Yi Jing et Sacrifice : Une Relation Ancestrale à Redécouvrir (1/3)

Aux Origines de la Divination : Sacrifice et Yi Jing

Le sacri­fice est une pra­tique pro­fon­dé­ment liée à la divi­na­tion par le Yi Jing. De nos jours sou­vent négli­gé ou mal com­pris, ce rituel revêt une impor­tance fon­da­men­tale dans l’histoire et la culture chi­noises.

Le sacri­fice est, par essence, un acte sym­bo­lique visant à com­mu­ni­quer avec les forces supé­rieures ou les esprits. En Chine, comme ailleurs, il s’agissait d’offrir quelque chose de pré­cieux en échange de la faveur divine ou pour obte­nir des conseils. La rela­tion entre sacri­fice et divi­na­tion est ain­si pro­fon­dé­ment ancrée dans la tra­di­tion chi­noise, où ces deux pra­tiques étaient autre­fois com­plé­men­taires et inter­dé­pen­dantes.

Notre immer­sion débu­te­ra par l’exploration de cette rela­tion ances­trale sous ses aspects his­to­riques, cultu­rels et sym­bo­liques. Nous situe­rons d’abord le sacri­fice au cœur des ori­gines et de l’évolution dans dif­fé­rentes cultures, puis nous consi­dé­re­rons ses dimen­sions sociales et sym­bo­liques. Enfin, nous exa­mi­ne­rons com­ment cette pra­tique a été inté­grée et adap­tée dans le contexte chi­nois, et plus spé­ci­fi­que­ment dans les textes du Yi Jing.

En ce qui concerne les appli­ca­tions contem­po­raines, com­prendre en pro­fon­deur les pra­tiques rituelles anciennes et leur essence ne peut qu’éclairer le che­min des pra­ti­quants modernes. La résur­gence des liens entre sacri­fice et Yi Jing nous per­met­tra de mieux appré­cier la richesse et la com­plexi­té de la tra­di­tion divi­na­toire chi­noise. Nous espé­rons sur­tout qu’elle offri­ra une pers­pec­tive nou­velle aux cher­cheurs et pas­sion­nés du Yi Jing.

Que nous en soyons conscients ou non, les prin­cipes de ces anciens rituels res­tent en effet ins­crits en nous, au cœur de nos moti­va­tions col­lec­tives ou indi­vi­duelles. Plu­tôt que d’en être l’ob­jet, il vaut donc mieux en reven­di­quer l’ac­cès. Alors mieux ancrés, il devient pos­sible de consi­dé­rer com­ment en enri­chir nos vies.

Les formes concrètes dépen­dront de cha­cun, mais dans un article ulté­rieur nous pro­po­se­rons quelques pra­tiques aisé­ment inté­grables dans un usage moderne du Livre des Chan­ge­ments.

Notre pro­pos est en défi­ni­tive d’en­vi­sa­ger une plus grande impli­ca­tion, un ancrage dyna­mique dans notre rap­port au Yi Jing. Cela per­met­tra, nous n’en dou­tons pas, d’ob­te­nir en retour des réponses encore plus géné­reuses.

Le Sacrifice selon les Âges et le Monde

La pra­tique des offrandes et du sacri­fice est un phé­no­mène uni­ver­sel trans­cen­dant, tra­ver­sant les âges et les civi­li­sa­tions, les fron­tières cultu­relles et géo­gra­phiques. De l’É­gypte antique à la Grèce et Rome, des civi­li­sa­tions mésoa­mé­ri­caines à l’hin­douisme, du judaïsme à l’is­lam, ces rituels ont tous par­ta­gé un objec­tif com­mun : éta­blir et main­te­nir une rela­tion har­mo­nieuse entre l’hu­main et le divin.

En Égypte, les offrandes ali­men­taires visaient à nour­rir les dieux et les défunts, assu­rant ain­si leur bien­veillance et pro­tec­tion.

En Grèce et à Rome, les sacri­fices de tau­reaux, mou­tons ou porcs accom­pa­gnaient des prières pour apai­ser les dieux et obte­nir leur faveur pour des évé­ne­ments par­ti­cu­liers ou des récoltes abon­dantes.

Les civi­li­sa­tions mésoa­mé­ri­caines, comme les Aztèques et les Mayas, uti­li­saient les sacri­fices ani­maux et humains pour main­te­nir l’ordre cos­mique et assu­rer la fer­ti­li­té des terres. Ces sacri­fices étaient sou­vent liés à des rituels de divi­na­tion et à des calen­driers sacrés.

Le yajña de l’hin­douisme avait pour but d’har­mo­ni­ser l’u­ni­vers à tra­vers des offrandes de lait, de ghee, de céréales et par­fois d’a­ni­maux au feu sacré. Le dhar­ma expri­mait le cycle natu­rel dans chaque indi­vi­du.

Le judaïsme pos­sède une riche tra­di­tion de sacri­fices ani­maux, tels que l’of­frande de l’a­gneau pas­cal ou les sacri­fices expia­toires du Yom Kip­pour, essen­tiels pour l’ex­pia­tion des péchés et la puri­fi­ca­tion. La consul­ta­tion des Urim et Thum­mim per­met­tait d’établir une rela­tion directe entre la volon­té divine et les rites sacri­fi­ciels, comme celui du bouc émis­saire.

Dans le chris­tia­nisme, le sacri­fice du Christ sym­bo­lise la rédemp­tion ultime de l’humanité, et la messe en est la com­mé­mo­ra­tion. L’islam ravive la foi et la sou­mis­sion à Dieu d’I­bra­him à tra­vers le sacri­fice d’animaux lors de l’Aïd al-Adha, la viande sacri­fiée étant ensuite par­ta­gée entre la famille, les amis et les néces­si­teux.

Ces pra­tiques illus­trent la diver­si­té des mani­fes­ta­tions du sacri­fice, mais sou­lignent leur fonc­tion essen­tielle dans la quête humaine d’une connexion avec le sacré. Dans de nom­breuses tra­di­tions, les liens entre sacri­fices et rituels de divi­na­tion sont omni­pré­sents. Les offrandes et les sacri­fices, qu’ils soient de nature maté­rielle ou sym­bo­lique, répondent à un besoin humain fon­da­men­tal de com­mu­ni­ca­tion et de lien avec des forces supé­rieures, sou­li­gnant notre désir inné de com­prendre et d’in­fluen­cer le des­tin.

Avant d’examiner le Yi Jing et son rap­port aux sacri­fices, nous consta­tons que la tra­di­tion chi­noise s’ins­crit dans un vaste contexte de pra­tiques uni­ver­selles, écar­tant ain­si la vision d’une « Chine autre ».

Les Perspectives Ouvertes par Marcel Mauss

Le Sacrifice comme Forme de Don

Le sacri­fice est une tran­sac­tion avec le sacré. Mar­cel Mauss, l’un des pères de l’anthropologie, pré­sen­tait le sacri­fice comme une forme de don et d’échange pour ren­for­cer les liens entre les humains et les enti­tés divines. Le don sacri­fi­ciel, qu’il soit de nature ali­men­taire, ani­male ou sym­bo­lique, est per­çu comme un moyen d’as­su­rer la réci­pro­ci­té et l’é­qui­libre dans la rela­tion entre le monde pro­fane et le monde sacré ou incon­nu.

L’Obligation de Rendre

Dans la logique du don, il y a une triple obli­ga­tion : don­ner, rece­voir et rendre. Le sacri­fice répond à cette logique :

- Don­ner : Les hommes offrent quelque chose aux dieux.

- Rece­voir : Les dieux accordent en retour leur pro­tec­tion ou leur faveur.

- Rendre : Les hommes doivent conti­nuer à offrir des sacri­fices pour main­te­nir cette rela­tion.

Ritualisation, Symbolisme et Fonction Sociale du Sacrifice

Les pra­tiques sacri­fi­cielles ne consti­tuent pas seule­ment un acte maté­riel, mais une ritua­li­sa­tion char­gée de signi­fi­ca­tions sym­bo­liques. Sur le plan socié­tal, le sacri­fice est une pra­tique com­plexe qui dépasse la simple offrande : il ren­force la cohé­sion sociale et les croyances col­lec­tives. Les rituels entou­rant le sacri­fice struc­turent donc la socié­té et lui donnent un sens. Ils per­mettent de ren­for­cer les liens com­mu­nau­taires, de mar­quer les évé­ne­ments impor­tants (comme les rites de pas­sage) et de sta­bi­li­ser les hié­rar­chies sociales.

Ces pers­pec­tives peuvent enri­chir l’a­na­lyse du sacri­fice en Chine antique, notam­ment en en sou­li­gnant les dimen­sions sociales et sym­bo­liques. Ceux décrits dans le Yi Jing, fonc­tion­naient non seule­ment comme des actes reli­gieux, mais aus­si comme des moyens de ren­for­cer les liens sociaux et d’as­su­rer l’é­qui­libre cos­mique.

Sacrifice et Divination en Chine et dans le Yi Jing

Le sacrifice en Chine antique

Le sacri­fice en Chine antique était une pra­tique cen­trale dans la vie reli­gieuse et sociale, bien avant et au-delà du contexte spé­ci­fique du Yi Jing. Ces rituels étaient pro­fon­dé­ment ancrés dans les tra­di­tions et les croyances chi­noises, jouant un rôle cru­cial dans la com­mu­ni­ca­tion avec les ancêtres et les divi­ni­tés.

Le culte des ancêtres (祭祖 jìzǔ) était par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant, avec des sacri­fices régu­liers pour hono­rer et apai­ser les esprits des défunts. Ce culte assu­rait :

- leur bien­veillance et pro­tec­tion pour les vivants

- la pié­té filiale et la cohé­sion fami­liale.

Des offrandes, géné­ra­le­ment ali­men­taires (céréales, fruits, viande), des bois­sons, par­fois des ani­maux, des encens ou des objets pré­cieux, étaient dépo­sées sur les autels fami­liaux ou dans des temples dédiés aux ancêtres.

Les rois et les empe­reurs effec­tuaient des sacri­fices pour légi­ti­mer leur pou­voir, invo­quer la faveur divine et main­te­nir l’ordre et la pros­pé­ri­té dans leur royaume. Ces rites étaient prin­ci­pa­le­ment des­ti­nés :

- Au Ciel (天祭 tiān­jì) : effec­tués par l’empereur pour obte­nir la faveur des cieux et assu­rer la pros­pé­ri­té de l’empire.

- A la Terre (地祭 dìjì) : sou­vent asso­ciés aux sai­sons agri­coles, ils garan­tis­saient la fer­ti­li­té des sols et la richesse des récoltes.

- Aux Ancêtres Impé­riaux (宗庙 zōng­miào), aux Fon­da­teurs de Dynas­tie (祀祖 sìzǔ), et aux Héros Cultu­rels (文化英雄 wén­huà yīngxióng) pour ren­for­cer la légi­ti­mi­té dynas­tique et main­te­nir la conti­nui­té du pou­voir impé­rial.

- Les Esprits des Quatre Direc­tions car­di­nales (四象 sì xiàng) étaient des figures ani­males mytho­lo­giques véné­rées pour pro­té­ger le royaume et assu­rer la sta­bi­li­té géo­po­li­tique.

- Les Esprits asso­ciés aux Lieux étaient éga­le­ment hono­rés :

- Mon­tagnes et Rivières (山川 shān chuān) pour assu­rer des condi­tions favo­rables et la pro­tec­tion contre les cala­mi­tés natu­relles

- Esprits Locaux (土地神 tǔdì shén) et Esprits des Murs et Fos­sés (城隍神 chéng­huáng shén), ces divi­ni­tés tuté­laires assu­raient la paix et la pros­pé­ri­té des villes et vil­lages et de leurs habi­tants.

- Les Esprits du Vent, de la Pluie, du Ton­nerre et des Éclairs influen­çaient le cli­mat et assu­raient des condi­tions pro­pices à l’a­gri­cul­ture.

- On effec­tuait des sacri­fices en direc­tion des Esprits des Étoiles et des Astres pour ali­gner les affaires ter­restres avec les forces cos­miques.

Bien que variés dans leurs formes et leurs inten­tions, les sacri­fices en Chine antique rejoi­gnaient tous une dimen­sion essen­tielle : éta­blir et main­te­nir une com­mu­ni­ca­tion avec le monde spi­ri­tuel, garan­tis­sant ain­si l’é­qui­libre et la pros­pé­ri­té des indi­vi­dus et de la socié­té humaine « sous le Ciel ».

Le Sacrifice dans les Textes du Yi Jing

Dans les Dix Ailes

Les 十翼 shí yì Dix Ailes (com­men­taires clas­siques qui accom­pagnent le Yi Jing) font de nom­breuses allu­sions aux sacri­fices et à leur impor­tance dans la divi­na­tion et la com­mu­ni­ca­tion avec les esprits. Ces men­tions appa­raissent prin­ci­pa­le­ment dans les Grandes Images, les Com­men­taires sur les Juge­ments, l’Ordre des Hexa­grammes et les expli­ca­tions sur les Tri­grammes.

Les images et les sym­boles asso­ciés à chaque hexa­gramme ou tri­gramme illus­trent com­ment les actions humaines doivent s’har­mo­ni­ser avec les forces cos­miques ou natu­relles, sou­vent par des actes de sacri­fice. Ces sacri­fices sont men­tion­nés comme néces­saires pour :

- Apai­ser les esprits.

- Scel­ler une déci­sion avec une dimen­sion sacrée.

Les sacri­fices étaient donc éga­le­ment inté­grés à la phi­lo­so­phie et la cos­mo­lo­gie du Yi Jing. Ils y sont décrits comme des actes essen­tiels pour har­mo­ni­ser l’homme avec l’u­ni­vers, assu­rant ain­si l’é­qui­libre et la pros­pé­ri­té en lien avec les pra­tiques divi­na­toires.

Dans le Texte Canonique

Voi­ci quelques évo­ca­tions des sacri­fices dans le Texte Cano­nique. Cette liste n’est pas exhaus­tive et ne men­tionne pas pour de nom­breux mots les sens annexes appa­ren­tés aux cultes, rituels et sacri­fices :

Cha­pitre

Expres­sion

H5‑5 Attendre au milieu du vin et de la nour­ri­ture
H13‑2 Temple des ancêtres
H16‑I Accom­plir un sacri­fice solen­nel au sou­ve­rain d’en haut et y convier ses ancêtres
H17‑6 Effec­tuer des offrandes à la mon­tagne de l’Ouest
H20‑J Effec­tuer l’ablution mais pas l’offrande
H21‑2 Il mord la chair
H29‑4 Du vin en cruche, une paire de plats
H37‑2 Au milieu des offrandes
H41‑J Deux plats pour l’offrande
H42‑2 Dix paires de tor­tues [sacri­fiées]
H45‑J Obte­nir un temple pour ses ancêtres
H45‑2 Effec­tuer le sacri­fice Yué
H46‑J le sacri­fice Sheng
H46‑2 Effec­tuer le sacri­fice Yué
H46‑4 Pro­cé­der à un sacri­fice au Mont Qi
H47‑2 Auprès du vin et de la nour­ri­ture / effec­tuer un grand sacri­fice
H47‑5 Effec­tuer un grand sacri­fice
H50 Le chau­dron rituel pour les offrandes cuites
H51‑J La cuillère et la coupe rituelles
H5‑5 Offrandes de vin et de nour­ri­ture
H59‑J Obte­nir un temple pour ses ancêtres
H61‑J Offrandes de porc et pois­sons
H61‑2 Gobe­let rituel
H63‑5 Tuer un bœuf / les sacri­fices Yué

Allo ? : Validation du Sacrifice par les Esprits

En offrant des sacri­fices, les offi­ciants espé­raient avant tout ali­gner leur volon­té avec celle des cieux, assu­rant ain­si la pros­pé­ri­té et la sta­bi­li­té. Cepen­dant, plu­sieurs ques­tions cru­ciales se posaient dans cette ten­ta­tive d’échange avec l’inconnu :

Récep­tion de l’Of­frande

Mais com­ment s’assurer que l’offrande est bien par­ve­nue aux esprits ?

- Les signes visibles et les inter­pré­ta­tions rituelles jouaient un rôle cen­tral. Par exemple, l’apparition de cer­tains phé­no­mènes natu­rels ou l’état des offrandes après le rituel étaient inter­pré­tés comme des réponses des esprits.

Satis­fac­tion des Esprits : Qua­li­té et Quan­ti­té des Offrandes

Com­ment être cer­tain qu’elle les ont satis­faits, que la qua­li­té et la quan­ti­té étaient suf­fi­santes ?

- Qua­li­té : Les sacri­fices étaient sou­vent des élé­ments consi­dé­rés comme pré­cieux et purs, tels que des ani­maux sans défaut, des ali­ments de pre­mière qua­li­té, ou des objets de grande valeur.

- Quan­ti­té : La quan­ti­té des offrandes pou­vait varier en fonc­tion de l’im­por­tance du rituel ou de l’é­vé­ne­ment. Les textes rituels et les tra­di­tions pres­cri­vaient par­fois des mesures pré­cises pour évi­ter toute offense.

Sacrifice et Divination : l’Art d’Accommoder les Restes

Le concept de “restes” joue un rôle cen­tral dans les rituels de divi­na­tion. Ces restes sont tout d’abord les débris phy­siques non consom­més, mais trans­for­més par le sacri­fice. Sup­po­sés lais­sés par les esprits, les anciens devins les consi­dé­raient atten­ti­ve­ment à la recherche de signes en réponse à cette offrande. La notion de restes doit, dans ce contexte, être ana­ly­sée selon deux aspects prin­ci­paux :

Restes Physiques

Lors des rituels de divi­na­tion, le sacri­fice est une offrande aux esprits. Après l’im­mo­la­tion, les restes phy­siques — cendres, os cal­ci­nés — sont minu­tieu­se­ment exa­mi­nés pour y déce­ler des signes. Les fis­sures qui appa­raissent sur les os cal­ci­nés sont inter­pré­tées comme des mes­sages en retour. Chaque fis­sure, par sa forme et sa direc­tion, four­nit des indices sur la réponse des esprits au sacri­fice effec­tué. Ce mes­sage est, dans un pre­mier temps, sim­ple­ment pha­tique, et sert donc à vali­der la com­mu­ni­ca­tion :

- Une fis­sure hori­zon­tale ou vers le hautshàng est inter­pré­tée comme un signe favo­rable : « Nous avons bien reçu le sacri­fice, et il nous convient. »

Une fis­sure vers le basxia signi­fie par contre : « L’offrande ne nous est pas par­ve­nue » ou « son conte­nu ou sa quan­ti­té ne sont pas appro­priés, ils ne nous satis­font pas ».

Dans le pre­mier cas la com­mu­ni­ca­tion 口 kǒu avec des figures d’autorité 士 shì a bien été éta­blie, ce qui per­met de construire le terme 吉  : dili­gent, heu­reux, bon­heur, béné­dic­tion, favo­rable et donc « bon pré­sage ». Par de légers glis­se­ments de sens ce simple accu­sé de récep­tion devient donc la forme la plus pure d’un pro­nos­tic (ici pro­pice).

Dans la seconde situa­tion le mou­ve­ment de la fis­sure vers le bas se pro­longe en la repré­sen­ta­tion d’un 㐅 xiōng homme qui tombe dans 凵 qiǎn une bouche ouverte, un trou, une fosse ou un piège : le mes­sage n’est pas par­ve­nu ou n’est pas « à la hau­teur », c’est donc un échec. Pire : si l’offrande n’a pas atteint la bonne des­ti­na­tion la réponse pour­rait même pro­ve­nir d’un mau­vais esprit ou d’un reve­nant. Selon le Livre des Rites ces fan­tômes seraient en effet des défunts non nour­ris par leurs des­cen­dants. 凶 xiōng exprime donc le mal­heur et un pré­sage néfaste.

C’est ain­si que, depuis l’accusé de récep­tion du sacri­fice, s’est construite la forme mini­male du voca­bu­laire divi­na­toire :  吉 et 凶 (xiōng) : bon ou mau­vais pré­sage…

Par­mi les osse­ments de bétail ou de gibier expo­sés au feu, la sur­face des omo­plates s’est tout d’abord révé­lée la plus adé­quate au recueil de mes­sages : c’est pour­quoi on parle de sca­pu­lo­man­cie. Mais les tor­tues d’eau, nour­ri­ture très raf­fi­née une fois cuite, dis­posent éga­le­ment d’un plas­tron idéa­le­ment plat. Leur fonc­tion d’harmonisation éner­gé­tique dans la phar­ma­co­pée tra­di­tion­nelle et la sym­bo­lique de leur forme et de leur com­por­te­ment ont défi­ni­ti­ve­ment contri­bué à leur adop­tion comme sup­port divi­na­toire prin­ci­pal.

Le sacri­fice par le feu (immo­la­tion ou cuis­son) consti­tue la forme idéale de com­mu­ni­ca­tion phy­sique avec les esprits. La fumée du brû­lage ou les fumets du repas sym­bo­lisent l’as­cen­sion de l’offrande vers des niveaux inac­ces­sibles aux humains.

Mais cette adresse aux esprits per­met sur­tout de lire un mes­sage en retour dans les restes sacri­fiés. L’offrande per­met les restes …qui per­mettent les réponses.

La céré­mo­nie requiert impé­ra­ti­ve­ment une trans­for­ma­tion de nature : le sacri­fice est la trans­for­ma­tion de biens pro­fanes en objets sacrés, (hexa­grammes H49 et H50, éga­le­ment nombres des brins d’achillée) : une forme doit prendre fin en faveur de son essence. On évo­lue alors du plan maté­riel au sym­bo­lique.

Restes Symboliques

Le pas­sage de la sca­pu­lo­man­cie (dynas­tie Shang – 1600–1046 av. J.-C.) aux brins d’a­chil­lée (dynas­tie Zhou (vers 1046-256 av. J.-C.) marque une évo­lu­tion vers des méthodes de divi­na­tion plus sophis­ti­quées et sym­bo­liques, influen­cées par des chan­ge­ments cultu­rels et phi­lo­so­phiques en Chine ancienne. Cette tran­si­tion reflète un dépla­ce­ment des pra­tiques divi­na­toires de rituels phy­siques des­truc­teurs vers des tech­niques plus sym­bo­liques et intros­pec­tives.

Les restes n’y sont plus phy­siques : ce sont des valeurs sym­bo­liques obte­nues par l’addition des restes du décompte des baguettes. Leur mani­pu­la­tion selon un rituel pré­cis pro­duit des confi­gu­ra­tions numé­rales inter­pré­tables comme la réponse des esprits.

Cette dua­li­té entre les restes phy­siques des sacri­fices brû­lés et les restes sym­bo­liques des méthodes divi­na­toires comme l’achillée illustre la com­plexi­té et la pro­fon­deur des pra­tiques divi­na­toires dans la culture chi­noise ancienne. A cer­taines époques les deux tech­niques pou­vaient d’ailleurs être pra­ti­quées en paral­lèle et à de mul­tiples reprises lors d’une même céré­mo­nie divi­na­toire.

Qu’ils soient phy­siques ou sym­bo­liques, ce sont les restes qui mani­festent la réponse tan­gible des esprits aux sacri­fices offerts ou aux rituels effec­tués.

Du Stockage à la Divination : Prospérité et Pouvoir du Silo

Os cal­ci­nés ou décomptes de baguettes, les restes consti­tuent la trans­for­ma­tion de l’excédent des besoins des esprits en un usage divi­na­toire. La mise en œuvre de cette bene dic­tio conduit à ou réta­blit la pros­pé­ri­té. En accord avec « rendre », troi­sième com­po­sante de la théo­rie du don, la contre­par­tie humaine de cette abon­dance répond au même sché­ma : trans­for­ma­tion d’un excé­dent en usage pro­pi­tia­toire.

Nous avons défi­ni le com­po­sant du haut de 吉 comme 士 shì figure d’autorité. La plu­part des dic­tion­naires l’associe en effet à des hommes de pou­voir (let­tré, sage, offi­cier, juge, etc.). Mais lorsqu’on consi­dère les nom­breuses ver­sions archaïques de 吉 , c’est en fait un silo qui est repré­sen­té.

Com­ment passe-t-on du silo à l’homme de pou­voir ou à l’esprit ?

Le Silo : Sym­bole de Pros­pé­ri­té et de Pou­voir

Les silos ser­vaient prin­ci­pa­le­ment à sto­cker des céréales telles que le riz, le blé et le millet. Ils assu­raient une réserve ali­men­taire stable durant les périodes de pénu­rie (hivers, mau­vaises récoltes, famines, guerres). Sur le plan sym­bo­lique le silo était donc signe :

- D’une agri­cul­ture pros­père.

- D’une bonne ges­tion.

- D’un futur serein.

Sa ges­tion était sou­vent entre les mains de l’É­tat ou des auto­ri­tés locales, ce qui ren­for­çait leur pou­voir et per­met­tait aux diri­geants de mon­trer leur capa­ci­té à pro­té­ger et à pour­voir aux besoins de la popu­la­tion, conso­li­dant ain­si leur auto­ri­té et leur légi­ti­mi­té.

Dimen­sion Rituelle et Sym­bo­lique du Silo

Les silos avaient éga­le­ment une dimen­sion rituelle puisque des offrandes de céréales étaient faites aux esprits pour garan­tir de bonnes récoltes et main­te­nir la pros­pé­ri­té. 士 shì pou­vait donc éga­le­ment repré­sen­ter un autel.

Redis­tri­bu­tion des Restes en Cas­cade

Tout comme les réserves sto­ckées dans le silo, les restes des offrandes, consi­dé­rés comme sacrés, consti­tuaient un sur­plus redis­tri­bué à l’assistance et aux offi­ciants pour un par­tage de la béné­dic­tion. Sym­bole d’un bon­heur durable, la dis­tri­bu­tion des restes sacri­fi­ciels est ins­ti­tu­tion­na­li­sée et hié­rar­chi­sée, déter­mi­née par les cultes aux ancêtres. Le rang social est asso­cié au nombre d’an­cêtres aux­quels une per­sonne peut sacri­fier, tan­dis qu’une cas­cade des restes attri­bue à chaque niveau de la socié­té ceux du niveau supé­rieur.

En résu­mé, puisqu’il ne peut y avoir de restes sans offrande, le silo est le sym­bole puis­sant d’un cercle ver­tueux, d’une boucle rétro­ac­tive de pros­pé­ri­té, de sta­bi­li­té, et d’autorité.

Les Pièces ne sont pas « En Restes »

Dif­fé­rences Métho­do­lo­giques : Pièces vs. Baguettes

La dif­fé­rence la plus évi­dente entre les méthodes des pièces et des baguettes semble être la durée du pro­ces­sus. Cepen­dant, la vitesse d’exécution du lan­cer des pièces est obte­nue au prix de quelques rac­cour­cis :

Absence de Rela­tion aux Restes

Il n’existe pas de rela­tion aux restes dans le tirage avec les pièces, contrai­re­ment aux baguettes ou à la sca­pu­lo­man­cie. Après le lan­cer des pièces, les résul­tats sont direc­te­ment déter­mi­nés par l’addition des valeurs préa­la­ble­ment attri­buées aux piles ou faces, sans restes ou rési­dus à prendre en compte.

Con-Séquence des Baguettes

Afin d’obtenir les 3 valeurs à addi­tion­ner pour chaque trait, la fas­ti­dieuse méthode de l’achil­lée requiert une séquence de 3 étapes. Le lan­cer simul­ta­né des 3 pièces pour­rait sem­bler être un habile gain de temps, rédui­sant le nombre total d’étapes pour obte­nir un hexa­gramme de 18 à 6. Mais cela s’é­loigne de l’idée des restes.

Lors de l’élaboration d’un trait, les trois opé­ra­tions de sépa­ra­tion en deux du paquet de tiges d’achillée ne s’effectuent pas de manière iden­tique. Les restes des opé­ra­tions anté­rieures ne rejoignent pas le fais­ceau prin­ci­pal ; seuls les groupes de 4 baguettes écar­tées lors du décompte pré­cé­dent sont ras­sem­blés. Ce pro­cé­dé a deux consé­quences :

- Mul­tiples de 4 : Alors que le pre­mier tri s’effectue à par­tir de 49 baguettes, le total ini­tial pour le deuxième et le troi­sième est for­cé­ment un mul­tiple de 4.

- Restes des Restes : Puisque les restes ne sont pas réin­té­grés, le pro­chain décompte s’effectue à par­tir de la col­lecte des « restes des restes ».

 

Les restes occupent ain­si une place cen­trale dans la méthode des baguettes, repré­sen­tant une com­plexi­té et une pro­fon­deur sym­bo­lique absentes dans le lan­cer des pièces. Chaque étape du tri et du décompte intègre la notion de trans­for­ma­tion et de pas­sage des restes, reliant ain­si plus inti­me­ment l’acte divi­na­toire aux prin­cipes sous-jacents du Yi Jing.

Réintégration Concrète

Ayant ain­si cla­ri­fié le préa­lable du sacri­fice à la divi­na­tion, nous pour­sui­vrons en envi­sa­geant son réta­blis­se­ment dans notre pra­tique actuelle du Yi Jing.