Substitutions phonétiques
Ecriture ou verbe ?
Quatre caractères : deux mondes
Dès H1‑J, le Jugement du tout premier hexagramme, le lecteur du Yì Jīng rencontre quatre caractères qui reviendront inlassablement à travers le texte : 元亨利貞 yuán hēng lì zhēn. La traduction transmise depuis Wilhelm jusqu’à la plupart des versions françaises rend cette formule par quelque chose comme “sublime origine, prospérité, profit, persévérance”. Chaque mot y porte une vertu morale et une promesse cosmologique.
Mais que dirions-nous si, au moment de la rédaction du texte, le 貞 zhēn “persévérance” final n’avait pas désigné une vertu intérieure mais l’acte concret du devin qui interroge le présage, et le 亨 hēng “développement” central pas un état de prospérité mais l’offrande sacrificielle qui en est l’instrument ? Les caractères sont bien les mêmes, mais les mondes auxquels ils donnent accès sont tout autres.
Ce déplacement n’est ni une fantaisie interprétative, ni une complication superflue. Il s’appuie sur un mécanisme philologique attesté dans toute la haute antiquité chinoise : la substitution phonétique. Comprendre ce mécanisme, c’est comprendre pourquoi le Zhōuyì peut soutenir simultanément la lecture moralisante des Dix Ailes et la reconstitution divinatoire que Gāo Hēng a systématisée au siècle dernier. Mais avant d’entrer dans ce mécanisme, il faut comprendre trois habitudes de lecture qui l’ont invisibilisé.
Trois habitudes à défaire
Le mythe pictogrammique
Depuis longtemps le mythe pictogrammique encombre notre lecture des caractères chinois. L’idée reçue, popularisée en Occident depuis le XVIIIe siècle et toujours vivace dans la vulgarisation de la pensée chinoise, voudrait que chaque caractère soit le dessin stylisé de ce qu’il désigne. La réalité est tout autre : seule une minorité de caractères chinois sont effectivement des pictogrammes, même si ces caractères figurent parmi les plus anciens et les plus emblématiques du système. On y range typiquement 馬 mǎ “cheval”, 人 rén “homme”, 山 shān “montagne”, 日 rì “soleil”, 月 yuè “lune”, 木 mù “arbre”, 水 shuǐ “eau”, 魚 yú “poisson”.
Combien sont-ils ? Le décompte traditionnel s’appuie sur le dictionnaire Shuōwén jiězì, qui recense environ 9 350 caractères dont seulement moins de 4 % (360) sont classés comme pictogrammes au sens strict. La proportion était plus élevée dans les inscriptions oraculaires Shang (où le signe est encore une icône) mais est devenue marginale dans le chinois classique.
Une catégorie voisine, parfois confondue avec les pictogrammes, est celle des idéogrammes, qui représentent par des signes abstraits une notion non figurable. On y trouve 一 yī “un”, 二 èr “deux”, 三 sān “trois”, 上 shàng “dessus”, 下 xià “dessous”, 本 běn “racine” (un arbre 木 marqué d’un trait à sa base), 末 mò “extrémité” (le même arbre marqué d’un trait à son sommet). Cette catégorie est encore plus restreinte que la précédente : moins de 130 caractères dans le Shuōwén, soit environ 1,3 %.
L’addition des deux catégories n’atteint donc pas 5 % du lexique. Il faut s’y résoudre : plus de 95 % des caractères chinois ne sont ni des pictogrammes ni des idéogrammes.
Le mythe du rébus étymologique
Une autre erreur commune, parfois entretenue par la vulgarisation et par certaines lectures à orientation spirituelle du Yì Jīng, consiste à considérer que la combinaison des sens des différents composants d’un caractère produit nécessairement le sens du mot. Cette façon de lire est celle des composés sémantiques, troisième des six catégories du Shuōwén. Le caractère 信 xìn “confiance”, composé de 人 “homme” et 言 “parole”, en est l’exemple-école : un homme tient parole. Le caractère 武 wǔ “martial”, expliqué comme la combinaison de 止 “arrêter” et 戈 “hallebarde” (= “celui qui arrête les armes”), en est un autre exemple canonique. Cette catégorie représente environ 12 % des caractères du Shuōwén.
Mais la grande majorité des caractères du chinois classique ne sont pas des agrégats logiques. Ce sont des idéo-phonogrammes, composés d’un élément sémantique (le radical) qui indique la sphère du sens, et d’un élément phonétique qui indique approximativement la prononciation. Le caractère 河 hé “fleuve” combine ainsi le radical 氵 (eau) et l’élément phonétique 可 kě ; le caractère 媽 mā “mère” combine le radical 女 (femme) et l’élément phonétique 馬 mǎ. Cette catégorie est massivement majoritaire : environ 80 à 90 % des caractères du chinois classique sont des idéo-phonogrammes.
Cette donnée est centrale pour la lecture du Yì Jīng. Là où la tradition exégétique tardive a souvent cherché à lire chaque caractère comme un rébus sémantique signifiant (“la combinaison des composants révèle l’essence du mot”), la philologie moderne rappelle que dans la majorité des cas, l’un des deux composants n’est là que pour indiquer le son. Lire 河 hé “fleuve” comme une combinaison d’eau et de “ce qui peut” (au sens du verbe 可 kě “pouvoir”) serait une sur-interprétation : 可 kě n’est ici qu’un signe sonore.
Cela ne signifie pas pour autant que la part phonétique soit toujours sémantiquement neutre. Une proportion non négligeable d’idéo-phonogrammes a un composant phonétique qui contribue aussi au sens, par parenté étymologique entre le mot noté et le mot servant de phonétique. Le caractère 娶 qǔ “épouser” combine 取 qǔ “prendre” (phonétique) et 女 nǚ “femme” (sémantique), mais 取 qǔ contribue aussi clairement au sens : épouser, c’est “prendre” une femme. Ces cas existent, ils sont importants, mais ils ne justifient pas une lecture systématique de tout caractère comme rébus sémantique.
L’oubli des emprunts phonétiques
Il existe enfin une erreur plus spécifique à la lecture du Yì Jīng dans la tradition reçue : celle qui consiste à lire un caractère donné dans son sens classique tardif sans tenir compte du fait qu’il a pu, dans le texte oraculaire originel des Zhōu, remplacer par emprunt phonétique un autre mot. Cela correspond à la dernière des six catégories de caractères du Shuōwén (qui est davantage un principe d’emploi qu’une classe structurelle).
Ce principe de substitution est précisément l’objet du présent article : non pas l’analyse interne des caractères, mais la substitution sonore d’un caractère à un autre dans la chaîne de transmission du texte. Lire 孚 fú comme “sincérité” parce que c’est le sens classique reçu, alors que dans la couche oraculaire Zhōu il est probablement à lire comme 俘 fú “captif” ou comme un terme technique de la divination, c’est confondre l’état tardif normalisé du caractère avec son emploi originel dans le texte.
En résumé
Trois confusions forment un système trompeur pour la traduction et l’interprétation des mots du Yì Jīng :
- le mythe pictogrammique surestime l’iconicité de l’écriture
- le mythe du rébus étymologique surestime la transparence sémantique des composants
- l’oubli des emprunts phonétiques surestime la stabilité dans le temps du sens des caractères.
Les six catégories du Shuōwén donnent les outils techniques pour redresser ces trois erreurs simultanément.
Passer du voir à l’entendre

La Huitième Aile associe certaines parties du corps aux trigrammes : ☲ 離 Lí est l’œil, ☵ 坎 Kǎn est l’oreille. La tradition interprétative a prolongé cette correspondance en y voyant deux modes de connaissance complémentaires : le voir, qui saisit la forme ; l’entendre, qui perçoit la résonance. Cette opposition est davantage une convention qu’une vérité universelle, mais elle dit quelque chose de juste sur la manière dont nous lisons les caractères chinois.
Tout lecteur occidental commence par le visuel : un caractère est une figure à déchiffrer, un dessin dont on cherche le sens caché. La pédagogie de la sinologie populaire encourage cette approche : “le caractère 信 montre un homme et une parole, cela exprime donc la confiance”. On reste alors dans le régime de l’œil, à la surface graphique du signe.
Or la philologie classique chinoise depuis le XVIIIe siècle, et l’œuvre de Gāo Hēng au XXe siècle, demandent un autre geste : passer du voir à l’entendre. Lire 孚 fú “confiance, sincérité” par son graphisme (une main qui saisit un enfant), c’est rester dans le régime de la vision. Lire 孚 par sa prononciation archaïque *pʰ®u, c’est entrer dans une autre dimension du caractère : celle où il sonne comme 浮 fú “flotter”, comme 俘 fú “captif”, comme 桴 fú “radeau”, et où ces homophones ont pu, dans la transmission du texte, se substituer les uns aux autres.
Ce passage du visuel au sonore est ce que la suite de cet article demande au lecteur d’accomplir. Il est moins immédiat que la lecture par les composants graphiques. Il exige de prêter l’oreille à des prononciations reconstituées qui n’ont pas la familiarité d’un dessin.
Pendant le sommeil, les yeux se ferment au monde extérieur ; les oreilles, elles, continuent d’entendre. La philologie des emprunts phonétiques nous demande de rouvrir, à l’état de veille, ce canal que la lecture visuelle des caractères avait progressivement fait taire.
Étymologie graphique, étymologie sonore
Dans beaucoup de langues, définir l’étymologie d’un terme consiste à rechercher la racine d’où il dérive, à identifier son apparentement à des mots cousins dans des langues parentes, à suivre les transformations phonétiques qui l’ont conduit jusqu’à sa forme actuelle. L’étymologie indo-européenne, par exemple, fait remonter le latin pater, le grec patēr, le sanskrit pitar et l’allemand Vater à une racine commune *ph₂tér- reconstruite. Le travail consiste à comparer des sons, à formuler des lois de correspondance et à reconstruire un état antérieur de la langue.
Le chinois pose un problème d’une autre nature. Le système d’écriture est logographique : chaque caractère note un mot (ou un morphème) sans transcrire systématiquement sa prononciation. Pendant des siècles, l’“étymologie” d’un caractère chinois s’est confondue, dans la tradition interprétative comme dans la vulgarisation occidentale, avec l’analyse de ses composants graphiques. On expliquait 信 xìn “confiance” par la juxtaposition de 人 rén “homme” et 言 yán “parole” : un homme tient parole. On expliquait 孚 fú par 爪 zhǎo “griffe” sur 子 zǐ “enfant” : la main qui saisit l’enfant. La méthode a sa pertinence (elle reflète une part de la motivation graphique des caractères) mais elle confond deux objets distincts : l’histoire du signe écrit, qui relève de la paléographie, et l’histoire du mot parlé, qui relève de la phonologie historique.
L’œuvre de Gāo Hēng, et en particulier son Dictionnaire des emprunts graphiques en caractères anciens (qui fait depuis 1989 autorité), oblige à introduire dans l’étymologie chinoise une dimension longtemps reléguée à l’arrière-plan : la prononciation archaïque. Deux mots peuvent partager une racine sonore tout en s’écrivant avec des caractères différents ; un même caractère peut, à des époques différentes, se substituer à des mots distincts qui se prononçaient de manière voisine. Le dictionnaire de Gāo Hēng recense systématiquement ces équivalences en s’appuyant sur les reconstitutions du chinois archaïque affinées au siècle dernier par les travaux successifs de spécialistes occidentaux (Karlgren, Baxter et Sagart).
L’utilisateur et le lecteur des traductions du Yì Jīng n’ont pas besoin d’entrer dans le détail de ces complications. Il leur suffira d’avoir compris l’importance de son enjeu et d’admettre d’autres preuves ou pistes que les évidences proposées jusqu’alors. Mais pour le traducteur, puis l’interprète, cela change la nature même de l’enquête :
Comprendre 孚 fú “confiance, sincérité” ne consiste plus seulement à décomposer son graphe en “griffe + enfant” : il faut aussi savoir qu’en chinois archaïque ce mot se prononçait approximativement *pʰ®u, qu’il partageait cette prononciation avec 俘 fú “captif”, 浮 fú “flotter” et 桴 fú “radeau”, et que ces homophones ont pu se substituer les uns aux autres dans la transmission du texte. L’étymologie cesse d’être une simple lecture du dessin pour devenir une enquête sur la chaîne sonore que ce dessin a successivement notée.
Deux mécanismes de substitution
La tradition philologique chinoise distingue deux phénomènes qu’il importe de différencier.
L’emprunt
Lors de la transcription écrite de paroles, un mot qui n’avait pas reçu de graphe propre se voyait attribuer celui d’un autre mot phonétiquement proche. Le caractère 來 lái, qui dessinait à l’origine un épi de blé, sert ainsi à noter le verbe “venir” parce que les deux mots étaient homophones en chinois archaïque. Le mot “venir” n’ayant pas de graphe, le scribe utilisait celui qui existait pour son homophone : “blé”.
L’interchangeabilité graphique
Mais ce qui nous concerne pour la lecture du Yì Jīng est un phénomène légèrement différent : le scribe, par facilité, écrivait le caractère A pour noter le mot habituellement écrit B, parce que A et B étaient phonétiquement proches et que A lui venait sous la main, par habitude, par variation régionale, ou parce que le texte qu’il copiait l’utilisait déjà ainsi. C’est pourquoi le texte que nous lisons aujourd’hui contient probablement de nombreux caractères qui ne sont pas les “bons” caractères au sens de la langue parlée par les rédacteurs, mais des emprunts phonétiques pour d’autres mots dont la trace s’est perdue dans la transmission.
Le cas emblématique : 貞 zhēn
Dans les 甲骨文 jiǎgǔwén “inscriptions oraculaires sur os et carapaces” de la dynastie 商 Shāng (environ XIIIe – XIe siècle av. J.-C.), 貞 zhēn désigne précisément l’acte de consulter par divination : “interroger le présage, formuler la question oraculaire”. La graphie elle-même renvoie à 鼎 dǐng “trépied rituel”. Plus précisément, la forme la plus ancienne du caractère, 鼑, combine 卜 bǔ “fissure divinatoire” et 鼎 dǐng : ce dernier joue le rôle de composant phonétique. La forme normalisée 貞 zhēn que nous lisons aujourd’hui (avec 貝 bèi “cauri” à la place de 鼎 dǐng) est une simplification graphique tardive qui ne s’imposa qu’à la période des Royaumes Combattants.
Dans la tradition interprétative des Dix Ailes, 貞 zhēn est expliqué par 正 zhèng “correct, droit, ferme”. La proximité phonétique entre les deux mots a permis le glissement. Le Tuàn Zhuàn de H19‑J paraphrase la formule 元亨利貞 yuán hēng lì zhēn par 大亨以正 dà hēng yǐ zhèng “grande expansion par la rectitude”, et le Wényán Zhuàn attribue à 貞 zhēn le sens moral de fermeté : “Zhēn est le tronc des affaires”.
C’est pourquoi le lecteur post-Han voit “persévérance” là où le devin Zhōu avait écrit “consultation”.
Quand et comment cela s’est-il produit ?
Le Zhōuyì a été composé dans la Chine de la fin des Zhōu occidentaux (dernier quart du IXe siècle av. J.-C.). À ce moment, l’écriture chinoise n’était pas encore standardisée : chaque atelier d’écriture régional, chaque cour seigneuriale possédait ses usages graphiques.
Les fouilles archéologiques du dernier demi-siècle ont d’ailleurs fait surgir d’autres états du texte, plus anciens que la version reçue et substantiellement différents. Trois manuscrits sont décisifs : le Zhōuyì sur soie de Mǎwángduī (copié vers 190 av. J.-C.), qui présente un ordre des hexagrammes radicalement distinct et de très nombreuses variantes graphiques ; le manuscrit en lattes de bambou du musée de Shanghai (daté vers 300 av. J.-C.), plus ancien encore, fragmentaire mais textuellement précieux ; et les fragments de Fùyáng (tombe scellée en 165 av. J.-C.), qui conservent un état Han ancien du texte. À ces témoins du Zhōuyì lui-même s’ajoute le Guīcáng, manuscrit d’un manuel divinatoire frère, longtemps tenu pour perdu, dont la redécouverte oblige à penser le Zhōuyì dans un écosystème mantique pluriel plutôt que comme un texte isolé.
La standardisation Qín-Hàn a ensuite imposé une norme unique. Mais cette norme était elle-même un choix interprétatif : retenir un graphe parmi plusieurs, c’était déjà fixer un sens. La tradition interprétative des Dix Ailes, qui s’élabore entre la fin des Royaumes Combattants et la fin des Han, a intégré ce texte normalisé dans l’horizon moral et cosmologique du confucianisme. Cette version reçue a finalement été stabilisée sous les Táng sous la direction de Kǒng Yǐngdá, et gravée sur stèles à plusieurs reprises (entre autres en 837 et en 1791) pour servir de référence aux examens mandarinaux.
Absence d’original
Aucune “édition princeps” unique du Yì Jīng n’a donc jamais existé. Le Zhōuyì qui nous est parvenu est le résultat d’une stratification : couche oraculaire d’origine (probablement IXe-VIIIe siècle av. J.-C.), copies régionales divergentes pendant les Royaumes Combattants, normalisation graphique sous les Qín-Hàn, fixation exégétique sous les Hàn et les Táng. Choisir un “original” pour la traduction, c’est donc déjà arbitrer entre ces strates : retient-on la vulgate canonique, le manuscrit Mǎwángduī, le manuscrit de Shanghai, ou tente-t-on une reconstitution critique qui les confronte ?
Puisque le passage de l’os divinatoire à la vertu confucéenne est reconstituable étape par étape, le décryptage de Gāo Hēng est le point d’entrée pour comprendre comment le mot 貞 zhēn, lu comme 正 zhèng “rectitude”, est devenu l’une des quatre vertus cardinales du Yì Jīng.
Deux paradigmes de lecture
C’est à la fois parce que l’“original” n’existe pas comme objet matériel unique, et parce que les substitutions phonétiques travaillent silencieusement le texte reçu, que coexistent aujourd’hui deux paradigmes interprétatifs.
Le paradigme commentarial considère le texte reçu lors de sa normalisation. Il considère que la chaîne des commentaires (Wáng Bì, Chéng Yí, Zhū Xī) constitue le sens accompli du Yì Jīng : l’enrichissement philosophique successif n’est pas un voile à dissiper, mais ce qui fait toute la valeur du texte. Cette lecture est portée en France par les traductions de Philastre, Wilhelm et Javary-Faure, qui maintiennent les commentaires de Cheng Yi et Zhu Xi à proximité immédiate du texte canonique.
Le paradigme philologique cherche à reconstituer la couche oraculaire originelle, antérieure aux Dix Ailes. Il s’appuie sur la paléographie, la phonétique du chinois archaïque et sur les manuscrits archéologiques. Pour ce paradigme, identifier les substitutions phonétiques n’est pas un raffinement réservé aux érudits : cette opération consiste à restituer au texte sa fonction première, manuel divinatoire d’une cour Zhōu plutôt que somme philosophique. Ses figures principales sont, en Chine, Gāo Hēng et Lǐ Jìngchí ; dans la sinologie anglophone, Edward Shaughnessy, Richard Kunst et Richard Rutt.
Ces deux paradigmes ne nous semblent pas obligatoirement exclusifs. La vérité n’est pas dans une version ou l’autre, mais dans la conscience que le Zhōuyì est passé par plusieurs régimes d’usage successifs : manuel divinatoire des devins Zhōu, recueil philosophique des lettrés Han, classique néo-confucéen des Song. Choisir l’un, c’est choisir un moment du texte. Reconnaître la substitution phonétique, c’est se donner les moyens de circuler entre ces moments en sachant ce qu’ils peuvent nous apporter et ce à quoi nous choisissons de renoncer.
Le pari de l’Encyclopédie du Yì Jīng est de parvenir à appuyer les choix philosophiques ultérieurs sur les fondements de la réalité divinatoire initiale. Comprenant les ressorts du passé, il sera alors plus aisé de s’en dégager pour une meilleure intégration contemporaine.
“Chinese Writing” de Qiu Xigui