Résu­mé du cha­pitre 1 de “Les deux rai­sons de la pen­sée chi­noise, Divi­na­tion et idéo­gra­phie” de Léon Van­der­meersch. (éd. Gal­li­mard)

Les chas­seurs et éle­veurs d’Eu­ra­sie pré­di­saient l’a­ve­nir par l’os­téo­man­cie (ou pyro-sca­pu­lo­man­cie) : déco­dage de cra­que­lures pro­vo­quées par la cha­leur sur des os plats ani­maux. Ils y déce­laient vrai­sem­bla­ble­ment l’ac­cep­ta­tion ou non par les esprits des sacri­fices ani­maux. hamlet et crâne Henry Courtney SelousAujourd’­hui encore dans le Yun­nan des devins génèrent des fis­sures colo­rées sur des omo­plates de mou­ton avec de l’a­ma­dou enflam­mé. La dis­tinc­tion par l’ar­chéo­lo­gie entre de simples traces de com­bus­tion et une véri­table divi­na­tion pro­vient d’une pra­tique plus éla­bo­rée : appli­ca­tion d’un tison de bois dur enflam­mé sur la face inverse d’ap­pa­ri­tion des cra­que­lures.

Les ves­tiges les plus anciens sont de la fin du 5ème mil­lé­naire avant JC. Deux mille ans plus tard le creu­se­ment préa­lable de cavi­tés avant appli­ca­tion du poin­çon faci­li­te­ra et sim­pli­fie­ra les cra­que­lures.

Mais la véri­table révo­lu­tion fut l’u­ti­li­sa­tion dans le sud du Shan­dong de cara­paces de tor­tue d’eau douce au lieu d’os de mam­mi­fères : la sca­pu­lo­man­cie devint ché­lo­nio­man­cie

La tor­tue était alors consi­dé­rée comme un ani­mal à la fois natu­rel et sur­na­tu­rel, doté de pou­voirs magiques, cer­tai­ne­ment déduits de son appa­rence phy­sique, sa vie amphi­bie et sa lon­gé­vi­té. C’est donc pour son ana­lo­gie avec le cos­mos (éter­ni­té, par­ties haute et basse de sa cara­pace de même forme que la voûte céleste et la terre car­rée) qu’elle fut consi­dé­rée comme un lieu de pro­jec­tion plus repré­sen­ta­tif.

La trans­for­ma­tion de la pen­sée magique pri­mi­tive en pen­sée ration­nelle par ana­lo­gie avec le cos­mos consti­tue donc un virage majeur : il ne s’a­git plus d’une ques­tion “reli­gieuse” aux esprits, mais d’une approche cos­mo­lo­gique et ration­nelle du monde.

S’en­sui­vit le per­fec­tion­ne­ment métho­dique, scien­ti­fique, par la sys­té­ma­ti­sa­tion de la pro­jec­tion des cir­cons­tances du monde sur le micro­cosme de la tor­tue.
Cela est contem­po­rain des grands pro­grès de la fin du néo­li­thique en Chine (dynas­tie Xia) : GU601749_6appa­ri­tion des villes, divi­sion du tra­vail, cen­tra­li­sa­tion du po
uvoir et des conflits tri­baux en pou­voir éta­tique et en guerres, domi­na­tion par la maî­trise du bronze et la domes­ti­ca­tion du che­val. Il est impor­tant de remar­quer que la maî­trise de la vision ration­nelle de l’u­ni­vers, la man­ti­co­lo­gie, per­mit alors la vic­toire sur ceux qui ne maî­tri­saient que les avan­cées tech­no­lo­giques : c’est en effet avec la dynas­tie Shang (17ème siècle avant JC) que la divi­na­tion par la tor­tue devint pré­pon­dé­rante dans les déci­sions éta­tiques, et atteint son plus haut niveau de per­fec­tion­ne­ment.

Plu­sieurs acteurs inter­ve­naient lors de la divi­na­tion :
Des pré­pa­ra­teurs (bu ren) garan­tis­sait l’ob­ten­tion de cra­que­lures cor­rectes.
Puis les devins (shi) sur­li­gnaient à l’encre les cra­que­lures avec un pin­ceau et déter­mi­naient le sens tech­nique du pro­nos­tic (la gra­phie pri­mi­tive du mot shi (devin) est une main qui tient un pin­ceau).
Prince et grands offi­ciers le resi­tuaient alors res­pec­ti­ve­ment dans les contexte géné­ral et immé­diat de la ques­tion.

La pré­pa­ra­tion méti­cu­leuse de la cara­pace par abra­sion et lis­sage, puis creu­se­ment de deux cavi­tés per­pen­di­cu­laires à chaque lieu d’ap­pli­ca­tion du poin­çon limi­tait les fis­sures à des formes de demi‑H (que l’on retrouve dans le carac­tè­re卜 pǔ : divi­na­tion par la tor­tue), rédui­sant ain­si les cra­que­lures à quelques variantes stan­dar­di­sées.

L’in­ter­pré­ta­tion tech­nique repo­sait prin­ci­pa­le­ment sur l’in­cli­nai­son mon­tante, des­cen­dante ou nulle de la branche laté­rale de la fis­sure et sur la rec­ti­tude ou non de son tra­cé (mon­tante = favo­rable, des­cen­dante ou irré­gu­lière = défa­vo­rable). Pour une même ques­tion 5 à 10 cra­que­lures étaient pro­duites et leur com­bi­nai­son inter­pré­tée via une matrice (zhao) dont nous ne com­pre­nons pas le fonc­tion­ne­ment.

Le grand apport de la ché­lo­nio­man­cie a été la réduc­tion, par un pro­ces­sus tech­nique, de l’en­semble des pos­sibles du monde à une poi­gnée de figures abs­traites, …et ce, avant l’in­ven­tion de l’é­cri­ture idéo­gra­phique chi­noise.

De l’i­déo­gra­phie ora­cu­laire à la langue gra­phique (Pr Van­der­meersch)

CRÉDITS IMAGES (dans l’ordre d’affichage): Gravure d’hamlet par F. Wentwort / King Jouet, figurine articulée Tortue Ninja.