Interroger les tortues

par Alain Leroy

pièces

Consul­ter le Yi Jing sur un télé­phone prend quelques secondes. On tape une ques­tion, on obtient six traits, on lit un texte, on referme l’ap­pli­ca­tion. Trois jours ou trois semaines plus tard, il ne reste rien : ni la for­mu­la­tion exacte de la ques­tion, ni la date, ni ce qu’on a fini par déci­der.

Il y a envi­ron trois mille deux cents ans, dans le nord de la Chine, la ques­tion et sa réponse étaient conser­vées, et même gra­vées. La date figu­rait en tête de l’ins­crip­tion. La réponse, énon­cée à voix haute par le consul­tant, était consi­gnée à côté. Et très sou­vent un der­nier carac­tère indi­quait ce qu’il était adve­nu de tout cela : 用 yòng, “employé”, ou 不用 bù yòng, “pas employé”.

Mais ces ins­crip­tions relèvent d’une autre tech­nique que celle dont pro­vient le Yi Jing.

Deux divinations qu’on confond souvent

Le chi­nois ancien dis­tingue deux mots :

désigne la divi­na­tion par le feu appli­qué à un os ou à une cara­pace : on chauffe, la matière se fend, on lit la fis­sure. C’est l’ostéo­man­cie, ou pyro­man­cie.

shì désigne la divi­na­tion par les tiges d’achil­lée, celle qui pro­duit des hexa­grammes et à laquelle le Yi Jing est atta­ché. C’est l’achil­léo­man­cie.

La Chine ancienne connais­sait plu­sieurs manières de lire les signes : les rêves, les astres, le com­por­te­ment des ani­maux, les acci­dents du corps. L’os­téo­man­cie et l’a­chil­léo­man­cie reçoivent un trai­te­ment à part. Elles ont un nom tech­nique, un per­son­nel dédié, une pro­cé­dure réglée, et elles laissent une trace écrite. Elles ne se confondent pas, et rien ne per­met d’af­fir­mer que la seconde des­cende de la pre­mière. Mais elles uti­li­saient le même voca­bu­laire tech­nique, et elles avaient une manière com­mune de trai­ter une ques­tion.

Quelques mots sur les mots

On lit par­fois que les devins Shāng gra­vaient des “écailles” de tor­tue. Le terme est impropre. Les écailles sont les plaques cor­nées super­fi­cielles, faites de kéra­tine, qui recouvrent l’a­ni­mal. Sous elles se trouve jiǎ la “cara­pace” pro­pre­ment dite, une struc­ture osseuse en deux moi­tiés : 背甲 bèi­jiǎ la “dos­sière” sur le dos, 腹甲 fùjiǎ le “plas­tron” sous le ventre. C’est ce der­nier que l’on chauf­fait et que l’on gra­vait, la couche cor­née ayant été reti­rée lors de la pré­pa­ra­tion.

Le mot chi­nois uti­li­sé dans le cor­pus divi­na­toire est 甲 jiǎ. Nous le tra­dui­rons indif­fé­rem­ment par “cara­pace” ou “plas­tron”.

La qua­si-tota­li­té des pièces extraites de la fosse que nous consi­dé­rons dans cet article sont donc des plas­trons (511) ou des dos­sières (13) de tor­tues. Mais 5 sup­ports d’une nature dif­fé­rente s’y trou­vaient aus­si : des omo­plates de bovi­dés, que les sino­logues appellent aus­si des sca­pu­las.

Cou­ram­ment nom­mé 骨 “osse­ment”, le choix de cet os n’a rien d’ar­bi­traire : il pré­sente une sur­face plane, assez large pour rece­voir plu­sieurs ques­tions, et est assez mince pour se fendre net­te­ment sous la cha­leur. L’o­mo­plate est l’os de bovi­dé qui réunit le mieux ces condi­tions, et c’est aus­si ce qui le rap­proche du plas­tron de la tor­tue.

Le nom de la dis­ci­pline, 甲骨學 jiǎgǔ xué, addi­tionne les deux sup­ports : la cara­pace 甲 jiǎ et l’os 骨 . Il désigne l’é­tude des docu­ments ins­crits, pas la divi­na­tion elle-même, qui porte le nom de 卜 . Des fosses voi­sines de celle de notre étude (H3) ont livré des os employés pour la divi­na­tion et res­tés vierges de toute écri­ture. Ils relèvent de 卜 , non de 甲骨文 jiǎgǔwén.

Une fosse ouverte au cours d’un chantier routier

En 1991, à Ānyáng, dans la pro­vince du Hénán, des archéo­logues effec­tuent des fouilles avant le chan­tier d’une route devant mener au musée des Ruines de Yīn, site de l’an­cienne capi­tale Shāng. Dans les champs à proxi­mi­té d’un vil­lage, ils découvrent une fosse rec­tan­gu­laire d’un mètre sur deux, pro­fonde de deux mètres et demi, avec des encoches taillées dans les parois pour y des­cendre et en remon­ter. Elle contient 1583 plas­trons de tor­tues ou osse­ments. Plu­tôt que de l’a­na­ly­ser sur place, ils mettent tout le conte­nu dans des caisses et le déplacent. Après net­toyage, rac­cords et éli­mi­na­tion des dou­blons, on a iden­ti­fié 529 pièces ins­crites por­tant 2452 comptes ren­dus de divi­na­tion.

La source de cet article

En 2019, le sino­logue Adam Schwartz a publié chez De Gruy­ter la pre­mière tra­duc­tion anglaise inté­grale de ce cor­pus, pré­cé­dée d’une longue intro­duc­tion et sui­vie d’un com­men­taire ins­crip­tion par ins­crip­tion. L’ou­vrage est en accès libre. Tout ce qui suit en pro­vient.

Ce que les rois ne demandaient pas

Depuis 1899, plus de 73 000 frag­ments ins­crits ont été trou­vés à Ānyáng. La qua­si-tota­li­té pro­vient de divi­na­tions faites pour les rois. Une petite mino­ri­té, moins de cinq pour cent, pro­vient de divi­na­tions faites pour d’autres per­sonnes. La fosse (numé­ro­tée H3) appar­tient à cette mino­ri­té, et en aug­mente à elle seule la quan­ti­té d’en­vi­ron trente pour cent.

Le dés­équi­libre a long­temps façon­né ce que nous croyions savoir. Pen­dant près d’un siècle, la divi­na­tion Shāng nous est par­ve­nue par les archives d’une dizaine d’hommes, les rois, qui pra­ti­quaient la divi­na­tion à pro­pos des récoltes, des cam­pagnes mili­taires et du calen­drier des sacri­fices. On en a conclu que la divi­na­tion était un ins­tru­ment de gou­ver­ne­ment.

La fosse H3 ouvre une autre porte. On y inter­roge sur des rêves, sur un bour­don­ne­ment d’o­reille, sur l’hu­meur d’un père, sur l’op­por­tu­ni­té de faire attendre une bonne nou­velle. Ces sujets n’ap­pa­raissent jamais dans les archives royales, ou seule­ment de loin.

Le lec­teur qui inter­roge le Yi Jing sur ses propres affaires n’exerce donc pas une ver­sion amoin­drie d’une pra­tique autre­fois poli­tique. Les deux usages coexistent dès l’o­ri­gine. Sim­ple­ment, l’un a lais­sé cent fois plus de traces que l’autre.

Celui qu’on n’appelle jamais par son nom

Le consul­tant prin­ci­pal serait, pour cer­tains spé­cia­listes, un prince, fils du roi Wǔ Dīng 武丁 et de la reine Dame Hǎo 婦好. D’autres le consi­dèrent comme un homme de la même géné­ra­tion que le roi, donc un cou­sin, ou comme un haut fonc­tion­naire dont le lien de sang avec le roi n’est pas éta­bli.

Ses devins ne l’ap­pellent jamais par son nom, seule­ment 子 , mot qui signi­fie “enfant” mais qui ser­vait aus­si à dési­gner le chef d’une famille. Pour ses ser­vi­teurs cela signi­fiait “notre sei­gneur”. Ses parents y enten­daient “notre fils”. Les lec­teurs atten­tifs auront noté que 子 est le même carac­tère qu’on retrou­ve­ra plus tard dans le Zhōuyì dans l’ex­pres­sion 君子 jūnzǐ, géné­ra­le­ment tra­duite par “homme noble” ou “homme de bien” et que j’ai long­temps for­mu­lée “noble héri­tier”. Com­po­sé de 君 jūn “sei­gneur” et de 子 “enfant”. Le mot désigne d’a­bord ce que le prince de Huāyuánz­huāng est lit­té­ra­le­ment : le fils d’un sei­gneur. Confu­cius en fera tout autre chose, en dépla­çant la noblesse de la nais­sance vers la conduite. Le sens moral que nous connais­sons aujourd’­hui n’exis­tait pas encore.

Ce qu’on brûlait

Deux espèces de tor­tues d’eau douce four­nis­saient la matière pre­mière. L’une vit natu­rel­le­ment dans le nord de la Chine. L’autre non : elle arri­vait donc de plus loin, comme tri­but ou comme mar­chan­dise. Sur les 529 pièces de H3, 511 sont des plas­trons, c’est-à-dire la face ven­trale de la cara­pace, large et presque plate. 13 sont des faces dor­sales, 5 des omo­plates de bœuf.

Les plas­trons de tor­tues arri­vaient bruts. Au dos, l’ex­pé­di­teur ou le livreur ins­cri­vait la quan­ti­té et la pro­ve­nance, par­fois d’une main qui res­semble à une signa­ture. Ces men­tions ne sont pas de la même écri­ture que les comptes ren­dus divi­na­toires. On peut donc lire, sur ces objets, deux choses dif­fé­rentes : une divi­na­tion et une sorte de bon de livrai­son.

Venait alors le creu­se­ment. Des spé­cia­listes rat­ta­chés à l’a­te­lier pra­ti­quaient au dos une série de cavi­tés, selon neuf agen­ce­ments dif­fé­rents. Le creu­se­ment après récep­tion des plas­trons est prou­vé maté­riel­le­ment : à plu­sieurs endroits, le forage a mor­du sur une ins­crip­tion déjà pré­sente et l’a détruite.

Le geste et la couleur

Puis on appli­quait une source de cha­leur dans une cavi­té. La matière se fen­dait sur la face oppo­sée. Le devin inter­pré­tait alors la cra­que­lure.

Venait ensuite l’é­cri­ture. Un scribe gra­vait sur la face lisible ce qui avait été deman­dé et ce qui avait été répon­du : la date, la ques­tion, le pro­nos­tic pro­non­cé par le devin. Le texte s’or­ga­ni­sait autour de la cra­que­lure, qu’il enve­lop­pait plu­tôt que de l’i­gno­rer. Devin et scribe étaient deux métiers dis­tincts : en com­pa­rant les tra­cés et les manières d’oc­cu­per la sur­face, on a dis­tin­gué au moins quatre scribes dans cet ate­lier.

Mais deux opé­ra­tions sui­vaient encore :

La fis­sure était sou­vent regra­vée au burin, pour res­ter visible de façon durable : une cra­que­lure pou­vait en effet s’at­té­nuer ou dis­pa­raître, alors qu’un trait creu­sé en main­te­nait la trace.

Puis les traits et les carac­tères étaient rem­plis de pig­ment rouge ou noir. Une ana­lyse chi­mique menée sur une pièce de la col­lec­tion Chal­fant, à Prin­ce­ton, a iden­ti­fié le rouge comme du cinabre, un sul­fure de mer­cure.

Un docu­ment du cor­pus donne à cette des­crip­tion une confir­ma­tion inat­ten­due. C’est la men­tion d’un envoi au prince de deux tor­tues et un mor­ceau de cinabre, alors qu’il se trou­vait en dépla­ce­ment : de quoi effec­tuer plu­sieurs divi­na­tions, et de quoi les écrire en rouge.

Ce qu’un compte rendu contient

Une ins­crip­tion com­plète com­porte jus­qu’à cinq élé­ments :

La pré­face

la date, par­fois le lieu, par­fois le nom du devin

L’é­non­cé

la pro­po­si­tion sou­mise à l’é­preuve du feu

La cra­que­lure

numé­ro­tée : 一 二 三

Le pro­nos­tic

la lec­ture de la fis­sure, pré­cé­dée de 占曰 zhān yuē “lut la cra­que­lure et dit”

La suite don­née

yòng “uti­li­sé”, ou 不用 bù yòng “pas uti­li­sé”

La der­nière ligne mérite qu’on s’y arrête. Elle ne dit pas si la pré­dic­tion s’est réa­li­sée. Elle dit si la déci­sion a été appli­quée. Cette dis­tinc­tion n’a pas d’é­qui­valent dans l’u­sage moderne.

On demandait trois fois

La pra­tique ancienne pri­vi­lé­giait les séries de trois, appe­lées rétros­pec­ti­ve­ment 三卜制 sān bǔ zhì. Il y avait deux façons de pro­cé­der : cra­que­ler trois fois la même cara­pace pour une seule ques­tion, ou cra­que­ler une fois trois plas­trons dif­fé­rents. Ce nombre (impair) pou­vait être aug­men­té selon l’im­por­tance de l’af­faire. Les rois allaient jus­qu’à cinq, sept, neuf.

À Huāyuánz­huāng, cinq est le maxi­mum atteint, et pour une seule ques­tion : un bour­don­ne­ment d’o­reille dont souf­frait le prince. Cinq tor­tues, cinq divi­na­tions, sept cra­que­lures, répar­ties sur douze jours.

On trouve d’autres traces de cette pra­tique : Le Shàng­shū (“Clas­sique des docu­ments”) dit par exemple : “[Le duc de Zhōu] fit cra­que­ler trois tor­tues : un pré­sage de bon augure”.

La double question

On for­mu­lait sou­vent la ques­tion dans les deux sens : affir­ma­tif et néga­tif. Voi­ci par exemple deux ins­crip­tions voi­sines effec­tuées le même jour sur une même cara­pace :

(Les exemples ne com­portent pas la trans­crip­tion habi­tuelle en pinyin, la pro­non­cia­tion de la période Shāng nous étant inac­ces­sible. Les termes iso­lés sont trans­crits par conven­tion d’i­den­ti­fi­ca­tion.)

辛卜:丁不涉。 Divi­na­tion faite le jour xīn : Son Altesse ne va pas tra­ver­ser la rivière.

辛卜:丁涉,从東兆獸(狩)。 Divi­na­tion faite le jour xīn : Son Altesse va tra­ver­ser la rivière et chas­ser depuis la lisière orien­tale.

La pro­po­si­tion est for­mu­lée posi­ti­ve­ment, puis néga­ti­ve­ment. Cette symé­trie est la règle et non l’ex­cep­tion.

On vérifiait, et on demandait un second avis

Quand un énon­cé est pré­cé­dé du mot 貞 zhēn, il ne s’a­git pas d’une pre­mière ques­tion, mais d’une “divi­na­tion de véri­fi­ca­tion”. Il s’a­git d’un contrôle por­tant sur une divi­na­tion anté­rieure, à un stade avan­cé de la déci­sion.

L’a­na­lyse du cor­pus per­met d’al­ler encore plus loin :

  • Une ins­crip­tion pro­pose expli­ci­te­ment de 用二卜 yòng èr bǔ “employer une seconde divi­na­tion”.
  • Une autre séquence conserve la trace d’un devin qui met à l’é­preuve les résul­tats contra­dic­toires obte­nus plus tôt par un de ses col­lègues.

Rede­man­der n’é­tait donc pas un aveu de fai­blesse. C’é­tait une étape pré­vue par la pro­cé­dure.

Ce mot 貞 zhēn aura une seconde vie. On le retrou­ve­ra dans le Yi Jing, où il pose depuis des siècles un pro­blème de tra­duc­tion. Nous y revien­drons.

La grammaire précise la direction de la réponse

Ce point est un peu tech­nique, mais il éclaire tout le reste et contre­dit cer­taines asser­tions de nos pra­tiques contem­po­raines.

Le chi­nois de ces ins­crip­tions dis­pose de deux familles de néga­tions. La pre­mière, avec 不 et 弗 , nie un fait. La seconde, avec 勿 et 弜 jiàng, nie une inten­tion : elle ne dit pas que la chose n’au­ra pas lieu, mais qu’il ne faut pas la faire.

Cette seconde famille sup­pose donc quel­qu’un qui décide. Elle n’ap­pa­raît que si la ques­tion porte sur une action dont le consul­tant est maître. Quand le prince demande si son père tra­ver­se­ra la rivière, la néga­tion est 不 : il s’in­forme d’un fait qui ne dépend pas de lui. Quand il demande s’il faut accom­plir un rite pour son oreille, la néga­tion est 弜 jiàng : il déli­bère sur ce qu’il va ordon­ner.

La langue de ces docu­ments sépare ain­si ce sur quoi on a prise de ce qu’on subit, et elle le fait avec un seul mot pla­cé devant le verbe.

Trois exemples du corpus.

  • “Le roi et la rivière” (déjà cité) : 辛卜:丁不涉。“Divination faite le jour xīn : Son Altesse ne va pas tra­ver­ser la rivière.”

Le sujet est le roi. La néga­tion est 不 . Le prince ne décide pas des dépla­ce­ments de son père : il s’in­forme. La divi­na­tion porte sur le roi, mais elle n’est pas effec­tuée pour lui.

  • Com­pa­rons avec “Le bour­don­ne­ment d’o­reille” : 庚卜:弜(勿)禳子耳鳴,亡小艱。“Divination faite le jour gēng : ne pas accom­plir de rite pour dis­si­per le bour­don­ne­ment d’o­reille de notre sei­gneur, car il n’y aura pas d’af­flic­tion mineure.”

Ici jiàng, variante de wù. Accom­plir un rite est une action qui dépend du prince. La pro­po­si­tion n’est pas “le rite n’au­ra pas lieu”, mais “il ne faut pas le faire”. La néga­tion porte sur une déci­sion, pas sur un fait.

  • L’ac­cueil de la mère : 辛亥卜:惠發見于婦好。不用。“Divination faite le jour xīnhài : ce devrait être Fā qui aura audience avec Dame Hǎo. Non employé.”

huì “il serait bien que” n’est pas une néga­tion mais un adverbe de pré­fé­rence, et il éclaire le méca­nisme selon encore un autre angle. Le prince choi­sit qui rece­vra sa mère. 惠 huì marque que la pro­po­si­tion est une option sou­mise à vali­da­tion, non un fait à véri­fier. Notez la fin : “pro­po­si­tion reje­tée” (une séquence paral­lèle montre qu’un autre ser­vi­teur fut rete­nu).

Ce qu’on demandait

Les rois pra­ti­quaient la divi­na­tion à pro­pos du culte des ancêtres, des sacri­fices, de la san­té, des rêves, du temps qu’il allait faire, de la chasse, de la guerre, des tri­buts.

Le prince de Huāyuánz­huāng consulte sur tout cela, et même sur bien davan­tage : la paren­té, les rela­tions avec ses proches, le tra­vail de ses gens, ses émo­tions. Quelques exemples extraits du cor­pus :

  • Un cau­che­mar dans lequel son père appa­raît, sui­vi de divi­na­tions pour s’as­su­rer que ni le rêveur ni les per­sonnes pré­sentes dans le rêve n’en souf­fri­ront.
  • Faut-il annon­cer tout de suite au roi que la place forte est prise, ou attendre ? Réponse rete­nue : attendre.
  • Où enter­rer un allié tom­bé au com­bat ?
  • Pleu­vra-t-il ce soir, et la pluie dure­ra-t-elle jus­qu’à demain ?
  • Le roi va-t-il se contra­rier en appre­nant telle nou­velle ?

Ce der­nier type mérite d’être signa­lé : on ques­tionne sur l’hu­meur d’au­trui. Le voca­bu­laire est expli­cite, avec 侃 kǎn “content” et une gra­phie lue 虞 “contra­rié”.

Une divination qui répond à une autre divination

L’é­pi­sode le plus éla­bo­ré du cor­pus est effec­tué en plu­sieurs divi­na­tions suc­ces­sives :

辛卜:王婦母曰子,丁曰子其有疾。允其有。

“Divi­na­tion faite le jour xīn : l’au­guste Dame Mère a dit : ‘Fils, Son Altesse a dit : Notre fils aura vrai­sem­bla­ble­ment la mala­die.’ Notre sei­gneur pour­rait bien l’a­voir en effet.”

其㝱(寐),若。

“Notre sei­gneur devrait dor­mir, car cela sera favo­rable.”

Recons­ti­tuons cet enchai­ne­ment :

  • Le roi a pra­ti­qué une divi­na­tion qui pro­nos­tique que son fils va tom­ber malade.
  • La reine trans­met la pré­dic­tion à son fils.
  • Le fils fait alors une autre consul­ta­tion pour véri­fier si la pré­dic­tion de son père est vraie.
  • Un remède est alors lui aus­si déter­mi­né par divi­na­tion : 寐 mèi dor­mir (ou 夢 mèng “rêver”).

Trois per­sonnes, deux ate­liers divi­na­toires dis­tincts, et un mes­sage d’une mère à son fils consi­gné dans une gra­vure. Une autre ins­crip­tion montre la suite :

  • le prince effec­tue une divi­na­tion pour savoir si son père conti­nue­ra de s’in­quié­ter de sa mala­die.

Les écritures associées

Les scribes de Huāyuánz­huāng ont employé 624 gra­phies dif­fé­rentes. Plus de soixante-dix d’entre elles appa­rais­saient pour la pre­mière fois dans l’é­cri­ture Shāng iden­ti­fiée jus­qu’i­ci. Plu­sieurs mots cou­rants y appa­raissent sous des formes qu’on croyait pos­té­rieures de deux siècles.

L’a­na­lyse per­met en revanche de dis­tin­guer au moins quatre scribes par­mi les rédac­teurs des comptes ren­dus, recon­nais­sables non seule­ment au tra­cé des carac­tères mais à la manière d’oc­cu­per la sur­face : mise en page, orien­ta­tion, lignes de sépa­ra­tion, degré de maî­trise.

Cer­taines pièces enfin réécrivent le même compte ren­du une seconde fois, en très grands carac­tères rem­plis de cinabre. Ce texte ne contient aucune infor­ma­tion sup­plé­men­taire. Il per­met par contre d’être lu de plus loin. Ces “ins­crip­tions d’ap­pa­rat”, comme les nomment cer­tains sino­logues, rap­pellent que l’é­cri­ture avait, en plus de son rôle docu­men­taire, par­fois pro­ba­ble­ment d’autres fonc­tions : peut-être l’ex­po­si­tion ou la conser­va­tion d’une pièce jugée impor­tante, ou peut-être une valeur atta­chée au geste d’é­crire en grand.

Un objet qu’on répare, qu’on relie et qu’on range

Puisque toutes les pièces qu’on a retrou­vées étaient enfouies, on pour­rait croire qu’on s’en débar­ras­sait une fois la réponse lue et la ques­tion réglée. Mais trois détails maté­riels affirment le contraire.

On répa­rait les cara­paces cas­sées. De petits trous étaient per­cés de part et d’autre d’une fis­sure, et la cas­sure recou­sue avec un fil. Sur une pièce, une de ces cou­tures a effa­cé un carac­tère déjà gra­vé : la répa­ra­tion est donc pos­té­rieure à la divi­na­tion. On ne répa­rait pas le sup­port vierge, mais l’ar­chive.

On les reliait en liasses. Deux trous per­cés symé­tri­que­ment à droite et à gauche ser­vaient à lier plu­sieurs plas­trons ensemble, comme dans le pic­to­gramme 冊 “registre”, qui figure des lamelles d’é­cri­ture réunies par une cor­de­lette.

On les ran­geait. Dans la fosse H3, les pièces gra­vées ont été dépo­sées face ins­crite vers le bas, pour pro­té­ger l’é­cri­ture. Des cara­paces vierges, dres­sées ver­ti­ca­le­ment, for­maient une paroi qui main­te­nait les autres. Ces pré­cau­tions de sto­ckage n’in­diquent pas une mise au rebut, mais une volon­té de conser­va­tion.

Une question en suspens

Cent vingt-neuf sur­faces (rec­to ou ver­so) com­portent des grat­tages. Sur cer­taines, seul l’é­non­cé de la ques­tion a été effa­cé, la date et le juge­ment res­tant en place. Cer­tains experts y voient la trace d’in­trigues de palais : on aurait fait dis­pa­raître des ques­tions gênantes. Cette hypo­thèse ne fai­sant pas l’u­na­ni­mi­té, la ques­tion reste ouverte.

Les liens avec le Yi Jing

Le vocabulaire divinatoire

Quatre mots au moins font le pont :

zhān. Le sens pre­mier est maté­riel : lire la fis­sure pro­duite par le feu. Le carac­tère désigne aujourd’­hui encore la divi­na­tion en géné­ral. Dans le cor­pus de Huāyuánz­huāng, seul le prince avait auto­ri­té pour pro­non­cer un 占 zhān.

. Le mot qui désigne le registre, et plus tard le livre, figure une reliure. Les plas­trons divi­na­toires étaient reliés de cette manière.

zhēn. Chez les Shāng, le mot désigne une opé­ra­tion de contrôle : mettre à l’é­preuve une divi­na­tion anté­rieure. Dans les textes de traits du Yi Jing, le même carac­tère occupe la qua­trième posi­tion de la for­mule 元亨利貞 yuán hēng lì zhēn, et la tra­di­tion exé­gé­tique en a fait une qua­li­té morale, équi­va­lente de正 zhèng “droit, cor­rect”. D’où les tra­duc­tions reçues : per­sé­vé­rance, rec­ti­tude, fer­me­té.

Gāo Hēng a contes­té cette lec­ture au milieu du XXᵉ siècle et res­ti­tué le sens divi­na­toire : 貞 zhēn, c’est consul­ter. Son argu­ment s’ap­puyait pré­ci­sé­ment sur les ins­crip­tions ora­cu­laires alors connues, où le mot est le terme tech­nique de la consul­ta­tion.

Le cor­pus de Huāyuánz­huāng lui donne rai­son et le com­plique en même temps. Le mot ordi­naire pour “divi­na­tion” n’est pas 貞 zhēn mais 卜 . 貞 zhēn est réser­vé à une opé­ra­tion de second degré. Si cette valeur res­treinte vaut aus­si pour le Yi Jing, alors ni “per­sé­vé­rance” ni “consul­ta­tion” ne suf­fisent, et le débat reste ouvert.

tiān. Un qua­trième mot mérite d’être signa­lé, pour une autre rai­son. Le père du prince est dési­gné dans tout le cor­pus par 丁 dīng, carac­tère qui figure une tête de clou. De cette image dérive une famille de mots dési­gnant le som­met du crâne, dont 天 tiān. Pour éta­blir ce sens ancien, Schwartz cite l’at­tes­ta­tion clas­sique la plus connue, et elle se trouve dans le Yi Jing, au troi­sième trait de l’hexa­gramme 38 睽 Kuí : 其人天且劓, “son homme, front mar­qué et nez tran­ché”. Le carac­tère qui désigne aujourd’­hui le Ciel y nomme encore une par­tie du visage.

Les gestes

Un compte ren­du Shāng com­plet com­porte une ques­tion posée à l’a­vance, un signe pro­duit maté­riel­le­ment, une lec­ture pro­non­cée du signe, une appré­cia­tion en termes fastes ou néfastes. Le Zhōuyì conserve deux de ces élé­ments. Le signe est pro­duit par les tiges au lieu du feu, et le juge­ment est pré­for­mu­lé au lieu d’être pro­non­cé. Les appré­cia­tions man­tiques 若 ruò “favo­rable” du cor­pus Shāng et les 吉 “faste” et 凶 xiōng “néfaste” des textes de traits appar­tiennent à la même fonc­tion : éta­blir un pro­nos­tic divi­na­toire. La dif­fé­rence est à la fois simple et radi­cale : chez les Shāng, un homme lit un signe unique et parle ; dans le Zhōuyì, on lit un texte qui exis­tait avant la ques­tion.

Les manuels divinatoires

Le cata­logue impé­rial des Hàn recense un ouvrage inti­tu­lé “Pré­dic­tions diverses sur l’é­ter­nue­ment et le bour­don­ne­ment d’o­reille”. Il ne nous en reste que le titre, mais il suf­fit à indi­quer ce qu’é­tait ce livre : un réper­toire asso­ciant un type de signe à des for­mules.

Le Zhōuyì, dans sa couche la plus ancienne, ne fait pas autre chose. Il asso­cie une posi­tion dans une figure à une for­mule brève et à une appré­cia­tion, faste ou néfaste. Il appar­tient à une famille d’ou­vrages dont les autres se sont per­dus.

Les nombres

Chez les Shāng, le nombre sert à comp­ter. Chaque cra­que­lure porte son rang, 一 二 三, et les consul­ta­tions impor­tantes mobi­lisent des séries impaires : trois, cinq, sept, neuf. Le nombre dit com­bien de fois on a deman­dé, il ne dit rien du conte­nu de la réponse.

Dans le Zhōuyì, le nombre change de fonc­tion. Ce qui sort de la mani­pu­la­tion des tiges déter­mine la nature de chaque trait, plein ou bri­sé, mobile ou stable. Le nombre ne compte plus les consul­ta­tions : il consti­tue la figure sur laquelle porte la lec­ture.

Entre les deux existe peut-être un chaî­non. On a retrou­vé, gra­vées sur os et sur bronze, des séquences de chiffres géné­ra­le­ment grou­pées par six, sans texte qui les accom­pagne. Beau­coup de cher­cheurs y voient des ancêtres directs des hexa­grammes. L’hy­po­thèse est sédui­sante et fait l’ob­jet de dis­cus­sions depuis les tra­vaux de Zhāng Zhèn­glàng dans les années 1980. Elle n’ap­par­tient pas à notre source, et nous la signa­lons sans la tran­cher.

Ce qui ne s’est pas transmis

On aime­rait pou­voir dire que le Yi Jing des­cend de ces cara­paces. Rien ne le per­met. Ce que l’on voit, ce sont des res­sem­blances de famille : un voca­bu­laire com­mun, une même façon de clore une consul­ta­tion par un mot faste ou néfaste, une même appar­te­nance au genre du réper­toire. Ce sont plu­tôt des cou­sins que des ancêtres.

Reste une chose que le Yi Jing n’a pas gar­dée. Sous la ques­tion et sous la réponse, les scribes Shāng notaient si la déci­sion avait été appli­quée : 用 yòng, ou 不用 bù yòng. Cette men­tion ne dit rien du sort de la pré­dic­tion. Elle dit ce que le consul­tant a fait de ce qu’il avait reçu, et elle est por­tée après coup, sur le même objet.

Un manuel ne peut pas conte­nir cela. Il donne un texte écrit avant la ques­tion, le même pour tous. Ce qu’on en fait ensuite ne s’ins­crit nulle part, sauf à déci­der de le noter soi-même.

Source : Adam Schwartz, “The Oracle Bone Ins­crip­tions from Huayuanz­huang East. Trans­la­ted with an Intro­duc­tion and Com­men­ta­ry”, Libra­ry of Sino­lo­gy 1, Berlin/Boston, De Gruy­ter, 2019. Ouvrage en accès libre

Voir aus­si : De l’ostéomancie à la ché­lo­nio­man­cie (Pr Van­der­meersch)