Hexagramme 11 : Tai · Prospérité
Présentation Générale
Introduction et signification métaphysique de Tai
L’hexagramme 11, nommé Tai (泰), représente “La Paix” ou “La Prospérité”. Il symbolise une période d’harmonie naturelle et de croissance spontanée. Tai incarne le principe de l’union parfaite entre le Ciel et la Terre, entre les forces supérieures et inférieures, qui crée un environnement propice à l’épanouissement.
La conjonction spontanée des éléments de l’univers favorise parfois notre croissance et notre succès, mais notre rôle reste précieux dans l’accompagnement et le maintien de cette harmonie.
Interprétation Générale de l’Hexagramme
Nous nous trouvons dans une situation unique où, sans notre intervention directe, tout semble pousser et prospérer naturellement. L’union du Ciel et de la Terre symbolise cette harmonie spontanée entre toutes choses, qu’elles soient élevées ou basses, positives ou négatives. Dans ce contexte, les éléments négatifs ou inférieurs diminuent naturellement, laissant les éléments positifs ou supérieurs augmenter eux aussi selon leur nature.
Notre seul rôle est d’accompagner activement cete évolution favorable, sans chercher à la contrôler ou à la forcer. Si ce moment est propice à accueillir les développements positifs pour progresser et réussir, il serait toutefois erroné de croire qu’il n’y a rien à faire ou d’oublier d’en profiter pleinement.
Conseil Divinatoire
Même dans cette période de croissance naturelle notre engagement actif reste essentiel. Mais nous ne devons pas nous concentrer uniquement sur les aspects positifs : les qualités qui sont associées au négatif · la minutie, la capacité d’achever les tâches, et l’humilité · sont des éléments tout aussi indispensables à une réussite durable.
C’est pourquoi, tout en accompagnant ce mouvement, nous devons rester vigilants. La prospérité et le succès exigent une gestion prudente pour éviter, par complaisance, de négliger les détails. Il ne faut pas non plus perdre de vue l’intérêt de l’humilité en période de succès, car l’ego pourrait perturber l’harmonie et l’équilibre naturels, que ce soit entre des partenaires, entre l’esprit et la matière, ou entre le corps et l’esprit.
Pour approfondir
En écologie, la “théorie des systèmes” offre une perspective moderne sur l’interdépendance et l’équilibre dynamique décrits dans Tai. Elle met en lumière comment la prospérité d’un système dépend de l’interaction harmonieuse de tous ses éléments, y compris ceux considérés comme “inférieurs” ou “négatifs”.
Dans le domaine du développement durable, le concept de “prospérité inclusive” souligne l’importance du bien-être économique, social et environnemental de tous, et de la conscience de l’interconnection, pour une croissance véritablement durable.
Mise en Garde
Bien que la situation soit favorable, il faut se méfier de la complaisance ou de l’excès de confiance. Le danger serait de prendre cette harmonie pour acquise et de négliger les efforts nécessaires pour la maintenir. Il est donc indispensable de rester vigilant et humble, et de garder à l’esprit que même les périodes les plus prospères requièrent notre attention et notre engagement continus pour perdurer.
Synthèse et Conclusion
· Reconnaissance d’une période d’harmonie et de croissance naturelle
· Importance de l’accompagnement actif de ce mouvement favorable
· Nécessité de maintenir l’engagement et la vigilance malgré la prospérité
· Valorisation de la minutie, de l’achèvement des tâches et de l’humilité
· Gestion prudente afin d’éviter la complaisance et la négligence
· Maintien de l’équilibre entre forces opposées ou différentes
· Reconnaissance de l’interdépendance de tous les aspects de l’existence
L’hexagramme Tai nous rappelle que les périodes de paix et de prospérité sont des opportunités précieuses d’approfondir notre sagesse et de faire durer cette harmonie. Notre rôle est donc de participer activement à ce flux naturel de croissance, et de maintenir un équilibre délicat entre la réjouissance du succès et le maintien de notre vigilance. Épousant cette période favorable, mais restant ancrés dans l’humilité et le discernement, nous pouvons non seulement profiter de la prospérité actuelle, mais aussi poser les bases d’une harmonie à long terme et dans tous les domaines de notre vie.
Jugement
彖Prospérité.
Le petit s’en va, le grand vient.
Propice.
Développement.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Le caractère 泰 (tài) combine la clé de l’eau (氵) avec l’élément 大 (dà, grand), suggérant une amplitude, un débordement bénéfique comme celui d’un cours d’eau qui irrigue et fertilise. Dans les inscriptions oraculaires anciennes, ce caractère était associé à des notions de plénitude, d’abondance et d’harmonie cosmique.
Dans la séquence 小往大來 (xiǎo wǎng dà lái) le binôme 小/大 (xiǎo/dà, petit/grand) établit une polarité dynamique, tandis que 往/來 (wǎng/lái, aller/venir) indique un mouvement réciproque. Cette formulation concise capture l’essence d’un échange cosmique où chaque élément trouve sa juste place.
Les termes 吉 (jí, propice) et 亨 (hēng, développement) sont des formules divinatoires récurrentes dans le Yi Jing. Le caractère 吉 représentait originellement une bouche proférant des paroles de bon augure. Quant à 亨, ce caractère évoque l’idée d’un sacrifice qui s’accomplit sans entrave, suggérant une circulation fluide et une progression naturelle.
CHOIX DE TRADUCTION
J’ai choisi de traduire 泰 (tài) par “Prospérité” plutôt que par d’autres options comme “Paix”, “Harmonie” ou “Communication”. Le terme “Prospérité” capture la dimension d’abondance et de plénitude inhérente au caractère 泰, tout en suggérant un état où les conditions sont favorables au développement et à l’épanouissement. Cette notion de prospérité ne se limite pas à l’abondance matérielle, mais englobe l’idée d’un équilibre cosmique propice à toute forme de croissance.
小往大來 (xiǎo wǎng dà lái)“Le petit s’en va, le grand vient ». Cette formule exprime un mouvement de transformation et d’échange. J’ai préféré une traduction littérale qui préserve la concision et le rythme de l’original chinois. Les alternatives auraient pu être “Le petit se retire, le grand s’avance” ou “Le petit cède la place au grand”. La formulation retenue conserve la dynamique d’un double mouvement, un va-et-vient cosmique fondamental.
L’interprétation traditionnelle associe souvent cette formule au mouvement des lignes dans l’hexagramme : les lignes yang (─) “montent” tandis que les lignes yin (–) “descendent”, créant ainsi une configuration où chaque principe trouve sa place optimale. Ce mouvement représente l’ajustement naturel des forces complémentaires dans un système harmonieux.
J’ai traduit 吉 (jí) par “Propice” pour conserver la dimension divinatoire du terme original. “Propice” évoque mieux un contexte, une configuration favorable que “bonheur” ou “chance”. Cette nuance est importante dans le cadre d’un système divinatoire comme le Yi Jing, où l’on cherche à déterminer si une situation ou une action est en accord avec les tendances cosmiques du moment.
Le terme 亨 (hēng) est particulièrement difficile à traduire. J’ai opté pour “Développement” plutôt que “Succès”, “Pénétration” ou “Sacrifice favorable” (traductions alternatives courantes). “Développement” suggère un processus qui se déploie naturellement, sans entrave, ce qui correspond bien à l’idée originelle du terme chinois. Dans le contexte de l’hexagramme 泰, ce développement fait écho à la dynamique d’échange harmonieux entre les forces complémentaires.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
L’hexagramme 泰 représente un moment cosmique idéal où les principes du Ciel et de la Terre se rencontrent de manière harmonieuse. Sa structure graphique est révélatrice : le trigramme du Ciel (☰) est en bas, celui de la Terre (☷) en haut – configuration inverse de leur position “naturelle” dans le cosmos. Cette inversion paradoxale exprime précisément l’idée d’un échange, d’une communication fertile entre les deux principes fondamentaux.
Dans la cosmologie chinoise, cet hexagramme correspond au troisième mois lunaire (environ avril-mai dans le calendrier solaire), période où la vigueur du printemps atteint son apogée. C’est le moment où les forces yang, représentées par les traits pleins, montent et se développent, tandis que les forces yin, représentées par les traits brisés, commencent à descendre, créant ainsi un équilibre dynamique optimal.
La notion de 泰 est étroitement liée au concept de 太和 (tài hé, Grande Harmonie), un idéal sociopolitique et cosmologique qui traverse toute la pensée chinoise classique, où “la Voie du Ciel et la Voie de l’Homme sont en parfaite union”.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
La tradition confucéenne interprète l’hexagramme 泰 comme l’image d’un ordre social et politique idéal où les différentes composantes de la société communiquent harmonieusement.
Pour Wang Bi, figure centrale de l’École du Mystère, l’hexagramme 泰 illustre un principe fondamental : quand chacun occupe la position qui correspond à sa nature, l’harmonie s’établit naturellement. Il écrit : “Quand le noble est en position élevée et que le vil occupe une position basse, quand le Ciel est au-dessus et la Terre en dessous, c’est l’ordre naturel qui prévaut.”
La lecture taoïste valorise davantage l’aspect spontané de cette harmonie. Le Dàodéjīng évoque un état similaire lorsqu’il décrit le non-agir : “Le Ciel et la Terre s’unissent pour faire tomber une douce rosée, et le peuple, sans que personne le lui ordonne, se trouve naturellement en harmonie” (chapitre 32).
Dans l’interprétation bouddhiste Chan/Zen, l’hexagramme 泰 évoque l’état de non-dualité où les oppositions apparentes se résolvent dans une compréhension plus profonde de l’interdépendance de tous les phénomènes.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
L’hexagramme 泰 était particulièrement significatif dans le contexte des rituels saisonniers de la Chine ancienne. Le troisième mois lunaire, auquel il est associé, marquait des célébrations importantes liées à la fertilité et à l’abondance. Le souverain effectuait alors des rites spécifiques pour garantir l’harmonie entre le Ciel et la Terre, condition nécessaire à la prospérité du royaume.
Dans le Zhōulǐ (Rites des Zhou), on trouve la description de cérémonies printanières qui visaient précisément à favoriser cet état de 泰, où les énergies cosmiques circulent librement. Ces rituels comportaient souvent des offrandes aux divinités du sol et des céréales, symbolisant la fertilité de la terre nourricière.
Sur le plan politique, l’hexagramme 泰 représentait l’idéal d’un gouvernement où le souverain et ses ministres, à l’image du Ciel et de la Terre, établissent une communication harmonieuse au bénéfice du peuple.
Structure de l’Hexagramme 11
Il est précédé de H10 履 lǔ “Marcher”, et suivi de H12 否 pǐ “Adversité” (ils appartiennent à la même paire).
Il s’agit d’une figure calendérique correspondant à la période de l’équinoxe de printemps.
Son Opposé est H12 否 pǐ “Adversité”.
Son hexagramme Nucléaire est H54 歸妹 guī mèi “Mariage de la soeur cadette”.
Les traits maîtres sont le second et le cinquième.
– Formules Mantiques : 吉亨 jí hēng.
Expérience corporelle
La dynamique de l’hexagramme 泰 peut se vivre comme une expérience corporelle spécifique. L’état de prospérité qu’il décrit évoque une sensation de fluidité, d’aisance et d’ouverture. Dans les pratiques du qìgōng ou du tàijíquán cet état correspond à une circulation harmonieuse du souffle vital (氣, qì) entre le haut et le bas du corps.
La formule “Le petit s’en va, le grand vient” peut être interprétée corporellement comme le mouvement d’alternance entre contraction et expansion, entre inspir et expir, entre tension et relâchement. C’est précisément cette alternance rythmique qui permet l’établissement d’un équilibre dynamique, condition de toute vitalité.
Dans la médecine traditionnelle chinoise, l’hexagramme 泰 évoque un état où la circulation des souffles entre le Ciel (représenté par la tête) et la Terre (représentée par l’abdomen) s’effectue sans entrave. Cet état est considéré comme fondamental pour la santé et la longévité.
Commentaire sur le Jugement
彖 傳prospérité • petit • aller • grand • venir • bon augure • croissance
則 是 天 地 交 , 而 萬 物 通 也 ; 上 下 交 , 而 其 志 同 也 。
donc • en vérité • ciel • terre • en relation • et ainsi • dix mille • êtres • traverser sans entrave • particule finale • au-dessus • sous • en relation • et ainsi • son • volonté • ensemble • particule finale
內 陽 而 外 陰 , 內 健 而 外 順 , 內 君 子 而 外 小 人 , 君 子 道 長 , 小 人 道 消 也 。
intérieur • adret • et ainsi • extérieur • ombre • intérieur • vigoureusement • et ainsi • extérieur • se conformer • intérieur • noble • héritier • et ainsi • extérieur • petit • homme • noble • héritier • voie • aîné • petit • homme • voie • anéantir • particule finale
Prospérité : le petit s’en va, le grand vient – bonheur et développement.
Ainsi, Ciel et Terre s’entrecroisent, et tous les êtres communiquent ; le haut et le bas s’entrecroisent, et leurs intentions s’accordent.
À l’intérieur le yang et à l’extérieur le yin, à l’intérieur la vigueur et à l’extérieur la docilité, à l’intérieur l’homme noble et à l’extérieur l’homme de peu. La voie de l’homme noble croît, la voie de l’homme de peu décroît.
Notes de traduction
LE NOM DE L’HEXAGRAMME
La composition de 泰 tài exprime la prospérité harmonieuse : 氵 shuǐ “eau” associé au phonétique 太 tài “grand” évoque une grandeur qui se répand naturellement, une plénitude qui coule sans obstacle. Cette étymologie dépasse le sens superficiel de “paix” pour désigner la configuration cosmologique où toutes les forces convergent vers leur accomplissement optimal, à l’image des deux trigrammes qui viennent à la rencontre l’un de l’autre. Dans le Yi Jing, Tài, après les tensions créatrices des hexagrammes précédents, marque le premier grand équilibre où les polarités s’articulent harmonieusement. Cette prospérité n’est pas un état statique mais un processus dynamique de circulation optimale des énergies.
LES TRIGRAMMES ET LES TRAITS
La configuration Kūn 坤 (terre/réceptivité) au-dessus de Qián 乾 (ciel/créateur) pourrait sembler contre nature puisque, la terre surplombant le ciel, l’ordre cosmologique habituel est inversé. L’harmonie naît paradoxalement de l’interpénétration créatrice où le principe réceptif accueille et canalise la force créatrice ascendante.
Les six positions s’accomplissent selon un rythme de circulation harmonieuse : l’énergie yang du trigramme inférieur Qián s’élève naturellement pour rencontrer la réceptivité yin du trigramme supérieur Kūn, établissant et maintenant une communication parfaite entre tous les niveaux. Cette progression montre comment l’union authentique des contraires génère une prospérité qui transcende les limitations de chaque principe pris isolément.
EXPLICATION DU JUGEMENT
泰小往大來 (Tài Xiǎo wǎng dà lái) – Prospérité – Le petit s’en va, le grand vient
“Prospérité : le petit s’en va, le grand vient – bonheur et développement.”
La prospérité se manifeste dans le mouvement générateur : 往 wǎng “aller, s’en aller” implique un mouvement d’éloignement définitif plutôt qu’une simple absence. 來 lái “arriver, revenir” suggère un mouvement de rapprochement vers le centre, un retour vers l’origine créatrice. Le retrait des 小 xiǎo des forces restrictives ou mesquines (Kūn a un mouvement descendant) permet l’arrivée des 大 dà forces expansives et généreuses (Qián a un mouvement montant). Cette substitution 吉 jí “bénéfique” est un processus naturel où les influences appropriées prennent spontanément 亨 hēng l’ascendant.
“Ainsi, Ciel et Terre s’entrecroisent, et tous les êtres communiquent ; le haut et le bas s’entrecroisent, et leurs intentions s’accordent.”
L’entremêlement du Ciel et de la Terre constitue l’image fondamentale de l’hexagramme 泰 Tài. Le caractère 交 jiāo évoque étymologiquement l’entrecroisement des jambes, suggérant une interpénétration intime et féconde. Cette union cosmique transcende la simple juxtaposition pour exprimer une collaboration créatrice.
La communication de tous les êtres résulte directement de l’union céleste-terrestre. 通 tōng implique une circulation libre, un passage sans obstruction qui permet à chaque être de déployer sa nature propre tout en participant à l’harmonie générale. L’entrecroisement (jiāo) dépasse la simple rencontre pour désigner l’union féconde qui génère une circulation harmonieuse à tous les niveaux de réalité.
L’entremêlement du haut et du bas transpose la dynamique cosmique au niveau humain et social. Cette correspondance révèle que l’ordre politique authentique reflète et participe de l’ordre cosmique.
L’accord des 志 zhì “aspirations, intentions” exprime l’harmonie des orientations profondes. 同 tóng évoque l’unité dans la diversité plutôt qu’une uniformisation réductrice.
Le 而 ér “et” qui relie chaque proposition souligne la simultanéité causale : l’entremêlement produit immédiatement 同 tóng la communication et l’accord.
吉亨 (Jí hēng) – Propice. Développement.
“À l’intérieur le yang et à l’extérieur le yin, à l’intérieur la vigueur et à l’extérieur la docilité, à l’intérieur l’homme noble et à l’extérieur l’homme de peu. La voie de l’homme noble croît, la voie de l’homme de peu décroît.”
Cette phrase révèle la structure énergétique de l’hexagramme 泰 Tài par trois oppositions emboîtées qui progressent du cosmologique (yin/yang) vers l’éthique (homme noble/homme de peu), en passant par le dynamique (vigueur/docilité).
L’opposition intérieur/extérieur évoque la disposition des trigrammes de 泰 Tài. Les énergies fondamentales trouvent leur équilibre optimal dans cette configuration : le yang intérieur fournit l’impulsion créatrice et la vigueur persévérante du Ciel tandis que le yin extérieur offre la réceptivité structurante et la docilité adaptative de la Terre.
L’opposition entre l’homme noble et l’homme de peu transpose la dynamique cosmologique au niveau moral et social. 君子 jūn zǐ désigne littéralement le “fils du souverain” mais évoque ici la noblesse éthique, tandis que 小人 xiǎo rén (“petite personne”) désigne celui qui reste enfermé dans les préoccupations mesquines.
La croissance et la décroissance des voies respectives révèlent la temporalité dynamique de la paix : elle n’est pas un état statique mais un processus où l’excellence tend naturellement à s’épanouir tandis que la médiocrité s’efface progressivement. Cela affirme la dimension temporelle et éthique de cette configuration : la paix n’est pas seulement un équilibre ponctuel mais un processus évolutif où l’excellence tend naturellement à prédominer.
SYNTHÈSE
泰 Tài “prospérité” est l’accomplissement dynamique de l’harmonie créatrice entre toutes les polarités. C’est l’art de prospérer par l’union des contraires, de développer une vigueur intérieure qui s’exprime par la docilité extérieure, et de favoriser l’évolution bénéfique par substitution progressive plutôt que par révolution brutale. L’hexagramme s’applique dans tous les domaines nécessitant harmonisation des différences, prospérité durable, et transformation évolutive respectueuse des rythmes naturels.
Neuf au Début
初 九Arracher des roseaux avec leurs racines,
en suivant leurs touffes.
Entreprendre est propice.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Dans拔茅茹 (bá máo rú) le caractère 拔 (bá) signifie “arracher”, “extraire” ou “retirer” avec une connotation d’effort délibéré. Dans les textes anciens, il évoque souvent l’idée d’élever quelque chose en le tirant vers le haut. Le terme 茅 (máo) désigne les joncs ou roseaux, plantes qui poussent en touffes dans les zones humides. Quant à 茹 (rú), son sens premier est “manger” ou “ingérer”, mais dans ce contexte, il prend le sens de “avec”, indiquant que l’arrachage se fait en incluant une partie normalement non visible.
La séquence 以其彙 (yǐ qí huì) vient préciser la modalité de cette action. Le terme 彙 (huì) est particulièrement significatif : il désigne originellement un “faisceau”, un “regroupement” ou une “classification”. Dans les inscriptions oraculaires anciennes, ce caractère représentait graphiquement des tiges végétales rassemblées, ce qui correspond parfaitement au contexte des joncs qui poussent naturellement en touffes connectées sous terre par leurs rhizomes.
L’expression finale 征吉 (zhēng jí) combine le terme 征 (zhēng), qui évoque une “expédition”, un “mouvement vers l’avant” ou une “entreprise”, avec le caractère divinatoire 吉 (jí), “propice” ou “de bon augure”, indiquant un pronostic favorable pour l’action envisagée.
L’ensemble de ce premier trait s’articule parfaitement avec la symbolique générale de l’hexagramme 泰 (Prospérité), qui représente un moment cosmique où les principes complémentaires communiquent harmonieusement. L’image des joncs arrachés ensemble illustre visuellement le principe de connexion et d’influence mutuelle, où un mouvement initial se propage et s’amplifie naturellement.
CHOIX DE TRADUCTION
J’ai choisi de traduire 拔茅茹 (bá máo rú) par “Arracher des roseaux avec leurs racines” plutôt que par des formulations plus littérales. Le terme 茹 (rú), bien que signifiant littéralement “manger”, est ici utilisé dans un sens étendu indiquant l’inclusion d’une partie habituellement non visible (les racines).
D’autres traductions possibles auraient été :
- “Déraciner les joncs avec tout ce qui y adhère”
- “Extraire les roseaux en emportant leurs parties souterraines”
- “Arracher les herbes des marais avec ce qui les retient au sol”
Pour 以其彙 (yǐ qí huì), j’ai opté pour “en suivant leurs touffes” qui met en évidence la notion de connexion naturelle entre les joncs. Le terme 彙 (huì) évoque l’idée d’un regroupement organique, d’une classification naturelle. La préposition 以 (yǐ) indique le moyen ou la manière, tandis que 其 (qí) est un pronom possessif référant aux joncs.
Alternatives possibles :
- “selon leur regroupement naturel”
- “en fonction de leurs faisceaux”
- “conforme à leur disposition en touffes”
- “en respectant leur organisation”
Le choix de “en suivant leurs touffes” vise à communiquer l’idée d’une action qui respecte l’organisation naturelle des plantes, où tirer sur une tige entraîne nécessairement celles qui lui sont connectées sous terre.
Pour 征吉 (zhēng jí) “Entreprendre est propice”, j’ai traduit 征 (zhēng) par “entreprendre” pour rendre la dimension active et volontaire de ce terme, qui implique un mouvement délibéré vers un objectif. Le caractère 吉 (jí) est rendu par “propice”, terme divinatoire qui suggère une configuration favorable des circonstances.
Alternatives envisageables :
- “S’avancer est favorable”
- “L’expédition apporte la fortune”
- “La progression est de bon augure”
- “Aller de l’avant est bénéfique”
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Le premier trait de l’hexagramme 泰 (Prospérité) représente l’impulsion initiale, la force yang ascendante qui commence à se manifester et à influencer son environnement.
L’image des joncs arrachés en touffe illustre parfaitement ce mouvement d’ascension et de propagation de l’influence. Tout comme tirer sur un roseau entraîne ceux qui lui sont connectés sous terre, une action initiale correctement orientée peut produire des effets qui se propagent naturellement. Cette métaphore végétale souligne l’interconnexion des phénomènes et la manière dont une impulsion initiale peut générer un mouvement collectif harmonieux.
Dans la cosmologie chinoise traditionnelle, ce trait correspond au moment où les forces yang commencent à s’élever après le solstice d’hiver (hexagramme précédent, 剝, bō). Ce mouvement ascendant est encore à son début, mais il est déjà porteur de la prospérité à venir. Le terme 征 (zhēng, “entreprendre”) acquiert ainsi une dimension temporelle : c’est le moment propice pour initier des actions, car elles bénéficieront de cette dynamique cosmique favorable.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
Dans la tradition confucéenne, cette image a été interprétée comme une métaphore de l’influence vertueuse du sage et souligne l’importance des connexions sociales et hiérarchiques : comme les joncs qui suivent le mouvement de ceux auxquels ils sont connectés, les hommes de talent suivent naturellement le sage qui les élève.
Wang Bi insiste sur l’opportunité temporelle : “Au début de la prospérité, quand le yang commence à s’élever, c’est le moment d’entreprendre. Comme les joncs qui sont arrachés ensemble en suivant leurs connexions naturelles, une action bien synchronisée avec le moment cosmique entraîne naturellement d’autres éléments dans son mouvement.”
La perspective taoïste valorise davantage l’aspect organique et naturel de cette image. Comme l’exprime le Daodejing : “Ce qui est fermement enraciné ne peut être arraché” (chapitre 54). Par contraste, l’image des joncs qui s’arrachent ensemble illustre comment ce qui paraît solidement établi peut être transformé si l’on comprend et suit les connexions naturelles des choses. L’action qui respecte la configuration interne des phénomènes rencontre moins de résistance et produit des effets plus étendus.
Dans l’interprétation pratique du 易傳 (Yì zhuàn), ce trait est associé à la nécessité de s’entourer de personnes partageant les mêmes valeurs ou objectifs lors d’une entreprise. Comme les joncs qui viennent ensemble en raison de leurs connexions souterraines, les personnes de même orientation naturelle se rassemblent autour d’un projet commun.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Dans la Chine ancienne, l’image des joncs arrachés ensemble avait une résonnance particulière liée aux pratiques agricoles collectives. Le travail d’arrachage des mauvaises herbes dans les rizières était souvent réalisé en groupes coordonnés, illustrant concrètement comment une action individuelle s’inscrit dans un effort collectif plus large.
Cette métaphore agricole s’inscrit également dans la tradition rituelle des Zhou, où le souverain participait symboliquement aux travaux des champs lors de cérémonies saisonnières. Ces rituels visaient précisément à harmoniser l’action humaine avec les cycles cosmiques, illustrant parfaitement l’idée centrale de ce trait : agir en conformité avec le moment cosmique pour obtenir un effet maximal avec un effort minimal.
Sur le plan politique, l’image des joncs arrachés ensemble a été interprétée comme une métaphore du recrutement des talents. Le 大學 (Dà xué, Grande Étude) affirme : “Les personnes vertueuses attirent naturellement d’autres personnes vertueuses.” Cette conception est au cœur de la vision confucéenne de l’influence morale et politique, où l’action exemplaire d’un souverain vertueux attire naturellement les hommes de talent, tout comme tirer sur un jonc entraîne ceux qui lui sont connectés.
Petite Image du Trait du Bas
Structure du Trait du Bas
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais est à la base de l’enveloppe de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚍ à ⚏.
- Il est en correspondance avec le quatrième trait, mais ne le sera plus après la transformation de leur bigramme ⚍ en ⚏.
– Il est à la base du trigramme ☰ 乾 qián correspondant à l’élément 天 tiān “Ciel”. Sa transformation produit le trigramme ☴ 巽 xùn qui correspond à l’élément 風 fēng “Vent”.
– Sa relation de voisinage avec le deuxième trait évolue de ⚌ à ⚎.
- Ce trait occupe la plus basse des deux positions associées à la Terre. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚌ à ⚎.
- Formules Mantiques : 征吉 zhēng jí.
- Mots remarquables dans la Petite Image : 志 zhì, 外 wài.
Interprétation
La volonté est orientée vers l’extérieur. Il faut éliminer ce qui est enraciné et statique, afin d’inciter la progression vers une situation plus favorable. Mais il est en même temps important de s’enraciner solidement avant d’entreprendre cette évolution. Agir précipitamment, sans la compréhension approfondie des fondements, peut en effet entraîner des problèmes à long terme. Une aspiration vers le haut encourage des forces similaires à avancer de manière positive en coopération avec ses semblables.
Expérience corporelle
L’image des joncs arrachés ensemble peut être vécue comme une expérience corporelle dans les arts martiaux internes comme le tàijíquán, où l’on retrouve le principe selon lequel “quand une partie bouge, tout bouge”. Ce principe illustre comment un mouvement bien initié se propage harmonieusement à travers l’ensemble du corps, sans rupture ni fragmentation.
Cette image évoque également l’expérience de la propagation du 氣 (qì) dans le corps lors des pratiques de qìgōng ou la médecine traditionnelle chinoise : comme les joncs qui suivent le mouvement initial en raison de leurs connexions souterraines, la sensation énergétique se propage naturellement le long des méridiens lorsqu’elle est correctement stimulée à un point précis. L’effort minimal au point d’origine produit un effet qui se propage de lui-même.
Neuf en Deux
九 二Embrasser ce qui est délaissé.
Utiliser le gué pour traverser le fleuve.
Ne pas négliger ce qui est lointain.
Les compagnons disparaissent.
Obtenir l’estime par la centralité.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
L’expression 包荒 (bāo huāng) constitue une formulation dense et évocatrice, où 包 (bāo) signifie littéralement “envelopper”, “contenir” ou “prendre en charge”. Dans les inscriptions oraculaires anciennes, ce caractère représentait graphiquement un fœtus enveloppé dans le ventre maternel, évoquant les notions de protection et d’inclusion. Quant à 荒 (huāng), ce terme désigne ce qui est “inculte”, “délaissé”, “négligé” ou “sauvage”. Il est composé de la clé de l’herbe (艹) et d’un élément phonétique, suggérant des terres non cultivées, des espaces abandonnés ou négligés.
La séquence 用馮河 (yòng píng hé) introduit une métaphore fluviale où 馮 (píng/féng) est particulièrement chargé de sens : il évoque l’idée de “traverser” ou “passer à gué”, mais aussi de “s’appuyer sur” ou “faire confiance à”. Le terme 河 (hé) désigne spécifiquement un “fleuve”, traditionnellement associé au Fleuve Jaune, artère vitale de la civilisation chinoise ancienne.
Dans l’expression 不遐遺 (bù xiá yí) le caractère 遐 (xiá) évoque ce qui est “lointain”, “éloigné” ou “distant” tant dans l’espace que dans le temps. Le terme 遺 (yí) signifie “omettre”, “abandonner” ou “laisser derrière soi”. Ensemble, ils forment une expression qui suggère de ne pas négliger ce qui est éloigné ou apparemment secondaire.
L’expression 朋亡 (péng wáng) est particulièrement concise et énigmatique. Le terme 朋 (péng) désigne les “compagnons”, les “amis” ou les “associés”. Ce caractère est composé de deux éléments 月 (yuè, chair) côte à côte, évoquant graphiquement l’idée d’association et de proximité. Le caractère 亡 (wáng) signifie “disparaître”, “périr” ou “être perdu”. Cette brève formule suggère donc un contexte de perte ou d’abandon des associations habituelles.
Enfin, la séquence 得尚于中行 (dé shàng yú zhōng xíng) constitue une formulation complexe qui évoque la valorisation de la “voie du milieu”. Le terme 尚 (shàng) signifie “estimer”, “valoriser” ou “honorer”. Le binôme 中行 (zhōng xíng) est particulièrement chargé de résonances dans la pensée chinoise classique, évoquant la notion confucéenne de “juste milieu” (中庸, zhōngyōng) et l’idée d’une action équilibrée qui évite les extrêmes.
CHOIX DE TRADUCTION
J’ai choisi de traduire 包荒 (bāo huāng) par “Embrasser ce qui est délaissé” plutôt que par des formulations plus littérales comme “Contenir l’inculte” ou “Envelopper le sauvage”. Le verbe “embrasser” capture bien la dimension inclusive et englobante du caractère 包 (bāo), tout en suggérant une attitude d’accueil actif plutôt que de simple contention. Pour 荒 (huāng), j’ai opté pour “ce qui est délaissé” afin de rendre l’idée de terres ou d’espaces négligés, abandonnés, qui n’ont pas reçu l’attention nécessaire.
D’autres traductions possibles auraient été :
- “Prendre en charge les terres abandonnées”
- “Englober les espaces négligés”
- “Intégrer ce qui est resté en friche”
- “S’occuper de ce qui a été délaissé”
Pour 用馮河 (yòng píng hé), j’ai opté pour “Utiliser le gué pour traverser le fleuve” qui met en évidence l’idée de passage et de transition. Le terme 馮 (píng) est interprété ici dans son sens de “passer à gué”, de “traverser en s’appuyant sur des points solides”. Cette lecture est corroborée par le contexte général de l’hexagramme 泰, qui évoque un moment de passage harmonieux et de communication entre différents niveaux.
Alternatives possibles :
- “Franchir la rivière en utilisant les passages peu profonds”
- “S’appuyer sur le fleuve pour le traverser”
- “User des gués pour passer le fleuve”
J’ai traduit 不遐遺 (bù xiá yí) par “Ne pas négliger ce qui est lointain” pour préserver sa construction négative originale. Le binôme 遐遺 (xiá yí) suggère l’idée de négliger ou d’oublier ce qui est distant ou éloigné. La traduction “Ne pas négliger ce qui est lointain” maintient cette idée tout en restant accessible.
Alternatives envisageables :
- “Ne rien omettre, même le plus éloigné”
- “Ne pas abandonner ce qui est distant”
- “Tenir compte même de ce qui paraît éloigné”
- “Ne pas laisser de côté les éléments distants”
La formule lapidaire 朋亡 (péng wáng) est rendue de manière directe et concise par “Les compagnons disparaissent”. 朋 (péng) est traduit par “compagnons”, terme qui évoque bien l’idée d’association et de relations établies. 亡 (wáng) est rendu par “disparaissent”, verbe qui préserve l’ambiguïté de l’original : cette disparition peut être interprétée comme une perte, un abandon volontaire, ou une simple absence temporaire.
Alternatives possibles :
- “Les alliés s’effacent”
- “Les associés se perdent”
- “Les amis sont absents”
- “Les relations habituelles s’évanouissent”
La formulation complexe 得尚于中行 (dé shàng yú zhōng xíng) est traduite par “Obtenir l’estime par la centralité” de manière à mettre en évidence l’idée de valorisation de la voie médiane. Le terme 尚 (shàng) est rendu par “estime”, suggérant une reconnaissance positive. Le binôme 中行 (zhōng xíng) est traduit par “centralité”, terme qui évoque à la fois la position structurelle (au centre) et la qualité morale (équilibre, modération).
Alternatives envisageables :
- “Gagner le respect par la voie du milieu”
- “Être valorisé pour sa juste mesure”
- “Obtenir la considération par l’action équilibrée”
- “Recevoir les honneurs grâce à la modération”
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
La position yin du deuxième trait justifie l’image de “traverser le fleuve en utilisant le gué”, comme un point d’appui dans le courant, offre un support stable pour effectuer la traversée. Cette métaphore fluviale illustre comment, dans un moment de prospérité et d’harmonie cosmique, même les éléments apparemment faibles ou réceptifs (yin) jouent un rôle crucial en facilitant les transitions.
L’expression “Embrasser ce qui est délaissé” évoque la capacité inclusive de la vertu terrestre (yin) à intégrer et valoriser ce qui a été négligé ou laissé de côté. Cette qualité d’intégration est essentielle pour comprendre l’hexagramme 泰 dans son ensemble : la véritable prospérité ne peut advenir que lorsque tous les éléments, même les plus marginaux, sont inclus dans l’harmonie générale.
La notion de “ne pas négliger ce qui est lointain” renforce cette dimension inclusive et suggère une vision large, capable d’embrasser tant le proche que le lointain, tant l’immédiat que le distant. Cette amplitude de vision est caractéristique des moments de véritable prospérité cosmique, où les connexions s’établissent même entre des éléments éloignés du système.
L’énigmatique formule “Les compagnons disparaissent” peut être interprétée à la lumière de la cosmologie chinoise comme un moment où les associations habituelles, peut-être limitantes, se dissolvent pour permettre l’émergence de nouvelles configurations plus harmonieuses. Dans le cycle des transformations cosmiques, certaines relations doivent s’effacer pour que d’autres puissent s’établir.
Enfin, l’expression “Obtenir l’estime par la centralité” évoque l’idéal confucéen du juste milieu, où l’action équilibrée et harmonieuse reçoit naturellement la reconnaissance qu’elle mérite. Cette valorisation de la voie médiane rappelle que la véritable prospérité n’est pas dans les extrêmes, mais dans une position d’équilibre dynamique.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
Dans la tradition confucéenne, ce deuxième trait est interprété comme l’image du fonctionnaire vertueux qui s’occupe des régions négligées et maintient des communications harmonieuses entre le centre et la périphérie : “Le réceptif (yin) occupe une position centrale et correcte. Même lorsque les compagnons font défaut, il obtient l’estime par sa centralité.” Cette lecture souligne l’importance de l’intégrité personnelle et de la position structurelle correcte pour accomplir sa fonction sociale, même dans des circonstances difficiles ou isolées.
Wang Bi propose une lecture plus métaphysique : “Embrasser ce qui est délaissé signifie intégrer ce qui normalement ne trouve pas sa place. Traverser le fleuve en utilisant le gué évoque la capacité à naviguer les transitions en s’appuyant sur des points d’appui solides. Quand les associations habituelles se dissolvent, c’est précisément la centralité et l’équilibre qui sont valorisés.” Cette interprétation met l’accent sur la capacité du sage à trouver des solutions harmonieuses dans des situations de transition ou de crise.
La perspective taoïste valorise davantage l’aspect inclusif et fluide de ce trait. Comme l’exprime le Daodejing : “Le grand carré n’a pas d’angles” (chapitre 41), suggérant que la véritable grandeur consiste à intégrer même ce qui semble marginal ou irrégulier. La métaphore du gué pour traverser le fleuve évoque l’aptitude taoïste à trouver les “passages naturels” plutôt que de forcer les situations, illustrant le principe non-agir comme action en accord avec la configuration naturelle des choses.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Dans la Chine ancienne, l’image de “traverser le fleuve en utilisant le gué” évoquait une réalité concrète et cruciale : les passages fluviaux étaient des points stratégiques pour les communications, le commerce et les opérations militaires. Connaître les gués secrets ou les passages sûrs était un avantage considérable, souvent déterminant pour le succès d’une entreprise.
Cette métaphore s’inscrit également dans la tradition rituelle et administrative des Zhou, où le souverain était responsable d’intégrer les régions périphériques dans l’harmonie générale de l’empire. Le Livre des Rites décrit comment les fonctionnaires spécialisés étaient envoyés dans les régions éloignées pour s’assurer que les pratiques rituelles et les politiques centrales étaient correctement appliquées, manifestant concrètement l’idée d’ ”embrasser ce qui est délaissé” et de “ne pas négliger ce qui est lointain”.
Sur le plan politique, l’expression “Les compagnons disparaissent” peut être interprétée dans le contexte des alliances changeantes de la période des Royaumes Combattants, où la fidélité aux principes centraux était valorisée face à l’instabilité des alliances opportunistes. Les textes politiques de cette période, comme le Hán Fēizi, soulignent souvent l’importance de maintenir des principes stables dans un contexte de relations fluctuantes.
Petite Image du Deuxième Trait
Structure du Deuxième Trait
- Ce trait possède la centralité en position inférieure.
- Il est en correspondance avec le cinquième trait, mais ne le sera plus après la transformation de leur bigramme ⚍ en ⚏.
– Il est au milieu du trigramme ☰ 乾 qián correspondant à l’élément 天 tiān “Ciel” Sa transformation produit le trigramme ☲ 離 lí qui correspond à l’élément 火 huǒ “Feu”.
- Il est également à la base du trigramme ☱ 兌 duì correspondant à l’élément 澤 duó “Brume”. Sa transformation produit le trigramme ☵ 坎 kǎn qui correspond à l’élément 水 shuǐ “Eau”.
– Sa relation de voisinage avec le premier trait évolue de ⚌ à ⚍.
- Sa relation de voisinage avec le troisième trait évolue de ⚌ à ⚎.
- Ce trait est à la plus haute des deux positions associées à la Terre. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚌ à ⚍.
- Il est maître de l’hexagramme avec le cinquième trait.
- Formules Mantiques : aucune.
- Mots remarquables : 中 zhōng. Dans la Petite Image : 中 zhōng.
Interprétation
Il est essentiel de maintenir un équilibre entre la tolérance envers les autres, en particulier ceux qui sont différents, et la préservation de ses propres valeurs et limites. L’ouverture d’esprit envers ceux ou ce qui ne partagent pas nos valeurs ne doit pas se transformer en une acceptation excessive de comportements nuisibles. Même lorsque l’on fait preuve d’une grande détermination pour surmonter les obstacles et éviter les dangers, il est primordial de rester attentif aux implications à long terme de ses actions. Ainsi, ne pas maintenir une relation ne signifie pas nécessairement une rupture. Il demeure essentiel de cultiver des relations authentiques basées sur des valeurs partagées plutôt que sur des intérêts personnels. Cette approche permet d’agir en accord avec la juste mesure.
Expérience corporelle
“Embrasser ce qui est délaissé” peut être vécu comme une expérience corporelle d’ouverture et d’inclusion. Dans les pratiques méditatives taoïstes, cette attitude consiste à porter attention aux zones du corps habituellement négligées ou tendues, les intégrant dans la circulation harmonieuse du souffle vital.
La métaphore du gué pour traverser le fleuve évoque corporellement l’expérience de trouver des points d’appui stables dans un environnement fluide et potentiellement dangereux. Dans les arts martiaux chinois, ce principe se manifeste comme la capacité à trouver le point d’équilibre optimal dans le mouvement, à identifier les moments propices pour avancer ou reculer, à utiliser les zones de stabilité temporaire pour effectuer les transitions.
L’expression “Ne pas négliger ce qui est lointain” évoque la pratique de l’attention périphérique cultivée dans les arts martiaux et les pratiques méditatives. Cette attention élargie permet une conscience simultanée du proche et du lointain, développant une présence qui n’est pas limitée au champ immédiat de l’action.
La formule “Les compagnons disparaissent” peut être interprétée corporellement comme le moment où les appuis habituels (tensions musculaires, schémas de mouvement familiers) doivent être abandonnés pour permettre l’émergence d’une coordination plus naturelle et efficace. Dans le qigong thérapeutique, ce processus est souvent décrit comme un “lâcher-prise” nécessaire à la réorganisation des schémas énergétiques.
Enfin, “Obtenir l’estime par la centralité” évoque l’expérience corporelle de l’axe central, du 中丹田 (zhōng dāntián, champ de cinabre médian), point d’équilibre autour duquel s’organisent tous les mouvements dans les pratiques internes chinoises. Cette centralité n’est pas statique mais dynamique, permettant une stabilité dans le mouvement et une efficacité sans effort excessif.
Neuf en Trois
九 三Pas de plaine sans pente,
pas d’aller sans retour.
Présage difficile.
Pas de blâme.
Ne pas s’inquiéter de sa confiance,
Dans la nourriture il y a bonheur.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Dans l’expression 无平不陂 (wú píng bù pō) le caractère 无 (wú) exprime une négation absolue (“il n’y a pas”), tandis que 平 (píng) désigne ce qui est “plat”, “égal”, “nivelé” ou “paisible”. Ce terme évoque l’image d’une plaine sans relief, d’une surface uniforme. Le binôme 不陂 (bù pō) introduit une seconde négation suivie du caractère 陂 (pō/bēi), qui désigne une “pente”, un “talus” ou un “terrain incliné”. Dans son graphisme original, 陂 combine la clé de la terre (阝) avec un élément suggérant l’idée de divergence, évoquant un terrain qui s’écarte de l’horizontalité.
La formule suivante, 无往不復 (wú wǎng bù fù), présente une structure parallèle où 往 (wǎng) signifie “aller”, “se diriger vers”, tandis que 復 (fù) exprime l’idée de “retour”, de “retourner” ou de “restaurer”. Dans les oracles anciens, ce caractère était associé au cycle des saisons, au retour périodique des phénomènes naturels.
Le binôme 艱貞 (jiān zhēn) juxtapose deux notions contrastées. Le terme 艱 (jiān) évoque les “difficultés”, les “épreuves” ou ce qui est “ardu”. À l’origine, ce caractère représentait graphiquement une personne sous un toit qui s’effondre, suggérant une situation de danger ou de contrainte.貞 (zhēn) désigne un “présage”, une “divination”, mais aussi la “constance”, la “fermeté” ou la “droiture”.
L’expression 无咎 (wú jiù) constitue une formule divinatoire récurrente dans le Yi Jing. Le caractère 咎 (jiù) signifie “blâme”, “faute” ou “erreur”. Il est composé de la clé de la bouche (口) et d’un élément évoquant la notion de jugement ou de verdict, suggérant l’idée d’une réprimande verbale ou l’énoncé d’une condamnation.
La séquence 勿恤其孚 (wù xù qí fú) introduit plusieurs termes significatifs. Le caractère 勿 (wù) exprime un impératif négatif (“ne pas”, “il ne faut pas”). Le terme 恤 (xù) évoque les “soucis”, les “inquiétudes” ou la “compassion”. Le pronom 其 (qí) signifie “son”, “sa” ou “leur”, tandis que 孚 (fú) désigne la “confiance”, la “sincérité” ou la “fiabilité”. Ce dernier caractère, composé d’un élément supérieur représentant un oiseau qui couve et d’un élément inférieur suggérant l’enfant, évoque l’idée d’une protection naturelle et d’une confiance organique.
Enfin, l’expression 于食有福 (yú shí yǒu fú) conclut ce trait sur une note positive. La préposition 于 (yú) indique “dans”, “à” ou “concernant”. Le terme 食 (shí) désigne la “nourriture” ou l’acte de “manger”. Le verbe 有 (yǒu) exprime la possession (“avoir”, “posséder”), tandis que 福 (fú) évoque le “bonheur”, la “fortune” ou la “bénédiction”.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour l’expression 无平不陂 (wú píng bù pō), j’ai choisi la traduction “Pas de plaine sans pente”, qui préserve la structure paradoxale de l’original tout en utilisant des images concrètes et naturelles. Cette formulation évoque avec justesse l’idée qu’aucun terrain parfaitement plat n’existe sans quelque inclinaison, métaphore de l’impossibilité d’une situation idéale sans aucun défi.
Alternatives possibles :
- “Nulle surface plane sans quelque inclinaison”
- “Aucune étendue égale sans déclivité”
- “Point d’horizontalité sans quelque relief”
Pour 无往不復 (wú wǎng bù fù), j’ai retenu “Pas d’aller sans retour”, traduction concise qui maintient le parallélisme avec la formule précédente. Cette expression capture l’idée cyclique fondamentale dans la pensée chinoise : tout mouvement dans une direction implique nécessairement un mouvement compensatoire dans la direction opposée.
Alternatives envisageables :
- “Nul départ sans retour”
- “Aucune avancée sans recul”
- “On ne peut aller sans revenir”
- “Tout ce qui part doit revenir”
Pour le binôme 艱貞 (jiān zhēn), j’ai opté pour “Présage difficile”, traduction qui conserve à la fois la dimension divinatoire du terme 貞 (zhēn) et la notion d’épreuve ou d’adversité contenue dans 艱 (jiān). Ce choix souligne que la difficulté annoncée se situe dans le contexte d’un processus divinatoire.
Alternatives possibles :
- “Constance dans l’adversité”
- “Persévérance difficile”
- “Fermeté face aux épreuves”
- “Oracle difficile”
Pour l’expression 无咎 (wú jiù), j’ai choisi “Pas de blâme”, traduction standard de cette formule récurrente dans le Yi Jing. Cette expression indique que malgré les difficultés mentionnées, la situation n’implique pas d’erreur morale ou de faute à corriger.
Alternatives envisageables :
- “Sans faute”
- “Aucun reproche”
- “Exempt de blâme”
- “Irréprochable”
Pour la séquence 勿恤其孚 (wù xù qí fú), j’ai retenu “Ne pas s’inquiéter de sa confiance”, interprétant 孚 (fú) comme la confiance ou la sincérité intrinsèque de la personne concernée. Cette lecture suggère qu’il ne faut pas douter de sa propre intégrité ou fiabilité, même dans un contexte difficile.
Alternatives possibles :
- “Ne pas s’alarmer de sa loyauté”
- “Point d’inquiétude quant à sa sincérité”
- “Ne pas se soucier de sa bonne foi”
- “Sans crainte pour sa fiabilité”
Enfin, pour l’expression 于食有福 (yú shí yǒu fú), j’ai choisi “Dans la nourriture il y a bonheur”, traduction directe qui préserve l’image concrète de l’alimentation comme source de félicité. Cette formule conclusive introduit une note positive après les mises en garde précédentes.
Alternatives envisageables :
- “Le bonheur se trouve dans la nourriture”
- “Bénédiction dans ce qu’on mange”
- “Fortune à travers l’alimentation”
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Ce troisième trait représente le moment où la force yang atteint l’apogée de sa montée initiale, juste avant de pénétrer dans la sphère yin du trigramme supérieur.
Cette position structurelle éclaire les paradoxes formulés dans ce trait : “Pas de plaine sans pente, pas d’aller sans retour”. Au sommet de la phase ascendante, on perçoit déjà les prémices du mouvement inverse à venir. Cette conscience des fluctuations inhérentes à tout processus illustre un principe fondamental de la cosmologie chinoise : la transformation perpétuelle et cyclique des phénomènes (化, huà).
La mention de “la nourriture” comme source de bonheur en conclusion peut être interprétée à la lumière de la cosmologie chinoise des Cinq Agents. La Terre, élément central de cette cosmologie, est associée à la rate-pancréas qui, dans la médecine traditionnelle, gouverne la digestion et la transformation des aliments. Cette référence à la nourriture évoque ainsi la capacité de la Terre à nourrir et soutenir, même dans un contexte de fluctuation et de transition.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
Dans la tradition exégétique confucéenne, ce troisième trait est interprété comme une leçon de prudence et de modération. Cette lecture souligne l’importance de maintenir sa constance morale même face aux fluctuations inévitables des circonstances.
L’interprétation de Wang Bi est plus métaphysique : “Quand on atteint l’extrémité d’une condition, le renversement devient inévitable. Au moment où la plaine semble la plus uniforme, la pente commence déjà à se former. Le sage reconnaît ces points de transition et maintient sa constance sans se troubler, trouvant ainsi nourriture et bonheur même dans les fluctuations.” Cette lecture met l’accent sur la capacité du sage à reconnaître les signes de transformation imminente et à s’y adapter sans perdre son centre.
La perspective taoïste valorise davantage le principe d’alternance exprimé dans ce trait. Le Dàodéjīng affirme : “Le retour est le mouvement du Dao” (chapitre 40), idée qui fait écho à la formule “pas d’aller sans retour”. Cette conception cyclique invite à ne pas s’attacher aux moments favorables, sachant qu’ils portent déjà en eux les germes de leur transformation. L’insistance sur “ne pas s’inquiéter” et “le bonheur dans la nourriture” évoque le détachement taoïste qui trouve satisfaction dans les plaisirs simples et naturels, sans se troubler des fluctuations externes.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Dans la Chine ancienne, la métaphore du terrain (plaine et pente) et l’image du voyage (aller et retour) s’inscrivaient dans un contexte où la topographie et les déplacements jouaient un rôle crucial dans la vie quotidienne et rituelle. Les mouvements saisonniers des souverains de la dynastie Zhou, qui changeaient de palais selon les saisons, illustraient concrètement ce principe d’alternance et d’adaptation aux cycles naturels.
La référence à la nourriture comme source de bonheur évoque également les rituels d’offrandes alimentaires qui constituaient une part essentielle de la pratique religieuse chinoise ancienne. Le Livre des Rites décrit comment les sacrifices alimentaires permettaient de maintenir l’harmonie entre les humains et les puissances spirituelles, même en période de difficulté ou de transition.
Sur le plan politique, les fluctuations évoquées dans ce trait reflètent la vision cyclique de l’histoire et de l’ascension et du déclin des dynasties. Cette conception encourage les dirigeants à rester vigilants même en période de prospérité, sachant que les germes du déclin s’y trouvent déjà potentiellement présents.
Petite Image du Troisième Trait
Structure du Troisième Trait
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais est à la base du centre cardinal de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚍ à ⚏.
- Il est en correspondance avec le sixième trait, mais ne le sera plus après la transformation de leur bigramme ⚍ en ⚏.
– Il est au milieu du trigramme ☱ 兌 duì correspondant à l’élément 澤 duó “Brume” Sa transformation produit le trigramme ☳ 震 zhèn qui correspond à l’élément 雷 léi “Tonnerre”.
- Il est également au sommet du trigramme ☰ 乾 qián correspondant à l’élément 天 tiān “Ciel” Sa transformation produit le trigramme ☱ 兌 duì qui correspond à l’élément 澤 duó “Brume”.
- Il est, pour finir, à la base du trigramme ☳ 震 zhèn correspondant à l’élément 雷 léi “Tonnerre”. Sa transformation produit le trigramme ☷ 坤 kūn qui correspond à l’élément 地 dì “Terre”.
– Sa relation de voisinage avec le deuxième trait évolue de ⚌ à ⚍.
- Sa relation de voisinage avec le quatrième trait évolue de ⚍ à ⚏.
- Ce trait occupe à la plus basse des deux positions associées à l’Humain. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚍ à ⚏.
- Formules Mantiques : 艱貞 jiān zhēn ; 无咎 wú jiù ; 勿恤 wù xù ; 孚 fú.
- Mots remarquables dans la Petite Image : 天 tiān, 地 dì.
Interprétation
Le changement est inévitable. Dans les moments difficiles, il est essentiel de faire preuve de persévérance et de résilience. En revanche, lorsque la situation semble idéale, il faut maintenir une perspective réaliste sur les cycles naturels de croissance et de décroissance. Tout en préservant sa détermination, il est fondamental de se préparer aux défis à venir avec confiance, sachant que chaque éclipse peut parfois être une bénédiction. Chaque état de paix sera perturbé ; aucun empêchement, aucune nuisance ne peuvent être écartés définitivement. Ainsi, en agissant avec fermeté et justesse, en tenant compte des difficultés qui peuvent survenir, on se préserve déjà des risques d’erreurs.
Il est donc essentiel de comprendre que les hauts et les bas font partie intégrante de l’existence. Il ne faut pas succomber au découragement lorsque les difficultés surviennent, mais plutôt cultiver une attitude positive et confiante tout en se préparant aux revers.
Expérience corporelle
L’image de la plaine et de la pente peut être vécue, dans les arts martiaux internes comme le maintien d’une conscience fine des changements subtils dans l’équilibre, sachant qu’aucune position n’est jamais parfaitement stable et que chaque alignement contient déjà le potentiel de sa transformation.
La formule “pas d’aller sans retour” évoque directement les principes fondamentaux du qigong et du taijiquan, où chaque mouvement d’extension est complété par un mouvement de rétraction, chaque avancée par un recul, dans une alternance continue qui reflète les cycles cosmiques du yin et du yang.
L’expression “ne pas s’inquiéter de sa confiance” peut être interprétée comme une invitation à maintenir une tranquillité intérieure même face aux fluctuations de l’environnement ou aux défis temporaires. Dans les pratiques méditatives taoïstes, cet état correspond à la stabilité du cœur-esprit qui demeure inébranlable malgré les circonstances changeantes.
Enfin, la référence au “bonheur dans la nourriture” évoque la manière dont les aliments sont absorbés et transformés, voyant dans la nutrition correcte une source fondamentale de bien-être et d’harmonie avec les cycles cosmiques.
Six en Quatre
六 四Virevolter,
Ne pas s’enrichir par ses voisins.
Ne pas avertir par confiance.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Le redoublement翩翩 (piān piān) est particulièrement évocateur.翩 combine la clé de l’oiseau (羽) avec un élément phonétique, suggérant un mouvement léger, rapide et gracieux. Dans les textes anciens, cette expression était utilisée pour décrire le vol agile des papillons ou des oiseaux, leurs mouvements semblant sans but fixe mais empreints d’une certaine élégance naturelle. La répétition intensifie l’image d’un mouvement continu, répétitif et fluide.
La séquence 不富以其鄰 (bù fù yǐ qí lín) introduit une dimension sociale et éthique. Le caractère 富 (fù) signifie “riche”, “richesse”, ou “s’enrichir”. Dans les inscriptions oraculaires anciennes, ce caractère représentait une habitation remplie de biens, évoquant l’abondance matérielle. Le terme 鄰 (lín) désigne les “voisins” ou la “proximité”, suggérant les relations dans l’environnement immédiat.
L’expression 不戒以孚 (bù jiè yǐ fú) juxtapose deux notions contrastées. Le terme 戒 (jiè) évoque les idées d’ ”avertir”, de “mettre en garde” ou d’ ”être vigilant”. Ce caractère est composé de la clé de la parole (言) et d’un élément suggérant une délimitation ou une frontière. Quant à 孚 (fú), nous avons déjà rencontré ce terme dans le trait précédent : il désigne la “confiance”, la “sincérité” ou la “fiabilité”. Ce caractère, qui représente un oiseau couvant ses œufs, évoque l’idée d’une protection naturelle et d’une confiance organique.
CHOIX DE TRADUCTION
J’ai choisi de traduire 翩翩 (piān piān) par “Virevolter”, verbe qui capture bien l’idée d’un mouvement rapide, léger et tournoyant. Ce terme évoque à la fois l’agilité et une certaine instabilité ou inconstance, ce qui correspond parfaitement aux connotations du binôme chinois. Le choix d’un seul verbe pour rendre ce terme redoublé permet de préserver la concision poétique de l’original.
Alternatives possibles :
- “Voltiger çà et là”
- “Papillonner”
- “Tourbillonner légèrement”
- “S’agiter avec grâce”
Pour 不富以其鄰 (bù fù yǐ qí lín), j’ai opté pour la traduction littérale “Ne pas s’enrichir par ses voisins” qui préserve la construction négative et le rapport instrumental exprimé par 以 (yǐ). L’expression “s’enrichir par ses voisins” suggère l’idée de tirer profit des relations de proximité, potentiellement aux dépens d’autrui. La préservation de la forme négative met en évidence la dimension éthique de cette mise en garde.
Alternatives envisageables :
- “Ne pas profiter de ses voisins pour s’enrichir”
- “Ne pas tirer richesse de son entourage”
- “Ne pas chercher fortune auprès de ses proches”
- “Ne pas exploiter ses relations de proximité”
Pour la formulation complexe 不戒以孚 (bù jiè yǐ fú) j’ai choisi “Ne pas avertir par confiance”
afin de préserver la construction négative et la relation instrumentale, interprétant précisément孚 (fú) comme la cause ou le motif de l’absence d’avertissement.
Alternatives possibles :
- “Ne pas mettre en garde grâce à la confiance”
- “Sans avertissement du fait de la sincérité”
- “Point de mise en garde quand règne la confiance”
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Dans la cosmologie chinoise traditionnelle, ce trait correspond à une phase où la communication entre le Ciel et la Terre – thème central de l’hexagramme 泰 – atteint un point délicat. Les forces yang, après leur mouvement ascendant, commencent à se disperser et à se diffuser dans l’espace yin du trigramme supérieur. Cette dispersion peut être perçue positivement comme un épanouissement, une ouverture, mais comporte également des risques de dissolution ou de perte de concentration.
L’avertissement contre l’enrichissement aux dépens des voisins prend un sens particulier dans ce contexte cosmologique : au moment où les forces circulent librement entre les différentes sphères, la tentation peut être grande de tirer profit de cette fluidité aux dépens d’autrui. Cette mise en garde éthique suggère que la véritable prospérité ne s’obtient pas par l’exploitation des relations mais par un échange harmonieux et équilibré.
La notion de “ne pas avertir par confiance” évoque quant à elle un état de communication si parfait, si transparent, que les mises en garde deviennent superflues. Dans l’état de prospérité représenté par l’hexagramme 泰, la confiance mutuelle entre les différentes forces cosmiques permet une circulation naturelle et spontanée, sans besoin de régulation externe.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
Dans la tradition exégétique confucéenne, ce quatrième trait est interprété comme l’image du fonctionnaire ou du ministre (quatrième trait) qui, ayant quitté sa sphère privée pour entrer dans la vie publique, doit maintenir une éthique irréprochable dans ses relations. Cette lecture souligne l’importance de l’intégrité personnelle et de l’autonomie morale dans l’exercice des fonctions publiques.
Wang Bi propose une lecture plus subtile de l’image du “virevolter” : “Le quatrième trait se trouve à la frontière entre le trigramme inférieur et le trigramme supérieur. Sa position est appropriée (yin à une place paire), mais il se trouve dans un moment de transition délicat. Comme un oiseau qui vole de branche en branche, il doit maintenir sa légèreté et son agilité tout en préservant son intégrité.”
La perspective taoïste valorise davantage l’aspect naturel et spontané de ce trait. Comme l’exprime le Dàodéjīng : “Le Sage n’accumule pas ; plus il aide les autres, plus il possède ; plus il donne aux autres, plus il reçoit” (chapitre 81). Cette conception résonne avec l’idée de “ne pas s’enrichir par ses voisins” : la véritable abondance ne vient pas de l’exploitation d’autrui mais d’une circulation naturelle et généreuse. De même, “ne pas avertir par confiance” évoque l’ ”enseignement sans paroles”, où la communication s’effectue naturellement, sans recours aux avertissements explicites.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Dans la Chine ancienne, “virevolter” évoquait souvent les danses rituelles liées aux cérémonies saisonnières. Ces danses, caractérisées par des mouvements légers et agiles, visaient précisément à faciliter la communication entre les sphères célestes et terrestres – thème central de l’hexagramme 泰. Le Zhōulǐ (Rites des Zhou) décrit des danses rituelles où les mouvements des danseurs imitaient le vol des oiseaux, symbolisant la circulation harmonieuse des énergies cosmiques.
L’avertissement contre l’enrichissement aux dépens des voisins s’inscrit dans un contexte historique où les relations de voisinage constituaient une part essentielle du tissu social. Les textes rituels comme le Livre des Rites insistent sur l’importance de relations harmonieuses au sein de la communauté locale, considérées comme le fondement d’un ordre social plus large. Dans une société agraire où l’entraide entre voisins était cruciale pour la survie, exploiter ces relations pour son propre profit était perçu comme particulièrement néfaste.
La notion de “ne pas avertir par confiance” évoque quant à elle un idéal de gouvernance où la confiance entre le souverain et ses sujets est présentée comme la base d’un ordre politique harmonieux. Dans cette conception, les lois et les avertissements formels deviennent superflus lorsque règne une confiance mutuelle authentique.
Petite Image du Quatrième Trait
Virevolter, Pas d’enrichissement, Tous perdent la solidité de leurs positions. Pas de mise en garde sans confiance, le désir du cœur le plus intime.
Structure du Quatrième Trait
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais constitue la partie supérieure du centre cardinal de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚍ à ⚌.
- Il est en correspondance avec le premier trait, mais ne le sera plus après la transformation de leur bigramme ⚍ en ⚌.
– Il est au milieu du trigramme ☳ 震 zhèn correspondant à l’élément 雷 léi “Tonnerre” Sa transformation produit le trigramme ☱ 兌 duì qui correspond à l’élément 澤 duó “Brume”.
- Il est également au sommet du trigramme ☱ 兌 duì correspondant à l’élément 澤 duó “Brume” Sa transformation produit le trigramme ☰ 乾 qián qui correspond à l’élément 天 tiān “Ciel”.
- Il est, pour finir, à la base du trigramme ☷ 坤 kūn correspondant à l’élément 地 dì “Terre”. Sa transformation produit le trigramme ☳ 震 zhèn qui correspond à l’élément 雷 léi “Tonnerre”.
– Sa relation de voisinage avec le troisième trait évolue de ⚍ à ⚌.
- Sa relation de voisinage avec le cinquième trait évolue de ⚏ à ⚍.
- Ce trait est à la plus haute des deux positions associées à l’Humain. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚍ à ⚌.
- Formules Mantiques : 孚 fú.
- Mots remarquables dans la Petite Image : 中 zhōng.
Interprétation
Se fier uniquement aux autres et négliger sa propre autonomie serait dommageable. La confiance en autrui ne doit jamais nous pousser à négliger le développement de nos propres ressources. Pour éviter de devenir excessivement dépendant ou de perdre le contrôle sur nos propres décisions, il est essentiel de trouver un équilibre entre la richesse que procure la relation avec les autres et la préservation de notre indépendance personnelle.
La collaboration et la confiance sont bien sûr bénéfiques, mais maintenir notre propre discernement et notre responsabilité personnelle demeurent absolument essentiels. Ainsi, la légèreté, le soulagement et l’enrichissement mutuel résultant d’interactions sincères ne doivent jamais compromettre l’intégrité de chaque individu.
Expérience corporelle
“Virevolter” correspond à une expérience corporelle de légèreté et d’agilité. Dans les arts martiaux internes, on cultive précisément cette qualité de mouvement fluide et sans effort, où le corps se déplace avec la légèreté d’un papillon tout en maintenant sa structure interne. Cette capacité à être simultanément léger et centré représente un état de maîtrise avancé, particulièrement approprié pour naviguer les moments de transition.
La notion de “ne pas s’enrichir par ses voisins” évoque corporellement l’expérience d’une énergie qui circule sans s’accumuler de manière excessive ou déséquilibrée. Dans les pratiques de qigong thérapeutique, on cherche précisément à éviter que l’énergie ne stagne ou ne s’accumule dans certaines zones au détriment d’autres, privilégiant plutôt une circulation harmonieuse et équilibrée.
L’expression “ne pas avertir par confiance” peut être interprétée comme l’expérience d’une communication corporelle tellement fluide et intuitive qu’elle se passe de directives verbales. Dans les arts martiaux à deux comme le 推手 (tuīshǒu, “poussée des mains”), les pratiquants avancés développent une sensibilité tactile si fine qu’ils peuvent anticiper les mouvements de leur partenaire sans signal explicite, illustrant parfaitement cet état où la confiance et la réceptivité remplacent l’avertissement formel.
Six en Cinq
六 五L’empereur Yi marie la sœur cadette.
Ainsi bonheur.
Fondamentalement propice.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
帝乙歸妹 (dì yǐ guī mèi) est une référence historique et rituelle. Le terme 帝 (dì) désigne un “empereur” ou une “divinité suprême”. Dans les inscriptions oraculaires anciennes, ce caractère était utilisé pour désigner les ancêtres royaux divinisés et les puissances célestes. Le caractère 乙 (yǐ) représente ici un nom propre, identifiant un souverain spécifique de la dynastie Shang. La combinaison 帝乙 (dì yǐ) fait référence au père du dernier roi des Shang, Di Xin (帝辛).
Dans l’expression 歸妹 (guī mèi) le caractère 歸 (guī) signifie “retourner”, “rentrer”, mais prend ici le sens spécifique de “marier une femme”, “donner en mariage”. Ce terme évoque le rituel du mariage où la femme “retourne” dans la maison de son époux. Le caractère 妹 (mèi) désigne spécifiquement la “sœur cadette”, par opposition à 姊 (zǐ, sœur aînée). Cette distinction d’âge n’est pas anodine dans le contexte des alliances matrimoniales de la Chine ancienne, où l’ordre de naissance déterminait souvent l’ordre des mariages.
La séquence 以祉 (yǐ zhǐ) associe une préposition à un terme de bon augure. Le caractère 以 (yǐ) signifie “au moyen de”, “par”, “ainsi”. Le terme 祉 (zhǐ) désigne le “bonheur”, la “bénédiction” ou la “bonne fortune”. Composé de la clé du sacrifice (示) et d’un élément phonétique, il évoque une bénédiction d’origine spirituelle ou rituelle.
L’expression finale 元吉 (yuán jí) combine deux termes divinatoires significatifs. Le caractère 元 (yuán) signifie “origine”, “fondement”, “primordial”. Dans le contexte du Yi Jing, ce terme désigne souvent la qualité la plus élevée ou fondamentale. Le caractère 吉 (jí), “propice” ou “de bon augure”, est une formule divinatoire récurrente indiquant un pronostic favorable.
CHOIX DE TRADUCTION
J’ai choisi de traduire 帝乙歸妹 (dì yǐ guī mèi) par “L’empereur Yi marie la sœur cadette” pour préserver la référence historique spécifique à l’empereur Yi. Le verbe “marier” est utilisé ici dans son sens transitif de “donner en mariage”, ce qui correspond bien au sens rituel et social de 歸 (guī) dans ce contexte.
Alternatives possibles :
- “Le souverain Yi donne sa cadette en mariage”
- “L’empereur Yi célèbre les noces de sa sœur cadette”
- “Di Yi conduit sa jeune sœur à la cérémonie nuptiale”
- “Le roi Yi arrange le mariage de sa cadette”
Pour la formule brève 以祉 (yǐ zhǐ), j’ai opté pour la concision de “Ainsi bonheur” qui préserve la relation de causalité suggérée par 以 (yǐ). Le terme “bonheur” a été choisi pour rendre 祉 (zhǐ), capturant l’idée d’une bénédiction ou d’une fortune positive résultant de l’action précédente.
Alternatives envisageables :
- “D’où la bénédiction”
- “Ce qui apporte la fortune”
- “Ainsi vient la félicité”
J’ai traduit l’expression divinatoire 元吉 (yuán jí) par “Fondamentalement propice” pour mettre en relief la dimension fondamentale, originelle du pronostic favorable. Le terme “fondamentalement” rend bien l’idée de 元 (yuán) comme principe premier ou qualité essentielle, tandis que “propice” maintient la dimension divinatoire de 吉 (jí).
Alternatives possibles :
- “Origine favorable”
- “Suprêmement propice”
- “Fortune fondamentale”
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
L’image du mariage arrangé par l’empereur Yi révèle une dimension importante de la conception chinoise de l’harmonie cosmique : l’établissement d’alliances appropriées entre des éléments différents mais complémentaires. Dans la cosmologie traditionnelle, le mariage était perçu comme un acte qui ne concernait pas seulement les individus, mais qui participait à l’harmonisation des relations entre différents groupes sociaux, et par extension, entre les forces cosmiques.
La référence à l’empereur Yi, figure historique de la dynastie Shang, ancre cette dimension cosmologique dans un contexte historique concret. Ce souverain est souvent considéré dans la tradition comme un dirigeant relativement vertueux, par contraste avec son fils, le dernier roi des Shang, dont le règne tyrannique aurait conduit à la chute de la dynastie. Cette référence suggère donc un moment où l’autorité politique s’exerçait encore en conformité avec les principes cosmiques.
L’expression “Ainsi bonheur” établit un lien de causalité entre l’acte d’alliance (le mariage) et la prospérité qui en découle. Cette relation causale reflète un principe fondamental de la pensée chinoise : l’harmonie sociale et politique, lorsqu’elle est correctement établie, génère naturellement des bénédictions et des bienfaits tant pour les individus que pour la communauté dans son ensemble.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
Dans la tradition exégétique confucéenne, ce cinquième trait est interprété comme l’image du souverain idéal qui, par ses alliances judicieuses, établit l’harmonie au sein de l’État. Cette lecture souligne l’importance des alliances matrimoniales comme fondement de l’ordre social et politique, les unions entre grandes familles étant considérées comme essentielles pour la stabilité du royaume.
L’interprétation de Wang Bi va plus loin dans l’analyse structurelle et les relations harmonieuses entre différents niveaux de la hiérarchie sociale et cosmique.: “Le cinquième trait, yang, occupe la position centrale du trigramme supérieur. Il représente celui qui a la position honorable et qui est entouré de sujets yin réceptifs. En établissant des alliances appropriées, il assure l’harmonie entre le haut et le bas, entre l’intérieur et l’extérieur.”
La perspective taoïste valorise davantage l’aspect d’équilibre naturel suggéré par ce trait. Selon le Huáinánzǐ : “Quand le yin et le yang trouvent leur juste relation, la prospérité règne naturellement.” La métaphore du mariage évoque ici l’union harmonieuse des principes complémentaires, condition nécessaire à la génération et à la croissance de tous les êtres. Cette union ne doit pas être forcée mais doit respecter la nature intrinsèque des éléments mis en relation.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
La référence à l’empereur Yi (帝乙, dì yǐ) ancre ce trait dans un contexte historique spécifique : la fin de la dynastie Shang, période cruciale de l’histoire chinoise qui verra la transition vers la dynastie Zhou. Di Yi était l’avant-dernier souverain des Shang, père de Di Xin, dont le règne tyrannique précipita la chute de la dynastie.
Les alliances matrimoniales n’étaient pas considérées comme de simples arrangements privés, mais comme des actes politiques d’une importance cosmique, contribuant à l’équilibre des forces sociales.
La mention spécifique de la “sœur cadette” (妹, mèi) évoque le protocole rigoureux qui régissait l’ordre des mariages dans les familles nobles, selon l’ordre de naissance, l’aînée avant la cadette. Le fait que l’empereur arrange spécifiquement le mariage de sa cadette suggère que les procédures rituelles appropriées ont été respectées, contribuant ainsi à l’harmonie générale.
Sur le plan rituel, le caractère 祉 (zhǐ, bonheur) évoque les bénédictions spirituelles qui découlent du respect des normes rituelles. Le bonheur et la prospérité étaient considérés comme des signes de l’approbation des puissances spirituelles, obtenue grâce à la conduite correcte des rites et des cérémonies, notamment celles liées aux alliances entre familles.
Petite Image du Cinquième Trait
Structure du Cinquième Trait
- Ce trait possède la centralité en position supérieure.
- Il est en correspondance avec le deuxième trait, mais ne le sera plus après la transformation de leur bigramme ⚍ en ⚌.
– Il est au milieu du trigramme ☷ 坤 kūn correspondant à l’élément 地 dì “Terre” Sa transformation produit le trigramme ☵ 坎 kǎn qui correspond à l’élément 水 shuǐ “Eau”.
- Il est également au sommet du trigramme ☳ 震 zhèn correspondant à l’élément 雷 léi “Tonnerre”. Sa transformation produit le trigramme ☲ 離 lí qui correspond à l’élément 火 huǒ “Feu”.
– Sa relation de voisinage avec le quatrième trait évolue de ⚏ à ⚎.
- Sa relation de voisinage avec le sixième trait évolue de ⚏ à ⚍.
- Ce trait occupe à la plus basse des deux positions associées au Ciel. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚏ à ⚍.
- Il est maître de l’hexagramme avec le second trait.
- Formules Mantiques : 元吉 yuán jí.
- Mots remarquables dans la Petite Image : 中 zhōng.
Interprétation
En adoptant une approche équilibrée et en respectant les principes de l’harmonie, on peut réussir à créer des alliances bénéfiques. Il faut traiter les autres avec respect et considération, en reconnaissant que chacun a sa propre valeur et son propre rôle à jouer dans la vie. Ainsi, l’humilité, l’équité et la coopération permettent d’atteindre et de réaliser des objectifs communs, ce qui est assurément source de succès.
Expérience corporelle
Au-delà de sa dimension sociale et politique, l’image du mariage correspond à l’expérience d’union et d’harmonisation de polarités complémentaires au sein de l’être. Dans l’alchimie intérieure taoïste, l’union du principe yang (souvent associé à l’esprit) et du principe yin (associé au corps) est précisément décrite en termes de “mariage intérieur” ou d’ ”union nuptiale des principes opposés”.
La référence à l’empereur qui arrange ce mariage évoque la nécessité d’une instance directrice, d’un centre organisateur qui permette cette harmonisation des principes complémentaires. Dans l’expérience méditative, ce centre peut être identifié au 丹田 (dāntián, “champ de cinabre”), particulièrement le dantian médian situé au niveau du cœur, qui est traditionnellement considéré comme le siège de l’esprit souverain.
L’expression “Ainsi bonheur” suggère l’expérience de bien-être et de plénitude qui résulte naturellement de cette harmonisation intérieure. Dans les pratiques de qigong et de méditation, cet état est souvent décrit comme une sensation de chaleur douce et diffuse, accompagnée d’un sentiment de contentement profond et de paix intérieure.
La formule “Fondamentalement propice” évoque quant à elle la qualité essentielle, originelle de ce bien-être. Elle suggère qu’il ne s’agit pas d’un état artificiel ou temporaire, mais d’un retour à notre nature fondamentale, caractérisée par l’harmonie des principes yin et yang.
Six Au-Dessus
上 六La muraille retombe dans le fossé.
Ne pas employer l’armée,
Depuis sa ville proclamer les ordres.
Présage de regret.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
L’expression 城復于隍 (chéng fù yú huáng) présente une image architecturale puissante ou城 (chéng) désigne la “muraille” ou le “rempart”, élément défensif fondamental des cités antiques chinoises. Dans les inscriptions oraculaires anciennes, ce caractère représentait graphiquement une enceinte fortifiée, structure qui définissait littéralement la ville par opposition à la campagne environnante.復 (fù) signifie “retourner”, “revenir” ou “restaurer”, évoquant un mouvement de retour à un état antérieur. Ce caractère est composé de l’élément “marcher” (彳) et d’un élément suggérant la répétition ou le retour, capturant l’idée d’un cycle qui se referme. La préposition 于 (yú) indique “dans”, “vers” ou “en direction de”. Le terme 隍 (huáng) désigne spécifiquement le “fossé” qui entoure une muraille défensive, élément complémentaire du système de protection urbaine.
La séquence 勿用師 (wù yòng shī) introduit une dimension militaire. Le caractère 勿 (wù) exprime une interdiction formelle (“ne pas”). Le terme 用 (yòng) signifie “utiliser” ou “employer”. Quant à 師 (shī), ce caractère désigne dans ce contexte une “armée” ou des “troupes”. À l’origine, ce caractère représentait un groupe de personnes organisées sous une bannière, évoquant l’idée d’une formation militaire structurée.
L’expression 自邑告命 (zì yì gào mìng) évoque un contexte administratif et politique. Le caractère 自 (zì) signifie “depuis”, “à partir de”, mais aussi “soi-même” ou “son propre”. Le terme 邑 (yì) désigne une “ville”, une “cité” ou un “fief”, territoire administratif sous l’autorité d’un seigneur local. Le caractère 告 (gào) signifie “informer”, “annoncer” ou “proclamer”. Enfin, 命 (mìng) désigne les “ordres”, les “décrets” ou le “mandat”, terme fondamental dans la pensée politique chinoise ancienne où le “Mandat céleste” légitimait l’autorité du souverain.
La formule divinatoire finale 貞吝 (zhēn lìn) associe deux termes techniques du Yi Jing. Le caractère 貞 (zhēn) évoque la “divination”, la “constance” ou la “fermeté”. Le terme 吝 (lìn) exprime le “regret”, la “réticence” ou la “gêne”, indiquant un pronostic mitigé ou défavorable.
CHOIX DE TRADUCTION
J’ai choisi de traduire 城復于隍 (chéng fù yú huáng) par “La muraille retombe dans le fossé” pour rendre la dimension dramatique de l’effondrement suggéré. Le verbe “retomber” capture bien l’idée d’un mouvement descendant qui annule une élévation antérieure, évoquant ainsi la fin d’un cycle et le retournement au sixième trait. Cette image d’une structure défensive qui s’écroule suggère la désintégration d’un ordre établi.
Alternatives possibles :
- “La fortification s’effondre dans sa tranchée”
- “Les murs retournent au fossé qui les entourait”
- “L’enceinte s’affaisse dans son fossé”
Pour la formule concise 勿用師 (wù yòng shī), j’ai opté pour une traduction directe qui préserve le caractère impératif de l’original : “Ne pas employer l’armée”. Cette injonction suggère qu’une réponse militaire serait inappropriée face à la situation d’effondrement décrite précédemment.
Alternatives envisageables :
- “Ne pas recourir aux troupes”
- “S’abstenir d’utiliser la force armée”
- “Inutile de déployer des soldats”
- “Ne pas mobiliser les forces militaires”
J’ai traduit 自邑告命 (zì yì gào mìng) par “Depuis sa ville proclamer les ordres” pour préserver l’idée d’une communication officielle émanant d’un centre de pouvoir local. Le terme “proclamer” rend bien la dimension publique et autoritaire de 告 (gào), tandis que “ordres” capture la portée impérative de 命 (mìng).
Alternatives possibles :
- “De sa cité, émettre des décrets”
- “Annoncer ses intentions depuis son fief”
- “Communiquer ses directives depuis sa ville”
J’ai traduit la formule divinatoire 貞吝 (zhēn lìn) en rendant 貞 (zhēn) par “présage” pour préserver sa dimension oraculaire, tandis que “regret” évoque la nuance défavorable de 吝 (lìn). La traduction “Présage de regret” suggère un avenir où des remords ou des difficultés sont à prévoir.
Alternative envisageable :
- “Présage de difficultés”
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
L’image saisissante de “la muraille qui retombe dans le fossé” illustre parfaitement ce moment cosmologique où une structure, après avoir atteint sa pleine extension, commence à se replier sur elle-même. Cette métaphore architecturale évoque le principe fondamental de réversion qui gouverne tous les processus cycliques dans la pensée chinoise traditionnelle : arrivé à son extrême, tout phénomène tend à se transformer en son contraire.
La mise en garde contre l’utilisation de la force militaire suggère qu’à ce stade critique, tenter de maintenir par la contrainte un ordre qui tend naturellement à se défaire serait contre-productif. Cette injonction s’inscrit dans la vision cosmologique chinoise où l’harmonie s’obtient en suivant le mouvement naturel des cycles plutôt qu’en s’y opposant.
L’expression “Depuis sa ville proclamer les ordres” évoque quant à elle l’idée d’un repli stratégique, d’un retour à son centre propre face à une situation de désintégration périphérique. Dans la cosmologie traditionnelle, ce mouvement de recentrage correspond à une phase de consolidation intérieure nécessaire lorsque les conditions extérieures deviennent défavorables.
Le “présage de regret” qui conclut ce trait confirme que malgré ces précautions, la fin d’un cycle de prospérité s’accompagne inévitablement d’une certaine mélancolie ou difficulté. Cette formule divinatoire nuancée illustre la vision chinoise de l’alternance perpétuelle entre phases favorables et défavorables, aucune condition n’étant permanente.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
Dans la tradition exégétique confucéenne, ce sixième trait est interprété comme une mise en garde contre l’excès de confiance qui peut accompagner les périodes de prospérité. Cette lecture souligne comment toute structure, même la plus solide, porte en elle les germes de sa propre désintégration si elle n’est pas constamment entretenue et adaptée aux circonstances changeantes.
Wang Bi développe une interprétation plus nuancée de l’image de la muraille qui s’effondre : “Au sommet de la prospérité, les fondements commencent déjà à vaciller. La muraille qui retourne à son fossé originel illustre comment toute construction finit par retourner à ses matériaux constitutifs. Face à cette dissolution naturelle, utiliser la force serait vain ; mieux vaut se replier vers son centre et rétablir l’ordre de l’intérieur.” Cette lecture met l’accent sur l’acceptation lucide des cycles naturels plutôt que sur une résistance futile.
Selon la perspective taoïste, ce trait illustre parfaitement le principe exprimé dans le Dàodéjīng : “Se retirer après avoir accompli son œuvre, telle est la Voie du Ciel” (chapitre 9). L’effondrement de la muraille n’est pas perçu négativement mais comme une illustration de la transformation perpétuelle et nécessaire de toutes choses. La recommandation de ne pas utiliser la force armée résonne avec l’idéal taoïste du non-agir, qui consiste à s’adapter aux transformations naturelles plutôt qu’à s’y opposer.
Dans l’interprétation militaire et stratégique du Yi Jing, tradition particulièrement développée sous les Han, ce trait évoque la sagesse d’un repli tactique. Face à l’effondrement des défenses périphériques, la proclamation d’ordres depuis la ville centrale évoque une stratégie de concentration des forces et de réorganisation intérieure.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Dans la Chine ancienne, l’image de “la muraille qui retombe dans le fossé” évoquait une réalité concrète et dramatique : l’effondrement des défenses urbaines signifiait généralement la fin d’une entité politique. Les chroniques historiques mentionnent fréquemment la destruction des murailles comme acte symbolique marquant la défaite définitive d’un État.
La mise en garde contre l’utilisation de l’armée s’inscrit dans un contexte historique où la mobilisation militaire représentait un coût considérable et risqué.
L’expression “Depuis sa ville proclamer les ordres” évoque quant à elle la pratique administrative des Zhou, où le pouvoir central émettait des décrets qui étaient ensuite relayés par les autorités locales. En période de crise ou de transition, le repli sur les centres administratifs locaux et la réaffirmation de l’autorité par des proclamations officielles constituaient une stratégie politique courante pour maintenir un semblant de continuité institutionnelle.
Sur le plan rituel, la formule divinatoire “présage de regret” rappelle que dans la pratique oraculaire ancestrale, certaines configurations étaient considérées comme intrinsèquement problématiques, nécessitant des rituels d’expiation ou de purification. Les inscriptions oraculaires des Shang mentionnent fréquemment de tels rituels destinés à atténuer les influences défavorables annoncées par certains présages.
Petite Image du Trait du Haut
Structure du Trait du Haut
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais est au sommet de l’enveloppe de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚍ à ⚌.
- Il est en correspondance avec le troisième trait, mais ne le sera plus après la transformation de leur bigramme ⚍ en ⚌.
– Il est au sommet du trigramme ☷ 坤 kūn correspondant à l’élément 地 dì “Terre”. Sa transformation produit le trigramme ☶ 艮 gèn qui correspond à l’élément 山 shān “Montagne”.
– Sa relation de voisinage avec le cinquième trait évolue de ⚏ à ⚎.
- Ce trait est à la plus haute des deux positions associées au Ciel. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚏ à ⚎.
- Formules Mantiques : 貞吝 zhēn lìn.
Interprétation
Quels que soient notre propre engagement et notre droiture, il arrivera toujours un moment où les circonstances se renverseront. Malgré tous nos efforts pour maintenir l’harmonie ou perfectionner la résolution des problèmes restants, il y aura toujours des échecs et des raisons de regretter. Par conséquent, il est inutile de pousser nos forces jusqu’à l’acharnement ou à la confrontation. En cette période, il est préférable de concentrer nos efforts sur le maintien de l’ordre dans les domaines que nous pouvons contrôler. Même en agissant de manière appropriée et en prenant des décisions justes, des revers et des situations difficiles peuvent toujours se présenter. Il est donc essentiel de faire preuve de prudence et d’humilité en prévision de circonstances défavorables.
Expérience corporelle
L’image de la muraille qui retombe dans le fossé peut être vécue comme une expérience corporelle de relâchement après une tension excessive, pour éviter l’épuisement. Ce relâchement n’est pas perçu comme un échec mais comme une phase nécessaire du cycle énergétique.
La recommandation de ne pas utiliser la force armée évoque l’expérience de non-résistance face à un mouvement naturel de descente ou de retour, et à céder intelligemment plutôt qu’à opposer une résistance rigide.
L’expression “Depuis sa ville proclamer les ordres” peut être interprétée physiquement comme le retour à un centre stable face à une désorganisation périphérique. Dans la médecine traditionnelle chinoise, cette stratégie correspond au principe de renforcement du centre rate-estomac lorsque les défenses extérieures sont compromises, permettant ainsi de maintenir une cohérence interne malgré les perturbations externes.
La formule “présage de regret” évoque quant à elle l’expérience émotionnelle qui accompagne souvent la fin d’un cycle favorable : une certaine mélancolie ou nostalgie inévitable, même lorsqu’on accepte avec lucidité la nature cyclique des phénomènes. Dans les pratiques contemplatives taoïstes, cette expérience émotionnelle est accueillie comme une manifestation naturelle du processus de transformation, sans attachement excessif ni rejet.
Grande Image
大 象prospérité
Le Ciel et la Terre s’unissent,
Prospérité ;
Ainsi le souverain, par sa richesse, accomplit la voie du Ciel et de la Terre,
contribue à ce qui convient au Ciel et à la Terre,
afin d’entourer le peuple.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Dans 天地交 (tiān dì jiāo) le caractère 天 (tiān) désigne le “Ciel”, à la fois comme espace physique et comme principe actif, créatif. Dans les inscriptions oraculaires anciennes, ce caractère représentait graphiquement un être humain avec une tête accentuée, suggérant ce qui est supérieur, éminent. Le terme 地 (dì) désigne la “Terre” comme entité cosmique et principe réceptif.交 (jiāo) évoque l’idée de “croisement”, d’ ”échange” ou de “communication”. Sa forme graphique originelle représentait deux lignes qui se croisent, symbolisant la rencontre et l’interpénétration.
Le terme 泰 (tài), nom de l’hexagramme, est un caractère composé de la clé de l’eau (氵) et de l’élément 大 (dà, “grand”), suggérant l’image d’une expansion fluide, d’un débordement positif. Dans les textes anciens, ce caractère évoque l’idée de prospérité, d’harmonie et de paix, état résultant précisément de la communication harmonieuse entre les principes céleste et terrestre.
L’expression 后以財成天地之道 (hòu yǐ cái chéng tiān dì zhī dào) introduit la figure du souverain et son rôle cosmique. Le terme 后 (hòu) désigne le “souverain” ou le “prince”, avec une connotation de rôle régulateur et harmonisateur. Le caractère 財 (cái) signifie littéralement “richesse” ou “ressources”, mais prend ici un sens plus large de “talents” ou “capacités”. Le verbe 成 (chéng) exprime l’idée d’ ”accomplir”, de “parachever” ou de “réaliser pleinement”. Quant à l’expression 天地之道 (tiān dì zhī dào), elle désigne “la voie du Ciel et de la Terre”, principe fondamental d’harmonie cosmique.
La séquence 輔相天地之宜 (fǔ xiāng tiān dì zhī yí) approfondit cette idée de participation à l’ordre cosmique. Le terme 輔 (fǔ) signifie “assister”, “soutenir” ou “renforcer”, évoquant originellement la mâchoire qui soutient les dents. Le caractère 相 (xiāng) exprime l’idée d’assistance mutuelle, de réciprocité. L’expression 天地之宜 (tiān dì zhī yí) désigne “ce qui convient au Ciel et à la Terre”, les principes d’harmonie cosmique.
La formule finale 以左右民 (yǐ zuǒ yòu mín) établit la finalité politique de cette harmonisation cosmique. Les termes 左右 (zuǒ yòu, “gauche et droite”) forment une expression qui signifie “entourer”, “accompagner” ou “assister de près”. Le caractère 民 (mín) désigne le “peuple”, l’ensemble des populations sous l’autorité du souverain.
CHOIX DE TRADUCTION
J’ai choisi de traduire 天地交 (tiān dì jiāo) par “Le Ciel et la Terre s’unissent” pour rendre l’idée d’une relation dynamique et réciproque entre les deux principes cosmiques fondamentaux. Le verbe “s’unir” capture la dimension active et harmonieuse de 交 (jiāo), suggérant une interpénétration créatrice plutôt qu’une simple juxtaposition.
Alternatives possibles :
- “Le Ciel et la Terre communiquent”
- “Ciel et Terre s’interpénètrent”
- “Le Ciel et la Terre entrent en relation”
- “Le Ciel et la Terre s’entrecroisent”
Le terme 泰 (tài)est traduit simplement par “Prospérité”, rendant ainsi l’idée d’un épanouissement harmonieux résultant de la communication entre Ciel et Terre.
Alternatives envisageables :
- “Harmonie”
- “Paix”
- “Épanouissement”
- “Communication”
Pour 后以財成天地之道 (hòu yǐ cái chéng tiān dì zhī dào), j’ai opté pour “Ainsi le souverain, par sa richesse, accomplit la voie du Ciel et de la Terre” qui préserve la structure causale de l’original tout en rendant accessible son sens profond. Le terme 財 (cái) est traduit par “richesse”, bien qu’il s’agisse moins de richesse matérielle que de ressources morales et politiques dont dispose le souverain.
Alternatives possibles :
- “Ainsi le prince, par ses talents, réalise le principe du Ciel et de la Terre”
- “De cette façon, le souverain utilise ses ressources pour compléter la voie cosmique”
- “Le dirigeant emploie ainsi ses capacités pour parfaire l’œuvre du Ciel et de la Terre”
- “Par ce moyen, le souverain déploie ses qualités pour accomplir le dao céleste et terrestre”
J’ai traduit 輔相天地之宜 (fǔ xiāng tiān dì zhī yí) par “contribue à ce qui convient au Ciel et à la Terre” pour mettre l’accent sur l’idée de contribution harmonieuse à l’ordre cosmique. Le binôme 輔相 (fǔ xiāng) est rendu simplement par “contribue”, ce qui préserve l’idée d’une participation active mais respectueuse à un processus plus vaste.
Alternatives envisageables :
- “assiste ce qui est approprié pour le Ciel et la Terre”
- “soutient et accompagne l’harmonie cosmique”
- “aide à réaliser l’adéquation Ciel-Terre ”
La formule finale 以左右民 (yǐ zuǒ yòu mín) est traduite par “afin d’entourer le peuple” pour préserver l’image spatiale d’encadrement et de protection. L’expression 左右 (zuǒ yòu, “gauche et droite”) est rendue par “entourer”, ce qui évoque bien l’idée d’une présence protectrice et encadrante autour du peuple.
Alternatives possibles :
- “afin de guider la population”
- “de manière à soutenir les sujets”
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
L’union du Ciel et de la Terre, symboles des principes complémentaires yang et yin, constitue le fondement même de la génération et de l’harmonie universelles. L’hexagramme 泰, avec sa structure particulière (le trigramme du Ciel ☰ en bas et celui de la Terre ☷ en haut), illustre précisément cette communication parfaite entre les principes cosmiques.
Le souverain est présenté comme un médiateur entre ces forces cosmiques et le monde humain. Sa fonction n’est pas simplement politique au sens étroit, mais véritablement cosmique : il “accomplit la voie du Ciel et de la Terre”, servant ainsi d’intermédiaire entre les principes célestes et leur application terrestre. Cette conception du souverain comme axe reliant Ciel et Terre est fondamentale dans la pensée politique chinoise classique, notamment dans les textes confucéens comme le 中庸 (Zhōngyōng, Doctrine du Milieu).
Dans l’expression “par sa richesse” (以財, yǐ cái) le terme 財 (cái) évoque ici moins les richesses matérielles que les qualités intrinsèques du souverain, ses “trésors” moraux et spirituels. Cette interprétation est corroborée par le Livre des Rites, qui établit que les plus grandes richesses d’un souverain sont ses vertus et sa capacité à incarner les principes cosmiques.
La formule “ce qui convient au Ciel et à la Terre” (天地之宜, tiān dì zhī yí) évoque l’idée d’une adéquation, d’une convenance naturelle entre les principes cosmiques. Le souverain idéal ne force pas cette harmonie mais y contribue, respectant ainsi l’ordre naturel tout en le facilitant. Cette conception reflète le principe fondamental de non-interférence respectueuse (“gouverner par le non-agir”) qui traverse toute la pensée politique chinoise classique.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
Dans la tradition exégétique confucéenne, cette Grande Image est interprétée comme un modèle idéal de gouvernance. Le souverain, par ses qualités morales et sa compréhension des principes cosmiques, devient le facilitateur d’une harmonie qui s’étend du cosmos à la société humaine. Comme l’explique Cheng Yi : “Quand le souverain accomplit la voie du Ciel et de la Terre, c’est comme si les deux principes fondamentaux trouvaient leur expression parfaite dans le monde humain.”
Wang Bi propose une lecture plus métaphysique : “Le souverain n’impose pas sa volonté personnelle mais accomplit ce qui est inhérent à la nature de toutes choses. En facilitant ce qui convient naturellement au Ciel et à la Terre, il permet à chaque être de trouver sa juste place.”
La perspective taoïste valorise davantage l’aspect spontané et non-interventionniste de cette relation. Le Huáinánzǐ affirme : “Le sage souverain suit le modèle du Ciel et de la Terre, n’ajoutant rien à leur action naturelle mais permettant à leur harmonie de se manifester d’elle-même.” La véritable richesse (財, cái) du souverain est précisément sa capacité à ne pas interférer avec les processus naturels mais à les faciliter.
Dans l’interprétation politique pratique, cette Grande Image suggère que le bon gouvernement ne repose pas sur des interventions forcées mais sur une harmonisation des forces naturelles déjà présentes dans la société : “Le meilleur gouvernement est celui qui semble n’avoir rien fait, car il a facilité ce qui était déjà en germe dans le peuple.”
L’expression finale “afin d’entourer le peuple” (以左右民, yǐ zuǒ yòu mín) évoque l’idée d’un encadrement bienveillant plutôt que d’un contrôle autoritaire. Le bon souverain, comme le Ciel et la Terre, n’opprime pas le peuple mais l’enveloppe de sa sollicitude, créant ainsi les conditions de son épanouissement naturel.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Dans la Chine ancienne, cette conception du souverain comme intermédiaire entre le Ciel et la Terre s’exprimait concrètement à travers un ensemble complexe de rituels cosmiques. Le Zhōulǐ (Rites des Zhou) décrit en détail comment l’empereur devait accomplir des cérémonies saisonnières précises pour maintenir l’harmonie entre les principes célestes et terrestres.
Parmi ces rituels, le plus significatif était probablement le sacrifice au Ciel (祭天, jì tiān) effectué au solstice d’hiver, lorsque le souverain se rendait au Temple du Ciel pour offrir des sacrifices et prier pour l’harmonie cosmique et la prospérité du royaume. Ces cérémonies n’étaient pas considérées comme de simples formalités mais comme des actes efficaces qui contribuaient concrètement à l’harmonisation des forces cosmiques.
L’expression “par sa richesse” (以財, yǐ cái) faisait également écho aux pratiques concrètes de redistribution des ressources naturelles que le souverain était censé orchestrer. Les bons souverains de l’antiquité veillaient à l’irrigation des terres, au stockage des grains et à la juste distribution des ressources, manifestant ainsi concrètement leur rôle de médiateurs entre les bienfaits célestes et les besoins terrestres.
Sur le plan historique, cette Grande Image reflète l’idéologie politique des Zhou, qui légitimaient leur règne précisément par leur capacité à harmoniser les forces célestes et terrestres, contrairement à leurs prédécesseurs Shang, accusés d’avoir rompu cette harmonie par leurs excès. Cette conception servit de fondement théorique à la doctrine du Mandat Céleste (天命, tiānmìng), selon laquelle l’autorité légitime du souverain découle de sa capacité à maintenir l’harmonie cosmique.
Structure de la Grande Image
Le personnage emblématique de l’Hexagramme 11 est : 后 hòu, le souverain (cette appellation est mentionnée aux hexagrammes 11 et 44).
Interprétation
Les trigrammes suggèrent que la force croît en puissance depuis l’intérieur, tandis que la souplesse se développe de l’extérieur, symbolisant ainsi l’interconnexion entre l’ordre céleste et terrestre.
Le rôle de l’homme puissant est de perfectionner et de faire aboutir les principes de l’ordre céleste et terrestre en s’en inspirant pour élaborer des lois et les appliquer au bénéfice de tous. Cela implique d’équilibrer les diverses forces en jeu par une régulation harmonieuse, alignée sur les mouvements naturels, dans l’intérêt collectif.
Expérience corporelle
L’union du Ciel et de la Terre évoque la sensation d’une verticalité complète, d’un alignement parfait entre les énergies descendantes (célestes) et ascendantes (terrestres). Dans les pratiques du qìgōng ou du tàijíquán, cet état correspond à l’expérience d’une posture parfaitement alignée où le praticien se sent simultanément enraciné dans le sol et ouvert vers le ciel.
La notion du souverain qui “accomplit la voie du Ciel et de la Terre” peut être interprétée corporellement comme l’établissement d’un centre de conscience qui harmonise les polarités complémentaires du corps. Dans les pratiques méditatives taoïstes, ce centre est souvent identifié au 中丹田 (zhōng dāntián, champ de cinabre médian), situé au niveau du cœur, qui sert précisément de médiateur entre les énergies du ciel (concentrées dans le dantian supérieur, au niveau de la tête) et celles de la terre (concentrées dans le dantian inférieur, sous le nombril).
L’expression “contribue à ce qui convient au Ciel et à la Terre” évoque l’expérience d’un non-agir efficace, où l’on facilite les processus naturels sans les forcer. Dans les arts martiaux internes, cette qualité se manifeste comme la capacité à percevoir finement les forces en présence et à les réorienter avec un minimum d’effort, laissant ainsi s’exprimer leurs tendances naturelles tout en les harmonisant.
Enfin, “afin d’entourer le peuple” peut être vécu comme l’expérience d’une présence consciente qui enveloppe l’ensemble du corps, créant un sentiment de protection et d’intégration. Cette qualité d’attention englobante, qui n’exclut aucune partie du corps mais les réunit toutes dans une conscience unifiée, correspond précisément à l’état que visent à cultiver de nombreuses pratiques méditatives traditionnelles chinoises.
Neuvième Aile
Ordre des Hexagrammes (序卦傳 Xù Guà Zhuàn)
Suivre et ainsi harmonieusement parvenir au contentement.
C’est pourquoi vient ensuite “Prospérité”.
“Prospérité” correspond à communiquer.