L’art d’interpréter un tirage Yi Jing (3)

par Dominique Bonpaix

pièces

Troi­sième volet de l’en­tre­tien que Domi­nique Bon­paix a accor­dé à l’En­cy­clo­pé­die du Yi Jing sur l’art d’in­ter­pré­ter un tirage. Après la ques­tion et le pro­to­cole, elle aborde ici la lec­ture de la figure : pour­quoi la regar­der avant les textes, quelle clé rete­nir pour com­men­cer, com­ment ordon­ner les figures qui s’a­joutent à l’hexa­gramme obte­nu, et que faire d’un tirage sans trait mutant ou de deux traits qui semblent se contre­dire.

Le volet pré­cé­dent s’a­che­vait sur ce qui dis­tingue la méthode du Centre Djo­hi : la prio­ri­té don­née à la figure. Domi­nique Bon­paix en donne ici la rai­son. Les textes du Yi Jing parlent tout de suite, et c’est pré­ci­sé­ment ce qui les rend ris­qués : ils peuvent fabri­quer le sens d’un tirage avant qu’on ait regar­dé ce que la figure montre. Les autres réponses de ce volet en découlent : apprendre à voir un hexa­gramme selon ses trois niveaux, Terre, Homme et Ciel ; ne pas lais­ser l’hexa­gramme nucléaire, l’op­po­sé, la pers­pec­tive ou les hexa­grammes déri­vés cou­vrir la voix de l’hexa­gramme obte­nu ; accep­ter qu’un tirage sans mou­ve­ment soit déjà une réponse, et qu’une contra­dic­tion entre deux traits soit une ten­sion à com­prendre plu­tôt qu’un vote à dépar­ta­ger.

Ce troi­sième volet couvre la der­nière ques­tion du thème 3 (« Le pro­to­cole et les Dix Piliers : jus­qu’où les suivre ») et les trois ques­tions du thème 4 (« Lire la figure »).

Le protocole et les Dix Piliers : jusqu’où les suivre ? (suite)

8. Le protocole demande de regarder la figure avant de lire les textes, alors que les textes semblent bien plus parlants. Pourquoi cet ordre ?

Dans la méthode du Centre Djo­hi, cet ordre répond à une idée métho­do­lo­gique assez pré­cise : empê­cher le texte de fabri­quer trop vite le sens du tirage.

Le para­doxe est que les textes du Yi Jing sont effec­ti­ve­ment beau­coup plus immé­dia­te­ment « par­lants » que la figure. Mais c’est jus­te­ment pour cette rai­son que l’on demande de regar­der d’a­bord la figure.

La figure donne une information qui n’est pas encore interprétée

Avant de lire les com­men­taires, on peut obser­ver :

  • la struc­ture yin/yang des six traits ;
  • leur répar­ti­tion ;
  • l’enveloppe ;
  • les traits mutants et leur place au sein de l’hexagramme ;
  • les tri­grammes supé­rieur et infé­rieur ;
  • les éven­tuelles symé­tries, ten­sions ou conti­nui­tés de la figure ;
  • selon le pro­to­cole rete­nu, les struc­tures déri­vées.

À ce stade, on ne cherche pas encore à dire : « cela signi­fie ceci ». On cherche plu­tôt à répondre à une ques­tion très simple : Quelle est la confi­gu­ra­tion de la situa­tion ? C’est une lec­ture struc­tu­relle, avant d’être une lec­ture séman­tique.

Les textes, eux, produisent immédiatement du sens

Pre­nons un exemple fic­tif : un tirage donne l’hexa­gramme 29, « S’entraîner au pas­sage des ravins », avec un trait mutant. Si je lis immé­dia­te­ment : « L’A­bîme, le ver­tige et l’angoisse », mon esprit va presque inévi­ta­ble­ment com­men­cer à cher­cher dans la situa­tion ce qui cor­res­pond au dan­ger. Puis, si je lis le texte du trait, je vais cher­cher ce qui cor­res­pond à ses images. C’est extrê­me­ment puis­sant… mais cela crée un risque de pro­jec­tion rétros­pec­tive : « Je recon­nais ma situa­tion dans le texte, donc le texte doit par­ler de cela. »

Or beau­coup de textes du Yi Jing sont suf­fi­sam­ment riches et poly­sé­miques pour per­mettre plu­sieurs lec­tures cohé­rentes. Le texte peut donc faci­le­ment deve­nir une machine à confir­mer une inter­pré­ta­tion que l’on avait déjà com­men­cée à construire.

Regarder la figure d’abord crée une sorte de « temps de latence »

C’est pro­ba­ble­ment le point le plus inté­res­sant. Le pro­to­cole requiert :

Figure → obser­va­tion → hypo­thèses → textes → confron­ta­tion plu­tôt que :

Texte → iden­ti­fi­ca­tion immé­diate → jus­ti­fi­ca­tion par la figure.

Cette dif­fé­rence paraît minime, mais elle change pro­fon­dé­ment la démarche. Dans le pre­mier cas, les textes viennent éclai­rer une struc­ture déjà obser­vée. Dans le second, la struc­ture risque de deve­nir sim­ple­ment l’illus­tra­tion d’un texte que l’on a déjà choi­si comme inter­pré­ta­tion.

Cela explique aussi pourquoi « la figure avant le texte » ne signifie pas « la figure à la place du texte »

Ce serait une erreur symé­trique. La figure seule ne suf­fit géné­ra­le­ment pas à pro­duire une inter­pré­ta­tion suf­fi­sam­ment déter­mi­née. On pour­rait avoir : six traits → deux mutants → un tri­gramme en haut et un autre en bas. Mais cette des­crip­tion ne nous signale pas encore ce que la situa­tion dit. Les textes apportent jus­te­ment la dimen­sion séman­tique, ima­gée et situa­tion­nelle.

La bonne rela­tion n’est donc pas : figure OU texte, mais plu­tôt : figure → texte → retour à la figure. Le pre­mier regard construit une hypo­thèse ; la lec­ture des textes la pré­cise, la déplace ou par­fois la contre­dit.

Il y a derrière cela une conception particulière de l’interprétation

Cela rejoint d’ailleurs une ques­tion à laquelle je répon­dais pré­cé­dem­ment : com­ment dis­tin­guer une lec­ture qui « tient debout » d’une lec­ture juste ? Une lec­ture qui tient debout peut fonc­tion­ner ain­si :

  1. je lis le texte ;
  2. j’y trouve une image qui me fait pen­ser à ma situa­tion ;
  3. je construis une his­toire cohé­rente ;
  4. je relis les traits et les struc­tures pour confir­mer cette his­toire.

Tout paraît cohé­rent. Mais la méthode ne per­met pas vrai­ment de savoir si cette cohé­rence vient du tirage ou de notre capa­ci­té à faire entrer la situa­tion dans un texte très sug­ges­tif. En met­tant la figure en pre­mier, le pro­to­cole cherche à intro­duire une contrainte sup­plé­men­taire : l’in­ter­pré­ta­tion doit d’a­bord rendre compte de la confi­gu­ra­tion de la figure du tirage avant de se lais­ser séduire par les for­mu­la­tions du texte. C’est donc moins une hié­rar­chie entre « figure » et « texte » qu’une pré­cau­tion contre l’ef­fet de sug­ges­tion du texte.

Une formule résumerait bien la logique

La figure dit : « regarde ce qui est là ».

Le texte dit : « voi­ci com­ment le Yi Jing le met en mots ».

Et l’in­ter­pré­ta­tion com­mence véri­ta­ble­ment lorsque les deux se ren­contrent, sans que l’un ait été uti­li­sé pour faire dire à l’autre ce qu’on vou­lait déjà y trou­ver.

Lire la figure

9. Répartition des traits Yin et Yang, positions correctes ou décalées, enveloppes, trigrammes, niveaux Ciel / Homme / Terre… Si un débutant ne devait en retenir qu’une seule pour commencer, laquelle et pourquoi ?

Si un débu­tant ne devait rete­nir qu’une seule de ces clés de lec­ture, je choi­si­rais les trois niveaux Terre / Homme / Ciel, et plus pré­ci­sé­ment, leur orga­ni­sa­tion en trois paires de traits.

Pour­quoi ? Parce que c’est la clé qui per­met de don­ner immé­dia­te­ment une pro­fon­deur à la figure sans encore avoir besoin de connaître toute la tech­nique du Yi Jing.

Cette répar­ti­tion, assez ancienne, pré­cède cer­tai­ne­ment la divi­sion des hexa­grammes en deux tri­grammes car elle applique aux figures du Yi Jing l’un des grands fon­de­ments de la pen­sée chi­noise : la Grande Triade Ciel / Terre / Homme.

pièces

Une figure devient tout de suite lisible

Un hexa­gramme n’est plus seule­ment « six traits empi­lés ». Il devient trois étages :

5–6 Le Ciel mani­feste la créa­ti­vi­té

Il cor­res­pond aux aspi­ra­tions, à la créa­ti­vi­té, à l’esprit. Le Ciel consti­tue le pou­voir d’élaboration de pro­jets. Une « intel­li­gence des choses » qui se mani­feste sou­vent sur un plan sub­til. C’est l’o­rien­ta­tion, le sens, l’a­bou­tis­se­ment ou l’ou­ver­ture.

3–4 L’Homme qui agit

Ces deux lignes cor­res­pondent aux pré­oc­cu­pa­tions quo­ti­diennes, aux actions et à la mise en œuvre des pro­jets. C’est l’ac­tion, la rela­tion, le lieu où quelque chose se joue.

Lors d’un tirage, il est sou­vent riche d’enseignements de regar­der la par­tie cor­res­pon­dant à l’humain qui est mise en relief par le pro­blème ayant ins­pi­ré la ques­tion.

1–2 La Terre qui enra­cine

C’est le ter­reau dans lequel les racines de l’être humain se consti­tuent.  C’est à par­tir de là qu’il se forge ses cer­ti­tudes, son acquis, son expé­rience et par­fois ses auto­ma­tismes. Ceci explique son côté ins­tinc­tif, émo­tion­nel ou terre à terre.  Des liens peuvent être éta­blis avec les ancêtres.  C’est le concret, les condi­tions de base, ce qui porte la situa­tion.

On obtient donc une pre­mière ques­tion extrê­me­ment simple : Qu’est-ce qui se passe dans les condi­tions de la situa­tion, qu’est-ce qui se joue dans l’ac­tion humaine, et vers quoi la situa­tion s’o­riente-t-elle ? C’est déjà une véri­table lec­ture.

 Chaque bigramme (deux traits) cor­res­pond à une sai­son : prin­temps,  été,  automne et  hiver. Nous avons ain­si la dyna­mique de chaque étage.

Cette clé évite une erreur fréquente du débutant

Le débu­tant est natu­rel­le­ment ten­té de lire les traits comme six évé­ne­ments suc­ces­sifs : trait 1 = début, trait 2 = suite, etc. Or les six traits consti­tuent rare­ment une chro­no­lo­gie. La répar­ti­tion Terre / Homme / Ciel oblige à regar­der l’hexa­gramme comme une struc­ture orga­ni­sée simul­ta­né­ment sur plu­sieurs plans.

C’est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant dans l’es­prit de la méthode que j’ai explo­rée pré­cé­dem­ment avec les « dix piliers » : avant de cher­cher ce que « dit » un texte, on apprend à voir la figure.

Elle donne accès aux trigrammes sans ajouter une nouvelle théorie

Il y a une très belle cor­res­pon­dance :

Niveau

Traits

Tri­gramme

Ciel

5–6

Som­met du tri­gramme supé­rieur (ce der­nier don­nant l’attitude du consul­tant par rap­port à l’extérieur)

Homme

3–4

Arti­cu­la­tion entre les deux

Terre

1–2

Début du tri­gramme infé­rieur (ce der­nier don­nant l’attitude inté­rieure du consul­tant)

Et sur­tout, les deux traits de chaque niveau per­mettent de voir une pola­ri­té interne : Yin/Yang, ouverture/fermeture, réception/affirmation, etc.

On com­mence donc à per­ce­voir que la figure n’est pas une jux­ta­po­si­tion de six traits, mais une orga­ni­sa­tion de rap­ports.

Pourquoi pas les positions correctes ou décalées ?

C’est une excel­lente étape, mais je ne la don­ne­rais pas en pre­mier. Elle sup­pose déjà de connaître la dis­tinc­tion entre les posi­tions impaires : plu­tôt Yang, et les posi­tions paires : plu­tôt Yin, puis de com­pa­rer la nature effec­tive du trait à la nature atten­due de sa posi­tion (cette der­nière étant liée à l’hexagramme 63, « Déjà tra­ver­sée », où tout est en place).

C’est une lec­ture plus tech­nique qui informe sur la sta­bi­li­té de la situa­tion. Elle devient féconde une fois que le débu­tant sait déjà regar­der la struc­ture géné­rale.

Pourquoi pas les enveloppes ?

C’est une lec­ture par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante, car elle donne des infor­ma­tions sur la dyna­mique glo­bale de la situa­tion obte­nue en réponse, mais moins fon­da­men­tale pour une pre­mière approche.

Elle intro­duit une manière de dis­tin­guer les traits péri­phé­riques (pre­mier et der­nier traits) des traits cen­traux, donc une autre façon de voir l’ar­chi­tec­ture de l’hexa­gramme. Mais elle risque de faire croire au débu­tant qu’il existe une mul­ti­tude de décou­pages indé­pen­dants à mémo­ri­ser.

Pourquoi pas la simple répartition Yin/Yang ?

C’est pro­ba­ble­ment la pre­mière chose que le débu­tant remarque, mais pas néces­sai­re­ment la plus utile à rete­nir seule. Dire : « Il y a trois Yin et trois Yang » est beau­coup moins infor­ma­tif que : « Où sont les Yin et les Yang, et com­ment sont-ils dis­tri­bués entre Terre, Homme et Ciel ? »

Autre­ment dit, la pola­ri­té Yin/Yang prend du sens lors­qu’elle est repla­cée dans une struc­ture.

Si je devais vraiment réduire à un seul conseil

Je pro­po­se­rais au débu­tant de mémo­ri­ser ceci : Ne regarde pas d’a­bord les six traits sépa­ré­ment. Regarde com­ment les deux traits de la Terre, les deux traits de l’Homme et les deux traits du Ciel s’or­ga­nisent.

Puis seule­ment ensuite :

  1. Terre → sur quoi la situa­tion repose-t-elle ?
  2. Homme → qu’est-ce qui se joue ?
  3. Ciel → vers quelle orien­ta­tion cela tend-il ?

Cela donne une pre­mière lec­ture struc­tu­relle, avant toute inter­pré­ta­tion psy­cho­lo­gique ou divi­na­toire.

Et c’est pré­ci­sé­ment ce qui me paraît impor­tant dans ma réponse pré­cé­dente sur le fait de regar­der la figure avant de lire les textes : cette répar­ti­tion Terre/Homme/Ciel est pro­ba­ble­ment l’une des pre­mières manières d’ap­prendre à voir un hexa­gramme plu­tôt qu’à immé­dia­te­ment lui faire dire quelque chose.

10. L’hexagramme opposé, l’hexagramme nucléaire, les hexagrammes dérivés des traits mutants, l’hexagramme de perspective. À quelle question chacune de ces figures répond-elle ? Comment éviter que leur accumulation ne noie la lecture ?

Le point essen­tiel est de ne pas consi­dé­rer ces figures comme cinq réponses paral­lèles à la même ques­tion. Elles ne jouent pas le même rôle : cha­cune éclaire un niveau dif­fé­rent de la situa­tion.

On peut les dis­tin­guer ain­si :

Figure

Ques­tion à laquelle elle répond

Fonc­tion

Hexa­gramme obte­nu

« Dans quelle situa­tion suis-je ? »

Situa­tion mani­feste, cli­mat glo­bal

Traits mutants

« Où la situa­tion tra­vaille-t-elle ? Que s’y passe-t-il ? »

Dyna­mique, points de trans­for­ma­tion

Hexa­gramme déri­vé

« Quel éclai­rage pour mieux com­prendre ce trait ? »

Consé­quence par­ti­cu­lière d’un trait mutant

Nucléaire

« Quelle dyna­mique est à l’œuvre au cœur de la situa­tion ? »

Struc­ture interne, res­sort sous-jacent

Oppo­sé

« Quelle pola­ri­té inverse ou quel autre ver­sant de la situa­tion est pré­sent ? »

Ce que n’est pas la situa­tion. Contre­point, ten­sion, com­plé­ment

Pers­pec­tive

« Vers quel autre mode de confi­gu­ra­tion cette situa­tion ouvre-t-elle ? »

Ce dont la situa­tion est « grosse ». Dépla­ce­ment pos­sible

Mais il faut appor­ter une nuance impor­tante : ces fonc­tions ne sont pas des défi­ni­tions cano­niques uni­ver­selles du Yi Jing. Elles appar­tiennent sur­tout aux méthodes d’a­na­lyse struc­tu­rale modernes. Le piège est donc de leur attri­buer à toutes le même sta­tut que celui de l’hexa­gramme et des textes cano­niques.

L’hexagramme principal : « Qu’est-ce qui est là ? »

C’est le point de départ et le centre de gra­vi­té. Avant de cher­cher ce qui est caché, inver­sé ou à venir, on cherche à com­prendre la confi­gu­ra­tion don­née par les six traits. On pour­rait le for­mu­ler : « Quelle est la situa­tion que le Yi Jing me donne à regar­der ? »

C’est pour­quoi, dans une méthode comme celle des dix piliers, regar­der d’a­bord la figure avant de cou­rir aux textes a du sens : on évite de trans­for­mer immé­dia­te­ment la consul­ta­tion en com­men­taire ver­bal.

Les traits mutants : « Où ça bouge ? »

Les traits mutants ne sont pas sim­ple­ment des « infor­ma­tions sup­plé­men­taires ». Ils indiquent les endroits où la confi­gu­ra­tion n’est pas stable. La ques­tion devient : « Dans cette situa­tion, où se trouve le mou­ve­ment déci­sif ? » Et c’est sou­vent ici que se trouve la véri­table indi­vi­dua­li­sa­tion de la réponse.

Deux per­sonnes peuvent obte­nir le même hexa­gramme avec des traits mutants dif­fé­rents : la situa­tion géné­rale est ana­logue, mais le point de tra­vail n’est pas le même.

Les hexagrammes dérivés : « Que produit ce mouvement ? »

Ils sont obte­nus en fai­sant muter uni­que­ment le trait concer­né. Ici, pru­dence : si trois traits changent, on peut faci­le­ment se retrou­ver avec trois figures et avoir l’im­pres­sion que le Yi Jing nous donne trois nou­velles réponses. Ce n’est pas la meilleure manière de les uti­li­ser… Un hexa­gramme déri­vé peut être lu comme : « Si je regarde la trans­for­ma­tion de ce trait par­ti­cu­lier, quel hexa­gramme appa­raît, et quel éclai­rage me donne-t-il pour une meilleure com­pré­hen­sion du trait ? » Il donne donc plu­tôt une consé­quence struc­tu­rale locale du chan­ge­ment. Mais il ne devrait pas auto­ma­ti­que­ment rece­voir le même poids que l’hexa­gramme prin­ci­pal.

Le trait mutant est pre­mier ; l’hexa­gramme qu’il pro­duit est secon­daire. C’est une dis­tinc­tion très utile pour évi­ter la sur­charge.

Le nucléaire : « Qu’est-ce qui travaille à l’intérieur ? »

Le nucléaire est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant parce qu’il ne repré­sente ni un avant ni un après. Il est conte­nu dans la struc­ture de l’hexa­gramme. On peut donc poser la ques­tion : « Quel pro­ces­sus interne est à l’œuvre der­rière la situa­tion appa­rente ? » Il per­met par­fois de décou­vrir que ce qui semble être le sujet de la consul­ta­tion n’est pas exac­te­ment ce qui tra­vaille en pro­fon­deur.

Mais là encore : le nucléaire ne doit pas deve­nir une seconde consul­ta­tion. Il sert à appro­fon­dir l’hexa­gramme prin­ci­pal, pas à pro­duire une nou­velle his­toire indé­pen­dante.

L’opposé : « Quel est l’autre versant ? »

L’hexa­gramme oppo­sé est par­ti­cu­liè­re­ment déli­cat parce qu’il peut être inter­pré­té de plu­sieurs manières selon les écoles. Struc­tu­rel­le­ment, il inverse tous les traits. On peut l’u­ti­li­ser comme une sorte de contre-éclai­rage : « Que devient la situa­tion si je regarde sa pola­ri­té oppo­sée ? » Il peut révé­ler ce qui est radi­ca­le­ment dif­fé­rent de la confi­gu­ra­tion pré­sente, ou ce que la situa­tion tend à exclure. Mais il ne faut sur­tout pas en faire : « Voi­là la vraie situa­tion cachée. » Sinon on rem­place l’hexa­gramme prin­ci­pal par son contraire.

L’op­po­sé est donc un contre­point, pas un deuxième hexa­gramme prin­ci­pal.

La perspective : « Quelle ouverture cette situation dessine-t-elle ? »

L’hexa­gramme de pers­pec­tive peut être par­ti­cu­liè­re­ment utile pour évi­ter une lec­ture trop sta­tique. On pour­rait deman­der : « Si je prends du recul par rap­port à la situa­tion actuelle, dans quelle confi­gu­ra­tion plus large puis-je la voir ? Dans quelle pers­pec­tive ? » Il donne ain­si une sorte d’hori­zon de lec­ture. Mais là encore, il ne faut pas auto­ma­ti­que­ment le tra­duire par : « Voi­ci ce qui va arri­ver. » Ce serait trans­for­mer une pers­pec­tive struc­tu­relle en pré­dic­tion.

Le problème fondamental : toutes ces figures ne sont pas au même niveau

C’est pro­ba­ble­ment la clé de votre ques­tion. On pour­rait repré­sen­ter leur rela­tion ain­si : Situa­tion → où ça bouge ? → com­ment cela se trans­forme ? Et seule­ment ensuite : qu’est-ce qui tra­vaille au fond ? Quel est le contre­point ? Quelle pers­pec­tive s’ouvre ? Autre­ment dit, il ne faut pas lire :

Hexa­gramme + nucléaire + oppo­sé + pers­pec­tive + 3 hexa­grammes déri­vés = 6 ou 7 mes­sages à addi­tion­ner. Il faut lire : un mes­sage prin­ci­pal, enri­chi par des éclai­rages de second niveau.

Une hiérarchie très simple

Niveau 1 (indis­pen­sable) : Hexa­gramme prin­ci­pal. Traits mutants

Niveau 2 (appro­fon­dis­se­ment) : Hexa­gramme nucléaire. Hexagramme(s) résultant(s) des muta­tions

Niveau 3 (contre-éclai­rage) : Hexa­gramme oppo­sé.  Hexa­gramme de pers­pec­tive qui éclaire dif­fé­rem­ment la lec­ture de l’hexagramme réponse en le colo­rant et en mon­trant vers quoi il tend. 

C’est pro­ba­ble­ment le meilleur anti­dote à l’ac­cu­mu­la­tion. Et c’est, à mon sens, la meilleure façon de com­prendre la richesse struc­tu­relle du Yi Jing sans tom­ber dans la sur­chauffe inter­pré­ta­tive.

Et sur­tout : Ne jamais deman­der à une figure ce qu’une autre est char­gée de dire. Le nucléaire n’a pas à dire « ce qui va arri­ver ». La pers­pec­tive n’a pas à expli­quer le détail du pré­sent. L’op­po­sé n’a pas à rem­pla­cer le juge­ment. Le déri­vé n’a pas à deve­nir une nou­velle consul­ta­tion.

Les figures secon­daires devraient fonc­tion­ner comme des len­tilles, non comme des voix sup­plé­men­taires. Cela conduit à une idée impor­tante en rap­port avec la réflexion sur la méthode des dix piliers : par­fois la com­pé­tence de l’in­ter­prète ne consiste pas à uti­li­ser toutes les infor­ma­tions dis­po­nibles, mais à savoir les­quelles sont néces­saires pour que la situa­tion devienne intel­li­gible. Mais n’oublions pas que la com­pré­hen­sion de ces hexa­grammes secon­daires sert de garde-fou à l’intuition.

C’est pro­ba­ble­ment là que se situe la dif­fé­rence entre une inter­pré­ta­tion qui « se tient » et une inter­pré­ta­tion réel­le­ment juste et utile.

11. Deux cas déroutent particulièrement. Le tirage sans aucun trait mutant, où l’on croit d’abord qu’il ne se passe rien. Et le tirage où deux traits mutants donnent des conseils contraires, comme dans le tirage que vous avez publié sous le titre « La Mue ». Comment abordez-vous chacun de ces cas ?

Ces deux cas sont dérou­tants pour une même rai­son : on attend spon­ta­né­ment du Yi Jing qu’il indique un mou­ve­ment, alors que le mou­ve­ment peut jus­te­ment être conte­nu autre­ment que dans les traits mutants.

Aucun trait mutant : « il ne se passe rien »

Je com­men­ce­rais par cor­ri­ger cette impres­sion : l’ab­sence de trait mutant n’est pas l’ab­sence de réponse. Le tirage donne alors un hexa­gramme stable. La ques­tion n’est pas : « Qu’est-ce qui va chan­ger ? » mais plu­tôt : « Quelle est la confi­gu­ra­tion dans laquelle je me trouve, et qu’est-ce que cette confi­gu­ra­tion me demande de com­prendre ou de faire ? »

Les traits mutants servent notam­ment à mettre en évi­dence un point de chan­ge­ment. Quand ils sont absents, il n’y a pas de point par­ti­cu­lier à pri­vi­lé­gier. Il faut donc don­ner davan­tage de poids à la figure glo­bale et à son texte.

Cela peut avoir plu­sieurs signi­fi­ca­tions très dif­fé­rentes :

  • la situa­tion est rela­ti­ve­ment consti­tuée et il faut y agir sans cher­cher arti­fi­ciel­le­ment du chan­ge­ment ;
  • le chan­ge­ment existe, mais il n’est pas encore le phé­no­mène per­ti­nent pour la ques­tion ;
  • le véri­table enjeu est de tenir une posi­tion, plu­tôt que de pro­vo­quer une évo­lu­tion ;
  • ou encore, la ques­tion elle-même appelle une réponse de type : « regarde mieux ce qui est déjà là ».

Il faut sur­tout évi­ter une erreur fré­quente : inven­ter du mou­ve­ment parce qu’on en attend un. On va alors cher­cher dans le nucléaire, l’op­po­sé, les tri­grammes, etc., quelque chose qui « bouge ». Cela risque de trans­for­mer une réponse sobre en scé­na­rio. Je dirais donc : Zéro trait mutant = pas de direc­tion de chan­ge­ment pri­vi­lé­giée. On lit la situa­tion dans son état pré­sent. Et para­doxa­le­ment, cela peut être une réponse très forte.

Deux traits mutants qui semblent donner des conseils contradictoires

Ici, le piège est dif­fé­rent : on traite les deux traits comme s’ils étaient deux per­sonnes don­nant cha­cune un conseil, et on cherche laquelle a rai­son. Je ne ferais pas cela. Deux traits mutants appar­tiennent à une même dyna­mique. Leur appa­rente contra­dic­tion est sou­vent pré­ci­sé­ment ce qui est inté­res­sant. Par exemple, ima­gi­nons sché­ma­ti­que­ment :

  • trait A : « avance » ;
  • trait B : « retiens-toi ».

La mau­vaise ques­tion serait : « Le Yi Jing me dit-il d’a­van­cer ou de me rete­nir ? » La meilleure serait : « Pour­quoi, dans cette situa­tion, l’a­van­cée et la rete­nue sont-elles toutes deux néces­saires ou pos­sibles ? »

Il faut alors regar­der la posi­tion de cha­cun des traits : leur niveau, leur rela­tion, leur rôle dans l’hexa­gramme, et sur­tout leur arti­cu­la­tion.

Un trait infé­rieur peut par­ler de la manière dont le mou­ve­ment com­mence ; un trait supé­rieur de ce qu’il devient lors­qu’il arrive à son terme. Il arrive que deux conseils appa­rem­ment oppo­sés puissent être suc­ces­sifs plu­tôt que concur­rents.

De même, ils peuvent cor­res­pondre à des plans dif­fé­rents :

  • agir exté­rieu­re­ment / ne pas for­cer inté­rieu­re­ment ;
  • sai­sir une occa­sion / res­pec­ter une limite ;
  • par­ler / savoir ensuite se taire ;
  • quit­ter une situa­tion / ne pas rompre bru­ta­le­ment.

La contra­dic­tion appa­rente devient alors une ten­sion struc­tu­rante.

Un conseil que je trouve particulièrement utile

Lors­qu’il y a deux traits mutants, je ne cher­che­rais donc pas immé­dia­te­ment à les récon­ci­lier. Je les lais­se­rais d’a­bord être réel­le­ment contra­dic­toires. Puis je pose­rais trois ques­tions :

  1. Que dit exac­te­ment cha­cun des traits ?
  2. À quel endroit de la situa­tion cha­cun parle-t-il ?
  3. Qu’est-ce que leur coexis­tence révèle que cha­cun, pris iso­lé­ment, ne montre pas ?

C’est sou­vent à la troi­sième ques­tion que l’in­ter­pré­ta­tion devient inté­res­sante.

Et sur­tout : ne pas faire des traits mutants des « votes »

C’est un point métho­do­lo­gique impor­tant. Avec deux traits, il serait ten­tant de dire : « Le pre­mier conseille X, le second conseille Y ; il faut donc trou­ver un com­pro­mis entre X et Y. » Mais le Yi Jing ne fonc­tionne pas néces­sai­re­ment comme une déli­bé­ra­tion où plu­sieurs conseillers vote­raient.

Les traits sont des moments ou aspects d’un même chan­ge­ment.

En effet, les lignes mutantes de l’hexagramme tiré signalent que des situa­tions par­ti­cu­lières appa­raissent simul­ta­né­ment à l’intérieur de la situa­tion obte­nue en réponse. Ima­gi­nez main­te­nant : vous êtes en train de rou­ler en voi­ture sur la route des vacances. C’est la situa­tion. Des cli­gno­tants s’allument en rouge sur le tableau de bord. Ce sont les traits mutants. Un signal pour les freins et un autre pour une sur­chauffe du moteur. On pour­rait en ajou­ter un troi­sième parce que vous n’avez pas mis votre cein­ture de sécu­ri­té.

Ain­si, dans un tirage sans mutant, la ques­tion cen­trale est : « Qu’est-ce qui est là ? »

Avec deux traits appa­rem­ment contra­dic­toires : « Quelle dyna­mique pro­duit cette ten­sion entre deux manières d’être ou d’a­gir ? »

Et cela rejoint d’ailleurs la réponse pré­cé­dente sur l’ac­cu­mu­la­tion des figures : moins il y a d’élé­ments vrai­ment saillants, plus il faut résis­ter à la ten­ta­tion d’en ajou­ter. Un tirage sans mutant demande sou­vent de sim­pli­fier ; un tirage à deux mutants demande sou­vent, au contraire, de tenir ensemble une ten­sion sans la résoudre trop vite.Haut du for­mu­laire

Regar­der la figure, lire les textes, reve­nir à la figure : ce volet des­sine un ordre de lec­ture plu­tôt qu’une liste de tech­niques. Dans le pro­chain volet, Domi­nique Bon­paix pas­se­ra de la figure aux textes eux-mêmes : le choix d’une tra­duc­tion, l’ap­port du carac­tère ancien, les for­mules qui reviennent d’un hexa­gramme à l’autre, et les affects que portent les images chi­noises.