La Grande Image selon Gāo Hēng (2)

Déplacer notre lecture
Notre premier article situait la méthode de Gāo Hēng et le sens de sa démarche comme complément de l’étude du Zhōuyì. Nous allons ici lire avec lui « le Commentaire des Images pour lui-même », avec le vocabulaire que ses auteurs donnaient aux trigrammes, où le Ciel est le prince, le tonnerre le châtiment, le vent l’instruction du souverain et l’eau la masse du peuple.
Nous y avons relevé les endroits où sa lecture s’écarte de la nôtre et de la réception traditionnelle. Il ne s’agit pas de trancher pour l’une ou l’autre version : nous constatons au contraire bien souvent que la divergence du point de vue permet un renforcement du sens pour celui qui lit cette Grande Image après un tirage.
Ce déplacement de notre regard reflète alors la dynamique de l’homme noble.
Les destinataires de la Grande Image
Après un tirage, beaucoup d’entre nous commencent par la lecture de la Grande Image. Elle est courte, elle commence par une scène de la nature, et, par analogie, se termine par la recommandation d’une attitude qui semble s’adresser à nous. Cette proposition de positionnement est en général assez facilement transposable au contexte de la question abordée. On la reçoit alors comme un conseil personnel acheminé jusqu’à aujourd’hui par des siècles de tradition.
La Grande Image constitue tout d’abord un repérage en réponse à la désorientation qui nous a amenés à questionner le Yi Jing. Elle devient ensuite un point d’appui pour aller chercher plus de précisions dans l’analyse de la figure, des textes du Jugement et des traits.
Le conseil final est la plupart du temps introduit par la formule « Ainsi l’homme noble… » (君子以 jūnzǐ yǐ). Le terme 以 yǐ « ainsi » montre l’accord du 君子 jūnzǐ avec le modèle des éléments naturels associés aux trigrammes. Il est également une invitation au lecteur d’aujourd’hui de considérer ce personnage comme un modèle moral, et de se placer à son tour dans le rôle de l’homme noble. Mais, avant de nous parvenir, à qui ces phrases étaient-elles réellement adressées ?
À qui s’adressait la Grande Image ?
- Sur les 64 Grandes Images, 53 prennent effectivement pour modèle l’homme noble 君子 jūnzǐ
- 7 parlent des rois anciens 先王 xiānwáng, qui offrent des sacrifices, inspectent les régions ou fixent les lois
- 2 parlent du souverain 后 hòu
- 1 du grand homme 大人 dàrén
- 1 enfin du « supérieur » 上 shàng, celui qui gouverne
Gāo Hēng ne définit pas tous ces personnages avec la même précision.
Pour l’homme noble 君子 jūnzǐ, il donne une définition claire dès le premier hexagramme : « L’homme noble désigne une personne de talent et de vertu, qu’elle ait ou non un rang ». Cette précision compte, car dans son commentaire du Zhōuyì, Gāo Hēng lisait au contraire 君子 jūnzǐ comme un titre de charge (voir Grand homme et Homme noble sont des dignitaires). Il distingue donc l’homme noble du Classique, qui est un dignitaire, de celui de la Grande Image, défini par sa valeur et non par sa fonction. Les 53 maximes qui lui sont adressées restent ainsi, même pour Gāo Hēng, ouvertes à quiconque a du talent et de la vertu.
Le souverain 后 hòu est défini en un mot : « hòu, c’est le prince ». Cette équivalence vient du commentateur Yú Fān. Dans les textes anciens, 后 hòu désigne en effet d’abord celui qui règne, comme dans l’expression 夏后氏 Xiàhòu shì, nom de la lignée royale des Xia.
Le supérieur 上 shàng reçoit la définition la plus précise : « Ce sont les supérieurs, c’est-à-dire rois, seigneurs et grands officiers », par opposition à 下 xià, « les gens du commun ». Il ne s’agit donc pas d’une personne, mais de toute la classe qui gouverne.
Pour les rois anciens 先王 xiānwáng et le grand homme 大人 dàrén, en revanche, Gāo Hēng ne donne aucune explication : les termes lui semblent aller de soi. Nous proposons donc notre propre lecture, en partant de l’usage de l’époque où les Grandes Images ont été rédigées.
À l’époque des Royaumes combattants, 先王 xiānwáng désignait les souverains sages de l’Antiquité : Yáo, Shùn, Yǔ, puis les fondateurs des dynasties Shāng et Zhōu. Les confucéens les donnent en modèle ; les Entretiens de Confucius parlent déjà de « la voie des rois anciens » 先王之道 xiānwáng zhī dào. Or les sept maximes qui leur sont adressées racontent toutes une fondation. Fonder les États, créer la musique rituelle, inspecter les fiefs, fixer les lois, fermer les portes au solstice, sacrifier au Souverain céleste, ériger les temples. Les rois anciens y apparaissent moins comme des modèles de conduite que comme les inventeurs de l’ordre rituel et politique, qu’ils auraient tiré de l’observation des images. Gāo Hēng passe, dans ses commentaires, des « rois anciens » au « roi » ou au « prince » en général. Pour lui, le modèle royal semble donc plus important que l’identité des personnages.
大人 dàrén, « le grand homme », n’apparaît qu’en H30, où le feu est redoublé. À l’époque, le terme peut désigner l’homme de grande vertu aussi bien que celui qui occupe une haute position : Mèngzǐ oppose ainsi « les affaires des grands » à celles des « petits », c’est-à-dire de ceux qui gouvernent et de ceux qui travaillent de leurs mains. La Septième Aile (Wényán) en donne un portrait qui éclaire notre passage : « Le grand homme accorde sa vertu à celle du Ciel et de la Terre, sa clarté à celle du soleil et de la lune. » Celui qui « éclaire les quatre directions » d’une clarté ininterrompue serait donc le souverain, dont la lumière s’étend au royaume entier. Une partie de la tradition a d’ailleurs lu dans cette « clarté qui se perpétue » la succession des règnes.
Revenons à l’homme noble : ce qui intéresse Gāo Hēng, c’est moins son rang que la situation concrète où chaque maxime le place : fonctionnaire, organisateur d’un chantier, père de famille, mais aussi son apparence ou sa manière de regarder. Six hexagrammes nous semblent particulièrement représentatifs de ces ajustements.
Les déplacements de l’homme noble
Le chaudron et les ordres reçus (H50)
木上有火,鼎。
mù shàng yǒu huǒ, dǐng.
« Au-dessus du bois il y a le feu. Chaudron. »
君子以正位凝命。
jūnzǐ yǐ zhèng wèi níng mìng.
Notre traduction : « Ainsi l’homme noble, en rectifiant sa position, consolide son mandat. »
Toute la différence tient dans les deux derniers mots : 凝命 níng mìng. Notre traduction rend 命 mìng par « mandat », pour évoquer le mandat céleste confié à une dynastie, et 凝 níng, « figer, solidifier », par « consolider ». Gāo Hēng reprend une ancienne équivalence de 凝 níng : 成 chéng « accomplir ». En donnant à 命 mìng l’un de ses sens courants « ordre donné, commandement », il traduit : « Ainsi l’homme noble se tient droit à sa place et accomplit les ordres reçus ».
L’homme noble s’inspire de l’exemple très concret du chaudron qui, posé droit, ne se renverse pas et fait toujours la cuisson qu’on lui demande. Prenant modèle sur lui, il se tient à son poste et exécute ce que le souverain lui commande. Dans notre traduction, le personnage est celui qui reçoit le mandat du Ciel. Chez Gāo Hēng, il change de place dans la hiérarchie : c’est un fonctionnaire dont la vertu est la droiture et la fiabilité.
Pour qui reçoit cet hexagramme, la différence n’est pas mince. D’un côté, une invitation à affermir sa propre mission ; de l’autre, une invitation à tenir sa place et à faire bien ce qui nous est confié.
Le puits et le travail commun (H48)
木上有水,井。
mù shàng yǒu shuǐ, jǐng.
« Au-dessus du bois il y a l’eau. Puits. »
君子以勞民勸相。
jūnzǐ yǐ láo mín quàn xiàng.
Notre traduction : « Ainsi l’homme noble œuvre pour le peuple et encourage l’entraide. »
Mais Gāo Hēng lit 勞民 láo mín comme « faire travailler le peuple ». Pour creuser un puits, explique-t-il, il faut que beaucoup travaillent ensemble et s’aident les uns les autres ; c’est la solution pour que chacun profite de l’eau. L’homme noble est ici celui qui organise le chantier collectif. Il y a ici déplacement du rôle du personnage : il ne se dépense plus pour les autres, il les met au travail et les pousse à s’entraider.
Les petites fautes de l’homme noble (H62)
山上有雷,小過。
shān shàng yǒu léi, xiǎo guò.
« Au-dessus de la montagne il y a le tonnerre. Petit dépassement. »
君子以行過乎恭,喪過乎哀,用過乎儉。
jūnzǐ yǐ xíng guò hū gōng, sāng guò hū āi, yòng guò hū jiǎn.
Notre traduction lit un dépassement positif : « Ainsi l’homme noble, dans sa conduite, va au-delà du simple respect », « au-delà de la simple tristesse » dans le deuil, « au-delà de la simple économie » dans ses dépenses.
Gāo Hēng prend le nom de l’hexagramme au pied de la lettre : 小過 xiǎo guò, ce sont les « petites fautes ». Le tonnerre figure le châtiment, et la montagne figure les sages. Le tonnerre au-dessus de la montagne, ce sont donc des sages frappés de châtiment, parce qu’ils ont commis de petites erreurs. L’homme noble surveille sa conduite pour être sans faute, et ses seuls excès sont ceux-là : trop de respect, qui tourne à la flatterie ; trop d’affliction dans le deuil, qui ruine la santé ; trop d’économie, qui tourne à l’avarice. Ce sont bien des fautes, mais de celles qui n’exposent à aucun châtiment. C’est pourquoi il ose s’y laisser aller.
La valeur s’inverse : là où nous lisions un idéal, Gāo Hēng lit une tolérance. Il ne voit pas un encouragement aux excès, mais les présente comme les seuls écarts qu’on puisse se permettre sans s’exposer au châtiment. Le lecteur qui consulte le Yi Jing à propos d’une hésitation entendra, selon la version, deux conseils très différents : « allez au-delà », ou bien « si vous devez vous tromper, trompez-vous de ce côté-là ». Dans cet exemple le déplacement ne porte plus sur le personnage mais sur son positionnement par rapport aux débordements.
Marier ses enfants (H54)
澤上有雷,歸妹。
zé shàng yǒu léi, guī mèi.
« Au-dessus du marais il y a le tonnerre. Mariage de la sœur cadette. »
君子以永終知敝。
jūnzǐ yǐ yǒng zhōng zhī bì.
Notre traduction « Ainsi l’homme noble connaît les limites de ce qui dure longtemps. » est une méditation sur l’usure des choses.
Gāo Hēng ramène concrètement cette phrase au mariage, thème de l’hexagramme. Il lit 敝 bì comme 弊 « défaut, inconvénient », et donne au tonnerre au-dessus du marais un sens saisonnier : le tonnerre rentre dans le marais quand vient le froid et en ressort aux beaux jours. Le tonnerre sortant au-dessus du marais, c’est donc le printemps, saison des mariages ; il appuie ce point sur quatre textes anciens, dont le Shījīng et le Zhōulǐ. La maxime devient : « Ainsi l’homme noble fait durer l’union jusqu’au bout et en connaît les inconvénients ». Il s’agit donc de choisir avec prudence les époux de ses fils et de ses filles, parce qu’une union mal assortie tourne à la mésentente, voire à la séparation.
Le déplacement porte ici à nouveau sur le rôle de l’homme noble : il se comporte ici en chef de famille. La sagesse générale sur « ce qui dure » devient alors une responsabilité précise : celle d’un père qui sait ce qu’un mauvais mariage coûte.
Obscur au-dehors, clair au-dedans (H36)
明入地中,明夷。
míng rù dì zhōng, míng yí.
« La lumière entre au milieu de la terre. Lumière obscurcie. »
君子以蒞眾,用晦而明。
jūnzǐ yǐ lì zhòng, yòng huì ér míng.
Notre traduction « Ainsi l’homme noble, pour gouverner la multitude, utilise l’obscurité et la clarté. » décrit la mobilisation de deux régimes opposés.
Pour Gāo Hēng, 用晦而明 yòng huì ér míng décrit une seule attitude : masquer son être par le paraître, c’est-à-dire paraître obscur au-dehors et rester clair au-dedans. Le soleil entré dans la terre, masqué par elle, ne se montre plus, mais il n’a pas cessé de briller. Il cite une formule proverbiale, « la grande sagesse a l’air de la sottise », et précise : l’homme noble ne voit pas tout, n’entend pas tout, ne pense pas à tout, mais sa lucidité ne se laisse ni voiler ni troubler.
Notre traduction suggère une technique, alterner l’ombre et la lumière. Celle de Gāo Hēng décrit la posture d’une lumière qui ne se montre pas : « Ainsi l’homme noble préside à la multitude, obscur au-dehors et clair au-dedans. »
Il s’agit donc ici du déplacement de son apparence.
Gāo Hēng rappelle pour finir que la Huitième Aile (Shuōguà) associe Kūn, la Terre, au ventre de l’homme. Le soleil au sein de la terre, c’est la clairvoyance gardée au fond de soi, sans se donner en spectacle. Gāo Hēng s’en tient là, mais le lecteur attentif à l’expérience du corps remarquera que cette image situe la clairvoyance dans le ventre, et non dans le regard.
Rassembler et distinguer (H38)
上火下澤,睽。
shàng huǒ xià zé, kuí.
« En haut le feu, en bas le marais. Écart. »
君子以同而異。
jūnzǐ yǐ tóng ér yì.
Notre traduction : « Ainsi l’homme noble unifie tout, et ainsi différencie. »
Gāo Hēng fait de 同 tóng et de 異 yì deux verbes de même rang, et cite Xúnzǐ, l’un des trois philosophes du confucianisme antique : « ce qui est semblable, on l’assemble ; ce qui est différent, on le distingue ». Il ne s’agit pas d’unifier pour ensuite différencier, mais d’un double geste de connaissance, mené en même temps : « Ainsi l’homme noble rassemble ce qui est commun et distingue ce qui diffère ».
C’est précisément ce que porte l’image naturelle : un marais qui porte des flammes en haut et de l’eau en bas, c’est-à-dire un marais dont on brûle les herbes (pratique attestée dans l’Antiquité). Une même chose porte donc en elle deux mouvements contraires. Gāo Hēng y voit « une loi universelle des choses ». Le lecteur, lui, peut retenir une méthode : devant une situation divisée, ne pas chercher d’abord l’unité, mais voir à la fois ce qui rapproche et ce qui sépare.
Nous pouvons, à notre tour, nous inspirer de ce dernier exemple de déplacement du regard pour notre lecture comparative de Gāo Hēng.
Deux lectures, deux usages ?
Faut-il, dès lors, corriger nos traductions ? Nous ne le pensons pas, et nous avons fait le même choix que pour les traits : si notre version, qui s’inspire généralement de la tradition, est immédiatement suivie de la section « Éclairage de Gāo Hēng », c’est que les deux répondent à des questions différentes, mais aussi que la seconde nourrit la première.
La lecture traditionnelle répond à la question du lecteur qui consulte : « Que me dit cette image, à moi, aujourd’hui ? ». Les Grandes Images contiennent des maximes intemporelles, détachées des circonstances où elles sont nées, et valables pour tous. C’est cette lecture qui a permis au Yi Jing de rester vivant bien après la disparition du monde des anciens rois.
La lecture de Gāo Hēng commence par répondre à une autre question : « Que voulaient dire les auteurs du Commentaire, à l’époque des Royaumes combattants ? ». Elle nous rappelle que chaque maxime plaçait l’homme noble dans une situation précise : une place à tenir, un supérieur à servir, des enfants à marier, des châtiments à éviter… Ce faisant, elle recentre et éclaire notre regard sur le travail ultérieur des commentateurs traditionnels.
Lire les deux ensemble ne nous oblige donc pas à choisir. Mieux : l’écart est lui-même porteur de sens :
Pour l’hexagramme 50, se demander si l’on est, dans la situation qui nous occupe, celui qui consolide une mission ou celui qui accomplit ce qu’on lui confie, c’est déjà une manière de lire le tirage. Pour l’hexagramme 62, se demander si l’excès est pour nous un idéal à atteindre ou une faute négligeable, enrichit considérablement l’interprétation.
Gāo Hēng n’était pas du tout intéressé par l’interprétation contemporaine des tirages. Sa recherche a néanmoins élargi l’éventail des questionnements et des réponses que la Grande Image permet de poser.
Les limites d’un regard
Gāo Hēng explique pour l’hexagramme 59, où les rois anciens sacrifient au Souverain céleste et érigent des temples, que le culte du Ciel et celui des ancêtres renforcent la domination du prince, l’un par le pouvoir divin, l’autre par le pouvoir du clan. Pour l’hexagramme 38, il parle de « loi universelle » des choses. Ces formules portent la marque du langage philosophique et politique de la Chine des années autour de 1970. Elles n’invalident pas ses analyses philologiques, mais elles demandent à être lues comme des jugements de leur temps.
Le lexique qui fait du tonnerre un châtiment ou de la montagne des sages n’est jamais formulé comme tel par les Grandes Images : Gāo Hēng le reconstitue en recoupant leurs emplois. Sa lecture de l’hexagramme 62 en dépend entièrement : sans ce lexique, rien n’oblige à voir dans le tonnerre sur la montagne une punition.
Beaucoup de ses redéfinitions lexicales s’appuient sur des commentateurs des périodes Han et des Trois Royaumes (Zhèng Xuán, Yú Fān) et sur des textes d’avant les Qin, mais elles restent des choix parmi d’autres.
Transformations des hommes nobles
Notre question initiale « Avant de nous parvenir, à qui ces phrases étaient-elles réellement adressées ? » a elle-même évolué en deux questions complémentaires :
- Que fait le lecteur moderne quand il se reconnaît dans un texte écrit dans un monde de princes et de serviteurs ?
- Comment, de Wáng Bì au IIIe siècle jusqu’à Chéng Yí et Zhū Xī sous les Song, les Grandes Images sont-elles devenues des leçons de sagesse personnelle ?
Afin d’y répondre, l’étude à venir des commentaires ultérieurs sera donc envisagée depuis les bases restituées par Gāo Hēng.
Les sections « Éclairage de Gāo Hēng » des Grandes Images pour les hexagrammes 33 à 64 sont désormais en ligne.
Références
- Zhōuyì dàzhuàn jīnzhù 周易大传今注.
- Premier article « La Grande Image selon Gāo Hēng ».