Gāo Hēng, ou la profanation du Yi Jing

Amorcé il y a cinq mois, le projet “Gāo Hēng 2026″ est aujourd’hui achevé : les soixante-quatre pages “Hexagramme” contiennent désormais, sous le Jugement et sous chacun des six traits, une section consacrée à leur lecture par le philologue chinois 高亨 Gāo Hēng (1900–1986). Quatre cent cinquante notices en tout, bâties sur un même principe : confronter, terme à terme, notre traduction du Zhōuyì, celle que porte pour l’essentiel la tradition de Wáng Bì, de Chéng Yí et de Zhū Xī, à la relecture radicale que Gāo Hēng propose dans son ouvrage, le 周易古經今注 Zhōuyì gǔjīng jīnzhù.
Le résultat n’a rien d’uniforme :
- Sur certains traits, Gāo Hēng confirme notre lecture, et en définit l’assise lexicographique là où nos propres notes s’appuyaient sur une intuition graphique ou une analogie.
- Sur d’autres, il introduit une nuance qui restreint ou précise un sens sans le renverser.
- Mais dans beaucoup de cas la divergence est frontale : le dragon de H1 cesse d’être une figure cosmique pour redevenir un animal apprivoisé dans l’Antiquité, l’orphelin et le grand officier de H38 se révèlent des captifs de guerre, le chaudron de H50 perd sa portée symbolique pour retrouver la matérialité de ses pieds, ses anses et sa barre de bronze.
Cette diversité ne révèle ni une bascule totale du sens du texte dans une nouvelle direction, ni un défaut de méthode : c’est la conséquence attendue d’un travail qui prend au sérieux, Jugement après Jugement, trait après trait, la question de savoir ce que le texte dit avant de savoir ce qu’il signifie.
Chaque considération, chaque choix de Gāo Hēng s’appuie sur un arsenal de sources anciennes, dictionnaires et classiques, et des citations d’autres exégètes de la tradition ou de chercheurs du début du vingtième siècle. Mais le procédé que Gāo Hēng mobilise le plus souvent est l’emprunt phonétique. C’est aussi ce qui donne sa cohérence à l’ensemble du chantier, et c’est par lui qu’il faut commencer pour comprendre ce que ces quatre cent cinquante notices ont en commun.
Résumé des thèses transversales
Le point commun de tous ces commentaires est le principe unique dont elles découlent toutes : cinq à sept siècles séparent la constitution du Zhōuyì, texte canonique, et l’assemblage de ses commentaires, les Dix Ailes. Lire le premier à travers le second revient à prêter à des devins de l’âge du Bronze le vocabulaire abstrait, le cadre cosmologique yīn yáng, la morale du 君子 jūnzǐ que les Dix Ailes n’élaboreront que plusieurs générations après eux (voir Séparer le Zhōuyì des Dix Ailes). Toutes les autres thèses s’articulent autour de ce principe central.
L’outil principal qui révèle la séparation entre ces deux strates du texte est la substitution phonétique. Le chinois classique n’est pas, contrairement à une idée reçue et tenace, une langue de pictogrammes où chaque caractère dessinerait ce qu’il désigne ; l’immense majorité de ses caractères, huit à neuf sur dix, sont des idéo-phonogrammes, où l’un des deux composants n’indique que le son. Cette prévalence du son sur le sens avait une incidence concrète assez perturbante pour le lecteur occidental, habitué à ce qu’à un concept précis corresponde une “ortho-graphe” unique : elle permettait aux scribes, par habitude, ignorance ou commodité régionale, d’écrire un caractère à la place d’un autre dont il était, à l’époque, homophone ou d’une prononciation proche.
L’un des cas les plus significatifs et le plus souvent évoqué dans notre étude, est le caractère 貞 zhēn : sa forme la plus archaïque, 鼑 zhēn, associe 卜 bǔ la fissure divinatoire à 鼎 dǐng le trépied rituel comme simple indicateur de son, avant qu’une simplification tardive ne le fixe sous la forme reçue 貞 zhēn, avec 貝 bèi le cauri à la place de 鼎 dǐng. Une fois qu’on a compris ce mécanisme, il n’est plus possible de ne lire les caractères que comme des dessins : cela oblige à apprendre à les entendre (voir Substitutions phonétiques).
De cet instrument découlent deux renversements fondamentaux qui s’appliquent et reviennent quasiment à chaque chapitre du Zhōuyì. 亨 hēng, que la tradition lit comme développement ou croissance, redevient 享 xiǎng, l’offrande sacrificielle, les deux caractères correspondant au même pictogramme “temple ancestral” avant de se différencier tardivement (voir Offrande sacrificielle ou Croissance ?). Et 貞 zhēn, que la tradition lit comme persévérance ou droiture, redevient 占 zhān, l’acte même de consulter l’oracle, ainsi qu’en témoignent sans ambiguïté les inscriptions oraculaires Shāng (voir Divination ou Persévérance ?). Dès la formule d’ouverture du premier hexagramme, 元亨利貞 yuán hēng lì zhēn, les quatre vertus cardinales de toute la tradition confucéenne, redeviennent alors deux binômes oraculaires : 元亨 “grande offrande sacrificielle” et 利貞 “propice à la divination”. Le texte entier change de fonction : ce n’est plus un traité moral mais un ensemble de comptes-rendus de consultation.
Le même geste s’étend aux dénominations sociales : 大人 dà rén, 君子 jūnzǐ, 小人 xiǎo rén ne désignent pas, dans le Zhōuyì primitif, le sage, l’homme de bien et le vulgaire, mais ceux qui détiennent des responsabilités officielles et ceux qui en sont dépourvus. 君子 jūnzǐ, littéralement “fils de seigneur”, ne prendra en effet son sens de vertu acquise qu’à partir de Confucius et de Mencius, plusieurs siècles après la rédaction du texte canonique (voir Grand homme et Homme noble sont des dignitaires).
Mais la correction du vocabulaire n’est qu’un aspect d’une posture interprétative plus générale. La tradition, depuis Wáng Bì, procède par allégorie selon la célèbre formule 得意忘象 dé yì wàng xiàng, “Saisir l’idée, oublier l’image”, chaque scène équivalant à un concept donné, comme une entrée dans une table de correspondances. Gāo Hēng considère que le Zhōuyì fonctionne selon un autre procédé : les analogies ne sont pas des lois tirées d’une sorte de dictionnaire symbolique, abstrait et métaphorique ; elles établissent un rapport direct avec une autre situation, sur le modèle du précédent judiciaire. Selon le contexte, un même énoncé, “la poutre faîtière qui ploie”, reçoit ainsi deux verdicts opposés en fonction de l’endroit du texte où il apparaît. Ce qui serait une incohérence ou un paradoxe dans une table de correspondances, n’est, dans un recueil de cas, qu’une façon simple de voir les choses en les maintenant au plus près de l’usage ordinaire (voir Lectures concrètes vs lectures allégoriques).
Poussant cette logique encore plus loin, Gāo Hēng considère le texte associé à certains traits comme la trace résumée d’événements réels : la campagne de Wǔdīng contre les Guǐfāng, le sacrifice au mont Qí berceau des Zhōu, le mouton et le bœuf perdus par Wáng Hài chez les Yǒuyì. Mais ces faits historiques identifiables ne sont pas la généralité : beaucoup de scènes citées sont des exemples anonymes dont la clé s’est perdue. Il n’est donc pas question de voir de l’Histoire partout (voir Lecture historiographique).
Le cas le plus fertile de ce refus de toute lecture symbolique ou cosmologique apparaît dès les deux premiers hexagrammes : Gāo Hēng soutient que le dragon n’est pas une créature légendaire. Il s’agit selon lui d’un véritable animal, deux textes pré-Hàn évoquant des clans d’éleveurs de dragons (voir Le dragon, symbole ou véritable animal ?). Cette thèse a été intéressante pour démystifier le Zhōuyì, mais la lecture concurrente et plus récente d’Edward Shaughnessy, identifiant les six dragons au parcours saisonnier de la constellation du Dragon Azur, est archéologiquement plus solide.
Le système de Gāo Hēng ne s’effondre pas pour autant, mais ce dernier exemple invite à ne considérer aucune des relectures locales de Gāo Hēng comme de nouveaux acquis se substituant à la lecture traditionnelle. Toute leur valeur tient à ce qu’elles exposent, chapitre après chapitre, le travail même de l’interprétation et de la vérité : une lecture se construit à partir des sources, elle ne s’y substitue jamais.
La tradition doit être distinguée de l’origine.
Gāo Hēng, ou la profanation du Yi Jing
Une troisième école
Gāo Hēng n’appartient à aucune des deux écoles entre lesquelles se partage traditionnellement l’exégèse du Yi Jing depuis les Hàn :
- celle des “Images et des Nombres” qui en fait un système cosmologique
- celle du “Sens et du principe” dont Wáng Bì est le fondateur et dont Chéng Yí, puis Zhū Xī sont les héritiers Sòng

Il vient d’un courant plus tardif et longtemps resté minoritaire dans l’enseignement du texte : “l’érudition évidentielle” des Qīng, réactivée au début du vingtième siècle par une génération de philologues qui exigent pour le Zhōuyì la même rigueur critique déjà appliquée à d’autres classiques.
Son époque, plus largement, est celle du Mouvement du 4 mai (1919) et de son rationalisme critique envers l’héritage reçu, durant laquelle les étudiants s’en prennent au carcan des traditions, remettent en cause le confucianisme, contestent l’autorité des mandarins et dénoncent la condition faite aux femmes.
Sa formation en porte la marque directe. En 1925, il entre à l’institut de recherche de Tsinghua et y étudie sous la direction de Wáng Guówéi et de Liáng Qǐchāo. Wáng Guówéi est l’inventeur de la méthode à double preuve, qui confronte systématiquement le texte transmis et le document exhumé, exactement la démarche que Gāo Hēng appliquera au Zhōuyì un quart de siècle plus tard. Liáng Qǐchāo l’encourage à poursuivre l’héritage philologique de Duàn Yùcái, et Gāo Hēng se réclame ensuite ouvertement de l’école évidentielle de Gāoyóu.
Consécration
Sa vie traverse ensuite l’ensemble des bouleversements politiques du vingtième siècle chinois, et un épisode mérite d’être retenu, tant il donne une résonance inattendue à son travail. En 1963, il est reçu à Pékin par Máo Zédōng, qui lui dit avoir apprécié ses travaux sur le Lǎozǐ et sur le Zhōuyì. Une correspondance personnelle s’ensuit, puis, en pleine Révolution culturelle, un transfert à Pékin ordonné par Máo lui-même pour que Gāo Hēng puisse s’y consacrer sans entrave à la recherche, tandis que plusieurs de ses collègues les plus proches sont emprisonnés ou persécutés durant ces mêmes années. Le philologue qui rendait au Zhōuyì son usage le plus ordinaire se trouvait ainsi, dans sa propre vie, mis à part, protégé, distingué par le pouvoir même que son travail aurait pu, en d’autres circonstances, déranger.
Profanation
C’est peut-être ce qui donne tout son relief à un mot que nous voudrions maintenant lui appliquer. En droit romain, ce qui appartient aux dieux est mis à part, retiré de l’usage libre des hommes : on ne peut ni le vendre, ni le léguer, ni s’en servir comme d’un bien ordinaire. Consacrer, c’est faire sortir une chose de l’usage commun. Profaner, au sens strict, n’est pas un blasphème : c’est le geste inverse, celui qui restitue à l’usage de tous ce qui en avait été retiré. Le philosophe Giorgio Agamben a repris ce vieux mot du droit romain pour désigner ce geste en général, et il semble taillé sur mesure pour ce que Gāo Hēng a fait au Zhōuyì : deux mille ans de commentaires en avaient fait un traité de sagesse réservé à qui en maîtrisait les clefs philosophiques ; Gāo Hēng le rend à son usage premier, celui d’un devin s’adressant à un consultant bien réel, pour un mariage, un troupeau ou une expédition.
A l’inverse, pour le philosophe François Jullien, le partage même entre sacré et profane est une construction occidentale, née chez nous de la coexistence entre l’Écriture révélée et l’œuvre classique. Selon lui, la Chine est peut-être la seule grande civilisation littéraire à n’avoir jamais construit ce mur-là : le texte confucéen n’est ni une Bible ni un classique gréco-latin. Jullien cite à ce propos le critique littéraire du sixième siècle, Liú Xié, qui explique l’autorité des Classiques par une continuité sans rupture depuis les trigrammes légendaires de Fú Xī jusqu’à Confucius, puis jusqu’aux lettrés qui les ont ensuite commentés. Dans cette vision, la Tradition tout entière est coauteur du texte canonique : il n’existe pas de coupure entre le Zhōuyì et ce qu’on en a dit après.
C’est cette continuité-là que le geste de Gāo Hēng vient briser. Séparer le Zhōuyì des Dix Ailes qui l’ont, sept siècles plus tard, transformé en somme philosophique, c’est couper un fil que la tradition chinoise tenait pour ininterrompu depuis l’origine du monde. Ce n’est donc pas tout à fait profaner un sacré à l’occidentale : c’est rendre au lecteur la liberté de distinguer deux voix que la tradition avait fondues en une seule, celle du devin de l’âge du Bronze et celle du philosophe venu bien plus tard, et de choisir, en connaissance de cause, laquelle il veut entendre. C’est très exactement ce que ces quatre cent cinquante notices ont tenté de rendre possible, hexagramme après hexagramme.
Limites de la méthode
Reste à dire, avant de refermer cette synthèse, ce que cette lecture ne résout pas. L’exemple du dragon en donne la mesure : quand Gāo Hēng pousse son principe jusqu’à soutenir qu’un animal a réellement existé plutôt que d’accepter une lecture symbolique, l’hypothèse concurrente, celle d’un dragon astronomique suivant le parcours saisonnier d’une constellation, s’avère archéologiquement mieux étayée que la sienne. Ce n’est pas une exception et c’est peut-être ce qui a rendu difficile l’adoption de cette œuvre par un public en quête de vérités absolues.
Le principe même de la séparation entre le Zhōuyì et les Dix Ailes, sur lequel repose tout le reste, suppose un texte canonique homogène, composé d’un seul tenant par une génération de devins. Plusieurs philologues, Richard Kunst et Lǐ Jìngchí en particulier, tiennent au contraire le Zhōuyì pour un texte stratifié, accumulé sur plusieurs générations. Kunst appartient d’ailleurs à la lignée même que Gāo Hēng a fondée. Ce dernier, jamais traduit ni en anglais ni en français, en reste la référence silencieuse : c’est de lui que sont partis, aux États-Unis, Edward Shaughnessy, et en Grande-Bretagne, Richard Rutt, tandis qu’en Chine ses œuvres réunies demeurent, aux côtés de celles de Lǐ Jìngchí et de Qū Wànlǐ, la référence de l’étude historique du Zhōuyì.
Rien n’empêche donc qu’un même mot, 貞 zhēn ou 大人 dà rén par exemple, ait porté des sens différents selon les couches, ce qui affaiblit la portée de bien des lectures systématiques proposées par Gāo Hēng. Les manuscrits exhumés depuis sa mort, ceux de Mǎwángduī en particulier, ont permis de vérifier certaines de ses conjectures sur les emprunts phonétiques, mais n’apportent pour d’autres aucune confirmation.
Il faut quand même lui reconnaître, pour finir, une honnêteté que peu de systèmes philologiques s’autorisent : il formule bien souvent ses propositions comme des hypothèses, et quand aucune preuve ne permet de trancher entre deux lectures, Gāo Hēng le dit sans détour. Une méthode fondée sur le doute et qui sait où s’arrêter n’est pas moins solide pour autant : elle est seulement moins définitive qu’on pourrait le souhaiter.
Retour à une divination profane
Un dernier trait de sa méthode mérite d’être souligné, parce qu’il parle plus directement à celui qui consulte le Yi Jing pour de vraies raisons (un déplacement à décider, une union à conclure, une affaire à trancher), qu’à celui qui s’intéresse à l’histoire de la philologie chinoise et ne considère le Zhōuyì que depuis le dehors. Gāo Hēng ne remonte pas seulement vers les inscriptions oraculaires Shāng pour éclairer une formule obscure : il regarde aussi, à plusieurs reprises, les traditions oraculaires et les usages maintenus jusqu’à sa propre époque. Au Jugement de H26, pour expliquer pourquoi le texte recommande de ne pas manger chez soi, il note que des maîtres en arts divinatoires de son temps prescrivaient encore à leurs clients de s’abstenir de repas domestiques certains jours, pour conjurer un malheur. Au troisième trait de H30, pour comprendre pourquoi on frappe une jarre en chantant, il se souvient que dans sa région natale, quand les loups hurlaient la nuit, on sortait frapper des bassines de cuivre pour conjurer le même genre de sort.
Ces références à l’anecdotique montre quelque chose d’essentiel sur ce que Gāo Hēng restitue. Sous la couche philosophique, la fonction divinatoire du Zhōuyì n’a jamais vraiment cessé : elle s’est poursuivie, à bas bruit, dans les campagnes et jusqu’aux praticiens de son époque, pendant que les lettrés érigeaient la cosmologie en vertu. Gāo Hēng ne reconstruit donc pas seulement un usage disparu depuis trois mille ans : il documente une pratique qui, sous une forme ou une autre, n’a jamais entièrement disparu, et qui ressemble à s’y méprendre à celle du consultant d’aujourd’hui qui tire un hexagramme pour une question bien réelle.
C’est paradoxalement, en filigrane de ces savantes études, que se loge l’intérêt le plus direct de son travail pour qui consulte le Yi Jing. Le lecteur qui interroge aujourd’hui le sort n’est pas si loin de celui qui, dans le nord-est de la Chine, frappait une bassine de cuivre contre les loups de la nuit. La même conviction les relie : le monde répond à qui sait l’interroger dans les formes.
Un dernier article reviendra sur les quatre premiers caractères du Zhōuyì, 元亨利貞 yuán hēng lì zhēn, quatre vertus pour la tradition, deux binômes oraculaires pour Gāo Hēng. C’est par eux que tout ce chantier a commencé ; c’est par eux que nous refermerons la boucle.