Shao Yong & Leibniz
Je pratique la bicyclette et j’étudie le Yi Jing.
La pratique de la bicyclette est aujourd’hui universelle, surtout dans les plaines.

- C’est quoi, une bicyclette ? … car il faut bien commencer par savoir de quoi on parle ; les trottinettes ressemblent aux bicyclettes par certains côtés, mais n’en sont pas. Une bicyclette comporte deux roues circulaires, un pédalier et une chaîne qui entraine la roue arrière. Les paramètres objectifs, comme le diamètre des roues ou le nombre de dents du pédalier et des pignons, constituent une description de la bicyclette que nous pouvons qualifier de géométrique.
- Comment fonctionne une bicyclette ? Rouler à bicyclette est un équilibre en mouvement … si, une fois descendu de bicyclette, nous cherchons à comprendre ce qui se passe quand on était dessus, il faut recourir à la branche de la physique dont l’objet est l’étude du mouvement, des déformations ou des états d’équilibre des systèmes physiques : la mécanique.
- Pourquoi faire de la bicyclette ? Est-ce pour optimiser des déplacements, explorer le monde, entretenir sa santé … ce niveau de questionnement est de nature philosophique. Chaque niveau de questionnement éclaire en partie les suivants. Compter des dents et mesurer des diamètres permet de relier l’action de pédaler à la distance parcourue. Intégrer la pente de la route, l’inclinaison dans les virages et la vitesse du cycliste permet d’aborder les questions subjectives d’effort fourni, de prise de risque et d’émotions vécues. Il devient possible alors d’interpréter nos petits voyages à bicyclette comme des leçons de vie.
Dans mon étude du Yi Jing, j’ai commencé par explorer la géométrie de ses constituants de base : les hexagrammes.
Cet article est organisé en trois parties, dont chacune consiste à commenter librement une illustration.

La première illustration est un diagramme abondamment commenté dans la littérature. Il s’agit du Diagramme du Xiantiantu envoyé par Bouvet à Leibniz en pièce jointe à sa lettre du 4.11.1701. (source : Sämtliche Schriften und Briefe, Reihe I, Band 20, p. 556.)
Il est généralement attribué à Shao Yong, mais serait l’œuvre de son disciple Zhu Xi (1130–1200) selon [1].
Que voyons-nous ? Des figures à six traits, appelées hexagrammes, avec les idéogrammes chinois qui les nomment.
Note : Les traits des hexagrammes sont numérotés de 1 à 6 de bas en haut. Un trait discontinu est interprété comme trait Yin ; un trait continu est interprété comme trait Yang. Ces deux modalités possibles génèrent 2^6= 64 hexagrammes (pour le public peu familier avec les notations mathématiques, le signe “*” se lit “multiplié par“ tandis que “^” se lit “puissance” ; 2^6, également noté 26, signifie 2*2*2*2*2*2).
Chacun des soixante-quatre hexagrammes apparaît deux fois dans le Diagramme du Xiantiantu, une fois dans le carré central et une fois dans le cercle périphérique.
Attention : pour lire correctement les hexagrammes situés sur le cercle, il faut procéder du centre du diagramme vers la périphérie ; autrement dit, le trait du bas est le plus proche du centre, le trait du haut est le plus extérieur !
Aucune numérotation dans le document original, mais Leibniz a ajouté ses propres numéros (de 0 à 63, pour 64 hexagrammes) ; il utilisait un pinceau trempé dans l’encre et a procédé par essais et erreurs. La figure n’étant pas très lisible, j’ai reproduit en rouge les numéros 0, 31, 32 et 63 afin de rendre évidents quelques points de repère et de rendre plus lisible le principe de l’ordonnancement.
Dans la disposition circulaire, le 0 de Leibniz se trouve en bas de la partie droite, la série continue en montant par la droite dans le sens antihoraire jusqu’au numéro 31 ; puis le 32 est placé à gauche du 0 en bas de la partie gauche, et la série se poursuit en montant par la gauche dans le sens horaire jusqu’au numéro 63.
Pour la disposition en carré, le 0 de Leibniz se trouve en haut à gauche du carré, puis les numéros suivent dans l’ordre habituel de l’écriture occidentale, de gauche à droite et de haut en bas ; cela fait huit lignes de huit hexagrammes chacune, avec le 63 en bas à droite.
Il est probable que Leibniz a commencé à placer ses numéros dans la disposition en carré, puis a reproduit ensuite la numérotation des hexagrammes sur le cercle.
Regardons d’un peu plus près le principe de cette numérotation.
La numérotation adoptée par Leibniz suit deux règles. Tout d’abord une convention d’écriture des symboles selon laquelle Yin vaut 0 et Yang vaut 1. Ensuite une convention positionnelle qui donne des valeurs différentes aux traits selon leur position ; considérons par exemple les hexagrammes « Diminuer » et « Augmenter » :

« Diminuer », lu de bas en haut, vaut Yang-Yang-Yin-Yin-Yin-Yang ; son numéro de Leibniz est : 1*32+1*16+0*8+0*4+0*2+1*1= 49.
« Augmenter », lu de bas en haut, vaut Yang-Yin-Yin-Yin-Yang-Yang ; son numéro de Leibniz est : 1*32+0*16+0*8+0*4+1*2+1*1= 35.
La convention positionnelle obéit à la règle suivante : 32=2^5 pour le trait 1, puis 16=2^4, puis 8=2^3, puis 4=2^2, puis 2=2^1 et finalement 1=2^0 pour le trait 6 ; cette règle peut être exprimée dans une formule mathématique ramassée : le trait n° i a pour valeur 2^(6‑i).
Ainsi, à chaque hexagramme correspond un nombre compris entre 0 et 63 écrit dans le système binaire de Leibniz ; nous appellerons ce nombre le numéro de Leibniz de l’hexagramme.
Comme Bouvet l’avait pressenti, le Diagramme du Xiantiantu est une invitation à la numérotation des hexagrammes dans le système binaire. Nous allons étudier maintenant les propriétés qui en découlent et tenter de donner une signification au double ordonnancement en cercle et en carré.

Regardons de plus près la disposition en carré où chaque ligne comporte huit hexagrammes. On peut y avoir aussi une disposition en huit colonnes de huit hexagrammes. Pour rendre la figure plus lisible, chaque hexagramme a été inscrit dans un petit carré rouge où l’on voit :
- dans la partie gauche, l’hexagramme composé de ses deux trigrammes, le trigramme du haut et le trigramme du bas, avec à droite de chacun son numéro de Leibniz en petits caractères (voir Contribution à une mathématique des hexagrammes) ;
- en bas à droite, le numéro de Leibniz de l’hexagramme ; il est facile de démontrer que le numéro de Leibniz d’un hexagramme vaut la somme du numéro de Leibniz du trigramme du haut et de huit fois le numéro de Leibniz du trigramme du bas. Par exemple : 60 = 4 + 8*7.
Quand on parcourt les soixante-quatre hexagrammes de gauche à droite et de haut en bas, ils apparaissent rangés en ordre croissant de 0 à 63.
Regardons plus attentivement.
Dans chaque ligne, les trigrammes du bas sont identiques ; la ligne supérieure correspond aux trigrammes 0, puis vient la ligne des 1, puis des 2 … et tout en bas la ligne des 7.
Dans chaque colonne, les trigrammes du haut sont identiques ; la colonne de gauche correspond aux trigrammes 0, puis vient la colonne des 1, puis des 2 … et tout à droite la colonne des 7.
Reprenons la lecture des hexagrammes de gauche à droite et de haut en bas :
0, 1, 2, … 7 que nous pouvons écrire : 0+8*0, 1+8*0, 2+8*0, …7+8*0
8, 9, … 15 que nous pouvons écrire : 0+8*1, 1+8*1, …7+8*1
16, …23 que nous pouvons écrire : 0+8*2, …7+8*2
…
56, … 63 que nous pouvons écrire : 0+8*7, …7+8*7.
La disposition en carré des soixante-quatre hexagrammes constitue donc une invitation à y voir les trigrammes, ainsi qu’une méthode pour ordonnancer les hexagrammes qui s’appuie sur l’ordonnancement des trigrammes. Le système binaire y est présent dans toute sa puissance.

Revenons maintenant sur la disposition circulaire pour le regarder d’un autre œil. S’il fallait placer les hexagrammes à la suite d’un seul mouvement, il serait en forme de « S ». Partant de l’hexagramme 0 en bas, la série se déroule en montant par la droite dans le sens antihoraire jusqu’au numéro 31 en haut de la partie droite, puis traverse le centre de la figure pour placer l’hexagramme 32 en bas de la partie gauche, puis se poursuit en montant par la gauche dans le sens horaire jusqu’au numéro 63 en haut.
Le passage de 31 à 32 place les deux hexagrammes symétriquement par rapport au centre, or ils sont complémentaires : lorsqu’un trait est Yin chez l’un, il est Yang chez l’autre et réciproquement. Et par ailleurs 31+32=63.
Nous démontrons dans Contribution à une mathématique des hexagrammes qu’il s’agit d’une propriété générale des hexagrammes : la complémentarité est vérifiée si et seulement les numéros de Leibniz ont pour somme 63. Or la disposition en « S » garantit cette propriété par construction : deux hexagrammes situés symétriquement par rapport au centre ont pour somme 63 et sont par conséquent complémentaires.
Tel est l’enseignement de la disposition en « S » : les hexagrammes disposés symétriquement par rapport au centre sont complémentaires, ou encore : les hexagrammes disposés symétriquement par rapport au centre ont pour somme de leurs numéros de Leibniz 63.
Revenons maintenant au carré, ou plutôt à l’arrangement huit X huit. Cette figure a également un centre, et la propriété qui vient d’être énoncée pour le « S » est également vérifiée pour le carré : 0 et 63, 1 et 62 … 11 et 52 … 31 et 32 sont symétriques et ont pour somme 63.
Selon [2], Shao Yong s’inscrit dans l’école xiangshu (étude des images et des nombres), dont l’ambition est de systématiser le monde via des structures abstraites ; sa pensée distingue le niveau théorique (xiantian, « avant le ciel ») du niveau de l’expérience concrète (houtian, « après le ciel »).
Le Diagramme du Xiantiantu semble bien une invitation à la géométrie. Par des aller-retours visuels entre un cercle et un carré, il nous dévoile un « système Yi Jing » avec une symétrie centrale et une relation de composition entre trigrammes et hexagrammes.
Nous commençons à voir la beauté de la bicyclette, mais elle a encore des surprises à nous offrir car le « système Yi Jing » intègre également la notion de nucléarité qui fait l’objet de l’article à venir Leibniz et les nucléaires.
Contribution à une mathématique des Hexagrammes
La page Auteur de Philippe Lemoisson
Références :