Qui a écrit le Yi Jing ?

Au-delà de la question de l’auteur
Quand on débute avec le Yi Jing, on se demande souvent :
“Qui a écrit ce livre fascinant ?”
Cette question, apparemment simple, cache en réalité une complexité extraordinaire.
Imaginez que vous demandiez : “Qui a créé Internet ?” Certes, il existe des pionniers comme Tim Berners-Lee, mais Internet tel que nous le connaissons aujourd’hui est le fruit d’innombrables contributions sur plusieurs décennies. La réalité pour le Yi Jing est comparable, mais sur une échelle temporelle bien plus vaste : non pas des décennies, mais des millénaires !
Dans cet article, nous allons explorer ensemble cette question selon trois axes :
- Pourquoi la question “Qui a écrit le Yi Jing ?” mérite d’être reformulée ?
- Comment ce texte s’est constitué à travers les âges ?
- Et, aspect souvent négligé mais essentiel, quelle est la généalogie des traductions et interprétations contemporaines que nous utilisons aujourd’hui ?
Cette triple exploration nous permettra de mieux comprendre ce que signifie consulter ou étudier ce texte ancien dans notre monde contemporain.
La vision traditionnelle : une histoire en quatre temps
La tradition chinoise propose une réponse claire à notre question, une histoire en quatre actes avec des protagonistes bien identifiés :
- Fuxi (伏羲), empereur mythique, aurait créé les huit trigrammes vers 3000 avant J.-C. en observant les motifs de la nature.
- Le Roi Wen (文王) aurait combiné ces trigrammes en 64 hexagrammes et rédigé les “Jugements” pendant son emprisonnement (vers 1100 av. J.-C.).
- Le Duc de Zhou (周公), fils du Roi Wen, aurait composé les textes des lignes individuelles.
- Confucius (孔子) aurait ajouté les commentaires philosophiques connus sous le nom des “Dix Ailes” (vers 500 av. J.-C.).
Cette belle histoire a quelque chose de rassurant : elle attribue le Yi Jing à des figures historiques vénérées, renforçant ainsi son autorité. C’est un peu comme si l’on vous disait que la physique moderne a été entièrement développée par Einstein – une simplification qui donne un visage humain à un processus bien plus complexe.
Pourquoi cette vision est remise en question
Les recherches modernes, associant archéologie, philologie et analyse historique, nous invitent à questionner cette vision traditionnelle pour plusieurs raisons.
Les découvertes archéologiques révèlent un autre récit
En 1973, des archéologues ont découvert à Mawangdui une version du Yi Jing datant de 168 av. J.-C. Cette version présente des différences significatives avec le texte que nous connaissons aujourd’hui :
- Les hexagrammes sont dans un ordre différent
- Certains hexagrammes portent des noms différents
- Plusieurs des “Dix Ailes” attribuées à Confucius sont absentes
C’est comme si l’on découvrait une version primitive de la Bible avec un ordre des livres différent et certains textes manquants – cela nous obligerait à repenser notre compréhension de ses origines, n’est-ce pas ?
L’analyse linguistique raconte une autre histoire
L’étude du langage utilisé dans les différentes parties du Yi Jing montre des styles et vocabulaires variés qui correspondent à différentes époques. C’est comme si vous lisiez un texte mélangeant des passages en français du XIIe siècle, du XVIe siècle et du français moderne – vous concluriez naturellement qu’il ne peut pas avoir été écrit par une seule personne à un moment précis.
Le Yi Jing : une cathédrale textuelle
Une meilleure façon de comprendre le Yi Jing est de le voir comme une cathédrale médiévale. Personne ne dirait que la cathédrale de Chartres a été “écrite” par une seule personne. Elle a été initiée à une certaine époque, puis construite, modifiée, agrandie sur plusieurs siècles, chaque génération y ajoutant sa contribution selon les besoins et les compréhensions de son temps.
Le Yi Jing s’est développé de manière similaire, par couches successives :
- La fondation (environ XIe-VIIIe siècles av. J.-C.) : Un système divinatoire basique utilisant probablement des symboles binaires (lignes brisées et continues). Cette datation, il convient de le préciser, fait encore l’objet de débats parmi les spécialistes, certains situant l’émergence initiale du système plus tardivement, vers la fin de la période Zhou occidentale.
- La structure principale (environ VIIIe-VIe siècles av. J.-C.) : Formalisation des 64 hexagrammes et des jugements de base, probablement compilés par des devins anonymes de la cour des Zhou.
- Les extensions (environ Ve-IIIe siècles av. J.-C.) : Ajout des textes des lignes individuelles et développement des premières interprétations philosophiques pendant la période des Royaumes Combattants.
- La décoration et les finitions (environ IIIe siècle av. J.-C. – Ier siècle apr. J.-C.) : Élaboration des commentaires philosophiques (les “Dix Ailes”) et systématisation de l’ensemble pendant la dynastie Han.
À chaque étape, le livre n’était pas “réécrit” mais enrichi, chaque génération y voyant un reflet de sa propre compréhension du monde.

LES DÉCOUVERTES ARCHÉOLOGIQUES QUI ONT RÉVOLUTIONNÉ NOTRE COMPRÉHENSION DU YI JING
Manuscrits de Mawangdui (1973)
Découverts dans une tombe Han à Changsha, ces manuscrits sur soie datés de 168 av. J.-C. ont profondément bouleversé la vision traditionnelle du Yi Jing.
Ils présentent les hexagrammes dans un ordre différent de celui “du Roi Wen”. Certains noms d’hexagrammes sont différents et quelques variations dans les textes sont observables.
La remise en question la plus importante est l’attribution millénaire de l’arrangement des hexagrammes au roi Wen.
De plus, ces manuscrits contiennent seulement certaines sections des “Dix Ailes”, suggérant que tous ces commentaires n’existaient pas encore ou n’étaient pas encore intégrés au corpus principal.
Fragments du Gui Cang à Wangjiatai (1993)
La découverte de fragments sur lamelles de bambou du “Gui Cang” (歸藏易, “Mutations du Retour au Caché”) à Wangjiatai a fourni la première preuve matérielle de l’existence réelle de l’un des “trois Yi” mentionnés dans l’historiographie Han.
Ces fragments datés de la dynastie Qin (221–206 av. J.-C.) révèlent un système divinatoire parallèle mais distinct du Zhou Yi, complexifiant notre compréhension de l’évolution des pratiques divinatoires chinoises.
Implications
Ces découvertes ont transformé le Yi Jing d’un texte supposément inchangé depuis l’Antiquité en un document historique dont nous pouvons désormais étudier l’évolution. Elles nous montrent un texte “en mouvement”, encore en formation pendant la période Han, et non un corpus figé transmis intact depuis la haute antiquité.
AUTEUR EN CHINE, AUTEUR EN OCCIDENT – DEUX CONCEPTIONS DIFFÉRENTES
La conception occidentale moderne
Elle considère généralement l’auteur comme un créateur individuel exprimant une vision personnelle originale. Cette vision, renforcée depuis le romantisme, valorise l’originalité et l’innovation personnelle.
La conception chinoise traditionnelle
Elle s’articule autour de concepts différents :
- Chuan (傳) : transmission, continuation d’un héritage
- Li (理) : ordonnancement, mise en forme d’un principe préexistant
- Shu (述) : explication, élucidation, et non création (zuo 作)
Pour un lettré chinois traditionnel, le prestige intellectuel ne venait pas de l’originalité mais de la capacité à transmettre fidèlement et à élucider clairement la sagesse des anciens. L’auteur idéal était celui qui s’effaçait pour laisser transparaître une vérité qui le transcendait.
Cette différence conceptuelle explique pourquoi la question “Qui a écrit le Yi Jing ?” pose des problèmes épistémologiques fondamentaux : elle projette une conception moderne de l’autorialité sur un processus textuel qui fonctionnait selon des principes radicalement différents.
Il est essentiel de comprendre que notre conception occidentale moderne de l’auteur comme créateur individuel exprimant une vision personnelle originale est fondamentalement étrangère à la tradition textuelle chinoise ancienne. Dans cette tradition, les concepts clés sont la transmission (chuan 傳) et l’ordonnancement (li 理) plutôt que la création ex nihilo.
Pour les lettrés chinois traditionnels, un sage n’est pas tant celui qui crée du nouveau que celui qui sait reconnaître, ordonner et transmettre la sagesse immanente du cosmos. Comme l’exprimait le grand exégète Song Su Shi (蘇軾, 1037–1101) :
“Les sages n’ont pas créé le Yi, ils l’ont seulement ordonné.”
Cette conception explique pourquoi, paradoxalement, la tradition chinoise pouvait simultanément attribuer le Yi Jing à des auteurs prestigieux tout en reconnaissant implicitement sa nature collective et processuelle. Ce n’était pas perçu comme une contradiction, mais comme deux façons complémentaires de valider l’autorité d’un texte qui transcende tout auteur individuel.
Qu’est-ce que cela signifie pour nous ?
Cette vision du Yi Jing comme œuvre collective développée sur des siècles présente plusieurs avantages pour nous qui consultons ou étudions ce texte aujourd’hui.
Une richesse d’interprétations plutôt qu’une vérité unique
Le Yi Jing n’est pas un texte figé avec une interprétation “correcte” unique, mais un dialogue millénaire auquel vous êtes invité à participer. Chaque consultation est comme une nouvelle conversation avec cette sagesse collective.
Imaginez que vous discutiez non pas avec une seule personne, mais avec un groupe de sages de différentes époques, chacun apportant sa perspective. Ne pas tenir compte de cette diversité, c’est un peu comme penser avoir une conversation intime au milieu d’un brouhaha. L’accepter, c’est au contraire permettre à chacun d’apporter sa pierre à l’édifice, chacun contribuant selon ses propres spécificités à la richesse des échanges.
Cette multiplicité des interprétations se reflète d’ailleurs dans les approches académiques contemporaines du Yi Jing.
La légitimité de notre propre interprétation
Comprendre que le Yi Jing s’est développé progressivement, chaque génération y ajoutant sa couche d’interprétation, nous donne la liberté d’y apporter notre propre compréhension, ancrée dans notre époque et notre expérience.
C’est comme rejoindre une conversation millénaire où notre voix a aussi sa place légitime. Nous ne sommes pas juste des lecteurs ou utilisateurs passifs, mais des participants actifs dans cette tradition vivante.
Un pont entre tradition et innovation
Reconnaître le développement progressif du Yi Jing permet de réconcilier respect de la tradition et ouverture à l’innovation. La tradition elle-même est faite d’innovations successives qui ont su préserver l’essence tout en adaptant la forme.
Les principales approches interprétatives contemporaines
Les chercheurs modernes ont développé différentes approches pour comprendre la formation et la nature du Yi Jing. Chacune offre un éclairage particulier sur ce texte complexe :
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L’approche reconstructiviste (représentée par des chercheurs comme Gao Heng) tente d’identifier un “noyau originel” du texte en distinguant les couches successives d’additions. Elle cherche à retrouver le sens premier des symboles et formules, en les replaçant dans leur contexte historique initial. Cette approche, philologique et archéologique, s’appuie notamment sur les découvertes de manuscrits anciens pour tenter de reconstituer les états textuels primitifs.
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L’approche déconstructiviste (développée par des chercheurs comme Qu Wanli) considère qu’il est impossible de retrouver une “version originale” et se concentre sur l’analyse des différentes strates textuelles comme témoignages de conceptions du monde variées. Elle examine comment chaque époque a réinterprété le texte selon ses propres préoccupations, et comment ces interprétations ont elles-mêmes influencé la transmission du texte.
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L’approche fonctionnaliste (développée notamment par Liu Dajun) s’intéresse moins aux origines du texte qu’à la façon dont il a fonctionné socialement et culturellement à travers l’histoire. Elle examine comment le Yi Jing a été utilisé dans différents contextes (divination, philosophie, légitimation politique, pratique méditative) et comment ces usages ont façonné sa réception et son évolution.
Pour le praticien moderne, ces approches offrent des perspectives complémentaires. La reconstructiviste peut nous aider à comprendre les sens primitifs des symboles, la déconstructiviste à apprécier la richesse historique des interprétations, et la fonctionnaliste à situer notre propre usage dans une continuité culturelle. Ensemble, elles illustrent la profondeur multidimensionnelle du Yi Jing, à l’image des multiples facettes d’un diamant que l’on observerait sous différents angles.
La généalogie de ce que nous avons entre les mains
Après avoir examiné les origines complexes du Yi Jing lui-même, il est important d’aborder trois questions rarement évoquées mais fondamentales :
1 – Quelle est la source du Yi Jing que nous consultons aujourd’hui ?
2 – De quelles traditions interprétatives chinoises dérive la traduction que nous utilisons ?
3 – Quels sont les référents du traducteur ou de l’interprète à qui nous faisons confiance ?
Ces questions sont essentielles car le Yi Jing que nous manipulons en Occident n’est :
- ni un texte “pur” directement transmis depuis l’Antiquité
- ni la traduction ex nihilo d’un interprète génial capable de s’abstraire de ses propres origines.
Quelle que soit la version que nous utilisons elle est, qu’on le veuille ou non, le résultat d’une longue chaîne de transmissions et d’interprétations.
Comprendre cette généalogie permet d’enrichir et d’ancrer considérablement notre pratique du Yi Jing.
Le Yi Jing n’est pas un palimpseste
Trois façons d’aborder le commentaire
La métaphore du palimpseste décrit un manuscrit réutilisé après effacement partiel du texte initial. Cette pratique courante dans l’Europe médiévale illustre une approche où le nouveau remplace l’ancien. À l’opposé, la tradition exégétique chinoise fonctionne par accumulation progressive de couches interprétatives.
Notes de bas de page versus zhangju
Dans nos éditions modernes occidentales, nous distinguons soigneusement le texte “original” des commentaires par diverses conventions éditoriales :
- Notes de bas de page (pour les remarques brèves)
- Notes de fin (pour les développements plus substantiels)
- Préfaces et postfaces (clairement séparées du corps du texte)
- Typographies différentes (italique, taille de caractères réduite)
Ces pratiques éditoriales reflètent une conception hiérarchique où le texte principal possède une autorité supérieure aux commentaires, considérés comme accessoires ou secondaires.
La tradition chinoise propose une approche radicalement différente avec le zhangju (章句). Dans ce système, le commentaire n’est pas relégué en marge ou en fin d’ouvrage, mais intégré directement au corps du texte, créant un ensemble où texte canonique (jing 經) et glose (zhuan 傳) deviennent indissociables. Cette pratique reflète une conception où le commentaire n’est pas perçu comme une excroissance parasite, mais comme un développement organique et nécessaire du texte original.
Un exemple au hasard ? : le Yi Jing
Un lecteur du Yi Jing dans une édition traditionnelle se trouve immergé dans un dialogue transgénérationnel où coexistent simultanément :
- Les formules oraculaires archaïques
- Les commentaires philosophiques des Royaumes Combattants
- Les interprétations cosmologiques Han
- Les perspectives morales néo-confucéennes
Sans les démarcations visuelles auxquelles nous sommes habitués, ces différentes couches forment un continuum textuel où l’ancien et le nouveau dialoguent dans un même espace.
Une vision différente de l’autorité textuelle
Cette différence éditoriale traduit deux conceptions distinctes de ce qu’est un texte classique :
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Dans la tradition occidentale moderne : un texte figé dont il faut préserver l’intégrité originelle
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Dans la tradition chinoise classique : un processus interprétatif continu, s’enrichissant au fil des générations
Ainsi, là où nos notes de bas de page maintiennent une distance respectueuse avec le texte “sacré”, le zhangju chinois célèbre l’entrelacement fertile entre texte source et interprétations successives, comme une cathédrale à laquelle chaque génération aurait ajouté une nouvelle chapelle sans jamais détruire les précédentes.
Cette approche nous invite à repenser notre rapport aux textes classiques non comme des monuments figés, mais comme des conversations millénaires auxquelles nous sommes invités à participer.
Trois types de matériaux
La version du Yi Jing que nous consultons aujourd’hui est donc le fruit d’une sédimentation interprétative dont voici les principales couches :
- Le texte de base provient généralement de l’édition impériale Zhouyi zhezhong (周易折中), une compilation réalisée sous la dynastie Qing par Li Guangdi (1642–1718). Ce n’est pas une version “neutre” du texte, mais déjà une synthèse qui privilégie certaines interprétations, notamment néo-confucéennes.
- La méthode divinatoire que nous utilisons (pièces de monnaie ou tiges d’achillée) est une simplification des procédures codifiées sous la dynastie Ming tardive, et non pas la méthode oraculaire des origines, qui était probablement différente.
- L’appareil interprétatif (le sens attribué aux hexagrammes) dérive principalement de deux sources majeures :
- L’exégèse morale développée par Zhu Xi (朱熹, 1130–1200) pendant la dynastie Song
- Une réinterprétation psychologique occidentale, principalement transmise via la traduction de Richard Wilhelm (1924), quoiqu’en disent les traducteurs ou interprètes “modernes”.
L’influence déterminante de la traduction de Wilhelm
Si nous utilisons une traduction occidentale du Yi Jing, il y a de fortes chances qu’elle soit directement ou indirectement influencée par la traduction allemande de Richard Wilhelm (1924), ultérieurement traduite en anglais avec une préface de C.G. Jung, puis dans de nombreuses autres langues, dont le français.
Cette traduction initialement allemande présente plusieurs caractéristiques importantes à connaître :
- Elle a été réalisée avec l’aide de Lao Naixuan, un lettré chinois partisan d’un syncrétisme tardif, qui a guidé Wilhelm dans sa compréhension du texte.
- Elle intègre les interprétations néo-confucéennes de la dynastie Song, présentées comme faisant partie intégrante du texte original, alors qu’elles sont des ajouts bien postérieurs.
- Elle introduit une dimension psychologique influencée par la pensée occidentale, particulièrement accentuée dans l’édition anglaise préfacée par Jung.
C’est un peu comme si nous lisions Homère à travers une traduction qui intégrerait les commentaires médiévaux et des interprétations psychanalytiques modernes sans les distinguer clairement du texte original.
Des éclairages enrichissants, plutôt qu’une perte de sens ?
Cette prise de conscience de la généalogie complexe des traductions contemporaines ne diminue en rien la valeur de notre pratique du Yi Jing. Au contraire, elle l’enrichit considérablement en nous permettant de :
- Contextualiser les interprétations : comprendre qu’une explication donnée peut refléter la vision morale de la dynastie Song, et non nécessairement le sens originel du texte.
- Explorer différentes couches de sens : distinguer le noyau divinatoire ancien des élaborations philosophiques ultérieures nous permet d’accéder à différentes dimensions du texte.
- Élargir nos horizons interprétatifs : nous pouvons occasionnellement consulter des traductions alternatives comme celles d’Edward Shaughnessy, Richard Rutt ou Richard Lynn, qui s’efforcent de distinguer plus clairement le texte original des interprétations ultérieures.
Le Yi Jing lui-même nous enseigne que la véritable sagesse réside dans la capacité à embrasser différentes perspectives. Reconnaître la multiplicité des couches interprétatives qui ont façonné notre compréhension du texte participe pleinement de cette sagesse.
Conclusion : L’auto-perpétuation
La question “Qui a écrit le Yi Jing ?” peut donc être reformulée plus justement :
“Comment le Yi Jing s’est-il développé à travers les âges pour devenir ce qu’il est aujourd’hui, et comment continue-t-il d’évoluer à travers nos propres interprétations ?”
Le Yi Jing n’est pas tant un livre qu’un processus culturel, un dialogue entre des générations de praticiens et de penseurs. Sa valeur ne réside pas dans son attribution à des auteurs prestigieux, mais dans sa capacité à capturer et transmettre une sagesse collective qui transcende les individus et les époques.
Le concept d’autopoïèse textuelle, c’est-à-dire la capacité d’un texte à s’auto-générer et s’auto-perpétuer à travers ses multiples interprétations et réappropriations, s’applique parfaitement au Yi Jing. Comme l’observe le sinologue Kidder Smith :
“Le Yi Jing n’a pas été ‘écrit’ au sens moderne, mais ‘constitué’ à travers des processus sociaux, rituels et politiques complexes qui défient notre conception individualiste de la création textuelle.”
Pour nous, utilisateurs ou lecteurs modernes du Yi Jing, cette compréhension est libératrice. Elle nous invite à aborder le texte non comme une autorité figée, mais comme un compagnon de dialogue qui a traversé les siècles en s’enrichissant constamment de nouvelles perspectives. Elle nous permet également de considérer les traductions et interprétations que nous utilisons non comme des vérités définitives, mais comme des moments particuliers dans une longue chaîne de transmission et de réinterprétation dont nous faisons maintenant partie.
Alors, la prochaine fois que nous lancerons les pièces ou manipulerons les tiges d’achillée, nous participerons à une pratique qui s’est développée organiquement sur près de trois millénaires, dont notre compréhension personnelle est une nouvelle branche légitime sur cet arbre ancien de la sagesse. Et la ou les traductions que nous utilisons ne sont elles-mêmes que des maillons dans une chaîne interprétative continue reliant la Chine ancienne à notre monde contemporain.
Épilogue : Les traductions françaises
Le lecteur attentif aura peut-être remarqué l’absence d’auteurs français dans mes recommandations de lecture. Ce n’est pas un oubli !
Les traductions et interprétations françaises du Yi Jing ont leur propre histoire, avec des caractéristiques qui leur sont propres. C’est un peu comme si la France avait développé une façon particulière de cuisiner un plat exotique, en y ajoutant ses propres assaisonnements ou en combinant à sa façon les épices d’origine.
La « french touch »
Depuis la première grande traduction de Paul-Louis-Félix Philastre (1885–1893) jusqu’aux travaux plus récents, les approches françaises ont souvent emprunté des chemins différents de ceux des autres pays occidentaux. Certaines se sont tournées vers des interprétations plus ésotériques, d’autres ont cherché à renouveler notre compréhension du texte.
Cette histoire des traductions françaises est si riche et si particulière qu’elle méritera le détour. Je vous invite donc à guetter la publication prochaine d’un texte entièrement consacré à l’aventure française du Yi Jing. Il nous permettra de mieux comprendre comment ce texte millénaire a été accueilli, compris et interprété par les « gaulois ».
Pour patienter : L’essentiel de Trois siècles de Traductions du Yi Jing (1707–2024)
Pour aller plus loin : quelques traductions à explorer
Si vous souhaitez approfondir votre compréhension des différentes strates du Yi Jing, voici quelques traductions qui offrent des perspectives complémentaires à la traditionnelle traduction de Wilhelm ou de celles qui croient s’en distinguer :
- Edward L. Shaughnessy – Unearthing the Changes (2014) : traduction basée sur les manuscrits archéologiques de Mawangdui, offrant un accès au texte tel qu’il existait au début de la dynastie Han. Particulièrement utile pour comprendre l’état du texte avant sa canonisation définitive et pour observer les différences d’organisation et de nomenclature des hexagrammes.
- Richard Rutt – Zhouyi : The Book of Changes (1996) : approche philologique qui tente de reconstruire les significations originelles du Zhou Yi avant les élaborations philosophiques ultérieures. Rutt, ancien évêque anglican et sinologue, propose une lecture qui s’efforce de retrouver les sens primitifs, souvent liés à des pratiques divinatoires concrètes, derrière les formulations parfois obscures du texte ancien.
- Richard John Lynn – The Classic of Changes : A New Translation of the I Ching (1994) : traduction du Yi Jing accompagnée du commentaire de Wang Bi (226–249), offrant un accès à l’interprétation philosophique qui a dominé pendant des siècles. Cette traduction est particulièrement précieuse pour comprendre la transition du Yi Jing d’un manuel divinatoire à un texte philosophique.
- Alfred Huang – The Complete I Ching (1998) : perspective d’un lettré chinois moderne formé dans la tradition, mais accessible aux lecteurs occidentaux. Huang, né en Chine en 1921 et formé à la tradition classique chinoise avant d’émigrer aux États-Unis, offre une interprétation qui tente de concilier respect de la tradition et sensibilité contemporaine.
- Joseph A. Adler – The Original Meaning of the Yijing : Commentary on the Scripture of Change (2020) : traduction récente du commentaire de Zhu Xi, permettant d’accéder directement à l’interprétation néo-confucéenne qui a tant influencé les traductions occidentales, notamment celle de Wilhelm.
