Gao Heng : Le Yi Jing à l’Âge du Bronze
L’Encyclopédie à un tournant
Nous allons nous intéresser pendant quelques mois à l’oeuvre de Gāo Hēng 高亨.
L’Encyclopédie du Yi Jing s’est, depuis sa création, construite pierre après pierre : uniquement constituée au départ d’articles généralistes, d’outils et de points de vue, elle a progressivement élaboré ce qui constitue désormais son cœur vivant et constamment actualisé : les pages “Hexagramme”.
Pendant plusieurs années ces 64 pages sont volontairement restées en jachère : elles se limitaient aux textes chinois et à un mot-à-mot délibérément approximatif pointant vers des fiches “caractère”. Vint ensuite une première ébauche de traduction “en phrases”. Au fil des versions, des notes de traduction, la description des structures et des clefs de lecture sont apparues. Leur objectif est double :
- permettre l’interprétation rapide d’un tirage
- fournir tous les éléments pour une étude détaillée du Yi Jing.
Les Dix Ailes et les variantes
La traduction et l’étude des Dix Ailes a permis, comme le veut la tradition, d’en affiner au fil des années l’analyse et de proposer plusieurs versions successives de notre traduction, argumentée par nos “Notes de traduction”. Nous venons de terminer l’étude des deux premières Ailes, le Tuan Zhuan, indispensables pour une lecture dynamique des parfois hermétiques Jugements.
J’avais prévu de clore notre exploration des Dix Ailes par la traduction et l’analyse du chainon manquant : la 7ème Aile, commentaire exclusivement dédié à des précisions sur les deux premiers hexagrammes. Je crois plus judicieux d’attendre un peu ces approfondissements : ils ne prendront toute leur valeur que lorsque nous aurons mis en place différents outils critiques pour saisir la finesse de ce qui pourrait, à première lecture ne sembler que des évidences.
Se profilaient alors les apports des variantes que constituent le manuscrit de Mawangdui et les autres découvertes archéologiques venues chambouler ce que nous considérions jusqu’ici comme un texte unique et stable.
Ces découvertes archéologiques éclairent le texte par le bas : par ses origines matérielles. Mais le Yi Jing a aussi été transformé par le haut : une grande partie de la valeur que nous lui attribuons est due à la longue chaîne des commentaires produits en Chine. De Wang Bi jusqu’à Zhu Xi, cette partie de notre programme suit un fil logique : remonter la chaîne de transmission du texte, couche après couche, pour donner au lecteur francophone les outils que la plupart des traductions disponibles ne lui apportent pas.
Le mythe d’un Yi Jing unique
Il n’existe en effet pas un Yi Jing unique et définitif, mais des Yi Jing successifs : celui des devins Zhou, celui des commentateurs Han, celui des philosophes Song, etc. Le propos de l’Encyclopédie du Yi Jing est de donner les moyens de comprendre ce qui les sépare autant que ce qui les relie.
Lors de nos récents articles sur le Mandat du Ciel, nous avons identifié deux types de biais qui entravent notre lecture du Yi Jing : le premier est produit par les contextes historiques dans lesquels se sont élaborés les différentes strates de commentaires et d’interprétations. Le second peut se résumer en l’approche “psychologisante” contemporaine, principalement héritée des lectures jungienne et new-age, toutes deux construites au 20ème siècle.
La troisième voie
Mais une autre approche, quasiment jamais évoquée en France, s’est élaborée au siècle dernier en Chine. Héritière, entre autres, des principes de Zhu Xi, elle est le fondement de toute la très sérieuse et passionnante culture sinologique américaine sur le Livre du Changement.
L’Encyclopédie du Yi Jing avait jusqu’ici présenté le texte et sa tradition commentariale sans les confronter systématiquement à la question la plus dérangeante et la plus féconde que la sinologie moderne pose au Yi Jing :
Nous avons lu ce texte à travers des lunettes fabriquées des siècles après lui. Et si certains mots que nous traduisons par « persévérance » ou « grandeur » signifiaient, pour ceux qui les ont écrits, “divination” et “offrande sacrificielle” ?
C’est cette question que l’œuvre de Gāo Hēng 高亨 (1900–1986), un chercheur chinois émérite mais jamais traduit en Occident, pose avec une rigueur sans précédent. Et c’est pour y répondre, ou plutôt pour donner au lecteur les moyens de se la poser lui-même, que l’Encyclopédie entreprend aujourd’hui d’intégrer ses travaux.

Le Yi Jing tel qu’on le lit en France
L’intrusion de la psychologie
Pour la plupart des lecteurs francophones, le Yi Jing est arrivé par un chemin détourné. La traduction la plus diffusée en France reste celle d’Étienne Perrot (1973), elle-même traduite de l’allemand de Richard Wilhelm (1924) : il s’agit donc d’une traduction de traduction, portée par la préface célèbre de Carl Gustav Jung. Ce double filtre a profondément marqué la réception française : le Yi Jing y est devenu avant tout un outil d’exploration psychologique, un miroir intérieur, un compagnon de développement personnel. Cette lecture n’est pas illégitime : elle a ouvert l’accès au texte à des milliers de lecteurs. Mais elle s’est imposée si largement qu’elle a fini par occulter à peu près tout le reste.
Une fausse émancipation
Même les auteurs qui ont voulu s’émanciper de Wilhelm n’ont pas toujours quitté ce terrain. Cyrille Javary et Pierre Faure, dans leur traduction commentée de référence, maintiennent la dimension pratique du texte comme outil d’investigation du présent. C’est un choix éditorial assumé, et leur travail a considérablement enrichi l’accès francophone au texte. Mais les références et l’appareil critique restent discrets : le lecteur qui voudra passer de Javary et Faure à la recherche philologique devra effectuer lui-même la transition. Michel Vinogradoff, avec sa lecture inspirée de la médecine énergétique chinoise, et Zhōu Jǐng Hóng avec Carmen Folguera complètent ce paysage sans en modifier fondamentalement l’orientation.
Les autres approches
D’autres voies d’accès existent. De nombreux auteurs ont tenté, avec plus ou moins de succès, d’explorer le Yi Jing selon une approche système, par ses structures graphiques, la combinatoire des trigrammes, la géométrie des hexagrammes. D’autres encore, comme Georges Saby, l’abordent par le corps, l’intuition, à travers une sensibilité au chamanisme qui privilégie l’expérience vécue sur l’étude des textes. Ces approches témoignent de la richesse du Yi Jing comme objet vivant : un texte qui ne se laisse pas réduire à une seule grille de lecture.
La recherche universitaire
Du côté des études universitaires ou des penseurs français, le tableau est à la fois plus riche qu’on ne le croit et plus lacunaire qu’on ne le voudrait.
Constatons tout d’abord un écart important : si le grand public vient en général au Yi Jing par la pratique divinatoire, les penseurs officiels de la “chose chinoise” considèrent le Livre du Changement comme un objet étude, et donc de l’extérieur, voire du dessus.
Anne Cheng (Collège de France) consacre une section entière de son Histoire de la pensée chinoise au Yi Jing. François Jullien, dans Figures de l’immanence, en propose une lecture proprement philosophique. Marie-Ina Bergeron a traduit et commenté l’œuvre de Wang Bi sur le Yi Jing. Alice Fano dans Les 9 figures de base de la philosophie chinoise explore les principaux graphes forgés dans la tradition du Livre du Changement. Léon Vandermeersch a consacré des travaux importants à la pyromancie et à l’achilléomancie. Marc Kalinowski (EPHE) a travaillé sur la divination et la cosmologie des Royaumes combattants. Redouane Djamouri (CNRS/CRLAO) contribue à la paléographie et à la linguistique du chinois archaïque, c’est-à-dire aux outils mêmes que mobilise la philologie historique du Zhōuyì, sans toutefois les appliquer systématiquement au Yi Jing.
Un vide à combler
Tous ces travaux sont précieux, mais on remarquera qu’aucun d’entre eux ne porte directement sur le texte canonique lui-même, lu dans sa langue et pour ce qu’il signifiait à l’époque de sa rédaction. On a étudié ce qu’on a pensé du Yi Jing, ce qu’on en a fait, ce qui l’entoure, pas ce qu’il dit. La philologie historique du Zhōuyì, en français, n’existe tout simplement pas.
C’est ce vide que nous envisageons de combler…
Un paradigme étranger au lecteur francophone
Par-delà notre nombril
Pendant que le Yi Jing francophone se construisait autour de Wilhelm, de Jung et de variantes de la quête intérieure, une tout autre forme de lecture se développait, d’abord en Chine, puis dans les universités américaines. A la fois en prolongement et en rupture avec l’approche traditionnelle, son point de départ est une question simple, presque naïve :
“Que disent réellement les textes des hexagrammes si on les lit sans les Dix Ailes, sans les commentaires de Wang Bi, sans Cheng Yi, sans Zhu Xi, bref, sans les dix-sept siècles de relectures qui nous séparent du texte originel ?”
En Chine
En Chine, dès le début du XXe siècle, des philologues formés à la tradition d’examen critique des textes (méthode dite kǎozhèng) ont entrepris de relire le Zhōuyì comme un document historique.
Nous découvrirons progressivement en quoi Gāo Hēng 高亨 en est un acteur majeur, mais il faut aussi mentionner Lǐ Jìngchí, qui voyait dans le texte la main d’un éditeur conscient, Wén Yīduō, qui y identifiait des traces de coutumes archaïques, ou Qū Wànlǐ, qui proposait une théorie calendaire liant les six traits aux cycles lunaires. Tous partageaient une conviction commune :
“Le Zhōuyì est d’abord un texte de l’Âge du Bronze :
c’est à la lumière de cette époque qu’il faut le lire.”
Aux Etats-Unis
Ce paradigme a ensuite traversé le Pacifique. Edward Shaughnessy (Université de Chicago), dans sa thèse de 1983 puis dans une série d’ouvrages devenus incontournables, a prolongé cette exigence en s’appuyant sur les inscriptions sur bronzes et sur les manuscrits excavés. Richard Kunst (Berkeley, 1985) a reconstruit la phonétique archaïque du texte et identifié ses rimes internes. Richard Rutt (1996) a offert au lecteur anglophone la meilleure synthèse accessible de cette école, traitant le Zhōuyì comme « un document de l’Âge du Bronze » dans une introduction de deux cents pages qui reste une référence. Plus récemment, Geoffrey Redmond (2017) a traduit le Zhōuyì comme texte divinatoire tout en cherchant une position médiane entre archéologie textuelle et reconnaissance de la tradition vivante.
Une saine controverse
Ce courant n’a pas fait l’unanimité. D’autres sinologues ont répondu qu’on ne peut pas dissocier le texte de ce qu’on en a fait pendant deux millénaires sans le mutiler. Rudolf Wagner (Heidelberg), dans sa trilogie sur Wang Bi, a montré que les commentaires ne sont pas de simples ajouts parasites mais des œuvres intellectuelles à part entière. Willard Peterson (Princeton) a proposé une lecture du Grand Commentaire qui n’en fait pas une déformation du Classique mais une réflexion philosophique cohérente. Joseph Adler a traduit et commenté le Zhouyi Benyi de Zhu Xi (2020), rappelant que le plus grand des néo-confucéens pratiquait lui-même l’achilléomancie, la frontière entre lecture divinatoire et lecture philosophique n’était pas aussi nette qu’on pourrait le croire.
Puis les révolutions souterraines
Ce débat “texte originel ou tradition vivante ?” reste ouvert. Les découvertes archéologiques récentes l’ont rendu plus riche encore : le manuscrit de Mǎwángduī 馬王堆 (1973) a révélé un ordre des hexagrammes totalement différent de celui que nous connaissons ; les lamelles de bambou de Shànghǎi et de Qīnghuá (vers 300 av. J.-C.) ont montré qu’il n’y a jamais eu un Yi Jing unique, mais des traditions divinatoires plurielles et concurrentes. Le plus intéressant est que ces découvertes ne donnent raison à aucun des deux camps : elles remettent en question les positions de chacun à parts égales.
Et au Japon ?
Et il faudra un jour consacrer un volet de l’Encyclopédie à la tradition japonaise, dont les racines académiques remontent à l’époque Edo et qui a développé ses propres lignes d’interprétation indépendamment des traditions chinoises contemporaines. Ce n’est notre propos immédiat, mais l’articulation de la vision confucéenne avec celles du bouddhisme et du shintoïsme mérite le détour.
Invitation au voyage
Douillettement confinés dans nos certitudes, de tout ce paysage, nous, lecteurs et interprètes francophones, ne connaissions jusqu’ici presque rien…
Pourquoi Gao Heng ? Pourquoi maintenant ?
Pour trois raisons
Parmi les philologues chinois évoqués plus haut, pourquoi choisir Gāo Hēng comme point d’entrée ?
1) Sa démarche est rigoureuse
D’abord parce que c’est lui qui a poussé la démarche le plus loin. Les autres ont appliqué la méthode critique à tel aspect du texte (ses coutumes, ses rimes, son calendrier). Gāo Hēng, lui, l’a appliquée à l’ensemble des soixante-quatre hexagrammes, ligne par ligne, caractère par caractère, dans deux ouvrages complémentaires :
- le Zhōuyì Gǔjīng Jīnzhù 周易古經今注 (“ Annotations modernes au texte ancien du Zhōuyì”), consacré au Texte canonique
- le Zhōuyì Dàzhuàn Jīnzhù 周易大傳今注 (“Annotations modernes au Grand Commentaire du Zhōuyì ”), consacré aux Dix Ailes.
Ensemble, ils constituent le commentaire philologique le plus systématique jamais produit sur le corpus du Yi Jing.
2) Son principe est limpide
Ensuite parce que sa méthode est limpide, et qu’elle peut s’expliquer sans jargon. Elle tient en un principe :
以經觀經,以傳觀傳
yǐ jīng guān jīng, yǐ zhuàn guān zhuàn
“Lire le Classique par le Classique.
Lire le Commentaire par le Commentaire.”
Autrement dit : ne pas utiliser les Dix Ailes pour expliquer le texte des hexagrammes, parce que six à sept siècles séparent les uns de l’autre. Le langage du Zhouyi est concret, événementiel, lié à la divination ; celui des Ailes est abstrait, systématique, philosophique. Les confondre, selon Gāo Hēng, c’est projeter sur un texte de l’Âge du Bronze des catégories qui ne lui appartiennent pas.
3) Son héritage contemporain
Et enfin parce que plus que ses conclusions, sa méthode a inspiré et continue de nourrir les recherches occidentales et chinoises.
Selon trois vecteurs
Concrètement, cela change quoi ?
Prenons l’exemple le plus parlant. La formule 元亨利貞 yuán hēng lì zhēn, que l’on rencontre dès le premier hexagramme, est traditionnellement lue comme quatre vertus : “originel, pénétrant, profitable, persévérant”. C’est la lecture de Cheng Yi et, dans ses moments philosophiques, de Zhu Xi.

Or Gāo Hēng, en s’appuyant sur les inscriptions oraculaires Shang où 貞 zhēn signifie sans ambiguïté “divination”, propose une tout autre découpe : deux binômes, 元亨 “grande offrande sacrificielle” et 利貞 “propice à la divination”.
Le texte ne décrit plus des qualités morales. Il enregistre un pronostic rituel. Cette lecture a depuis été adoptée par Shaughnessy, Kunst, Rutt et Redmond, et fait aujourd’hui quasi-consensus dans la sinologie philologique.
Cet exemple n’est pas anecdotique : il est emblématique de ce que Gāo Hēng fait à chaque page :
1) Identifier les emprunts phonétiques entre caractères,
2) Comparer les variantes graphiques avec les inscriptions sur bronzes et sur os oraculaires
3) Mobiliser les sources pré-Qin parallèles, les textes de la même époque.
Tout cela pour retrouver, sous les couches de commentaires, ce que le texte pouvait signifier pour ceux qui l’ont composé.
Renoncer aux certitudes
Nous consultons le Yi Jing pour résoudre l’incertitude. Mais les auteurs de l’Encyclopédie du Yi Jing revendiquent depuis toujours des traductions et des notes évolutives : ils sont convaincus de l’intérêt de se positionner comme ne sachant pas. Autant pour l’étude du Livre du Changement qu’avant chaque tirage, nous nous efforçons d’oublier tout ce que nous savons et de nous tourner vers le Yi Jing selon cette ouverture.
Nous sommes bien conscients que cette annonce de nouvelles propositions de lecture contrariera ce qui en chacun de nous cherche une assurance, une forme de stabilité. A ceux qui ne savent pas sur quel pied danser, répondons à cette inquiétude par une simple métaphore :
On est mieux campé sur deux pieds que sur un seul.

L’Encyclopédie a jusqu’ici posé les bases : le texte, la quasi-totalité des Dix Ailes, les clefs de lecture classiques. Le lecteur dispose désormais d’un socle suffisant pour qu’on puisse, sans le désorienter, introduire une nouvelle lecture qui en conteste certains présupposés.
Nous croyons ce moment opportun : intégrer Gāo Hēng plus tôt aurait semé la confusion ; plus tard, ce serait laisser le lecteur s’installer dans l’idée qu’il n’existe qu’une seule façon de lire le Yi Jing.
Il ne s’agit surtout pas de remplacer une lecture par une autre. Gāo Hēng est loin d’être infaillible : certaines de ses hypothèses sont fragiles, et d’autres ont été contredites par des découvertes postérieures à ses ouvrages et à sa mort.
Ce que nous allons intégrer aux pages de l’Encyclopédie, ce ne sont pas des vérités définitives, mais des questions documentées, des arguments vérifiables, et parfois des réponses convaincantes à des évidences jamais interrogées.
Ce que nous allons faire concrètement
Des articles de fond
Le présent article est le premier d’une série qui s’efforcera de souligner les aspects les plus importants des propositions de Gāo Hēng. Parmi les sujets les plus évidents sera considérée sa lecture révolutionnaire des quatre premiers mots du Yi Jing : Yuan Heng Li Zhen.
Les pages “Hexagramme”
Mais l’objectif le plus ambitieux est d’intégrer les idées de Gao Heng là où le lecteur en a besoin : dans les pages hexagrammes elles-mêmes, au plus près du texte.
En complément des commentaires déjà présents sur le site, pour chaque passage du Zhouyi (Jugement, traits) sera proposée la traduction argumentée selon Gāo Hēng. Il ne s’agit pas de remplacer la version actuelle, mais de la mettre en perspective.
La traduction en phrases, telle que Gāo Hēng la propose, offrira au lecteur un ancrage concret avant d’entrer dans l’analyse, un point de comparaison immédiat avec les traductions qu’il connaît déjà.
Des notes de traduction suivront, organisées selon quatre types d’apport. Parfois Gāo Hēng propose une lecture franchement différente de celle de la tradition : un caractère lu autrement, un sens qui change. Parfois il confirme ce que la tradition affirmait, mais en fournissant les preuves textuelles qu’elle ne donnait pas. Parfois il tranche là où le texte restait ambigu. Et parfois il introduit un élément nouveau, absent de la lecture classique, qui enrichit la compréhension sans la contredire.
Les découvertes archéologiques et les études postérieures d’autres chercheurs contredisent parfois les théories ou choix traductifs de Gāo Hēng. Nous nous efforcerons d’indiquer la fiabilité de chacun : consensus philologique ou preuve textuelle directe, argumentation cohérente mais contestable, hypothèse de Gāo Hēng sans appui suffisant ou contredite depuis.
Afin d’alléger ces textes assez techniques, DEUX NIVEAUX DE LECTURE seront proposés. Le premier, le plus accessible et le plus important, donnera l’essentiel en quelques phrases : ce que Gāo Hēng lit différemment et pourquoi ça compte. Le second, pour les chercheurs qui veulent aller plus loin, détaillera l’argumentation philologique, les sources citées, les points de débat.
NB : Ce travail a déjà été amorcé et testé sur quelques hexagrammes. Nos essais ont permis de valider la méthode et d’en mesurer les exigences. L’application aux hexagrammes restants constituera l’un des chantiers majeurs des prochains mois.

Un exemple simple
L’intérêt de notre démarche sera mieux illustré par un exemple simple et concret. Il permet de constater la finesse apportée à la traduction, la solidité des arguments qui la soutiennent, et son intérêt pour la prise de décision.
Il y a une différence de style importante entre la première section, que nous souhaitons la plus claire possible pour un lecteur lambda et la seconde : réservée aux spécialistes, elle contient toute la “cuisine”, elle sera rarement lue par la plupart d’entre nous mais n’en est pas moins précieuse.
À des fins pédagogiques nous avons sélectionné un exemple qui ne porte que sur une seule différence. Pour d’autres chapitres, les points soulevés seront multiples et Gāo Hēng fera parfois référence à des thèmes transversaux de sa vision. D’autres fois ses arguments ne seront pas aussi convaincants…
Le troisième trait de l’hexagramme 15 謙 Qiān Humilité
Pour mémoire, notre traduction : “Humilité laborieuse. L’homme noble mène à terme. Propice.”
L’éclairage de Gao Heng (Section 1)
“Mérite et humilité. L’homme noble mène à terme. Propice.”
Nous avons traduit 勞謙 láo qiān par “humilité laborieuse”, en donnant à 勞 láo le sens d’effort, de travail sur soi. Toute l’interprétation qui suit en découle : l’humilité serait une vertu exigeante, une conquête active sur l’ego, un travail intérieur.
Pour Gāo Hēng 勞 láo signifie ici 功勞 gōngláo : le mérite, l’exploit, le service rendu. Celui qui est 勞謙 n’est pas quelqu’un qui peine à être humble, c’est quelqu’un qui a accompli quelque chose et ne s’en vante pas. La nuance change le portrait : on passe de l’ascète moral au serviteur efficace qui garde le silence sur ses réussites. On parle donc de la grandeur de celui qui, ayant des raisons objectives de se montrer fier, choisit la retenue. La morale n’est plus “l’humilité demande un effort” mais “les vrais mérites n’ont pas besoin d’être proclamés”.
Section 2 : Références philologiques
L’argumentation est solide et s’appuie sur un faisceau de sources convergentes. Plusieurs dictionnaires et textes classiques attestent ce sens sans ambiguïté : le 《周禮》Zhōulǐ définit explicitement 勞 comme “exploit accompli” (事功曰勞), le 《國語》Guóyǔ l’emploie au sens de” service rendu”, et les Lúnyǔ 論語 prêtent à Yán Yuān 顏淵 le vœu de “ne pas étaler ses mérites” (無施勞), formule que Gāo Hēng considère comme exactement synonyme de 勞謙.
- Définition lexicale. 《周禮·司勳》Zhōulǐ · Sīxūn : 「事功曰勞」 shìgōng yuē láo “Un exploit accompli s’appelle 勞.”
- Usage attesté dans les classiques.
- 《禮記·明堂位》Lǐjì · Míngtáng wèi : 「成王以周公為大有勳勞於天下」 Chéng Wáng yǐ Zhōu Gōng wéi dà yǒu xūnláo yú tiānxià “Le roi Cheng considéra que le duc de Zhou avait de grands mérites envers l’empire.” Avec glose de Zhèng Xuán 鄭玄 au même sens.
- 《國語·周語》Guóyǔ · Zhōuyǔ : 「平、桓、莊、惠皆受鄭勞」 Píng, Huán, Zhuāng, Huì jiē shòu Zhèng láo “[Les rois] Ping, Huan, Zhuang et Hui reçurent tous les services rendus par [l’État de] Zheng.” Glose de Wéi Zhāo 韋昭 : 「勞,功也」 láo, gōng yě “勞 signifie mérite.”
- Parallèles littéraires.
- 《論語·公冶長》Lúnyǔ · Gōngyě Cháng : Yán Yuān 顏淵 dit : 「願無伐善,無施勞」 yuàn wú fá shàn, wú shī láo “Je souhaite ne pas me vanter de mes qualités, ne pas étaler mes mérites.” Gāo Hēng note que 無施勞 est exactement le sens de 勞謙.
- 《老子》Lǎozǐ : 「不自伐,故有功」 bù zì fá, gù yǒu gōng “Ne se vantant pas, il a donc du mérite.”
Positionnement : La lecture 勞 = 功勞 est bien documentée et les sources sont vérifiables. Le sens “mérite” pour 勞 n’est pas une conjecture mais un usage classique attesté. La question est de savoir quel sens le Zhōuyì active dans ce contexte précis. La tradition exégétique (Wang Bi, Cheng Yi) a retenu le sens d’effort/labeur, probablement sous l’influence du contexte moral confucéen ultérieur. Gāo Hēng, en philologue, revient aux attestations textuelles anciennes. Les deux lectures sont défendables ; celle de Gāo Hēng a l’avantage de sources explicites.
Notons d’ailleurs la confirmation des deux propositions du Dictionnaire Ricci pour l’expression 勞謙 láo qiān :
“1. Être las, fatigué de recevoir les hommages de tous.
2. Peiner ; se donner de la peine, rendre service discrètement.”
En conclusion : une tension féconde
Le Yi Jing est-il un classique philosophique ou un recueil divinatoire ?
Le Yi Jing est la somme du Zhouyi et des Dix Ailes. La tradition chinoise considère que ce qui fait d’un Classique un Classique, ce sont ses commentaires et les débats exégétiques qui en émergent et viennent le nourrir.
Le Zhōuyì de Gāo Hēng est plus vrai historiquement. Le Yìjīng de Wang Bi, de Cheng Yi, de Zhu Xi est plus vrai culturellement. Le premier restitue ce que le texte pouvait signifier pour les devins qui l’ont composé. Le second porte deux millénaires de réflexion philosophique, cosmologique et éthique qui en ont fait un classique.
L’Encyclopédie du Yi Jing ne choisit pas entre ces deux vérités. Elle refuse aussi de les diluer dans un compromis mou qui prétendrait que tout se vaut. Sa vocation est de donner au lecteur les moyens de comprendre chacune d’elles, de mesurer ce qui les sépare, et de décider par lui-même ce qu’il en fait.
Nous ne séparons pas non plus l’usage divinatoire de l’étude approfondie des textes. L’érudition nous semble stérile et dangereuse sans l’épreuve de la pratique ; l’aide à la décision n’est qu’une béquille sans la quête de sens.
Vers une relecture des Dix Ailes
Ce premier objectif atteint, nous pourrons ensuite envisager de traiter de manière analogue le Zhōuyì Dàzhuàn Jīnzhù, l’ouvrage de Gāo Hēng consacré aux Dix Ailes. Ces analyses permettront d’approfondir naturellement l’étude que l’Encyclopédie du Yi Jing a consacrée au Tuan Zhuan, en y ajoutant un éclairage critique et une argumentation historique qui, jusqu’ici, faisaient défaut.
Une nouvelle phase
Avec l’intégration de Gāo Hēng, l’Encyclopédie du Yi Jing entre dans une nouvelle phase de son existence. Il ne s’agit plus seulement de présenter le texte et ses commentaires, mais de confronter les lectures, de documenter les désaccords, de rendre visibles les choix interprétatifs que chaque traduction fait sans toujours le dire. C’est un travail de longue haleine. Il ne fera pas l’unanimité. Mais c’est, nous le croyons, la meilleure façon de rendre justice à un texte qui, depuis trois mille ans, n’a jamais cessé de signifier autre chose que ce qu’on croyait y lire.