Hexagramme 29 : Xi Kan · Approfondir

Présentation Générale

Introduction et signification métaphysique de Kan

L’hexa­gramme 29, nom­mé Xi Kan (坎), repré­sente “L’In­son­dable” ou “L’Ap­pro­fon­dis­se­ment”. Il sym­bo­lise une situa­tion où la peur joue un rôle pré­pon­dé­rant, dans un cli­mat d’in­cer­ti­tude et de ten­sion. Xi Kan consiste à faire face à nos peurs avec cou­rage et authen­ti­ci­té. Il nous invite à plon­ger au coeur du tumulte des émo­tions avec conscience et déter­mi­na­tion.

Sur le plan méta­phy­sique, Xi Kan nous rap­pelle que dans les moments les plus incer­tains et effrayants, l’en­ga­ge­ment doit être cou­ra­geux, sin­cére et per­sé­vé­rant. Il s’a­git d’af­fron­ter nos peurs de manière directe, consciente et répé­tée et de consi­dé­rer ces défis émo­tion­nels comme des moyens de ren­for­cer notre crois­sance et notre rési­lience.

Interprétation Générale de l’Hexagramme

La peur joue un rôle pré­pon­dé­rant dans la situa­tion actuelle. Dépas­sant le cli­mat d’in­cer­ti­tude et de ten­sion, il faut se confron­ter sans détour à ces émo­tions, en s’ef­for­çant de ne pas y perdre notre clar­té même si cela se répète ou dure.

Agir avec sin­cé­ri­té et authen­ti­ci­té est pri­mor­dial dans ce contexte. Les risques liés à la confron­ta­tion aux dan­gers ou aux pièges sont sou­vent ampli­fiés par notre peur. il est donc impor­tant d’en­tre­te­nir la confiance, que ce soit en nous-mêmes ou envers les autres. Main­te­nir des rela­tions authen­tiques, fon­dées sur la trans­pa­rence et l’hon­nê­te­té, consti­tue en effet un sou­tien pré­cieux tout au long de cette période dif­fi­cile.

Conseil Divinatoire

Vous devez abso­lu­ment faire face à vos peurs, plu­tôt que de les fuir ou de vous lais­ser para­ly­ser par elles. Agis­sez de façon consciente, en recon­nais­sant vos appré­hen­sions mais en refu­sant de les lais­ser dic­ter vos actions. Cette approche exige du cou­rage, de la pru­dence et de la patience. Ne vous enga­gez donc pas dans des actions impul­sives en cédant à la panique, mais pre­nez le temps de mûrir vos déci­sions.

Évi­tez éga­le­ment de vous lais­ser pétri­fier par la peur ou de vous com­por­ter de manière timo­rée. Mani­fes­tez un cou­rage éclai­ré, où la pru­dence ren­force à la déter­mi­na­tion. Le main­tien de cet équi­libre · ni témé­raire, ni para­ly­sé par la peur · crée les condi­tions pro­pices au suc­cès. Les résul­tats ne seront pro­ba­ble­ment pas immé­diats, mais les actions répé­tées dans cette voie d’au­then­ti­ci­té et de cou­rage conscient fini­ront par por­ter leurs fruits. Vous aurez alors sur­mon­té les défis actuels, mais sur­tout déve­lop­pé une rési­lience émo­tion­nelle de grande valeur pour votre ave­nir.

Pour approfondir

Il peut être béné­fique d’ex­plo­rer les concepts de “cou­rage” en psy­cho­lo­gie posi­tive et de “ges­tion de l’an­xié­té” dans les thé­ra­pies cog­ni­ti­vo-com­por­te­men­tales. Ces approches mettent l’ac­cent sur la confron­ta­tion construc­tive aux peurs et sur le déve­lop­pe­ment de la rési­lience émo­tion­nelle. La pré­sence consciente culti­vée par la pra­tique régu­lière de la médi­ta­tion se révè­le­ra un atoût pré­cieux face à nos peurs : elle nous per­met­tra de les obser­ver ou de nous y plon­ger sans être sub­mer­gés par elles.

Mise en Garde

Affron­ter les peurs ne signi­fie pas tom­ber dans la témé­ri­té ou l’im­pru­dence. Il n’est pas ques­tion d’i­gno­rer la réa­li­té du dan­ger ou de prendre des risques incon­si­dé­rés. Ne confon­dant pas cou­rage avec incon­sé­quence, trou­vant un équi­libre entre pru­dence et bra­voure, vous devez à la fois recon­naître vos peurs et refu­ser de les lais­ser vous contrô­ler. Vous pour­rez alors tra­ver­ser les tumultes émo­tion­nels sans vous y noyer ni perdre votre cap.

Synthèse et Conclusion

· Xi Kan sym­bo­lise une situa­tion domi­née par la peur et l’in­cer­ti­tude

· Il encou­rage à affron­ter les peurs de manière directe et consciente

· La sin­cé­ri­té et l’au­then­ti­ci­té sont essen­tielles pour tra­ver­ser cette période

· Il faut culti­ver un cou­rage éclai­ré, alliant pru­dence et déter­mi­na­tion

· Ne pas agir impul­si­ve­ment mais après réflexion

· La répé­ti­tion et la per­sé­vé­rance garan­tissent un suc­cès durable

· C’est une oppor­tu­ni­té unique de déve­lop­per la rési­lience émo­tion­nelle


Même dans les moments les plus effrayants et incer­tains, il est indis­pen­sable d’af­fron­ter nos émo­tions avec cou­rage et inté­gri­té. Le cou­rage n’est pas l’ab­sence de peur, mais la capa­ci­té de l’af­fron­ter consciem­ment et en main­te­nant un état d’es­prit construc­tif. Cela per­met de sur­mon­ter les défis actuels, mais aus­si de for­ger dura­ble­ment notre rési­lience et notre confiance. Ain­si, au-delà de nos appré­hen­sions immé­diates, culti­ver une pré­sence authen­tique et cou­ra­geuse trans­forme la peur en un véri­table trem­plin pour plon­ger au plus pro­fond de notre conscience.

Jugement

彖 tuàn

習 坎

xí kǎn

répé­ter • creux

有 孚

yǒu fú

y avoir • confiance

維 心 亨

wéi xīn hēng

lier • cœur • crois­sance

行 有 尚

xìng yǒu shàng

agir • y avoir • esti­mable

Appro­fon­dir par répé­ti­tion.

Avoir confiance.

Déve­lop­per les liens du cœur.

Agir est esti­mable.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

習坎 (xí kǎn) asso­cie deux concepts fon­da­men­taux qui déter­minent l’in­ter­pré­ta­tion de tout cet hexa­gramme. Le carac­tère 習 (xí) évoque ori­gi­nel­le­ment l’i­mage d’un oiseau qui s’exerce au vol par répé­ti­tions suc­ces­sives. Sa com­po­si­tion gra­phique com­bine l’élé­ment “plume” et l’élé­ment “blanc”, sug­gé­rant l’i­dée d’un appren­tis­sage par la pra­tique répé­tée. Dans les textes clas­siques, ce terme désigne l’ac­cou­tu­mance, l’exer­cice, mais aus­si l’ap­pro­fon­dis­se­ment pro­gres­sif d’une com­pé­tence.

坎 (kǎn) repré­sente gra­phi­que­ment une fosse, une dépres­sion dans le sol. Dans le sys­tème des tri­grammes, il sym­bo­lise l’eau qui s’ac­cu­mule dans les creux, mais aus­si par exten­sion tous les types de dan­gers, d’obs­tacles et de situa­tions périlleuses. La répé­ti­tion du même tri­gramme (坎坎) crée cet hexa­gramme 29, sug­gé­rant une situa­tion où les dif­fi­cul­tés s’ac­cu­mulent ou se répètent.

L’as­so­cia­tion 習坎 crée une ten­sion séman­tique par­ti­cu­liè­re­ment riche : il s’a­git d’ap­pri­voi­ser le dan­ger par la répé­ti­tion, de trans­for­mer l’obs­tacle en ter­rain d’exer­cice. Cette for­mu­la­tion évoque l’i­dée que seule la pra­tique répé­tée per­met de navi­guer avec aisance dans les situa­tions périlleuses.

Le terme 孚 (fú) dans l’ex­pres­sion 有孚 (yǒu fú) repré­sente gra­phi­que­ment une griffe d’oi­seau ser­rant un pous­sin, évo­quant l’i­dée de pro­tec­tion fiable et de confiance méri­tée. 孚 (fú) désigne cette qua­li­té de sin­cé­ri­té qui ins­pire natu­rel­le­ment la confiance, cette authen­ti­ci­té qui rend les paroles cré­dibles et les actions effi­caces.

L’ex­pres­sion 維心亨 (wéi xīn hēng) pré­sente une construc­tion syn­taxique ambi­guë typique du chi­nois clas­sique. 維 (wéi) peut fonc­tion­ner comme verbe (“lier”, “main­te­nir”) ou comme par­ti­cule res­tric­tive (“seule­ment”). 心 (xīn) désigne le cœur comme centre de la conscience et des émo­tions, tan­dis que 亨 (hēng) évoque le pas­sage libre, la crois­sance sans entrave.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour 習坎, (xí kǎn) j’ai choi­si “Appro­fon­dir par répé­ti­tion” plu­tôt que des tra­duc­tions plus lit­té­rales comme “Répé­ter l’a­bîme” ou “S’exer­cer au dan­ger”. Cette for­mu­la­tion cap­ture l’i­dée essen­tielle que la fami­lia­ri­té avec les situa­tions dif­fi­ciles s’ac­quiert par l’ex­pé­rience répé­tée, trans­for­mant pro­gres­si­ve­ment l’obs­tacle en ter­rain de maî­trise.

D’autres tra­duc­tions auraient été pos­sibles :

  • “S’ac­cou­tu­mer aux dif­fi­cul­tés”
  • “Pra­ti­quer face au péril”
  • “Appri­voi­ser l’ad­ver­si­té par l’exer­cice”

Pour 有孚 (yǒu fú), ma tra­duc­tion “Avoir confiance” pri­vi­lé­gie l’as­pect sub­jec­tif de cette qua­li­té. Le terme 孚 (fú) désigne simul­ta­né­ment la confiance que l’on ins­pire et celle que l’on éprouve. Dans le contexte de cet hexa­gramme, il s’a­git de main­te­nir une confiance fon­da­men­tale mal­gré la répé­ti­tion des épreuves.

Alter­na­tives pos­sibles :

  • “Pos­sé­der la sin­cé­ri­té”
  • “Être digne de confiance”
  • “Main­te­nir la foi”

Pour 維心亨 (wéi xīn hēng), j’ai opté pour “Déve­lop­per les liens du cœur”, inter­pré­tant 維 comme un verbe d’ac­tion et pri­vi­lé­giant l’i­dée que la crois­sance inté­rieure (亨) passe par le ren­for­ce­ment des connexions du cœur. Cette lec­ture sou­ligne l’im­por­tance des rela­tions humaines et de l’in­tel­li­gence émo­tion­nelle dans la tra­ver­sée des dif­fi­cul­tés.

La for­mule 行有尚 (xìng yǒu shàng), tra­duite par “Agir est esti­mable”, évoque l’i­dée que dans les situa­tions périlleuses, le fait même d’a­gir — plu­tôt que de demeu­rer para­ly­sé — consti­tue déjà une ver­tu louable. Le terme 尚 (shàng) sug­gère ce qui mérite l’es­time et le res­pect.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Le redou­ble­ment inten­si­fie les qua­li­tés du tri­gramme Kan (水, eau) et évoque les cycles natu­rels où les phé­no­mènes aqua­tiques se répètent : pluies sai­son­nières, crues pério­diques, éro­sion pro­gres­sive.

Dans la pen­sée cos­mo­lo­gique chi­noise, l’eau repré­sente un prin­cipe fon­da­men­tal d’a­dap­ta­tion et de per­sé­vé­rance. Elle contourne les obs­tacles, s’ac­cu­mule dans les dépres­sions, mais finit tou­jours par trou­ver son che­min vers la mer. Cette méta­phore hydrau­lique offre un modèle pour com­prendre com­ment navi­guer dans les dif­fi­cul­tés répé­tées de l’exis­tence humaine.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

La tra­di­tion confu­céenne inter­prète cet hexa­gramme comme une leçon sur le déve­lop­pe­ment de la ver­tu à tra­vers l’ad­ver­si­té. Men­cius déve­lop­pait déjà l’i­dée que “le Ciel, quand il veut confier une grande mis­sion à un homme, com­mence tou­jours par éprou­ver sa volon­té par la souf­france”. Dans cette pers­pec­tive, les épreuves répé­tées (習坎 xí kǎn) deviennent des occa­sions de ren­for­cer le carac­tère et de déve­lop­per la sagesse pra­tique.

Wang Bi, dans son com­men­taire, sou­ligne que la “confiance” (孚 fú) men­tion­née dans ce juge­ment n’est pas une foi aveugle mais une convic­tion basée sur la com­pré­hen­sion des prin­cipes natu­rels. Celui qui com­prend que les dif­fi­cul­tés sont cycliques et tem­po­raires peut main­te­nir sa séré­ni­té même dans l’ad­ver­si­té.

La lec­ture taoïste de Zhuang­zi offre une pers­pec­tive com­plé­men­taire en valo­ri­sant l’a­dap­ta­tion fluide aux cir­cons­tances. Comme l’eau qui épouse la forme de son conte­nant tout en conser­vant sa nature, le sage tra­verse les épreuves en s’a­dap­tant sans se déna­tu­rer. L’i­mage du nageur expert qui connaît les cou­rants dan­ge­reux illustre cette maî­trise acquise par la pra­tique répé­tée.

Les com­men­ta­teurs Song, notam­ment Cheng Yi, insistent sur la dimen­sion tem­po­relle de cet hexa­gramme : les situa­tions périlleuses ont un début et une fin, et c’est pré­ci­sé­ment cette tem­po­ra­li­té qui per­met l’ap­pren­tis­sage pro­gres­sif. La répé­ti­tion n’est pas sté­rile mais for­ma­trice.

Eclairage de Gāo Hēng

Xí Kǎn. Avoir des cap­tifs, les lier, les sacri­fier. En par­tant, il y a une récom­pense.

Le contraste avec notre tra­duc­tion com­mence dès le nom de l’hexa­gramme. Nous avons trai­té 習坎 Xí Kǎn comme un com­po­sé por­teur de sens, 習 xí appor­tant l’i­dée d’ap­pro­fon­dis­se­ment par la répé­ti­tion. Selon Gāo Hēng le nom ori­gi­nel de l’hexa­gramme était 坎 Kǎn seul, et le 習 Xí qui appa­raît dans la for­mule du Juge­ment serait une inter­po­la­tion erro­née intro­duite par conta­mi­na­tion gra­phique à par­tir du pre­mier trait (qui com­mence pré­ci­sé­ment par 習坎 Xí Kǎn). Son argu­ment s’ap­puie sur un constat réel : les Neu­vième et Dixième Ailes nomment sys­té­ma­ti­que­ment cet hexa­gramme 坎 Kǎn seul, tan­dis que le Tuàn Zhuàn et la Grande Image uti­lisent 習坎 Xí Kǎn. Gāo Hēng en tire la conclu­sion que les Dix Ailes, rédi­gées par des mains dif­fé­rentes, reflètent des états du texte dif­fé­rents : les uns copiaient une ver­sion déjà inter­po­lée, les autres une ver­sion intacte.

La diver­gence la plus pro­fonde porte sur 有孚 yǒu fú. Nous avons tra­duit 孚 fú par “confiance” ou “sin­cé­ri­té”. Gāo Hēng lit 孚 fú comme le carac­tère 俘 fú “cap­tif de guerre”. 有孚 yǒu fú signi­fie alors : avoir fait des pri­son­niers, s’être empa­ré d’hommes et de biens enne­mis, voir Sub­sti­tu­tions pho­né­tiques.

Cette lec­ture mili­taire de 有孚 yǒu fú se réper­cute sur la suite du texte. 維 wéi, que nous avons lu comme “lier” au sens de “main­te­nir des liens”, désigne chez Gāo Hēng l’acte de ligo­ter phy­si­que­ment les pri­son­niers avec une corde. Plus inat­ten­du : il sou­tient que 心 xīn “cœur” est en réa­li­té une erreur de copiste pour le pro­nom 之 zhī, les deux gra­phies se res­sem­blant en écri­ture clé­ri­cale. La phrase ne dirait donc pas “lier le cœur” mais “les lier” (les pri­son­niers). Il indque que la même coorec­tion doit s’ap­pli­quer à H42‑5.

Enfin, 亨 hēng, que nous ren­dons par “crois­sance” ou “déve­lop­pe­ment”, est lu par Gāo Hēng comme 享 xiǎng “offrande sacri­fi­cielle” (voir Offrande sacri­fi­cielle ou Crois­sance ?). La séquence entière du Juge­ment devient alors la des­crip­tion d’un rituel : cap­tu­rer des enne­mis, les ligo­ter, les sacri­fier aux esprits.

Quant à 尚 shàng, tra­duit chez nous par “esti­mable”, Gāo Hēng le lit comme un emprunt pho­né­tique pour 賞 shǎng “récom­pense, butin”. La for­mule divi­na­toire 行有尚 xíng yǒu shàng devient : “En par­tant, il y a une récom­pense à obte­nir” : une pré­dic­tion concrète, mili­taire et éco­no­mique, sans dimen­sion morale.

Structure de l’Hexagramme 29

Il y a dans l’hexa­gramme 29 deux fois plus de traits yin que de traits yang.
Il est pré­cé­dé de H28 大過 dà guò “Grand dépas­se­ment”, et sui­vi de H30 離 lí “Rayon­ner” (ils appar­tiennent à la même paire).
Son Oppo­sé est H30 離 lí “Rayon­ner”.
Son hexa­gramme Nucléaire est H27 頤 yí “Nour­rir”.
Les traits maîtres sont le second et le cin­quième.
– For­mules Man­tiques : 孚 fú ; 亨 hēng ; 行有 xìng yǒu.

Expérience corporelle

L’ex­pé­rience de 習坎 se mani­feste par l’ac­qui­si­tion pro­gres­sive d’un équi­libre dyna­mique dans l’ins­ta­bi­li­té. Cette qua­li­té s’ob­serve chez le marin expé­ri­men­té qui a inté­gré dans sa pos­ture les mou­ve­ments impré­vi­sibles de la mer, ou chez le mar­cheur en mon­tagne qui a appris à négo­cier les ter­rains acci­den­tés avec flui­di­té.

Dans la pra­tique des arts mar­tiaux internes, cette expé­rience cor­res­pond à l’en­traî­ne­ment au tui­shou (pous­sée des mains), où l’on apprend pro­gres­si­ve­ment à main­te­nir son centre face aux dés­équi­libres pro­vo­qués par le par­te­naire. La répé­ti­tion de ces exer­cices déve­loppe une sen­si­bi­li­té cor­po­relle qui per­met de réagir spon­ta­né­ment aux chan­ge­ments de pres­sion et de direc­tion.

Cette capa­ci­té d’a­dap­ta­tion ne relève ni de la rigi­di­té mus­cu­laire ni de la mol­lesse pas­sive, mais d’un troi­sième régime d’ac­ti­vi­té que l’on pour­rait décrire comme une “fer­me­té souple”. L’at­ten­tion demeure vigi­lante sans être cris­pée, le corps reste orga­ni­sé sans être ten­du.

Cette qua­li­té s’ex­pé­ri­mente concrè­te­ment dans des situa­tions aus­si ordi­naires que mar­cher sur un sol glis­sant : après quelques pas hési­tants, le corps ajuste spon­ta­né­ment sa démarche, rac­cour­cit la fou­lée, abaisse le centre de gra­vi­té et trouve un rythme qui per­met de pro­gres­ser en sécu­ri­té. Cette adap­ta­tion ne résulte pas d’un cal­cul men­tal mais d’un appren­tis­sage cor­po­rel qui intègre rapi­de­ment les nou­velles contraintes et trans­forme l’obs­tacle en para­mètre du mou­ve­ment.

Commentaire sur le Jugement

彖 傳 tuàn zhuàn

習 坎 , 重 險 也 。

xí kǎn ,zhòng xiǎn yě 。

répé­ter • kǎn • poids • dif­fi­cul­té • par­ti­cule finale

水 流 而 不 盈 , 行 險 而 不 失 其 信 。

shuǐ liú ér bù yíng ,xìng xiǎn ér bù shī qí xìn 。

eau • cou­rant • et ain­si • pas • rem­plir • agir • dif­fi­cul­té • et ain­si • pas • perdre • son • croire

維 心 亨 , 乃 以 剛 中 也 。

wéi xīn hēng ,nǎi yǐ gāng zhōng yě 。

réunir • cœur • crois­sance • alors • ain­si • ferme • au centre • par­ti­cule finale

行 有 尚 , 往 有 功 也 。

xìng yǒu shàng ,wàng yǒu gōng yě 。

agir • y avoir • esti­mable • aller • y avoir • suc­cès • par­ti­cule finale

天 險 不 可 升 也 , 地 險 山 川 丘 陵 也 , 王 公 設 險 以 守 其 國 ,

tiān xiǎn bù kě shēng yě ,dì xiǎn shān chuān qiū líng yě ,wáng gōng shè xiǎn yǐ shǒu qí guó ,

ciel • dif­fi­cul­té • pas • pou­voir • croître • par­ti­cule finale • terre • dif­fi­cul­té • mon­tagne • cours d’eau • mon­ti­cule • col­line • par­ti­cule finale • roi • duc • éta­blir • dif­fi­cul­té • ain­si • gar­der • son • pays

坎 之 時 用 大 矣 哉 !

kǎn zhī shí yòng dà yǐ zāi !

kǎn • son • moment • agir • grand • par­ti­cule finale • ah

Appro­fon­dir par répé­ti­tion : redou­ble­ment des périls.

L’eau s’é­coule sans jamais débor­der. Elle s’en­gage dans les dif­fi­cul­tés sans perdre sa confiance.

Déve­lop­per les liens du cœur, par la fer­me­té cen­trale.

Agir est esti­mable, aller de l’a­vant est méri­toire.

Les obs­tacles natu­rels ne peuvent être fran­chis. Les obs­tacles ter­restres sont mon­tagnes, rivières, col­lines et tertres. Rois et princes éta­blissent des obs­tacles pour main­te­nir l’in­té­gri­té de leurs royaumes.

Qu’il est grand l’u­sage oppor­tun de Kan !

Notes de traduction

LE NOM DE L’HEXAGRAMME

習 xí “répé­ter, s’exer­cer” montre un oisillon qui s’exerce sans relâche au vol en bat­tant des羽 yǔ “ailes/plumes” au-des­sus de 白 bái “blanc, lumière du jour, per­fec­tion”. Cela sou­ligne la supé­rio­ri­té de la pra­tique réité­rée d’exer­cices simples pour le per­fec­tion­ne­ment.

坎 kǎn montre 土 tǔ “terre” avec 欠 qiàn “manque, défi­cience”, lit­té­ra­le­ment “là où la terre manque”. Il évoque une exca­va­tion, un trou, une fosse, mais dépasse cette signi­fi­ca­tion pre­mière pour incar­ner le péril comme prin­cipe cos­mique per­ma­nent. Le tri­gramme ☵ kǎn montre un trait yang “—” enca­dré par deux traits yin “–”, figu­rant la lumière ou la fer­me­té pié­gée entre deux zones obs­cures ou dan­ge­reuses. Cette confi­gu­ra­tion évoque l’eau qui coule dans une gorge encais­sée, l’être pris dans l’ad­ver­si­té, ou toute situa­tion où l’on est “entou­ré” par le dan­ger. 坎 kǎn ne désigne pas un dan­ger ponc­tuel mais une struc­ture périlleuse, une confi­gu­ra­tion adverse qui per­dure. Dans les textes clas­siques, 坎 kǎn évoque sou­vent les ornières des che­mins (坎坷 kǎnkě “che­min caho­teux”), sug­gé­rant les obs­tacles natu­rels et répé­tés qui jalonnent tout par­cours.

La tra­duc­tion lit­té­rale de 習坎 xí kǎn “répé­ter l’a­bîme / pra­ti­quer la fosse / s’exer­cer au péril” mobi­lise l’é­tran­ge­té du chi­nois clas­sique en invi­tant à “pra­ti­quer” un dan­ger. La tra­duc­tion tra­di­tion­nelle “répé­ti­tion du dan­ger” cor­res­pond en fait à l’ex­pli­ca­tion du Tuan Zhuan : 重險 chóng xiǎn “dan­ger redou­blé” qui évoque la super­po­si­tion des deux tri­grammes iden­tiques ☵ kǎn. 重卦 chóng guà désigne en effet les huit hexa­grammes “purs” ou “redou­blés”.

L’in­té­rêt de dou­bler le dan­ger n’est pas de l’ac­cen­tuer mais d’ap­prendre pro­gres­si­ve­ment à le tra­ver­ser par expo­si­tion répé­tée. Cette lec­ture sou­ligne la trans­for­ma­tion qua­li­ta­tive que pro­duit la récur­rence de l’é­preuve. 習坎 xí kǎn pour­rait donc se tra­duire par “se fami­lia­ri­ser avec le dan­ger”. Dans le contexte divi­na­toire “Appro­fon­dir par répé­ti­tion” met l’ac­cent sur le pro­ces­sus d’ap­pren­tis­sage.

Dans le contexte du Yi Jing, après le grand dépas­se­ment de Dà Guò, Xí Kǎn marque l’en­trée dans la dimen­sion la plus périlleuse : non pas un dan­ger acci­den­tel mais une condi­tion exis­ten­tielle que l’être humain doit apprendre à habi­ter par la pra­tique réité­rée de l’é­vo­lu­tion dans l’ad­ver­si­té.

LES TRIGRAMMES ET LES TRAITS

La confi­gu­ra­tion Kǎn 坎 (abîme/péril) répé­té deux fois crée une struc­ture éner­gé­tique de double dan­ger où l’a­bîme se super­pose à lui-même. Cette dis­po­si­tion exprime la loi fon­da­men­tale de Xí Kǎn : l’in­ten­si­fi­ca­tion du péril est l’é­cole de l’au­then­ti­ci­té. Les deux traits yang occupent les posi­tions cen­trales (deuxième et cin­quième), ce qui per­met d’af­fir­mer que seule la fer­me­té main­te­nue au cœur même du dan­ger per­met de tra­ver­ser l’é­preuve.

Les six posi­tions révèlent une pro­gres­sion dra­ma­tique en trois phases : immer­sion pro­gres­sive dans le péril (traits 1–3, tri­gramme infé­rieur), tran­si­tion rituelle et com­mu­ni­ca­tion (trait 4), maî­trise cen­trale et risque d’en­li­se­ment (traits 5–6, tri­gramme supé­rieur). Cette construc­tion enseigne non seule­ment l’art d’en­trer dans le dan­ger et de s’y main­te­nir, mais aus­si la néces­si­té vitale d’en sor­tir au moment oppor­tun, sous peine de trans­for­ma­tion d’en­li­se­ment de la maî­trise.

EXPLICATION DU JUGEMENT

習坎 (Xí Kǎn) – Appro­fon­dir par répé­ti­tion

“Appro­fon­dir par répé­ti­tion : redou­ble­ment des périls.”

La for­mu­le重險也 chóng xiǎn yě ” redou­ble­ment des périls ” sou­ligne que Xí Kǎn ne consiste pas à gérer un risque ponc­tuel mais à s’é­prou­ver selon une struc­ture cumu­la­tive de périls. 重 (chóng) “dou­bler, rendre lourd” indique que la répé­ti­tion de l’a­bîme consti­tue une inten­si­fi­ca­tion qua­li­ta­tive : chaque tra­ver­sée appro­fon­dit l’ex­pé­rience du dan­ger et forge pro­gres­si­ve­ment la capa­ci­té à l’ha­bi­ter. L’ap­pren­tis­sage authen­tique selon Xí Kǎn sup­pose donc l’ac­cep­ta­tion que seule la récur­rence de l’é­preuve per­met la matu­ra­tion véri­table.

有孚 (Yǒu fú) – Avoir confiance

“L’eau s’é­coule sans jamais débor­der. Elle s’en­gage dans les dif­fi­cul­tés sans perdre sa confiance.”

L’i­mage de la cen­tra­li­té de l’eau est le modèle natu­rel de la constance dans l’ad­ver­si­té. L’eau main­tient sa nature fluide même dans les pas­sages les plus périlleux, ne se rem­plis­sant jamais au point de perdre sa capa­ci­té de mou­ve­ment. La for­mule 有孚 yǒu fú “avoir confiance” cor­res­pond à cette fidé­li­té de l’eau à sa propre nature : la confiance authen­tique naît de la constance à soi-même plu­tôt que de l’ab­sence de dan­ger.

Un autre terme que 孚fú est uti­li­sé en fin de phrase pour signi­fier “confiance, fidé­li­té”. 信 xìn désigne ici l’au­then­ti­ci­té inté­rieure qui demeure inébran­lable mal­gré les obs­tacles. Il est com­po­sé de 亻(人) rén “être humain” et 言 yán “parole, dis­cours”. Cette “parole d’un être humain” sug­gère un rap­port essen­tiel entre authen­ti­ci­té humaine et acte de parole : la confiance 信 xìn naît de la cor­res­pon­dance entre ce qu’on dit et ce qu’on est, la fidé­li­té à sa propre nature.

維心亨 (Wéi xīn hēng) – Déve­lop­per les liens du cœur

“Déve­lop­per les liens du cœur, par la fer­me­té cen­trale.”

Les traits yang aux posi­tions cen­trales (deuxième et cin­quième) incarnent cette cen­tra­li­té qui les relie et main­tient sa cohé­rence mal­gré l’en­vi­ron­ne­ment hos­tile. 亨 hēng “déve­lop­pe­ment, crois­sance” se tra­duit éga­le­ment “péné­tra­tion”. Il évoque donc ici la capa­ci­té à appro­fon­dir, à aller au 心xīn “cœur” des choses ou du péril. Le cœur devient ce centre orga­ni­sa­teur qui repose sur 剛 中gāng zhōng la “fer­me­té cen­trale” et pré­serve l’in­té­gri­té inté­rieure au milieu de la désa­gré­ga­tion externe.

維 wéi “lier, unir” évoque les cor­dages qui main­tiennent une struc­ture pour l’empêcher de s’ef­fon­drer. Cela évoque tout d’a­bord de la simi­la­ri­té des deux traits yang et cen­traux, inté­rieurs. 維 wéi est com­po­sé de 糸 mì “fil de soie” et de l’élé­ment pho­né­tique 隹 zhuī qui figure un oiseau à queue courte, sou­vent asso­cié à l’i­dée de retour au nid. Il peut donc se lire “lien comme un oiseau qui retourne à son nid” et confirme l’i­dée de fidé­li­té à sa nature ori­gi­nelle. D’autres usages gram­ma­ti­caux de 維 wéi “seule­ment, uni­que­ment” ou “pré­ci­sé­ment, jus­te­ment” ren­forcent les idées de concen­tra­tion, de main­tien sur un point unique ou d’i­den­ti­fi­ca­tion forte. Les tra­duc­tions “Seule­ment par le cœur ” ou “Main­te­nir le cœur” seraient donc accep­tables.

行有尚 (Xìng yǒu shàng) – Agir est esti­mable

“Agir est esti­mable, aller de l’a­vant est méri­toire.”

尚 shàng “esti­mer, valo­ri­ser” indique que l’ac­tion dans l’ad­ver­si­té acquiert une digni­té supé­rieure à l’ac­tion qui ne recher­chait que sa sécu­ri­té. L’a­van­cée dans le dan­ger n’est pas une témé­ri­té vaine : elle pro­duit un 功 gōng “mérite” authen­tique. 功 gōng est un 工 gōng “effort” appli­qué au 力 lì “tra­vail”, une “force mise en œuvre pour accom­plir”. La conjonc­tion de la force et du tra­vail pro­duit un résul­tat à la fois tan­gible (有yǒu “avoir”) et qua­li­ta­tif.

C’est pré­ci­sé­ment l’en­ga­ge­ment 往 xíng avec constance mal­gré le péril qui per­met de tra­ver­ser avec suc­cès le dan­ger et génère l’ac­com­plis­se­ment véri­table.

“Les obs­tacles natu­rels ne peuvent être fran­chis. Les obs­tacles ter­restres sont mon­tagnes, rivières, col­lines et tertres. Rois et princes éta­blissent des obs­tacles pour main­te­nir l’in­té­gri­té de leurs royaumes.”

Cette des­crip­tion tri­par­tite révèle la struc­ture cos­mo­lo­gique com­plète du péril. Les “obs­tacles célestes” incarnent l’in­sur­mon­table abso­lu, les limites consti­tu­tives de la condi­tion humaine. Les “obs­tacles ter­restres” mani­festent la confi­gu­ra­tion natu­relle du monde : mon­tagnes, rivières, col­lines consti­tuent autant de périls inhé­rents au tis­su même du réel. Enfin, les “obs­tacles éta­blis” par les sou­ve­rains indiquent que le dan­ger peut être non seule­ment subi mais créé stra­té­gi­que­ment.

守 shǒu “gar­der, pro­té­ger” indique que cette ins­tru­men­ta­li­sa­tion poli­tique du péril vise la pré­ser­va­tion de l’in­té­gri­té ter­ri­to­riale. Cette pro­gres­sion du natu­rel au cultu­rel montre que Kǎn trans­cende la dimen­sion indi­vi­duelle pour embras­ser les usages col­lec­tifs et stra­té­giques du dan­ger. 守 shǒu se décom­pose en 宀 mián “toit, mai­son, abri” et 寸 cùn “pouce, mesure, main” : “pro­té­ger la demeure avec la main” consiste à main­te­nir l’in­té­gri­té d’un espace déli­mi­té, comme un gar­dien qui pro­tège une enceinte, le veilleur qui sur­veille la demeure. Par glis­se­ment, 守 shǒu en est venu à dési­gner toute action de conser­va­tion, de main­tien de l’in­té­gri­té struc­tu­relle contre l’é­ro­sion du temps. D’un point de vue éthique il indique la constance dans l’ob­ser­vance des règles et le res­pect des prin­cipes. L’ex­pres­sion 守信 shǒuxìn signi­fie ain­si “tenir sa parole”.

“Qu’il est grand l’u­sage oppor­tun de Kan !”

Cette excla­ma­tion finale célèbre la tem­po­ra­li­té spé­ci­fique du péril. 時用 shí yòng “usage oppor­tun” sou­ligne que cer­tains moments his­to­riques exigent pré­ci­sé­ment la maî­trise de l’ad­ver­si­té. La gran­deur de Kǎn réside dans sa capa­ci­té à trans­for­mer le péril en res­source stra­té­gique, l’obs­tacle en école d’ac­com­plis­se­ment. Cette conclu­sion élève la lec­ture de l’hexa­gramme du conseil pra­tique à la médi­ta­tion cos­mo­lo­gique sur les struc­tures fon­da­men­tales de l’exis­tence et de l’ac­tion poli­tique.

SYNTHÈSE

L’ap­pren­tis­sage par répé­ti­tion de l’é­preuve consti­tue la condi­tion néces­saire de toute matu­ra­tion authen­tique. Xí Kǎn affirme le péril comme une réa­li­té cos­mique per­ma­nente plu­tôt qu’un évè­ne­ment acci­den­tel à évi­ter. Le modèle natu­rel de l’eau offre l’i­mage cen­trale : main­te­nir sa flui­di­té adap­ta­tive tout en pré­ser­vant son inté­gri­té essen­tielle. La fer­me­té cen­trale devient le prin­cipe orga­ni­sa­teur qui per­met cette fidé­li­té à soi mal­gré la désa­gré­ga­tion externe. La maî­trise de Kǎn sup­pose l’ar­ti­cu­la­tion entre main­tien de sa constance éthique per­son­nelle et l’in­tel­li­gence stra­té­gique qui trans­forme le dan­ger en res­source pour tra­ver­ser tous les niveaux du réel : natu­rel, humain, poli­tique.

L’hexa­gramme consti­tue ain­si l’op­por­tu­ni­té d’ap­pren­tis­sage pour toute situa­tion néces­si­tant d’é­vo­luer dans l’ad­ver­si­té. Il per­met non seule­ment de culti­ver la rési­lience face aux épreuves répé­tées, mais sur­tout d’ap­pro­fon­dir son authen­ti­ci­té à tra­vers l’ad­ver­si­té même.

Sa per­ti­nence s’é­tend des défis indi­vi­duels aux enjeux col­lec­tifs, de l’é­thique per­son­nelle à la stra­té­gie poli­tique. L’u­sage oppor­tun du péril consti­tue une dimen­sion essen­tielle de toute sagesse vécue.

Six au Début

初 六 chū liù

習 坎

xí kǎn

répé­ter • abîme

入 于 坎 窞

rù yú kǎn dàn

entrer • dans • abîme • trou

凶

xiōng

fer­me­ture

Appro­fon­dir par répé­ti­tion.

Entrer dans le creux du gouffre.

Néfaste.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

L’ex­pres­sion 習坎 (xí kǎn) qui ouvre ce pre­mier trait reprend exac­te­ment le nom de l’hexa­gramme, créant un effet d’in­sis­tance et de redou­ble­ment carac­té­ris­tique du lan­gage ora­cu­laire. Cette répé­ti­tion du titre de l’hexa­gramme au début du pre­mier trait n’est pas for­tuite : elle sou­ligne que ce trait incarne l’es­sence même de la situa­tion décrite par l’hexa­gramme dans son ensemble.

Dans 入于坎窞 (rù yú kǎn dàn) le carac­tère 入 (rù) évoque un mou­ve­ment d’en­trée, de péné­tra­tion dans un espace. La par­ti­cule 于 (yú) marque la direc­tion et la loca­li­sa­tion. L’ex­pres­sion 坎窞 (kǎn dàn) mérite une atten­tion par­ti­cu­lière : elle asso­cie 坎 (kǎn), le creux, l’a­bîme que nous connais­sons déjà, avec 窞 (dàn), un carac­tère rare qui désigne spé­ci­fi­que­ment un trou pro­fond, une fosse étroite. La com­po­si­tion gra­phique de 窞 (dàn) com­bine l’élé­ment “cave” ou “cavi­té” avec un com­po­sant qui évoque l’i­dée de pro­fon­deur dan­ge­reuse.

Cette asso­cia­tion 坎窞 (kǎn dàn) crée une image d’emboîtement : il ne s’a­git plus seule­ment d’un creux ordi­naire, mais d’un creux dans le creux, d’un trou au fond de l’a­bîme. L’ex­pres­sion sug­gère une situa­tion où les dif­fi­cul­tés s’ap­pro­fon­dissent, où l’on s’en­fonce davan­tage dans ce qui était déjà périlleux.

Le ver­dict 凶 (xiōng) qui conclut ce trait porte une charge sym­bo­lique forte. Ce carac­tère repré­sente gra­phi­que­ment une fosse ouverte, évo­quant l’i­dée d’une situa­tion blo­quée, fer­mée, sans issue favo­rable. 凶 (xiōng) désigne non pas un mal­heur fati­dique mais plu­tôt une confi­gu­ra­tion tem­po­raire où les éner­gies sont entra­vées, où les mou­ve­ments natu­rels sont contra­riés.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour 習坎 (xí kǎn), j’ai main­te­nu ma tra­duc­tion “Appro­fon­dir par répé­ti­tion” éta­blie pour le titre de l’hexa­gramme, sou­li­gnant ain­si la conti­nui­té thé­ma­tique entre le titre géné­ral et ce pre­mier trait qui en déve­loppe l’as­pect le plus pro­blé­ma­tique.

L’ex­pres­sion 入于坎窞 (rù yú kǎn dàn) m’a conduit à choi­sir “Entrer dans le creux du gouffre” plu­tôt que des tra­duc­tions plus lit­té­rales comme “Entrer dans le creux de l’a­bîme ” ou “Péné­trer dans la fosse de la fosse”. Ma for­mu­la­tion cherche à pré­ser­ver l’ef­fet d’emboîtement tout en demeu­rant com­pré­hen­sible en fran­çais. Le terme “gouffre” évoque à la fois l’i­dée de pro­fon­deur et de péril, tan­dis que “creux” main­tient la réfé­rence au carac­tère ori­gi­nel 坎 (kǎn).

D’autres options auraient été pos­sibles :

  • “S’en­fon­cer dans les pro­fon­deurs de l’a­bîme”
  • “Des­cendre au fond du pré­ci­pice”
  • “Péné­trer dans le trou de la fosse”

Pour 凶 (xiōng), j’ai opté pour “Néfaste” plu­tôt que pour “Mal­heu­reux” ou “Infor­tune”. Ce choix vise à évi­ter la conno­ta­tion de fata­li­té défi­ni­tive qu’im­pliquent ces der­niers termes. “Néfaste” sug­gère une influence défa­vo­rable, une confi­gu­ra­tion tem­po­rai­re­ment contraire, sans impli­quer d’ir­ré­ver­si­bi­li­té.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Ce pre­mier trait illustre para­doxa­le­ment l’as­pect le plus déli­cat de la dyna­mique de l’hexa­gramme 習坎 (Xí Kǎn). Alors que le juge­ment géné­ral sug­gère que la répé­ti­tion des épreuves peut deve­nir for­ma­tive, ce trait décrit pré­ci­sé­ment la situa­tion inverse : le moment où l’ac­cu­mu­la­tion des dif­fi­cul­tés conduit à un enli­se­ment plu­tôt qu’à un appren­tis­sage.

Dans la struc­ture de l’hexa­gramme, ce pre­mier trait yang occupe une posi­tion par­ti­cu­liè­re­ment instable. Étant de nature yang (active, mon­tante) mais pla­cé à la base d’un hexa­gramme entiè­re­ment com­po­sé de tri­grammes 坎 (kǎn) (récep­tifs, des­cen­dants), il se trouve en contra­dic­tion avec son envi­ron­ne­ment. Cette dis­so­nance struc­tu­relle explique pour­quoi l’ac­tion yang, au lieu de s’é­le­ver, s’en­fonce davan­tage dans les dif­fi­cul­tés.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

Wang Bi inter­prète ce pas­sage comme un aver­tis­se­ment contre l’obs­ti­na­tion inap­pro­priée. Selon lui, celui qui per­siste à agir selon sa nature yang dans un contexte entiè­re­ment yin ne fait qu’ag­gra­ver sa situa­tion. La sagesse consis­te­rait ici à recon­naître la nature de la situa­tion et à adap­ter son com­por­te­ment en consé­quence.

La tra­di­tion confu­céenne voit dans ce trait l’illus­tra­tion des dan­gers de l’ac­tion pré­ci­pi­tée dans des cir­cons­tances défa­vo­rables. Men­cius déve­lop­pait l’i­dée que cer­tains moments requièrent la rete­nue plu­tôt que l’i­ni­tia­tive. L’i­mage de celui qui “entre dans le creux du gouffre” évoque l’er­reur de celui qui, face à une pre­mière dif­fi­cul­té, s’a­gite et ne fait que créer des com­pli­ca­tions sup­plé­men­taires.

L’in­ter­pré­ta­tion taoïste, notam­ment dans la lignée de Zhuang­zi, offre une lec­ture com­plé­men­taire : ce trait illustre les consé­quences de la résis­tance au cours natu­rel des choses. Celui qui refuse d’ac­cep­ter la phase dif­fi­cile et tente de la for­cer s’ex­pose à un appro­fon­dis­se­ment de ses dif­fi­cul­tés. Le sage taoïste sait recon­naître les moments où l’ac­tion appro­priée consiste pré­ci­sé­ment à ne pas agir selon ses incli­na­tions habi­tuelles.

Les com­men­ta­teurs Song, par­ti­cu­liè­re­ment Cheng Yi, insistent sur la dimen­sion tem­po­relle de cette situa­tion. Ce n’est pas un état per­ma­nent mais une phase par­ti­cu­liè­re­ment déli­cate où les mou­ve­ments spon­ta­nés sont contre-pro­duc­tifs. La “fer­me­ture” (凶, xiōng) n’est pas défi­ni­tive mais indique que les voies habi­tuelles d’ac­tion sont momen­ta­né­ment blo­quées.

Eclairage de Gāo Hēng

Abîme redou­blé. Entrer dans un abîme, dans une fosse. Néfaste.

Nous avons tra­duit 習坎 xí kǎn par “Appro­fon­dir par répé­ti­tion”, don­nant à 習 xí le sens de pra­tique réité­rée que ce carac­tère porte dans la majo­ri­té des textes clas­siques.

Pour Gāo Hēng, 習 xí n’est pas ici “pra­ti­quer” mais un emprunt pour un autre carac­tère, 襲 xí, qui signi­fie “dou­bler, super­po­ser en couches”. De nom­breuses sources attestent l’in­ter­chan­gea­bi­li­té gra­phique des deux carac­tères. 習坎 xí kǎn devient ain­si “abîme redou­blé” : non pas un abîme que l’on explore par la répé­ti­tion, mais un abîme qui en contient un autre. L’i­mage est immé­dia­te­ment phy­sique. Elle pré­pare direc­te­ment ce qui suit : 入于坎窞 rù yú kǎn dàn “entrer dans l’a­bîme, dans la fosse” décrit le mou­ve­ment de quel­qu’un qui tombe non dans un simple gouffre mais dans un gouffre au fond duquel s’ouvre encore un creux.

Sur 窞 dàn, le second terme de l’ex­pres­sion 坎窞 kǎn dàn, notre ver­sion avait iden­ti­fié l’i­dée d’emboîtement (“creux dans le creux”) par une ana­lyse du gra­phisme du carac­tère. Gāo Hēng donne à cette intui­tion une base phi­lo­lo­gique pré­cise : 窞 dàn est selon lui un emprunt pour 臽 xiàn. Dans le dic­tion­naire fon­da­men­tal Shuōwén jiězì臽 xiàn est décrit comme “une petite fosse”, repré­sen­tée par un homme (人) tom­bant dans un mor­tier creu­sé en terre (臼). Du mot 臽 xiàn est ensuite issu 陷 xiàn, “tom­ber du haut vers le bas”.

Ces deux lec­tures pro­cèdent de la même méthode : iden­ti­fier les sub­sti­tu­tions pho­né­tiques qui affectent le texte du Zhōuyì. Sur cette méthode et ses enjeux pour l’in­ter­pré­ta­tion, voir Sub­sti­tu­tions pho­né­tiques.

Petite Image du Trait du Bas

習 坎 入 坎

xí kǎn rù kǎn

répé­ter • abîme • péné­trer • abîme

失 道 凶 也

shī dào xiōng yě

perdre • voie • fer­me­ture • aus­si

Appro­fon­dir par répé­ti­tion. Péné­trer dans le gouffre. Perdre la Voie est de mau­vais augure.

Structure du Trait du Bas

- Trait Yin à une place Impaire, la pre­mière posi­tion est incor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H29 坎 kǎn Appro­fon­dir, et devient donc cor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H60 節 jié “Tem­pé­rance”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais est à la base de l’en­ve­loppe de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de ⚏ à ⚍.
- Il n’est pas en cor­res­pon­dance avec le qua­trième trait, mais le devien­dra après la trans­for­ma­tion de leur bigramme ⚏ en ⚍.
– Il est à la base du tri­gramme ☵ 坎 kǎn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme ☱ 兌 duì qui cor­res­pond à l’élé­ment 澤 duó “Brume”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le deuxième trait évo­lue de ⚎ à ⚌.
- Ce trait occupe la plus basse des deux posi­tions asso­ciées à la Terre. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de ⚎ à ⚌.
- For­mules Man­tiques : 凶 xiōng.

Interprétation

Au plus pro­fond d’une situa­tion d’ap­pro­fon­dis­se­ment il y a le risque de perdre sa direc­tion. En cher­chant à explo­rer en pro­fon­deur, il est essen­tiel de main­te­nir une vision claire et une orien­ta­tion pré­cise pour évi­ter de s’é­ga­rer.

Expérience corporelle

Ce trait évoque l’ex­pé­rience d’en­fon­ce­ment pro­gres­sif que l’on peut connaître dans cer­taines situa­tions phy­siques pré­caires. L’i­mage la plus par­lante est celle de quel­qu’un qui s’en­lise : chaque mou­ve­ment des­ti­né à s’ex­traire ne fait qu’ag­gra­ver la situa­tion, chaque effort sup­plé­men­taire appro­fon­dit l’en­li­se­ment.

Cette dyna­mique d’ap­pro­fon­dis­se­ment invo­lon­taire des dif­fi­cul­tés se mani­feste cor­po­rel­le­ment comme une spi­rale des­cen­dante où les réac­tions ins­tinc­tives deviennent contre-pro­duc­tives. Dans la pra­tique mar­tiale, cette situa­tion cor­res­pond au moment où, face à une sai­sie, on se rai­dit et tire dans la direc­tion oppo­sée, ne fai­sant ain­si que ren­for­cer la prise de l’ad­ver­saire.

L’ex­pé­rience de 入于坎窞 (rù yú kǎn dàn) évoque un régime d’ac­ti­vi­té par­ti­cu­liè­re­ment pié­geux où l’ef­fort volon­taire, au lieu de résoudre la dif­fi­cul­té, la com­plexi­fie. C’est l’é­tat où l’on se trouve pris dans ses propres réac­tions, où chaque ten­ta­tive de cor­rec­tion crée de nou­veaux dés­équi­libres.

Cette expé­rience se retrouve dans des situa­tions aus­si cou­rantes que d’es­sayer de dénouer un nœud trop ser­ré : plus on tire éner­gi­que­ment sur les brins, plus le nœud se res­serre. L’at­ten­tion reste foca­li­sée sur l’ob­jec­tif (se libé­rer, dénouer) mais les gestes deviennent contre-pro­duc­tifs. Le corps se crispe, les mou­ve­ments perdent leur finesse, et l’on se retrouve enfer­mé dans une logique d’ef­fort qui ne fait qu’ag­gra­ver la situa­tion.

Neuf en Deux

九 二 jiǔ èr

坎 有 險

kǎn yǒu xiǎn

abîme • y avoir • dif­fi­cul­té

求 小 得

qiú xiǎo dé

deman­der • petit • obte­nir

L’a­bîme est périlleux.

Deman­der peu pour obte­nir.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans 坎有險 (kǎn yǒu xiǎn) le carac­tère 坎 (kǎn) reprend le nom même de l’hexa­gramme, mais ici employé dans un sens plus concret pour dési­gner la fosse, l’a­bîme, le ter­rain dan­ge­reux. La par­ti­cule 有 (yǒu) marque l’exis­tence, la pré­sence effec­tive. Le terme 險 (xiǎn) mérite une atten­tion par­ti­cu­lière : il désigne le carac­tère périlleux, dif­fi­cile, escar­pé d’un ter­rain ou d’une situa­tion. Gra­phi­que­ment com­po­sé de l’élé­ment “mon­tagne” et d’un élé­ment évo­quant l’i­dée de résis­tance ou d’obs­tacle, 險 (xiǎn) évoque ce qui demande de la pru­dence et de l’ha­bi­le­té pour être négo­cié.

Cette for­mu­la­tion 坎有險 (kǎn yǒu xiǎn) consti­tue en réa­li­té un constat fac­tuel, presque tech­nique : la situa­tion abî­male com­porte effec­ti­ve­ment des périls. Il ne s’a­git pas d’un juge­ment moral mais d’une éva­lua­tion objec­tive des condi­tions pré­sentes.

La seconde par­tie, 求小得 (qiú xiǎo dé), pré­sente une stra­té­gie d’a­dap­ta­tion remar­quable. Le verbe 求 (qiú) signi­fie “cher­cher”, “deman­der”, “sol­li­ci­ter”. Le terme 小 (xiǎo) désigne ce qui est petit, modeste, réduit, par oppo­si­tion à 大 (dà, grand). Le carac­tère 得 (dé) évoque l’ob­ten­tion, l’ac­qui­si­tion, le fait de par­ve­nir à ses fins.

L’as­so­cia­tion 求小得 (qiú xiǎo dé) sug­gère une éco­no­mie de l’ef­fort et de l’am­bi­tion : face à une situa­tion objec­ti­ve­ment périlleuse, la sagesse consiste à ajus­ter ses demandes à la mesure de ce qui peut être réel­le­ment obte­nu.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour 坎有險 (kǎn yǒu xiǎn), j’ai opté pour “L’a­bîme est périlleux” plu­tôt que pour des for­mu­la­tions plus déve­lop­pées comme “Dans l’a­bîme, il y a du dan­ger” ou “Se trou­ver dans l’abîme com­porte des périls”. Ma tra­duc­tion pri­vi­lé­gie la conci­sion tout en pré­ser­vant le carac­tère d’é­vi­dence objec­tive de cette consta­ta­tion.

D’autres pos­si­bi­li­tés auraient été :

  • “L’a­bîme recèle des dan­gers”
  • “Dans le creux se trouve le péril”
  • “La fosse com­porte des risques”

Pour 求小得 (qiú xiǎo dé), j’ai choi­si “Deman­der peu pour obte­nir” en ajou­tant la conjonc­tion “pour” qui expli­cite la rela­tion cau­sale impli­cite dans le chi­nois. Cette for­mu­la­tion sou­ligne que la modes­tie des demandes n’est pas une fin en soi mais une stra­té­gie adap­ta­tive qui per­met d’ob­te­nir des résul­tats concrets mal­gré les cir­cons­tances dif­fi­ciles.

Alter­na­tives pos­sibles :

  • “Sol­li­ci­ter peu et obte­nir”
  • “Cher­cher le petit pour l’at­teindre”
  • “Viser modeste pour réus­sir”

Ma tra­duc­tion pri­vi­lé­gie l’as­pect tac­tique de cette for­mule : il s’a­git d’une adap­ta­tion intel­li­gente aux contraintes de la situa­tion plu­tôt que d’une rési­gna­tion pas­sive.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Contrai­re­ment au pre­mier trait yang qui, par inadé­qua­tion avec la nature de la situa­tion, ne fai­sait qu’ag­gra­ver les dif­fi­cul­tés, ce deuxième trait yin à une place yin pro­pose une stra­té­gie d’a­dap­ta­tion qui recon­naît la réa­li­té des périls sans les ampli­fier ni les sous-esti­mer.

Dans la logique de l’hexa­gramme, ce trait illustre com­ment la récep­ti­vi­té yin peut deve­nir une force posi­tive dans des cir­cons­tances défa­vo­rables. Au lieu de s’op­po­ser fron­ta­le­ment aux dif­fi­cul­tés ou de les nier, il pro­pose une approche modu­lée qui tra­vaille avec les contraintes plu­tôt que contre elles.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

Wang Bi inter­prète ce trait comme l’ex­pres­sion d’une sagesse pra­tique fon­dée sur la juste éva­lua­tion des cir­cons­tances. Selon lui, celui qui recon­naît objec­ti­ve­ment la nature périlleuse de sa situa­tion (坎有險 kǎn yǒu xiǎn) peut alors adap­ter ses actions et ses attentes en consé­quence (求小得 qiú xiǎo dé). Cette luci­di­té évite les deux écueils oppo­sés : l’a­veu­gle­ment qui conduit à sous-esti­mer les dan­gers, et la para­ly­sie qui résulte d’une sur­es­ti­ma­tion des périls.

La tra­di­tion confu­céenne voit dans cette for­mule une illus­tra­tion de la ver­tu de pru­dence, mais com­prise non comme une timi­di­té exces­sive mais comme une intel­li­gence stra­té­gique. Confu­cius lui-même ensei­gnait que “l’homme supé­rieur évite le dan­ger avant qu’il n’ap­pa­raisse”, et ce trait déve­loppe cette idée en mon­trant com­ment navi­guer lorsque le dan­ger est déjà pré­sent et mani­feste.

L’in­ter­pré­ta­tion taoïste, dans la lignée du cha­pitre 76 du Dao­de­jing (“ce qui est fort et grand est dans une posi­tion infé­rieure, ce qui est souple et faible est dans une posi­tion éle­vée”), valo­rise cette capa­ci­té d’a­dap­ta­tion modeste. La for­mule 求小得 (qiú xiǎo dé) évoque l’en­sei­gne­ment de Lao­zi sur l’ef­fi­ca­ci­té du “petit” et de l’humble face aux forces supé­rieures.

Les com­men­ta­teurs Song, notam­ment Cheng Yi, sou­lignent la dimen­sion tem­po­relle de cette stra­té­gie : il ne s’a­git pas d’un renon­ce­ment défi­ni­tif aux grandes ambi­tions, mais d’un ajus­te­ment tac­tique appro­prié à une phase par­ti­cu­lière. Quand les cir­cons­tances changent, la stra­té­gie peut évo­luer éga­le­ment.

Eclairage de Gāo Hēng

L’a­bîme a des obs­tacles dif­fi­ciles. Cher­cher ne peut qu’ob­te­nir peu.

Sur le terme 險 xiǎn, notre ver­sion pro­po­sait une ana­lyse gra­phique évo­quant la mon­tagne et l’obs­tacle pour jus­ti­fier le sens de “périlleux”. Gāo Hēng ne pro­cède pas ain­si : il cite direc­te­ment le Shuōwén jiězì, dic­tion­naire éty­mo­lo­gique du Ier siècle, qui défi­nit 險 xiǎn par 阻難 zǔnán “obs­tacle dif­fi­cile”.

La diver­gence plus sub­stan­tielle porte sur 求小得 qiú xiǎo dé. Nous avons lu cette for­mule comme une recom­man­da­tion stra­té­gique : “deman­der peu pour obte­nir.” Dans cette lec­ture, 小 xiǎo qua­li­fie la demande (求 qiú), et la modes­tie des aspi­ra­tions est pré­sen­tée comme une intel­li­gence tac­tique adap­tée aux cir­cons­tances. La lec­ture de Gāo Hēng est dif­fé­rente : dans l’a­bîme, il y a des obs­tacles dif­fi­ciles ; si l’on cherche à obte­nir quelque chose, ce n’est pas aisé ; on ne peut qu’ob­te­nir peu. Dans sa lec­ture, 小 xiǎo ne qua­li­fie pas la demande mais l’ob­ten­tion (得 dé) : ce n’est pas un conseil de pru­dence, c’est un constat sur l’é­tat de la situa­tion. La for­mule cesse d’être pres­crip­tive pour deve­nir des­crip­tive.

Notre ver­sion voyait dans ce deuxième trait yin une sagesse active : adap­ter volon­tai­re­ment ses ambi­tions est une forme d’in­tel­li­gence. Pour Gāo Hēng, la situa­tion est plus simple et plus sèche : dans l’a­bîme, les obs­tacles font que quoi qu’on cherche, on n’ob­tient que peu. Il n’y a pas de ver­tu dans cette limi­ta­tion, seule­ment une contrainte de fait. L’ac­cent passe de la stra­té­gie à un état des lieux.

Petite Image du Deuxième Trait

求 小 得

qiú xiǎo dé

recher­cher • petit • obte­nir

未 出 中 也

wèi chū zhōng yě

à venir • sor­tir • au centre • aus­si

Deman­der peu pour obte­nir. Pas encore sor­ti du centre.

Structure du Deuxième Trait

- Trait Yang à une place Paire, la deuxième posi­tion est incor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H29 坎 kǎn Appro­fon­dir, et devient donc cor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H8 比 bǐ “S’al­lier”..
- Ce trait pos­sède la cen­tra­li­té en posi­tion infé­rieure.
- Il n’est pas en cor­res­pon­dance avec le cin­quième trait, mais le devien­dra après la trans­for­ma­tion de leur bigramme ⚌ en ⚎.
– Il est au milieu du tri­gramme ☵ 坎 kǎn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme ☷ 坤 kūn qui cor­res­pond à l’élé­ment 地 dì “Terre”.
- Il est éga­le­ment à la base du tri­gramme ☳ 震 zhèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 雷 léi “Ton­nerre”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme ☷ 坤 kūn qui cor­res­pond à l’élé­ment 地 dì “Terre”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le pre­mier trait évo­lue de ⚎ à ⚏.
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le troi­sième trait évo­lue de ⚍ à ⚏.
- Ce trait est à la plus haute des deux posi­tions asso­ciées à la Terre. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de ⚎ à ⚏.
- Il est maître de l’hexa­gramme avec le cin­quième trait.
- For­mules Man­tiques : aucune.
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 中 zhōng.

Interprétation

N’é­tant pas encore par­ve­nu à s’é­chap­per com­plè­te­ment du péril de la situa­tion, il est judi­cieux de pri­vi­lé­gier des gains modestes. Cher­cher une solu­tion majeure pour­rait entraî­ner des risques sup­plé­men­taires et aggra­ver notre situa­tion actuelle. En concen­trant nos efforts sur des objec­tifs modestes et réa­li­sables, nous pou­vons pro­gres­si­ve­ment amé­lio­rer notre posi­tion sans prendre de risques inutiles.

Expérience corporelle

Ce trait évoque la modu­la­tion de l’ef­fort face à la résis­tance. Dans les arts mar­tiaux internes, cette qua­li­té cor­res­pond au prin­cipe “emprun­ter la force”, où l’on apprend à obte­nir des résul­tats signi­fi­ca­tifs par des actions mini­males bien ajus­tées plu­tôt que par l’ap­pli­ca­tion d’une force brute.

Cette approche se mani­feste comme une sen­si­bi­li­té fine aux résis­tances et aux pos­si­bi­li­tés du moment. Au lieu de pous­ser uni­for­mé­ment contre tous les obs­tacles, le corps apprend à détec­ter les zones de moindre résis­tance et les moments pro­pices pour agir avec un mini­mum d’ef­fort.

Dans la pra­tique du tui­shou (pous­sée des mains), cette qua­li­té s’ex­prime par la capa­ci­té à “lire” les inten­tions de l’ad­ver­saire et à répondre par des ajus­te­ments sub­tils plu­tôt que par des mou­ve­ments amples. L’ef­fi­ca­ci­té pro­vient de la jus­tesse du timing et de la pré­ci­sion du pla­ce­ment plu­tôt que de l’in­ten­si­té de l’ac­tion.

L’ex­pé­rience de 求小得 (qiú xiǎo dé) cor­res­pond à un régime d’ac­ti­vi­té où l’at­ten­tion reste vigi­lante et dis­po­nible sans être ten­due vers un objec­tif fixe. C’est un état de pré­sence modu­lée qui per­met de sai­sir les oppor­tu­ni­tés sans les for­cer.

Cette qua­li­té s’é­prouve concrè­te­ment dans des situa­tions aus­si ordi­naires que se frayer un pas­sage dans une foule dense : au lieu de pous­ser éner­gi­que­ment, on apprend à détec­ter les espaces qui s’ouvrent natu­rel­le­ment et à s’y glis­ser avec un mini­mum d’ef­fort. Le corps reste orga­ni­sé et inten­tion­nel mais il évite les mou­ve­ments brusques qui crée­raient des résis­tances sup­plé­men­taires.

Cette adap­ta­tion conti­nue demande une forme d’in­tel­li­gence cor­po­relle qui intègre simul­ta­né­ment la per­cep­tion de l’en­vi­ron­ne­ment, l’é­va­lua­tion des pos­si­bi­li­tés et l’a­jus­te­ment des gestes. L’at­ten­tion ne se fixe pas sur un seul objec­tif mais reste ouverte aux mul­tiples variables de la situa­tion, per­met­tant cette navi­ga­tion fluide où de petits ajus­te­ments pro­duisent des résul­tats supé­rieurs à l’ef­fort four­ni.

Six en Trois

六 三 liù sān

來 之 坎 坎

lái zhī kǎn kǎn

arri­ver • soi • abîme • abîme

險 且 枕

xiǎn qiě zhèn

dif­fi­cul­té • pro­vi­soi­re­ment • se repo­ser

入 于 坎 窞

rù yú kǎn dàn

entrer • dans • abîme • trou

勿 用

wù yòng

ne pas • agir

S’a­van­cer d’a­bîme en abîme.

Péril et repos.

Entrer au creux du gouffre.

Ne pas agir.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans 來之坎坎 (lái zhī kǎn kǎn) le verbe 來 (lái) évoque un mou­ve­ment d’ap­proche, de venue vers soi.之 (zhī) fonc­tionne ici comme un pro­nom per­son­nel réflé­chi, sug­gé­rant un mou­ve­ment diri­gé vers soi-même ou une action que l’on s’in­flige. La répé­ti­tion 坎坎 (kǎn kǎn) inten­si­fie la sen­sa­tion de gouffre : il ne s’a­git plus d’un seul creux mais d’une suc­ces­sion de fosses, d’une mul­ti­pli­ci­té d’obs­tacles qui s’en­chaînent. 來之坎坎 (lái zhī kǎn kǎn) évoque l’i­mage de quel­qu’un qui, en avan­çant, ne fait que ren­con­trer suc­ces­si­ve­ment de nou­veaux abîmes. Le mou­ve­ment vers l’a­vant, au lieu d’a­mé­lio­rer la situa­tion, la com­plexi­fie en révé­lant de nou­velles dif­fi­cul­tés.

險且枕 (xiǎn qiě zhèn) asso­cie de manière para­doxale deux états appa­rem­ment contra­dic­toires. 險 (xiǎn) désigne le péril, le dan­ger, la situa­tion pré­caire que nous avons déjà ren­con­trée.且 (qiě) marque une simul­ta­néi­té, un “en même temps que”. 枕 (zhèn) évoque l’ac­tion de se repo­ser la tête sur un oreiller, mais par exten­sion toute forme de repos, d’ar­rêt, de pause. Cette asso­cia­tion 險且枕 (xiǎn qiě zhèn) sug­gère un état par­ti­cu­lier où l’on se trouve simul­ta­né­ment en dan­ger et en situa­tion de repos for­cé. C’est l’i­mage de celui qui, épui­sé par la suc­ces­sion des dif­fi­cul­tés, doit s’ar­rê­ter mal­gré le carac­tère périlleux de sa posi­tion.

入于坎窞 (rù yú kǎn dàn) reprend exac­te­ment la for­mu­la­tion du pre­mier trait, créant un effet d’é­cho qui sou­ligne la récur­rence des situa­tions d’en­li­se­ment dans cet hexa­gramme. Cette répé­ti­tion n’est pas acci­den­telle : elle sug­gère que mal­gré les expé­riences pré­cé­dentes, le risque de s’en­fon­cer davan­tage demeure pré­sent.

Le conseil 勿用 (wù yòng) consti­tue une injonc­tion claire à l’abs­ten­tion. 勿 (wù) est une par­ti­cule de néga­tion caté­go­rique, plus forte que 不 (bù). 用 (yòng) désigne l’ac­tion, l’u­sage, l’emploi de moyens pour par­ve­nir à ses fins. Ensemble, 勿用 (wù yòng) consti­tue une inter­dic­tion for­melle d’a­gir.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour 來之坎坎 (lái zhī kǎn kǎn), j’ai choi­si “S’a­van­cer d’a­bîme en abîme” pour rendre l’i­dée de pro­gres­sion qui ne fait qu’ag­gra­ver la situa­tion. Le verbe “s’a­van­cer” cap­ture à la fois le mou­ve­ment volon­taire et l’i­dée que ce mou­ve­ment se retourne contre celui qui l’ef­fec­tue. La for­mu­la­tion “d’a­bîme en abîme” pré­serve la répé­ti­tion du carac­tère 坎 (kǎn) tout en évo­quant cette suc­ces­sion de dif­fi­cul­tés.

D’autres pos­si­bi­li­tés auraient été :

  • “Venir à soi les abîmes répé­tés”
  • “Atti­rer sur soi fosse après fosse”
  • “Mar­cher de péril en péril”

Pour 險且枕 (xiǎn qiě zhèn), ma tra­duc­tion “Péril et repos” pri­vi­lé­gie la conci­sion pour sou­li­gner le carac­tère para­doxal de cette asso­cia­tion. J’ai choi­si de ne pas expli­ci­ter la rela­tion logique entre ces deux termes, lais­sant au lec­teur le soin de médi­ter sur cette appa­rente contra­dic­tion.

Alter­na­tives pos­sibles :

  • “Dan­ger et cepen­dant repos”
  • “Péril mais aus­si arrêt”
  • “En péril, néan­moins s’ar­rê­ter”

Le conseil 勿用 (wù yòng) est ren­du par “Ne pas agir”, tra­duc­tion directe qui pré­serve la force impé­ra­tive de l’o­ri­gi­nal. Cette for­mu­la­tion évite l’eu­phé­misme et sou­ligne le carac­tère caté­go­rique de cette recom­man­da­tion.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Ce troi­sième trait occupe une posi­tion char­nière dans l’hexa­gramme 習坎 (Xí Kǎn). Trait yang à la posi­tion supé­rieure du tri­gramme infé­rieur, il se trouve à la fron­tière entre les deux tri­grammes 坎 (kǎn) qui com­posent l’hexa­gramme. Cette posi­tion limi­naire explique en par­tie pour­quoi ce trait évoque un mou­ve­ment qui ne fait qu’ag­gra­ver la situa­tion : il s’a­git du moment où l’on quitte un abîme pour entrer dans un autre.

Dans la logique struc­tu­relle de l’hexa­gramme, ce trait illustre la com­plexi­té de la situa­tion 習坎 (Xí Kǎn) : même l’ex­pé­rience acquise dans la tra­ver­sée des dif­fi­cul­tés ne garan­tit pas d’é­vi­ter de nou­veaux pièges. La répé­ti­tion des épreuves ne suit pas néces­sai­re­ment une logique pro­gres­sive d’ap­pren­tis­sage.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

Wang Bi inter­prète ce trait comme l’illus­tra­tion des dan­gers de l’ac­tion inap­pro­priée dans des cir­cons­tances adverses. Selon lui, celui qui per­siste à agir selon ses habi­tudes dans un contexte entiè­re­ment défa­vo­rable ne fait qu’­mul­ti­plier les dif­fi­cul­tés. Le “repos dans le péril” (險且枕, xiǎn qiě zhèn) n’est pas un aban­don mais une recon­nais­sance lucide des limites de l’ac­tion volon­taire.

La tra­di­tion confu­céenne voit dans ce pas­sage une leçon sur la néces­si­té de l’ar­rêt tac­tique. Men­cius déve­lop­pait l’i­dée que le sage sait recon­naître les moments où l’ac­tion devient contre-pro­duc­tive. L’ex­pres­sion 勿用 (wù yòng) ne consti­tue pas un renon­ce­ment défi­ni­tif mais un ajus­te­ment tem­po­rel à la nature de la situa­tion.

Les com­men­ta­teurs Song, notam­ment Cheng Yi, insistent sur la dimen­sion tem­po­relle de cette situa­tion. Ce trait ne décrit pas un état per­ma­nent mais une phase cri­tique où l’ac­cu­mu­la­tion des dif­fi­cul­tés impose une pause for­cée. Cette inter­rup­tion n’est pas sté­rile mais peut deve­nir le pré­lude à une nou­velle approche plus adap­tée.

Eclairage de Gāo Hēng

Venir à ce gouffre. Le gouffre est dan­ge­reux et pro­fond. Entrer dans le gouffre, tom­ber. Ne pas agir.

Gāo Hēng com­mence par affir­mer que les lec­tures tra­di­tion­nelles découpent mal le texte. Là où nous avons lu 來之坎坎 lái zhī kǎn kǎn comme un groupe de quatre carac­tères (avec une répé­ti­tion de 坎 kǎn qui inten­si­fie l’i­mage du gouffre), Gāo Hēng iden­ti­fie deux pro­po­si­tions dis­tinctes : 來之坎 lái zhī kǎn d’un côté, 坎險且枕 kǎn xiǎn qiě zhěn de l’autre. Le second 坎 kǎn n’est pas une répé­ti­tion expres­sive : c’est le sujet de la pro­po­si­tion sui­vante.

Avec ce nou­veau décou­page, la par­ti­cule 之 zhī cesse d’être un pro­nom réflé­chi (“soi”) pour deve­nir un démons­tra­tif : “ce, ici”. 來之坎 lái zhī kǎn ne signi­fie donc pas “s’a­van­cer vers soi les abîmes”, mais sim­ple­ment “venir à ce gouffre”.

La diver­gence la plus notable concerne le carac­tère 枕 zhěn. Nous l’a­vons tra­duit par “repos” ou “se repo­ser la tête sur un oreiller”, en tirant de l’as­so­cia­tion avec 險 xiǎn (péril) une image para­doxale : épui­sé, s’ar­rê­ter mal­gré le dan­ger. Mais pour Gāo Hēng 枕 zhěn est ici un emprunt pho­né­tique pour 沈 chén “pro­fond”. La pro­po­si­tion 坎險且枕 kǎn xiǎn qiě zhěn signi­fie donc : “le gouffre est dan­ge­reux et pro­fond”. Plus de para­doxe : la phrase est une des­crip­tion directe et cohé­rente du dan­ger phy­sique.

Le résul­tat est un por­trait uni­fié et sans équi­voque : quel­qu’un arrive à un gouffre, le gouffre est dan­ge­reux et pro­fond, il y entre et y tombe. Puisque la situa­tion est sans res­source, l’o­racle dit de ne pas agir. Là où notre ver­sion avait construit une ten­sion psy­cho­lo­gique entre péril et repos for­cé, Gāo Hēng lit une accu­mu­la­tion de faits phy­siques. Les deux images ne sont pas incom­pa­tibles dans leurs conclu­sions pra­tiques (勿用 wù yòng, “ne pas agir”), mais elles décrivent des réa­li­tés dif­fé­rentes : l’une inté­rieure, l’autre exté­rieure.

Petite Image du Troisième Trait

來 之 坎 坎

lái zhī kǎn kǎn

venir • son • abîme • abîme

終 无 功 也

zhōng wú gōng yě

à la fin • pas • suc­cès • aus­si

Devant soi, abîme sur abîme. A la fin, aucun mérite.

Structure du Troisième Trait

- Trait Yin à une place Impaire, la troi­sième posi­tion est incor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H29 坎 kǎn Appro­fon­dir, et devient donc cor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H48 井 jǐng “Puits”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais est à la base du centre car­di­nal de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de ⚏ à ⚍.
- Il n’est pas en cor­res­pon­dance avec le sixième trait, mais le devien­dra après la trans­for­ma­tion de leur bigramme ⚏ en ⚍.
– Il est au milieu du tri­gramme ☳ 震 zhèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 雷 léi “Ton­nerre” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme ☱ 兌 duì qui cor­res­pond à l’élé­ment 澤 duó “Brume”.
- Il est éga­le­ment au som­met du tri­gramme ☵ 坎 kǎn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme ☴ 巽 xùn qui cor­res­pond à l’élé­ment 風 fēng “Vent”.
- Il est, pour finir, à la base du tri­gramme ☶ 艮 gèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme ☲ 離 lí qui cor­res­pond à l’élé­ment 火 huǒ “Feu”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le deuxième trait évo­lue de ⚍ à ⚌.
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le qua­trième trait évo­lue de ⚏ à ⚍.
- Ce trait occupe à la plus basse des deux posi­tions asso­ciées à l’Hu­main. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de ⚏ à ⚍.
- For­mules Man­tiques : 勿用 wù yòng.

Interprétation

Quelle que soit la direc­tion prise, on se retrouve dans une situa­tion périlleuse et instable. Agir dans de telles cir­cons­tances serait inutile et pour­rait même aggra­ver la situa­tion. Il faut donc faire preuve de rete­nue, ne pas agir impul­si­ve­ment et attendre que des solu­tions se pré­sentent d’elles-mêmes.
Lors­qu’on est confron­té à des défis com­plexes et dan­ge­reux il est néces­saire de gar­der son calme et de ne pas se lais­ser sub­mer­ger par la panique.

Expérience corporelle

Ce trait évoque l’ex­pé­rience de l’é­pui­se­ment dans l’ef­fort. L’i­mage de celui qui “s’a­vance d’a­bîme en abîme” cor­res­pond à l’é­tat où chaque ten­ta­tive de réso­lu­tion ne fait qu’a­jou­ter de nou­velles com­pli­ca­tions. Cette dyna­mique se mani­feste cor­po­rel­le­ment comme une fatigue cumu­la­tive où l’or­ga­nisme com­mence à dys­fonc­tion­ner sous l’ac­cu­mu­la­tion des ten­sions.

L’é­tat 險且枕 (xiǎn qiě zhèn) évoque cette situa­tion para­doxale où l’on doit s’ar­rê­ter mal­gré l’ur­gence de la situa­tion.

C’est l’ex­pé­rience du ran­don­neur qui, sur­pris par la nuit en ter­rain dif­fi­cile, doit accep­ter de bivoua­quer dans des condi­tions pré­caires plu­tôt que de ris­quer une chute en conti­nuant dans l’obs­cu­ri­té.

Dans la pra­tique mar­tiale, cette situa­tion cor­res­pond au moment où, face à un adver­saire supé­rieur, toute ten­ta­tive d’at­taque ne fait qu’ag­gra­ver sa posi­tion. L’art consiste alors à accep­ter une posi­tion défen­sive incon­for­table mais qui évite l’ef­fon­dre­ment com­plet.

L’ex­pé­rience de 勿用 (wù yòng) se mani­feste comme une sus­pen­sion de l’ac­ti­vi­té qui n’est ni para­ly­sie ni aban­don, mais recon­nais­sance tem­po­raire des limites de l’ac­tion effi­cace.

Si conti­nuer à avan­cer sur un sen­tier de mon­tagne en pleine nuit risque de conduire vers un pré­ci­pice, mais que s’ar­rê­ter com­plè­te­ment dans le froid n’est pas non plus tenable, il faut trou­ver un troi­sième mode où l’on reste orga­ni­sé et atten­tif sans pour autant pro­gres­ser.

C’est un régime d’ac­ti­vi­té par­ti­cu­lier où l’at­ten­tion demeure vigi­lante sans se tra­duire par des gestes. Le corps conserve sa struc­ture d’é­qui­libre, l’at­ten­tion reste ouverte aux varia­tions de visi­bi­li­té, mais l’ac­tion motrice se limite au strict mini­mum néces­saire pour main­te­nir la posi­tion. Cette sus­pen­sion active de l’a­van­cée per­met d’at­tendre que les condi­tions rede­viennent favo­rables sans s’ex­po­ser à des risques dis­pro­por­tion­nés.

Six en Quatre

六 四 liù sì

樽 酒

zūn jiǔ

cruche de vin • vin

簋 貳

guǐ èr

réci­pient à nour­ri­ture rituel • secon­der

用 缶

yòng fǒu

employer • jarre

納 約 自 牖

nà yuē zì yǒu

accueillir • lier • depuis • fenêtre

終 无 咎

zhōng wú jiù

à la fin • pas • faute

Du vin en cruche,

deux plats d’of­frande.

Employer des réci­pients de terre.

Rece­voir des enga­ge­ments par la fenêtre.

Fina­le­ment pas de blâme.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

樽酒 (zūn jiǔ) évoque immé­dia­te­ment un contexte rituel et céré­mo­niel. Le carac­tère 樽 (zūn) désigne un type par­ti­cu­lier de réci­pient, géné­ra­le­ment en bronze, uti­li­sé pour conte­nir et ser­vir les bois­sons lors des céré­mo­nies ances­trales. Sa com­po­si­tion gra­phique asso­cie l’élé­ment “bois” à un élé­ment évo­quant la pré­cio­si­té et l’or­ne­men­ta­tion. Le terme 酒 (jiǔ) désigne les bois­sons fer­men­tées, élé­ment cen­tral des rituels de com­mu­nion avec les ancêtres et les divi­ni­tés.

簋貳 (guǐ èr) intro­duit un autre élé­ment du mobi­lier rituel. 簋 (guǐ) désigne un réci­pient céré­mo­niel, tra­di­tion­nel­le­ment en bronze, des­ti­né à conte­nir les offrandes de grains et de nour­ri­tures lors des sacri­fices ances­traux. Le carac­tère 貳 (èr) signi­fie “deux” mais aus­si “secon­der”, “dou­bler”, “accom­pa­gner”. Cette dua­li­té séman­tique sug­gère à la fois la quan­ti­té (deux réci­pients) et la fonc­tion (accom­pa­gner, secon­der l’of­frande prin­ci­pale).

L’ins­truc­tion 用缶 (yòng fǒu) pré­sente un contraste sai­sis­sant avec les objets pré­cieux men­tion­nés aupa­ra­vant. 用 (yòng) évoque l’emploi, l’u­sage pra­tique. 缶 (fǒu) désigne un réci­pient de terre cuite, simple et ordi­naire, uti­li­sé pour les tâches domes­tiques quo­ti­diennes. Cette sub­sti­tu­tion d’ob­jets pré­cieux par des usten­siles com­muns crée une ten­sion sym­bo­lique remar­quable.

納約自牖 (nà yuē zì yǒu) évoque une scène par­ti­cu­liè­re­ment évo­ca­trice. 納 (nà) signi­fie “rece­voir”, “accueillir”, “faire entrer”. 約 (yuē) peut dési­gner un accord, un enga­ge­ment, une pro­messe, mais aus­si quelque chose de simple, de modeste. 自 (zì) marque l’o­ri­gine, la pro­ve­nance. 牖 (yǒu) désigne spé­ci­fi­que­ment une fenêtre, mais dans les textes anciens, ce terme évoque sou­vent une ouver­ture pra­ti­quée dans un mur, per­met­tant la com­mu­ni­ca­tion entre l’in­té­rieur et l’ex­té­rieur.

Le ver­dict final 終无咎 (zhōng wú jiù) annonce une réso­lu­tion favo­rable. 終 (zhōng) évoque la fin, l’a­bou­tis­se­ment, la conclu­sion. 无 (wú) est la néga­tion. 咎 (jiù) désigne la faute, le blâme, la res­pon­sa­bi­li­té dans un échec.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour 樽酒 (zūn jiǔ), j’ai choi­si “Du vin en cruche” plu­tôt que des tra­duc­tions plus tech­niques comme “Vin dans un vase rituel” ou “Bois­son céré­mo­nielle en réci­pient de bronze”. Cette for­mu­la­tion pré­serve l’as­pect céré­mo­niel tout en évi­tant l’exo­ti­sa­tion exces­sive du voca­bu­laire rituel chi­nois.

D’autres pos­si­bi­li­tés auraient été :

  • “Du vin dans un réci­pient céré­mo­niel”
  • “Bois­son rituelle en vase pré­cieux”
  • “Liba­tion en coupe de bronze”

L’ex­pres­sion 簋貳 (guǐ èr) m’a conduit à opter pour “deux plats d’of­frande” en pri­vi­lé­giant l’as­pect quan­ti­ta­tif du terme 貳 (èr). Cette tra­duc­tion évoque clai­re­ment le contexte rituel tout en demeu­rant acces­sible.

Alter­na­tives envi­sa­geables :

  • “Réci­pients rituels en paire”
  • “Double offrande ali­men­taire”
  • “Plats céré­mo­niels dou­blés”

Pour 用缶 (yòng fǒu), ma tra­duc­tion “Employer des réci­pients de terre” sou­ligne le contraste avec les objets pré­cieux men­tion­nés pré­cé­dem­ment. Le choix du terme “terre” évoque la sim­pli­ci­té et l’hu­mi­li­té de ces usten­siles par oppo­si­tion au bronze des objets rituels.

La for­mule 納約自牖 (nà yuē zì yǒu) devient “Rece­voir des enga­ge­ments par la fenêtre”. Cette tra­duc­tion pré­serve l’i­mage concrète tout en sug­gé­rant une forme de com­mu­ni­ca­tion infor­melle, dis­crète, qui contraste avec la solen­ni­té des rituels évo­qués au début du trait.

Pos­si­bi­li­tés alter­na­tives :

  • “Accueillir des pro­messes à tra­vers l’ou­ver­ture”
  • “Rece­voir des accords par la lucarne”
  • “Des enga­ge­ments trans­mis par la fenêtre”

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Dans la logique de l’hexa­gramme, ce trait marque un tour­nant déci­sif. Après les trois pre­miers traits qui décri­vaient des situa­tions d’en­li­se­ment pro­gres­sif et d’im­passe, ce qua­trième trait intro­duit des élé­ments de civi­li­té, de rituel par­ta­gé et de com­mu­ni­ca­tion. Il sug­gère que même dans les situa­tions les plus dif­fi­ciles (習坎, Xí Kǎn), des espaces de convi­via­li­té et d’é­change peuvent émer­ger.

Le contraste entre les objets rituels pré­cieux (cruche, plats d’of­frande) et les réci­pients de terre cuite évoque une adap­ta­tion créa­tive aux cir­cons­tances : quand les moyens manquent, l’es­sen­tiel peut être pré­ser­vé par la sim­pli­ci­té plu­tôt que par l’ap­pa­rat.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

Wang Bi inter­prète ce trait comme l’illus­tra­tion de l’ef­fi­ca­ci­té de la sim­pli­ci­té sin­cère face aux dif­fi­cul­tés. Selon lui, quand les cir­cons­tances ne per­mettent pas le déploie­ment des formes rituelles com­plètes, l’es­sen­tiel peut être pré­ser­vé par l’au­then­ti­ci­té de l’in­ten­tion plu­tôt que par la magni­fi­cence des moyens. La sub­sti­tu­tion des réci­pients pré­cieux par des jarres de terre n’af­fai­blit pas la valeur de l’of­frande si elle est accom­plie avec sin­cé­ri­té.

La tra­di­tion confu­céenne voit dans ce pas­sage une leçon sur l’a­dap­ta­tion des formes rituelles aux cir­cons­tances. Confu­cius lui-même ensei­gnait que “les rites doivent s’a­dap­ter aux temps”, et ce trait illustre cette capa­ci­té d’a­jus­te­ment créa­tif qui pré­serve l’es­prit du rituel mal­gré la modi­fi­ca­tion de ses formes exté­rieures.

L’in­ter­pré­ta­tion taoïste valo­rise par­ti­cu­liè­re­ment la dimen­sion de sim­pli­ci­té évo­quée par l’u­sage des réci­pients de terre. Dans la lignée du cha­pitre 81 du Dao­de­jing (“Les paroles vraies ne sont pas sédui­santes, les paroles sédui­santes ne sont pas vraies”), cette sub­sti­tu­tion d’ob­jets simples aux objets pré­cieux illustre l’en­sei­gne­ment selon lequel l’ef­fi­ca­ci­té authen­tique ne réside pas dans l’ap­pa­rat mais dans l’a­dé­qua­tion à la situa­tion.

Les com­men­ta­teurs Song, notam­ment Cheng Yi, insistent sur la dimen­sion de com­mu­ni­ca­tion infor­melle évo­quée par les “enga­ge­ments reçus par la fenêtre”. Cette image sug­gère que dans les périodes dif­fi­ciles, les canaux offi­ciels de com­mu­ni­ca­tion peuvent être blo­qués, mais des voies alter­na­tives, plus dis­crètes et plus directes, per­mettent de main­te­nir les rela­tions essen­tielles.

Eclairage de Gāo Hēng

Une cruche de vin et un réci­pient à grains, tous deux com­plé­tés par des jarres de terre ; pré­sen­ter l’of­frande par la fenêtre ; fina­le­ment, pas de blâme.

La pre­mière ques­tion que sou­lève ce trait est une ques­tion de décou­page. Notre ver­sion ponc­tue le texte en quatre uni­tés : la cruche de vin, les plats d’of­frande, les réci­pients de terre, les enga­ge­ments reçus par la fenêtre. Gāo Hēng mobi­lise le 釋文Shìwén, recueil ancien de remarques phi­lo­lo­giques, pour jus­ti­fier un décou­page très dif­fé­rent : 樽酒簋 zūn jiǔ guǐ forme une pre­mière uni­té (la cruche à vin et le réci­pient à grains ensemble), puis 貳用缶 èr yòng fǒu en consti­tue une seconde.

貳 èr ne désigne pas ici “deux” (au sens d’une quan­ti­té) ni un simple “accom­pa­gne­ment” : c’est un terme tech­nique litur­gique bien attes­té, signi­fiant les réci­pients sup­plé­men­taires ou de rem­pla­ce­ment que l’on dis­pose lors des rites. Ain­si, la phrase ne dit pas “employer des jarres de terre” comme une ins­truc­tion iso­lée, mais : pour les deux réci­pients prin­ci­paux de l’of­frande : la cruche à vin et le réci­pient à grains : les sup­plé­ments sont, dans les deux cas, des jarres de terre ordi­naires (缶 fǒu). Ce que rem­place la jarre de terre, c’est pré­ci­sé­ment les réci­pients en bronze qui, dans une célé­bra­tion com­plète, auraient tenu ces mêmes fonc­tions.

Le deuxième point touche à la for­mule 納約自牖 nà yuē zì yǒu, et il modi­fie plus radi­ca­le­ment encore la lec­ture clas­sique. Nous avons tra­duit 約 yuē par “enga­ge­ments” ou “liens”, ce qui donne l’i­mage de quel­qu’un rece­vant des pro­messes par la fenêtre dans un moment de com­mu­ni­ca­tion infor­melle ou dis­crète. Pour Gāo Hēng, ce carac­tère n’a pas lieu d’être dans le texte : il s’a­git d’un mot qui s’est glis­sé par erreur de copie dans le texte. La phrase ori­gi­nale serait sim­ple­ment 納自牖 nà zì yǒu : pré­sen­ter l’of­frande par la fenêtre. L’i­mage des “enga­ge­ments” dis­pa­raît, et il ne reste qu’un geste rituel pré­cis.

Ce geste rituel c’est le sacri­fice accom­pli par une jeune fille quelques mois avant son mariage. Les offrandes y sont dépo­sées “sous la fenêtre de la salle ances­trale”. Pour­quoi sous la fenêtre et non dans la chambre inté­rieure, comme le vou­drait l’u­sage ordi­naire des sacri­fices fami­liaux ? Parce que la fille, sur le point de pas­ser dans un autre lignage, y offi­cie en tant que “opé­ra­trice externe” : elle n’ap­par­tient plus plei­ne­ment à la mai­son qui l’a vue naître. La fenêtre est le seuil entre deux sta­tuts.

Le texte du Zhōuyì, selon Gāo Hēng, décri­rait donc les ins­truc­tions divi­na­toires atta­chées à ce rite. Si la consul­ta­tion pré­cé­dant ce sacri­fice don­nait ce trait, on savait com­ment pro­cé­der : vin en cruche, réci­pient à grains, les sup­plé­ments en simples jarres, l’of­frande pré­sen­tée par la fenêtre. Et fina­le­ment, pas de blâme.

A pro­pos du récit de situa­tions concrètes comme exemples voir Lec­tures concrètes vs lec­tures allé­go­riques.

Petite Image du Quatrième Trait

樽 酒 簋 貳

zūn jiǔ guǐ èr

cruche de vin • vin • réci­pient à nour­ri­ture rituel • secon­der

剛 柔 際 也

gāng róu jì yě

ferme • flexible • jonc­tion, ren­contre, pro­lon­ger • aus­si

Du vin en cruche, une paire de plats : le ferme et le souple côte à côte.

Structure du Quatrième Trait

- Trait Yin à une place Paire, la qua­trième posi­tion est cor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H29 坎 kǎn Appro­fon­dir, et devient donc incor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H47 困 kùn “Encer­cler”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais consti­tue la par­tie supé­rieure du centre car­di­nal de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de ⚏ à ⚎.
- Il n’est pas en cor­res­pon­dance avec le pre­mier trait, mais le devien­dra après la trans­for­ma­tion de leur bigramme ⚏ en ⚎.
– Il est au milieu du tri­gramme ☶ 艮 gèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme ☴ 巽 xùn qui cor­res­pond à l’élé­ment 風 fēng “Vent”.
- Il est éga­le­ment au som­met du tri­gramme ☳ 震 zhèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 雷 léi “Ton­nerre” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme ☲ 離 lí qui cor­res­pond à l’élé­ment 火 huǒ “Feu”.
- Il est, pour finir, à la base du tri­gramme ☵ 坎 kǎn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme ☱ 兌 duì qui cor­res­pond à l’élé­ment 澤 duó “Brume”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le troi­sième trait évo­lue de ⚏ à ⚎.
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le cin­quième trait évo­lue de ⚎ à ⚌.
- Ce trait est à la plus haute des deux posi­tions asso­ciées à l’Hu­main. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de ⚏ à ⚎.
- For­mules Man­tiques : 終无咎 zhōng wú jiù.
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 柔 róu, 剛 gāng.

Interprétation

Dans des situa­tions com­plexes ou poten­tiel­le­ment dan­ge­reuses, une approche sin­cère et humble peut s’a­vé­rer incroya­ble­ment effi­cace. Plu­tôt que de se perdre dans des com­pli­ca­tions inutiles, il est pré­fé­rable de se concen­trer sur l’es­sen­tiel. En adop­tant une com­mu­ni­ca­tion directe et hon­nête, nous pou­vons éta­blir des rela­tions de confiance et des col­la­bo­ra­tions construc­tives, qui se révè­le­ront essen­tielles pour sur­mon­ter les défis et évi­ter les erreurs coû­teuses.

Expérience corporelle

Ce trait évoque l’ex­pé­rience de l’hos­pi­ta­li­té authen­tique, cette qua­li­té de pré­sence qui trans­forme un espace ordi­naire en lieu de ren­contre signi­fi­ca­tive. L’i­mage des réci­pients de terre sub­sti­tués aux objets pré­cieux cor­res­pond à cette capa­ci­té de créer de la convi­via­li­té avec des moyens simples mais appro­priés.

Dans la pra­tique des arts de la table chi­noise, cette qua­li­té se mani­feste comme l’art de “ne pas faire de manières”, cette sim­pli­ci­té élé­gante qui évite l’os­ten­ta­tion tout en pré­ser­vant la qua­li­té de l’at­ten­tion por­tée aux convives. C’est l’art de rece­voir qui pri­vi­lé­gie la sin­cé­ri­té du geste sur la richesse des moyens.

納約自牖 (nà yuē zì yǒu) évoque cette forme par­ti­cu­lière d’é­coute où l’on reste dis­po­nible aux sol­li­ci­ta­tions qui viennent de manière inat­ten­due. La fenêtre sym­bo­lise cette ouver­ture qui per­met les échanges infor­mels, les conver­sa­tions qui échappent aux cadres ins­ti­tu­tion­nels.

用缶 (yòng fǒu) cor­res­pond à un régime d’ac­ti­vi­té où l’ef­fi­ca­ci­té pra­tique prime sur l’ap­pa­rence. C’est l’é­tat où l’on adapte ses moyens à ses fins plu­tôt que de renon­cer à agir faute de moyens par­faits. Cette tran­si­tion vers l’u­sage de réci­pients simples ne consti­tue pas un abais­se­ment mais un ajus­te­ment créa­tif qui pré­serve l’es­sen­tiel de l’in­ten­tion.

Cette expé­rience se retrouve dans des situa­tions aus­si cou­rantes que pré­pa­rer un repas avec ce qu’on a sous la main plu­tôt que de ne rien faire en atten­dant d’a­voir tous les ingré­dients idéaux. Le corps adopte natu­rel­le­ment une ges­tuelle plus directe, moins céré­mo­nieuse, mais il ne perd rien de son atten­tion à la qua­li­té du résul­tat. L’a­dap­ta­tion aux moyens dis­po­nibles déve­loppe une forme de créa­ti­vi­té cor­po­relle qui trouve des solu­tions élé­gantes dans la sim­pli­ci­té. Cette expé­rience révèle com­ment la contrainte peut deve­nir libé­ra­trice quand elle nous affran­chit du sou­ci de l’ap­pa­rat pour nous recen­trer sur l’es­sen­tiel du geste : nour­rir, accueillir, par­ta­ger.

Neuf en Cinq

九 五 jiǔ wǔ

坎 不 盈

kǎn bù yíng

abîme • pas • rem­plir

祗 既 平

zhī jì píng

seule­ment • déjà • apla­nir

无 咎

wú jiù

pas • faute

L’a­bîme ne se rem­plit pas.

Il s’é­qui­libre sim­ple­ment.

Pas de blâme.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans 坎不盈 le carac­tère 坎 (kǎn) évoque ici l’a­bîme, la fosse, mais dans son aspect le plus concret de récep­tacle natu­rel. La néga­tion 不 (bù) marque l’ab­sence, l’im­pos­si­bi­li­té. Le terme 盈 (yíng) désigne l’é­tat de plé­ni­tude, de rem­plis­sage com­plet, l’ins­tant où un réci­pient atteint sa capa­ci­té maxi­male.坎不盈 (kǎn bù yíng) évoque para­doxa­le­ment un creux qui demeure inas­sou­vi, une dépres­sion qui ne par­vient jamais à se com­bler mal­gré ce qui s’y déverse. L’i­mage sug­gère un état d’é­qui­libre dyna­mique où les apports et les pertes se com­pensent sans jamais atteindre la satu­ra­tion.

祗既平 (zhī jì píng) intro­duit une nuance phi­lo­so­phique sub­tile. Le carac­tère 祗 (zhī) peut signi­fier “seule­ment”, “sim­ple­ment”, mais dans cer­tains contextes clas­siques, il évoque aus­si le res­pect, la véné­ra­tion dis­crète. 既 (jì) marque l’ac­com­plis­se­ment, ce qui est “déjà” réa­li­sé. 平 (píng) désigne l’a­pla­nis­se­ment, l’é­ga­li­sa­tion, l’é­tat d’é­qui­libre hori­zon­tal.

祗既平 (zhī jì píng) sug­gère que cet équi­libre n’est pas le résul­tat d’un effort déli­bé­ré mais d’un pro­ces­sus natu­rel d’au­to­ré­gu­la­tion qui s’ac­com­plit “sim­ple­ment”, par sa propre logique interne.

Le ver­dict 无咎 (wú jiù) confirme l’ab­sence de dys­fonc­tion­ne­ment dans cette confi­gu­ra­tion appa­rem­ment para­doxale. 无 (wú) marque l’ab­sence totale, 咎 (jiù) évoque la faute, l’er­reur, la res­pon­sa­bi­li­té dans un échec.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour 坎不盈 (kǎn bù yíng), j’ai opté pour “L’a­bîme ne se rem­plit pas” en pri­vi­lé­giant l’as­pect hydrau­lique concret de cette image. Cette tra­duc­tion évoque l’i­dée d’un sys­tème qui demeure en équi­libre dyna­mique sans jamais atteindre la satu­ra­tion.

D’autres pos­si­bi­li­tés auraient été :

  • “La fosse ne déborde jamais”
  • “Le creux ne se comble pas”
  • “L’a­bîme demeure inas­sou­vi”

Ma tra­duc­tion pré­serve l’am­bi­guï­té de cette for­mu­la­tion : s’a­git-il d’une insuf­fi­sance (l’a­bîme qui ne reçoit pas assez) ou d’une sagesse (l’a­bîme qui évite le débor­de­ment) ? Cette indé­ter­mi­na­tion me semble essen­tielle à l’in­tel­li­gence du pas­sage.

祗既平 (zhī jì píng) m’a conduit à choi­sir “Il s’é­qui­libre sim­ple­ment” pour sou­li­gner le carac­tère natu­rel et non volon­taire de cette régu­la­tion. Le terme “sim­ple­ment” rend l’i­dée que cet équi­libre ne résulte pas d’une inter­ven­tion com­plexe mais d’un pro­ces­sus spon­ta­né.

Alter­na­tives envi­sa­geables :

  • “Il trouve déjà son niveau”
  • “L’a­pla­nis­se­ment s’ac­com­plit natu­rel­le­ment”
  • “Il atteint spon­ta­né­ment l’é­qui­libre”

Cette tra­duc­tion sug­gère que l’a­bîme pos­sède une capa­ci­té intrin­sèque d’au­to­ré­gu­la­tion qui lui évite les extrêmes du vide et du trop-plein.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Ce trait marque l’a­bou­tis­se­ment du pro­ces­sus d’ap­pren­tis­sage évo­qué par 習坎 (Xí Kǎn) : après avoir tra­ver­sé les phases d’en­li­se­ment, d’im­passe et d’a­dap­ta­tion pro­gres­sive, on accède à une com­pré­hen­sion des méca­nismes de régu­la­tion natu­relle qui gou­vernent les situa­tions dif­fi­ciles.

L’i­mage de l’a­bîme qui ne se rem­plit pas évoque les cycles natu­rels où les dépres­sions géo­gra­phiques main­tiennent un niveau d’eau constant mal­gré les varia­tions d’ap­port : sources sou­ter­raines, éva­po­ra­tion, infil­tra­tion se com­pensent natu­rel­le­ment pour main­te­nir un équi­libre dyna­mique.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

Wang Bi inter­prète ce trait comme l’illus­tra­tion de la sagesse de celui qui a com­pris les lois natu­relles de com­pen­sa­tion. Selon lui, l’a­bîme qui ne se rem­plit pas repré­sente la posi­tion de celui qui sait accueillir sans accu­mu­ler, rece­voir sans rete­nir. Cette capa­ci­té d’au­to­ré­gu­la­tion évite les deux écueils du manque et de l’ex­cès.

La tra­di­tion confu­céenne voit dans cette image l’ex­pres­sion de l’hu­mi­li­té ver­tueuse du sage qui, occu­pant une posi­tion éle­vée (cin­quième trait), ne cherche pas à accu­mu­ler les hon­neurs ou les richesses mais main­tient natu­rel­le­ment un équi­libre appro­prié à sa fonc­tion. Confu­cius ensei­gnait que “l’homme supé­rieur craint de ne pas être à la hau­teur de son nom”, et ce trait illustre cette capa­ci­té d’a­jus­te­ment spon­ta­né.

L’in­ter­pré­ta­tion taoïste valo­rise par­ti­cu­liè­re­ment cette image de l’au­to­ré­gu­la­tion natu­relle. Le cha­pitre 4 du Dao­de­jing évoque le Dao comme un “vide inépui­sable”, et ce trait semble faire écho à cette méta­phore fon­da­men­tale. La sagesse consiste à imi­ter cette capa­ci­té de récep­tion qui ne tourne jamais à l’ac­cu­mu­la­tion sté­rile.

Les com­men­ta­teurs Song, notam­ment Cheng Yi, insistent sur la dimen­sion tem­po­relle de cette auto­ré­gu­la­tion : ce n’est pas un état sta­tique mais un pro­ces­sus dyna­mique d’a­jus­te­ment per­ma­nent aux varia­tions des cir­cons­tances. L’é­qui­libre (平, píng) n’est pas don­né une fois pour toutes mais se recons­ti­tue conti­nuel­le­ment.

Eclairage de Gāo Hēng

La fosse ne se comble pas, le tertre est déjà apla­ni. Pas de blâme.

Nous avons tra­duit 祗既平 zhī jì píng par “Il s’é­qui­libre sim­ple­ment”, lisant 祗 zhī comme un adverbe signi­fiant “seule­ment” ou “sim­ple­ment.” Mais pour Gāo Hēng, 祗 zhī est un emprunt pho­né­tique pour 坻 chí “petit tertre, mon­ti­cule”. Zhèng Xuán 鄭玄 (127–200), l’un des grands phi­lo­logues de la période Han, pro­po­sait déjà de lire 祗 comme 坻 chí, “petite col­line”. La phrase devient “le tertre est déjà apla­ni”. Le trait met alors en scène deux reliefs com­plé­men­taires : une fosse (坎 kǎn) en contre­bas qui ne s’est pas encore com­blée, et un tertre (坻 chí) en saillie qui, lui, est déjà nive­lé. Deux opé­ra­tions symé­triques, l’une mon­tant, l’autre des­cen­dant, ten­dant vers le même point d’é­qui­libre. Ce que la ver­sion clas­sique exprime par une for­mu­la­tion abs­traite (l’au­to­ré­gu­la­tion “natu­relle”), Gāo Hēng le décrit en termes de géo­gra­phie concrets.

L’i­mage n’est pas moins pro­fonde pour autant : Gāo Hēng la résume par la for­mule “réduire le sur­plus, com­bler le défi­cit” – une for­mu­la­tion que l’on retrouve dans le Grand Com­men­taire (Gāo Hēng l’in­voque ici sans citer les Ailes, ce qui est conforme à sa méthode de lec­ture). Le sens de l’ab­sence de blâme reste iden­tique : le pro­ces­sus d’é­qui­li­brage est en cours et suit son cours nor­mal.

Petite Image du Cinquième Trait

坎 不 盈

kǎn bù yíng

abîme • pas • rem­plir

中 未 大 也

zhōng wèi dà yě

au centre • à venir • grand • aus­si

L’a­bîme ne se rem­plit pas, le centre n’est pas encore grand.

Structure du Cinquième Trait

- Trait Yang à une place Impaire, la cin­quième posi­tion est cor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H29 坎 kǎn Appro­fon­dir, et devient donc incor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H7 師 shī “Troupe”..
- Ce trait pos­sède la cen­tra­li­té en posi­tion supé­rieure.
- Il n’est pas en cor­res­pon­dance avec le deuxième trait, mais le devien­dra après la trans­for­ma­tion de leur bigramme ⚌ en ⚍.
– Il est au milieu du tri­gramme ☵ 坎 kǎn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme ☷ 坤 kūn qui cor­res­pond à l’élé­ment 地 dì “Terre”.
- Il est éga­le­ment au som­met du tri­gramme ☶ 艮 gèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme ☷ 坤 kūn qui cor­res­pond à l’élé­ment 地 dì “Terre”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le qua­trième trait évo­lue de ⚎ à ⚏.
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le sixième trait évo­lue de ⚍ à ⚏.
- Ce trait occupe à la plus basse des deux posi­tions asso­ciées au Ciel. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de ⚍ à ⚏.
- Il est maître de l’hexa­gramme avec le second trait.
- For­mules Man­tiques : 无咎 wú jiù.
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 中 zhōng.

Interprétation

Bien que la menace n’ait pas encore atteint son apo­gée, la situa­tion est en train de s’a­mé­lio­rer pro­gres­si­ve­ment ; elle est sous contrôle et ne nous sub­merge pas. Il suf­fit donc de main­te­nir son calme, et, ne com­met­tant pas d’er­reur majeure, d’at­tendre que la situa­tion se sta­bi­lise d’elle-même.

Expérience corporelle

Ce trait évoque un équi­libre dyna­mique, une qua­li­té de pré­sence qui s’a­juste natu­rel­le­ment aux varia­tions sans jamais bas­cu­ler dans l’ex­cès ou l’in­suf­fi­sance. Dans la pra­tique du qìgōng (氣功), cette qua­li­té cor­res­pond à l’é­tat où la cir­cu­la­tion éner­gé­tique trouve spon­ta­né­ment son rythme opti­mal sans inter­ven­tion volon­taire.

L’i­mage de l’a­bîme qui ne se rem­plit pas cor­res­pond à cette capa­ci­té cor­po­relle de récep­tion qui reste tou­jours dis­po­nible. C’est l’é­tat du pra­ti­quant de tui­shou (推手, pous­sée des mains) qui peut absor­ber indé­fi­ni­ment la pres­sion de l’ad­ver­saire sans jamais se rai­dir ni se relâ­cher com­plè­te­ment.

Cette expé­rience se mani­feste comme un régime d’ac­ti­vi­té où l’or­ga­nisme main­tient sa capa­ci­té d’a­dap­ta­tion sans s’é­pui­ser ni s’en­gour­dir. L’at­ten­tion demeure dis­po­nible sans se fixer, le corps reste orga­ni­sé sans se cris­per.

Dans la pra­tique de la médi­ta­tion assise, cette qua­li­té cor­res­pond pré­ci­sé­ment à l’é­tat où la pos­ture se main­tient d’elle-même par un équi­li­brage constant des ten­sions et des relâ­che­ments. Le corps trouve natu­rel­le­ment son centre de gra­vi­té et s’y sta­bi­lise sans effort volon­taire per­sis­tant.

L’ex­pé­rience de 祗既平 (zhī jì píng) évoque un régime d’ac­ti­vi­té par­ti­cu­lier où l’é­qui­li­brage s’o­père par ajus­te­ments suc­ces­sifs plu­tôt que par main­tien d’une posi­tion fixe. Cette auto­ré­gu­la­tion s’é­prouve concrè­te­ment dans des situa­tions aus­si ordi­naires que se tenir debout dans un trans­port en com­mun : après les pre­miers dés­équi­libres, le corps déve­loppe natu­rel­le­ment une capa­ci­té d’an­ti­ci­pa­tion et de com­pen­sa­tion qui per­met de main­te­nir l’é­qui­libre sans effort conscient constant. L’at­ten­tion reste pré­sente mais elle n’in­ter­vient plus comme une volon­té cor­rec­trice sys­té­ma­tique : elle accom­pagne et sou­tient les micro-ajus­te­ments spon­ta­nés qui main­tiennent la sta­bi­li­té.

Cette tran­si­tion vers l’é­qui­li­brage natu­rel révèle com­ment cer­taines com­pé­tences cor­po­relles, une fois inté­grées, fonc­tionnent par auto­ré­gu­la­tion plu­tôt que par contrôle déli­bé­ré, créant cette impres­sion que “ça se fait tout seul” carac­té­ris­tique des gestes maî­tri­sés.

Six Au-Dessus

上 六 shàng liù

係 用 徽 纆

xì yòng huī mò

entra­ver • employer • corde • corde

寘 于 叢 棘

zhì yú cóng jí

mettre dans • dans • buis­son • plante épi­neuse

三 歲 不 得

sān suì bù dé

trois • année • pas • obte­nir

凶

xiōng

fer­me­ture

Lié par des cordes solides.

Pla­cé par­mi des buis­sons épi­neux.

Pen­dant trois ans ne pas abou­tir.

Néfaste.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans 係用黴纆 (xì yòng méi mò) le carac­tère 係 (xì) désigne l’ac­tion de lier, d’at­ta­cher, mais aus­si au sens figu­ré d’être impli­qué, concer­né par quelque chose dont on ne peut se déta­cher. Le terme 用 (yòng) marque ici l’u­sage d’un moyen, l’emploi d’un ins­tru­ment.

黴 (méi), dans ses emplois les plus cou­rants, il désigne la moi­sis­sure, les cham­pi­gnons qui se déve­loppent dans l’hu­mi­di­té. Cepen­dant, cer­tains com­men­ta­teurs anciens l’in­ter­prètent dans ce contexte comme évo­quant la soli­di­té, la résis­tance du lien. Cette seconde lec­ture s’ap­puie sur des gloses anciennes qui asso­cient 黴 (méi) à l’i­dée de ce qui tient fer­me­ment, de ce qui ne se détache pas faci­le­ment.

Le terme 纆 (mò) désigne spé­ci­fi­que­ment les cordes, les liens tres­sés uti­li­sés pour atta­cher ou entra­ver. L’as­so­cia­tion 黴纆 (méi mò) évoque donc des liens par­ti­cu­liè­re­ment résis­tants, qu’ils soient ren­for­cés par l’hu­mi­di­té (si l’on pri­vi­lé­gie le sens de “moi­sis­sure”) ou natu­rel­le­ment solides (si l’on pri­vi­lé­gie le sens de “ferme”).

La séquence 寘于叢棘 (zhì yú cóng jí) déve­loppe cette image d’en­trave par une méta­phore végé­tale. 寘 (zhì) évoque l’ac­tion de pla­cer, de mettre quelque chose quelque part, sou­vent avec une nuance d’a­ban­don ou de relé­ga­tion. 叢 (cóng) désigne un ensemble dense, un amas, par­ti­cu­liè­re­ment de végé­ta­tion. 棘 (jí) évoque les épines, les plantes armées de piquants qui rendent tout pas­sage dif­fi­cile et dou­lou­reux.

L’ex­pres­sion 三歲不得 (sān suì bù dé) intro­duit une dimen­sion tem­po­relle dra­ma­tique. 三 (sān) évoque le nombre trois, mais dans la sym­bo­lique chi­noise, ce chiffre repré­sente sou­vent une tota­li­té, un cycle com­plet. 歲 (suì) désigne l’an­née, la révo­lu­tion com­plète des sai­sons. 不得 (bù dé) marque l’im­pos­si­bi­li­té d’ob­te­nir, d’a­bou­tir, de par­ve­nir à ses fins.

Le ver­dict 凶 (xiōng) confirme le carac­tère défi­ni­ti­ve­ment défa­vo­rable de cette situa­tion. Ce carac­tère, nous l’a­vons déjà ren­con­tré, évoque la fer­me­ture, l’obs­truc­tion, l’im­pos­si­bi­li­té de toute évo­lu­tion posi­tive.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour 係用黴纆 (xì yòng méi mò), j’ai opté pour “Lié par des cordes solides” en pri­vi­lé­giant l’in­ter­pré­ta­tion de 黴 (méi) comme évo­quant la soli­di­té plu­tôt que la moi­sis­sure. Cette lec­ture me semble plus cohé­rente avec l’en­semble du pas­sage qui décrit une situa­tion d’en­trave totale.

D’autres pos­si­bi­li­tés auraient été :

  • “Atta­ché avec des liens fermes”
  • “Entra­vé par des cordes humides”

Ma tra­duc­tion pri­vi­lé­gie l’i­dée de résis­tance du lien plu­tôt que son état de dégra­da­tion, ce qui cor­res­pond mieux au carac­tère dra­ma­tique de la situa­tion décrite.

L’ex­pres­sion 寘于叢棘 (zhì yú cóng jí) devient “Pla­cé par­mi des buis­sons épi­neux”. Cette tra­duc­tion évoque clai­re­ment l’i­mage de quel­qu’un relé­gué dans un envi­ron­ne­ment hos­tile où chaque mou­ve­ment ne fait qu’ag­gra­ver sa situa­tion.

Alter­na­tives pos­sibles :

  • “Aban­don­né dans un four­ré d’é­pines”
  • “Relé­gué au milieu des ronces”
  • “Mis dans un bos­quet de plantes épi­neuses”

Pour 三歲不得 (sān suì bù dé), ma tra­duc­tion “Pen­dant trois ans ne pas abou­tir” pré­serve la struc­ture syn­taxique du chi­nois tout en sou­li­gnant la durée excep­tion­nelle de cette impos­si­bi­li­té. Le choix du verbe “abou­tir” évoque l’i­dée que tous les efforts demeurent sté­riles.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Ce sixième trait occupe la posi­tion la plus éle­vée de l’hexa­gramme 習坎 (Xí Kǎn), mais contrai­re­ment à ce que pour­rait sug­gé­rer cette posi­tion d’au­to­ri­té, il décrit la situa­tion la plus déses­pé­rée de tout l’hexa­gramme. Cette appa­rente contra­dic­tion illustre un prin­cipe fon­da­men­tal du Yi Jing : la posi­tion éle­vée ne garan­tit pas le suc­cès si l’on n’est pas en har­mo­nie avec la nature de la situa­tion.

Dans la logique de l’hexa­gramme, ce trait repré­sente l’a­bou­tis­se­ment néga­tif du pro­ces­sus d’ap­pren­tis­sage par répé­ti­tion évo­qué par 習坎 (Xí Kǎn). Celui qui n’a pas su tirer les leçons des épreuves pré­cé­dentes se retrouve dans une situa­tion d’en­li­se­ment total, où même le temps ne peut plus appor­ter de solu­tion.

La méta­phore de l’emprisonnement dans les épines évoque l’é­tat de celui qui, par ses propres actions inadé­quates répé­tées, a créé autour de lui un envi­ron­ne­ment qui le main­tient cap­tif. Chaque ten­ta­tive de libé­ra­tion ne fait qu’ag­gra­ver l’en­che­vê­tre­ment.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

Wang Bi inter­prète ce trait comme l’illus­tra­tion des consé­quences ultimes de l’obs­ti­na­tion dans l’er­reur. Selon lui, celui qui per­siste à agir contre la nature de la situa­tion, mal­gré les aver­tis­se­ments répé­tés des épreuves pré­cé­dentes, finit par créer sa propre pri­son. Les “cordes solides” repré­sentent les consé­quences accu­mu­lées de ses actions inap­pro­priées, qui finissent par le lier défi­ni­ti­ve­ment.

La tra­di­tion confu­céenne voit dans ce pas­sage un aver­tis­se­ment contre l’or­gueil et l’a­veu­gle­ment moral. Men­cius déve­lop­pait l’i­dée que celui qui refuse les ensei­gne­ments de l’ad­ver­si­té s’ex­pose à des dif­fi­cul­tés crois­santes. La durée de “trois ans” évoque un cycle com­plet d’é­preuves qui, au lieu d’être for­ma­trices, deviennent défi­ni­ti­ve­ment entra­vantes pour celui qui n’en tire aucune leçon.

L’in­ter­pré­ta­tion taoïste, dans la lignée de Zhuang­zi, insiste sur les dan­gers de l’ac­tion volon­taire exces­sive dans des cir­cons­tances défa­vo­rables. Ce trait illustre l’é­tat de celui qui, refu­sant d’ac­cep­ter le cours natu­rel des choses, s’en­lise pro­gres­si­ve­ment dans ses propres résis­tances jus­qu’à se retrou­ver com­plè­te­ment immo­bi­li­sé.

Les com­men­ta­teurs Song, notam­ment Cheng Yi, sou­lignent la dimen­sion morale de cette situa­tion : il ne s’a­git pas d’un mal­heur exté­rieur mais des consé­quences logiques d’un com­por­te­ment inadap­té pro­lon­gé. La “pri­son d’é­pines” n’est pas impo­sée de l’ex­té­rieur mais résulte de l’ac­cu­mu­la­tion des choix inap­pro­priés.

Eclairage de Gāo Hēng

Lié par des cordes à trois brins et à deux brins, pla­cé par­mi les épines du tri­bu­nal, trois ans sans éta­blir les faits de l’af­faire. Néfaste.

La pre­mière dif­fé­rence entre notre texte et celui qu’u­ti­lise Gāo Hēng est gra­phique : là où nous lisons 黴纆 méi mò, son édi­tion porte 徽纆 huī mò. Les deux termes se pro­noncent dif­fé­rem­ment et n’ont pas le même sens. Notre ver­sion (黴 méi) est le carac­tère qui désigne la moi­sis­sure, et pour lequel le sens de “soli­di­té” n’est pas l’ac­cep­tion ordi­naire. La ver­sion de Gāo Hēng (徽 huī) désigne pré­ci­sé­ment une corde tres­sée de trois brins (défi­ni­tion du Shuōwén jiězì).

Mais c’est la lec­ture de 叢棘 cóng jí qui trans­forme le plus pro­fon­dé­ment le sens du trait. Nous avons tra­duit cette expres­sion par “buis­sons épi­neux”, en y lisant une méta­phore de l’en­vi­ron­ne­ment hos­tile dans lequel se retrouve celui qui n’a pas su tirer les leçons des épreuves. Gāo Hēng consi­dère que cette expres­sion désigne l’es­pace judi­ciaire de la cour exté­rieure des Zhou, où neuf ran­gées d’é­pi­neux déli­mi­taient le lieu des audiences cri­mi­nelles. La scène n’est donc plus celle d’un homme per­du dans un four­ré, mais celle d’un accu­sé pré­sen­té devant un tri­bu­nal.

Ce qui modi­fie le sens de la suite 三歲不得 sān suì bù dé. Dans notre ver­sion, “trois ans sans abou­tir” désigne vague­ment l’é­chec de toute entre­prise pour quel­qu’un enli­sé dans ses propres résis­tances. Pour Gāo Hēng, 得 dé signi­fie ici “éta­blir les faits de l’af­faire”, et trois ans sans 得 dé, c’est une ins­truc­tion cri­mi­nelle qui n’ar­rive pas à son terme faute de preuves ou de réso­lu­tion. Le carac­tère néfaste (凶 xiōng) ne vient pas des consé­quences morales de l’obs­ti­na­tion : elle vient de l’é­chec ins­ti­tu­tion­nel d’une jus­tice, inca­pable de tran­cher, qui réduit la confiance du peuple envers l’ad­mi­nis­tra­tion. L’en­semble n’est pas le por­trait d’un indi­vi­du mais une cri­tique de la gou­ver­nance.

Cette lec­ture s’ins­crit dans la démarche constante de Gāo Hēng : lire le texte des hexa­grammes comme le réper­toire de situa­tions concrètes de la socié­té Zhou, non comme un sys­tème de sym­boles moraux (voir Lec­ture his­to­rio­gra­phique).

Petite Image du Trait du Haut

上 六 失 道

shàng liù shī dào

au-des­sus • six • perdre • voie

凶 三 歲 也

xiōng sān suì yě

fer­me­ture • trois • année • aus­si

6 au som­met perd la Voie : Inop­por­tun pen­dant trois ans.

Structure du Trait du Haut

- Trait Yin à une place Paire, la sixième posi­tion est cor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H29 坎 kǎn Appro­fon­dir, et devient donc incor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H59 渙 huàn “Dis­per­sion”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais est au som­met de l’en­ve­loppe de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de ⚏ à ⚎.
- Il n’est pas en cor­res­pon­dance avec le troi­sième trait, mais le devien­dra après la trans­for­ma­tion de leur bigramme ⚏ en ⚎.
– Il est au som­met du tri­gramme ☵ 坎 kǎn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme ☴ 巽 xùn qui cor­res­pond à l’élé­ment 風 fēng “Vent”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le cin­quième trait évo­lue de ⚍ à ⚌.
- Ce trait est à la plus haute des deux posi­tions asso­ciées au Ciel. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de ⚍ à ⚌.
- For­mules Man­tiques : 凶 xiōng.
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 上 shàng.

Interprétation

Dans le piège de nos propres illu­sions, toute ten­ta­tive pré­ci­pi­tée pour s’é­chap­per ne ferait que com­pli­quer davan­tage la situa­tion. La sagesse réside dans la pru­dence. Plu­tôt que de nous enfon­cer plus pro­fon­dé­ment, il est pré­fé­rable d’at­tendre patiem­ment qu’une oppor­tu­ni­té de sor­tie se mani­feste. Cette période d’at­tente n’est pas de l’i­nac­tion, mais une période de réflexion et de pré­pa­ra­tion. En res­tant calmes et en main­te­nant notre luci­di­té, nous sommes mieux pré­pa­rés à sai­sir l’oc­ca­sion lorsque le moment oppor­tun se pré­sente.

Expérience corporelle

Ce trait évoque l’ex­pé­rience de l’en­trave totale, cet état où chaque mou­ve­ment ne fait qu’ag­gra­ver la situa­tion de contrainte. L’i­mage des “cordes solides” cor­res­pond à cette sen­sa­tion de limi­ta­tion pro­gres­sive de la liber­té de mou­ve­ment, où les pos­si­bi­li­tés d’ac­tion se réduisent inexo­ra­ble­ment.

寘于叢棘 (zhì yú cóng jí) évoque cet état par­ti­cu­lier où l’en­vi­ron­ne­ment immé­diat devient hos­tile à tout dépla­ce­ment. C’est la situa­tion de celui qui, pris dans un four­ré épi­neux, découvre que chaque ten­ta­tive pour s’en extraire ne fait qu’ap­pro­fon­dir l’en­che­vê­tre­ment et mul­ti­plier les bles­sures.

Dans les arts mar­tiaux, cette situa­tion cor­res­pond à l’é­tat de celui qui, face à un adver­saire supé­rieur, se retrouve pris dans une série de contrôles enchaî­nés où chaque ten­ta­tive de libé­ra­tion ne fait que faci­li­ter la prise sui­vante. Le corps se trouve pro­gres­si­ve­ment pri­vé de toute pos­si­bi­li­té d’ex­pres­sion de sa force natu­relle.

三歲不得 (sān suì bù dé) évoque cette forme par­ti­cu­lière d’é­pui­se­ment qui résulte non pas d’un effort ponc­tuel mais de l’ac­cu­mu­la­tion de ten­ta­tives infruc­tueuses sur une longue période. C’est l’é­tat où l’or­ga­nisme, ayant épui­sé ses res­sources dans des efforts répé­tés sans résul­tat, entre dans une forme de rési­gna­tion cor­po­relle.

Cette expé­rience se mani­feste comme un régime d’ac­ti­vi­té où la ten­sion per­ma­nente finit par créer sa propre para­ly­sie. Le corps, main­te­nu constam­ment en état d’a­lerte et d’ef­fort, perd pro­gres­si­ve­ment sa capa­ci­té de réac­tion spon­ta­née et s’en­lise dans ses propres cris­pa­tions.

Cette dyna­mique d’en­trave pro­gres­sive s’é­prouve concrè­te­ment dans des situa­tions comme se débattre dans des sables mou­vants : plus on s’a­gite éner­gi­que­ment, plus on s’en­fonce. L’ins­tinct de sur­vie pousse à des mou­ve­ments qui, au lieu de libé­rer, ne font qu’ag­gra­ver l’en­li­se­ment. Le corps déve­loppe alors une forme de panique motrice où les gestes perdent leur effi­ca­ci­té natu­relle et deviennent contre-pro­duc­tifs.

Cette expé­rience révèle com­ment cer­taines situa­tions requièrent l’a­ban­don de l’ac­ti­vi­té volon­taire habi­tuelle : c’est pré­ci­sé­ment la ces­sa­tion de l’a­gi­ta­tion qui peut per­mettre au corps de retrou­ver ses appuis natu­rels et sa capa­ci­té d’a­dap­ta­tion aux contraintes de l’en­vi­ron­ne­ment.

Grande Image

大 象 dà xiàng

水 洊 至

shuǐ jiàn zhì

eau • se répé­ter • par­ve­nir

習 坎

xí kǎn

répé­ter • creux

君 子 以 常 德 行

jūn zǐ yǐ cháng dé xìng

noble • héri­tier • ain­si • constant • conduite • agir

習 教 事

xí jiào shì

répé­ter • ensei­gner • affaire

L’eau arrive de façon répé­tée.

Appro­fon­dir.

Ain­si l’homme noble, par sa ver­tu constante dans l’ac­tion,

enseigne par la répé­ti­tion des actes.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

水洊至 (shuǐ jiàn zhì) déve­loppe la méta­phore aqua­tique de l’hexa­gramme 習坎 (Xí Kǎn). Le carac­tère 水 (shuǐ), l’eau dans sa forme la plus élé­men­taire, évoque ici moins la sub­stance phy­sique que le prin­cipe dyna­mique d’é­cou­le­ment et d’a­dap­ta­tion.

洊 (jiàn), com­po­sé de l’élé­ment “eau” répé­té, évoque gra­phi­que­ment l’i­dée de récur­rence, de répé­ti­tion cyclique. Dans les textes anciens, 洊 (jiàn) désigne spé­ci­fi­que­ment ce qui se repro­duit de manière conti­nue, sans inter­rup­tion mais aus­si sans pré­ci­pi­ta­tion. Il sug­gère une per­sis­tance fluide plu­tôt qu’une répé­ti­tion méca­nique.

至 (zhì) évoque l’ar­ri­vée, l’a­bou­tis­se­ment, le fait de par­ve­nir à des­ti­na­tion. Mais dans ce contexte, asso­cié à 洊 (jiàn), il sug­gère moins un évé­ne­ment ponc­tuel qu’un pro­ces­sus conti­nu d’ar­ri­vées suc­ces­sives.

水洊至 (shuǐ jiàn zhì) évoque donc l’i­mage d’une eau qui arrive sans cesse, par vagues suc­ces­sives, créant cette accu­mu­la­tion pro­gres­sive qui carac­té­rise les phé­no­mènes aqua­tiques natu­rels : marées, crues sai­son­nières, infil­tra­tions sou­ter­raines.

習 (xí) lui-même, com­po­sé de l’élé­ment “oiseau” et de l’élé­ment “blanc”, évoque l’i­mage du jeune oiseau qui apprend à voler par essais répé­tés.

La for­mule 君子以常德行 (jūn zǐ yǐ cháng dé xìng) déve­loppe l’ap­pli­ca­tion humaine de cette leçon natu­relle. 君子 (jūn zǐ), l’homme noble ou exem­plaire, repré­sente l’i­déal confu­céen de celui qui cultive sa ver­tu. La par­ti­cule 以 (yǐ) marque l’ins­tru­ment, le moyen employé. 常 (cháng) évoque la constance, la régu­la­ri­té, ce qui demeure stable à tra­vers les varia­tions. 德 (dé) désigne la ver­tu, mais dans un sens dyna­mique de puis­sance morale qui s’ac­tua­lise dans l’ac­tion. 行 (xìng) évoque l’ac­tion, la conduite, la mise en pra­tique.

L’ex­pres­sion 習教事 (xí jiào shì) conclut par une for­mu­la­tion remar­qua­ble­ment dense. 習 (xí), que nous avons déjà ren­con­tré, évoque ici l’ap­pren­tis­sage par répé­ti­tion, mais aus­si l’en­sei­gne­ment par l’exemple répé­té. 教 (jiào) désigne l’en­sei­gne­ment, la trans­mis­sion. 事 (shì) évoque les affaires concrètes, les situa­tions pra­tiques, les tâches quo­ti­diennes.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour 水洊至 (shuǐ jiàn zhì), j’ai opté pour “L’eau arrive de façon répé­tée” en pri­vi­lé­giant l’as­pect cyclique et conti­nu de ce pro­ces­sus. Cette tra­duc­tion évoque à la fois la régu­la­ri­té et la per­sis­tance des phé­no­mènes aqua­tiques natu­rels.

D’autres pos­si­bi­li­tés auraient été :

  • “L’eau sur­vient conti­nuel­le­ment”
  • “Les eaux se suc­cèdent sans inter­rup­tion”
  • “L’eau par­vient par vagues répé­tées”

Ma tra­duc­tion pri­vi­lé­gie l’i­dée de récur­rence natu­relle plu­tôt que celle d’ac­cu­mu­la­tion pro­blé­ma­tique, sou­li­gnant le carac­tère for­ma­teur plu­tôt que des­truc­teur de cette répé­ti­tion.

Pour 君子以常德行 (jūn zǐ yǐ cháng dé xìng), j’ai choi­si “Ain­si l’homme noble, par sa ver­tu constante dans l’ac­tion” en ajou­tant “ain­si” pour mar­quer expli­ci­te­ment la rela­tion d’a­na­lo­gie avec le phé­no­mène natu­rel décrit pré­cé­dem­ment.

Alter­na­tives envi­sa­geables :

  • “L’homme exem­plaire cultive par la constance de sa ver­tu agis­sante”
  • “L’homme noble main­tient la régu­la­ri­té de sa conduite ver­tueuse”
  • “Le sage use de la constance dans sa ver­tu pra­tique”

習教事 (xí jiào shì) devient “enseigne par la répé­ti­tion des actes”. Cette tra­duc­tion sou­ligne que l’en­sei­gne­ment ne se fait pas prin­ci­pa­le­ment par les paroles mais par la réité­ra­tion d’ac­tions exem­plaires.

Pos­si­bi­li­tés alter­na­tives :

  • “forme par la pra­tique répé­tée des tâches”
  • “ins­truit par l’exer­cice répé­té des affaires”
  • “trans­met par la répé­ti­tion des gestes appro­priés”

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

La Grande Image éta­blit une cor­res­pon­dance remar­quable entre l’ordre natu­rel et l’ordre humain, prin­cipe fon­da­men­tal de la pen­sée chi­noise clas­sique. L’eau qui “arrive de façon répé­tée” ne consti­tue pas un phé­no­mène chao­tique mais suit des cycles natu­rels pré­vi­sibles et for­ma­teurs : elle creuse pro­gres­si­ve­ment les val­lées, fer­ti­lise les terres, ali­mente les sources.

Cette méta­phore hydrau­lique sug­gère que les dif­fi­cul­tés humaines (習坎, Xí Kǎn) suivent éga­le­ment des logiques natu­relles qui peuvent être com­prises et inté­grées. La répé­ti­tion des épreuves, à l’i­mage des cycles de l’eau, peut deve­nir for­ma­trice plu­tôt que des­truc­trice si elle est abor­dée avec la bonne atti­tude.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

Wang Bi inter­prète cette Grande Image comme l’ex­pres­sion de l’ef­fi­ca­ci­té de la per­sé­vé­rance ver­tueuse face aux dif­fi­cul­tés répé­tées. Selon lui, de même que l’eau, par sa per­sis­tance natu­relle, finit par creu­ser les roches les plus dures, l’homme noble, par la constance de sa ver­tu, finit par sur­mon­ter les obs­tacles les plus tenaces et par for­mer son carac­tère.

La tra­di­tion confu­céenne voit dans cette for­mule l’illus­tra­tion par­faite de l’en­sei­gne­ment par l’exemple. Confu­cius lui-même pri­vi­lé­giait la trans­for­ma­tion silen­cieuse à la per­sua­sion ver­bale. L’ex­pres­sion 習教事 (xí jiào shì) évoque cette péda­go­gie de l’exem­pla­ri­té où l’en­sei­gne­ment se trans­met par la régu­la­ri­té des actions appro­priées plu­tôt que par les dis­cours.

L’in­ter­pré­ta­tion taoïste valo­rise par­ti­cu­liè­re­ment la méta­phore de l’eau qui “arrive de façon répé­tée”. Cette image évoque le cha­pitre 78 du Dao­de­jing : “Rien au monde n’est plus faible que l’eau, mais pour atta­quer le dur et le fort, rien ne peut la sur­pas­ser.” La Grande Image déve­loppe cette intui­tion en mon­trant com­ment la fai­blesse appa­rente de l’eau devient force par la répé­ti­tion et la constance.

Les com­men­ta­teurs Song, notam­ment Cheng Yi, insistent sur la dimen­sion tem­po­relle de cette stra­té­gie : la ver­tu constante ne pro­duit pas d’ef­fets spec­ta­cu­laires immé­diats, mais son influence for­ma­trice se révèle à long terme, comme l’ac­tion géo­lo­gique de l’eau qui sculpte pro­gres­si­ve­ment les pay­sages.

Structure de la Grande Image

L’hexa­gramme 29 est com­po­sé du tri­gramme ☵ 坎 kǎn en bas et de ☵ 坎 kǎn en haut.Le tri­gramme nucléaire du bas est ☳ 震 zhèn, celui du haut est ☶ 艮 gèn.Les tri­grammes absents de l’Hexa­gramme 29 sont ☷ 坤 kūn, ☴ 巽 xùn, ☲ 離 lí, ☱ 兌 duì, ☰ 乾 qián.
Le per­son­nage emblé­ma­tique de l’Hexa­gramme 29 est : 君子 jūn zǐ, le noble héri­tier.

Interprétation

L’eau coule inlas­sa­ble­ment, bra­vant les obs­tacles pour atteindre sa des­ti­na­tion tout en res­tant fidèle à sa nature essen­tielle. De la même manière, l’homme supé­rieur cultive conti­nuel­le­ment la ver­tu dans son cœur, pra­tique la sin­cé­ri­té dans son com­por­te­ment, et par­tage son savoir avec les autres.

Expérience corporelle

Cette Grande Image évoque l’ex­pé­rience de la constance active, cette qua­li­té de pré­sence qui se main­tient à tra­vers les varia­tions sans se rigi­di­fier ni se dis­per­ser.

Dans la pra­tique du qìgōng (氣功), cette atti­tude cor­res­pond à l’ ”enra­ci­ne­ment fluide” où le pra­ti­quant déve­loppe une sta­bi­li­té qui s’a­dapte natu­rel­le­ment aux chan­ge­ments.

L’i­mage de l’eau qui “arrive de façon répé­tée” cor­res­pond à cette expé­rience de la res­pi­ra­tion natu­relle : chaque ins­pi­ra­tion et expi­ra­tion se renou­velle sans effort volon­taire, créant un rythme régu­lier qui sou­tient toute l’ac­ti­vi­té vitale. Cette récur­rence natu­relle ne résulte pas d’une dis­ci­pline impo­sée mais d’un fonc­tion­ne­ment spon­ta­né qui trouve son propre équi­libre.

常德行 (cháng dé xìng) évoque un régime d’ac­ti­vi­té où l’ac­tion ver­tueuse devient natu­relle, inté­grée dans la ges­tuelle quo­ti­dienne sans effort déli­bé­ré constant. C’est l’é­tat du maître arti­san qui, ayant inté­gré les prin­cipes de son art, les exprime spon­ta­né­ment dans cha­cun de ses gestes.

Dans la pra­tique cal­li­gra­phique, cette qua­li­té se mani­feste comme la capa­ci­té à main­te­nir la qua­li­té de l’é­cri­ture indé­pen­dam­ment des varia­tions de sup­port, d’encre ou de fatigue. Le geste juste s’ac­tua­lise de manière constante sans que l’at­ten­tion ait besoin de sur­veiller chaque détail tech­nique.

習教事 (xí jiào shì) cor­res­pond à cette tran­si­tion sub­tile où l’ap­pren­tis­sage per­son­nel devient natu­rel­le­ment trans­mis­sion. Cette évo­lu­tion s’é­prouve concrè­te­ment dans l’ac­com­pa­gne­ment d’un débu­tant : plu­tôt que d’ex­pli­quer ver­ba­le­ment, on répète le geste appro­prié en sa pré­sence, per­met­tant un appren­tis­sage par mimé­tisme cor­po­rel qui intègre simul­ta­né­ment la tech­nique et l’es­prit du mou­ve­ment. Cette forme de trans­mis­sion cor­po­relle évite les com­pli­ca­tions men­tales et per­met une inté­gra­tion directe des prin­cipes d’ac­tion. L’en­sei­gne­ment devient ain­si une exten­sion natu­relle de la pra­tique per­son­nelle, sans rup­ture entre l’ap­pren­tis­sage pour soi et la trans­mis­sion à autrui.

Cette conti­nui­té révèle com­ment la maî­trise véri­table ne se contente pas d’une com­pé­tence per­son­nelle mais s’é­pa­nouit natu­rel­le­ment dans le par­tage, créant cette cir­cu­la­tion fluide de la connais­sance qui carac­té­rise les tra­di­tions d’ex­cel­lence.


Hexagramme 29

Neuvième Aile

Ordre des Hexagrammes (序卦傳 Xù Guà Zhuàn)

物 不 可 以 終 過

wù bù kě yǐ zhōng guò

êtres • pas • pou­voir • ain­si • à la fin • dépas­ser

故 受 之 以 坎

gù shòu zhī yǐ kǎn

cause • accueillir • son • ain­si • kǎn

坎 者 陷 也

kǎn zhě xiàn yě

kǎn • celui qui • fosse • par­ti­cule finale

Les êtres ne peuvent pas tou­jours aller au-delà.

C’est pour­quoi vient ensuite “Appro­fon­dir”.

Appro­fon­dir cor­res­pond à s’en­fon­cer.

Dixième Aile

Les Hexagrammes entrecroisés (雜卦傳 Zá Guà Zhuàn)

離 上 而 坎 下 也

lí shàng ér kǎn xià yě

lí • au-des­sus • et ain­si • kǎn • sous • par­ti­cule finale

Rayon­ner en haut et Appro­fon­dir en bas.



Réfé­rences externes

Grand Dic­tion­naire Ric­ci

L’Hexa­gramme 29 selon WENGU

L’Hexa­gramme 29 selon SAOLIM

L’Hexa­gramme 29 selon YI JING LISE