Interroger les tortues

Consulter le Yi Jing sur un téléphone prend quelques secondes. On tape une question, on obtient six traits, on lit un texte, on referme l’application. Trois jours ou trois semaines plus tard, il ne reste rien : ni la formulation exacte de la question, ni la date, ni ce qu’on a fini par décider.
Il y a environ trois mille deux cents ans, dans le nord de la Chine, la question et sa réponse étaient conservées, et même gravées. La date figurait en tête de l’inscription. La réponse, énoncée à voix haute par le consultant, était consignée à côté. Et très souvent un dernier caractère indiquait ce qu’il était advenu de tout cela : 用 yòng, “employé”, ou 不用 bù yòng, “pas employé”.
Mais ces inscriptions relèvent d’une autre technique que celle dont provient le Yi Jing.
Deux divinations qu’on confond souvent
Le chinois ancien distingue deux mots :
卜 bǔ désigne la divination par le feu appliqué à un os ou à une carapace : on chauffe, la matière se fend, on lit la fissure. C’est l’ostéomancie, ou pyromancie.
筮 shì désigne la divination par les tiges d’achillée, celle qui produit des hexagrammes et à laquelle le Yi Jing est attaché. C’est l’achilléomancie.
La Chine ancienne connaissait plusieurs manières de lire les signes : les rêves, les astres, le comportement des animaux, les accidents du corps. L’ostéomancie et l’achilléomancie reçoivent un traitement à part. Elles ont un nom technique, un personnel dédié, une procédure réglée, et elles laissent une trace écrite. Elles ne se confondent pas, et rien ne permet d’affirmer que la seconde descende de la première. Mais elles utilisaient le même vocabulaire technique, et elles avaient une manière commune de traiter une question.
Quelques mots sur les mots
On lit parfois que les devins Shāng gravaient des “écailles” de tortue. Le terme est impropre. Les écailles sont les plaques cornées superficielles, faites de kératine, qui recouvrent l’animal. Sous elles se trouve 甲 jiǎ la “carapace” proprement dite, une structure osseuse en deux moitiés : 背甲 bèijiǎ la “dossière” sur le dos, 腹甲 fùjiǎ le “plastron” sous le ventre. C’est ce dernier que l’on chauffait et que l’on gravait, la couche cornée ayant été retirée lors de la préparation.
Le mot chinois utilisé dans le corpus divinatoire est 甲 jiǎ. Nous le traduirons indifféremment par “carapace” ou “plastron”.
La quasi-totalité des pièces extraites de la fosse que nous considérons dans cet article sont donc des plastrons (511) ou des dossières (13) de tortues. Mais 5 supports d’une nature différente s’y trouvaient aussi : des omoplates de bovidés, que les sinologues appellent aussi des scapulas.
Couramment nommé 骨 gǔ “ossement”, le choix de cet os n’a rien d’arbitraire : il présente une surface plane, assez large pour recevoir plusieurs questions, et est assez mince pour se fendre nettement sous la chaleur. L’omoplate est l’os de bovidé qui réunit le mieux ces conditions, et c’est aussi ce qui le rapproche du plastron de la tortue.
Le nom de la discipline, 甲骨學 jiǎgǔ xué, additionne les deux supports : la carapace 甲 jiǎ et l’os 骨 gǔ. Il désigne l’étude des documents inscrits, pas la divination elle-même, qui porte le nom de 卜 bǔ. Des fosses voisines de celle de notre étude (H3) ont livré des os employés pour la divination et restés vierges de toute écriture. Ils relèvent de 卜 bǔ, non de 甲骨文 jiǎgǔwén.
Une fosse ouverte au cours d’un chantier routier
En 1991, à Ānyáng, dans la province du Hénán, des archéologues effectuent des fouilles avant le chantier d’une route devant mener au musée des Ruines de Yīn, site de l’ancienne capitale Shāng. Dans les champs à proximité d’un village, ils découvrent une fosse rectangulaire d’un mètre sur deux, profonde de deux mètres et demi, avec des encoches taillées dans les parois pour y descendre et en remonter. Elle contient 1583 plastrons de tortues ou ossements. Plutôt que de l’analyser sur place, ils mettent tout le contenu dans des caisses et le déplacent. Après nettoyage, raccords et élimination des doublons, on a identifié 529 pièces inscrites portant 2452 comptes rendus de divination.
La source de cet article
En 2019, le sinologue Adam Schwartz a publié chez De Gruyter la première traduction anglaise intégrale de ce corpus, précédée d’une longue introduction et suivie d’un commentaire inscription par inscription. L’ouvrage est en accès libre. Tout ce qui suit en provient.
Ce que les rois ne demandaient pas
Depuis 1899, plus de 73 000 fragments inscrits ont été trouvés à Ānyáng. La quasi-totalité provient de divinations faites pour les rois. Une petite minorité, moins de cinq pour cent, provient de divinations faites pour d’autres personnes. La fosse (numérotée H3) appartient à cette minorité, et en augmente à elle seule la quantité d’environ trente pour cent.
Le déséquilibre a longtemps façonné ce que nous croyions savoir. Pendant près d’un siècle, la divination Shāng nous est parvenue par les archives d’une dizaine d’hommes, les rois, qui pratiquaient la divination à propos des récoltes, des campagnes militaires et du calendrier des sacrifices. On en a conclu que la divination était un instrument de gouvernement.
La fosse H3 ouvre une autre porte. On y interroge sur des rêves, sur un bourdonnement d’oreille, sur l’humeur d’un père, sur l’opportunité de faire attendre une bonne nouvelle. Ces sujets n’apparaissent jamais dans les archives royales, ou seulement de loin.
Le lecteur qui interroge le Yi Jing sur ses propres affaires n’exerce donc pas une version amoindrie d’une pratique autrefois politique. Les deux usages coexistent dès l’origine. Simplement, l’un a laissé cent fois plus de traces que l’autre.
Celui qu’on n’appelle jamais par son nom
Le consultant principal serait, pour certains spécialistes, un prince, fils du roi Wǔ Dīng 武丁 et de la reine Dame Hǎo 婦好. D’autres le considèrent comme un homme de la même génération que le roi, donc un cousin, ou comme un haut fonctionnaire dont le lien de sang avec le roi n’est pas établi.
Ses devins ne l’appellent jamais par son nom, seulement 子 zǐ, mot qui signifie “enfant” mais qui servait aussi à désigner le chef d’une famille. Pour ses serviteurs cela signifiait “notre seigneur”. Ses parents y entendaient “notre fils”. Les lecteurs attentifs auront noté que 子 zǐ est le même caractère qu’on retrouvera plus tard dans le Zhōuyì dans l’expression 君子 jūnzǐ, généralement traduite par “homme noble” ou “homme de bien” et que j’ai longtemps formulée “noble héritier”. Composé de 君 jūn “seigneur” et de 子 zǐ “enfant”. Le mot désigne d’abord ce que le prince de Huāyuánzhuāng est littéralement : le fils d’un seigneur. Confucius en fera tout autre chose, en déplaçant la noblesse de la naissance vers la conduite. Le sens moral que nous connaissons aujourd’hui n’existait pas encore.
Ce qu’on brûlait
Deux espèces de tortues d’eau douce fournissaient la matière première. L’une vit naturellement dans le nord de la Chine. L’autre non : elle arrivait donc de plus loin, comme tribut ou comme marchandise. Sur les 529 pièces de H3, 511 sont des plastrons, c’est-à-dire la face ventrale de la carapace, large et presque plate. 13 sont des faces dorsales, 5 des omoplates de bœuf.
Les plastrons de tortues arrivaient bruts. Au dos, l’expéditeur ou le livreur inscrivait la quantité et la provenance, parfois d’une main qui ressemble à une signature. Ces mentions ne sont pas de la même écriture que les comptes rendus divinatoires. On peut donc lire, sur ces objets, deux choses différentes : une divination et une sorte de bon de livraison.
Venait alors le creusement. Des spécialistes rattachés à l’atelier pratiquaient au dos une série de cavités, selon neuf agencements différents. Le creusement après réception des plastrons est prouvé matériellement : à plusieurs endroits, le forage a mordu sur une inscription déjà présente et l’a détruite.
Le geste et la couleur
Puis on appliquait une source de chaleur dans une cavité. La matière se fendait sur la face opposée. Le devin interprétait alors la craquelure.
Venait ensuite l’écriture. Un scribe gravait sur la face lisible ce qui avait été demandé et ce qui avait été répondu : la date, la question, le pronostic prononcé par le devin. Le texte s’organisait autour de la craquelure, qu’il enveloppait plutôt que de l’ignorer. Devin et scribe étaient deux métiers distincts : en comparant les tracés et les manières d’occuper la surface, on a distingué au moins quatre scribes dans cet atelier.
Mais deux opérations suivaient encore :
La fissure était souvent regravée au burin, pour rester visible de façon durable : une craquelure pouvait en effet s’atténuer ou disparaître, alors qu’un trait creusé en maintenait la trace.
Puis les traits et les caractères étaient remplis de pigment rouge ou noir. Une analyse chimique menée sur une pièce de la collection Chalfant, à Princeton, a identifié le rouge comme du cinabre, un sulfure de mercure.
Un document du corpus donne à cette description une confirmation inattendue. C’est la mention d’un envoi au prince de deux tortues et un morceau de cinabre, alors qu’il se trouvait en déplacement : de quoi effectuer plusieurs divinations, et de quoi les écrire en rouge.
Ce qu’un compte rendu contient
Une inscription complète comporte jusqu’à cinq éléments :
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La préface |
la date, parfois le lieu, parfois le nom du devin |
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L’énoncé |
la proposition soumise à l’épreuve du feu |
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La craquelure |
numérotée : 一 二 三 |
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Le pronostic |
la lecture de la fissure, précédée de 占曰 zhān yuē “lut la craquelure et dit” |
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La suite donnée |
用 yòng “utilisé”, ou 不用 bù yòng “pas utilisé” |
La dernière ligne mérite qu’on s’y arrête. Elle ne dit pas si la prédiction s’est réalisée. Elle dit si la décision a été appliquée. Cette distinction n’a pas d’équivalent dans l’usage moderne.
On demandait trois fois
La pratique ancienne privilégiait les séries de trois, appelées rétrospectivement 三卜制 sān bǔ zhì. Il y avait deux façons de procéder : craqueler trois fois la même carapace pour une seule question, ou craqueler une fois trois plastrons différents. Ce nombre (impair) pouvait être augmenté selon l’importance de l’affaire. Les rois allaient jusqu’à cinq, sept, neuf.
À Huāyuánzhuāng, cinq est le maximum atteint, et pour une seule question : un bourdonnement d’oreille dont souffrait le prince. Cinq tortues, cinq divinations, sept craquelures, réparties sur douze jours.
On trouve d’autres traces de cette pratique : Le Shàngshū (“Classique des documents”) dit par exemple : “[Le duc de Zhōu] fit craqueler trois tortues : un présage de bon augure”.
La double question
On formulait souvent la question dans les deux sens : affirmatif et négatif. Voici par exemple deux inscriptions voisines effectuées le même jour sur une même carapace :
(Les exemples ne comportent pas la transcription habituelle en pinyin, la prononciation de la période Shāng nous étant inaccessible. Les termes isolés sont transcrits par convention d’identification.)
辛卜:丁不涉。 Divination faite le jour xīn : Son Altesse ne va pas traverser la rivière.
辛卜:丁涉,从東兆獸(狩)。 Divination faite le jour xīn : Son Altesse va traverser la rivière et chasser depuis la lisière orientale.
La proposition est formulée positivement, puis négativement. Cette symétrie est la règle et non l’exception.
On vérifiait, et on demandait un second avis
Quand un énoncé est précédé du mot 貞 zhēn, il ne s’agit pas d’une première question, mais d’une “divination de vérification”. Il s’agit d’un contrôle portant sur une divination antérieure, à un stade avancé de la décision.
L’analyse du corpus permet d’aller encore plus loin :
- Une inscription propose explicitement de 用二卜 yòng èr bǔ “employer une seconde divination”.
- Une autre séquence conserve la trace d’un devin qui met à l’épreuve les résultats contradictoires obtenus plus tôt par un de ses collègues.
Redemander n’était donc pas un aveu de faiblesse. C’était une étape prévue par la procédure.
Ce mot 貞 zhēn aura une seconde vie. On le retrouvera dans le Yi Jing, où il pose depuis des siècles un problème de traduction. Nous y reviendrons.
La grammaire précise la direction de la réponse
Ce point est un peu technique, mais il éclaire tout le reste et contredit certaines assertions de nos pratiques contemporaines.
Le chinois de ces inscriptions dispose de deux familles de négations. La première, avec 不 bù et 弗 fú, nie un fait. La seconde, avec 勿 wù et 弜 jiàng, nie une intention : elle ne dit pas que la chose n’aura pas lieu, mais qu’il ne faut pas la faire.
Cette seconde famille suppose donc quelqu’un qui décide. Elle n’apparaît que si la question porte sur une action dont le consultant est maître. Quand le prince demande si son père traversera la rivière, la négation est 不 bù : il s’informe d’un fait qui ne dépend pas de lui. Quand il demande s’il faut accomplir un rite pour son oreille, la négation est 弜 jiàng : il délibère sur ce qu’il va ordonner.
La langue de ces documents sépare ainsi ce sur quoi on a prise de ce qu’on subit, et elle le fait avec un seul mot placé devant le verbe.
Trois exemples du corpus.
- “Le roi et la rivière” (déjà cité) : 辛卜:丁不涉。“Divination faite le jour xīn : Son Altesse ne va pas traverser la rivière.”
Le sujet est le roi. La négation est 不 bù. Le prince ne décide pas des déplacements de son père : il s’informe. La divination porte sur le roi, mais elle n’est pas effectuée pour lui.
- Comparons avec “Le bourdonnement d’oreille” : 庚卜:弜(勿)禳子耳鳴,亡小艱。“Divination faite le jour gēng : ne pas accomplir de rite pour dissiper le bourdonnement d’oreille de notre seigneur, car il n’y aura pas d’affliction mineure.”
Ici 弜 jiàng, variante de 勿 wù. Accomplir un rite est une action qui dépend du prince. La proposition n’est pas “le rite n’aura pas lieu”, mais “il ne faut pas le faire”. La négation porte sur une décision, pas sur un fait.
- L’accueil de la mère : 辛亥卜:惠發見于婦好。不用。“Divination faite le jour xīnhài : ce devrait être Fā qui aura audience avec Dame Hǎo. Non employé.”
惠 huì “il serait bien que” n’est pas une négation mais un adverbe de préférence, et il éclaire le mécanisme selon encore un autre angle. Le prince choisit qui recevra sa mère. 惠 huì marque que la proposition est une option soumise à validation, non un fait à vérifier. Notez la fin : “proposition rejetée” (une séquence parallèle montre qu’un autre serviteur fut retenu).
Ce qu’on demandait
Les rois pratiquaient la divination à propos du culte des ancêtres, des sacrifices, de la santé, des rêves, du temps qu’il allait faire, de la chasse, de la guerre, des tributs.
Le prince de Huāyuánzhuāng consulte sur tout cela, et même sur bien davantage : la parenté, les relations avec ses proches, le travail de ses gens, ses émotions. Quelques exemples extraits du corpus :
- Un cauchemar dans lequel son père apparaît, suivi de divinations pour s’assurer que ni le rêveur ni les personnes présentes dans le rêve n’en souffriront.
- Faut-il annoncer tout de suite au roi que la place forte est prise, ou attendre ? Réponse retenue : attendre.
- Où enterrer un allié tombé au combat ?
- Pleuvra-t-il ce soir, et la pluie durera-t-elle jusqu’à demain ?
- Le roi va-t-il se contrarier en apprenant telle nouvelle ?
Ce dernier type mérite d’être signalé : on questionne sur l’humeur d’autrui. Le vocabulaire est explicite, avec 侃 kǎn “content” et une graphie lue 虞 yú “contrarié”.
Une divination qui répond à une autre divination
L’épisode le plus élaboré du corpus est effectué en plusieurs divinations successives :
辛卜:王婦母曰子,丁曰子其有疾。允其有。
“Divination faite le jour xīn : l’auguste Dame Mère a dit : ‘Fils, Son Altesse a dit : Notre fils aura vraisemblablement la maladie.’ Notre seigneur pourrait bien l’avoir en effet.”
其㝱(寐),若。
“Notre seigneur devrait dormir, car cela sera favorable.”
Reconstituons cet enchainement :
- Le roi a pratiqué une divination qui pronostique que son fils va tomber malade.
- La reine transmet la prédiction à son fils.
- Le fils fait alors une autre consultation pour vérifier si la prédiction de son père est vraie.
- Un remède est alors lui aussi déterminé par divination : 寐 mèi dormir (ou 夢 mèng “rêver”).
Trois personnes, deux ateliers divinatoires distincts, et un message d’une mère à son fils consigné dans une gravure. Une autre inscription montre la suite :
- le prince effectue une divination pour savoir si son père continuera de s’inquiéter de sa maladie.
Les écritures associées
Les scribes de Huāyuánzhuāng ont employé 624 graphies différentes. Plus de soixante-dix d’entre elles apparaissaient pour la première fois dans l’écriture Shāng identifiée jusqu’ici. Plusieurs mots courants y apparaissent sous des formes qu’on croyait postérieures de deux siècles.
L’analyse permet en revanche de distinguer au moins quatre scribes parmi les rédacteurs des comptes rendus, reconnaissables non seulement au tracé des caractères mais à la manière d’occuper la surface : mise en page, orientation, lignes de séparation, degré de maîtrise.
Certaines pièces enfin réécrivent le même compte rendu une seconde fois, en très grands caractères remplis de cinabre. Ce texte ne contient aucune information supplémentaire. Il permet par contre d’être lu de plus loin. Ces “inscriptions d’apparat”, comme les nomment certains sinologues, rappellent que l’écriture avait, en plus de son rôle documentaire, parfois probablement d’autres fonctions : peut-être l’exposition ou la conservation d’une pièce jugée importante, ou peut-être une valeur attachée au geste d’écrire en grand.
Un objet qu’on répare, qu’on relie et qu’on range
Puisque toutes les pièces qu’on a retrouvées étaient enfouies, on pourrait croire qu’on s’en débarrassait une fois la réponse lue et la question réglée. Mais trois détails matériels affirment le contraire.
On réparait les carapaces cassées. De petits trous étaient percés de part et d’autre d’une fissure, et la cassure recousue avec un fil. Sur une pièce, une de ces coutures a effacé un caractère déjà gravé : la réparation est donc postérieure à la divination. On ne réparait pas le support vierge, mais l’archive.
On les reliait en liasses. Deux trous percés symétriquement à droite et à gauche servaient à lier plusieurs plastrons ensemble, comme dans le pictogramme 冊 cè “registre”, qui figure des lamelles d’écriture réunies par une cordelette.
On les rangeait. Dans la fosse H3, les pièces gravées ont été déposées face inscrite vers le bas, pour protéger l’écriture. Des carapaces vierges, dressées verticalement, formaient une paroi qui maintenait les autres. Ces précautions de stockage n’indiquent pas une mise au rebut, mais une volonté de conservation.
Une question en suspens
Cent vingt-neuf surfaces (recto ou verso) comportent des grattages. Sur certaines, seul l’énoncé de la question a été effacé, la date et le jugement restant en place. Certains experts y voient la trace d’intrigues de palais : on aurait fait disparaître des questions gênantes. Cette hypothèse ne faisant pas l’unanimité, la question reste ouverte.
Les liens avec le Yi Jing
Le vocabulaire divinatoire
Quatre mots au moins font le pont :
占 zhān. Le sens premier est matériel : lire la fissure produite par le feu. Le caractère désigne aujourd’hui encore la divination en général. Dans le corpus de Huāyuánzhuāng, seul le prince avait autorité pour prononcer un 占 zhān.
冊 cè. Le mot qui désigne le registre, et plus tard le livre, figure une reliure. Les plastrons divinatoires étaient reliés de cette manière.
貞 zhēn. Chez les Shāng, le mot désigne une opération de contrôle : mettre à l’épreuve une divination antérieure. Dans les textes de traits du Yi Jing, le même caractère occupe la quatrième position de la formule 元亨利貞 yuán hēng lì zhēn, et la tradition exégétique en a fait une qualité morale, équivalente de正 zhèng “droit, correct”. D’où les traductions reçues : persévérance, rectitude, fermeté.
Gāo Hēng a contesté cette lecture au milieu du XXᵉ siècle et restitué le sens divinatoire : 貞 zhēn, c’est consulter. Son argument s’appuyait précisément sur les inscriptions oraculaires alors connues, où le mot est le terme technique de la consultation.
Le corpus de Huāyuánzhuāng lui donne raison et le complique en même temps. Le mot ordinaire pour “divination” n’est pas 貞 zhēn mais 卜 bǔ. 貞 zhēn est réservé à une opération de second degré. Si cette valeur restreinte vaut aussi pour le Yi Jing, alors ni “persévérance” ni “consultation” ne suffisent, et le débat reste ouvert.
天 tiān. Un quatrième mot mérite d’être signalé, pour une autre raison. Le père du prince est désigné dans tout le corpus par 丁 dīng, caractère qui figure une tête de clou. De cette image dérive une famille de mots désignant le sommet du crâne, dont 天 tiān. Pour établir ce sens ancien, Schwartz cite l’attestation classique la plus connue, et elle se trouve dans le Yi Jing, au troisième trait de l’hexagramme 38 睽 Kuí : 其人天且劓, “son homme, front marqué et nez tranché”. Le caractère qui désigne aujourd’hui le Ciel y nomme encore une partie du visage.
Les gestes
Un compte rendu Shāng complet comporte une question posée à l’avance, un signe produit matériellement, une lecture prononcée du signe, une appréciation en termes fastes ou néfastes. Le Zhōuyì conserve deux de ces éléments. Le signe est produit par les tiges au lieu du feu, et le jugement est préformulé au lieu d’être prononcé. Les appréciations mantiques 若 ruò “favorable” du corpus Shāng et les 吉 jí “faste” et 凶 xiōng “néfaste” des textes de traits appartiennent à la même fonction : établir un pronostic divinatoire. La différence est à la fois simple et radicale : chez les Shāng, un homme lit un signe unique et parle ; dans le Zhōuyì, on lit un texte qui existait avant la question.
Les manuels divinatoires
Le catalogue impérial des Hàn recense un ouvrage intitulé “Prédictions diverses sur l’éternuement et le bourdonnement d’oreille”. Il ne nous en reste que le titre, mais il suffit à indiquer ce qu’était ce livre : un répertoire associant un type de signe à des formules.
Le Zhōuyì, dans sa couche la plus ancienne, ne fait pas autre chose. Il associe une position dans une figure à une formule brève et à une appréciation, faste ou néfaste. Il appartient à une famille d’ouvrages dont les autres se sont perdus.
Les nombres
Chez les Shāng, le nombre sert à compter. Chaque craquelure porte son rang, 一 二 三, et les consultations importantes mobilisent des séries impaires : trois, cinq, sept, neuf. Le nombre dit combien de fois on a demandé, il ne dit rien du contenu de la réponse.
Dans le Zhōuyì, le nombre change de fonction. Ce qui sort de la manipulation des tiges détermine la nature de chaque trait, plein ou brisé, mobile ou stable. Le nombre ne compte plus les consultations : il constitue la figure sur laquelle porte la lecture.
Entre les deux existe peut-être un chaînon. On a retrouvé, gravées sur os et sur bronze, des séquences de chiffres généralement groupées par six, sans texte qui les accompagne. Beaucoup de chercheurs y voient des ancêtres directs des hexagrammes. L’hypothèse est séduisante et fait l’objet de discussions depuis les travaux de Zhāng Zhènglàng dans les années 1980. Elle n’appartient pas à notre source, et nous la signalons sans la trancher.
Ce qui ne s’est pas transmis
On aimerait pouvoir dire que le Yi Jing descend de ces carapaces. Rien ne le permet. Ce que l’on voit, ce sont des ressemblances de famille : un vocabulaire commun, une même façon de clore une consultation par un mot faste ou néfaste, une même appartenance au genre du répertoire. Ce sont plutôt des cousins que des ancêtres.
Reste une chose que le Yi Jing n’a pas gardée. Sous la question et sous la réponse, les scribes Shāng notaient si la décision avait été appliquée : 用 yòng, ou 不用 bù yòng. Cette mention ne dit rien du sort de la prédiction. Elle dit ce que le consultant a fait de ce qu’il avait reçu, et elle est portée après coup, sur le même objet.
Un manuel ne peut pas contenir cela. Il donne un texte écrit avant la question, le même pour tous. Ce qu’on en fait ensuite ne s’inscrit nulle part, sauf à décider de le noter soi-même.
Voir aussi : De l’ostéomancie à la chéloniomancie (Pr Vandermeersch)