L’art d’interpréter un tirage Yi Jing (1)

par Dominique Bonpaix

pièces

Entretien avec Dominique Bonpaix

Après la série d’analyses de tirage publiées cet été, Domi­nique Bon­paix a accep­té de répondre lon­gue­ment aux ques­tions de l’Encyclopédie du Yi Jing sur l’art d’interpréter un tirage. Nous publions cet entre­tien en plu­sieurs volets, en com­men­çant aujourd’hui par le pre­mier thème : ce qu’on attend d’un tirage.

Nous avons publié cet été, et déjà les années pré­cé­dentes, plu­sieurs ana­lyses de tirage signées Domi­nique Bon­paix, accom­pa­gnées du pro­to­cole qu’elle uti­lise, héri­té du Centre Djo­hi, et d’une pré­sen­ta­tion de son par­cours. Ces textes ont une par­ti­cu­la­ri­té : ils ne livrent pas une conclu­sion, ils montrent le tra­vail en train de se faire. On y suit quelqu’un qui exa­mine les traits, regarde la figure, en tire l’hexagramme nucléaire, hésite, revient à la ques­tion posée. Quelqu’un qui accepte aus­si d’écrire que la per­sonne consul­tante n’a pas sui­vi l’analyse, ou que la réponse sem­blait s’adresser à quelqu’un d’autre.

C’est cette manière de tra­vailler que nous avons vou­lu reprendre depuis le com­men­ce­ment. La plu­part des ques­tions qui suivent sont celles d’un débu­tant qui sait déjà obte­nir une figure, mais ne sait pas encore quoi en faire. Plu­tôt que des recettes, Domi­nique Bon­paix y trans­met un état d’esprit, avec des mots simples qui parlent aus­si aux lec­teurs plus avan­cés : les dif­fi­cul­tés abor­dées ici ne dis­pa­raissent pas avec l’expérience, elles changent seule­ment de forme.

Une pré­ci­sion avant de com­men­cer. Le pro­to­cole dont il sera ques­tion, avec ses Dix Piliers, offre un cadre de lec­ture solide, mais il reste une méthode par­mi d’autres : d’autres écoles, en France comme en Chine, entrent dans un tirage par d’autres portes, et l’entretien y revient. Nous avons d’ailleurs deman­dé à Domi­nique Bon­paix jusqu’où il faut suivre ce cadre, ce qu’elle appelle une inter­pré­ta­tion réus­sie, et jusqu’où un inter­prète peut aller lorsque la ques­tion engage lour­de­ment la per­sonne qui consulte.

Les vingt-huit ques­tions, pré­pa­rées avec Georges Saby, sont regrou­pées en huit thèmes :

1 – Ce qu’on attend d’un tirage

2 – Ce qu’on attend de la ques­tion

3 – Le pro­to­cole et les Dix Piliers : jusqu’où les suivre ?

4 – Lire la figure

5 – Entrer dans les textes

6 – Trier, puis lais­ser venir

7 – Inter­pré­ter pour quelqu’un d’autre

8 – Après l’interprétation

Ce pre­mier volet couvre les quatre ques­tions du pre­mier thème.

 

CE QU’ON ATTEND D’UN TIRAGE

 

1. Qu’est-ce qu’une bonne interprétation d’un tirage ?

Comment fait-on la différence entre une lecture juste et une lecture qui se tient seulement debout ?

C’est une ques­tion cen­trale, parce qu’avec le Yi Jing, on peut assez faci­le­ment pro­duire une inter­pré­ta­tion cohé­rente, élé­gante, psy­cho­lo­gi­que­ment convain­cante… sans pour autant qu’elle soit juste.

Je pro­po­se­rais de dis­tin­guer les deux niveaux : une lec­ture qui se tient, et une lec­ture juste.

1. Une interprétation « qui se tient »

C’est une inter­pré­ta­tion dont les élé­ments peuvent être reliés logi­que­ment. Elle est cohé­rente intel­lec­tuel­le­ment. On part de l’hexagramme, des traits mutants, de l’hexagramme de pers­pec­tive, du nucléaire etc., puis l’on construit l’interprétation qui explique la situa­tion.

Le pro­blème est que le Yi Jing est suf­fi­sam­ment riche et poly­sé­mique pour per­mettre beau­coup de récits dif­fé­rents.

Par exemple, avec un hexa­gramme comme H55, 豐 Fēng « Abon­dance », on peut par­ler d’intensité, de plé­ni­tude, de culmi­na­tion, de visi­bi­li­té, mais aus­si inver­se­ment de quelque chose qui atteint son apo­gée et risque de ne pas pou­voir durer.

Une inter­pré­ta­tion peut donc faci­le­ment être construite dans plu­sieurs direc­tions.

On peut sou­vent pro­duire plu­sieurs récits éga­le­ment cohé­rents à par­tir des mêmes élé­ments. « Ça colle » n’est donc pas une preuve.

Une lec­ture qui se tient répond à notre ques­tion « Puis-je construire une inter­pré­ta­tion cohé­rente à par­tir de ce tirage ? » La réponse sera presque tou­jours oui. 

2. Une interprétation « juste »

Elle est contrainte par le texte, la struc­ture du tirage et la ques­tion, au point qu’elle résiste à la ten­ta­tion de lui faire dire ce que l’on avait envie d’y trou­ver.

Elle doit faire davan­tage : elle doit résis­ter pour res­ter dans la situa­tion réelle de la ques­tion.

Une lec­ture plus juste pos­sède géné­ra­le­ment quelque chose de sup­plé­men­taire : elle ren­contre la situa­tion avec pré­ci­sion, par­fois d’une manière que l’on n’aurait pas vue spon­ta­né­ment.

Elle peut notam­ment :

  • mettre en évi­dence un aspect de la situa­tion que la per­sonne n’avait pas for­mu­lé 
  • dis­tin­guer ce qui est essen­tiel de ce qui est secon­daire 
  • res­pec­ter les ten­sions et contra­dic­tions du tirage au lieu de les lis­ser
  • don­ner une orien­ta­tion qui découle réel­le­ment de la struc­ture du tirage
  • res­ter valable même si l’on retire les élé­ments qui arrangent psy­cho­lo­gi­que­ment le consul­tant
  • pro­duire, avec le recul, des consé­quences obser­vables ou une com­pré­hen­sion plus fine de la situa­tion.

Et sur­tout : elle ne doit pas avoir besoin d’être ren­due vraie par l’ingéniosité de l’interprète.

Une bonne inter­pré­ta­tion ne cherche pas seule­ment à faire entrer la réponse dans une situa­tion type du Yi Jing. Elle accepte aus­si que la situa­tion type (la réponse) contre­dise notre pre­mière com­pré­hen­sion de la situa­tion.

Une inter­pré­ta­tion solide pro­duit une contrainte : cer­taines inter­pré­ta­tions deviennent alors beau­coup moins plau­sibles que d’autres. Une méthode d’analyse rigou­reuse aide à ne pas se four­voyer.

Pour une interprétation « juste », le plus important est de partir de la question.

Il faut constam­ment reve­nir à la for­mu­la­tion exacte. Non pas « Que signi­fie H55 ? » mais « Que signi­fie H55 pour cette ques­tion pré­cise ? »

Le même hexa­gramme n’a pas néces­sai­re­ment la même fonc­tion selon que l’on demande : « Où en est cette rela­tion ? », « Que va-t-il se pas­ser si je le quitte ? », « Quelle atti­tude dois-je adop­ter ? », « Que dois-je com­prendre de cette situa­tion ? »

C’est pour­quoi je me méfie des inter­pré­ta­tions qui com­mencent par réci­ter la signi­fi­ca­tion géné­rale de l’hexagramme et n’arrivent à la situa­tion qu’à la fin.

Je ferais plu­tôt l’inverse :

Situa­tion → Ques­tion → struc­ture du tirage → texte des traits cano­niques → syn­thèse

Les élé­ments du tirage doivent éli­mi­ner cer­taines des inter­pré­ta­tions pos­sibles.

Un autre critère très puissant : les traits mutants

Dans une lec­ture sérieuse, les traits mutants ne devraient pas être de simples illus­tra­tions sup­plé­men­taires. Ils doivent faire bou­ger l’interprétation.

Sup­po­sons quatre traits mutants. Il serait assez facile de sélec­tion­ner dans cha­cun une phrase ou une idée qui confirme notre hypo­thèse.

Mais il faut poser une ques­tion plus exi­geante :

Pour­quoi pré­ci­sé­ment ces quatre traits, et pas les autres ? Pour­quoi ces posi­tions ? Pour­quoi ces mou­ve­ments ? Et sur­tout :

Que racontent leurs pré­sences ? Elles peuvent racon­ter une com­pli­ci­té entre eux, une ten­sion, une attente ou une his­toire par­ta­gée.

Les traits mutants sont à même de for­mer une dyna­mique :

Situa­tion ini­tiale → com­pli­ca­tion ou non → issue.

Quand cette dyna­mique appa­raît net­te­ment, l’interprétation devient beau­coup plus dif­fi­cile à fabri­quer arbi­trai­re­ment.

Plu­sieurs indices indé­pen­dants qui pointent dans la même direc­tion consti­tuent un argu­ment beau­coup plus fort qu’une longue expli­ca­tion repo­sant sur la seule situa­tion type.

Il faut dis­tin­guer ce que le texte dit de ce que nous lui fai­sons dire.

Le meilleur moyen d’obtenir une lec­ture « juste » est, à mon avis, de s’appuyer sur un pro­to­cole ayant fait ses preuves.

Un protocole ayant fait ses preuves

Cinq règles sont à adop­ter pour obte­nir une réponse pré­cise :

  1. Recueillir toutes les infor­ma­tions pos­sibles. Plus il y en aura, mieux cela sera, au moins au début.
  2. Éta­ler toutes ces infor­ma­tions. Les regar­der sans a prio­ri et sous tous les angles.
  3. Reve­nir à la ques­tion pour redé­fi­nir une posi­tion claire de soi-même et du contexte afin de cen­trer la réponse.
  4. Sur­li­gner ou entou­rer en rouge les indi­ca­tions qui reviennent le plus sou­vent selon les dif­fé­rentes grilles d’analyse. En bleu puis en vert les autres, en hié­rar­chi­sant leur impor­tance.
  5. Faire le tri. Éli­mi­ner toutes les infor­ma­tions qui ne conviennent pas à l’élaboration de la réponse. 

Sélectionner et regrouper les informations

Tous les ren­sei­gne­ments ne peuvent évi­dem­ment être pris en compte, et encore moins de manière équi­va­lente par rap­port à leur niveau d’intérêt.

Il ne faut pas oublier que l’hexagramme tiré (de situa­tion) est le plus impor­tant. L’hexagramme de pers­pec­tive va en être la colo­ra­tion, nous dire dans quelle pers­pec­tive la situa­tion va être lue, et les deux autres, l’opposé et le nucléaire, ne sont que des aides pour mieux la com­prendre. Il va donc fal­loir orga­ni­ser et regrou­per les infor­ma­tions.

Plus celles-ci sont répé­tées, plus elles sont impor­tantes.

schema points de croisement L’art d’interpréter un tirage Yi Jing (1)

C’est la théo­rie des ensembles. Voi­ci un sché­ma des don­nées prin­ci­pales obte­nues par la méthode d’analyse. À chaque fois qu’une grille d’analyse (texte cano­nique, nucléaire, oppo­sé mais aus­si figure, tri­grammes, déri­vés etc.) a des infor­ma­tions com­munes avec une autre, elles se jux­ta­posent sur les points mis en lumière par le tirage. Ce sont des points de croi­se­ment. Plus on se rap­proche du centre, plus cumulent et se res­serrent les infor­ma­tions, et plus on se rap­proche de la réponse.

Après, il suf­fit de hié­rar­chi­ser les don­nées selon leur impor­tance.

Un rapide regard sur notre feuille d’analyse va nous per­mettre d’éliminer tout ce qui ne concerne pas notre réponse. Faire le ménage per­met d’avoir une vue beau­coup plus claire sur l’ensemble.

C’est alors qu’il faut avoir le regard de l’aigle (après celui de la tor­tue qui nous a aidés à col­lec­ter tous les ren­sei­gne­ments).

Je formulerais donc une règle simple :

Une inter­pré­ta­tion est d’autant plus solide qu’elle pos­sède ces cinq qua­li­tés :

  1. Fidé­li­té à la ques­tion : elle répond à la ques­tion réel­le­ment posée.
  2. Fidé­li­té au texte : elle ne contourne pas les images et les indi­ca­tions des traits.
  3. Cohé­sion struc­tu­relle : les dif­fé­rents élé­ments du tirage se répondent.
  4. Capa­ci­té de contrainte : le tirage éli­mine cer­taines lec­tures au lieu de per­mettre abso­lu­ment tout.
  5. Résis­tance à notre désir : elle reste plau­sible même lorsqu’elle ne dit pas ce que nous espé­rions.

Et j’ajouterais une sixième qua­li­té :

  1. Sim­pli­ci­té : quand après avoir tra­vaillé le tirage on peut fina­le­ment dire :

« Voi­là ce qui se passe, voi­là le mou­ve­ment, voi­là ce que le Yi Jing met en garde ou conseille » en quelques phrases très simples, c’est sou­vent le meilleur signe qu’une inter­pré­ta­tion est juste.

Mais analyser un tirage reste un art

Le Yi Jing est une énorme réserve, et un tirage per­met à des élé­ments de cette réserve de s’exprimer et de se posi­tion­ner d’eux-mêmes. Ils vont alors for­mer comme une carte, avec des connexions gra­phiques et tex­tuelles.

Il s’agit alors de nous mettre au centre de la carte et d’inventer notre propre par­cours.

Inven­ter notre propre par­cours, car cette carte est inter­ac­tive. En effet, le Yi Jing est éga­le­ment une chambre d’écho où des connexions internes et exclu­sives se forment avec nous-mêmes. Tout à coup, on « sait », on com­prend quelque chose auquel on n’avait jamais pen­sé aupa­ra­vant. Et cela ne s’est pas du tout fait en réflé­chis­sant… C’est en lais­sant coha­bi­ter libre­ment les élé­ments du tirage que les connexions se sont éta­blies, appor­tant par­fois le choc de la réponse : « Eurê­ka ! Mais c’est bien sûr… ! » Nous ne sommes plus aux com­mandes de ce qui se passe, c’est l’ouverture intui­tive.

Mais pour cela, il est néces­saire d’avoir un cœur « vide » donc dis­po­nible pour accueillir la réponse (le cœur 心 xīn est le logis du 神 shén, l’« esprit », pour les Chi­nois). C’est-à-dire un cœur ouvert à toute éven­tua­li­té, sans idées pré­con­çues.

Cepen­dant, pour que l’intuition soit fiable, elle a besoin des garde-fous de la méthode d’analyse.

2. Vous écrivez que le Yi Jing ne prédit pas l’avenir,

qu’il décèle les forces en présence au moment où l’on interroge.

Comment expliquer cette différence à quelqu’un qui vient précisément chercher ce qui va se passer ?

La dif­fi­cul­té vient du fait que la per­sonne pose une ques­tion tem­po­relle (« Que va-t-il se pas­ser ? »), alors que le Yi Jing répond plu­tôt à une ques­tion dyna­mique : « Quelles forces sont à l’œuvre main­te­nant, et vers quoi leur confi­gu­ra­tion tend-elle ? »

La dif­fé­rence peut être expli­quée sim­ple­ment, sans oppo­ser bru­ta­le­ment « divi­na­tion » et « non-divi­na­tion ».

1. Une comparaison simple

Ima­gi­nez une per­sonne qui demande : « Est-ce que mon bateau va arri­ver au port ? »

Une pré­dic­tion dirait : « Oui, il arri­ve­ra demain à 15 heures. »

Le Yi Jing dirait plu­tôt : « Le vent est contraire, le cou­rant vous éloigne de la route, mais une accal­mie se pré­pare. Si vous cor­ri­gez main­te­nant votre cap, la situa­tion devient favo­rable. »

Le second énon­cé ne nie pas le futur. Il décrit le pré­sent de telle façon qu’il per­met de com­prendre le futur en train de se for­mer. C’est une dif­fé­rence fon­da­men­tale.

Mais le futur n’est pas absent de la réponse…

Dire que le Yi Jing « ne pré­dit pas l’avenir » peut même être un peu trom­peur si on le com­prend comme : « Le Yi Jing ne dit abso­lu­ment rien sur ce qui va arri­ver ». Il peut très bien indi­quer une évo­lu­tion pro­bable, une issue, un retour­ne­ment, un dan­ger ou une pos­si­bi­li­té favo­rable. Mais il ne les pré­sente pas néces­sai­re­ment comme des évé­ne­ments déjà écrits. On pour­rait donc dire :

Le Yi Jing ne décrit pas un ave­nir déjà déter­mi­né ; il décrit une situa­tion actuelle por­teuse d’une cer­taine direc­tion d’évolution. C’est beau­coup plus pré­cis.

2. Pourquoi alors les hexagrammes peuvent-ils sembler prédictifs ?

Parce qu’une situa­tion contient déjà une par­tie de son deve­nir.

Par exemple, si quelqu’un demande : « Où va ma rela­tion avec cette per­sonne ? » et obtient un hexa­gramme qui décrit une attrac­tion très forte, mais aus­si une situa­tion qui exige mesure et limi­ta­tion, le Yi Jing ne sait pas néces­sai­re­ment que « dans trois semaines ils se sépa­re­ront ». Il montre plu­tôt :

Voi­là la struc­ture actuelle de cette rela­tion. Voi­là ce qui la pousse dans telle direc­tion. Voi­là ce qui pour­rait la faire évo­luer autre­ment.

L’avenir appa­raît ain­si comme une ten­dance, non comme un scé­na­rio.

3. Une distinction très utile : événement et processus

La per­sonne qui inter­roge cherche sou­vent un évé­ne­ment :

« Va-t-il reve­nir ? », « Vais-je ache­ter cette mai­son ? », « Est-ce que cette his­toire d’amour va durer ? »

Le Yi Jing répond sou­vent en termes de pro­ces­sus :

Rap­pro­che­ment → ten­sion → sépa­ra­tion → trans­for­ma­tion

Hési­ta­tion → matu­ra­tion → déci­sion

Abon­dance → dis­per­sion → limi­ta­tion

Conflit → cla­ri­fi­ca­tion → accord

Et c’est pré­ci­sé­ment pour cela que la réponse peut être éton­nam­ment juste sans être une pré­dic­tion au sens clas­sique.

On pour­rait le for­mu­ler ain­si :

Pour quelqu’un qui vient cher­cher « ce qui va arri­ver » :

« Le Yi Jing ne te donne pas le film de ton ave­nir. Il te montre la scène dans laquelle tu te trouves, les forces qui s’y affrontent ou s’y accordent, et le mou­ve­ment que ces forces sont en train de pro­duire. En com­pre­nant ce mou­ve­ment, tu peux entre­voir ce vers quoi la situa­tion tend, et par­fois modi­fier cette ten­dance. »

Cela intro­duit une idée essen­tielle : l’interrogation elle-même fait par­tie de la situa­tion.

Si je consulte le Yi Jing parce que je suis inquiet de perdre mon emploi, par exemple, la réponse ne décrit pas seule­ment « mon futur pro­fes­sion­nel ». Elle peut révé­ler que ma peur, mon com­por­te­ment actuel, les déci­sions de mon employeur et les contraintes éco­no­miques forment ensemble une cer­taine confi­gu­ra­tion.

Le Yi Jing ne serait donc pas un obser­va­teur exté­rieur qui regarde mon ave­nir depuis quelque part hors du temps. Il lit le pré­sent dans sa dimen­sion tem­po­relle.

Et c’est là que se trouve la dif­fé­rence la plus sub­tile :

Une pré­dic­tion clas­sique tend à dire :

Pré­sent → futur

Le Yi Jing invite plu­tôt à pen­ser :

Pré­sent → poten­tiel → trans­for­ma­tion

Le futur n’est donc pas une des­ti­na­tion située quelque part devant nous. C’est ce que la confi­gu­ra­tion actuelle est en train de deve­nir.

C’est aus­si pour­quoi les traits mutants sont si impor­tants : ils ne sont pas sim­ple­ment des « évé­ne­ments futurs ». Ils indiquent les endroits où la confi­gu­ra­tion est en train de bou­ger. L’hexagramme obte­nu par trans­for­ma­tion donne alors une autre confi­gu­ra­tion pos­sible ou, selon la méthode employée, une pers­pec­tive sur ce mou­ve­ment.

On pourrait finalement résumer toute la différence en une phrase :

La pré­dic­tion demande : « Qu’est-ce qui va m’arriver ? »

Le Yi Jing demande plu­tôt : « Qu’est-ce qui est déjà en train de se pas­ser, et que cela est-il en train de deve­nir ? »

Et cette seconde ques­tion est peut-être pré­ci­sé­ment ce qui per­met au Yi Jing d’avoir une por­tée pros­pec­tive sans réduire l’avenir à quelque chose de déjà écrit.

3. Un tirage doit-il être utile ?

Et si oui, qu’est-ce qu’une interprétation utile, par opposition à une interprétation seulement intéressante ?

Oui, mais il faut pré­ci­ser ce que signi­fie « utile » dans le Yi Jing.

Un tirage peut être inté­res­sant sans être utile : il peut pro­duire une belle lec­ture sym­bo­lique, éclai­rer la psy­cho­lo­gie d’une situa­tion, faire sur­gir des asso­cia­tions pro­fondes… tout en ne modi­fiant en rien la manière dont le consul­tant va la vivre ou agir.

À l’inverse, une inter­pré­ta­tion utile n’est pas néces­sai­re­ment celle qui « donne la bonne réponse ». C’est celle à mon sens qui aug­mente la qua­li­té du rap­port à la situa­tion.

1. L’utilité n’est pas de prédire

Cela sup­po­se­rait que le Yi Jing soit une machine à pro­duire des évé­ne­ments futurs.

On peut plu­tôt consi­dé­rer que le tirage montre la confi­gu­ra­tion actuelle des forces : ce qui pousse, ce qui résiste, ce qui est mûr, ce qui ne l’est pas, ce qui risque de se défaire, ce qui demande à être conte­nu ou déve­lop­pé. L’utilité consiste alors à pou­voir reve­nir au réel avec une per­cep­tion dif­fé­rente :

« Main­te­nant que je vois mieux la situa­tion, que puis-je faire (ou ne pas faire) qui soit plus juste ? »

C’est un dépla­ce­ment consi­dé­rable : le Yi Jing ne four­nit plus néces­sai­re­ment une infor­ma­tion sur le futur, mais une intel­li­gence de la situa­tion pré­sente.

2. Une interprétation intéressante peut être vraie… sans être utile

Pre­nons un exemple fic­tif. Quelqu’un demande : « Où me mène cette ren­contre amou­reuse ? » Le tirage pro­duit une confi­gu­ra­tion évo­quant l’abondance, l’intensité, puis la limi­ta­tion.

On peut faire une inter­pré­ta­tion très inté­res­sante :

  • l’amour réac­tive quelque chose d’ancien ;
  • l’autre devient un miroir ;
  • l’intensité affec­tive est liée à une pro­jec­tion ;
  • la ren­contre ouvre un pro­ces­sus d’individuation ; etc.

Tout cela peut être remar­qua­ble­ment éclai­rant. Mais si, à la fin, la per­sonne reste avec exac­te­ment les mêmes ques­tions : « Mais alors, est-ce que je dois conti­nuer avec lui ? Est-ce que cette rela­tion a un ave­nir ? Que dois-je obser­ver ? », l’interprétation a peut-être été riche, mais elle n’a pas encore été véri­ta­ble­ment utile.

3. L’interprétation utile transforme une compréhension en discernement

Je pro­po­se­rais ce cri­tère :

Une inter­pré­ta­tion est utile lorsqu’elle per­met au consul­tant de mieux dis­cer­ner ce qui, dans la situa­tion, dépend de lui, ce qui ne dépend pas de lui, et quelle atti­tude cor­res­pond le mieux à la confi­gu­ra­tion décrite par le Yi Jing.

Elle pro­duit donc idéa­le­ment trois choses :

Voir → dis­cer­ner → agir.

Voir : « Qu’est-ce qui est réel­le­ment en train de se pas­ser ? »

Dis­cer­ner : « Qu’est-ce qui est essen­tiel et qu’est-ce qui est secon­daire ? Où est le risque ? Où est la pos­si­bi­li­té ? Qu’est-ce que je confonds ? »

Agir : « Quelle conduite devient main­te­nant plus évi­dente ? » Et « agir » peut par­fai­te­ment signi­fier ne rien faire, attendre, renon­cer, lais­ser mûrir, obser­ver, poser une limite.

4. Une bonne interprétation ne doit donc pas seulement expliquer l’hexagramme

C’est un point par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant.

On peut par­fai­te­ment pro­duire une excel­lente dis­ser­ta­tion sur l’hexagramme H55, H45, H26 ou H44… sans répondre véri­ta­ble­ment à la ques­tion posée.

L’interprétation doit constam­ment tenir compte de la situa­tion concrète.

C’est là qu’intervient la dif­fé­rence entre une lec­ture qui « tient debout » et une lec­ture juste, comme nous l’évoquions pré­cé­dem­ment. Une lec­ture peut être cohé­rente après coup parce qu’on peut tou­jours trou­ver dans les sym­boles ou méta­phores quelque chose qui cor­res­pond à la situa­tion.

La ques­tion plus exi­geante est :

« Qu’est-ce que le tirage me contraint à voir que je n’aurais pas néces­sai­re­ment vu sans lui ? » Voi­là, à mon sens, un excellent test d’utilité.

5. Le meilleur signe d’une interprétation utile : elle introduit une contrainte

Nous l’avons déjà évo­qué pré­cé­dem­ment. Une inter­pré­ta­tion vrai­ment féconde ne dit pas seule­ment : « Cela peut vou­loir dire ceci… ou cela… ou encore cela. »

Elle fait appa­raître une limite à l’interprétation.

Par exemple : « Vous dési­rez obte­nir X, mais la struc­ture du tirage montre que la ques­tion déci­sive n’est pas X : c’est votre manière de vous enga­ger dans X. »

Ou : « Vous cher­chez à savoir si cette rela­tion va durer ; le tirage ne per­met pas de répondre hon­nê­te­ment à cette ques­tion, mais il montre très net­te­ment que vou­loir obte­nir cette cer­ti­tude main­te­nant vous ferait man­quer le phé­no­mène essen­tiel. »

C’est beau­coup plus utile qu’une pré­dic­tion. Pour­quoi ? Parce que le Yi Jing vient alors cor­ri­ger la ques­tion elle-même. Et par­fois, c’est pré­ci­sé­ment là que réside sa valeur.

6. Une interprétation utile doit aussi pouvoir être réfutée

C’est un cri­tère encore plus exi­geant. Si je dis : « Cette ligne signi­fie que vous êtes par­ta­gé inté­rieu­re­ment, mais qu’une par­tie de vous veut avan­cer tan­dis qu’une autre veut recu­ler », il est très dif­fi­cile de prendre cette pro­po­si­tion en défaut. Elle peut conve­nir à presque tout le monde.

En revanche : « Ici, le pro­blème n’est pas votre hési­ta­tion : le texte indique plu­tôt que vous cher­chez à obte­nir une déci­sion avant que les condi­tions per­met­tant de déci­der soient réunies », c’est beau­coup plus pré­cis. Le consul­tant peut alors regar­der le réel et dire : « Oui, c’est exac­te­ment cela » ou « Non, abso­lu­ment pas. »

Une inter­pré­ta­tion utile accepte cette pos­si­bi­li­té.

Elle ne cherche pas à être inat­ta­quable.

7. Elle doit produire une observation vérifiable dans le réel

C’est pro­ba­ble­ment le test que je pri­vi­lé­gie­rais. Après l’interprétation, on devrait pou­voir for­mu­ler quelque chose comme : « Dans les pro­chains jours, je vais obser­ver si… » ou : « La pro­chaine fois que cette situa­tion se pré­sente, je regar­de­rai si… » ou encore : « Je vais m’abstenir de faire X et voir ce que révèle cette abs­ten­tion. »

Le Yi Jing devient alors une méthode d’observation.

Il ne dit pas néces­sai­re­ment : « Voi­là ce qui va arri­ver ». Il peut dire : « Regarde ceci. C’est là que se joue la situa­tion ». Et cette seconde for­mu­la­tion me paraît beau­coup plus proche de la nature pro­fonde du Yi Jing.

8. Intéressant et utile ne s’opposent d’ailleurs pas

Il ne fau­drait pas conclure qu’une inter­pré­ta­tion psy­cho­lo­gique, sym­bo­lique ou phi­lo­so­phique est inutile. Au contraire. Une inter­pré­ta­tion peut être très inté­res­sante parce qu’elle est utile à un niveau plus pro­fond.

Par exemple, décou­vrir qu’une per­sonne pro­jette sur une ren­contre amou­reuse un besoin de répa­ra­tion affec­tive peut être extrê­me­ment utile, si cette décou­verte modi­fie son regard et sa conduite.

Le pro­blème com­mence lorsque l’interprétation devient une fin en soi : « C’est fas­ci­nant ! » mais sans : « Cela change quoi dans ma façon de regar­der la situa­tion ? »

Je résumerais ainsi les deux niveaux :

Lec­ture seule­ment inté­res­sante

Lec­ture utile

Elle explique les sym­boles

Elle éclaire la situa­tion

Elle pro­duit des asso­cia­tions

Elle hié­rar­chise les enjeux

Elle peut être très belle

Elle peut être mise à l’épreuve

Elle confirme sou­vent ce qu’on savait déjà

Elle fait appa­raître quelque chose qu’on ne voyait pas

Elle donne du sens

Elle donne du dis­cer­ne­ment

Elle raconte la situa­tion

Elle modi­fie le rap­port à la situa­tion

« Cela signi­fie que… »

« Donc, dans cette situa­tion, obser­vez / faites / évi­tez… »

Et je for­mu­le­rais le cri­tère ultime de cette façon :

Une inter­pré­ta­tion utile n’est pas celle qui explique le mieux le tirage ;

c’est celle qui per­met de voir le réel avec plus de jus­tesse après le tirage qu’avant.

C’est aus­si pour­quoi, à mon sens, la meilleure inter­pré­ta­tion ne devrait pas cher­cher à avoir le der­nier mot. Elle devrait rendre le consul­tant pro­gres­si­ve­ment capable de regar­der lui-même la situa­tion, avec moins d’angoisse, moins de pro­jec­tion et davan­tage de dis­cer­ne­ment.

4. Consulter le Yi Jing revient-il toujours à lever un doute, en tirage simple ou double ?

Ou existe-t-il d’autres usages légitimes de la consultation ?

Non. Lever un doute n’est qu’un des usages du Yi Jing, et pro­ba­ble­ment pas le plus fon­da­men­tal.

On peut dis­tin­guer plu­sieurs manières légi­times de consul­ter le Yi Jing.

1. Lever un doute : le Yi Jing comme aide à la décision

C’est l’usage le plus évident :

« Dois-je accep­ter ce tra­vail ? », « Est-il oppor­tun d’acheter cette mai­son ? », « Dois-je pour­suivre cette rela­tion ? »

Le tirage met alors en lumière la confi­gu­ra­tion de la situa­tion, ses forces, ses ten­sions et son évo­lu­tion pos­sible. Il ne four­nit pas néces­sai­re­ment un « oui » ou un « non ». (C’est d’ailleurs le conseil don­né avant toute consul­ta­tion : choi­sir une ques­tion qui ne demande pas une réponse par oui ou par non, car le Yi Jing ne fonc­tionne pas bien ain­si.)

Le risque, dans cet usage, est de trans­for­mer le Yi Jing en machine à déci­der à la place du consul­tant.

2. Comprendre une situation que l’on ne comprend pas

Il n’est même pas néces­saire d’avoir à choi­sir. On peut deman­der :

« Que se passe-t-il réel­le­ment dans cette rela­tion ? », « Quelle est la dyna­mique de cette situa­tion pro­fes­sion­nelle ? », « Qu’est-ce qui est à l’œuvre ici ? »

La ques­tion n’est plus : « Que dois-je faire ? », mais : « Dans quelle situa­tion suis-je ? »

C’est un usage par­ti­cu­liè­re­ment conforme à la logique du Yi Jing : dis­cer­ner les forces en pré­sence plu­tôt que cher­cher à connaître l’avenir. Mais nous l’avons déjà évo­qué dans les ques­tions pré­cé­dentes.

3. Chercher son propre positionnement

Une consul­ta­tion peut éga­le­ment por­ter sur la manière d’habiter une situa­tion :

« Quelle atti­tude adop­ter face à cette dif­fi­cul­té ? », « Com­ment me tenir dans cette période ? », « Quelle est la juste manière d’agir ici ? »

Le Yi Jing devient alors moins un ins­tru­ment de déci­sion qu’un art du posi­tion­ne­ment. C’est impor­tant : le même évé­ne­ment peut être favo­rable ou défa­vo­rable selon la manière dont on s’y engage.

4. Interroger une transformation en cours

On peut aus­si consul­ter lorsque quelque chose est en train de chan­ger, sans savoir encore où cela condui­ra :

« Quelle trans­for­ma­tion est actuel­le­ment à l’œuvre dans ma vie ? », « Que devient cette rela­tion ? », « Qu’est-ce qui cherche à émer­ger de cette situa­tion ? »

Ici, le tirage ne cherche pas tant à anti­ci­per un évé­ne­ment qu’à sai­sir un mou­ve­ment. C’est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant avec les traits mutants : ils per­mettent de voir où la confi­gu­ra­tion se tend, se déplace ou se trans­forme.

5. Explorer une expérience intérieure

Le Yi Jing peut éga­le­ment être inter­ro­gé comme un miroir de l’expérience psy­chique :

« Que repré­sente pour moi cette ren­contre ? », « Pour­quoi cette situa­tion me touche-t-elle autant ? », 
« Quelle dyna­mique inté­rieure cette épreuve révèle-t-elle ? »

On entre alors dans une lec­ture plus psy­cho­lo­gique, voire jun­gienne. Mais il faut gar­der une dis­tinc­tion essen­tielle : le Yi Jing n’est pas néces­sai­re­ment en train de révé­ler un incons­cient caché. C’est l’interprétation qui met en rela­tion la struc­ture sym­bo­lique de l’hexagramme avec l’expérience du consul­tant.

6. Examiner rétrospectivement une situation

On peut même consul­ter après l’événement. Par exemple :

« Qu’est-ce que cette expé­rience m’a appris ? », « Quelle était la dyna­mique pro­fonde de cette ren­contre ? », « Qu’est-ce que je n’avais pas vu dans cette situa­tion ? »

Il ne s’agit donc plus de pré­dire ni de déci­der, mais de com­prendre.

7. Consulter sans problème à résoudre

C’est peut-être le cas le plus inté­res­sant. Une per­sonne peut consul­ter alors qu’elle n’a ni doute pré­cis ni déci­sion urgente :

« Quelle est la situa­tion dans laquelle je me trouve actuel­le­ment ? » ou même : « Qu’est-ce qui mérite actuel­le­ment mon atten­tion ? »

Le Yi Jing devient alors un ins­tru­ment d’orientation et de dis­cer­ne­ment, plu­tôt qu’un oracle auquel on pose néces­sai­re­ment une ques­tion uti­li­taire.

Au fond, il y a donc une différence importante

On peut consul­ter le Yi Jing pour savoir : « Que va-t-il se pas­ser ? » mais aus­si :

« Que se passe-t-il ? », « Qu’est-ce qui est en train de chan­ger ? », « Quelle est ma posi­tion dans cette situa­tion ? », « Quelle atti­tude est juste ? », « Qu’est-ce que cette expé­rience révèle de sa propre dyna­mique ? »

Et même :

« Que dois-je regar­der que je ne regarde pas encore ? »

Cette der­nière for­mu­la­tion me paraît par­ti­cu­liè­re­ment féconde, parce qu’elle ne sup­pose ni doute à lever, ni réponse à obte­nir.

Elle cor­res­pond assez bien à l’idée que j’explore depuis quelques temps : le Yi Jing ne serait pas d’abord un dis­po­si­tif des­ti­né à four­nir une infor­ma­tion sur l’avenir, mais un moyen de rendre lisible une confi­gu­ra­tion et ses trans­for­ma­tions.

Autre­ment dit, le doute est une rai­son de consul­ter ; il n’est pas la condi­tion de la consul­ta­tion.

Pré­sen­ta­tion de Domi­nique Bon­paix

Le Pro­to­cole de Domi­nique

Le Yi Jing pour les nuls