Lectures concrètes vs lectures allégoriques
par Alain Leroy
La thèse en quelques mots
La posture interprétative de Gāo Hēng consiste à restituer, sous la sédimentation des commentaires, des situations concrètes de la vie quotidienne ou des faits historiques que le texte oraculaire mémorise.
Là où la tradition interprétative classique (Wáng Bì, Chéng Yí, Zhū Xī) lit des allégories morales ou cosmologiques, Gāo Hēng applique la “philologie par les preuves” et l’emprunt phonétique pour dégager une couche matérielle et historique.

A H29‑4, pour la mention “recevoir des engagements par la fenêtre”, la tradition interprétative se contente d’évoquer une communication informelle ou une situation s’éclairant de l’extérieur.
Voici ce qu’en dit Gāo Hēng :
“Quelques mois avant son mariage, une jeune fille dépose des offrandes sous la fenêtre de la salle des ancêtres. Sous la fenêtre, et non à l’intérieur comme le voudrait l’usage : elle n’appartient déjà plus tout à fait à la maison qui l’a vue naître, et pas encore à l’autre : c’est pourquoi elle officie depuis un seuil.”
Gāo Hēng (1900–1986) a passé sa vie à poser au Yi Jing une question que presque plus personne ne lui posait : non pas quelle sagesse supérieure il enseigne, mais tout simplement ce que ses mots voulaient dire le jour où on les a écrits.
La réponse provient souvent d’une situation humaine très concrète :
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- Un dos qui se contracte et prévient qu’on ne peut pas porter davantage (H31‑5)
- Un bœuf attaché dehors qui rompt ses liens quand la maison prend feu, et qu’un voyageur de passage recueille (H25‑3)
- Un homme qui s’est simplement trompé de gué (H28‑6)
- Récolter ce qu’on n’a pas semé en se déplaçant est le rôle du commerçant (H25‑2)
Pour éclairer un passage où l’on frappe une jarre en chantant (H30‑3), Gāo Hēng se souvient que dans sa région natale, quand les loups hurlaient la nuit, on sortait frapper des bassines de cuivre.
On objecte parfois que choisir d’ignorer tout l’appareil philosophique accumulé depuis les Dix Ailes et Wang Bi dépouille le livre de sa sagesse. C’est plutôt l’inverse qui se produit. Là où la tradition a mis des principes, Gāo Hēng retrouve l’évocation d’humains et une sagesse pratique : un chasseur bredouille, une femme qu’on marie, un accusé qui attend depuis trois ans que son affaire soit jugée. Le livre cesse d’être un traité et redevient ce qu’il fut peut-être d’abord :
Le témoignage de situations que des aînés ont déjà vécu.
Mais en quoi le bœuf du voisin nous concerne-t-il ?
C’est la question que pose immédiatement cette manière de lire. Si le Yi Jing enregistre des scènes aussi particulières, à quoi servent-elles à quelqu’un qui interroge pour une affaire toute différente ? Un oracle qui ne parlerait que d’un bœuf précis, un soir précis, n’aurait servi qu’une fois, à une personne, et le texte n’aurait eu aucune raison d’être recopié pendant trois mille ans.
La réponse semble simple : ces scènes servent de modèle.
Le bœuf qui rompt ses liens quand la maison brûle et qu’un passant recueille, n’est pas une anecdote de village mais la forme d’une situation : une négligence, un dommage chez soi, un gain fortuit pour un tiers qui n’a pas d’attaches. Cette forme se retrouve ailleurs, dans une brouille de famille, un contrat mal rédigé, une clientèle qui passe au concurrent. Gāo Hēng le dit lui-même à propos de ce trait : si l’épisode a été conservé, c’est parce qu’il illustrait bien un type de situation.
Table de correspondances ou recueil de cas ?
Deux façons de traiter une scène de ce genre s’opposent réellement, et elles ne diffèrent pas par le style mais par l’opération accomplie.
Saisir l’idée, Oublier l’image
La première consiste à voir dans l’image le signe de quelque chose d’autre. Le chariot veut dire la discorde, la poutre veut dire le pilier de l’État, le dragon veut dire le sage. On lit en traduisant : à chaque image correspond un sens, et une fois la traduction faite l’image ne sert plus. C’est l’allégorie, dont Wáng Bì a donné la formule :
得意忘象 dé yì wàng xiàng “Saisir l’idée, Oublier l’image”.
Elle suppose une table de correspondances, au moins implicite : deux lecteurs munis de la même table obtiennent le même sens.
Cette table n’est pas une vue de l’esprit. Elle existe dans le corpus ultérieur, sous la forme de la Huitième Aile (Shuōguà Zhuàn), dont un chapitre aligne pour chaque trigramme une série d’équivalents : Qián 乾 est le ciel, le cercle, le prince, le père, le jade, le métal ; Kūn 坤 est la terre, la mère, la toile, le chaudron ; etc., des dizaines d’entrées, sur le modèle d’un dictionnaire. Point important : ces correspondances portent sur les trigrammes et non sur les scènes des traits, et c’est précisément ce qui rend la comparaison instructive : le corpus contient les deux outils, une table d’un côté, un recueil de situations de l’autre, et ils ne datent ni de la même époque ni du même esprit.
Personne ne soutient d’ailleurs que les rédacteurs Zhou aient composé des allégories. L’allégorie est ici une manière de lire, non une manière d’écrire : elle est le fait des commentateurs, à partir d’un texte qui ne proposait rien de tel.
D’une situation à une autre
La seconde façon ne fait pas correspondre une image à un sens, mais une situation à une autre situation. Le chariot ne “veut rien dire”, il reste un chariot. On met en rapport une scène et l’affaire pour laquelle on consulte. Il ne s’agit plus d’une table d’équivalences, mais d’un recueil de cas. La question n’est plus “que signifie cette image ?” mais “mon affaire ressemble-t-elle à cette scène ?”.
La comparaison la plus proche est celle du précédent judiciaire. Une décision de justice ne signifie rien d’autre qu’elle-même, mais elle peut servir plus tard, par ressemblance : ce sont les circonstances qui décident de la proximité des cas. Une décision de justice n’est pas une loi.
À H28‑3, la poutre faîtière ploie, et le verdict est “néfaste”. La même formule figure au Jugement du même hexagramme, avec un verdict inverse : profitable d’aller quelque part. Gāo Hēng appelle cela un principe courant du Zhōuyì. Une poutre qui ploie ne “signifie” donc pas le malheur : elle décrit un état, dont les suites dépendent de la place qu’on occupe. Rester sous la charpente est dangereux, en sortir est salutaire. Dans une table de correspondances, une entrée qui livrerait deux sens contraires serait une erreur à corriger. Dans un recueil de cas, c’est ordinaire.
Circonstances générales
Certaines scènes s’inscrivent dans un cadre plus général : judiciaire, politique, conquête de territoire, religieux, oraculaire, etc. Ces contextes culturels sont eux-mêmes orientés et pérennisés par des lois explicites ou implicites.
Sans le tribunal des Zhou où neuf rangées d’épineux délimitaient les audiences criminelles, 叢棘 cóng jí se traduit “buissons épineux” et l’on obtient un homme perdu dans un fourré (H29‑6). Sans le rite prénuptial, “recevoir des engagements par la fenêtre” ne désigne rien de précis (H29‑4). Sans le droit pénal des Zhou, les trois formules de H30‑4 se lisent comme une progression cosmologique au lieu de trois peines hiérarchisées.
Gāo Hēng fait ce travail d’identification mieux que quiconque, et il le pousse parfois jusqu’à reconstruire un épisode singulier : un roi, une campagne, un incendie chez un villageois. La différence est de degré. Établir qu’il existait des tribunaux à épineux donne une situation qui se répète par nature, transposable telle quelle. Reconstruire tel incendie chez tel villageois donne un événement unique, dont il faut encore dégager la forme. Ceci fait l’objet d’une note distincte : Lecture historiographique.
Pourquoi des images aussi ordinaires ?
C’est peut-être le point le plus déroutant. On attend d’un livre de sagesse des images nobles. Le Zhōuyì propose un essieu cassé, des jarres de terre en remplacement du bronze, un porc châtré qu’on enferme pour l’empêcher de rouvrir sa plaie (H26‑5), quelqu’un qui se cure les dents parce qu’il a mangé à sa faim (H27‑6).
La modestie de ces situations ne provient pas d’un manque d’imagination ou de la rareté des exemples historiques : elle est au contraire délibérée et constitue une vertu. Ce qui est banal est reconnaissable par tout le monde, donc applicable par tout le monde. Une scène rare ne servirait qu’aux cas rares. L’allégorie fait le trajet inverse : elle hisse la scène jusqu’à la vertu ou jusqu’au cosmos, et à mesure que l’image grandit, elle devient moins transposable.
La force de l’oracle ne tient pas à la grandeur de l’image : elle tient à l’écart entre la banalité d’une scène et le sérieux de l’affaire pour laquelle on consulte.
Limites de la méthode
La méthode a son revers, et il apparaît là où Gāo Hēng est le plus audacieux. Lorsqu’il reconstruit un épisode très particulier sans qu’aucun document extérieur ne vienne l’appuyer, on ne sait plus très bien si l’on lit le texte ou l’imagination de son commentateur. Des recenseurs chinois le lui ont reproché sans ménagement, en soutenant que la rigueur philologique sert parfois d’emballage à des propositions personnelles. Ce reproche est excessif si on l’applique à la portée de l’ensemble de l’œuvre, mais il est tout à fait fondé pour de nombreux passages.
Pour tirer parti de sa méthode, il n’est pas nécessaire de trancher ce débat. Il suffit de distinguer ce qui s’appuie sur des dictionnaires anciens, des textes parallèles et des institutions attestées, de ce qui relève d’une hypothèse de reconstruction. Gāo Hēng signale souvent lui-même la différence, et il lui arrive de conclure qu’il ne peut pas choisir entre deux lectures (H32‑6).
Apports
Trois habitudes de lecture en découlent.
- La question utile devant un trait n’est pas “que représente cette poutre ?” mais “à quoi ressemble une situation dans laquelle une poutre ploie ?”. La première cherche un code, la seconde cherche une ressemblance.
- Le même énoncé ne donne pas partout le même verdict. Chercher la signification stable et définitive d’une image, c’est donc chercher une chose que le texte initial n’a pas produit.
- Enfin, il faut garder la crudité vivante de la scène sous la main. Une fois qu’on a dit “cela signifie la discorde”, il n’y a plus rien où revenir : aucun détail à réexaminer, aucun diagnostic à rectifier si la lecture ne convient pas au cas. Tant que le chariot reste un chariot, on peut y retourner, regarder à nouveau quelle pièce a cédé, et corriger. Wáng Bì fermait cette porte, en tenant que conserver l’image, c’est n’avoir pas saisi l’idée. C’est pourtant le prix de l’allégorie : elle a maintenu le livre vivace pendant des siècles auprès de lecteurs qui ne savaient plus rien des réalités Zhou, mais elle ne permet pas de revenir sur leurs pas.
En résumé
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Ce que Gāo Hēng rend au lecteur n’est pas une doctrine, mais un répertoire de cas.
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Les aînés n’ont pas laissé de principes : ils ont laissé des situations, et le témoignage de ce qu’il en est advenu.