Yi Jing et Sacrifice : Une Relation Ancestrale à Redécouvrir (1/3)
Aux Origines de la Divination : Sacrifice et Yi Jing

Le sacrifice est une pratique profondément liée à la divination par le Yi Jing. De nos jours souvent négligé ou mal compris, ce rituel revêt une importance fondamentale dans l’histoire et la culture chinoises.
Le sacrifice est, par essence, un acte symbolique visant à communiquer avec les forces supérieures ou les esprits. En Chine, comme ailleurs, il s’agissait d’offrir quelque chose de précieux en échange de la faveur divine ou pour obtenir des conseils. La relation entre sacrifice et divination est ainsi profondément ancrée dans la tradition chinoise, où ces deux pratiques étaient autrefois complémentaires et interdépendantes.
Notre immersion débutera par l’exploration de cette relation ancestrale sous ses aspects historiques, culturels et symboliques. Nous situerons d’abord le sacrifice au cœur des origines et de l’évolution dans différentes cultures, puis nous considérerons ses dimensions sociales et symboliques. Enfin, nous examinerons comment cette pratique a été intégrée et adaptée dans le contexte chinois, et plus spécifiquement dans les textes du Yi Jing.
En ce qui concerne les applications contemporaines, comprendre en profondeur les pratiques rituelles anciennes et leur essence ne peut qu’éclairer le chemin des pratiquants modernes. La résurgence des liens entre sacrifice et Yi Jing nous permettra de mieux apprécier la richesse et la complexité de la tradition divinatoire chinoise. Nous espérons surtout qu’elle offrira une perspective nouvelle aux chercheurs et passionnés du Yi Jing.
Que nous en soyons conscients ou non, les principes de ces anciens rituels restent en effet inscrits en nous, au cœur de nos motivations collectives ou individuelles. Plutôt que d’en être l’objet, il vaut donc mieux en revendiquer l’accès. Alors mieux ancrés, il devient possible de considérer comment en enrichir nos vies.
Les formes concrètes dépendront de chacun, mais dans un article ultérieur nous proposerons quelques pratiques aisément intégrables dans un usage moderne du Livre des Changements.
Notre propos est en définitive d’envisager une plus grande implication, un ancrage dynamique dans notre rapport au Yi Jing. Cela permettra, nous n’en doutons pas, d’obtenir en retour des réponses encore plus généreuses.
Le Sacrifice selon les Âges et le Monde
La pratique des offrandes et du sacrifice est un phénomène universel transcendant, traversant les âges et les civilisations, les frontières culturelles et géographiques. De l’Égypte antique à la Grèce et Rome, des civilisations mésoaméricaines à l’hindouisme, du judaïsme à l’islam, ces rituels ont tous partagé un objectif commun : établir et maintenir une relation harmonieuse entre l’humain et le divin.
En Égypte, les offrandes alimentaires visaient à nourrir les dieux et les défunts, assurant ainsi leur bienveillance et protection.
En Grèce et à Rome, les sacrifices de taureaux, moutons ou porcs accompagnaient des prières pour apaiser les dieux et obtenir leur faveur pour des événements particuliers ou des récoltes abondantes.
Les civilisations mésoaméricaines, comme les Aztèques et les Mayas, utilisaient les sacrifices animaux et humains pour maintenir l’ordre cosmique et assurer la fertilité des terres. Ces sacrifices étaient souvent liés à des rituels de divination et à des calendriers sacrés.
Le yajña de l’hindouisme avait pour but d’harmoniser l’univers à travers des offrandes de lait, de ghee, de céréales et parfois d’animaux au feu sacré. Le dharma exprimait le cycle naturel dans chaque individu.
Le judaïsme possède une riche tradition de sacrifices animaux, tels que l’offrande de l’agneau pascal ou les sacrifices expiatoires du Yom Kippour, essentiels pour l’expiation des péchés et la purification. La consultation des Urim et Thummim permettait d’établir une relation directe entre la volonté divine et les rites sacrificiels, comme celui du bouc émissaire.
Dans le christianisme, le sacrifice du Christ symbolise la rédemption ultime de l’humanité, et la messe en est la commémoration. L’islam ravive la foi et la soumission à Dieu d’Ibrahim à travers le sacrifice d’animaux lors de l’Aïd al-Adha, la viande sacrifiée étant ensuite partagée entre la famille, les amis et les nécessiteux.
Ces pratiques illustrent la diversité des manifestations du sacrifice, mais soulignent leur fonction essentielle dans la quête humaine d’une connexion avec le sacré. Dans de nombreuses traditions, les liens entre sacrifices et rituels de divination sont omniprésents. Les offrandes et les sacrifices, qu’ils soient de nature matérielle ou symbolique, répondent à un besoin humain fondamental de communication et de lien avec des forces supérieures, soulignant notre désir inné de comprendre et d’influencer le destin.
Avant d’examiner le Yi Jing et son rapport aux sacrifices, nous constatons que la tradition chinoise s’inscrit dans un vaste contexte de pratiques universelles, écartant ainsi la vision d’une « Chine autre ».
Les Perspectives Ouvertes par Marcel Mauss
Le Sacrifice comme Forme de Don
Le sacrifice est une transaction avec le sacré. Marcel Mauss, l’un des pères de l’anthropologie, présentait le sacrifice comme une forme de don et d’échange pour renforcer les liens entre les humains et les entités divines. Le don sacrificiel, qu’il soit de nature alimentaire, animale ou symbolique, est perçu comme un moyen d’assurer la réciprocité et l’équilibre dans la relation entre le monde profane et le monde sacré ou inconnu.
L’Obligation de Rendre

Dans la logique du don, il y a une triple obligation : donner, recevoir et rendre. Le sacrifice répond à cette logique :
- Donner : Les hommes offrent quelque chose aux dieux.
- Recevoir : Les dieux accordent en retour leur protection ou leur faveur.
- Rendre : Les hommes doivent continuer à offrir des sacrifices pour maintenir cette relation.
Ritualisation, Symbolisme et Fonction Sociale du Sacrifice
Les pratiques sacrificielles ne constituent pas seulement un acte matériel, mais une ritualisation chargée de significations symboliques. Sur le plan sociétal, le sacrifice est une pratique complexe qui dépasse la simple offrande : il renforce la cohésion sociale et les croyances collectives. Les rituels entourant le sacrifice structurent donc la société et lui donnent un sens. Ils permettent de renforcer les liens communautaires, de marquer les événements importants (comme les rites de passage) et de stabiliser les hiérarchies sociales.
Ces perspectives peuvent enrichir l’analyse du sacrifice en Chine antique, notamment en en soulignant les dimensions sociales et symboliques. Ceux décrits dans le Yi Jing, fonctionnaient non seulement comme des actes religieux, mais aussi comme des moyens de renforcer les liens sociaux et d’assurer l’équilibre cosmique.
Sacrifice et Divination en Chine et dans le Yi Jing
Le sacrifice en Chine antique
Le sacrifice en Chine antique était une pratique centrale dans la vie religieuse et sociale, bien avant et au-delà du contexte spécifique du Yi Jing. Ces rituels étaient profondément ancrés dans les traditions et les croyances chinoises, jouant un rôle crucial dans la communication avec les ancêtres et les divinités.
Le culte des ancêtres (祭祖 jìzǔ) était particulièrement important, avec des sacrifices réguliers pour honorer et apaiser les esprits des défunts. Ce culte assurait :
- leur bienveillance et protection pour les vivants
- la piété filiale et la cohésion familiale.
Des offrandes, généralement alimentaires (céréales, fruits, viande), des boissons, parfois des animaux, des encens ou des objets précieux, étaient déposées sur les autels familiaux ou dans des temples dédiés aux ancêtres.
Les rois et les empereurs effectuaient des sacrifices pour légitimer leur pouvoir, invoquer la faveur divine et maintenir l’ordre et la prospérité dans leur royaume. Ces rites étaient principalement destinés :
- Au Ciel (天祭 tiānjì) : effectués par l’empereur pour obtenir la faveur des cieux et assurer la prospérité de l’empire.
- A la Terre (地祭 dìjì) : souvent associés aux saisons agricoles, ils garantissaient la fertilité des sols et la richesse des récoltes.
- Aux Ancêtres Impériaux (宗庙 zōngmiào), aux Fondateurs de Dynastie (祀祖 sìzǔ), et aux Héros Culturels (文化英雄 wénhuà yīngxióng) pour renforcer la légitimité dynastique et maintenir la continuité du pouvoir impérial.
- Les Esprits des Quatre Directions cardinales (四象 sì xiàng) étaient des figures animales mythologiques vénérées pour protéger le royaume et assurer la stabilité géopolitique.
- Les Esprits associés aux Lieux étaient également honorés :
- Montagnes et Rivières (山川 shān chuān) pour assurer des conditions favorables et la protection contre les calamités naturelles
- Esprits Locaux (土地神 tǔdì shén) et Esprits des Murs et Fossés (城隍神 chénghuáng shén), ces divinités tutélaires assuraient la paix et la prospérité des villes et villages et de leurs habitants.
- Les Esprits du Vent, de la Pluie, du Tonnerre et des Éclairs influençaient le climat et assuraient des conditions propices à l’agriculture.
- On effectuait des sacrifices en direction des Esprits des Étoiles et des Astres pour aligner les affaires terrestres avec les forces cosmiques.
Bien que variés dans leurs formes et leurs intentions, les sacrifices en Chine antique rejoignaient tous une dimension essentielle : établir et maintenir une communication avec le monde spirituel, garantissant ainsi l’équilibre et la prospérité des individus et de la société humaine « sous le Ciel ».
Le Sacrifice dans les Textes du Yi Jing
Dans les Dix Ailes
Les 十翼 shí yì Dix Ailes (commentaires classiques qui accompagnent le Yi Jing) font de nombreuses allusions aux sacrifices et à leur importance dans la divination et la communication avec les esprits. Ces mentions apparaissent principalement dans les Grandes Images, les Commentaires sur les Jugements, l’Ordre des Hexagrammes et les explications sur les Trigrammes.
Les images et les symboles associés à chaque hexagramme ou trigramme illustrent comment les actions humaines doivent s’harmoniser avec les forces cosmiques ou naturelles, souvent par des actes de sacrifice. Ces sacrifices sont mentionnés comme nécessaires pour :
- Apaiser les esprits.
- Sceller une décision avec une dimension sacrée.
Les sacrifices étaient donc également intégrés à la philosophie et la cosmologie du Yi Jing. Ils y sont décrits comme des actes essentiels pour harmoniser l’homme avec l’univers, assurant ainsi l’équilibre et la prospérité en lien avec les pratiques divinatoires.

Dans le Texte Canonique
Voici quelques évocations des sacrifices dans le Texte Canonique. Cette liste n’est pas exhaustive et ne mentionne pas pour de nombreux mots les sens annexes apparentés aux cultes, rituels et sacrifices :
|
Chapitre |
Expression |
| H5‑5 | Attendre au milieu du vin et de la nourriture |
| H13‑2 | Temple des ancêtres |
| H16‑I | Accomplir un sacrifice solennel au souverain d’en haut et y convier ses ancêtres |
| H17‑6 | Effectuer des offrandes à la montagne de l’Ouest |
| H20‑J | Effectuer l’ablution mais pas l’offrande |
| H21‑2 | Il mord la chair |
| H29‑4 | Du vin en cruche, une paire de plats |
| H37‑2 | Au milieu des offrandes |
| H41‑J | Deux plats pour l’offrande |
| H42‑2 | Dix paires de tortues [sacrifiées] |
| H45‑J | Obtenir un temple pour ses ancêtres |
| H45‑2 | Effectuer le sacrifice Yué |
| H46‑J | le sacrifice Sheng |
| H46‑2 | Effectuer le sacrifice Yué |
| H46‑4 | Procéder à un sacrifice au Mont Qi |
| H47‑2 | Auprès du vin et de la nourriture / effectuer un grand sacrifice |
| H47‑5 | Effectuer un grand sacrifice |
| H50 | Le chaudron rituel pour les offrandes cuites |
| H51‑J | La cuillère et la coupe rituelles |
| H5‑5 | Offrandes de vin et de nourriture |
| H59‑J | Obtenir un temple pour ses ancêtres |
| H61‑J | Offrandes de porc et poissons |
| H61‑2 | Gobelet rituel |
| H63‑5 | Tuer un bœuf / les sacrifices Yué |
Allo ? : Validation du Sacrifice par les Esprits
En offrant des sacrifices, les officiants espéraient avant tout aligner leur volonté avec celle des cieux, assurant ainsi la prospérité et la stabilité. Cependant, plusieurs questions cruciales se posaient dans cette tentative d’échange avec l’inconnu :
Réception de l’Offrande
Mais comment s’assurer que l’offrande est bien parvenue aux esprits ?
- Les signes visibles et les interprétations rituelles jouaient un rôle central. Par exemple, l’apparition de certains phénomènes naturels ou l’état des offrandes après le rituel étaient interprétés comme des réponses des esprits.
Satisfaction des Esprits : Qualité et Quantité des Offrandes
Comment être certain qu’elle les ont satisfaits, que la qualité et la quantité étaient suffisantes ?
- Qualité : Les sacrifices étaient souvent des éléments considérés comme précieux et purs, tels que des animaux sans défaut, des aliments de première qualité, ou des objets de grande valeur.
- Quantité : La quantité des offrandes pouvait varier en fonction de l’importance du rituel ou de l’événement. Les textes rituels et les traditions prescrivaient parfois des mesures précises pour éviter toute offense.
Sacrifice et Divination : l’Art d’Accommoder les Restes
Le concept de “restes” joue un rôle central dans les rituels de divination. Ces restes sont tout d’abord les débris physiques non consommés, mais transformés par le sacrifice. Supposés laissés par les esprits, les anciens devins les considéraient attentivement à la recherche de signes en réponse à cette offrande. La notion de restes doit, dans ce contexte, être analysée selon deux aspects principaux :
Restes Physiques
Lors des rituels de divination, le sacrifice est une offrande aux esprits. Après l’immolation, les restes physiques — cendres, os calcinés — sont minutieusement examinés pour y déceler des signes. Les fissures 卜 bǔ qui apparaissent sur les os calcinés sont interprétées comme des messages en retour. Chaque fissure, par sa forme et sa direction, fournit des indices sur la réponse des esprits au sacrifice effectué. Ce message est, dans un premier temps, simplement phatique, et sert donc à valider la communication :
- Une fissure horizontale ou vers le haut 上 shàng est interprétée comme un signe favorable : « Nous avons bien reçu le sacrifice, et il nous convient. »
Une fissure vers le bas 下xia signifie par contre : « L’offrande ne nous est pas parvenue » ou « son contenu ou sa quantité ne sont pas appropriés, ils ne nous satisfont pas ».
Dans le premier cas la communication 口 kǒu avec des figures d’autorité 士 shì a bien été établie, ce qui permet de construire le terme 吉 jí : diligent, heureux, bonheur, bénédiction, favorable et donc « bon présage ». Par de légers glissements de sens ce simple accusé de réception devient donc la forme la plus pure d’un pronostic (ici propice).
Dans la seconde situation le mouvement de la fissure vers le bas se prolonge en la représentation d’un 㐅 xiōng homme qui tombe dans 凵 qiǎn une bouche ouverte, un trou, une fosse ou un piège : le message n’est pas parvenu ou n’est pas « à la hauteur », c’est donc un échec. Pire : si l’offrande n’a pas atteint la bonne destination la réponse pourrait même provenir d’un mauvais esprit ou d’un revenant. Selon le Livre des Rites ces fantômes seraient en effet des défunts non nourris par leurs descendants. 凶 xiōng exprime donc le malheur et un présage néfaste.
C’est ainsi que, depuis l’accusé de réception du sacrifice, s’est construite la forme minimale du vocabulaire divinatoire : 吉 jí et 凶 (xiōng) : bon ou mauvais présage…
Parmi les ossements de bétail ou de gibier exposés au feu, la surface des omoplates s’est tout d’abord révélée la plus adéquate au recueil de messages : c’est pourquoi on parle de scapulomancie. Mais les tortues d’eau, nourriture très raffinée une fois cuite, disposent également d’un plastron idéalement plat. Leur fonction d’harmonisation énergétique dans la pharmacopée traditionnelle et la symbolique de leur forme et de leur comportement ont définitivement contribué à leur adoption comme support divinatoire principal.
Le sacrifice par le feu (immolation ou cuisson) constitue la forme idéale de communication physique avec les esprits. La fumée du brûlage ou les fumets du repas symbolisent l’ascension de l’offrande vers des niveaux inaccessibles aux humains.
Mais cette adresse aux esprits permet surtout de lire un message en retour dans les restes sacrifiés. L’offrande permet les restes …qui permettent les réponses.
La cérémonie requiert impérativement une transformation de nature : le sacrifice est la transformation de biens profanes en objets sacrés, (hexagrammes H49 et H50, également nombres des brins d’achillée) : une forme doit prendre fin en faveur de son essence. On évolue alors du plan matériel au symbolique.
Restes Symboliques
Le passage de la scapulomancie (dynastie Shang – 1600–1046 av. J.-C.) aux brins d’achillée (dynastie Zhou (vers 1046-256 av. J.-C.) marque une évolution vers des méthodes de divination plus sophistiquées et symboliques, influencées par des changements culturels et philosophiques en Chine ancienne. Cette transition reflète un déplacement des pratiques divinatoires de rituels physiques destructeurs vers des techniques plus symboliques et introspectives.
Les restes n’y sont plus physiques : ce sont des valeurs symboliques obtenues par l’addition des restes du décompte des baguettes. Leur manipulation selon un rituel précis produit des configurations numérales interprétables comme la réponse des esprits.
Cette dualité entre les restes physiques des sacrifices brûlés et les restes symboliques des méthodes divinatoires comme l’achillée illustre la complexité et la profondeur des pratiques divinatoires dans la culture chinoise ancienne. A certaines époques les deux techniques pouvaient d’ailleurs être pratiquées en parallèle et à de multiples reprises lors d’une même cérémonie divinatoire.
Qu’ils soient physiques ou symboliques, ce sont les restes qui manifestent la réponse tangible des esprits aux sacrifices offerts ou aux rituels effectués.
Du Stockage à la Divination : Prospérité et Pouvoir du Silo
Os calcinés ou décomptes de baguettes, les restes constituent la transformation de l’excédent des besoins des esprits en un usage divinatoire. La mise en œuvre de cette bene dictio conduit à ou rétablit la prospérité. En accord avec « rendre », troisième composante de la théorie du don, la contrepartie humaine de cette abondance répond au même schéma : transformation d’un excédent en usage propitiatoire.
Nous avons défini le composant du haut de 吉 jí comme 士 shì figure d’autorité. La plupart des dictionnaires l’associe en effet à des hommes de pouvoir (lettré, sage, officier, juge, etc.). Mais lorsqu’on considère les nombreuses versions archaïques de 吉 jí, c’est en fait un silo qui est représenté.
Comment passe-t-on du silo à l’homme de pouvoir ou à l’esprit ?
Le Silo : Symbole de Prospérité et de Pouvoir
Les silos servaient principalement à stocker des céréales telles que le riz, le blé et le millet. Ils assuraient une réserve alimentaire stable durant les périodes de pénurie (hivers, mauvaises récoltes, famines, guerres). Sur le plan symbolique le silo était donc signe :
- D’une agriculture prospère.
- D’une bonne gestion.
- D’un futur serein.

Sa gestion était souvent entre les mains de l’État ou des autorités locales, ce qui renforçait leur pouvoir et permettait aux dirigeants de montrer leur capacité à protéger et à pourvoir aux besoins de la population, consolidant ainsi leur autorité et leur légitimité.
Dimension Rituelle et Symbolique du Silo
Les silos avaient également une dimension rituelle puisque des offrandes de céréales étaient faites aux esprits pour garantir de bonnes récoltes et maintenir la prospérité. 士 shì pouvait donc également représenter un autel.
Redistribution des Restes en Cascade
Tout comme les réserves stockées dans le silo, les restes des offrandes, considérés comme sacrés, constituaient un surplus redistribué à l’assistance et aux officiants pour un partage de la bénédiction. Symbole d’un bonheur durable, la distribution des restes sacrificiels est institutionnalisée et hiérarchisée, déterminée par les cultes aux ancêtres. Le rang social est associé au nombre d’ancêtres auxquels une personne peut sacrifier, tandis qu’une cascade des restes attribue à chaque niveau de la société ceux du niveau supérieur.
En résumé, puisqu’il ne peut y avoir de restes sans offrande, le silo est le symbole puissant d’un cercle vertueux, d’une boucle rétroactive de prospérité, de stabilité, et d’autorité.
Les Pièces ne sont pas « En Restes »
Différences Méthodologiques : Pièces vs. Baguettes
La différence la plus évidente entre les méthodes des pièces et des baguettes semble être la durée du processus. Cependant, la vitesse d’exécution du lancer des pièces est obtenue au prix de quelques raccourcis :
Absence de Relation aux Restes
Il n’existe pas de relation aux restes dans le tirage avec les pièces, contrairement aux baguettes ou à la scapulomancie. Après le lancer des pièces, les résultats sont directement déterminés par l’addition des valeurs préalablement attribuées aux piles ou faces, sans restes ou résidus à prendre en compte.
Con-Séquence des Baguettes
Afin d’obtenir les 3 valeurs à additionner pour chaque trait, la fastidieuse méthode de l’achillée requiert une séquence de 3 étapes. Le lancer simultané des 3 pièces pourrait sembler être un habile gain de temps, réduisant le nombre total d’étapes pour obtenir un hexagramme de 18 à 6. Mais cela s’éloigne de l’idée des restes.
Lors de l’élaboration d’un trait, les trois opérations de séparation en deux du paquet de tiges d’achillée ne s’effectuent pas de manière identique. Les restes des opérations antérieures ne rejoignent pas le faisceau principal ; seuls les groupes de 4 baguettes écartées lors du décompte précédent sont rassemblés. Ce procédé a deux conséquences :
- Multiples de 4 : Alors que le premier tri s’effectue à partir de 49 baguettes, le total initial pour le deuxième et le troisième est forcément un multiple de 4.
- Restes des Restes : Puisque les restes ne sont pas réintégrés, le prochain décompte s’effectue à partir de la collecte des « restes des restes ».

Les restes occupent ainsi une place centrale dans la méthode des baguettes, représentant une complexité et une profondeur symbolique absentes dans le lancer des pièces. Chaque étape du tri et du décompte intègre la notion de transformation et de passage des restes, reliant ainsi plus intimement l’acte divinatoire aux principes sous-jacents du Yi Jing.
Réintégration Concrète
Ayant ainsi clarifié le préalable du sacrifice à la divination, nous poursuivrons en envisageant son rétablissement dans notre pratique actuelle du Yi Jing.