Qui a écrit le Yi Jing ?

par Alain Leroy

Qui a écrit le Yi Jing ?

Au-delà de la question de l’auteur

Quand on débute avec le Yi Jing, on se demande sou­vent :

“Qui a écrit ce livre fas­ci­nant ?”

Cette ques­tion, appa­rem­ment simple, cache en réa­li­té une com­plexi­té extra­or­di­naire.

Ima­gi­nez que vous deman­diez : “Qui a créé Inter­net ?” Certes, il existe des pion­niers comme Tim Ber­ners-Lee, mais Inter­net tel que nous le connais­sons aujourd’­hui est le fruit d’in­nom­brables contri­bu­tions sur plu­sieurs décen­nies. La réa­li­té pour le Yi Jing est com­pa­rable, mais sur une échelle tem­po­relle bien plus vaste : non pas des décen­nies, mais des mil­lé­naires !

Dans cet article, nous allons explo­rer ensemble cette ques­tion selon trois axes :

  • Pour­quoi la ques­tion “Qui a écrit le Yi Jing ?” mérite d’être refor­mu­lée ?
  • Com­ment ce texte s’est consti­tué à tra­vers les âges ?
  • Et, aspect sou­vent négli­gé mais essen­tiel, quelle est la généa­lo­gie des tra­duc­tions et inter­pré­ta­tions contem­po­raines que nous uti­li­sons aujourd’­hui ?

Cette triple explo­ra­tion nous per­met­tra de mieux com­prendre ce que signi­fie consul­ter ou étu­dier ce texte ancien dans notre monde contem­po­rain.

La vision traditionnelle : une histoire en quatre temps

La tra­di­tion chi­noise pro­pose une réponse claire à notre ques­tion, une his­toire en quatre actes avec des pro­ta­go­nistes bien iden­ti­fiés :

  1. Fuxi (伏羲), empe­reur mythique, aurait créé les huit tri­grammes vers 3000 avant J.-C. en obser­vant les motifs de la nature.
  2. Le Roi Wen (文王) aurait com­bi­né ces tri­grammes en 64 hexa­grammes et rédi­gé les “Juge­ments” pen­dant son empri­son­ne­ment (vers 1100 av. J.-C.).
  3. Le Duc de Zhou (周公), fils du Roi Wen, aurait com­po­sé les textes des lignes indi­vi­duelles.
  4. Confu­cius (孔子) aurait ajou­té les com­men­taires phi­lo­so­phiques connus sous le nom des “Dix Ailes” (vers 500 av. J.-C.).

Cette belle his­toire a quelque chose de ras­su­rant : elle attri­bue le Yi Jing à des figures his­to­riques véné­rées, ren­for­çant ain­si son auto­ri­té. C’est un peu comme si l’on vous disait que la phy­sique moderne a été entiè­re­ment déve­lop­pée par Ein­stein – une sim­pli­fi­ca­tion qui donne un visage humain à un pro­ces­sus bien plus com­plexe.

Pourquoi cette vision est remise en question

Les recherches modernes, asso­ciant archéo­lo­gie, phi­lo­lo­gie et ana­lyse his­to­rique, nous invitent à ques­tion­ner cette vision tra­di­tion­nelle pour plu­sieurs rai­sons.

Les découvertes archéologiques révèlent un autre récit

En 1973, des archéo­logues ont décou­vert à Mawang­dui une ver­sion du Yi Jing datant de 168 av. J.-C. Cette ver­sion pré­sente des dif­fé­rences signi­fi­ca­tives avec le texte que nous connais­sons aujourd’­hui :

  • Les hexa­grammes sont dans un ordre dif­fé­rent
  • Cer­tains hexa­grammes portent des noms dif­fé­rents
  • Plu­sieurs des “Dix Ailes” attri­buées à Confu­cius sont absentes

C’est comme si l’on décou­vrait une ver­sion pri­mi­tive de la Bible avec un ordre des livres dif­fé­rent et cer­tains textes man­quants – cela nous obli­ge­rait à repen­ser notre com­pré­hen­sion de ses ori­gines, n’est-ce pas ?

L’analyse linguistique raconte une autre histoire

L’é­tude du lan­gage uti­li­sé dans les dif­fé­rentes par­ties du Yi Jing montre des styles et voca­bu­laires variés qui cor­res­pondent à dif­fé­rentes époques. C’est comme si vous lisiez un texte mélan­geant des pas­sages en fran­çais du XIIe siècle, du XVIe siècle et du fran­çais moderne – vous conclu­riez natu­rel­le­ment qu’il ne peut pas avoir été écrit par une seule per­sonne à un moment pré­cis.

Le Yi Jing : une cathédrale textuelle

Une meilleure façon de com­prendre le Yi Jing est de le voir comme une cathé­drale médié­vale. Per­sonne ne dirait que la cathé­drale de Chartres a été “écrite” par une seule per­sonne. Elle a été ini­tiée à une cer­taine époque, puis construite, modi­fiée, agran­die sur plu­sieurs siècles, chaque géné­ra­tion y ajou­tant sa contri­bu­tion selon les besoins et les com­pré­hen­sions de son temps.

Le Yi Jing s’est déve­lop­pé de manière simi­laire, par couches suc­ces­sives :

  1. La fon­da­tion (envi­ron XIe-VIIIe siècles av. J.-C.) : Un sys­tème divi­na­toire basique uti­li­sant pro­ba­ble­ment des sym­boles binaires (lignes bri­sées et conti­nues). Cette data­tion, il convient de le pré­ci­ser, fait encore l’ob­jet de débats par­mi les spé­cia­listes, cer­tains situant l’é­mer­gence ini­tiale du sys­tème plus tar­di­ve­ment, vers la fin de la période Zhou occi­den­tale.
  2. La struc­ture prin­ci­pale (envi­ron VIIIe-VIe siècles av. J.-C.) : For­ma­li­sa­tion des 64 hexa­grammes et des juge­ments de base, pro­ba­ble­ment com­pi­lés par des devins ano­nymes de la cour des Zhou.
  3. Les exten­sions (envi­ron Ve-IIIe siècles av. J.-C.) : Ajout des textes des lignes indi­vi­duelles et déve­lop­pe­ment des pre­mières inter­pré­ta­tions phi­lo­so­phiques pen­dant la période des Royaumes Com­bat­tants.
  4. La déco­ra­tion et les fini­tions (envi­ron IIIe siècle av. J.-C. – Ier siècle apr. J.-C.) : Éla­bo­ra­tion des com­men­taires phi­lo­so­phiques (les “Dix Ailes”) et sys­té­ma­ti­sa­tion de l’en­semble pen­dant la dynas­tie Han.

À chaque étape, le livre n’é­tait pas “réécrit” mais enri­chi, chaque géné­ra­tion y voyant un reflet de sa propre com­pré­hen­sion du monde.

cathedrale 1 Qui a écrit le Yi Jing ?

LES DÉCOUVERTES ARCHÉOLOGIQUES QUI ONT RÉVOLUTIONNÉ NOTRE COMPRÉHENSION DU YI JING

 

Manuscrits de Mawangdui (1973)

Décou­verts dans une tombe Han à Chang­sha, ces manus­crits sur soie datés de 168 av. J.-C. ont pro­fon­dé­ment bou­le­ver­sé la vision tra­di­tion­nelle du Yi Jing.

Ils pré­sentent les hexa­grammes dans un ordre dif­fé­rent de celui “du Roi Wen”. Cer­tains noms d’hexa­grammes sont dif­fé­rents et quelques varia­tions dans les textes sont obser­vables.

La remise en ques­tion la plus impor­tante est l’at­tri­bu­tion mil­lé­naire de l’ar­ran­ge­ment des hexa­grammes au roi Wen.

De plus, ces manus­crits contiennent seule­ment cer­taines sec­tions des “Dix Ailes”, sug­gé­rant que tous ces com­men­taires n’exis­taient pas encore ou n’é­taient pas encore inté­grés au cor­pus prin­ci­pal.

Fragments du Gui Cang à Wangjiatai (1993)

La décou­verte de frag­ments sur lamelles de bam­bou du “Gui Cang” (歸藏易, “Muta­tions du Retour au Caché”) à Wang­jia­tai a four­ni la pre­mière preuve maté­rielle de l’exis­tence réelle de l’un des “trois Yi” men­tion­nés dans l’his­to­rio­gra­phie Han.

Ces frag­ments datés de la dynas­tie Qin (221–206 av. J.-C.) révèlent un sys­tème divi­na­toire paral­lèle mais dis­tinct du Zhou Yi, com­plexi­fiant notre com­pré­hen­sion de l’é­vo­lu­tion des pra­tiques divi­na­toires chi­noises.

Implications

Ces décou­vertes ont trans­for­mé le Yi Jing d’un texte sup­po­sé­ment inchan­gé depuis l’An­ti­qui­té en un docu­ment his­to­rique dont nous pou­vons désor­mais étu­dier l’é­vo­lu­tion. Elles nous montrent un texte “en mou­ve­ment”, encore en for­ma­tion pen­dant la période Han, et non un cor­pus figé trans­mis intact depuis la haute anti­qui­té.

AUTEUR EN CHINE, AUTEUR EN OCCIDENT – DEUX CONCEPTIONS DIFFÉRENTES

La conception occidentale moderne

Elle consi­dère géné­ra­le­ment l’au­teur comme un créa­teur indi­vi­duel expri­mant une vision per­son­nelle ori­gi­nale. Cette vision, ren­for­cée depuis le roman­tisme, valo­rise l’o­ri­gi­na­li­té et l’in­no­va­tion per­son­nelle.

La conception chinoise traditionnelle

Elle s’ar­ti­cule autour de concepts dif­fé­rents :

  • Chuan (傳) : trans­mis­sion, conti­nua­tion d’un héri­tage
  • Li (理) : ordon­nan­ce­ment, mise en forme d’un prin­cipe pré­exis­tant
  • Shu (述) : expli­ca­tion, élu­ci­da­tion, et non créa­tion (zuo 作)

Pour un let­tré chi­nois tra­di­tion­nel, le pres­tige intel­lec­tuel ne venait pas de l’o­ri­gi­na­li­té mais de la capa­ci­té à trans­mettre fidè­le­ment et à élu­ci­der clai­re­ment la sagesse des anciens. L’au­teur idéal était celui qui s’ef­fa­çait pour lais­ser trans­pa­raître une véri­té qui le trans­cen­dait.

Cette dif­fé­rence concep­tuelle explique pour­quoi la ques­tion “Qui a écrit le Yi Jing ?” pose des pro­blèmes épis­té­mo­lo­giques fon­da­men­taux : elle pro­jette une concep­tion moderne de l’au­to­ria­li­té sur un pro­ces­sus tex­tuel qui fonc­tion­nait selon des prin­cipes radi­ca­le­ment dif­fé­rents.

Il est essen­tiel de com­prendre que notre concep­tion occi­den­tale moderne de l’au­teur comme créa­teur indi­vi­duel expri­mant une vision per­son­nelle ori­gi­nale est fon­da­men­ta­le­ment étran­gère à la tra­di­tion tex­tuelle chi­noise ancienne. Dans cette tra­di­tion, les concepts clés sont la trans­mis­sion (chuan 傳) et l’ordon­nan­ce­ment (li 理) plu­tôt que la créa­tion ex nihi­lo.

Pour les let­trés chi­nois tra­di­tion­nels, un sage n’est pas tant celui qui crée du nou­veau que celui qui sait recon­naître, ordon­ner et trans­mettre la sagesse imma­nente du cos­mos. Comme l’ex­pri­mait le grand exé­gète Song Su Shi (蘇軾, 1037–1101) :

“Les sages n’ont pas créé le Yi, ils l’ont seule­ment ordon­né.” 

Cette concep­tion explique pour­quoi, para­doxa­le­ment, la tra­di­tion chi­noise pou­vait simul­ta­né­ment attri­buer le Yi Jing à des auteurs pres­ti­gieux tout en recon­nais­sant impli­ci­te­ment sa nature col­lec­tive et pro­ces­suelle. Ce n’é­tait pas per­çu comme une contra­dic­tion, mais comme deux façons com­plé­men­taires de vali­der l’au­to­ri­té d’un texte qui trans­cende tout auteur indi­vi­duel.

Qu’est-ce que cela signifie pour nous ?

Cette vision du Yi Jing comme œuvre col­lec­tive déve­lop­pée sur des siècles pré­sente plu­sieurs avan­tages pour nous qui consul­tons ou étu­dions ce texte aujourd’­hui.

Une richesse d’interprétations plutôt qu’une vérité unique

Le Yi Jing n’est pas un texte figé avec une inter­pré­ta­tion “cor­recte” unique, mais un dia­logue mil­lé­naire auquel vous êtes invi­té à par­ti­ci­per. Chaque consul­ta­tion est comme une nou­velle conver­sa­tion avec cette sagesse col­lec­tive.

Ima­gi­nez que vous dis­cu­tiez non pas avec une seule per­sonne, mais avec un groupe de sages de dif­fé­rentes époques, cha­cun appor­tant sa pers­pec­tive. Ne pas tenir compte de cette diver­si­té, c’est un peu comme pen­ser avoir une conver­sa­tion intime au milieu d’un brou­ha­ha. L’accepter, c’est au contraire per­mettre à cha­cun d’apporter sa pierre à l’édifice, cha­cun contri­buant selon ses propres spé­ci­fi­ci­tés à la richesse des échanges.

Cette mul­ti­pli­ci­té des inter­pré­ta­tions se reflète d’ailleurs dans les approches aca­dé­miques contem­po­raines du Yi Jing.

 

La légitimité de notre propre interprétation

Com­prendre que le Yi Jing s’est déve­lop­pé pro­gres­si­ve­ment, chaque géné­ra­tion y ajou­tant sa couche d’in­ter­pré­ta­tion, nous donne la liber­té d’y appor­ter notre propre com­pré­hen­sion, ancrée dans notre époque et notre expé­rience.

C’est comme rejoindre une conver­sa­tion mil­lé­naire où notre voix a aus­si sa place légi­time. Nous ne sommes pas juste des lec­teurs ou uti­li­sa­teurs pas­sifs, mais des par­ti­ci­pants actifs dans cette tra­di­tion vivante.

Un pont entre tradition et innovation

Recon­naître le déve­lop­pe­ment pro­gres­sif du Yi Jing per­met de récon­ci­lier res­pect de la tra­di­tion et ouver­ture à l’in­no­va­tion. La tra­di­tion elle-même est faite d’in­no­va­tions suc­ces­sives qui ont su pré­ser­ver l’es­sence tout en adap­tant la forme.

Les principales approches interprétatives contemporaines

Les cher­cheurs modernes ont déve­lop­pé dif­fé­rentes approches pour com­prendre la for­ma­tion et la nature du Yi Jing. Cha­cune offre un éclai­rage par­ti­cu­lier sur ce texte com­plexe :

  • L’ap­proche recons­truc­ti­viste (repré­sen­tée par des cher­cheurs comme Gao Heng) tente d’i­den­ti­fier un “noyau ori­gi­nel” du texte en dis­tin­guant les couches suc­ces­sives d’ad­di­tions. Elle cherche à retrou­ver le sens pre­mier des sym­boles et for­mules, en les repla­çant dans leur contexte his­to­rique ini­tial. Cette approche, phi­lo­lo­gique et archéo­lo­gique, s’ap­puie notam­ment sur les décou­vertes de manus­crits anciens pour ten­ter de recons­ti­tuer les états tex­tuels pri­mi­tifs.

  • L’ap­proche décons­truc­ti­viste (déve­lop­pée par des cher­cheurs comme Qu Wan­li) consi­dère qu’il est impos­sible de retrou­ver une “ver­sion ori­gi­nale” et se concentre sur l’a­na­lyse des dif­fé­rentes strates tex­tuelles comme témoi­gnages de concep­tions du monde variées. Elle exa­mine com­ment chaque époque a réin­ter­pré­té le texte selon ses propres pré­oc­cu­pa­tions, et com­ment ces inter­pré­ta­tions ont elles-mêmes influen­cé la trans­mis­sion du texte.

  • L’ap­proche fonc­tion­na­liste (déve­lop­pée notam­ment par Liu Dajun) s’in­té­resse moins aux ori­gines du texte qu’à la façon dont il a fonc­tion­né socia­le­ment et cultu­rel­le­ment à tra­vers l’his­toire. Elle exa­mine com­ment le Yi Jing a été uti­li­sé dans dif­fé­rents contextes (divi­na­tion, phi­lo­so­phie, légi­ti­ma­tion poli­tique, pra­tique médi­ta­tive) et com­ment ces usages ont façon­né sa récep­tion et son évo­lu­tion.

Pour le pra­ti­cien moderne, ces approches offrent des pers­pec­tives com­plé­men­taires. La recons­truc­ti­viste peut nous aider à com­prendre les sens pri­mi­tifs des sym­boles, la décons­truc­ti­viste à appré­cier la richesse his­to­rique des inter­pré­ta­tions, et la fonc­tion­na­liste à situer notre propre usage dans une conti­nui­té cultu­relle. Ensemble, elles illus­trent la pro­fon­deur mul­ti­di­men­sion­nelle du Yi Jing, à l’i­mage des mul­tiples facettes d’un dia­mant que l’on obser­ve­rait sous dif­fé­rents angles.

La généalogie de ce que nous avons entre les mains

Après avoir exa­mi­né les ori­gines com­plexes du Yi Jing lui-même, il est impor­tant d’a­bor­der trois ques­tions rare­ment évo­quées mais fon­da­men­tales :

1 – Quelle est la source du Yi Jing que nous consul­tons aujourd’­hui ?

  

2 – De quelles tra­di­tions inter­pré­ta­tives chi­noises dérive la tra­duc­tion que nous uti­li­sons ?

  

3 – Quels sont les réfé­rents du tra­duc­teur ou de l’interprète à qui nous fai­sons confiance ?

Ces ques­tions sont essen­tielles car le Yi Jing que nous mani­pu­lons en Occi­dent n’est :

  • ni un texte “pur” direc­te­ment trans­mis depuis l’An­ti­qui­té
  • ni la tra­duc­tion ex nihi­lo d’un inter­prète génial capable de s’abstraire de ses propres ori­gines.

Quelle que soit la ver­sion que nous uti­li­sons elle est, qu’on le veuille ou non, le résul­tat d’une longue chaîne de trans­mis­sions et d’in­ter­pré­ta­tions.

Com­prendre cette généa­lo­gie per­met d’en­ri­chir et d’an­crer consi­dé­ra­ble­ment notre pra­tique du Yi Jing.

Le Yi Jing n’est pas un palimpseste

Trois façons d’aborder le commentaire

La méta­phore du palimp­seste décrit un manus­crit réuti­li­sé après effa­ce­ment par­tiel du texte ini­tial. Cette pra­tique cou­rante dans l’Eu­rope médié­vale illustre une approche où le nou­veau rem­place l’an­cien. À l’op­po­sé, la tra­di­tion exé­gé­tique chi­noise fonc­tionne par accu­mu­la­tion pro­gres­sive de couches inter­pré­ta­tives.

Notes de bas de page versus zhangju

Dans nos édi­tions modernes occi­den­tales, nous dis­tin­guons soi­gneu­se­ment le texte “ori­gi­nal” des com­men­taires par diverses conven­tions édi­to­riales :

  • Notes de bas de page (pour les remarques brèves)
  • Notes de fin (pour les déve­lop­pe­ments plus sub­stan­tiels)
  • Pré­faces et post­faces (clai­re­ment sépa­rées du corps du texte)
  • Typo­gra­phies dif­fé­rentes (ita­lique, taille de carac­tères réduite)

Ces pra­tiques édi­to­riales reflètent une concep­tion hié­rar­chique où le texte prin­ci­pal pos­sède une auto­ri­té supé­rieure aux com­men­taires, consi­dé­rés comme acces­soires ou secon­daires.

La tra­di­tion chi­noise pro­pose une approche radi­ca­le­ment dif­fé­rente avec le zhang­ju (章句). Dans ce sys­tème, le com­men­taire n’est pas relé­gué en marge ou en fin d’ou­vrage, mais inté­gré direc­te­ment au corps du texte, créant un ensemble où texte cano­nique (jing 經) et glose (zhuan 傳) deviennent indis­so­ciables. Cette pra­tique reflète une concep­tion où le com­men­taire n’est pas per­çu comme une excrois­sance para­site, mais comme un déve­lop­pe­ment orga­nique et néces­saire du texte ori­gi­nal.

Un exemple au hasard ? : le Yi Jing

Un lec­teur du Yi Jing dans une édi­tion tra­di­tion­nelle se trouve immer­gé dans un dia­logue trans­gé­né­ra­tion­nel où coexistent simul­ta­né­ment :

  • Les for­mules ora­cu­laires archaïques
  • Les com­men­taires phi­lo­so­phiques des Royaumes Com­bat­tants
  • Les inter­pré­ta­tions cos­mo­lo­giques Han
  • Les pers­pec­tives morales néo-confu­céennes

Sans les démar­ca­tions visuelles aux­quelles nous sommes habi­tués, ces dif­fé­rentes couches forment un conti­nuum tex­tuel où l’an­cien et le nou­veau dia­loguent dans un même espace.

Une vision différente de l’autorité textuelle

Cette dif­fé­rence édi­to­riale tra­duit deux concep­tions dis­tinctes de ce qu’est un texte clas­sique :

  • Dans la tra­di­tion occi­den­tale moderne : un texte figé dont il faut pré­ser­ver l’in­té­gri­té ori­gi­nelle

  • Dans la tra­di­tion chi­noise clas­sique : un pro­ces­sus inter­pré­ta­tif conti­nu, s’en­ri­chis­sant au fil des géné­ra­tions

Ain­si, là où nos notes de bas de page main­tiennent une dis­tance res­pec­tueuse avec le texte “sacré”, le zhang­ju chi­nois célèbre l’entre­la­ce­ment fer­tile entre texte source et inter­pré­ta­tions suc­ces­sives, comme une cathé­drale à laquelle chaque géné­ra­tion aurait ajou­té une nou­velle cha­pelle sans jamais détruire les pré­cé­dentes.

Cette approche nous invite à repen­ser notre rap­port aux textes clas­siques non comme des monu­ments figés, mais comme des conver­sa­tions mil­lé­naires aux­quelles nous sommes invi­tés à par­ti­ci­per.

Trois types de matériaux

La ver­sion du Yi Jing que nous consul­tons aujourd’­hui est donc le fruit d’une sédi­men­ta­tion inter­pré­ta­tive dont voi­ci les prin­ci­pales couches :

  1. Le texte de base pro­vient géné­ra­le­ment de l’é­di­tion impé­riale Zhouyi zhez­hong (周易折中), une com­pi­la­tion réa­li­sée sous la dynas­tie Qing par Li Guang­di (1642–1718). Ce n’est pas une ver­sion “neutre” du texte, mais déjà une syn­thèse qui pri­vi­lé­gie cer­taines inter­pré­ta­tions, notam­ment néo-confu­céennes.
  2. La méthode divi­na­toire que nous uti­li­sons (pièces de mon­naie ou tiges d’a­chil­lée) est une sim­pli­fi­ca­tion des pro­cé­dures codi­fiées sous la dynas­tie Ming tar­dive, et non pas la méthode ora­cu­laire des ori­gines, qui était pro­ba­ble­ment dif­fé­rente.
  3. L’ap­pa­reil inter­pré­ta­tif (le sens attri­bué aux hexa­grammes) dérive prin­ci­pa­le­ment de deux sources majeures :
    • L’exé­gèse morale déve­lop­pée par Zhu Xi (朱熹, 1130–1200) pen­dant la dynas­tie Song
    • Une réin­ter­pré­ta­tion psy­cho­lo­gique occi­den­tale, prin­ci­pa­le­ment trans­mise via la tra­duc­tion de Richard Wil­helm (1924), quoi­qu’en disent les tra­duc­teurs ou inter­prètes “modernes”.

L’influence déterminante de la traduction de Wilhelm

Si nous uti­li­sons une tra­duc­tion occi­den­tale du Yi Jing, il y a de fortes chances qu’elle soit direc­te­ment ou indi­rec­te­ment influen­cée par la tra­duc­tion alle­mande de Richard Wil­helm (1924), ulté­rieu­re­ment tra­duite en anglais avec une pré­face de C.G. Jung, puis dans de nom­breuses autres langues, dont le fran­çais.

Cette tra­duc­tion ini­tia­le­ment alle­mande pré­sente plu­sieurs carac­té­ris­tiques impor­tantes à connaître :

  1. Elle a été réa­li­sée avec l’aide de Lao Naixuan, un let­tré chi­nois par­ti­san d’un syn­cré­tisme tar­dif, qui a gui­dé Wil­helm dans sa com­pré­hen­sion du texte.
  2. Elle intègre les inter­pré­ta­tions néo-confu­céennes de la dynas­tie Song, pré­sen­tées comme fai­sant par­tie inté­grante du texte ori­gi­nal, alors qu’elles sont des ajouts bien pos­té­rieurs.
  3. Elle intro­duit une dimen­sion psy­cho­lo­gique influen­cée par la pen­sée occi­den­tale, par­ti­cu­liè­re­ment accen­tuée dans l’é­di­tion anglaise pré­fa­cée par Jung.

C’est un peu comme si nous lisions Homère à tra­vers une tra­duc­tion qui inté­gre­rait les com­men­taires médié­vaux et des inter­pré­ta­tions psy­cha­na­ly­tiques modernes sans les dis­tin­guer clai­re­ment du texte ori­gi­nal.

Des éclairages enrichissants, plutôt qu’une perte de sens ?

Cette prise de conscience de la généa­lo­gie com­plexe des tra­duc­tions contem­po­raines ne dimi­nue en rien la valeur de notre pra­tique du Yi Jing. Au contraire, elle l’en­ri­chit consi­dé­ra­ble­ment en nous per­met­tant de :

  1. Contex­tua­li­ser les inter­pré­ta­tions : com­prendre qu’une expli­ca­tion don­née peut reflé­ter la vision morale de la dynas­tie Song, et non néces­sai­re­ment le sens ori­gi­nel du texte.
  2. Explo­rer dif­fé­rentes couches de sens : dis­tin­guer le noyau divi­na­toire ancien des éla­bo­ra­tions phi­lo­so­phiques ulté­rieures nous per­met d’ac­cé­der à dif­fé­rentes dimen­sions du texte.
  3. Élar­gir nos hori­zons inter­pré­ta­tifs : nous pou­vons occa­sion­nel­le­ment consul­ter des tra­duc­tions alter­na­tives comme celles d’Ed­ward Shaugh­nes­sy, Richard Rutt ou Richard Lynn, qui s’ef­forcent de dis­tin­guer plus clai­re­ment le texte ori­gi­nal des inter­pré­ta­tions ulté­rieures.

Le Yi Jing lui-même nous enseigne que la véri­table sagesse réside dans la capa­ci­té à embras­ser dif­fé­rentes pers­pec­tives. Recon­naître la mul­ti­pli­ci­té des couches inter­pré­ta­tives qui ont façon­né notre com­pré­hen­sion du texte par­ti­cipe plei­ne­ment de cette sagesse.

Conclusion : L’auto-perpétuation

La ques­tion “Qui a écrit le Yi Jing ?” peut donc être refor­mu­lée plus jus­te­ment :

“Com­ment le Yi Jing s’est-il déve­lop­pé à tra­vers les âges pour deve­nir ce qu’il est aujourd’­hui, et com­ment conti­nue-t-il d’é­vo­luer à tra­vers nos propres inter­pré­ta­tions ?”

Le Yi Jing n’est pas tant un livre qu’un pro­ces­sus cultu­rel, un dia­logue entre des géné­ra­tions de pra­ti­ciens et de pen­seurs. Sa valeur ne réside pas dans son attri­bu­tion à des auteurs pres­ti­gieux, mais dans sa capa­ci­té à cap­tu­rer et trans­mettre une sagesse col­lec­tive qui trans­cende les indi­vi­dus et les époques.

Le concept d’auto­poïèse tex­tuelle, c’est-à-dire la capa­ci­té d’un texte à s’au­to-géné­rer et s’au­to-per­pé­tuer à tra­vers ses mul­tiples inter­pré­ta­tions et réap­pro­pria­tions, s’ap­plique par­fai­te­ment au Yi Jing. Comme l’ob­serve le sino­logue Kid­der Smith :

“Le Yi Jing n’a pas été ‘écrit’ au sens moderne, mais ‘consti­tué’ à tra­vers des pro­ces­sus sociaux, rituels et poli­tiques com­plexes qui défient notre concep­tion indi­vi­dua­liste de la créa­tion tex­tuelle.”

Pour nous, uti­li­sa­teurs ou lec­teurs modernes du Yi Jing, cette com­pré­hen­sion est libé­ra­trice. Elle nous invite à abor­der le texte non comme une auto­ri­té figée, mais comme un com­pa­gnon de dia­logue qui a tra­ver­sé les siècles en s’en­ri­chis­sant constam­ment de nou­velles pers­pec­tives. Elle nous per­met éga­le­ment de consi­dé­rer les tra­duc­tions et inter­pré­ta­tions que nous uti­li­sons non comme des véri­tés défi­ni­tives, mais comme des moments par­ti­cu­liers dans une longue chaîne de trans­mis­sion et de réin­ter­pré­ta­tion dont nous fai­sons main­te­nant par­tie.

Alors, la pro­chaine fois que nous lan­ce­rons les pièces ou mani­pu­le­rons les tiges d’a­chil­lée, nous par­ti­ci­pe­rons à une pra­tique qui s’est déve­lop­pée orga­ni­que­ment sur près de trois mil­lé­naires, dont notre com­pré­hen­sion per­son­nelle est une nou­velle branche légi­time sur cet arbre ancien de la sagesse. Et la ou les tra­duc­tions que nous uti­li­sons ne sont elles-mêmes que des maillons dans une chaîne inter­pré­ta­tive conti­nue reliant la Chine ancienne à notre monde contem­po­rain.

Épilogue : Les traductions françaises

Le lec­teur atten­tif aura peut-être remar­qué l’ab­sence d’au­teurs fran­çais dans mes recom­man­da­tions de lec­ture. Ce n’est pas un oubli !

Les tra­duc­tions et inter­pré­ta­tions fran­çaises du Yi Jing ont leur propre his­toire, avec des carac­té­ris­tiques qui leur sont propres. C’est un peu comme si la France avait déve­lop­pé une façon par­ti­cu­lière de cui­si­ner un plat exo­tique, en y ajou­tant ses propres assai­son­ne­ments ou en com­bi­nant à sa façon les épices d’origine.

La « french touch »

Depuis la pre­mière grande tra­duc­tion de Paul-Louis-Félix Phi­lastre (1885–1893) jus­qu’aux tra­vaux plus récents, les approches fran­çaises ont sou­vent emprun­té des che­mins dif­fé­rents de ceux des autres pays occi­den­taux. Cer­taines se sont tour­nées vers des inter­pré­ta­tions plus éso­té­riques, d’autres ont cher­ché à renou­ve­ler notre com­pré­hen­sion du texte.

Cette his­toire des tra­duc­tions fran­çaises est si riche et si par­ti­cu­lière qu’elle méri­te­ra le détour. Je vous invite donc à guet­ter la publi­ca­tion pro­chaine d’un texte entiè­re­ment consa­cré à l’a­ven­ture fran­çaise du Yi Jing. Il nous per­met­tra de mieux com­prendre com­ment ce texte mil­lé­naire a été accueilli, com­pris et inter­pré­té par les « gau­lois ».

Pour patien­ter : L’essentiel de Trois siècles de Tra­duc­tions du Yi Jing (1707–2024)

Pour aller plus loin : quelques traductions à explorer

Si vous sou­hai­tez appro­fon­dir votre com­pré­hen­sion des dif­fé­rentes strates du Yi Jing, voi­ci quelques tra­duc­tions qui offrent des pers­pec­tives com­plé­men­taires à la tra­di­tion­nelle tra­duc­tion de Wil­helm ou de celles qui croient s’en dis­tin­guer :

  • Edward L. Shaugh­nes­syUnear­thing the Changes (2014) : tra­duc­tion basée sur les manus­crits archéo­lo­giques de Mawang­dui, offrant un accès au texte tel qu’il exis­tait au début de la dynas­tie Han. Par­ti­cu­liè­re­ment utile pour com­prendre l’é­tat du texte avant sa cano­ni­sa­tion défi­ni­tive et pour obser­ver les dif­fé­rences d’or­ga­ni­sa­tion et de nomen­cla­ture des hexa­grammes.
  • Richard RuttZhouyi : The Book of Changes (1996) : approche phi­lo­lo­gique qui tente de recons­truire les signi­fi­ca­tions ori­gi­nelles du Zhou Yi avant les éla­bo­ra­tions phi­lo­so­phiques ulté­rieures. Rutt, ancien évêque angli­can et sino­logue, pro­pose une lec­ture qui s’ef­force de retrou­ver les sens pri­mi­tifs, sou­vent liés à des pra­tiques divi­na­toires concrètes, der­rière les for­mu­la­tions par­fois obs­cures du texte ancien.
  • Richard John LynnThe Clas­sic of Changes : A New Trans­la­tion of the I Ching (1994) : tra­duc­tion du Yi Jing accom­pa­gnée du com­men­taire de Wang Bi (226–249), offrant un accès à l’in­ter­pré­ta­tion phi­lo­so­phique qui a domi­né pen­dant des siècles. Cette tra­duc­tion est par­ti­cu­liè­re­ment pré­cieuse pour com­prendre la tran­si­tion du Yi Jing d’un manuel divi­na­toire à un texte phi­lo­so­phique.
  • Alfred HuangThe Com­plete I Ching (1998) : pers­pec­tive d’un let­tré chi­nois moderne for­mé dans la tra­di­tion, mais acces­sible aux lec­teurs occi­den­taux. Huang, né en Chine en 1921 et for­mé à la tra­di­tion clas­sique chi­noise avant d’é­mi­grer aux États-Unis, offre une inter­pré­ta­tion qui tente de conci­lier res­pect de la tra­di­tion et sen­si­bi­li­té contem­po­raine.
gaulois en chine Qui a écrit le Yi Jing ?