Leibniz et les nucléaires
Après avoir exploré, dans l’article Shao Yong & Leibniz, la géométrie inscrite en filigrane dans le Diagramme du Xiantiantu, je poursuis ici l’étude du Yi Jing en me focalisant sur la relation de nucléarité, toujours avec le regard de celui qui apprend à dessiner une bicyclette pour mieux comprendre comment elle fonctionne.
L’article s’intitule « Leibniz et les nucléaires », non pas parce que Leibniz se serait penché sur ce sujet particulier, mais parce que dans toute la suite, je vais m’appuyer sur les numéros de Leibniz des hexagrammes, ceux-là mêmes qui gouvernent leur ordre de présentation dans le Diagramme du Xiantiantu.
Note 1 : Le lecteur trouvera dans Les 4 hexagrammes cardinaux : au cœur du Yi Jing une présentation détaillée des notions « nucléaire » et « cardinal », indispensables pour la lecture de ce qui suit.
Note 2 : Les numéros de Leibniz des seize nucléaires sont facilement calculables à partir des quatre traits centraux. De même les quatre cardinaux sont entièrement définis par les traits 3 et 4 des hexagrammes ; il se trouve que leurs numéros de Leibniz sont les multiples de 21 : 0=0*21, 21=1*21, 42=2*21, 63=3*21. Pour des explications détaillées, voir ici Contribution à une mathématique des hexagrammes.
Commençons par examiner le carré du Diagramme du Xiantiantu, où les hexagrammes sont rangés par numéros de Leibniz croissants, conformément à la partie sur fond bleu de la figure ci-dessous. Si nous groupons par deux les hexagrammes, et que nous déplaçons vers la droite la deuxième moitié de la série, nous obtenons l’arrangement sur fond jaune. Il suffit alors de considérer la diagonale (en rouge) et nous avons la série des seize nucléaires, présentés par paires de successifs.

Reprenons maintenant le carré du Diagramme du Xiantiantu, et colorions les nucléaires en fonction de leur bigramme central [trait 3 & trait 4], en laissant sur fond gris les autres hexagrammes. Nous obtenons l’illustration ci-dessous, où les cardinaux sont encadrés en noir :

- Les nucléaires de couleur taupe sont caractérisés par [trait 3=Yin & trait 4=Yin] et ont tous pour nucléaire l’hexagramme cardinal 0.
- Les nucléaires de couleur jaune sont caractérisés par [trait 3=Yang & trait 4=Yin] et ont tous pour nucléaire l’hexagramme cardinal 21.
- Les nucléaires de couleur verte sont caractérisés par [trait 3=Yin & trait 4=Yang] et ont tous pour nucléaire l’hexagramme cardinal 42.
- Les nucléaires de couleur bleue sont caractérisés par [trait 3=Yang & trait 4= Yang] et ont tous pour nucléaire l’hexagramme cardinal 63.
Si nous observons attentivement cette figure, des propriétés apparaissent ; elles sont démontrées dans Contribution à une mathématique des hexagrammes :
- Propriété 1 : Deux hexagrammes placés symétriquement par rapport au centre du carré (exemple : 20 & 43) ont pour somme 63, ce qui signifie qu’ils sont complémentaires (voir Shao Yong & Leibniz)
- Propriété 2 : Le nucléaire du symétrique d’un hexagramme est le symétrique de son nucléaire. Exemple : 2 a pour symétrique 61 et pour nucléaire 1 ; 61 a pour nucléaire 62 qui est le symétrique de 1.
- Propriété 3 : Le cardinal du symétrique d’un hexagramme est le symétrique de son cardinal. Exemple : 2 a pour symétrique 61 et pour cardinal 0 ; 61 a pour cardinal 63 qui est le symétrique de 0.
Laissons de côté le carré, et penchons nous maintenant sur l’arrangement circulaire des hexagrammes dans le Diagramme du Xiantiantu. Les lunettes binaires aimablement prêtées par Leibniz ont révélé une clé de lecture en forme de « S » ; elle est illustrée dans la figure ci-dessous (où le 31 et le 32 ont été décalés pour mieux la mettre en évidence) :

Cette clé décrit le DEPLOIEMENT des hexagrammes, par numéros de Leibniz croissants, de telle sorte que les complémentaires soient toujours symétriques par rapport au centre de la figure. La série ordonnée part de 0 en bas, monte vers la droite dans le sens antihoraire jusqu’à 31, puis traverse par le centre pour déposer le 32 en bas, puis monte vers la gauche dans le sens horaire pour aboutir au 63 en haut, face au 0.
Nous allons combiner cette opération graphique de DEPLOIEMENT avec une autre opération graphique que nous appellerons EMPILEMENT, et réitérer ces opérations, afin de transformer en losange une série linéaire dont le nombre d’éléments est multiple de quatre.
Considérons la série de seize éléments 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16.
Le premier DEPLOIEMENT consiste à distribuer la série le long du « S » de Shao Yong, de façon symétrique avec huit éléments dans la partie droite du « S » et huit dans la partie gauche ; à l’issue de ce DEPLOIEMENT, le 9 regarde le 1, le 10 regarde le 2 … le 16 regarde le 8.

Le premier EMPILEMENT consiste alors à former huit « piles » de deux hexagrammes chacune, en déposant le 9 sur le 1, le 10 sur le 2 … le 16 sur le 8.
Nous pouvons alors procéder à un nouveau DEPLOIEMENT en distribuant cette fois la série des huit piles le long du « S ». A l’issue de cette opération, la pile 13|5 regarde la pile 1|9 … la pile 16|8 regarde la pile 4|12.
Un nouvel EMPILEMENT consiste alors à former quatre piles de quatre hexagrammes chacune, en déposant la pile 13|5 sur la pile 1|9 … la pile 16|8 sur la pile 4|12.
L’arrangement final est losange 4x4 un peu aplati.
Si nous opérons un simple DEPLOIEMENT des cardinaux nous obtenons un losange 2x2.
Si nous appliquons deux fois le couple DEPLOIEMENT/EMPILEMENT à la série des seize nucléaires 0, 1, 10, 11, 20, 21, 30, 31, 32, 33, 42, 43, 52, 53, 62, 63, nous obtenons comme précédemment un losange 4x4.
Si nous appliquons trois fois le couple DEPLOIEMENT/EMPILEMENT à la série des soixante-quatre hexagrammes, nous obtenons un losange 8x8.
Ces trois losanges sont présentés dans la figure ci-dessous.

Chacun des trois losanges est facilement mémorisable au vu des régularités qui apparaissent dans les numéros de Leibniz. De plus, on peut remarquer dans chaque losange une variante de la Propriété 1 : deux hexagrammes placés symétriquement par rapport au centre ont pour somme 63, ce qui signifie qu’ils sont complémentaires (voir Contribution à une mathématique des hexagrammes). Ceci est dû au fait que les opérations de déploiement et d’empilement conservent la symétrie par rapport au centre.
Toutes ces manipulations vont trouver leur justification lorsque nous imbriquerons les trois losanges entre eux, pour produire un « Grand Losange ». Résumons d’abord le chemin parcouru.
En nommant les hexagrammes par leurs numéros de Leibniz, nous obtenons trois séries linéaires croissantes dont le nombre d’éléments est multiple de quatre :
- les 4 cardinaux (couleur : bleu nuit) ;
- les 16 nucléaires (couleurs : taupe, vert, bleu ciel, jaune) ;
- les 64 hexagrammes (couleur : rouge).
En transformant chacune de ces séries par des opérations de déploiement/ empilement, nous obtenons trois losanges qui, une fois imbriqués judicieusement, produisent le « Grand Losange » présenté dans la figure suivante. Nous avons incrusté dans cette figure le « S » de Shao Yong, mais aussi la « croix saisonnière YinYang » où l’hiver est en bas, le printemps à gauche, l’été en haut et l’automne à droite. En effet il se trouve que l’orientation générale du « Grand Losange » construit en suivant le « S » correspond exactement à la croix saisonnière, au sens des explications données pour le « Mandala des nucléaires » dans L’architecture fractale du Yi Jing.
De fait, le « Grand Losange » est identique au « Mandala des nucléaires » !

Comment lire le « Grand Losange » ?
Les quatre cardinaux y sont représentés de couleur bleu nuit, ordonnés selon la croix saisonnière : 0, 42, 63, 21.
Autour de chaque cardinal se trouvent quatre hexagrammes d’une même couleur disposés selon la croix saisonnière ; ces quatre hexagrammes sont des nucléaires ; plus précisément :
- le cardinal 0 (en hiver) est nucléaire pour les nucléaires de couleur taupe : 0, 32, 33, 1
- le cardinal 42 (au printemps) est nucléaire pour les nucléaires de couleur verte : 20, 52, 53, 21
- le cardinal 63 (en été) est nucléaire pour les nucléaires de couleur bleu ciel : 30, 62, 63, 31
- le cardinal 21 (à l’automne) est nucléaire pour les nucléaires de couleur jaune : 10, 42, 43, 11
Autour de chacun des seize nucléaires se trouvent les quatre hexagrammes rouges dont il est le nucléaire, toujours disposés selon la croix saisonnière. Par exemple :
- le nucléaire 42 (en jaune) est nucléaire pour les hexagrammes 20, 52, 53, 21
- le nucléaire 52 (en vert) est nucléaire pour les hexagrammes 24, 56, 57, 25
Examinons les régularités et les symétries dans le losange rouge.
- Propriété 4 : Deux hexagrammes placés symétriquement par rapport au centre (exemple : 10 & 53) ont pour somme 63, ce qui signifie qu’ils sont complémentaires.
- Propriété 5 : Deux hexagrammes placés symétriquement par rapport à l’axe vertical sont des « retournés » réciproques (on passe de l’un à l’autre en inversant l’ordre des traits).
- Propriété 6 : Un hexagramme placé sur l’axe vertical est son propre « retourné ».
- Propriété 7 : Un hexagramme placé sur l’axe horizontal a pour « retourné » son complémentaire.
Contrairement aux propriétés qui font intervenir les complémentaires, les propriétés 5, 6 et 7, qui font intervenir la notion de « retourné », n’ont pas de démonstration évidente pour moi dans le système binaire. Les propriétés 6 et 7 indiquent une différence entre les axes vertical et horizontal qui est probablement la conséquence du fait suivant ; 0 et 63 sont leurs propres nucléaires, tandis que 42 et 21 sont des nucléaires réciproques. Cela me fait songer à une énigme du quotidien : pourquoi mon image dans le miroir est-elle inversée gauche droite alors que mes pieds restent en bas et ma tête en haut ?
Nous avons vu que deux approches aboutissent au même diagramme appelé dans cet article le « Grand Losange » ; il me semble intéressant pour conclure de questionner cette convergence.
L’approche « Mandala » part des quatre bigrammes racine, orientés selon la croix saisonnière YinYang, puis déploie progressivement les six étages des hexagrammes. C’est une approche opérant sur les traits.
L’approche « Leibniz » opère sur des séries croissantes de numéros de Leibniz en les soumettant à des transformations géométriques guidées par le « S » de Shao Yong.
La convergence des deux approches semble établir un principe d’équivalence entre la croix saisonnière YinYang et le « S » de Shao Yong !
A voir également : Leibniz’ Binary System and Shao Yong’s Yijing (Ryan, James A)