L’art d’interpréter un tirage Yi Jing (3)

Troisième volet de l’entretien que Dominique Bonpaix a accordé à l’Encyclopédie du Yi Jing sur l’art d’interpréter un tirage. Après la question et le protocole, elle aborde ici la lecture de la figure : pourquoi la regarder avant les textes, quelle clé retenir pour commencer, comment ordonner les figures qui s’ajoutent à l’hexagramme obtenu, et que faire d’un tirage sans trait mutant ou de deux traits qui semblent se contredire.
Le volet précédent s’achevait sur ce qui distingue la méthode du Centre Djohi : la priorité donnée à la figure. Dominique Bonpaix en donne ici la raison. Les textes du Yi Jing parlent tout de suite, et c’est précisément ce qui les rend risqués : ils peuvent fabriquer le sens d’un tirage avant qu’on ait regardé ce que la figure montre. Les autres réponses de ce volet en découlent : apprendre à voir un hexagramme selon ses trois niveaux, Terre, Homme et Ciel ; ne pas laisser l’hexagramme nucléaire, l’opposé, la perspective ou les hexagrammes dérivés couvrir la voix de l’hexagramme obtenu ; accepter qu’un tirage sans mouvement soit déjà une réponse, et qu’une contradiction entre deux traits soit une tension à comprendre plutôt qu’un vote à départager.
Ce troisième volet couvre la dernière question du thème 3 (« Le protocole et les Dix Piliers : jusqu’où les suivre ») et les trois questions du thème 4 (« Lire la figure »).
Le protocole et les Dix Piliers : jusqu’où les suivre ? (suite)
8. Le protocole demande de regarder la figure avant de lire les textes, alors que les textes semblent bien plus parlants. Pourquoi cet ordre ?
Dans la méthode du Centre Djohi, cet ordre répond à une idée méthodologique assez précise : empêcher le texte de fabriquer trop vite le sens du tirage.
Le paradoxe est que les textes du Yi Jing sont effectivement beaucoup plus immédiatement « parlants » que la figure. Mais c’est justement pour cette raison que l’on demande de regarder d’abord la figure.
La figure donne une information qui n’est pas encore interprétée
Avant de lire les commentaires, on peut observer :
- la structure yin/yang des six traits ;
- leur répartition ;
- l’enveloppe ;
- les traits mutants et leur place au sein de l’hexagramme ;
- les trigrammes supérieur et inférieur ;
- les éventuelles symétries, tensions ou continuités de la figure ;
- selon le protocole retenu, les structures dérivées.
À ce stade, on ne cherche pas encore à dire : « cela signifie ceci ». On cherche plutôt à répondre à une question très simple : Quelle est la configuration de la situation ? C’est une lecture structurelle, avant d’être une lecture sémantique.
Les textes, eux, produisent immédiatement du sens
Prenons un exemple fictif : un tirage donne l’hexagramme 29, « S’entraîner au passage des ravins », avec un trait mutant. Si je lis immédiatement : « L’Abîme, le vertige et l’angoisse », mon esprit va presque inévitablement commencer à chercher dans la situation ce qui correspond au danger. Puis, si je lis le texte du trait, je vais chercher ce qui correspond à ses images. C’est extrêmement puissant… mais cela crée un risque de projection rétrospective : « Je reconnais ma situation dans le texte, donc le texte doit parler de cela. »
Or beaucoup de textes du Yi Jing sont suffisamment riches et polysémiques pour permettre plusieurs lectures cohérentes. Le texte peut donc facilement devenir une machine à confirmer une interprétation que l’on avait déjà commencée à construire.
Regarder la figure d’abord crée une sorte de « temps de latence »
C’est probablement le point le plus intéressant. Le protocole requiert :
Figure → observation → hypothèses → textes → confrontation plutôt que :
Texte → identification immédiate → justification par la figure.
Cette différence paraît minime, mais elle change profondément la démarche. Dans le premier cas, les textes viennent éclairer une structure déjà observée. Dans le second, la structure risque de devenir simplement l’illustration d’un texte que l’on a déjà choisi comme interprétation.
Cela explique aussi pourquoi « la figure avant le texte » ne signifie pas « la figure à la place du texte »
Ce serait une erreur symétrique. La figure seule ne suffit généralement pas à produire une interprétation suffisamment déterminée. On pourrait avoir : six traits → deux mutants → un trigramme en haut et un autre en bas. Mais cette description ne nous signale pas encore ce que la situation dit. Les textes apportent justement la dimension sémantique, imagée et situationnelle.
La bonne relation n’est donc pas : figure OU texte, mais plutôt : figure → texte → retour à la figure. Le premier regard construit une hypothèse ; la lecture des textes la précise, la déplace ou parfois la contredit.
Il y a derrière cela une conception particulière de l’interprétation
Cela rejoint d’ailleurs une question à laquelle je répondais précédemment : comment distinguer une lecture qui « tient debout » d’une lecture juste ? Une lecture qui tient debout peut fonctionner ainsi :
- je lis le texte ;
- j’y trouve une image qui me fait penser à ma situation ;
- je construis une histoire cohérente ;
- je relis les traits et les structures pour confirmer cette histoire.
Tout paraît cohérent. Mais la méthode ne permet pas vraiment de savoir si cette cohérence vient du tirage ou de notre capacité à faire entrer la situation dans un texte très suggestif. En mettant la figure en premier, le protocole cherche à introduire une contrainte supplémentaire : l’interprétation doit d’abord rendre compte de la configuration de la figure du tirage avant de se laisser séduire par les formulations du texte. C’est donc moins une hiérarchie entre « figure » et « texte » qu’une précaution contre l’effet de suggestion du texte.
Une formule résumerait bien la logique
La figure dit : « regarde ce qui est là ».
Le texte dit : « voici comment le Yi Jing le met en mots ».
Et l’interprétation commence véritablement lorsque les deux se rencontrent, sans que l’un ait été utilisé pour faire dire à l’autre ce qu’on voulait déjà y trouver.
Lire la figure
9. Répartition des traits Yin et Yang, positions correctes ou décalées, enveloppes, trigrammes, niveaux Ciel / Homme / Terre… Si un débutant ne devait en retenir qu’une seule pour commencer, laquelle et pourquoi ?
Si un débutant ne devait retenir qu’une seule de ces clés de lecture, je choisirais les trois niveaux Terre / Homme / Ciel, et plus précisément, leur organisation en trois paires de traits.
Pourquoi ? Parce que c’est la clé qui permet de donner immédiatement une profondeur à la figure sans encore avoir besoin de connaître toute la technique du Yi Jing.
Cette répartition, assez ancienne, précède certainement la division des hexagrammes en deux trigrammes car elle applique aux figures du Yi Jing l’un des grands fondements de la pensée chinoise : la Grande Triade Ciel / Terre / Homme.

Une figure devient tout de suite lisible
Un hexagramme n’est plus seulement « six traits empilés ». Il devient trois étages :
5–6 Le Ciel manifeste la créativité
Il correspond aux aspirations, à la créativité, à l’esprit. Le Ciel constitue le pouvoir d’élaboration de projets. Une « intelligence des choses » qui se manifeste souvent sur un plan subtil. C’est l’orientation, le sens, l’aboutissement ou l’ouverture.
3–4 L’Homme qui agit
Ces deux lignes correspondent aux préoccupations quotidiennes, aux actions et à la mise en œuvre des projets. C’est l’action, la relation, le lieu où quelque chose se joue.
Lors d’un tirage, il est souvent riche d’enseignements de regarder la partie correspondant à l’humain qui est mise en relief par le problème ayant inspiré la question.
1–2 La Terre qui enracine
C’est le terreau dans lequel les racines de l’être humain se constituent. C’est à partir de là qu’il se forge ses certitudes, son acquis, son expérience et parfois ses automatismes. Ceci explique son côté instinctif, émotionnel ou terre à terre. Des liens peuvent être établis avec les ancêtres. C’est le concret, les conditions de base, ce qui porte la situation.
On obtient donc une première question extrêmement simple : Qu’est-ce qui se passe dans les conditions de la situation, qu’est-ce qui se joue dans l’action humaine, et vers quoi la situation s’oriente-t-elle ? C’est déjà une véritable lecture.
Chaque bigramme (deux traits) correspond à une saison : printemps, été, automne et hiver. Nous avons ainsi la dynamique de chaque étage.
Cette clé évite une erreur fréquente du débutant
Le débutant est naturellement tenté de lire les traits comme six événements successifs : trait 1 = début, trait 2 = suite, etc. Or les six traits constituent rarement une chronologie. La répartition Terre / Homme / Ciel oblige à regarder l’hexagramme comme une structure organisée simultanément sur plusieurs plans.
C’est particulièrement important dans l’esprit de la méthode que j’ai explorée précédemment avec les « dix piliers » : avant de chercher ce que « dit » un texte, on apprend à voir la figure.
Elle donne accès aux trigrammes sans ajouter une nouvelle théorie
Il y a une très belle correspondance :
|
Niveau |
Traits |
Trigramme |
|
Ciel |
5–6 |
Sommet du trigramme supérieur (ce dernier donnant l’attitude du consultant par rapport à l’extérieur) |
|
Homme |
3–4 |
Articulation entre les deux |
|
Terre |
1–2 |
Début du trigramme inférieur (ce dernier donnant l’attitude intérieure du consultant) |
Et surtout, les deux traits de chaque niveau permettent de voir une polarité interne : Yin/Yang, ouverture/fermeture, réception/affirmation, etc.
On commence donc à percevoir que la figure n’est pas une juxtaposition de six traits, mais une organisation de rapports.
Pourquoi pas les positions correctes ou décalées ?
C’est une excellente étape, mais je ne la donnerais pas en premier. Elle suppose déjà de connaître la distinction entre les positions impaires : plutôt Yang, et les positions paires : plutôt Yin, puis de comparer la nature effective du trait à la nature attendue de sa position (cette dernière étant liée à l’hexagramme 63, « Déjà traversée », où tout est en place).
C’est une lecture plus technique qui informe sur la stabilité de la situation. Elle devient féconde une fois que le débutant sait déjà regarder la structure générale.
Pourquoi pas les enveloppes ?
C’est une lecture particulièrement intéressante, car elle donne des informations sur la dynamique globale de la situation obtenue en réponse, mais moins fondamentale pour une première approche.
Elle introduit une manière de distinguer les traits périphériques (premier et dernier traits) des traits centraux, donc une autre façon de voir l’architecture de l’hexagramme. Mais elle risque de faire croire au débutant qu’il existe une multitude de découpages indépendants à mémoriser.
Pourquoi pas la simple répartition Yin/Yang ?
C’est probablement la première chose que le débutant remarque, mais pas nécessairement la plus utile à retenir seule. Dire : « Il y a trois Yin et trois Yang » est beaucoup moins informatif que : « Où sont les Yin et les Yang, et comment sont-ils distribués entre Terre, Homme et Ciel ? »
Autrement dit, la polarité Yin/Yang prend du sens lorsqu’elle est replacée dans une structure.
Si je devais vraiment réduire à un seul conseil
Je proposerais au débutant de mémoriser ceci : Ne regarde pas d’abord les six traits séparément. Regarde comment les deux traits de la Terre, les deux traits de l’Homme et les deux traits du Ciel s’organisent.
Puis seulement ensuite :
- Terre → sur quoi la situation repose-t-elle ?
- Homme → qu’est-ce qui se joue ?
- Ciel → vers quelle orientation cela tend-il ?
Cela donne une première lecture structurelle, avant toute interprétation psychologique ou divinatoire.
Et c’est précisément ce qui me paraît important dans ma réponse précédente sur le fait de regarder la figure avant de lire les textes : cette répartition Terre/Homme/Ciel est probablement l’une des premières manières d’apprendre à voir un hexagramme plutôt qu’à immédiatement lui faire dire quelque chose.
10. L’hexagramme opposé, l’hexagramme nucléaire, les hexagrammes dérivés des traits mutants, l’hexagramme de perspective. À quelle question chacune de ces figures répond-elle ? Comment éviter que leur accumulation ne noie la lecture ?
Le point essentiel est de ne pas considérer ces figures comme cinq réponses parallèles à la même question. Elles ne jouent pas le même rôle : chacune éclaire un niveau différent de la situation.
On peut les distinguer ainsi :
|
Figure |
Question à laquelle elle répond |
Fonction |
|
Hexagramme obtenu |
« Dans quelle situation suis-je ? » |
Situation manifeste, climat global |
|
Traits mutants |
« Où la situation travaille-t-elle ? Que s’y passe-t-il ? » |
Dynamique, points de transformation |
|
Hexagramme dérivé |
« Quel éclairage pour mieux comprendre ce trait ? » |
Conséquence particulière d’un trait mutant |
|
Nucléaire |
« Quelle dynamique est à l’œuvre au cœur de la situation ? » |
Structure interne, ressort sous-jacent |
|
Opposé |
« Quelle polarité inverse ou quel autre versant de la situation est présent ? » |
Ce que n’est pas la situation. Contrepoint, tension, complément |
|
Perspective |
« Vers quel autre mode de configuration cette situation ouvre-t-elle ? » |
Ce dont la situation est « grosse ». Déplacement possible |
Mais il faut apporter une nuance importante : ces fonctions ne sont pas des définitions canoniques universelles du Yi Jing. Elles appartiennent surtout aux méthodes d’analyse structurale modernes. Le piège est donc de leur attribuer à toutes le même statut que celui de l’hexagramme et des textes canoniques.
L’hexagramme principal : « Qu’est-ce qui est là ? »
C’est le point de départ et le centre de gravité. Avant de chercher ce qui est caché, inversé ou à venir, on cherche à comprendre la configuration donnée par les six traits. On pourrait le formuler : « Quelle est la situation que le Yi Jing me donne à regarder ? »
C’est pourquoi, dans une méthode comme celle des dix piliers, regarder d’abord la figure avant de courir aux textes a du sens : on évite de transformer immédiatement la consultation en commentaire verbal.
Les traits mutants : « Où ça bouge ? »
Les traits mutants ne sont pas simplement des « informations supplémentaires ». Ils indiquent les endroits où la configuration n’est pas stable. La question devient : « Dans cette situation, où se trouve le mouvement décisif ? » Et c’est souvent ici que se trouve la véritable individualisation de la réponse.
Deux personnes peuvent obtenir le même hexagramme avec des traits mutants différents : la situation générale est analogue, mais le point de travail n’est pas le même.
Les hexagrammes dérivés : « Que produit ce mouvement ? »
Ils sont obtenus en faisant muter uniquement le trait concerné. Ici, prudence : si trois traits changent, on peut facilement se retrouver avec trois figures et avoir l’impression que le Yi Jing nous donne trois nouvelles réponses. Ce n’est pas la meilleure manière de les utiliser… Un hexagramme dérivé peut être lu comme : « Si je regarde la transformation de ce trait particulier, quel hexagramme apparaît, et quel éclairage me donne-t-il pour une meilleure compréhension du trait ? » Il donne donc plutôt une conséquence structurale locale du changement. Mais il ne devrait pas automatiquement recevoir le même poids que l’hexagramme principal.
Le trait mutant est premier ; l’hexagramme qu’il produit est secondaire. C’est une distinction très utile pour éviter la surcharge.
Le nucléaire : « Qu’est-ce qui travaille à l’intérieur ? »
Le nucléaire est particulièrement intéressant parce qu’il ne représente ni un avant ni un après. Il est contenu dans la structure de l’hexagramme. On peut donc poser la question : « Quel processus interne est à l’œuvre derrière la situation apparente ? » Il permet parfois de découvrir que ce qui semble être le sujet de la consultation n’est pas exactement ce qui travaille en profondeur.
Mais là encore : le nucléaire ne doit pas devenir une seconde consultation. Il sert à approfondir l’hexagramme principal, pas à produire une nouvelle histoire indépendante.
L’opposé : « Quel est l’autre versant ? »
L’hexagramme opposé est particulièrement délicat parce qu’il peut être interprété de plusieurs manières selon les écoles. Structurellement, il inverse tous les traits. On peut l’utiliser comme une sorte de contre-éclairage : « Que devient la situation si je regarde sa polarité opposée ? » Il peut révéler ce qui est radicalement différent de la configuration présente, ou ce que la situation tend à exclure. Mais il ne faut surtout pas en faire : « Voilà la vraie situation cachée. » Sinon on remplace l’hexagramme principal par son contraire.
L’opposé est donc un contrepoint, pas un deuxième hexagramme principal.
La perspective : « Quelle ouverture cette situation dessine-t-elle ? »
L’hexagramme de perspective peut être particulièrement utile pour éviter une lecture trop statique. On pourrait demander : « Si je prends du recul par rapport à la situation actuelle, dans quelle configuration plus large puis-je la voir ? Dans quelle perspective ? » Il donne ainsi une sorte d’horizon de lecture. Mais là encore, il ne faut pas automatiquement le traduire par : « Voici ce qui va arriver. » Ce serait transformer une perspective structurelle en prédiction.
Le problème fondamental : toutes ces figures ne sont pas au même niveau
C’est probablement la clé de votre question. On pourrait représenter leur relation ainsi : Situation → où ça bouge ? → comment cela se transforme ? Et seulement ensuite : qu’est-ce qui travaille au fond ? Quel est le contrepoint ? Quelle perspective s’ouvre ? Autrement dit, il ne faut pas lire :
Hexagramme + nucléaire + opposé + perspective + 3 hexagrammes dérivés = 6 ou 7 messages à additionner. Il faut lire : un message principal, enrichi par des éclairages de second niveau.
Une hiérarchie très simple
Niveau 1 (indispensable) : Hexagramme principal. Traits mutants
Niveau 2 (approfondissement) : Hexagramme nucléaire. Hexagramme(s) résultant(s) des mutations
Niveau 3 (contre-éclairage) : Hexagramme opposé. Hexagramme de perspective qui éclaire différemment la lecture de l’hexagramme réponse en le colorant et en montrant vers quoi il tend.
C’est probablement le meilleur antidote à l’accumulation. Et c’est, à mon sens, la meilleure façon de comprendre la richesse structurelle du Yi Jing sans tomber dans la surchauffe interprétative.
Et surtout : Ne jamais demander à une figure ce qu’une autre est chargée de dire. Le nucléaire n’a pas à dire « ce qui va arriver ». La perspective n’a pas à expliquer le détail du présent. L’opposé n’a pas à remplacer le jugement. Le dérivé n’a pas à devenir une nouvelle consultation.
Les figures secondaires devraient fonctionner comme des lentilles, non comme des voix supplémentaires. Cela conduit à une idée importante en rapport avec la réflexion sur la méthode des dix piliers : parfois la compétence de l’interprète ne consiste pas à utiliser toutes les informations disponibles, mais à savoir lesquelles sont nécessaires pour que la situation devienne intelligible. Mais n’oublions pas que la compréhension de ces hexagrammes secondaires sert de garde-fou à l’intuition.
C’est probablement là que se situe la différence entre une interprétation qui « se tient » et une interprétation réellement juste et utile.
11. Deux cas déroutent particulièrement. Le tirage sans aucun trait mutant, où l’on croit d’abord qu’il ne se passe rien. Et le tirage où deux traits mutants donnent des conseils contraires, comme dans le tirage que vous avez publié sous le titre « La Mue ». Comment abordez-vous chacun de ces cas ?
Ces deux cas sont déroutants pour une même raison : on attend spontanément du Yi Jing qu’il indique un mouvement, alors que le mouvement peut justement être contenu autrement que dans les traits mutants.
Aucun trait mutant : « il ne se passe rien »
Je commencerais par corriger cette impression : l’absence de trait mutant n’est pas l’absence de réponse. Le tirage donne alors un hexagramme stable. La question n’est pas : « Qu’est-ce qui va changer ? » mais plutôt : « Quelle est la configuration dans laquelle je me trouve, et qu’est-ce que cette configuration me demande de comprendre ou de faire ? »
Les traits mutants servent notamment à mettre en évidence un point de changement. Quand ils sont absents, il n’y a pas de point particulier à privilégier. Il faut donc donner davantage de poids à la figure globale et à son texte.
Cela peut avoir plusieurs significations très différentes :
- la situation est relativement constituée et il faut y agir sans chercher artificiellement du changement ;
- le changement existe, mais il n’est pas encore le phénomène pertinent pour la question ;
- le véritable enjeu est de tenir une position, plutôt que de provoquer une évolution ;
- ou encore, la question elle-même appelle une réponse de type : « regarde mieux ce qui est déjà là ».
Il faut surtout éviter une erreur fréquente : inventer du mouvement parce qu’on en attend un. On va alors chercher dans le nucléaire, l’opposé, les trigrammes, etc., quelque chose qui « bouge ». Cela risque de transformer une réponse sobre en scénario. Je dirais donc : Zéro trait mutant = pas de direction de changement privilégiée. On lit la situation dans son état présent. Et paradoxalement, cela peut être une réponse très forte.
Deux traits mutants qui semblent donner des conseils contradictoires
Ici, le piège est différent : on traite les deux traits comme s’ils étaient deux personnes donnant chacune un conseil, et on cherche laquelle a raison. Je ne ferais pas cela. Deux traits mutants appartiennent à une même dynamique. Leur apparente contradiction est souvent précisément ce qui est intéressant. Par exemple, imaginons schématiquement :
- trait A : « avance » ;
- trait B : « retiens-toi ».
La mauvaise question serait : « Le Yi Jing me dit-il d’avancer ou de me retenir ? » La meilleure serait : « Pourquoi, dans cette situation, l’avancée et la retenue sont-elles toutes deux nécessaires ou possibles ? »
Il faut alors regarder la position de chacun des traits : leur niveau, leur relation, leur rôle dans l’hexagramme, et surtout leur articulation.
Un trait inférieur peut parler de la manière dont le mouvement commence ; un trait supérieur de ce qu’il devient lorsqu’il arrive à son terme. Il arrive que deux conseils apparemment opposés puissent être successifs plutôt que concurrents.
De même, ils peuvent correspondre à des plans différents :
- agir extérieurement / ne pas forcer intérieurement ;
- saisir une occasion / respecter une limite ;
- parler / savoir ensuite se taire ;
- quitter une situation / ne pas rompre brutalement.
La contradiction apparente devient alors une tension structurante.
Un conseil que je trouve particulièrement utile
Lorsqu’il y a deux traits mutants, je ne chercherais donc pas immédiatement à les réconcilier. Je les laisserais d’abord être réellement contradictoires. Puis je poserais trois questions :
- Que dit exactement chacun des traits ?
- À quel endroit de la situation chacun parle-t-il ?
- Qu’est-ce que leur coexistence révèle que chacun, pris isolément, ne montre pas ?
C’est souvent à la troisième question que l’interprétation devient intéressante.
Et surtout : ne pas faire des traits mutants des « votes »
C’est un point méthodologique important. Avec deux traits, il serait tentant de dire : « Le premier conseille X, le second conseille Y ; il faut donc trouver un compromis entre X et Y. » Mais le Yi Jing ne fonctionne pas nécessairement comme une délibération où plusieurs conseillers voteraient.
Les traits sont des moments ou aspects d’un même changement.
En effet, les lignes mutantes de l’hexagramme tiré signalent que des situations particulières apparaissent simultanément à l’intérieur de la situation obtenue en réponse. Imaginez maintenant : vous êtes en train de rouler en voiture sur la route des vacances. C’est la situation. Des clignotants s’allument en rouge sur le tableau de bord. Ce sont les traits mutants. Un signal pour les freins et un autre pour une surchauffe du moteur. On pourrait en ajouter un troisième parce que vous n’avez pas mis votre ceinture de sécurité.
Ainsi, dans un tirage sans mutant, la question centrale est : « Qu’est-ce qui est là ? »
Avec deux traits apparemment contradictoires : « Quelle dynamique produit cette tension entre deux manières d’être ou d’agir ? »
Et cela rejoint d’ailleurs la réponse précédente sur l’accumulation des figures : moins il y a d’éléments vraiment saillants, plus il faut résister à la tentation d’en ajouter. Un tirage sans mutant demande souvent de simplifier ; un tirage à deux mutants demande souvent, au contraire, de tenir ensemble une tension sans la résoudre trop vite.Haut du formulaire
Regarder la figure, lire les textes, revenir à la figure : ce volet dessine un ordre de lecture plutôt qu’une liste de techniques. Dans le prochain volet, Dominique Bonpaix passera de la figure aux textes eux-mêmes : le choix d’une traduction, l’apport du caractère ancien, les formules qui reviennent d’un hexagramme à l’autre, et les affects que portent les images chinoises.