Gao Heng : Le Yi Jing à l’Âge du Bronze

par Alain Leroy

L’Encyclopédie à un tournant

Nous allons nous inté­res­ser pen­dant quelques mois à l’oeuvre de Gāo Hēng 高亨.

L’En­cy­clo­pé­die du Yi Jing s’est, depuis sa créa­tion, construite pierre après pierre : uni­que­ment consti­tuée au départ d’ar­ticles géné­ra­listes, d’ou­tils et de points de vue, elle a pro­gres­si­ve­ment éla­bo­ré ce qui consti­tue désor­mais son cœur vivant et constam­ment actua­li­sé : les pages “Hexa­gramme”.

Pen­dant plu­sieurs années ces 64 pages sont volon­tai­re­ment res­tées en jachère : elles se limi­taient aux textes chi­nois et à un mot-à-mot déli­bé­ré­ment approxi­ma­tif poin­tant vers des fiches “carac­tère”. Vint ensuite une pre­mière ébauche de tra­duc­tion “en phrases”. Au fil des ver­sions, des notes de tra­duc­tion, la des­crip­tion des struc­tures et des clefs de lec­ture sont appa­rues. Leur objec­tif est double :

- per­mettre l’in­ter­pré­ta­tion rapide d’un tirage

- four­nir tous les élé­ments pour une étude détaillée du Yi Jing.

Les Dix Ailes et les variantes

La tra­duc­tion et l’é­tude des Dix Ailes a per­mis, comme le veut la tra­di­tion, d’en affi­ner au fil des années l’a­na­lyse et de pro­po­ser plu­sieurs ver­sions suc­ces­sives de notre tra­duc­tion, argu­men­tée par nos “Notes de tra­duc­tion”. Nous venons de ter­mi­ner l’é­tude des deux pre­mières Ailes, le Tuan Zhuan, indis­pen­sables pour une lec­ture dyna­mique des par­fois her­mé­tiques Juge­ments.

J’a­vais pré­vu de clore notre explo­ra­tion des Dix Ailes par la tra­duc­tion et l’a­na­lyse du chai­non man­quant : la 7ème Aile, com­men­taire exclu­si­ve­ment dédié à des pré­ci­sions sur les deux pre­miers hexa­grammes. Je crois plus judi­cieux d’at­tendre un peu ces appro­fon­dis­se­ments : ils ne pren­dront toute leur valeur que lorsque nous aurons mis en place dif­fé­rents outils cri­tiques pour sai­sir la finesse de ce qui pour­rait, à pre­mière lec­ture ne sem­bler que des évi­dences.

Se pro­fi­laient alors les apports des variantes que consti­tuent le manus­crit de Mawang­dui et les autres décou­vertes archéo­lo­giques venues cham­bou­ler ce que nous consi­dé­rions jus­qu’i­ci comme un texte unique et stable.

Ces décou­vertes archéo­lo­giques éclairent le texte par le bas : par ses ori­gines maté­rielles. Mais le Yi Jing a aus­si été trans­for­mé par le haut : une grande par­tie de la valeur que nous lui attri­buons est due à la longue chaîne des com­men­taires pro­duits en Chine. De Wang Bi jus­qu’à Zhu Xi, cette par­tie de notre pro­gramme suit un fil logique : remon­ter la chaîne de trans­mis­sion du texte, couche après couche, pour don­ner au lec­teur fran­co­phone les outils que la plu­part des tra­duc­tions dis­po­nibles ne lui apportent pas.

Le mythe d’un Yi Jing unique

Il n’existe en effet pas un Yi Jing unique et défi­ni­tif, mais des Yi Jing suc­ces­sifs : celui des devins Zhou, celui des com­men­ta­teurs Han, celui des phi­lo­sophes Song, etc. Le pro­pos de l’En­cy­clo­pé­die du Yi Jing est de don­ner les moyens de com­prendre ce qui les sépare autant que ce qui les relie.

Lors de nos récents articles sur le Man­dat du Ciel, nous avons iden­ti­fié deux types de biais qui entravent notre lec­ture du Yi Jing : le pre­mier est pro­duit par les contextes his­to­riques dans les­quels se sont éla­bo­rés les dif­fé­rentes strates de com­men­taires et d’in­ter­pré­ta­tions. Le second peut se résu­mer en l’approche “psy­cho­lo­gi­sante” contem­po­raine, prin­ci­pa­le­ment héri­tée des lec­tures jun­gienne et new-age, toutes deux construites au 20ème siècle.

La troisième voie

Mais une autre approche, qua­si­ment jamais évo­quée en France, s’est éla­bo­rée au siècle der­nier en Chine. Héri­tière, entre autres, des prin­cipes de Zhu Xi, elle est le fon­de­ment de toute la très sérieuse et pas­sion­nante culture sino­lo­gique amé­ri­caine sur le Livre du Chan­ge­ment.

L’En­cy­clo­pé­die du Yi Jing avait jus­qu’i­ci pré­sen­té le texte et sa tra­di­tion com­men­ta­riale sans les confron­ter sys­té­ma­ti­que­ment à la ques­tion la plus déran­geante et la plus féconde que la sino­lo­gie moderne pose au Yi Jing :

Nous avons lu ce texte à tra­vers des lunettes fabri­quées des siècles après lui. Et si cer­tains mots que nous tra­dui­sons par « per­sé­vé­rance » ou « gran­deur » signi­fiaient, pour ceux qui les ont écrits, “divi­na­tion” et “offrande sacri­fi­cielle” ?

C’est cette ques­tion que l’œuvre de Gāo Hēng 高亨 (1900–1986), un cher­cheur chi­nois émé­rite mais jamais tra­duit en Occi­dent, pose avec une rigueur sans pré­cé­dent. Et c’est pour y répondre, ou plu­tôt pour don­ner au lec­teur les moyens de se la poser lui-même, que l’En­cy­clo­pé­die entre­prend aujourd’­hui d’in­té­grer ses tra­vaux.

interpretation du texte divinatoire scaled Gao Heng : Le Yi Jing à l'Âge du Bronze

Le Yi Jing tel qu’on le lit en France

L’intrusion de la psychologie

Pour la plu­part des lec­teurs fran­co­phones, le Yi Jing est arri­vé par un che­min détour­né. La tra­duc­tion la plus dif­fu­sée en France reste celle d’É­tienne Per­rot (1973), elle-même tra­duite de l’al­le­mand de Richard Wil­helm (1924) : il s’a­git donc d’une tra­duc­tion de tra­duc­tion, por­tée par la pré­face célèbre de Carl Gus­tav Jung. Ce double filtre a pro­fon­dé­ment mar­qué la récep­tion fran­çaise : le Yi Jing y est deve­nu avant tout un outil d’ex­plo­ra­tion psy­cho­lo­gique, un miroir inté­rieur, un com­pa­gnon de déve­lop­pe­ment per­son­nel. Cette lec­ture n’est pas illé­gi­time : elle a ouvert l’ac­cès au texte à des mil­liers de lec­teurs. Mais elle s’est impo­sée si lar­ge­ment qu’elle a fini par occul­ter à peu près tout le reste.

Une fausse émancipation

Même les auteurs qui ont vou­lu s’é­man­ci­per de Wil­helm n’ont pas tou­jours quit­té ce ter­rain. Cyrille Java­ry et Pierre Faure, dans leur tra­duc­tion com­men­tée de réfé­rence, main­tiennent la dimen­sion pra­tique du texte comme outil d’in­ves­ti­ga­tion du pré­sent. C’est un choix édi­to­rial assu­mé, et leur tra­vail a consi­dé­ra­ble­ment enri­chi l’ac­cès fran­co­phone au texte. Mais les réfé­rences et l’ap­pa­reil cri­tique res­tent dis­crets : le lec­teur qui vou­dra pas­ser de Java­ry et Faure à la recherche phi­lo­lo­gique devra effec­tuer lui-même la tran­si­tion. Michel Vino­gra­doff, avec sa lec­ture ins­pi­rée de la méde­cine éner­gé­tique chi­noise, et Zhōu Jǐng Hóng avec Car­men Fol­gue­ra com­plètent ce pay­sage sans en modi­fier fon­da­men­ta­le­ment l’o­rien­ta­tion.

Les autres approches

D’autres voies d’ac­cès existent. De nom­breux auteurs ont ten­té, avec plus ou moins de suc­cès, d’ex­plo­rer le Yi Jing selon une approche sys­tème, par ses struc­tures gra­phiques, la com­bi­na­toire des tri­grammes, la géo­mé­trie des hexa­grammes. D’autres encore, comme Georges Saby, l’a­bordent par le corps, l’in­tui­tion, à tra­vers une sen­si­bi­li­té au cha­ma­nisme qui pri­vi­lé­gie l’ex­pé­rience vécue sur l’é­tude des textes. Ces approches témoignent de la richesse du Yi Jing comme objet vivant : un texte qui ne se laisse pas réduire à une seule grille de lec­ture.

La recherche universitaire

Du côté des études uni­ver­si­taires ou des pen­seurs fran­çais, le tableau est à la fois plus riche qu’on ne le croit et plus lacu­naire qu’on ne le vou­drait.

Consta­tons tout d’a­bord un écart impor­tant : si le grand public vient en géné­ral au Yi Jing par la pra­tique divi­na­toire, les pen­seurs offi­ciels de la “chose chi­noise” consi­dèrent le Livre du Chan­ge­ment comme un objet étude, et donc de l’ex­té­rieur, voire du des­sus.

Anne Cheng (Col­lège de France) consacre une sec­tion entière de son His­toire de la pen­sée chi­noise au Yi Jing. Fran­çois Jul­lien, dans Figures de l’im­ma­nence, en pro­pose une lec­ture pro­pre­ment phi­lo­so­phique. Marie-Ina Ber­ge­ron a tra­duit et com­men­té l’œuvre de Wang Bi sur le Yi Jing. Alice Fano dans Les 9 figures de base de la phi­lo­so­phie chi­noise explore les prin­ci­paux graphes for­gés dans la tra­di­tion du Livre du Chan­ge­ment. Léon Van­der­meersch a consa­cré des tra­vaux impor­tants à la pyro­man­cie et à l’a­chil­léo­man­cie. Marc Kali­nows­ki (EPHE) a tra­vaillé sur la divi­na­tion et la cos­mo­lo­gie des Royaumes com­bat­tants. Redouane Dja­mou­ri (CNRS/CRLAO) contri­bue à la paléo­gra­phie et à la lin­guis­tique du chi­nois archaïque, c’est-à-dire aux outils mêmes que mobi­lise la phi­lo­lo­gie his­to­rique du Zhōuyì, sans tou­te­fois les appli­quer sys­té­ma­ti­que­ment au Yi Jing.

Un vide à combler

Tous ces tra­vaux sont pré­cieux, mais on remar­que­ra qu’au­cun d’entre eux ne porte direc­te­ment sur le texte cano­nique lui-même, lu dans sa langue et pour ce qu’il signi­fiait à l’é­poque de sa rédac­tion. On a étu­dié ce qu’on a pen­sé du Yi Jing, ce qu’on en a fait, ce qui l’en­toure, pas ce qu’il dit. La phi­lo­lo­gie his­to­rique du Zhōuyì, en fran­çais, n’existe tout sim­ple­ment pas.

C’est ce vide que nous envi­sa­geons de com­bler…

Un paradigme étranger au lecteur francophone

Par-delà notre nombril

Pen­dant que le Yi Jing fran­co­phone se construi­sait autour de Wil­helm, de Jung et de variantes de la quête inté­rieure, une tout autre forme de lec­ture se déve­lop­pait, d’a­bord en Chine, puis dans les uni­ver­si­tés amé­ri­caines. A la fois en pro­lon­ge­ment et en rup­ture avec l’ap­proche tra­di­tion­nelle, son point de départ est une ques­tion simple, presque naïve :

“Que disent réel­le­ment les textes des hexa­grammes si on les lit sans les Dix Ailes, sans les com­men­taires de Wang Bi, sans Cheng Yi, sans Zhu Xi, bref, sans les dix-sept siècles de relec­tures qui nous séparent du texte ori­gi­nel ?”

En Chine

En Chine, dès le début du XXe siècle, des phi­lo­logues for­més à la tra­di­tion d’exa­men cri­tique des textes (méthode dite kǎoz­hèng) ont entre­pris de relire le Zhōuyì comme un docu­ment his­to­rique.

Nous décou­vri­rons pro­gres­si­ve­ment en quoi Gāo Hēng 高亨 en est un acteur majeur, mais il faut aus­si men­tion­ner Lǐ Jìng­chí, qui voyait dans le texte la main d’un édi­teur conscient, Wén Yīduō, qui y iden­ti­fiait des traces de cou­tumes archaïques, ou Qū Wànlǐ, qui pro­po­sait une théo­rie calen­daire liant les six traits aux cycles lunaires. Tous par­ta­geaient une convic­tion com­mune :

“Le Zhōuyì est d’a­bord un texte de l’Âge du Bronze :

c’est à la lumière de cette époque qu’il faut le lire.”

Aux Etats-Unis

Ce para­digme a ensuite tra­ver­sé le Paci­fique. Edward Shaugh­nes­sy (Uni­ver­si­té de Chi­ca­go), dans sa thèse de 1983 puis dans une série d’ou­vrages deve­nus incon­tour­nables, a pro­lon­gé cette exi­gence en s’ap­puyant sur les ins­crip­tions sur bronzes et sur les manus­crits exca­vés. Richard Kunst (Ber­ke­ley, 1985) a recons­truit la pho­né­tique archaïque du texte et iden­ti­fié ses rimes internes. Richard Rutt (1996) a offert au lec­teur anglo­phone la meilleure syn­thèse acces­sible de cette école, trai­tant le Zhōuyì comme « un docu­ment de l’Âge du Bronze » dans une intro­duc­tion de deux cents pages qui reste une réfé­rence. Plus récem­ment, Geof­frey Red­mond (2017) a tra­duit le Zhōuyì comme texte divi­na­toire tout en cher­chant une posi­tion médiane entre archéo­lo­gie tex­tuelle et recon­nais­sance de la tra­di­tion vivante.

Une saine controverse

Ce cou­rant n’a pas fait l’u­na­ni­mi­té. D’autres sino­logues ont répon­du qu’on ne peut pas dis­so­cier le texte de ce qu’on en a fait pen­dant deux mil­lé­naires sans le muti­ler. Rudolf Wag­ner (Hei­del­berg), dans sa tri­lo­gie sur Wang Bi, a mon­tré que les com­men­taires ne sont pas de simples ajouts para­sites mais des œuvres intel­lec­tuelles à part entière. Willard Peter­son (Prin­ce­ton) a pro­po­sé une lec­ture du Grand Com­men­taire qui n’en fait pas une défor­ma­tion du Clas­sique mais une réflexion phi­lo­so­phique cohé­rente. Joseph Adler a tra­duit et com­men­té le Zhouyi Benyi de Zhu Xi (2020), rap­pe­lant que le plus grand des néo-confu­céens pra­ti­quait lui-même l’a­chil­léo­man­cie, la fron­tière entre lec­ture divi­na­toire et lec­ture phi­lo­so­phique n’é­tait pas aus­si nette qu’on pour­rait le croire.

Puis les révolutions souterraines

Ce débat “texte ori­gi­nel ou tra­di­tion vivante ?” reste ouvert. Les décou­vertes archéo­lo­giques récentes l’ont ren­du plus riche encore : le manus­crit de Mǎwáng­duī 馬王堆 (1973) a révé­lé un ordre des hexa­grammes tota­le­ment dif­fé­rent de celui que nous connais­sons ; les lamelles de bam­bou de Shànghǎi et de Qīng­huá (vers 300 av. J.-C.) ont mon­tré qu’il n’y a jamais eu un Yi Jing unique, mais des tra­di­tions divi­na­toires plu­rielles et concur­rentes. Le plus inté­res­sant est que ces décou­vertes ne donnent rai­son à aucun des deux camps : elles remettent en ques­tion les posi­tions de cha­cun à parts égales.

Et au Japon ?

Et il fau­dra un jour consa­crer un volet de l’En­cy­clo­pé­die à la tra­di­tion japo­naise, dont les racines aca­dé­miques remontent à l’époque Edo et qui a déve­lop­pé ses propres lignes d’in­ter­pré­ta­tion indé­pen­dam­ment des tra­di­tions chi­noises contem­po­raines. Ce n’est notre pro­pos immé­diat, mais l’ar­ti­cu­la­tion de la vision confu­céenne avec celles du boud­dhisme et du shin­toïsme mérite le détour.

Invitation au voyage

Douillet­te­ment confi­nés dans nos cer­ti­tudes, de tout ce pay­sage, nous, lec­teurs et inter­prètes fran­co­phones, ne connais­sions jus­qu’i­ci presque rien…

​Pourquoi Gao Heng ?  Pourquoi maintenant ?

Pour trois raisons

Par­mi les phi­lo­logues chi­nois évo­qués plus haut, pour­quoi choi­sir Gāo Hēng comme point d’en­trée ?

1) Sa démarche est rigoureuse

D’a­bord parce que c’est lui qui a pous­sé la démarche le plus loin. Les autres ont appli­qué la méthode cri­tique à tel aspect du texte (ses cou­tumes, ses rimes, son calen­drier). Gāo Hēng, lui, l’a appli­quée à l’en­semble des soixante-quatre hexa­grammes, ligne par ligne, carac­tère par carac­tère, dans deux ouvrages com­plé­men­taires :

  • le Zhōuyì Gǔjīng Jīnzhù 周易古經今注 (“ Anno­ta­tions modernes au texte ancien du Zhōuyì”), consa­cré au Texte cano­nique
  • le Zhōuyì Dàz­huàn Jīnzhù 周易大傳今注 (“Anno­ta­tions modernes au Grand Com­men­taire du Zhōuyì ”), consa­cré aux Dix Ailes.

Ensemble, ils consti­tuent le com­men­taire phi­lo­lo­gique le plus sys­té­ma­tique jamais pro­duit sur le cor­pus du Yi Jing.

2) Son principe est limpide

Ensuite parce que sa méthode est lim­pide, et qu’elle peut s’ex­pli­quer sans jar­gon. Elle tient en un prin­cipe :

以經觀經,以傳觀傳

yǐ jīng guān jīng, yǐ zhuàn guān zhuàn

“Lire le Clas­sique par le Clas­sique.

Lire le Com­men­taire par le Com­men­taire.”

Autre­ment dit : ne pas uti­li­ser les Dix Ailes pour expli­quer le texte des hexa­grammes, parce que six à sept siècles séparent les uns de l’autre. Le lan­gage du Zhouyi est concret, évé­ne­men­tiel, lié à la divi­na­tion ; celui des Ailes est abs­trait, sys­té­ma­tique, phi­lo­so­phique. Les confondre, selon Gāo Hēng, c’est pro­je­ter sur un texte de l’Âge du Bronze des caté­go­ries qui ne lui appar­tiennent pas.

3) Son héritage contemporain

Et enfin parce que plus que ses conclu­sions, sa méthode a ins­pi­ré et conti­nue de nour­rir les recherches occi­den­tales et chi­noises.

Selon trois vecteurs

Concrè­te­ment, cela change quoi ?

Pre­nons l’exemple le plus par­lant. La for­mule 元亨利貞 yuán hēng lì zhēn, que l’on ren­contre dès le pre­mier hexa­gramme, est tra­di­tion­nel­le­ment lue comme quatre ver­tus : “ori­gi­nel, péné­trant, pro­fi­table, per­sé­vé­rant”. C’est la lec­ture de Cheng Yi et, dans ses moments phi­lo­so­phiques, de Zhu Xi.

yuan heng li zhen Gao Heng : Le Yi Jing à l'Âge du Bronze

Or Gāo Hēng, en s’ap­puyant sur les ins­crip­tions ora­cu­laires Shang où 貞 zhēn signi­fie sans ambi­guï­té “divi­na­tion”, pro­pose une tout autre découpe : deux binômes, 元亨 “grande offrande sacri­fi­cielle” et 利貞 “pro­pice à la divi­na­tion”.

Le texte ne décrit plus des qua­li­tés morales. Il enre­gistre un pro­nos­tic rituel. Cette lec­ture a depuis été adop­tée par Shaugh­nes­sy, Kunst, Rutt et Red­mond, et fait aujourd’­hui qua­si-consen­sus dans la sino­lo­gie phi­lo­lo­gique.

Cet exemple n’est pas anec­do­tique : il est emblé­ma­tique de ce que Gāo Hēng fait à chaque page :

1) Iden­ti­fier les emprunts pho­né­tiques entre carac­tères,

2) Com­pa­rer les variantes gra­phiques avec les ins­crip­tions sur bronzes et sur os ora­cu­laires

3) Mobi­li­ser les sources pré-Qin paral­lèles, les textes de la même époque.

Tout cela pour retrou­ver, sous les couches de com­men­taires, ce que le texte pou­vait signi­fier pour ceux qui l’ont com­po­sé.

Renoncer aux certitudes

Nous consul­tons le Yi Jing pour résoudre l’in­cer­ti­tude. Mais les auteurs de l’En­cy­clo­pé­die du Yi Jing reven­diquent depuis tou­jours des tra­duc­tions et des notes évo­lu­tives : ils sont convain­cus de l’in­té­rêt de se posi­tion­ner comme ne sachant pas. Autant pour l’é­tude du Livre du Chan­ge­ment qu’a­vant chaque tirage, nous nous effor­çons d’ou­blier tout ce que nous savons et de nous tour­ner vers le Yi Jing selon cette ouver­ture.

Nous sommes bien conscients que cette annonce de nou­velles pro­po­si­tions de lec­ture contra­rie­ra ce qui en cha­cun de nous cherche une assu­rance, une forme de sta­bi­li­té. A ceux qui ne savent pas sur quel pied dan­ser, répon­dons à cette inquié­tude par une simple méta­phore :

On est mieux cam­pé sur deux pieds que sur un seul.

homme Gao Heng : Le Yi Jing à l'Âge du Bronze

L’En­cy­clo­pé­die a jus­qu’i­ci posé les bases : le texte, la qua­si-tota­li­té des Dix Ailes, les clefs de lec­ture clas­siques. Le lec­teur dis­pose désor­mais d’un socle suf­fi­sant pour qu’on puisse, sans le déso­rien­ter, intro­duire une nou­velle lec­ture qui en conteste cer­tains pré­sup­po­sés.

Nous croyons ce moment oppor­tun : inté­grer Gāo Hēng plus tôt aurait semé la confu­sion ; plus tard, ce serait lais­ser le lec­teur s’ins­tal­ler dans l’i­dée qu’il n’existe qu’une seule façon de lire le Yi Jing. 

Il ne s’a­git sur­tout pas de rem­pla­cer une lec­ture par une autre. Gāo Hēng est loin d’être infaillible : cer­taines de ses hypo­thèses sont fra­giles, et d’autres ont été contre­dites par des décou­vertes pos­té­rieures à ses ouvrages et à sa mort.

Ce que nous allons inté­grer aux pages de l’En­cy­clo­pé­die, ce ne sont pas des véri­tés défi­ni­tives, mais des ques­tions docu­men­tées, des argu­ments véri­fiables, et par­fois des réponses convain­cantes à des évi­dences jamais inter­ro­gées.

Ce que nous allons faire concrètement

Des articles de fond

Le pré­sent article est le pre­mier d’une série qui s’ef­for­ce­ra de sou­li­gner les aspects les plus impor­tants des pro­po­si­tions de Gāo Hēng. Par­mi les sujets les plus évi­dents sera consi­dé­rée sa lec­ture révo­lu­tion­naire des quatre pre­miers mots du Yi Jing : Yuan Heng Li Zhen.

Les pages “Hexagramme”

Mais l’ob­jec­tif le plus ambi­tieux est d’in­té­grer les idées de Gao Heng là où le lec­teur en a besoin : dans les pages hexa­grammes elles-mêmes, au plus près du texte.

En com­plé­ment des com­men­taires déjà pré­sents sur le site, pour chaque pas­sage du Zhouyi (Juge­ment, traits) sera pro­po­sée la tra­duc­tion argu­men­tée selon Gāo Hēng. Il ne s’a­git pas de rem­pla­cer la ver­sion actuelle, mais de la mettre en pers­pec­tive.

La tra­duc­tion en phrases, telle que Gāo Hēng la pro­pose, offri­ra au lec­teur un ancrage concret avant d’en­trer dans l’a­na­lyse, un point de com­pa­rai­son immé­diat avec les tra­duc­tions qu’il connaît déjà.

Des notes de tra­duc­tion sui­vront, orga­ni­sées selon quatre types d’ap­port. Par­fois Gāo Hēng pro­pose une lec­ture fran­che­ment dif­fé­rente de celle de la tra­di­tion : un carac­tère lu autre­ment, un sens qui change. Par­fois il confirme ce que la tra­di­tion affir­mait, mais en four­nis­sant les preuves tex­tuelles qu’elle ne don­nait pas. Par­fois il tranche là où le texte res­tait ambi­gu. Et par­fois il intro­duit un élé­ment nou­veau, absent de la lec­ture clas­sique, qui enri­chit la com­pré­hen­sion sans la contre­dire.

Les décou­vertes archéo­lo­giques et les études pos­té­rieures d’autres cher­cheurs contre­disent par­fois les théo­ries ou choix tra­duc­tifs de Gāo Hēng. Nous nous effor­ce­rons d’in­di­quer la fia­bi­li­té de cha­cun : consen­sus phi­lo­lo­gique ou preuve tex­tuelle directe, argu­men­ta­tion cohé­rente mais contes­table, hypo­thèse de Gāo Hēng sans appui suf­fi­sant ou contre­dite depuis.

Afin d’al­lé­ger ces textes assez tech­niques, DEUX NIVEAUX DE LECTURE seront pro­po­sés. Le pre­mier, le plus acces­sible et le plus impor­tant, don­ne­ra l’es­sen­tiel en quelques phrases : ce que Gāo Hēng lit dif­fé­rem­ment et pour­quoi ça compte. Le second, pour les cher­cheurs qui veulent aller plus loin, détaille­ra l’ar­gu­men­ta­tion phi­lo­lo­gique, les sources citées, les points de débat.

NB : Ce tra­vail a déjà été amor­cé et tes­té sur quelques hexa­grammes. Nos essais ont per­mis de vali­der la méthode et d’en mesu­rer les exi­gences. L’ap­pli­ca­tion aux hexa­grammes res­tants consti­tue­ra l’un des chan­tiers majeurs des pro­chains mois.

schema eclairage philologique Gao Heng : Le Yi Jing à l'Âge du Bronze

Un exemple simple

L’in­té­rêt de notre démarche sera mieux illus­tré par un exemple simple et concret. Il per­met de consta­ter la finesse appor­tée à la tra­duc­tion, la soli­di­té des argu­ments qui la sou­tiennent, et son inté­rêt pour la prise de déci­sion.

Il y a une dif­fé­rence de style impor­tante entre la pre­mière sec­tion, que nous sou­hai­tons la plus claire pos­sible pour un lec­teur lamb­da et la seconde : réser­vée aux spé­cia­listes, elle contient toute la “cui­sine”, elle sera rare­ment lue par la plu­part d’entre nous mais n’en est pas moins pré­cieuse.

À des fins péda­go­giques nous avons sélec­tion­né un exemple qui ne porte que sur une seule dif­fé­rence. Pour d’autres cha­pitres, les points sou­le­vés seront mul­tiples et Gāo Hēng fera par­fois réfé­rence à des thèmes trans­ver­saux de sa vision. D’autres fois ses argu­ments ne seront pas aus­si convain­cants…

Le troisième trait de l’hexagramme 15 謙 Qiān Humilité

Pour mémoire, notre tra­duc­tion : “Humi­li­té labo­rieuse. L’homme noble mène à terme. Pro­pice.”

L’éclairage de Gao Heng (Section 1)

“Mérite et humi­li­té. L’homme noble mène à terme. Pro­pice.”

Nous avons tra­duit 勞謙 láo qiān par “humi­li­té labo­rieuse”, en don­nant à 勞 láo le sens d’ef­fort, de tra­vail sur soi. Toute l’in­ter­pré­ta­tion qui suit en découle : l’hu­mi­li­té serait une ver­tu exi­geante, une conquête active sur l’e­go, un tra­vail inté­rieur.

Pour Gāo Hēng 勞 láo signi­fie ici 功勞 gōn­gláo : le mérite, l’ex­ploit, le ser­vice ren­du. Celui qui est 勞謙 n’est pas quel­qu’un qui peine à être humble, c’est quel­qu’un qui a accom­pli quelque chose et ne s’en vante pas. La nuance change le por­trait : on passe de l’as­cète moral au ser­vi­teur effi­cace qui garde le silence sur ses réus­sites. On parle donc de la gran­deur de celui qui, ayant des rai­sons objec­tives de se mon­trer fier, choi­sit la rete­nue. La morale n’est plus “l’hu­mi­li­té demande un effort” mais “les vrais mérites n’ont pas besoin d’être pro­cla­més”.

Section 2 : Références philologiques

L’ar­gu­men­ta­tion est solide et s’ap­puie sur un fais­ceau de sources conver­gentes. Plu­sieurs dic­tion­naires et textes clas­siques attestent ce sens sans ambi­guï­té : le 《周禮》Zhōulǐ défi­nit expli­ci­te­ment 勞 comme “exploit accom­pli” (事功曰勞), le 《國語》Guóyǔ l’emploie au sens de” ser­vice ren­du”, et les Lúnyǔ 論語 prêtent à Yán Yuān 顏淵 le vœu de “ne pas éta­ler ses mérites” (無施勞), for­mule que Gāo Hēng consi­dère comme exac­te­ment syno­nyme de 勞謙.

  1. Défi­ni­tion lexi­cale. 《周禮·司勳》Zhōulǐ · Sīxūn : 「事功曰勞」 shìgōng yuē láo “Un exploit accom­pli s’ap­pelle 勞.”
  2. Usage attes­té dans les clas­siques.
    • 《禮記·明堂位》Lǐjì · Míngtáng wèi : 「成王以周公為大有勳勞於天下」 Chéng Wáng yǐ Zhōu Gōng wéi dà yǒu xūnláo yú tiān­xià “Le roi Cheng consi­dé­ra que le duc de Zhou avait de grands mérites envers l’empire.” Avec glose de Zhèng Xuán 鄭玄 au même sens.
    • 《國語·周語》Guóyǔ · Zhōuyǔ : 「平、桓、莊、惠皆受鄭勞」 Píng, Huán, Zhuāng, Huì jiē shòu Zhèng láo “[Les rois] Ping, Huan, Zhuang et Hui reçurent tous les ser­vices ren­dus par [l’É­tat de] Zheng.” Glose de Wéi Zhāo 韋昭 : 「勞,功也」 láo, gōng yě  “勞 signi­fie mérite.”
  3. Paral­lèles lit­té­raires.
    • 《論語·公冶長》Lúnyǔ · Gōn­gyě Cháng : Yán Yuān 顏淵 dit : 「願無伐善,無施勞」 yuàn wú fá shàn, wú shī láo “Je sou­haite ne pas me van­ter de mes qua­li­tés, ne pas éta­ler mes mérites.” Gāo Hēng note que 無施勞 est exac­te­ment le sens de 勞謙.
    • 《老子》Lǎozǐ : 「不自伐,故有功」 bù zì fá, gù yǒu gōng “Ne se van­tant pas, il a donc du mérite.”

Posi­tion­ne­ment : La lec­ture 勞 = 功勞 est bien docu­men­tée et les sources sont véri­fiables. Le sens “mérite” pour 勞 n’est pas une conjec­ture mais un usage clas­sique attes­té. La ques­tion est de savoir quel sens le Zhōuyì active dans ce contexte pré­cis. La tra­di­tion exé­gé­tique (Wang Bi, Cheng Yi) a rete­nu le sens d’effort/labeur, pro­ba­ble­ment sous l’in­fluence du contexte moral confu­céen ulté­rieur. Gāo Hēng, en phi­lo­logue, revient aux attes­ta­tions tex­tuelles anciennes. Les deux lec­tures sont défen­dables ; celle de Gāo Hēng a l’a­van­tage de sources expli­cites.

Notons d’ailleurs la confir­ma­tion des deux pro­po­si­tions du Dic­tion­naire Ric­ci pour l’ex­pres­sion 勞謙 láo qiān :

“1. Être las, fati­gué de rece­voir les hom­mages de tous.

2. Pei­ner ; se don­ner de la peine, rendre ser­vice dis­crè­te­ment.”

En conclusion : une tension féconde

Le Yi Jing est-il un classique philosophique ou un recueil divinatoire ?

Le Yi Jing est la somme du Zhouyi et des Dix Ailes. La tra­di­tion chi­noise consi­dère que ce qui fait d’un Clas­sique un Clas­sique, ce sont ses com­men­taires et les débats exé­gé­tiques qui en émergent et viennent le nour­rir.

Le Zhōuyì de Gāo Hēng est plus vrai his­to­ri­que­ment. Le Yìjīng de Wang Bi, de Cheng Yi, de Zhu Xi est plus vrai cultu­rel­le­ment. Le pre­mier res­ti­tue ce que le texte pou­vait signi­fier pour les devins qui l’ont com­po­sé. Le second porte deux mil­lé­naires de réflexion phi­lo­so­phique, cos­mo­lo­gique et éthique qui en ont fait un clas­sique.

L’En­cy­clo­pé­die du Yi Jing ne choi­sit pas entre ces deux véri­tés. Elle refuse aus­si de les diluer dans un com­pro­mis mou qui pré­ten­drait que tout se vaut. Sa voca­tion est de don­ner au lec­teur les moyens de com­prendre cha­cune d’elles, de mesu­rer ce qui les sépare, et de déci­der par lui-même ce qu’il en fait.

Nous ne sépa­rons pas non plus l’u­sage divi­na­toire de l’é­tude appro­fon­die des textes. L’éru­di­tion nous semble sté­rile et dan­ge­reuse sans l’é­preuve de la pra­tique ; l’aide à la déci­sion n’est qu’une béquille sans la quête de sens.

Vers une relecture des Dix Ailes

Ce pre­mier objec­tif atteint, nous pour­rons ensuite envi­sa­ger de trai­ter de manière ana­logue le Zhōuyì Dàz­huàn Jīnzhù, l’ou­vrage de Gāo Hēng consa­cré aux Dix Ailes. Ces ana­lyses per­met­tront d’ap­pro­fon­dir natu­rel­le­ment l’é­tude que l’En­cy­clo­pé­die du Yi Jing a consa­crée au Tuan Zhuan, en y ajou­tant un éclai­rage cri­tique et une argu­men­ta­tion his­to­rique qui, jus­qu’i­ci, fai­saient défaut.

Une nouvelle phase

Avec l’in­té­gra­tion de Gāo Hēng, l’En­cy­clo­pé­die du Yi Jing entre dans une nou­velle phase de son exis­tence. Il ne s’a­git plus seule­ment de pré­sen­ter le texte et ses com­men­taires, mais de confron­ter les lec­tures, de docu­men­ter les désac­cords, de rendre visibles les choix inter­pré­ta­tifs que chaque tra­duc­tion fait sans tou­jours le dire. C’est un tra­vail de longue haleine. Il ne fera pas l’u­na­ni­mi­té. Mais c’est, nous le croyons, la meilleure façon de rendre jus­tice à un texte qui, depuis trois mille ans, n’a jamais ces­sé de signi­fier autre chose que ce qu’on croyait y lire.