Le Tuan Zhuan

par Alain Leroy

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Traductions et commentaires évolutifs

Nouvelle traduction

Avant d’a­bor­der le Tuan Zhuan, je crois utile d’é­vo­quer les pers­pec­tives et pro­jets de cette ren­trée de l’an­née 2025–2026. Durant cet été, j’ai démar­ré une nou­velle tra­duc­tion du Texte Cano­nique, assor­tie, pour cha­cun des 384 cha­pitres du Yi Jing, d’une ver­sion com­plè­te­ment rema­niée des “Notes de tra­duc­tion”. Cela s’ins­crit et ser­vi­ra de base à la suite du pro­jet : pro­po­ser une tra­duc­tion elle-même com­men­tée de cha­cun des exé­gètes impor­tants (Wang Bi, Kong Ying­da, Zhu Xi, etc.).

Ecueils et enjeux

L’ob­jec­tif géné­ral reste la volon­té d’éle­ver le niveau cultu­rel (assez navrant) des uti­li­sa­teurs fran­çais du Yi Jing, pour ce qui concerne la pen­sée chi­noise tra­di­tion­nelle. J’é­voque ici les asser­tions du type “les chi­nois ont dit que…”, “en Chine bla­bla…” (qui, quand, dans quel contexte, mythe ou réa­li­té his­to­rique ?). Mais vou­loir échap­per à la mode New Age ou à l’as­si­mi­la­tion rapide vers des formes psy­cho­lo­gi­santes contem­po­raines n’o­blige pas à se pré­ci­pi­ter vers l’é­cueil inverse : une lec­ture sino­lo­gique uni­ver­si­taire, dont la “ratio­na­li­té”, en objec­ti­vant com­plè­te­ment le Livre du Chan­ge­ment, finit par le décon­nec­ter de son appli­ca­tion divi­na­toire.

Entre ces deux pôles, je crois pos­sible de :

  • s’ap­puyer sur l’im­mense tra­vail four­ni par la suc­ces­sion des com­men­ta­teurs his­to­riques
  • béné­fi­cier des remises en ques­tion appor­tées par les décou­vertes archéo­lo­giques
  • trans­for­mer l’aide à la déci­sion que pro­pose la lec­ture divi­na­toire en art de l’ap­pro­fon­dis­se­ment de soi
  • s’en­ga­ger et par­ti­ci­per, sur ces bases, à la réso­lu­tion des pro­blé­ma­tiques col­lec­tives contem­po­raines 天下(tiān xiàsous le Ciel”)

Sous le Ciel

L’ex­pres­sion “sous le Ciel” dési­gnait autre­fois “l’Em­pire Céleste”, c’est-à-dire le peuple Chi­nois sous la direc­tion d’un repré­sen­tant céleste humain, le reste du monde étant consti­tué de « bar­bares ». Nous en retien­drons la lec­ture plus géné­rale « tout ce qui se trouve en des­sous des cieux », en y incluant humains et non-humains.

Aller et venir

La dif­fi­cul­té majeure de l’ap­proche “évo­lu­tive” du Yi Jing est la néces­si­té d’un aller-retour per­ma­nent, d’un nour­ris­se­ment constant entre :

  • une lec­ture qui s’é­tend du géné­ral au par­ti­cu­lier
  • l’ap­pro­fon­dis­se­ment que per­met la consi­dé­ra­tion des par­ti­cu­la­ri­tés, comme autant de facettes du prin­cipe unique.
Tuan Zhuan

L’art de l’Ap­pro­fon­dis­se­ment de soi

Cette approche dépasse radi­ca­le­ment les inter­pré­ta­tions psy­cho­lo­gi­santes contem­po­raines en s’an­crant dans la concep­tion clas­sique chi­noise du déve­lop­pe­ment per­son­nel comme har­mo­ni­sa­tion pro­gres­sive avec l’ordre cos­mique (天理 tiānlǐ).

Plu­tôt que de cher­cher des réponses immé­diates aux pré­oc­cu­pa­tions per­son­nelles, cette méthode invite le consul­tant à exa­mi­ner com­ment sa situa­tion par­ti­cu­lière révèle les prin­cipes uni­ver­sels de trans­for­ma­tion décrits dans les hexa­grammes, culti­vant ain­si une com­pré­hen­sion appro­fon­die des méca­nismes du chan­ge­ment et de sa propre posi­tion dans le flux per­pé­tuel des muta­tions cos­miques.

L’ex­pres­sion “Art de l’ap­pro­fon­dis­se­ment de soi” désigne spé­ci­fi­que­ment la pra­tique de 修身 (xiū­shēn, “culti­ver sa per­sonne”) et de 養性 (yǎngxìng, “nour­rir sa nature”), concepts cen­traux de la tra­di­tion confu­céenne qui trans­forment la consul­ta­tion divi­na­toire en exer­cice de per­fec­tion­ne­ment moral et spi­ri­tuel.

Cette démarche s’ins­crit dans la lignée directe de l’in­ter­pré­ta­tion néo-confu­céenne qui voit dans chaque hexa­gramme un labo­ra­toire pour l’é­tude de 性命 (xìngmìng, “nature et des­ti­née”). Elle per­met ain­si au pra­ti­cien de déve­lop­per pro­gres­si­ve­ment la sagesse dis­cri­mi­nante ( zhì) néces­saire pour navi­guer avec jus­tesse dans les trans­for­ma­tions exis­ten­tielles.

Expansion et recentrage

Les pages “Hexa­gramme” de l’En­cy­clo­pé­die du Yi Jing, ont connu cette année une phase d’expan­sion, avec l’a­jout d’une masse de “Notes de tra­duc­tion” et de sec­tions “Expé­rience cor­po­relle”. Un temps de contrac­tion, de recen­trage, me sem­blait donc oppor­tun.

La centralité, les Noms des hexagrammes

J’ai, ces deux der­niers mois, suc­ces­si­ve­ment tra­vaillé sur la notion de “cen­tra­li­té” dans le Yi Jing, et son appli­ca­tion aux 128 traits cen­traux des hexa­grammes, puis sur la forme écrite la plus concise décri­vant les 64 situa­tions-types : les “Noms des hexa­grammes”.

Mais je viens de repor­ter la fin de ces deux démarches et leur publi­ca­tion. Une étape préa­lable me paraît en effet plus judi­cieuse. Nous ver­rons cepen­dant que “Cen­tra­li­té” et “Noms des hexa­grammes” y sont éga­le­ment abor­dés.

 

recentrage et diffusion Le Tuan Zhuan

Retour au Jugement et aux Dix Ailes

 

Le Jugement

Le nom de l’hexa­gramme est le pre­mier mot du texte du Juge­ment. Avant d’en venir à ce rac­cour­ci extrême, une meilleure inter­pré­ta­tion des 64 Juge­ments eux-mêmes est néces­saire. Ils sont la forme écrite la plus ancienne et la plus concise qui nous soit par­ve­nue de la col­lecte ini­tiale qu’a consti­tuée le Zhou Yi.

Appro­fon­dir pro­gres­si­ve­ment leur com­pré­hen­sion est donc un point de pas­sage obli­gé dans les refor­mu­la­tions suc­ces­sives de nos tra­duc­tions et inter­pré­ta­tion évo­lu­tives.

 

Les Dix Ailes

Cha­cun sait que le Livre des Trans­for­ma­tions n’est deve­nu “Yi Jing” que par l’ad­jonc­tion au texte cano­nique d’une col­lec­tion de com­men­taires offi­ciels appe­lée “Dix Ailes”. De ces expli­ca­tions nous avons déjà tra­duit ou étu­dié :

  • les 3ème et 4ème (Grandes Images et Petites Images)
  • les 5ème et 6ème (Grand Com­men­taire)
  • la 8ème (Expli­ca­tion des tri­grammes)
  • la 9ème (Ordre des hexa­grammes)
  • la 10ème (Hexa­grammes entre­croi­sés)

Nous n’a­vions jus­qu’i­ci pas du tout abor­dé les 1ère et 2ème Ailes. Elles consti­tuent les 彖傳 Tuan Zhuàn “Com­men­taires sur le Juge­ment”.

 

Le Tuan Zhuan

Le Tuan Zhuan (彖傳), éga­le­ment tra­duit par “Com­men­taire sur la Déci­sion” est une intro­duc­tion essen­tielle au Livre des Muta­tions. Pla­cé au tout début des Dix Ailes (十翼 shí yì), il pose les prin­cipes fon­da­men­taux pour appro­fon­dir la com­pré­hen­sion et l’in­ter­pré­ta­tion du Yi Jing.

Structure et Organisation

Il cor­res­pond aux Ailes 1 et 2 qui com­mentent res­pec­ti­ve­ment les juge­ments des 30 pre­miers hexa­grammes et des 34 hexa­grammes res­tants.

Rôle et Signification

  • Le terme tuan (彖) désigne lit­té­ra­le­ment le “Juge­ment” ou la “Sen­tence”, cette brève décla­ra­tion qui accom­pagne chaque hexa­gramme et en résume la signi­fi­ca­tion géné­rale et les impli­ca­tions.
  • Zhuan (傳) signi­fie “com­men­taire” ou “trans­mis­sion”.

Le rôle prin­ci­pal du Tuan Zhuan est donc, par défi­ni­tion, d’ex­pli­quer le Juge­ment de chaque hexa­gramme.

Le Tuan Zhuan éclair­cit les prin­cipes sous-jacents, les sym­bo­lismes et les appli­ca­tions morales ou phi­lo­so­phiques de l’hexa­gramme.

Contrai­re­ment au texte ori­gi­nal du Juge­ment, qui est sou­vent concis et énig­ma­tique, le Tuan Zhuan offre une inter­pré­ta­tion plus éla­bo­rée et ration­nelle. Il jus­ti­fie la struc­ture de l’hexa­gramme, la rela­tion entre ses lignes (yao) et sa signi­fi­ca­tion glo­bale, en se basant sur des concepts cos­mo­lo­giques, éthiques et sociaux.

capture decran 2025 09 05 112602 Le Tuan Zhuan

La synthèse d’une polyphonie

Influence du confucianisme

Il est lar­ge­ment admis que le Tuan Zhuan, comme d’autres par­ties des Dix Ailes, a été for­te­ment influen­cé par la pen­sée confu­cia­niste. Ces com­men­taires intègrent des idées morales, poli­tiques et éthiques qui enri­chissent les textes ora­cu­laires ori­gi­nels. Cette inter­pré­ta­tion sys­té­ma­tique éta­blit les fon­de­ments concep­tuels d’une véri­table sagesse. Le Tuan Zhuan met sou­vent l’ac­cent sur la conduite juste, l’har­mo­nie sociale, la ver­tu et la manière dont les prin­cipes du Yi Jing peuvent gui­der l’in­di­vi­du dans sa vie et ses inter­ac­tions avec le monde.

Bien que la tra­di­tion attri­bue la rédac­tion des Dix Ailes, y com­pris le Tuan Zhuan, à Confu­cius (551–479 av. J.-C.), les études modernes sug­gèrent que ces textes ont été com­pi­lés sur une période plus longue, pro­ba­ble­ment par ses dis­ciples ou des éru­dits confu­cia­nistes ulté­rieurs, entre la période des Royaumes Com­bat­tants et la dynas­tie des Han. Mais cette attri­bu­tion à Confu­cius a confé­ré une immense auto­ri­té et un pres­tige phi­lo­so­phique au Yi Jing, en le pla­çant au cœur du canon confu­cia­niste.

Si le confu­cia­nisme a été l’am­bas­sa­deur du “Com­men­taire sur le Juge­ment” le Tuan Zhuan est en réa­li­té le fruit d’une stra­ti­fi­ca­tion beau­coup plus com­plexe. Il consti­tue en effet une syn­thèse intel­lec­tuelle des cou­rants carac­té­ris­tiques de la période des Royaumes Com­bat­tants et des Han.

 

Le taoïsme

L’in­fluence taoïste trans­pa­raît notam­ment dans l’u­sage récur­rent du voca­bu­laire de la spon­ta­néi­té (自然 zìrán) et de l’effi­ca­ci­té sans-agir (無為 wúwéi), par­ti­cu­liè­re­ment visible dans les com­men­taires des hexa­grammes liés à la récep­ti­vi­té et à l’a­dap­ta­tion aux cir­cons­tances. Cette dimen­sion se mani­feste éga­le­ment dans l’at­ten­tion por­tée aux cycles natu­rels et à l’har­mo­nie cos­mique comme modèles d’ac­tion humaine.

Le légisme

Paral­lè­le­ment, l’hé­ri­tage légiste s’ex­prime dans l’in­sis­tance sur l’auto­ri­té du sou­ve­rain (君 jūn), la néces­si­té de l’ordre hié­rar­chique, et l’ef­fi­ca­ci­té de l’ac­tion poli­tique cen­tra­li­sée, notam­ment dans les pas­sages trai­tant de la gou­ver­nance.

Une synthèse inspirante

Loin de la simple ortho­doxie confu­céenne, cette poly­pho­nie doc­tri­nale consti­tue donc une ten­ta­tive de syn­thèse des prin­ci­pales écoles de pen­sée chi­noises autour des pro­blé­ma­tiques du chan­ge­ment et de l’ac­tion appro­priée.

La com­plexi­té de son ori­gine explique d’ailleurs pour­quoi le cor­pus a pu nour­rir des inter­pré­ta­tions aus­si diverses que celles de Wang Bi (méta­phy­sique taoï­sante), des néo-confu­céens Song (ortho­doxie morale), ou des légistes Han (prag­ma­tisme poli­tique), révé­lant la plas­ti­ci­té remar­quable de ce texte face aux ques­tion­ne­ments phi­lo­so­phiques suc­ces­sifs.

Analyse sinologique

Les remises en ques­tion modernes de l’at­tri­bu­tion tra­di­tion­nelle s’ap­puient sur des ana­lyses phi­lo­lo­giques et sty­lis­tiques conver­gentes ini­tiées par Bern­hard Karl­gren, puis appro­fon­dies par Edward Shaugh­nes­sy et Richard Rutt. Le voca­bu­laire tech­nique, les ana­chro­nismes ter­mi­no­lo­giques et la sophis­ti­ca­tion phi­lo­so­phique du cor­pus reflètent des déve­lop­pe­ments concep­tuels pos­té­rieurs à Confu­cius.

Cette conver­gence cri­tique ne dimi­nue en rien l’au­to­ri­té du Tuan Zhuan, mais révèle plu­tôt son carac­tère de syn­thèse col­lec­tive éla­bo­rée sur plu­sieurs géné­ra­tions par des let­trés impré­gnés de l’es­prit confu­céen. Elle explique la remar­quable cohé­rence concep­tuelle et la pro­fon­deur phi­lo­so­phique qui ont assu­ré son influence durable dans l’exé­gèse du Yi Jing.

Ces ana­lyses béné­fi­cient désor­mais des décou­vertes archéo­lo­giques de Mawang­dui et Guo­dian qui, bien que ne modi­fiant pas sub­stan­tiel­le­ment le Tuan Zhuan reçu, offrent des éclai­rages pré­cieux sur la trans­mis­sion tex­tuelle et confirment la sophis­ti­ca­tion pré­coce de ce cor­pus.

Le véritable point d’entrée dans le Yi Jing

Le Tuan Zhuan est indis­pen­sable pour une com­pré­hen­sion pro­fonde du Yi Jing car il four­nit des clés d’in­ter­pré­ta­tion qui vont au-delà de la simple divi­na­tion. Consi­dé­ré comme l’une des pre­mières ten­ta­tives sys­té­ma­tiques d’in­ter­pré­ter le Yi Jing comme un trai­té phi­lo­so­phique, il per­met aux lec­teurs de sai­sir la sagesse et les impli­ca­tions éthiques des hexa­grammes. Il révèle ain­si une dimen­sion supé­rieure du Livre des Chan­ge­ments, dépas­sant la consul­ta­tion man­tique immé­diate pour nour­rir une réflexion exis­ten­tielle durable. Il a joué un rôle majeur dans la manière dont le Yi Jing a été étu­dié et véné­ré à tra­vers l’his­toire chi­noise, en par­ti­cu­lier par les éru­dits confu­cia­nistes.

Structure et principes explicatifs

Le style dense du Tuan Zhuan se carac­té­rise par l’u­sage récur­rent de struc­tures paral­lèles et de for­mules expli­ca­tives stan­dar­di­sées. Cette approche sys­té­ma­tique contraste avec le carac­tère plus allu­sif et poé­tique des textes ora­cu­laires ori­gi­naux du Yi Jing.

Chaque sec­tion est dédiée à un hexa­gramme spé­ci­fique. Elle com­mence géné­ra­le­ment par une cita­tion du Juge­ment de l’hexa­gramme, puis pro­cède à une expli­ca­tion détaillée de sa signi­fi­ca­tion, jus­ti­fie le nom et la signi­fi­ca­tion glo­bale de l’hexa­gramme de l’hexa­gramme en se basant sur les pro­prié­tés des tri­grammes supé­rieurs et infé­rieurs.

Le Tuan Zhuan uti­lise éga­le­ment des ana­lo­gies tirées de la nature, de la socié­té et de la vie quo­ti­dienne pour illus­trer ses points. Il met en évi­dence les rela­tions entre le micro­cosme (l’in­di­vi­du) et le macro­cosme (l’u­ni­vers), et com­ment les prin­cipes du Yi Jing peuvent être appli­qués pour navi­guer dans les com­plexi­tés du monde et atteindre l’har­mo­nie. Son lan­gage est sou­vent poé­tique et riche en sym­bo­lisme, reflé­tant la pro­fon­deur de la pen­sée chi­noise clas­sique.

Il pré­cise les qua­li­tés sym­bo­liques des lignes indi­vi­duelles consi­dé­rées selon un point de vue glo­bal ; ce niveau d’a­na­lyse supé­rieur enri­chit donc les com­men­taires spé­ci­fiques à chaque ligne. Une atten­tion par­ti­cu­lière est por­tée aux lignes cen­trales (cin­quième et deuxième rangs), ain­si qu’aux rela­tions entre posi­tions yin et yang.

Dans le cadre de notre pro­jet, la défi­ni­tion et la contex­tua­li­sa­tion des expres­sions ou termes clés nous per­met­tra une meilleure inter­pré­ta­tion, et donc une meilleure tra­duc­tion du Juge­ment lui-même.

Le com­men­taire intro­duit en effet un voca­bu­laire tech­nique spé­cia­li­sé qui sera repris et déve­lop­pé par toute la tra­di­tion exé­gé­tique ulté­rieure, éta­blis­sant ain­si les fon­de­ments ter­mi­no­lo­giques de l’in­ter­pré­ta­tion du Livre des Chan­ge­ments.

Plu­sieurs concepts y sont intro­duits qui enri­chissent consi­dé­ra­ble­ment la com­pré­hen­sion du Yi Jing :

  • Le déve­lop­pe­ment de la ter­mi­no­lo­gie du “dao du Ciel et de la Terre : le Tuan Zhuan sys­té­ma­tise l’u­sage de concepts cos­mo­lo­giques pour inter­pré­ter les trans­for­ma­tions des hexa­grammes.
  • L’i­dée de moment oppor­tun (shi 時) et d’é­vo­lu­tion cyclique des situa­tions.
  • La notion de “rec­ti­tude cen­trale: Cette idée fon­da­men­tale désigne l’har­mo­nie obte­nue lors­qu’une ligne de nature yang occupe une posi­tion impaire (yang) ou qu’une ligne yin se trouve en posi­tion paire, créant un équi­libre opti­mal.
  • L’a­na­lyse des “cor­res­pon­dances: Le com­men­taire expli­cite les rela­tions entre lignes situées en posi­tions symé­triques (pre­mière-qua­trième, deuxième-cin­quième, troi­sième-sixième).

Impact philosophique

L’im­pact du Tuan Zhuan sur la phi­lo­so­phie chi­noise est immense. En four­nis­sant une inter­pré­ta­tion phi­lo­so­phique du Yi Jing, il a contri­bué à l’in­té­gra­tion de ce texte dans le cou­rant prin­ci­pal de la pen­sée confu­cia­niste et taoïste. Il a influen­cé des géné­ra­tions d’é­ru­dits et de pen­seurs, qui ont uti­li­sé ses cadres concep­tuels pour explo­rer des ques­tions de méta­phy­sique, d’é­thique, de poli­tique et de cos­mo­lo­gie.

Le Tuan Zhuan a éga­le­ment joué un rôle clé dans la légi­ti­ma­tion du Yi Jing comme un texte de sagesse uni­ver­selle, dépas­sant sa fonc­tion consul­ta­tive ori­gi­nelle. Il ne s’a­git plus de pré­dire l’a­ve­nir, mais de pro­po­ser une réflexion sur le sens des situa­tions, les forces en jeu, et les prin­cipes qui régissent le chan­ge­ment dans le monde. Le Tuan Zhuan est la pre­mière mise en lumière de la ratio­na­li­té sous-jacente aux chan­ge­ments et aux trans­for­ma­tions décrits dans le Yi Jing. C’est en mon­trant com­ment ces chan­ge­ments sont régis par des lois natu­relles et morales, qu’il a per­mis au Yi Jing d’ir­ri­guer dura­ble­ment la méta­phy­sique chi­noise en révé­lant les struc­tures ration­nelles sous-jacentes aux muta­tions cos­miques.

Par­mi les plus répu­tés, Wang Bi s’ap­puie exten­si­ve­ment sur ces com­men­taires pour déve­lop­per sa célèbre exé­gèse méta­phy­sique du Yi Jing. Les néo-confu­céens Song, notam­ment Cheng Yi et Zhu Xi, consi­dèrent eux-aus­si le Tuan Zhuan comme une source doc­tri­nale essen­tielle pour com­prendre les prin­cipes cos­mo­lo­giques confu­céens.

Cette influence phi­lo­so­phique durable révèle para­doxa­le­ment que la valeur her­mé­neu­tique du Tuan Zhuan ne réside pas seule­ment dans son conte­nu doc­tri­nal, mais dans sa capa­ci­té à ser­vir de labo­ra­toire métho­do­lo­gique pour l’in­ter­pré­ta­tion sys­té­ma­tique des textes ora­cu­laires. C’est pré­ci­sé­ment cette dimen­sion métho­do­lo­gique qui jus­ti­fie notre approche de sa tra­duc­tion et nos com­men­taires.

 

le yi jing et ses ailes scaled Le Tuan Zhuan

Relation avec les autres Ailes

Le Tuan Zhuan, en se concen­trant sur la jus­ti­fi­ca­tion et l’ex­pli­ca­tion du Juge­ment de chaque hexa­gramme, sert de pont entre la conci­sion du Texte Cano­nique et les inter­pré­ta­tions plus larges et plus pro­fondes offertes par les autres Ailes. Il four­nit une struc­ture logique et phi­lo­so­phique qui aide à inté­grer les dif­fé­rentes couches de signi­fi­ca­tion du Yi Jing.

Cette fonc­tion média­trice du Tuan Zhuan révèle d’ailleurs l’im­por­tance de l’ordre de suc­ces­sion des hexa­grammes. Ses com­men­taires ne consti­tuent pas une col­lec­tion dis­pa­rate d’a­na­lyses indé­pen­dantes, mais forment un sys­tème cohé­rent où les prin­cipes fon­da­men­taux sont expo­sés pro­gres­si­ve­ment, chaque hexa­gramme pré­pa­rant concep­tuel­le­ment la com­pré­hen­sion des sui­vants.

Nouvelle traduction, nouveaux commentaires

L’ar­chi­tec­ture sys­té­ma­tique du Tuan Zhuan déter­mine natu­rel­le­ment notre métho­do­lo­gie de tra­duc­tion et com­men­taire.

Nous allons pro­gres­si­ve­ment ajou­ter à chaque page “Hexa­gramme” une sec­tion “Com­men­taire sur le Juge­ment”. Elle adop­te­ra le même style que les autres sec­tions (texte chi­nois, pinyin, mot à mot, tra­duc­tion “en phrases”), mais sera com­plé­tée d’une ana­lyse sys­té­ma­tique en cinq étapes :

  • Le nom de l’hexa­gramme
  • Les Tri­grammes et les traits
  • Expli­ca­tion du Juge­ment
  • Orien­ta­tion stra­té­gique
    • Qua­li­tés à culti­ver
    • Écueils à évi­ter
    • Ques­tions déci­sives
  • Syn­thèse

En résumé

Le Tuan Zhuan est bien plus qu’un simple com­men­taire ; il est la pierre angu­laire de l’in­ter­pré­ta­tion phi­lo­so­phique du Yi Jing. En déve­lop­pant la signi­fi­ca­tion des Juge­ments des hexa­grammes, il a trans­for­mé un manuel de divi­na­tion en ensei­gne­ment sur l’art de vivre en har­mo­nie avec les trans­for­ma­tions uni­ver­selles. Son rôle a été essen­tiel pour éta­blir le Yi Jing comme un clas­sique de la pen­sée chi­noise, offrant des aper­çus non seule­ment sur les chan­ge­ments du monde, mais aus­si sur la manière de vivre une vie har­mo­nieuse et ver­tueuse. Il est aujourd’­hui une res­source ines­ti­mable pour qui­conque cherche à com­prendre, et donc mieux pro­fi­ter de la richesse et la com­plexi­té du Yi Jing et de l’é­ten­due de son héri­tage phi­lo­so­phique pour la pen­sée chi­noise et notre vision du monde.

Envergure de l’hexagramme 1

Cette démarche impose de com­men­cer par l’hexa­gramme 1 (Qian) pour des rai­sons qui dépassent la simple conven­tion.

Qian consti­tue “tout sim­ple­ment” la matrice concep­tuelle de l’en­semble du “sys­tème Yi Jing”, éta­blis­sant les prin­cipes cos­mo­lo­giques et inter­pré­ta­tifs qui struc­turent les 63 hexa­grammes sui­vants. Le Com­men­taire sur le Juge­ment de Qian intro­duit le voca­bu­laire tech­nique essen­tiel (元亨利貞 yuán hēng lì zhēn, 六位 liù wèi, 時乘 shí chéng, 性命 xìngmìng) qui sera sou­vent réem­ployé et déve­lop­pé dans les com­men­taires ulté­rieurs.

Cette fonc­tion inau­gu­rale de Qian s’ins­crit dans la logique même du Tuan Zhuan comme sys­tème d’in­ter­pré­ta­tion pro­gres­sive : éta­blir des concepts, puis les uti­li­ser et les com­plé­ter pour ren­for­cer la cohé­rence de l’en­semble.

Qian ser­vi­ra ain­si de modèle métho­do­lo­gique et de point de com­pa­rai­son pour l’a­na­lyse des concepts récur­rents (中正 zhōngz­hèng, 應 yìng, 時 shí) dans les hexa­grammes sui­vants, tout en per­met­tant d’ex­pé­ri­men­ter, dès le début et sur le ter­rain le plus dense, l’é­qui­libre déli­cat entre res­pect de l’auto­ri­té inter­pré­ta­tive tra­di­tion­nelle et ques­tion­ne­ments contem­po­rains.