Divination, cadre et libre-arbitre

Voici l’interprétation d’un tirage personnel du Yi Jing par Dominique Bonpaix. Son premier intérêt est évidemment pédagogique : le débutant comme l’utilisateur souhaitant renforcer sa pratique y trouveront des précisions importantes.
Mais le cheminement et les déductions de cette experte et pédagogue réputée sont également l’opportunité de prendre un peu de hauteur pour observer sa démarche et de la figurer comme un seul mouvement. Le “comment” ne se limite plus alors à un savoir-faire : il concerne la façon d’être.
La question par-dessus la question de ce tirage est, dans un contexte divinatoire ou non, la capacité d’émergence d’un cadre contraint :
Le geste divinatoire de Dominique part d’un cadre très “dé-libéré”, tâtonne vers une liberté de lecture, puis émerge en une forme autonome, en un renforcement du libre-arbitre. Cette portée émancipatrice est d’autant plus sensible que le sujet initial est grave.
Contexte, question et résultat
- Le tirage qui suit a été fait face au suicide du jeune frère de l’autrice, et partagé des années plus tard.
- La question posée était : “Qu’ai-je à comprendre ?”
- La figure obtenue : H25 無妄 wú wàng “Non-errance”, rendu ici par “Spontanément”, avec le troisième trait mutant, qui conduit à H13 同人 tóng rén “S’entendre avec tous”.
Cadrage
Le déroulé de l’analyse n’est pas libre : Dominique Bonpaix applique scrupuleusement le protocole enseigné par l’association Djohi : considération de la figure principale, de l’hexagramme opposé, de l’hexagramme nucléaire, de l’hexagramme de perspective, et des traductions de Cyrille Javary. Le systématisme de ces étapes permet de rapprocher la notion de “tirage” du mot-source chinois : 算 suàn “calcul” : chaque fois que le Yì Jīng répond “H25‑3” on obtient toujours les mêmes figures : H46 par inversion de tous les traits, H53 par déploiement des traits centraux, H13 par mutation du trait.
Une manière répandue d’aborder le Yi Jing, en Occident, a longtemps consisté à aller d’emblée aux textes traduits, le plus souvent dans l’édition de Richard Wilhelm adaptée en français par Étienne Perrot, pour y chercher des formules qui sembleraient répondre à la question posée. Cette entrée directe par le texte comporte deux risques, qui ne tiennent pas à la naïveté du lecteur mais à la position où il se place : y reconnaître la confirmation de ce que l’on pensait déjà, ou se laisser entraîner par tel fragment de traduction ou de commentaire dont la force tient surtout à sa formulation.
Le protocole transmis par le Centre Djohi déplace ce point de départ. Loin d’inventer ses opérations d’analyse, dont plusieurs remontent à la tradition exégétique chinoise, l’hexagramme nucléaire 互卦 hùguà ou l’opposé 旁通 pángtōng, il les a réunies en une démarche systématique et transmissible, qui fait commencer par la figure avant d’ouvrir les textes.
Sur ce dernier point nous verrons ultérieurement que la lecture aveugle d’une traduction, quelle qu’en soit la qualité, pose problème, non par les orientations induites par le traducteur, mais par la distance qu’établit le récipiendaire entre lui et les textes-sources.
Or les textes qui composent le noyau canonique du Zhōuyì peuvent être lus, selon une part importante de la sinologie contemporaine (Rutt, Shaughnessy), comme un assemblage de notes oraculaires rattachées aux figures. Quelle que soit l’antériorité respective du texte et de la figure (question encore débattue), c’est la figure que la consultation livre d’abord, et c’est sous elle que les textes se rangent. Commencer par l’analyse graphique, pour le débutant comme pour le praticien expérimenté, suit donc l’ordre même de la consultation.
Nous discuterons également plus tard la valeur des choix retenus pour cette grille de lecture. La tradition n’est pas univoque à ce propos : selon les époques et les écoles la présence et la prééminence des éléments d’analyse variaient considérablement. Mais la force première de la méthode Djohi est d’exister : amateur occasionnel ou praticien expérimenté, adopter ce cadre permet un repérage immédiat et une progression assurée au fil des consultations. C’est ce que Dominique Bonpaix formule en conclusion de son préambule : “Suivre le protocole va m’éviter de me fourvoyer.”
Le cadre est un garde-fou.
Errance
Dominique ne s’arrête cependant pas à la mécanique. Forte de dizaines d’années d’interprétations, elle ne se campe pourtant pas non plus sur ses acquis et accepte de ne pas savoir. Elle laisse ainsi subsister ce qu’elle ne comprend pas, sans le refermer trop vite. C’est précisément ce que lui suggère par contraste l’hexagramme opposé : H46, qui parle de but et de stratégie de long terme, lui montre ce qu’il ne convient pas de faire.
Cette acceptation de ne pas savoir trouve d’ailleurs un appui dans l’hexagramme nucléaire H53 “Progresser pas à pas” : non qu’il hésite, mais parce qu’il montre qu’un ordre sûr travaille sous le désordre apparent, ce qui autorise à ne pas tout comprendre d’emblée.
Elle interprète ensuite la délicate position “de passage” du troisième trait, (“Désastre du spontané”), sur les deux registres soulignés par le texte (calamité brute et leçon de non-possession), sans choisir entre eux. Et là où la question “Qu’ai-je à comprendre ?” semblait réclamer une explication, elle renonce au “pourquoi du comment” du décès. Cette ouverture n’est pas une entorse au cadre : elle est précisément rendue possible par lui.
Le nom de l’hexagramme H25 無妄 “Non-errance” définit une discipline contre l’égarement. La méthode est elle-même une non-errance : et c’est parce qu’elle ne s’égare pas qu’on peut s’aventurer.
Autonomie et Non-errance
C’est vers l’autonomie que tend l’ensemble. Le Yi Jing agit ici comme ce que l’autrice nomme un “maître intérieur”, et le propre d’un tel maître est sa capacité à l’effacement.
Le cadre s’apprend jusqu’à être intériorisé, puis dépassé. Dominique Bonpaix l’écrit dans son retour d’expérience : la lecture sert à “déconditionner le futur”, à “apprendre à changer en se tenant debout”, à tenir sa “verticalité entre passé et avenir”. Tel un tuteur tourné en direction de l’émancipation, la contrainte n’enferme pas : elle offre un appui et redresse.
L’hexagramme de perspective prolonge ce geste en élargissant le cadre à l’échelle d’une vie : H13 “S’entendre avec tous”, c’est aller vers ce qui est étranger sans préjugé. Cela suppose d’abord l’ancrage dans un sol assez ferme pour ne pas se perdre. L’autonomie visée n’est pas l’abandon mais l’appropriation du cadre.
L’analyse de ce tirage est donc l’application concrète d’une leçon pour le lecteur “en quête” du Yì Jīng :
Comment une figure ou une situation que l’on n’a pas choisie définit peu à peu la façon de se tenir debout par soi-même.
Alain Leroy