­ment de l’hexa­gramme 4, il me paraît indis­pen­sable de savoir s’en pas­ser, et de temps en temps mar­quer des pauses.

C’est pour­quoi j’ai été très heu­reux de décou­vrir en des­sous de votre signa­ture un lien vers votre site et votre pro­po­si­tion d’effectuer ce que je consi­dère comme des diètes de dis­po­si­tifs (écri­ture, lec­ture, numé­rique) dans un cadre natu­rel : Silence et res­sour­ce­ment en Pyré­nées. 

Mer­ci encore pour votre inté­rêt et vos encou­ra­ge­ments. J’aurais grand plai­sir à lire vos propres points de vues sur les sujets que je viens d’aborder. C’est grâce à des lec­teurs comme vous que ce pro­jet conti­nue de gran­dir et de se trans­for­mer.

Bien cor­dia­le­ment,

Alain

Le livre de Didier Goutman