Interprétation dynamique des doubles questions

par Dominique Bonpaix

Aver­tis­se­ment : Cette ana­lyse porte sur une déci­sion médi­cale. Le Yi Jing n’est pas un ins­tru­ment de diag­nos­tic ni d’aide à la déci­sion thé­ra­peu­tique, et aucun tirage ne rem­place un avis médi­cal. On lira ici une consul­ta­tion dont les réponses ont conver­gé avec celui des méde­cins, ce qui rend le récit lisible ; rien ne garan­tis­sait cette conver­gence et rien n’au­to­rise à l’at­tendre. Nous publions ce texte pour la méthode qu’il déploie, non pour la déci­sion qu’il accom­pagne.

Dynamique des doubles questions

Un homme doit prendre une déci­sion entre deux gestes impor­tants : se faire opé­rer, ou entre­prendre un jeûne de qua­rante-cinq jours. Plu­tôt que de deman­der au Yi Jing lequel vaut mieux, il pose deux ques­tions sépa­rées, une par option.

Les ins­crip­tions ora­cu­laires de la fin des Shang, gra­vées sur plas­trons de tor­tue et omo­plates de bovi­dés, montrent une divi­na­tion orga­ni­sée par paires. Le 對貞 duìzhēn, “divi­na­tion appa­riée”, dis­pose sur un même sup­port deux charges com­plé­men­taires, dont les cavi­tés et les ins­crip­tions se répondent symé­tri­que­ment. Les pro­po­si­tions sou­mises pre­naient sou­vent la forme de deux issues pos­sibles. Même si cette divi­na­tion par le feu n’est pas celle du Yi Jing, qui lui est pos­té­rieure de plu­sieurs siècles, inter­ro­ger par couples n’est donc pas une inven­tion récente.

Ce choix de pro­to­cole com­mande la suite : la réponse ne tient dans aucune des deux figures prises iso­lé­ment, elle tient dans leur écart. Chaque hexa­gramme porte son propre mou­ve­ment. Leur mise en regard en pro­duit un troi­sième, qui ne se lit dans aucun des deux.

Notons la dif­fé­rence avec une pra­tique, géné­ra­le­ment moins recom­man­dée, qui consiste à repo­ser la même ques­tion jus­qu’à obte­nir la réponse sou­hai­tée. Les archives sur cara­paces de tor­tues révèlent que la répé­ti­tion per­met­tait de confir­mer la réponse ou d’ob­te­nir des pré­ci­sions com­plé­men­taires. Ici les deux ques­tions portent sur deux branches exclu­sives d’une même déci­sion, cha­cune rece­vant sa réponse propre, mais la consi­dé­ra­tion de l’en­semble apporte une valeur supé­rieure au simple choix d’une option.

Tempérer l’intuition

Domi­nique Bon­paix annonce d’emblée que les conclu­sions de ces tirages se déduisent très rapi­de­ment. Elle s’ap­plique cepen­dant à res­pec­ter le pro­to­cole d’analyse et la grille de lec­ture com­plète : ils per­mettent de pré­ci­ser la réponse et servent sur­tout de garde-fous à l’in­tui­tion.

Ce n’est pas la grille qui pro­duit le sens, puis l’in­tui­tion qui vient l’a­dap­ter à la situa­tion réelle du consul­tant. L’in­tui­tion va vite aux conclu­sions, mais la grille per­met de véri­fier qu’elle ne conduit pas n’im­porte où.

Le premier tirage, portrait du consultant

La conclu­sion du pre­mier tirage, 起 凶qǐ xiōng “pro­duit le mal­heur”, est sans équi­voque. On pou­vait se conten­ter du texte du trait mutant, et l’af­faire était réglée. Mais en pas­sant par la figure entière, on accède à beau­coup plus que la réponse. On obtient un por­trait du consul­tant : sa dif­fi­cul­té à écou­ter, sa confiance dans ses propres moyens, son besoin que l’ex­pé­rience soit trans­mis­sible à ceux qui suivent son ensei­gne­ment. Rien de cela n’é­tait dans la ques­tion : tout cela se lit dans la dis­po­si­tion des traits.

Mais la pro­fon­deur de l’a­na­lyse se déter­mine selon les cas : elle n’est pas impo­sée par un rituel uni­forme d’in­ter­pré­ta­tion. La grille de lec­ture com­plète n’est pas obli­ga­toire : c’est un ins­tru­ment dont on décide de se ser­vir.

Émergence du cadre par la métaphore

Aucune règle de la grille ne dit de rap­pro­cher un esto­mac d’un chau­dron. C’est pour­tant le geste qui donne du sens à l’en­semble.

Le qua­trième trait de 44 énonce 包無魚 bāo wú yú “dans l’en­ceinte il n’y a pas de pois­son”. La seconde ques­tion répond par 鼎 dǐng, le chau­dron, réci­pient de bronze où cuisent les offrandes. Deux conte­nants : l’un vide et sté­rile, l’autre qui trans­forme ce qu’on lui confie. Entre les deux, l’es­to­mac du consul­tant.

Ce rap­pro­che­ment est libre, mais il tombe juste. Les com­men­ta­teurs chi­nois dis­cutent depuis long­temps le graphe 包 bāo de ce trait : plu­sieurs le lisent 庖 páo, la cui­sine, l’of­fice, si bien que cer­taines édi­tions modernes tra­duisent sim­ple­ment “pas de pois­son dans la cui­sine”. La lec­ture ali­men­taire du trait pré­cède de loin la lec­ture cor­po­relle qu’en tire Domi­nique Bon­paix, et elle la sou­tient.

Qu’est-ce qu’une enveloppe ?

L’a­na­lyse du pre­mier hexa­gramme men­tionne “l’en­ve­loppe autom­nale de la figure”, sans l’ex­pli­quer. Le terme désigne les deux traits extrêmes, le pre­mier et le sixième, consi­dé­rés ensemble comme un couple. Dans H44, le pre­mier est yin, le sixième est yang.

Un couple de traits forme l’une des quatre images aux­quelles la cos­mo­lo­gie asso­cie les quatre sai­sons : deux yang pour l’é­té, deux yin pour l’hi­ver, les deux formes mixtes pour les sai­sons de pas­sage. La com­bi­nai­son lue ici cor­res­pond au “jeune yin”, le yin nais­sant sous un yang qui règne encore, asso­cié à l’au­tomne. C’est exac­te­ment la situa­tion de 44 dans la série calen­daire, où cette figure marque le moment où le yin réap­pa­raît au plus fort du yang.

D’où la consé­quence tem­po­relle : l’au­tomne ne récolte pas immé­dia­te­ment ce qu’il sème. Ce qui com­mence là pas­se­ra par l’hi­ver avant de don­ner quoi que ce soit, et les fruits ne sont pas atten­dus avant le prin­temps sui­vant. Rap­por­tée à une cure de qua­rante-cinq jours dont on espère un effet rapide, cette indi­ca­tion n’est pas négli­geable.

Se transformer en soi-même

Deux pas­sages de l’a­na­lyse disent de l’absence de trait mutant des choses qui semblent s’op­po­ser. Le second tirage, H50 sans muta­tion, est lu comme la reprise durable d’une fonc­tion : le tra­vail de trans­for­ma­tion retrouve son plein exer­cice, et cela tien­dra. La note finale, elle, parle de com­pul­sion de répé­ti­tion, de disque rayé qui tourne sans avan­cer, d’un enthou­siasme qui retombe chaque fois qu’il se lève, à pro­pos de H16 sans muta­tion. Même absence de trait mutant, deux ver­dicts contraires.

Il n’y a pas là de contra­dic­tion, mais un pas que le texte fran­chit sans le dire. Se recon­duire soi-même n’a aucune valeur en propre : tout dépend de ce qui se recon­duit. Un enthou­siasme qui repart indé­fi­ni­ment épuise celui qui le suit. Un chau­dron qui refait indé­fi­ni­ment ce que fait un chau­dron nour­rit ceux qui en mangent. L’ab­sence de trait mutant indique un régime, la répé­ti­tion, et non un pro­nos­tic. Le pro­nos­tic vient de la figure elle-même.

Reste la pré­cau­tion que Domi­nique Bon­paix ajoute aus­si­tôt, et qui inter­dit de figer la règle : ses exemples, écrit-elle, ne sont ni exacts ni à prendre au pied de la lettre, puisque rien ne se répète jamais à l’i­den­tique. Une figure sans muta­tion ne décrit donc pas le retour du même. Elle décrit une situa­tion qui change en gar­dant sa forme, ce que le mot “répé­ti­tion” rend trop gros­siè­re­ment.

Maniement de la consultation

Le récit finit mal : le consul­tant n’a pas sui­vi ce que l’a­na­lyse indi­quait, “il a été trop tard pour l’opérer”, et la pra­ti­cienne avoue ne pas avoir com­pris pour­quoi on lui avait deman­dé ces tirages. La lit­té­ra­ture de ce genre pré­fère d’or­di­naire les confir­ma­tions et les suc­cès, et il est assez rare qu’une ana­lyse de cas se ter­mine par un échec et un aveu.

Reste à résis­ter à la lec­ture qui s’im­pose, celle où les figures divi­na­toires auraient eu rai­son contre l’obs­ti­na­tion du consul­tant. Si per­sonne ne sait ce qu’au­rait don­né l’o­pé­ra­tion, un jeûne de qua­rante-cinq jours chez un homme de soixante-quinze ans souf­frant de l’es­to­mac a ses propres rai­sons de mal se ter­mi­ner, indé­pen­dam­ment de tout pro­nos­tic ora­cu­laire.

La ques­tion que pose ce récit est plus large. Consul­ter semble n’en­ga­ger à rien : on peut inter­ro­ger, rece­voir une réponse claire… et ne pas s’en ser­vir.

Les for­mules du texte ont sou­vent une tour­nure pres­crip­tive, 勿用 wù yòng “ne pas agir”, 利涉大川 lì shè dà chuān “pro­fi­table de tra­ver­ser le grand fleuve”, mais rien dans le dis­po­si­tif ne contraint le consul­tant.

Reste à peser l’effet d’une consul­ta­tion. Pour les uns, elle met en rap­port avec des puis­sances. Pour d’autres, la figure agit par elle-même, à la manière d’un objet effi­cace. Pour d’autres encore, elle ne fait qu’or­ga­ni­ser une réflexion que le consul­tant aurait pu conduire seul. Ces trois posi­tions n’ont pas les mêmes consé­quences, et rien dans ce tirage ne per­met de tran­cher entre elles.

Le Xìcí Zhuàn “Grand Com­men­taire”, qui relève des Dix Ailes mais peut se lire indé­pen­dam­ment, décrit d’ailleurs un rap­port au texte qui n’est pas celui de l’o­béis­sance : “au repos, l’homme de bien contemple les images et manie les for­mules ; en mou­ve­ment, il observe les muta­tions et manie la consul­ta­tion”. Le verbe 玩 wàn “manier, savou­rer, se plaire à” dit le manie­ment, le fait de tour­ner et retour­ner un objet entre ses mains, avec une nuance de plai­sir. Il ne dit à aucun moment de s’y plier.

Un fait sur­vit pour­tant à ces trois posi­tions : quelque chose a été for­mu­lé, adres­sé à quel­qu’un, reçu. C’est peut-être ce qui répond à la ques­tion que Domi­nique Bon­paix laisse en sus­pens, celle qu’elle n’a jamais élu­ci­dée : pour­quoi cet homme a‑t-il deman­dé une ana­lyse qu’il ne sui­vrait pas ? Même quand celui qui l’a sol­li­ci­té choi­sit de ne pas s’y ran­ger, un énon­cé n’est jamais pro­non­cé dans le vide.

Alain Leroy