L’art d’interpréter un tirage Yi Jing (2)

Deuxième volet de l’entretien que Dominique Bonpaix a accordé à l’Encyclopédie du Yi Jing sur l’art d’interpréter un tirage.
Le premier volet posait une distinction qui traverse tout l’entretien : une lecture qui « se tient » n’est pas forcément une lecture juste. Dominique Bonpaix la prolonge ici en amont et en aval du tirage. En amont, avec la formulation de la question, qui décide déjà en partie de ce que la réponse pourra éclairer. En aval, avec le protocole, dont elle montre qu’il ne fabrique pas la justesse mais limite l’arbitraire de l’interprète, avant de le situer parmi les autres voies de lecture du Yi Jing, dont le 文王卦 Wén Wáng guà.
Ce deuxième volet couvre les questions des thèmes 2 et 3 :
- Ce qu’on attend de la question
- Le protocole et les Dix Piliers : jusqu’où les suivre ?
Ce qu’on attend de la question
5. À quoi reconnaît-on une question qui pourra recevoir une réponse « utile » ? Quels types de formulations conduisent à des réponses inappropriées ?
Dans une consultation du Yi Jing, la qualité de la question conditionne fortement la possibilité d’obtenir une réponse utile. Mais, au risque de me répéter, il faut préciser ce que signifie « utile » : ce n’est pas nécessairement une réponse qui donne l’information que le consultant espère, ni même une réponse immédiatement exploitable. C’est une réponse qui éclaire effectivement la situation interrogée et permet de mieux s’y orienter.
Une bonne question porte sur une situation réelle, engagée
La question devient féconde lorsqu’elle met le Yi Jing en rapport avec une situation concrète dans laquelle des forces sont déjà à l’œuvre.
Par exemple : « Comment me comporter dans la situation actuelle avec mon associé ? » est généralement plus fécond que : « Que va-t-il arriver avec mon associé ? »
Dans le premier cas, le Yi Jing peut montrer une dynamique et une manière d’y prendre part. Dans le second, on lui demande essentiellement de produire un événement futur.
On pourrait donc formuler le principe ainsi : la bonne question ne demande pas seulement ce qui va arriver ; elle demande à comprendre comment agir ou s’orienter dans ce qui est en train d’arriver.
Les questions les plus fécondes ouvrent un espace de compréhension
Il existe plusieurs familles de questions particulièrement adaptées.
a) Comprendre une situation : « Quelle est la dynamique actuelle de cette relation ? » ou par exemple « Qu’est-ce qui est réellement à l’œuvre dans cette situation ? »
b) Chercher une orientation : « Quelle attitude adopter face à cette difficulté ? » ou encore « Comment puis-je aborder cette négociation ? »
c) Éclairer une décision : « Que représente pour moi le fait d’accepter cette proposition ? », « Que dois-je prendre en compte avant de m’engager dans ce projet ? »
Ici, le Yi Jing ne décide pas à la place du consultant. Il fait apparaître la structure et les tensions de chacune des possibilités.
d) Comprendre un processus : « Où en est actuellement ce projet et vers quoi sa dynamique tend-elle ? » Autre exemple : « Qu’est-ce qui favorise ou entrave son développement ? »
Cette dernière catégorie est particulièrement intéressante parce qu’elle rejoint précisément l’idée que j’évoquais précédemment en réponse à d’autres questions : le Yi Jing ne serait pas tant un instrument de prédiction qu’un moyen de déceler les forces présentes et leur évolution possible.
À l’inverse, certaines formulations enferment la réponse
Le problème n’est pas nécessairement que ces questions soient « interdites » au Yi Jing. C’est qu’elles réduisent considérablement le type de réponse qu’il peut donner.
La question binaire : « Dois-je acheter cette maison : oui ou non ? » Elle contraint une réponse complexe à entrer dans une alternative très pauvre. Le Yi Jing peut évidemment produire un hexagramme à cette question. Mais l’interprétation risque alors de devenir : « 44 est défavorable, donc non. »
On transforme ainsi une image dynamique en bulletin de vote.
Une formulation plus riche serait : « Quelles sont les forces à l’œuvre dans mon projet d’achat de cette maison et à quoi dois-je être particulièrement attentif ? »
La question qui demande directement l’avenir
« Quid de rencontrer quelqu’un cette année ? » ou « Quid de la durée de cette relation ? », ou encore : « Qu’en est-il de gagner de l’argent avec ce projet ? » Ces questions peuvent recevoir des réponses qui semblent prédictives. Mais elles exposent à une difficulté méthodologique : on ne sait plus très bien si l’on interprète une dynamique ou si l’on prétend annoncer un événement.
Une question comme : « Quelle est la dynamique actuelle de ma relation avec X ? » permet une lecture beaucoup plus riche.
Et si l’avenir est réellement au cœur de la préoccupation : « Si je poursuis cette relation dans les conditions actuelles, quelle dynamique est susceptible de se développer ? »
La différence est importante : on ne demande plus au Yi Jing de connaître un futur déjà écrit, mais d’examiner la prolongation d’une situation donnée.
Les questions qui contiennent déjà leur réponse
C’est un piège particulièrement subtil.
« Est-ce que mon fils fait une erreur en voulant acheter cet appartement ? » La question contient déjà l’hypothèse : il fait peut-être une erreur. De même : « Comment faire pour que mon couple fonctionne enfin ? » présuppose que le couple doit fonctionner et que la tâche consiste à le sauver.
Une formulation plus ouverte serait : « Quelle est la dynamique actuelle de mon couple et comment puis-je y prendre ma place ? »
L’enjeu est de ne pas demander au Yi Jing de confirmer une interprétation que l’on possède déjà.
Les questions sur l’intériorité d’autrui sont délicates
Par exemple : « Est-ce que Pierre m’aime vraiment ? » ou : « Que pense réellement Pierre de moi ? » Le Yi Jing peut produire une image très intéressante de la relation telle que le consultant la vit, mais il est beaucoup plus problématique d’utiliser le tirage comme accès direct à la conscience d’un tiers.
Une question plus opérante serait : « Quelle est actuellement la dynamique entre Pierre et moi ? » ou : « Comment dois-je comprendre ma relation avec Pierre dans la situation actuelle ? »
On déplace la consultation de la prétendue lecture d’une conscience étrangère vers une relation effectivement accessible au consultant.
Les questions répétitives produisent souvent des réponses de moins en moins utiles
Un autre mauvais usage consiste à demander plusieurs fois la même chose parce que la première réponse ne nous convient pas : « Est-ce que je dois partir ? » Puis : « Mais vraiment, est-ce que je dois partir ? » Puis : « Et si je reste ? » Puis : « Que se passera-t-il si je pars ? » Puis encore une consultation pour vérifier la précédente.
Le risque est alors de transformer le Yi Jing en machine à obtenir une certitude. La consultation cesse d’être un moyen d’exploration et devient une recherche de validation.
Un critère simple : la question doit laisser au consultant quelque chose à faire
C’est peut-être le meilleur test. Comparez : « La réussite de mon projet ? » avec « Que dois-je comprendre de la dynamique actuelle de mon projet pour savoir comment le conduire ? » La seconde question possède une propriété essentielle : quelle que soit la réponse, elle peut modifier la manière dont le consultant regarde et conduit la situation.
On pourrait donc proposer cette petite grille :
|
Question |
Risque / intérêt |
|
« Que va-t-il arriver ? » |
forte orientation prédictive |
|
« Oui ou non ? » |
réduit la complexité |
|
« Qu’en est-il de l’amour de X ? » |
prétend accéder à autrui |
|
« Est-ce une bonne décision ? » |
délègue le jugement au Yi Jing |
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« Que dois-je comprendre de cette situation ? » |
ouvre l’interprétation |
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« Quelle dynamique est à l’œuvre ? » |
très adaptée à la logique du Yi Jing |
|
« Comment puis-je agir ? » |
transforme la réponse en orientation |
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« À quoi dois-je être attentif ? » |
fait apparaître les points de vigilance |
Le véritable critère : une question doit être « ouverte » sans être vague
Il y a ici un équilibre assez subtil.
Trop fermée : « Dois-je accepter ? »
Trop vague : « Que va devenir ma vie ? »
Mieux : « Dans la situation actuelle, qu’est-ce que je dois comprendre avant de décider d’accepter cette proposition ? »
Elle est délimitée, située dans le présent, mais suffisamment ouverte pour que le Yi Jing puisse répondre autrement que par oui/non.
Et c’est là que se situe la distinction dont je parle dans mes réponses aux précédentes questions sur l’interprétation : une bonne question ne cherche pas nécessairement à obtenir une réponse ; elle crée les conditions pour qu’une réponse puisse transformer la compréhension de la situation.
6. Quels sont les intérêts et les limites de la question double ?
La question double au Yi Jing (par exemple « Que se passe-t-il si je fais A, et que se passe-t-il si je fais B ? ») est particulièrement intéressante, mais elle comporte une difficulté fondamentale : elle demande à la personne qui interroge le Yi Jing de comparer deux devenirs possibles, alors que le Livre des Mutations décrit d’abord une configuration de forces.
Son intérêt principal : rendre visible une bifurcation
La question double est utile lorsqu’on se trouve réellement devant deux voies. Par exemple : « Si je reste dans cette relation, quelle dynamique se présente ?
Si je la quitte, quelle dynamique se présente ? » Deux tirages permettent alors de faire apparaître deux configurations différentes.
L’intérêt n’est pas nécessairement de découvrir « laquelle est la meilleure ». Il est plutôt de voir (comme dans tout tirage, et nous l’avons déjà évoqué) :
-
- ce que chaque voie met en mouvement ;
- quelles forces elle favorise ou contrarie ;
- quelle attitude elle exige ;
- où se trouvent les obstacles ;
- ce qui risque de rester invisible si l’on ne regarde qu’une seule possibilité.
La question double devient donc un instrument de discernement.
Elle permet de déplacer la question du « oui ou non »
Une question simple tend facilement à devenir : « Est-ce que je dois faire A ? » La question double peut être beaucoup plus féconde : « Que devient la situation si je fais A ? Et que devient-elle si je fais B ? »
On passe ainsi d’une demande de verdict à une observation des dynamiques. C’est particulièrement cohérent avec le Yi Jing : il ne s’agit plus tellement de demander quelle décision est bonne, mais de regarder comment chaque décision transforme la situation.
Elle permet une comparaison, mais pas forcément un classement
C’est là une distinction importante. Supposons que le premier tirage donne : l’hexagramme 34, 大壯 Dà Zhuàng « Grande Force » et le second : l’hexagramme 62, 小過 Xiǎo Guò « Petit Excès ». Il serait tentant de conclure : « 34 est favorable, 62 défavorable ; donc il faut choisir A. »
Mais ce serait déjà transformer le Yi Jing en système de notation.
Une lecture plus intéressante demanderait :
-
- Qu’est-ce que 34 révèle de la voie A ?
- Qu’est-ce que 62 révèle de la voie B ?
- Quelles forces sont à l’œuvre dans chacune ?
- Que demande chacune à celui qui agit ?
- Où se trouve, dans chacune, le risque de démesure ou d’erreur ?
- Que devient la personne elle-même dans chacune de ces configurations ?
La comparaison reste possible, mais sans fabriquer artificiellement un gagnant.
Sa limite essentielle : les deux questions ne sont jamais parfaitement symétriques
C’est probablement le principal problème méthodologique.
Même si l’on formule : « Que se passe-t-il si je fais A ? »
« Que se passe-t-il si je fais B ? »
Les deux situations ne sont pas nécessairement des expériences indépendantes. Le simple fait d’avoir interrogé le Yi Jing une première fois peut modifier la seconde interrogation : l’état psychologique du consultant n’est plus exactement le même, et surtout la deuxième question est posée à la lumière de la première réponse. Il faut donc éviter de considérer les deux tirages comme deux mesures scientifiques comparables.
Le Yi Jing ne dit pas : « A = 72/100 ; B = 54/100. » Il produit deux images symboliques qu’il faut ensuite mettre en relation avec la situation réelle.
Autre limite : le risque de « faire voter » le Yi Jing
C’est une dérive assez fréquente de la question double. On obtient :
-
- tirage A : difficile ;
- tirage B : plus séduisant.
Et l’on conclut : « Le Yi Jing me conseille B. » Or le premier tirage peut précisément montrer ce qui devra être affronté si l’on choisit A, et non annoncer que B est préférable. C’est une différence capitale.
Un hexagramme difficile n’est pas nécessairement un mauvais scénario.
Un hexagramme harmonieux n’est pas nécessairement une bonne décision.
Le Yi Jing peut montrer une situation exigeante qui devient féconde si elle est correctement vécue, et inversement une situation apparemment favorable qui contient un piège.
La question double peut aussi multiplier inutilement l’incertitude
Il existe un autre risque :
-
- « Que se passe-t-il si je fais A ? »
- « Et B ? »
- « Et si je fais C ? »
- « Et si j’attends six mois ? »
- « Et si je demande encore ? »
On finit par produire une cartographie gigantesque de futurs hypothétiques.
Le consultant n’est alors plus en train de discerner ; il cherche progressivement à éliminer toute incertitude. Or l’incertitude est précisément une donnée de la situation.
La question double est donc beaucoup plus utile lorsqu’elle porte sur une véritable alternative, et beaucoup moins lorsqu’elle devient un moyen de multiplier les simulations jusqu’à obtenir une réponse rassurante.
Une très bonne utilisation : deux options réellement opposées
Je distinguerais trois niveaux.
Question faible : « Est-ce que je dois acheter cette maison ? » Elle demande presque un oui/non.
Question meilleure : « Quelle est la dynamique si j’achète cette maison ? » Elle permet d’examiner la voie choisie.
Question double très féconde : « Quelle dynamique se met en place si j’achète cette maison, et quelle dynamique se met en place si je renonce à l’achat ? »
Ici, les deux tirages peuvent véritablement éclairer la structure du choix.
Mais je pousserais même un peu plus loin :
« Qu’ai-je à comprendre de chacune des deux voies ? »
Cette formulation empêche davantage de transformer les réponses en simples pronostics.
Il existe une forme encore plus subtile de question double
On peut opposer non pas deux décisions, mais deux attitudes. Par exemple : « Que se passe-t-il si je cherche activement à provoquer cette relation ? » et « Que se passe-t-il si je laisse la relation se développer spontanément ? »
Ou : « Que se passe-t-il si je cherche à résoudre immédiatement le problème ? » et
« Que se passe-t-il si je prends le temps de l’observer ? »
Dans ce cas, le Yi Jing ne compare pas seulement deux événements futurs : il met en évidence deux manières d’entrer dans la situation. Et c’est souvent beaucoup plus instructif.
En résumé
|
Question double |
Intérêt |
Limite |
|
Deux décisions réelles |
Éclaire la bifurcation |
Ne donne pas forcément un « meilleur choix » |
|
A / B |
Permet de comparer les dynamiques |
Les tirages ne sont pas des mesures quantitatives |
|
Deux attitudes |
Révèle ce que chaque attitude met en mouvement |
Peut déplacer la question initiale |
|
Deux futurs hypothétiques |
Peut ouvrir la réflexion |
Risque de devenir une recherche de certitude |
|
Répétition de nombreux doubles tirages |
Peu d’intérêt après un certain point |
Risque de confusion et de dépendance à la consultation |
Je formulerais donc le principe ainsi :
La question double est légitime lorsque deux voies existent réellement ; elle devient problématique lorsqu’on demande au Yi Jing de choisir à notre place.
Et peut-être son intérêt le plus profond est-il là : elle ne supprime pas le choix, elle rend le choix plus conscient. Le consultant reste celui qui décide ; le Yi Jing montre ce que chacune des voies tend à mobiliser.
Le protocole et les Dix Piliers : jusqu’où les suivre ?
7. Les piliers de la méthode d’analyse du Centre Djohi doivent-ils être strictement respectés ? Que se passe-t-il concrètement quand on s’en dispense, ou qu’on n’en retient que la moitié ?
Non. Les dix piliers du Centre Djohi ne doivent pas être compris comme dix opérations obligatoires dont l’omission rendrait le tirage « faux ». En revanche, ils forment un système cohérent de garde-fous : plus on en abandonne, plus on change la nature de l’interprétation. C’est, à mon sens, le point essentiel.
Le Centre Djohi présente bien ces dix éléments comme une « analyse raisonnable » suivant les méthodes traditionnelles, et précise que l’hexagramme de situation est la réponse fondamentale, toutes les autres grilles devant concourir à sa compréhension.
Les dix piliers ne sont pas dix « preuves »
Il serait trompeur de penser : « Si j’ai appliqué les dix étapes, mon interprétation est vraie ; si j’en ai oublié trois, elle est fausse. » Ce n’est pas ainsi que fonctionne la méthode. Les dix piliers remplissent plutôt des fonctions différentes :
-
- certains déterminent ce qu’est la réponse et à qui ou quoi elle s’applique
- certains déterminent la structure de la réponse
- certains permettent de faire varier le point de vue
- certains servent de contrôle ou de recoupement
- enfin, la lecture des textes vient particulariser ce que les structures ont fait apparaître.
Le Centre Djohi décrit par exemple l’hexagramme nucléaire et l’opposé comme des « hexagrammes d’analyse », tandis que situation et perspective sont les « hexagrammes-réponse ».
Il y a donc une hiérarchie fonctionnelle, et non une simple liste de dix ingrédients équivalents.
Ce qui se passe si l’on n’en garde qu’une partie
C’est là que la question devient intéressante. Imaginons trois niveaux.
1 – Lecture minimale
On regarde essentiellement l’hexagramme de situation et les textes du Jugement et de la Grande Image → on demande : « Que décrit cette situation ? »
2 – Lecture avec mutations
On ajoute les traits mutants et l’hexagramme de perspective → on demande : « Comment cette situation évolue-t-elle, et vers quoi ? »
3 – Lecture structurée Djohi
On ajoute les différentes grilles d’analyse : positions énergétiques dans la figure, trigrammes, opposé, nucléaire, niveaux, dérivations, etc. → on demande non seulement ce que dit le tirage, mais aussi :
→ « Qu’est-ce que chacune de ces données ajoute, confirme, nuance ou éventuellement contredit dans ma première compréhension ? »
C’est cette troisième étape qui apporte le contrôle interprétatif dont je parlais. Et cela change quelque chose d’important. On pourrait même dire que les piliers ne sont pas tous destinés à être appréhendés de la même façon. Certains sont des sources de sens, d’autres sont des instruments de vérification.
Par exemple, si je tire un hexagramme et que ma première interprétation est : « La situation demande de ralentir », je peux ensuite regarder le nucléaire, les positions, les trigrammes, etc. Deux choses peuvent se produire :
-
- ils convergent avec cette lecture → elle gagne en solidité ;
- ils font apparaître une dynamique incompatible → je dois réviser ma première lecture.
C’est là que l’utilisation complète de la méthode devient différente d’une lecture simplifiée. Et je pense que cela rejoint exactement l’interrogation de fond sur « une interprétation qui se tient » versus « une interprétation juste » à laquelle j’ai précédemment répondu : les données supplémentaires ne garantissent pas la justesse, mais elles peuvent rendre plus difficile de faire tenir artificiellement une interprétation.
Le risque le plus important : ce n’est pas l’erreur, c’est la « lecture qui se tient »
Pour reprendre l’idée de la différence entre une interprétation juste et une interprétation qui tient seulement debout : cette dernière peut être produite avec très peu de méthode. Par exemple : hexagramme 55, 豐 Fēng « Abondance ». La personne rencontre une période très intense. Il faut profiter de cette abondance, la gérer avant qu’elle ne disparaisse. C’est cohérent.
Mais qu’est-ce qui, dans le tirage particulier, oblige à dire cela ? C’est la question décisive. La méthode Djohi apporte précisément des contraintes successives qui permettent de poser : « Pourquoi cette interprétation plutôt qu’une autre ? »
-
- Le nucléaire peut obliger à prendre en compte une dynamique intérieure différente.
- L’opposé peut faire apparaître ce que la situation exclut stratégiquement.
- Les trigrammes peuvent différencier l’intérieur et l’extérieur par rapport au consultant.
- Les niveaux donnent une localisation structurelle.
- Les lignes mutantes indiquent où le changement se produit.
- Les dérivés précisent l’atmosphère propre à chaque mutation.
- Puis le texte permet de vérifier et de particulariser.
Lorsque plusieurs de ces niveaux convergent spontanément, on a quelque chose de beaucoup plus intéressant qu’une simple association symbolique. À l’inverse, si une interprétation n’est soutenue que par une belle image du texte, il faut rester beaucoup plus prudent.
Le système fonctionne donc presque comme une série de filtres.

On peut se dispenser de certains piliers, mais il faut savoir ce que l’on abandonne
C’est probablement la manière la plus saine de considérer la méthode.
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Ce que l’on abandonne |
Ce que l’on perd principalement |
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Question précisément formulée |
La détermination du champ de la réponse |
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Lecture visuelle de la figure |
Une partie de l’information structurelle immédiate |
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Trigrammes |
La différenciation intérieur/extérieur et des composantes |
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Opposé |
Le contre-champ de la situation |
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Nucléaire |
Une compréhension de la dynamique interne |
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Six niveaux |
La localisation du processus dans la structure |
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Perspective |
La dynamique / propension de la situation |
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Textes |
La formulation symbolique et stratégique qui particularise |
Ce tableau montre surtout que tous les piliers ne sont pas interchangeables.
Il existe même un paradoxe intéressant
Si vous appliquez les dix piliers mécaniquement, vous pouvez produire une interprétation très sophistiquée mais mauvaise. Pourquoi ? Parce que l’on peut toujours faire dire quelque chose à un nucléaire, un opposé, un trigramme, une ligne, un dérivé, si l’on cherche suffisamment. La méthode ne garantit donc pas automatiquement la justesse. Elle fournit plutôt des résistances à l’arbitraire. C’est très différent. La bonne question n’est donc pas : « Ai-je appliqué les dix piliers ? » mais plutôt :
« Chaque élément que j’introduis apporte-t-il réellement une information sur la question, ou suis-je simplement en train de fabriquer une interprétation de plus en plus sophistiquée ? »
C’est là que la méthode devient réellement intéressante.
Et cela donne une distinction que je trouve particulièrement utile
Il y a au moins trois degrés de lecture :
Lecture symbolique : « Que m’évoque cet hexagramme ? »
Lecture interprétative : « Que semble dire cet hexagramme dans cette situation ? »
Lecture structurée : « Quelles caractéristiques de la figure, de ses mutations et de ses textes, etc., me permettent de soutenir cette interprétation plutôt qu’une autre ? »
Le Centre Djohi cherche clairement à conduire vers le troisième niveau. Son protocole n’a donc pas principalement pour fonction de rendre les interprétations plus compliquées ; il cherche à réduire la liberté de l’interprète à mesure qu’il avance.
Et c’est probablement la meilleure réponse que je puisse faire à cette question : on peut parfaitement ne retenir que la moitié des piliers, mais on ne fait alors pas simplement « la même méthode en moins complet » ; on change le degré de contrainte de l’interprétation.
C’est aussi pourquoi une lecture très courte peut être excellente, tandis qu’une lecture utilisant les dix piliers peut être médiocre : la méthode augmente les possibilités de contrôle, elle ne remplace pas le jugement de l’interprète.
N’oublions pas qu’analyser un tirage reste un art
Rappel : le Yi Jing est une énorme réserve, et un tirage permet à des éléments de cette réserve de s’exprimer et de se positionner d’eux-mêmes. Ils vont alors former comme une carte, avec des connexions graphiques et textuelles.
Il s’agit alors de nous mettre au centre de la carte et d’inventer notre propre parcours.
Inventer notre propre parcours, car cette carte est interactive. En effet, le Yi Jing est également une chambre d’écho où des connexions internes et exclusives se forment avec nous-mêmes. Tout à coup, on « sait », on comprend quelque chose auquel on n’avait jamais pensé auparavant. Et cela ne s’est pas du tout fait en réfléchissant… C’est en laissant cohabiter librement les éléments du tirage que les connexions se sont établies, apportant parfois le choc de la réponse : « Eurêka ! Mais c’est bien sûr… ! » Nous ne sommes plus aux commandes de ce qui se passe, c’est l’ouverture intuitive.
Mais pour cela, il est nécessaire d’avoir un cœur « vide » donc disponible pour accueillir la réponse (le cœur 心 xīn est le logis du 神 shén, l’« esprit », pour les Chinois). C’est-à-dire un cœur ouvert à toute éventualité, sans idées préconçues.
Cependant, pour que l’intuition soit fiable, elle a besoin des garde-fous de la méthode d’analyse.
8. Existe-t-il plusieurs voies d’interprétation du Yi Jing, et lesquelles ? Le 文王卦 Wén Wáng guà en est une, très éloignée de la lecture des textes canoniques. Comment situez-vous la méthode que vous employez parmi ces voies, et qu’est-ce qui lui appartient en propre ?
Il est important de distinguer les différentes voies d’interprétation du Yi Jing plutôt que de parler d’« une » méthode du Yi Jing. Elles utilisent souvent les mêmes 64 hexagrammes, mais elles ne leur font pas accomplir le même travail.
La distinction devient particulièrement éclairante pour situer la méthode des dix piliers du Centre Djohi.
Plusieurs grandes voies
On peut schématiquement distinguer au moins cinq familles.
|
Voie |
Ce qui constitue principalement la réponse |
Question implicite |
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Lecture canonique |
Image, structure de l’hexagramme, Jugement, textes des traits |
Que signifie cette situation et quelle attitude convient ? |
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Lecture structurale / symbolique |
Trigrammes, six positions, nucléaire, opposé, mutations, rapports entre figures |
Quelle dynamique est à l’œuvre ? |
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Tradition philosophique / lettrée |
Sens cosmologique, éthique, humain des hexagrammes |
Comment comprendre le changement et y prendre part ? |
|
Wén Wáng guà |
Lignes, 納甲 nàjiǎ, Cinq Phases, calendrier, rapports entre lignes, ligne-cible, temporalité |
Que fait cette situation concrète et comment évolue-t-elle ? |
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Méthodes numérologiques ou imagées (notamment 梅花易數 Méihuā Yìshù, « Fleur de prunier ») |
Nombres, moment du tirage, trigrammes, image du moment |
Quelle configuration ou quelle image le moment manifeste-t-il ? |
Il ne s’agit donc pas simplement de cinq « styles » différents. Ce sont parfois des dispositifs épistémologiques différents : les mêmes hexagrammes servent de support à des opérations de connaissance différentes.
Le Wén Wáng guà, par exemple, est particulièrement révélateur. Il conserve les 64 hexagrammes mais leur superpose un appareillage qui n’est pas celui de la lecture littéraire : attribution des branches terrestres et des Cinq Phases aux lignes, rapport au mois et au jour, ligne Sujet/Objet, relations entre éléments, force saisonnière, etc. Le texte canonique peut devenir secondaire, voire ne presque pas intervenir.
Autrement dit : ce n’est pas une lecture du texte avec des informations supplémentaires ; c’est une autre méthode qui travaille sur le même tirage.
Où placer les dix piliers du Centre Djohi ?
C’est là que la méthode des dix piliers est assez intéressante. Elle n’est pas le Wén Wáng guà, ni une adaptation occidentale de celui-ci. Elle se situe plutôt dans la famille des lectures hexagrammatiques structurales, avec une caractéristique essentielle : elle cherche à construire une procédure ordonnée de lecture du tirage avant d’avoir recours aux textes.
Ce qui appartient en propre à la méthode du Centre Djohi
Il faut ici être précis : les éléments pris isolément ne sont généralement pas des inventions de Djohi. Les hexagrammes, les six positions, les trigrammes, les traits mutants, le nucléaire, l’opposé, les figures dérivées, etc., appartiennent à l’histoire beaucoup plus vaste du Yi Jing.
Ce qui paraît beaucoup plus en propre au Centre Djohi est l’organisation en une méthode de consultation cohérente.
Je distinguerais quatre innovations ou choix méthodologiques.
a. La primauté donnée à la figure avant le texte
C’est probablement le point le plus caractéristique.
La figure n’est pas considérée comme une simple illustration du texte : elle est elle-même porteuse d’information. D’où la consigne que j’évoquais dans une réponse précédente : regarder d’abord la figure, et seulement ensuite lire les textes. Les six traits sont alors appréhendés comme une architecture dynamique : positions, polarités, rapports, mutations, etc.
Cela rapproche Djohi de certaines traditions structurelles du Yi Jing, mais avec une systématisation pédagogique particulièrement forte.
b. La construction d’une hiérarchie de lectures
Les dix piliers ne mettent pas toutes les informations sur le même plan. Il y a une sorte de progression du général vers le particulier :
-
-
-
- question ;
- figure ;
- structure ;
- situation et perspective ;
- structures cachées ou complémentaires ;
- trigrammes ;
- mutations ;
- les six niveaux ;
- dérivés ;
- finalement le texte.
-
-
C’est essentiel : les textes ne sont pas supprimés, ils changent de statut.
Quitte à me répéter, ils ne constituent plus le point de départ qui commande l’interprétation ; ils deviennent l’un des derniers instruments de vérification, de précision et d’incarnation du sens. C’est exactement ce que formule le dixième pilier : les textes servent à « confirmer et particulariser » les données obtenues par les grilles précédentes.
c. La distinction situation / perspective
Le fait de faire travailler simultanément l’hexagramme de situation et l’hexagramme de perspective est une caractéristique particulièrement importante de cette approche.
Cela produit une lecture à deux plans :
ce qui est là, la configuration actuelle ;
ce vers quoi la situation ouvre, ou la manière dont elle se déploie.
Ce n’est pas la logique du Wén Wáng guà, où l’hexagramme est avant tout transformé en tableau de relations calendaires et élémentaires.
d. La volonté de faire de l’interprétation une procédure contrôlable
C’est peut-être le point le plus profond. La méthode du Centre Djohi essaie de répondre à une difficulté inhérente à la lecture du Yi Jing : Comment éviter qu’une interprétation ne soit simplement une belle histoire que l’on peut faire dire à n’importe quel hexagramme ? Les dix piliers apportent une réponse méthodologique : multiplier les contraintes de lecture.
Une différence capitale avec le Wén Wáng guà
On peut maintenant comprendre pourquoi il est possible de rapprocher les deux méthodes tout en les trouvant très différentes. Prenons un même tirage : hexagramme 45, 萃 Cuì « Réunion », trait 2 mutant par exemple.
Lecture Centre Djohi → on demande plutôt :
-
- Quelle est la configuration de l’hexagramme 45 ?
- Que font ses six positions ?
- Quels trigrammes le constituent ?
- Quel est son opposé ?
- Quel est son nucléaire ?
- Quels traits mutent ?
- Que devient la configuration ?
- Que dit l’hexagramme de perspective ?
- Et maintenant, que viennent préciser les textes ?
Lecture Wén Wáng guà → on change complètement de logique :
-
- Quelle branche terrestre est attachée à chaque ligne ?
- Quel élément représente chaque ligne ?
- Quelle est la ligne qui représente le consultant ou l’objet de la question ?
- Quelle est sa force par rapport au mois et au jour ?
- Qu’est-ce qui la nourrit, la contrôle, la heurte ?
- Quelle ligne indique le résultat ?
- Quand les conditions temporelles deviennent-elles favorables ou défavorables ?
C’est pourquoi l’enseignement du Wén Wáng guà insiste sur la formule « mêmes hexagrammes, travail différent » : le dispositif est le même à l’entrée, mais les informations pertinentes et le mode de jugement changent radicalement.
Il y a donc une distinction encore plus profonde
Je proposerais de ne pas classer les méthodes seulement selon les techniques qu’elles utilisent, mais selon ce qu’elles considèrent comme l’information primaire.
Dans la lecture structurale de type Centre Djohi, la figure est primaire. Le texte vient ensuite mettre des mots précis sur une configuration déjà observée.
Dans le Wén Wáng guà, les relations entre les lignes et leur inscription temporelle sont primaires. L’hexagramme devient en quelque sorte une matrice permettant de calculer une configuration dynamique.
Dans le Méihuā Yìshù, l’image du moment est primaire. Le trigramme et les nombres permettent de saisir une configuration qui se manifeste au moment de la consultation.
Et cela permet de comprendre quelque chose d’important sur la méthode Djohi
Je ne présenterais donc pas les dix piliers comme « une nouvelle école traditionnelle du Yi Jing ». Ce serait historiquement trompeur. Je les décrirais plutôt comme : une méthode contemporaine de lecture structurale du Yi Jing, élaborée à partir de matériaux et de procédés appartenant à différentes traditions de lecture, mais organisés par le Centre Djohi en une séquence méthodologique spécifique.
C’est cette composition qui lui appartient en propre davantage que chacun de ses instruments.
Et c’est aussi ce qui explique son caractère assez particulier : elle n’est ni simplement textuelle, ni véritablement Wén Wáng guà, ni purement numérologique. Elle cherche à faire de la figure hexagrammatique elle-même le premier objet d’observation, puis à faire converger plusieurs niveaux de structure avant de laisser parler le texte.
On retrouve d’ailleurs chez Cyrille Javary une conception générale de la consultation comme lecture de la configuration dynamique du présent, plutôt que comme prédiction d’un futur déterminé.
En une formule, je résumerais ainsi la différence :
Le Wén Wáng guà demande : « Que font les lignes dans le temps ? »
Djohi demande d’abord : « Quelle configuration est donnée à voir par cette figure ? », puis : « Que disent les textes de cette configuration ? »
C’est, à mon sens, la meilleure façon de situer les dix piliers : non pas une méthode rivale du Wén Wáng guà, mais une autre manière d’exploiter le même objet-réponse (la figure des 64 hexagrammes) avec une priorité donnée à sa lecture architecturale.
Dans le prochain volet, nous questionnerons donc Dominique Bonpaix sur la lecture de la figure elle-même.