L’art d’interpréter un tirage Yi Jing (2)

par Dominique Bonpaix

pièces

Deuxième volet de l’entretien que Domi­nique Bon­paix a accor­dé à l’Encyclopédie du Yi Jing sur l’art d’interpréter un tirage. 

Le pre­mier volet posait une dis­tinc­tion qui tra­verse tout l’entretien : une lec­ture qui « se tient » n’est pas for­cé­ment une lec­ture juste. Domi­nique Bon­paix la pro­longe ici en amont et en aval du tirage. En amont, avec la for­mu­la­tion de la ques­tion, qui décide déjà en par­tie de ce que la réponse pour­ra éclai­rer. En aval, avec le pro­to­cole, dont elle montre qu’il ne fabrique pas la jus­tesse mais limite l’arbitraire de l’interprète, avant de le situer par­mi les autres voies de lec­ture du Yi Jing, dont le 文王卦 Wén Wáng guà.

Ce deuxième volet couvre les ques­tions des thèmes 2 et 3 :

-  Ce qu’on attend de la ques­tion

- Le pro­to­cole et les Dix Piliers : jusqu’où les suivre ?

Ce qu’on attend de la question

5. À quoi reconnaît-on une question qui pourra recevoir une réponse « utile » ? Quels types de formulations conduisent à des réponses inappropriées ?

Dans une consul­ta­tion du Yi Jing, la qua­li­té de la ques­tion condi­tionne for­te­ment la pos­si­bi­li­té d’obtenir une réponse utile. Mais, au risque de me répé­ter, il faut pré­ci­ser ce que signi­fie « utile » : ce n’est pas néces­sai­re­ment une réponse qui donne l’information que le consul­tant espère, ni même une réponse immé­dia­te­ment exploi­table. C’est une réponse qui éclaire effec­ti­ve­ment la situa­tion inter­ro­gée et per­met de mieux s’y orien­ter.

Une bonne question porte sur une situation réelle, engagée

La ques­tion devient féconde lorsqu’elle met le Yi Jing en rap­port avec une situa­tion concrète dans laquelle des forces sont déjà à l’œuvre.

Par exemple : « Com­ment me com­por­ter dans la situa­tion actuelle avec mon asso­cié ? » est géné­ra­le­ment plus fécond que : « Que va-t-il arri­ver avec mon asso­cié ? »

Dans le pre­mier cas, le Yi Jing peut mon­trer une dyna­mique et une manière d’y prendre part. Dans le second, on lui demande essen­tiel­le­ment de pro­duire un évé­ne­ment futur.

On pour­rait donc for­mu­ler le prin­cipe ain­si : la bonne ques­tion ne demande pas seule­ment ce qui va arri­ver ; elle demande à com­prendre com­ment agir ou s’orienter dans ce qui est en train d’arriver.

Les questions les plus fécondes ouvrent un espace de compréhension

Il existe plu­sieurs familles de ques­tions par­ti­cu­liè­re­ment adap­tées.

a) Com­prendre une situa­tion : « Quelle est la dyna­mique actuelle de cette rela­tion ? » ou par exemple « Qu’est-ce qui est réel­le­ment à l’œuvre dans cette situa­tion ? »

b) Cher­cher une orien­ta­tion : « Quelle atti­tude adop­ter face à cette dif­fi­cul­té ? » ou encore « Com­ment puis-je abor­der cette négo­cia­tion ? »

c) Éclai­rer une déci­sion : « Que repré­sente pour moi le fait d’accepter cette pro­po­si­tion ? », « Que dois-je prendre en compte avant de m’engager dans ce pro­jet ? »

Ici, le Yi Jing ne décide pas à la place du consul­tant. Il fait appa­raître la struc­ture et les ten­sions de cha­cune des pos­si­bi­li­tés.

d) Com­prendre un pro­ces­sus : « Où en est actuel­le­ment ce pro­jet et vers quoi sa dyna­mique tend-elle ? » Autre exemple : « Qu’est-ce qui favo­rise ou entrave son déve­lop­pe­ment ? »

Cette der­nière caté­go­rie est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante parce qu’elle rejoint pré­ci­sé­ment l’idée que j’évoquais pré­cé­dem­ment en réponse à d’autres ques­tions : le Yi Jing ne serait pas tant un ins­tru­ment de pré­dic­tion qu’un moyen de déce­ler les forces pré­sentes et leur évo­lu­tion pos­sible.

À l’inverse, certaines formulations enferment la réponse

Le pro­blème n’est pas néces­sai­re­ment que ces ques­tions soient « inter­dites » au Yi Jing. C’est qu’elles réduisent consi­dé­ra­ble­ment le type de réponse qu’il peut don­ner.

La ques­tion binaire : « Dois-je ache­ter cette mai­son : oui ou non ? » Elle contraint une réponse com­plexe à entrer dans une alter­na­tive très pauvre. Le Yi Jing peut évi­dem­ment pro­duire un hexa­gramme à cette ques­tion. Mais l’interprétation risque alors de deve­nir : « 44 est défa­vo­rable, donc non. »

On trans­forme ain­si une image dyna­mique en bul­le­tin de vote.

Une for­mu­la­tion plus riche serait : « Quelles sont les forces à l’œuvre dans mon pro­jet d’achat de cette mai­son et à quoi dois-je être par­ti­cu­liè­re­ment atten­tif ? »

La question qui demande directement l’avenir

« Quid de ren­con­trer quelqu’un cette année ? » ou « Quid de la durée de cette rela­tion ? », ou encore : « Qu’en est-il de gagner de l’argent avec ce pro­jet ? » Ces ques­tions peuvent rece­voir des réponses qui semblent pré­dic­tives. Mais elles exposent à une dif­fi­cul­té métho­do­lo­gique : on ne sait plus très bien si l’on inter­prète une dyna­mique ou si l’on pré­tend annon­cer un évé­ne­ment.

Une ques­tion comme : « Quelle est la dyna­mique actuelle de ma rela­tion avec X ? » per­met une lec­ture beau­coup plus riche.

Et si l’avenir est réel­le­ment au cœur de la pré­oc­cu­pa­tion : « Si je pour­suis cette rela­tion dans les condi­tions actuelles, quelle dyna­mique est sus­cep­tible de se déve­lop­per ? »

La dif­fé­rence est impor­tante : on ne demande plus au Yi Jing de connaître un futur déjà écrit, mais d’examiner la pro­lon­ga­tion d’une situa­tion don­née.

Les questions qui contiennent déjà leur réponse

C’est un piège par­ti­cu­liè­re­ment sub­til.

« Est-ce que mon fils fait une erreur en vou­lant ache­ter cet appar­te­ment ? » La ques­tion contient déjà l’hypothèse : il fait peut-être une erreur. De même : « Com­ment faire pour que mon couple fonc­tionne enfin ? » pré­sup­pose que le couple doit fonc­tion­ner et que la tâche consiste à le sau­ver.

Une for­mu­la­tion plus ouverte serait : « Quelle est la dyna­mique actuelle de mon couple et com­ment puis-je y prendre ma place ? »

L’enjeu est de ne pas deman­der au Yi Jing de confir­mer une inter­pré­ta­tion que l’on pos­sède déjà.

Les questions sur l’intériorité d’autrui sont délicates

Par exemple : « Est-ce que Pierre m’aime vrai­ment ? » ou : « Que pense réel­le­ment Pierre de moi ? » Le Yi Jing peut pro­duire une image très inté­res­sante de la rela­tion telle que le consul­tant la vit, mais il est beau­coup plus pro­blé­ma­tique d’utiliser le tirage comme accès direct à la conscience d’un tiers.

Une ques­tion plus opé­rante serait : « Quelle est actuel­le­ment la dyna­mique entre Pierre et moi ? » ou : « Com­ment dois-je com­prendre ma rela­tion avec Pierre dans la situa­tion actuelle ? »

On déplace la consul­ta­tion de la pré­ten­due lec­ture d’une conscience étran­gère vers une rela­tion effec­ti­ve­ment acces­sible au consul­tant.

Les questions répétitives produisent souvent des réponses de moins en moins utiles

Un autre mau­vais usage consiste à deman­der plu­sieurs fois la même chose parce que la pre­mière réponse ne nous convient pas : « Est-ce que je dois par­tir ? » Puis : « Mais vrai­ment, est-ce que je dois par­tir ? » Puis : « Et si je reste ? » Puis : « Que se pas­se­ra-t-il si je pars ? » Puis encore une consul­ta­tion pour véri­fier la pré­cé­dente.

Le risque est alors de trans­for­mer le Yi Jing en machine à obte­nir une cer­ti­tude. La consul­ta­tion cesse d’être un moyen d’exploration et devient une recherche de vali­da­tion.

Un critère simple : la question doit laisser au consultant quelque chose à faire

C’est peut-être le meilleur test. Com­pa­rez : « La réus­site de mon pro­jet ? » avec « Que dois-je com­prendre de la dyna­mique actuelle de mon pro­jet pour savoir com­ment le conduire ? » La seconde ques­tion pos­sède une pro­prié­té essen­tielle : quelle que soit la réponse, elle peut modi­fier la manière dont le consul­tant regarde et conduit la situa­tion.

On pour­rait donc pro­po­ser cette petite grille :

Ques­tion

Risque / inté­rêt

« Que va-t-il arri­ver ? »

forte orien­ta­tion pré­dic­tive

« Oui ou non ? »

réduit la com­plexi­té

« Qu’en est-il de l’amour de X ? »

pré­tend accé­der à autrui

« Est-ce une bonne déci­sion ? »

délègue le juge­ment au Yi Jing

« Que dois-je com­prendre de cette situa­tion ? »

ouvre l’interprétation

« Quelle dyna­mique est à l’œuvre ? »

très adap­tée à la logique du Yi Jing

« Com­ment puis-je agir ? »

trans­forme la réponse en orien­ta­tion

« À quoi dois-je être atten­tif ? »

fait appa­raître les points de vigi­lance

Le véritable critère : une question doit être « ouverte » sans être vague

Il y a ici un équi­libre assez sub­til.

Trop fer­mée : « Dois-je accep­ter ? »

Trop vague : « Que va deve­nir ma vie ? »

Mieux : « Dans la situa­tion actuelle, qu’est-ce que je dois com­prendre avant de déci­der d’accepter cette pro­po­si­tion ? »

Elle est déli­mi­tée, située dans le pré­sent, mais suf­fi­sam­ment ouverte pour que le Yi Jing puisse répondre autre­ment que par oui/non.

Et c’est là que se situe la dis­tinc­tion dont je parle dans mes réponses aux pré­cé­dentes ques­tions sur l’interprétation : une bonne ques­tion ne cherche pas néces­sai­re­ment à obte­nir une réponse ; elle crée les condi­tions pour qu’une réponse puisse trans­for­mer la com­pré­hen­sion de la situa­tion.

6. Quels sont les intérêts et les limites de la question double ?

La ques­tion double au Yi Jing (par exemple « Que se passe-t-il si je fais A, et que se passe-t-il si je fais B ? ») est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante, mais elle com­porte une dif­fi­cul­té fon­da­men­tale : elle demande à la per­sonne qui inter­roge le Yi Jing de com­pa­rer deux deve­nirs pos­sibles, alors que le Livre des Muta­tions décrit d’abord une confi­gu­ra­tion de forces.

Son intérêt principal : rendre visible une bifurcation

La ques­tion double est utile lorsqu’on se trouve réel­le­ment devant deux voies. Par exemple : « Si je reste dans cette rela­tion, quelle dyna­mique se pré­sente ?
Si je la quitte, quelle dyna­mique se pré­sente ? » Deux tirages per­mettent alors de faire appa­raître deux confi­gu­ra­tions dif­fé­rentes.

L’intérêt n’est pas néces­sai­re­ment de décou­vrir « laquelle est la meilleure ». Il est plu­tôt de voir (comme dans tout tirage, et nous l’avons déjà évo­qué) :

    • ce que chaque voie met en mou­ve­ment ;
    • quelles forces elle favo­rise ou contra­rie ;
    • quelle atti­tude elle exige ;
    • où se trouvent les obs­tacles ;
    • ce qui risque de res­ter invi­sible si l’on ne regarde qu’une seule pos­si­bi­li­té.

La ques­tion double devient donc un ins­tru­ment de dis­cer­ne­ment.

Elle permet de déplacer la question du « oui ou non »

Une ques­tion simple tend faci­le­ment à deve­nir : « Est-ce que je dois faire A ? » La ques­tion double peut être beau­coup plus féconde : « Que devient la situa­tion si je fais A ? Et que devient-elle si je fais B ? »

On passe ain­si d’une demande de ver­dict à une obser­va­tion des dyna­miques. C’est par­ti­cu­liè­re­ment cohé­rent avec le Yi Jing : il ne s’agit plus tel­le­ment de deman­der quelle déci­sion est bonne, mais de regar­der com­ment chaque déci­sion trans­forme la situa­tion.

Elle permet une comparaison, mais pas forcément un classement

C’est là une dis­tinc­tion impor­tante. Sup­po­sons que le pre­mier tirage donne : l’hexagramme 34, 大壯 Dà Zhuàng « Grande Force » et le second : l’hexagramme 62, 小過 Xiǎo Guò « Petit Excès ». Il serait ten­tant de conclure : « 34 est favo­rable, 62 défa­vo­rable ; donc il faut choi­sir A. »

Mais ce serait déjà trans­for­mer le Yi Jing en sys­tème de nota­tion.

Une lec­ture plus inté­res­sante deman­de­rait :

    • Qu’est-ce que 34 révèle de la voie A ?
    • Qu’est-ce que 62 révèle de la voie B ?
    • Quelles forces sont à l’œuvre dans cha­cune ?
    • Que demande cha­cune à celui qui agit ?
    • Où se trouve, dans cha­cune, le risque de déme­sure ou d’erreur ?
    • Que devient la per­sonne elle-même dans cha­cune de ces confi­gu­ra­tions ?

La com­pa­rai­son reste pos­sible, mais sans fabri­quer arti­fi­ciel­le­ment un gagnant.

Sa limite essentielle : les deux questions ne sont jamais parfaitement symétriques

C’est pro­ba­ble­ment le prin­ci­pal pro­blème métho­do­lo­gique.

Même si l’on for­mule : « Que se passe-t-il si je fais A ? »
« Que se passe-t-il si je fais B ? »

Les deux situa­tions ne sont pas néces­sai­re­ment des expé­riences indé­pen­dantes. Le simple fait d’avoir inter­ro­gé le Yi Jing une pre­mière fois peut modi­fier la seconde inter­ro­ga­tion : l’état psy­cho­lo­gique du consul­tant n’est plus exac­te­ment le même, et sur­tout la deuxième ques­tion est posée à la lumière de la pre­mière réponse. Il faut donc évi­ter de consi­dé­rer les deux tirages comme deux mesures scien­ti­fiques com­pa­rables.

Le Yi Jing ne dit pas : « A = 72/100 ; B = 54/100. » Il pro­duit deux images sym­bo­liques qu’il faut ensuite mettre en rela­tion avec la situa­tion réelle.

Autre limite : le risque de « faire voter » le Yi Jing

C’est une dérive assez fré­quente de la ques­tion double. On obtient :

    • tirage A : dif­fi­cile ;
    • tirage B : plus sédui­sant. 

Et l’on conclut : « Le Yi Jing me conseille B. » Or le pre­mier tirage peut pré­ci­sé­ment mon­trer ce qui devra être affron­té si l’on choi­sit A, et non annon­cer que B est pré­fé­rable. C’est une dif­fé­rence capi­tale.

Un hexa­gramme dif­fi­cile n’est pas néces­sai­re­ment un mau­vais scé­na­rio.
Un hexa­gramme har­mo­nieux n’est pas néces­sai­re­ment une bonne déci­sion.

Le Yi Jing peut mon­trer une situa­tion exi­geante qui devient féconde si elle est cor­rec­te­ment vécue, et inver­se­ment une situa­tion appa­rem­ment favo­rable qui contient un piège.

La question double peut aussi multiplier inutilement l’incertitude

Il existe un autre risque :

    • « Que se passe-t-il si je fais A ? »
    • « Et B ? »
    • « Et si je fais C ? »
    • « Et si j’attends six mois ? »
    • « Et si je demande encore ? »

On finit par pro­duire une car­to­gra­phie gigan­tesque de futurs hypo­thé­tiques.

Le consul­tant n’est alors plus en train de dis­cer­ner ; il cherche pro­gres­si­ve­ment à éli­mi­ner toute incer­ti­tude. Or l’incertitude est pré­ci­sé­ment une don­née de la situa­tion.

La ques­tion double est donc beau­coup plus utile lorsqu’elle porte sur une véri­table alter­na­tive, et beau­coup moins lorsqu’elle devient un moyen de mul­ti­plier les simu­la­tions jusqu’à obte­nir une réponse ras­su­rante.

Une très bonne utilisation : deux options réellement opposées

Je dis­tin­gue­rais trois niveaux.

Ques­tion faible : « Est-ce que je dois ache­ter cette mai­son ? » Elle demande presque un oui/non.

Ques­tion meilleure : « Quelle est la dyna­mique si j’achète cette mai­son ? » Elle per­met d’examiner la voie choi­sie.

Ques­tion double très féconde : « Quelle dyna­mique se met en place si j’achète cette mai­son, et quelle dyna­mique se met en place si je renonce à l’achat ? »

Ici, les deux tirages peuvent véri­ta­ble­ment éclai­rer la struc­ture du choix.

Mais je pous­se­rais même un peu plus loin :

« Qu’ai-je à com­prendre de cha­cune des deux voies ? »

Cette for­mu­la­tion empêche davan­tage de trans­for­mer les réponses en simples pro­nos­tics.

Il existe une forme encore plus subtile de question double

On peut oppo­ser non pas deux déci­sions, mais deux atti­tudes. Par exemple : « Que se passe-t-il si je cherche acti­ve­ment à pro­vo­quer cette rela­tion ? » et « Que se passe-t-il si je laisse la rela­tion se déve­lop­per spon­ta­né­ment ? »

Ou : « Que se passe-t-il si je cherche à résoudre immé­dia­te­ment le pro­blème ? » et
« Que se passe-t-il si je prends le temps de l’observer ? »

Dans ce cas, le Yi Jing ne com­pare pas seule­ment deux évé­ne­ments futurs : il met en évi­dence deux manières d’entrer dans la situa­tion. Et c’est sou­vent beau­coup plus ins­truc­tif.

En résumé

Ques­tion double

Inté­rêt

Limite

Deux déci­sions réelles

Éclaire la bifur­ca­tion

Ne donne pas for­cé­ment un « meilleur choix »

A / B

Per­met de com­pa­rer les dyna­miques

Les tirages ne sont pas des mesures quan­ti­ta­tives

Deux atti­tudes

Révèle ce que chaque atti­tude met en mou­ve­ment

Peut dépla­cer la ques­tion ini­tiale

Deux futurs hypo­thé­tiques

Peut ouvrir la réflexion

Risque de deve­nir une recherche de cer­ti­tude

Répé­ti­tion de nom­breux doubles tirages

Peu d’intérêt après un cer­tain point

Risque de confu­sion et de dépen­dance à la consul­ta­tion

Je for­mu­le­rais donc le prin­cipe ain­si :

La ques­tion double est légi­time lorsque deux voies existent réel­le­ment ; elle devient pro­blé­ma­tique lorsqu’on demande au Yi Jing de choi­sir à notre place.

Et peut-être son inté­rêt le plus pro­fond est-il là : elle ne sup­prime pas le choix, elle rend le choix plus conscient. Le consul­tant reste celui qui décide ; le Yi Jing montre ce que cha­cune des voies tend à mobi­li­ser.

Le protocole et les Dix Piliers : jusqu’où les suivre ?

7. Les piliers de la méthode d’analyse du Centre Djohi doivent-ils être strictement respectés ? Que se passe-t-il concrètement quand on s’en dispense, ou qu’on n’en retient que la moitié ?

Non. Les dix piliers du Centre Djo­hi ne doivent pas être com­pris comme dix opé­ra­tions obli­ga­toires dont l’omission ren­drait le tirage « faux ». En revanche, ils forment un sys­tème cohé­rent de garde-fous : plus on en aban­donne, plus on change la nature de l’interprétation. C’est, à mon sens, le point essen­tiel.

Le Centre Djo­hi pré­sente bien ces dix élé­ments comme une « ana­lyse rai­son­nable » sui­vant les méthodes tra­di­tion­nelles, et pré­cise que l’hexagramme de situa­tion est la réponse fon­da­men­tale, toutes les autres grilles devant concou­rir à sa com­pré­hen­sion.

Les dix piliers ne sont pas dix « preuves »

Il serait trom­peur de pen­ser : « Si j’ai appli­qué les dix étapes, mon inter­pré­ta­tion est vraie ; si j’en ai oublié trois, elle est fausse. » Ce n’est pas ain­si que fonc­tionne la méthode. Les dix piliers rem­plissent plu­tôt des fonc­tions dif­fé­rentes :

    • cer­tains déter­minent ce qu’est la réponse et à qui ou quoi elle s’applique 
    • cer­tains déter­minent la struc­ture de la réponse 
    • cer­tains per­mettent de faire varier le point de vue
    • cer­tains servent de contrôle ou de recou­pe­ment
    • enfin, la lec­ture des textes vient par­ti­cu­la­ri­ser ce que les struc­tures ont fait appa­raître.

Le Centre Djo­hi décrit par exemple l’hexagramme nucléaire et l’opposé comme des « hexa­grammes d’analyse », tan­dis que situa­tion et pers­pec­tive sont les « hexa­grammes-réponse ».

Il y a donc une hié­rar­chie fonc­tion­nelle, et non une simple liste de dix ingré­dients équi­va­lents.

Ce qui se passe si l’on n’en garde qu’une partie

C’est là que la ques­tion devient inté­res­sante. Ima­gi­nons trois niveaux.

1 – Lec­ture mini­male
On regarde essen­tiel­le­ment l’hexagramme de situa­tion et les textes du Juge­ment et de la Grande Image → on demande : « Que décrit cette situa­tion ? »

2 – Lec­ture avec muta­tions
On ajoute les traits mutants et l’hexagramme de pers­pec­tive → on demande : « Com­ment cette situa­tion évo­lue-t-elle, et vers quoi ? »

3 – Lec­ture struc­tu­rée Djo­hi
On ajoute les dif­fé­rentes grilles d’analyse : posi­tions éner­gé­tiques dans la figure, tri­grammes, oppo­sé, nucléaire, niveaux, déri­va­tions, etc. → on demande non seule­ment ce que dit le tirage, mais aus­si :
→ « Qu’est-ce que cha­cune de ces don­nées ajoute, confirme, nuance ou éven­tuel­le­ment contre­dit dans ma pre­mière com­pré­hen­sion ? »

C’est cette troi­sième étape qui apporte le contrôle inter­pré­ta­tif dont je par­lais. Et cela change quelque chose d’important. On pour­rait même dire que les piliers ne sont pas tous des­ti­nés à être appré­hen­dés de la même façon. Cer­tains sont des sources de sens, d’autres sont des ins­tru­ments de véri­fi­ca­tion.

Par exemple, si je tire un hexa­gramme et que ma pre­mière inter­pré­ta­tion est : « La situa­tion demande de ralen­tir », je peux ensuite regar­der le nucléaire, les posi­tions, les tri­grammes, etc. Deux choses peuvent se pro­duire :

    • ils convergent avec cette lec­ture → elle gagne en soli­di­té ;
    • ils font appa­raître une dyna­mique incom­pa­tible → je dois révi­ser ma pre­mière lec­ture.

C’est là que l’utilisation com­plète de la méthode devient dif­fé­rente d’une lec­ture sim­pli­fiée. Et je pense que cela rejoint exac­te­ment l’interrogation de fond sur « une inter­pré­ta­tion qui se tient » ver­sus « une inter­pré­ta­tion juste » à laquelle j’ai pré­cé­dem­ment répon­du : les don­nées sup­plé­men­taires ne garan­tissent pas la jus­tesse, mais elles peuvent rendre plus dif­fi­cile de faire tenir arti­fi­ciel­le­ment une inter­pré­ta­tion.

Le risque le plus important : ce n’est pas l’erreur, c’est la « lecture qui se tient »

Pour reprendre l’idée de la dif­fé­rence entre une inter­pré­ta­tion juste et une inter­pré­ta­tion qui tient seule­ment debout : cette der­nière peut être pro­duite avec très peu de méthode. Par exemple : hexa­gramme 55, 豐 Fēng « Abon­dance ». La per­sonne ren­contre une période très intense. Il faut pro­fi­ter de cette abon­dance, la gérer avant qu’elle ne dis­pa­raisse. C’est cohé­rent.

Mais qu’est-ce qui, dans le tirage par­ti­cu­lier, oblige à dire cela ? C’est la ques­tion déci­sive. La méthode Djo­hi apporte pré­ci­sé­ment des contraintes suc­ces­sives qui per­mettent de poser : « Pour­quoi cette inter­pré­ta­tion plu­tôt qu’une autre ? »

    • Le nucléaire peut obli­ger à prendre en compte une dyna­mique inté­rieure dif­fé­rente.
    • L’opposé peut faire appa­raître ce que la situa­tion exclut stra­té­gi­que­ment.
    • Les tri­grammes peuvent dif­fé­ren­cier l’intérieur et l’extérieur par rap­port au consul­tant.
    • Les niveaux donnent une loca­li­sa­tion struc­tu­relle.
    • Les lignes mutantes indiquent où le chan­ge­ment se pro­duit.
    • Les déri­vés pré­cisent l’atmosphère propre à chaque muta­tion.
    • Puis le texte per­met de véri­fier et de par­ti­cu­la­ri­ser.

Lorsque plu­sieurs de ces niveaux convergent spon­ta­né­ment, on a quelque chose de beau­coup plus inté­res­sant qu’une simple asso­cia­tion sym­bo­lique. À l’inverse, si une inter­pré­ta­tion n’est sou­te­nue que par une belle image du texte, il faut res­ter beau­coup plus pru­dent.

Le sys­tème fonc­tionne donc presque comme une série de filtres.

pièces

On peut se dispenser de certains piliers, mais il faut savoir ce que l’on abandonne

C’est pro­ba­ble­ment la manière la plus saine de consi­dé­rer la méthode.

Ce que l’on aban­donne

Ce que l’on perd prin­ci­pa­le­ment

Ques­tion pré­ci­sé­ment for­mu­lée

La déter­mi­na­tion du champ de la réponse

Lec­ture visuelle de la figure

Une par­tie de l’information struc­tu­relle immé­diate

Tri­grammes

La dif­fé­ren­cia­tion intérieur/extérieur et des com­po­santes

Oppo­sé

Le contre-champ de la situa­tion

Nucléaire

Une com­pré­hen­sion de la dyna­mique interne

Six niveaux

La loca­li­sa­tion du pro­ces­sus dans la struc­ture

Pers­pec­tive

La dyna­mique / pro­pen­sion de la situa­tion

Textes

La for­mu­la­tion sym­bo­lique et stra­té­gique qui par­ti­cu­la­rise

Ce tableau montre sur­tout que tous les piliers ne sont pas inter­chan­geables.

Il existe même un paradoxe intéressant

Si vous appli­quez les dix piliers méca­ni­que­ment, vous pou­vez pro­duire une inter­pré­ta­tion très sophis­ti­quée mais mau­vaise. Pour­quoi ? Parce que l’on peut tou­jours faire dire quelque chose à un nucléaire, un oppo­sé, un tri­gramme, une ligne, un déri­vé, si l’on cherche suf­fi­sam­ment. La méthode ne garan­tit donc pas auto­ma­ti­que­ment la jus­tesse. Elle four­nit plu­tôt des résis­tances à l’arbitraire. C’est très dif­fé­rent. La bonne ques­tion n’est donc pas : « Ai-je appli­qué les dix piliers ? » mais plu­tôt :

« Chaque élé­ment que j’introduis apporte-t-il réel­le­ment une infor­ma­tion sur la ques­tion, ou suis-je sim­ple­ment en train de fabri­quer une inter­pré­ta­tion de plus en plus sophis­ti­quée ? »

C’est là que la méthode devient réel­le­ment inté­res­sante.

Et cela donne une distinction que je trouve particulièrement utile

Il y a au moins trois degrés de lec­ture :

Lec­ture sym­bo­lique : « Que m’évoque cet hexa­gramme ? »

Lec­ture inter­pré­ta­tive : « Que semble dire cet hexa­gramme dans cette situa­tion ? »

Lec­ture struc­tu­rée : « Quelles carac­té­ris­tiques de la figure, de ses muta­tions et de ses textes, etc., me per­mettent de sou­te­nir cette inter­pré­ta­tion plu­tôt qu’une autre ? »

Le Centre Djo­hi cherche clai­re­ment à conduire vers le troi­sième niveau. Son pro­to­cole n’a donc pas prin­ci­pa­le­ment pour fonc­tion de rendre les inter­pré­ta­tions plus com­pli­quées ; il cherche à réduire la liber­té de l’interprète à mesure qu’il avance.

Et c’est pro­ba­ble­ment la meilleure réponse que je puisse faire à cette ques­tion : on peut par­fai­te­ment ne rete­nir que la moi­tié des piliers, mais on ne fait alors pas sim­ple­ment « la même méthode en moins com­plet » ; on change le degré de contrainte de l’interprétation.

C’est aus­si pour­quoi une lec­ture très courte peut être excel­lente, tan­dis qu’une lec­ture uti­li­sant les dix piliers peut être médiocre : la méthode aug­mente les pos­si­bi­li­tés de contrôle, elle ne rem­place pas le juge­ment de l’interprète. 

N’oublions pas qu’analyser un tirage reste un art

Rap­pel : le Yi Jing est une énorme réserve, et un tirage per­met à des élé­ments de cette réserve de s’exprimer et de se posi­tion­ner d’eux-mêmes. Ils vont alors for­mer comme une carte, avec des connexions gra­phiques et tex­tuelles.

Il s’agit alors de nous mettre au centre de la carte et d’inventer notre propre par­cours.

Inven­ter notre propre par­cours, car cette carte est inter­ac­tive. En effet, le Yi Jing est éga­le­ment une chambre d’écho où des connexions internes et exclu­sives se forment avec nous-mêmes. Tout à coup, on « sait », on com­prend quelque chose auquel on n’avait jamais pen­sé aupa­ra­vant. Et cela ne s’est pas du tout fait en réflé­chis­sant… C’est en lais­sant coha­bi­ter libre­ment les élé­ments du tirage que les connexions se sont éta­blies, appor­tant par­fois le choc de la réponse : « Eurê­ka ! Mais c’est bien sûr… ! » Nous ne sommes plus aux com­mandes de ce qui se passe, c’est l’ouverture intui­tive.

Mais pour cela, il est néces­saire d’avoir un cœur « vide » donc dis­po­nible pour accueillir la réponse (le cœur 心 xīn est le logis du 神 shén, l’« esprit », pour les Chi­nois). C’est-à-dire un cœur ouvert à toute éven­tua­li­té, sans idées pré­con­çues.

Cepen­dant, pour que l’intuition soit fiable, elle a besoin des garde-fous de la méthode d’analyse.

8. Existe-t-il plusieurs voies d’interprétation du Yi Jing, et lesquelles ? Le 文王卦 Wén Wáng guà en est une, très éloignée de la lecture des textes canoniques. Comment situez-vous la méthode que vous employez parmi ces voies, et qu’est-ce qui lui appartient en propre ?

Il est impor­tant de dis­tin­guer les dif­fé­rentes voies d’interprétation du Yi Jing plu­tôt que de par­ler d’« une » méthode du Yi Jing. Elles uti­lisent sou­vent les mêmes 64 hexa­grammes, mais elles ne leur font pas accom­plir le même tra­vail.

La dis­tinc­tion devient par­ti­cu­liè­re­ment éclai­rante pour situer la méthode des dix piliers du Centre Djo­hi.

Plusieurs grandes voies

On peut sché­ma­ti­que­ment dis­tin­guer au moins cinq familles.

Voie

Ce qui consti­tue prin­ci­pa­le­ment la réponse

Ques­tion impli­cite

Lec­ture cano­nique

Image, struc­ture de l’hexagramme, Juge­ment, textes des traits

Que signi­fie cette situa­tion et quelle atti­tude convient ?

Lec­ture struc­tu­rale / sym­bo­lique

Tri­grammes, six posi­tions, nucléaire, oppo­sé, muta­tions, rap­ports entre figures

Quelle dyna­mique est à l’œuvre ?

Tra­di­tion phi­lo­so­phique / let­trée

Sens cos­mo­lo­gique, éthique, humain des hexa­grammes

Com­ment com­prendre le chan­ge­ment et y prendre part ?

Wén Wáng guà

Lignes, 納甲 nàjiǎ, Cinq Phases, calen­drier, rap­ports entre lignes, ligne-cible, tem­po­ra­li­té

Que fait cette situa­tion concrète et com­ment évo­lue-t-elle ?

Méthodes numé­ro­lo­giques ou ima­gées (notam­ment 梅花易數 Méi­huā Yìshù, « Fleur de pru­nier »)

Nombres, moment du tirage, tri­grammes, image du moment

Quelle confi­gu­ra­tion ou quelle image le moment mani­feste-t-il ?

Il ne s’agit donc pas sim­ple­ment de cinq « styles » dif­fé­rents. Ce sont par­fois des dis­po­si­tifs épis­té­mo­lo­giques dif­fé­rents : les mêmes hexa­grammes servent de sup­port à des opé­ra­tions de connais­sance dif­fé­rentes.

Le Wén Wáng guà, par exemple, est par­ti­cu­liè­re­ment révé­la­teur. Il conserve les 64 hexa­grammes mais leur super­pose un appa­reillage qui n’est pas celui de la lec­ture lit­té­raire : attri­bu­tion des branches ter­restres et des Cinq Phases aux lignes, rap­port au mois et au jour, ligne Sujet/Objet, rela­tions entre élé­ments, force sai­son­nière, etc. Le texte cano­nique peut deve­nir secon­daire, voire ne presque pas inter­ve­nir.

Autre­ment dit : ce n’est pas une lec­ture du texte avec des infor­ma­tions sup­plé­men­taires ; c’est une autre méthode qui tra­vaille sur le même tirage.

Où placer les dix piliers du Centre Djohi ?

C’est là que la méthode des dix piliers est assez inté­res­sante. Elle n’est pas le Wén Wáng guà, ni une adap­ta­tion occi­den­tale de celui-ci. Elle se situe plu­tôt dans la famille des lec­tures hexa­gram­ma­tiques struc­tu­rales, avec une carac­té­ris­tique essen­tielle : elle cherche à construire une pro­cé­dure ordon­née de lec­ture du tirage avant d’avoir recours aux textes.

Ce qui appartient en propre à la méthode du Centre Djohi

Il faut ici être pré­cis : les élé­ments pris iso­lé­ment ne sont géné­ra­le­ment pas des inven­tions de Djo­hi. Les hexa­grammes, les six posi­tions, les tri­grammes, les traits mutants, le nucléaire, l’opposé, les figures déri­vées, etc., appar­tiennent à l’histoire beau­coup plus vaste du Yi Jing.

Ce qui paraît beau­coup plus en propre au Centre Djo­hi est l’organisation en une méthode de consul­ta­tion cohé­rente.

Je dis­tin­gue­rais quatre inno­va­tions ou choix métho­do­lo­giques.

a. La primauté donnée à la figure avant le texte

C’est pro­ba­ble­ment le point le plus carac­té­ris­tique.

La figure n’est pas consi­dé­rée comme une simple illus­tra­tion du texte : elle est elle-même por­teuse d’information. D’où la consigne que j’évoquais dans une réponse pré­cé­dente : regar­der d’abord la figure, et seule­ment ensuite lire les textes. Les six traits sont alors appré­hen­dés comme une archi­tec­ture dyna­mique : posi­tions, pola­ri­tés, rap­ports, muta­tions, etc.

Cela rap­proche Djo­hi de cer­taines tra­di­tions struc­tu­relles du Yi Jing, mais avec une sys­té­ma­ti­sa­tion péda­go­gique par­ti­cu­liè­re­ment forte.

b. La construction d’une hiérarchie de lectures

Les dix piliers ne mettent pas toutes les infor­ma­tions sur le même plan. Il y a une sorte de pro­gres­sion du géné­ral vers le par­ti­cu­lier :

        • ques­tion ;
        • figure ;
        • struc­ture ;
        • situa­tion et pers­pec­tive ;
        • struc­tures cachées ou com­plé­men­taires ;
        • tri­grammes ;
        • muta­tions ;
        • les six niveaux ;
        • déri­vés ;
        • fina­le­ment le texte.

C’est essen­tiel : les textes ne sont pas sup­pri­més, ils changent de sta­tut.

Quitte à me répé­ter, ils ne consti­tuent plus le point de départ qui com­mande l’interprétation ; ils deviennent l’un des der­niers ins­tru­ments de véri­fi­ca­tion, de pré­ci­sion et d’incarnation du sens. C’est exac­te­ment ce que for­mule le dixième pilier : les textes servent à « confir­mer et par­ti­cu­la­ri­ser » les don­nées obte­nues par les grilles pré­cé­dentes.

c. La distinction situation / perspective

Le fait de faire tra­vailler simul­ta­né­ment l’hexagramme de situa­tion et l’hexagramme de pers­pec­tive est une carac­té­ris­tique par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante de cette approche.

Cela pro­duit une lec­ture à deux plans :

ce qui est là, la confi­gu­ra­tion actuelle ;

ce vers quoi la situa­tion ouvre, ou la manière dont elle se déploie.

Ce n’est pas la logique du Wén Wáng guà, où l’hexagramme est avant tout trans­for­mé en tableau de rela­tions calen­daires et élé­men­taires.

d. La volonté de faire de l’interprétation une procédure contrôlable

C’est peut-être le point le plus pro­fond. La méthode du Centre Djo­hi essaie de répondre à une dif­fi­cul­té inhé­rente à la lec­ture du Yi Jing : Com­ment évi­ter qu’une inter­pré­ta­tion ne soit sim­ple­ment une belle his­toire que l’on peut faire dire à n’importe quel hexa­gramme ? Les dix piliers apportent une réponse métho­do­lo­gique : mul­ti­plier les contraintes de lec­ture.

Une différence capitale avec le Wén Wáng guà

On peut main­te­nant com­prendre pour­quoi il est pos­sible de rap­pro­cher les deux méthodes tout en les trou­vant très dif­fé­rentes. Pre­nons un même tirage : hexa­gramme 45, 萃 Cuì « Réunion », trait 2 mutant par exemple.

Lec­ture Centre Djo­hi → on demande plu­tôt :

    • Quelle est la confi­gu­ra­tion de l’hexagramme 45 ?
    • Que font ses six posi­tions ?
    • Quels tri­grammes le consti­tuent ?
    • Quel est son oppo­sé ?
    • Quel est son nucléaire ?
    • Quels traits mutent ?
    • Que devient la confi­gu­ra­tion ?
    • Que dit l’hexagramme de pers­pec­tive ?
    • Et main­te­nant, que viennent pré­ci­ser les textes ?

Lec­ture Wén Wáng guà → on change com­plè­te­ment de logique :

    • Quelle branche ter­restre est atta­chée à chaque ligne ?
    • Quel élé­ment repré­sente chaque ligne ?
    • Quelle est la ligne qui repré­sente le consul­tant ou l’objet de la ques­tion ?
    • Quelle est sa force par rap­port au mois et au jour ?
    • Qu’est-ce qui la nour­rit, la contrôle, la heurte ?
    • Quelle ligne indique le résul­tat ?
    • Quand les condi­tions tem­po­relles deviennent-elles favo­rables ou défa­vo­rables ?

C’est pour­quoi l’en­sei­gne­ment du Wén Wáng guà insiste sur la for­mule « mêmes hexa­grammes, tra­vail dif­fé­rent » : le dis­po­si­tif est le même à l’entrée, mais les infor­ma­tions per­ti­nentes et le mode de juge­ment changent radi­ca­le­ment.

Il y a donc une distinction encore plus profonde

Je pro­po­se­rais de ne pas clas­ser les méthodes seule­ment selon les tech­niques qu’elles uti­lisent, mais selon ce qu’elles consi­dèrent comme l’information pri­maire.

Dans la lec­ture struc­tu­rale de type Centre Djo­hi, la figure est pri­maire. Le texte vient ensuite mettre des mots pré­cis sur une confi­gu­ra­tion déjà obser­vée.

Dans le Wén Wáng guà, les rela­tions entre les lignes et leur ins­crip­tion tem­po­relle sont pri­maires. L’hexagramme devient en quelque sorte une matrice per­met­tant de cal­cu­ler une confi­gu­ra­tion dyna­mique.

Dans le Méi­huā Yìshù, l’image du moment est pri­maire. Le tri­gramme et les nombres per­mettent de sai­sir une confi­gu­ra­tion qui se mani­feste au moment de la consul­ta­tion.

Et cela permet de comprendre quelque chose d’important sur la méthode Djohi

Je ne pré­sen­te­rais donc pas les dix piliers comme « une nou­velle école tra­di­tion­nelle du Yi Jing ». Ce serait his­to­ri­que­ment trom­peur. Je les décri­rais plu­tôt comme : une méthode contem­po­raine de lec­ture struc­tu­rale du Yi Jing, éla­bo­rée à par­tir de maté­riaux et de pro­cé­dés appar­te­nant à dif­fé­rentes tra­di­tions de lec­ture, mais orga­ni­sés par le Centre Djo­hi en une séquence métho­do­lo­gique spé­ci­fique.

C’est cette com­po­si­tion qui lui appar­tient en propre davan­tage que cha­cun de ses ins­tru­ments.

Et c’est aus­si ce qui explique son carac­tère assez par­ti­cu­lier : elle n’est ni sim­ple­ment tex­tuelle, ni véri­ta­ble­ment Wén Wáng guà, ni pure­ment numé­ro­lo­gique. Elle cherche à faire de la figure hexa­gram­ma­tique elle-même le pre­mier objet d’observation, puis à faire conver­ger plu­sieurs niveaux de struc­ture avant de lais­ser par­ler le texte.

On retrouve d’ailleurs chez Cyrille Java­ry une concep­tion géné­rale de la consul­ta­tion comme lec­ture de la confi­gu­ra­tion dyna­mique du pré­sent, plu­tôt que comme pré­dic­tion d’un futur déter­mi­né.

En une formule, je résumerais ainsi la différence :

Le Wén Wáng guà demande : « Que font les lignes dans le temps ? »
Djo­hi demande d’abord : « Quelle confi­gu­ra­tion est don­née à voir par cette figure ? », puis : « Que disent les textes de cette confi­gu­ra­tion ? »

C’est, à mon sens, la meilleure façon de situer les dix piliers : non pas une méthode rivale du Wén Wáng guà, mais une autre manière d’exploiter le même objet-réponse (la figure des 64 hexa­grammes) avec une prio­ri­té don­née à sa lec­ture archi­tec­tu­rale.

Dans le pro­chain volet, nous ques­tion­ne­rons donc Domi­nique Bon­paix sur la lec­ture de la figure elle-même.