Hexagramme 13 : Tong Ren · Se réunir entre semblables

Présentation Générale

Introduction et signification métaphysique de Tong Ren

L’hexa­gramme 13, nom­mé Tong Ren (同人), repré­sente “La Com­mu­nau­té avec les Hommes” ou “L’U­nion dans la Diver­si­té”. Il sym­bo­lise la capa­ci­té à créer l’har­mo­nie et la col­la­bo­ra­tion mal­gré les dif­fé­rences. Tong Ren incarne le prin­cipe de l’u­ni­té dans la diver­si­té, où les dif­fé­rences indi­vi­duelles sont valo­ri­sées et uti­li­sées pour atteindre des objec­tifs com­muns.

Cet hexa­gramme nous rap­pelle que la véri­table force d’une com­mu­nau­té réside dans sa capa­ci­té à embras­ser et à tirer par­ti de la diver­si­té de ses membres.

Interprétation Générale de l’Hexagramme

La situa­tion actuelle nous confronte à la dif­fé­rence de l’autre, met­tant en lumière des oppor­tu­ni­tés uniques pour rendre cette alté­ri­té féconde. Plu­tôt que de cam­per sur nos posi­tions ou de nous conten­ter d’un consen­sus mou, nous sommes encou­ra­gés à recon­naître et valo­ri­ser la place de cha­cun dans une col­la­bo­ra­tion authen­tique.

Cette approche implique de favo­ri­ser une com­mu­ni­ca­tion ouverte entre des per­sonnes qui, mal­gré leurs dif­fé­rences, par­tagent des objec­tifs simi­laires. C’est la diver­si­té des pers­pec­tives qui enri­chit le pro­ces­sus : en recon­nais­sant la valeur unique de chaque indi­vi­du, nous pou­vons tra­vailler ensemble de manière plus effi­cace, et par­ve­nir aux buts com­muns plus rapi­de­ment.

Conseil Divinatoire

Pour maxi­mi­ser les béné­fices de cette col­la­bo­ra­tion basée sur la recon­nais­sance mutuelle, il est indis­pen­sable de faire preuve de per­sé­vé­rance. Cela implique en effet de résis­ter dura­ble­ment à la ten­ta­tion de nous replier sur nos posi­tions fami­lières ou de céder aux influences exté­rieures. Afin de ne pas lais­ser notre enga­ge­ment se diluer dans le temps, il faut à la fois res­ter foca­li­sés sur nos objec­tifs com­muns et nous réjouir de nos dif­fé­rences.

Œuvrer ensemble dans un contexte de diver­si­té se révèle par­fois com­plexe. Du temps et de la patience sont sou­vent indis­pen­sables pour conti­nuer à évo­luer mal­gré les risques de désac­cords. Afin de main­te­nir une cohé­sion authen­tique et ne pas tom­ber dans le piège d’un consen­sus super­fi­ciel, il est donc essen­tiel de s’as­su­rer que les buts com­muns res­tent clai­re­ment défi­nis, tout en per­met­tant à cha­cun d’ex­pri­mer sa sin­gu­la­ri­té.

Pour approfondir

La théo­rie de l’ ”intel­li­gence col­lec­tive” en psy­cho­lo­gie sociale est une ver­sion contem­po­raine de la puis­sance de “l’U­nion dans la Diver­si­té”. Elle démontre que des groupes diver­si­fiés résolvent des pro­blèmes com­plexes plus effi­ca­ce­ment que des indi­vi­dus iso­lés ou des groupes homo­gènes.

Dans le domaine du mana­ge­ment, le concept de “diver­si­té et inclu­sion” fait lui-aus­si écho à Tong Ren. Les entre­prises qui cultivent un envi­ron­ne­ment inclu­sif et valo­risent les sin­gu­la­ri­tés de leurs employés, constatent sou­vent une amé­lio­ra­tion de la créa­ti­vi­té, de l’in­no­va­tion et de leurs per­for­mances glo­bales.

Mise en Garde

Bien que la diver­si­té soit un atoût, elle fait cou­rir le risque de la frag­men­ta­tion ou de la dés­union. Trop insis­ter sur les dif­fé­rences peut deve­nir source de conflit plu­tôt que ren­for­ce­ment de la syner­gie. Il est donc fon­da­men­tal de trou­ver et main­te­nir un juste équi­libre entre l’ex­pres­sion indi­vi­duelle et l’u­ni­té du groupe, afin que la diver­si­té ne menace pas l’é­di­fice, et n’in­ter­vienne que comme ren­fort de la cohé­sion.

Synthèse et Conclusion

· Recon­nais­sance et valo­ri­sa­tion des dif­fé­rences comme oppor­tu­ni­tés

· Impor­tance de la com­mu­ni­ca­tion ouverte mal­gré les dif­fé­rences

· Néces­si­té de réac­tua­li­ser en per­ma­nence une col­la­bo­ra­tion authen­tique

· Main­tien de l’é­qui­libre entre objec­tifs com­muns et expres­sion indi­vi­duelle

· Impor­tance de la patience et du temps néces­saires pour inté­grer la diver­si­té

· Rejet des consen­sus super­fi­ciels en faveur d’une cohé­sion authen­tique

· L’al­té­ri­té est source de créa­ti­vi­té et d’in­no­va­tion


L’hexa­gramme Tong Ren nous rap­pelle que la véri­table force d’une com­mu­nau­té réside dans sa capa­ci­té à accueillir et à valo­ri­ser la diver­si­té. En culti­vant une approche qui célèbre les dif­fé­rences au sein d’une vision com­mune, nous pou­vons créer des syner­gies puis­santes et inno­vantes. Dépas­ser la simple tolé­rance et atteindre une véri­table appré­cia­tion de l’al­té­ri­té trans­forme nos dif­fé­rences en cata­ly­seurs de crois­sance et de réus­site col­lec­tive.

Jugement

tuàn

tóng rén

ensemble • homme

dans • en rase cam­pagne

hēng

crois­sance

shè chuān

pro­fi­table • tra­ver­ser • grand • cours d’eau

jūn zhēn

pro­fi­table • noble • héri­tier • pré­sage

Se réunir entre sem­blables.

Se réunir entre sem­blables jusque dans les terres incultes,

Déve­lop­pe­ment.

Il est pro­fi­table de tra­ver­ser le grand fleuve,

Il est pro­fi­table que l’homme noble per­sé­vère.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

同 (tóng) repré­sente gra­phi­que­ment un espace cou­vert où plu­sieurs per­sonnes sont réunies sous un même toit (口 avec le carac­tère 冂 au-des­sus et un trait reliant l’en­semble). Son champ séman­tique couvre les notions d’i­den­ti­té, de simi­li­tude, d’u­nion et de com­mu­nau­té. Le terme évoque un mou­ve­ment de conver­gence, où des élé­ments sépa­rés se rejoignent et s’har­mo­nisent.

人 (rén) désigne l’être humain, la per­sonne. Dans sa forme gra­phique ancienne, il repré­sen­tait une sil­houette humaine debout. Com­bi­né avec 同, il forme l’ex­pres­sion 同人 qui évoque la com­mu­nau­té humaine fon­dée sur la simi­li­tude, l’af­fi­ni­té et l’u­nion d’in­di­vi­dus par­ta­geant un même espace sym­bo­lique.

Dans l’ex­pres­sion 于野 (yú yě), le terme 野 () désigne les espaces non culti­vés, les terres vierges, par oppo­si­tion aux terres amé­na­gées (郊, jiāo). Dans la pen­sée chi­noise ancienne, 野 repré­sente l’es­pace sau­vage, hors des fron­tières de la civi­li­sa­tion, où les règles habi­tuelles sont sus­pen­dues. C’est un lieu de liber­té mais aus­si de dan­ger poten­tiel.

CHOIX DE TRADUCTION

J’ai choi­si de tra­duire 同人 (tóng rén) par “La Com­mu­nau­té Humaine” plu­tôt que par des alter­na­tives comme “L’U­nion entre Hommes” ou “La Fra­ter­ni­té”. Ce choix vise à pré­ser­ver l’i­dée d’une col­lec­ti­vi­té fon­dée sur des affi­ni­tés natu­relles, sans conno­ta­tion trop poli­tique (comme “alliance”) ni trop affec­tive (comme “fra­ter­ni­té”). La com­mu­nau­té sug­gère un regrou­pe­ment orga­nique d’in­di­vi­dus liés par des inté­rêts ou des valeurs com­munes.

Pour 于野 (yú yě), ma tra­duc­tion “jusque dans les terres incultes” cherche à res­ti­tuer la dimen­sion spa­tiale éton­nante de cette expres­sion. La pré­po­si­tion 于 (, “dans”, “en”) indique que la com­mu­nau­té s’é­tend jusque dans des espaces non civi­li­sés, sug­gé­rant une expan­si­vi­té remar­quable de cette union qui dépasse les fron­tières habi­tuelles. J’au­rais pu opter pour “en plein champ” ou “dans les contrées sau­vages”, mais l’ex­pres­sion “terres incultes” évoque mieux, à mon sens, ce contraste entre civi­li­sa­tion et nature.

Le terme 亨 (hēng) a été tra­duit par “Déve­lop­pe­ment” pour sug­gé­rer une pro­gres­sion favo­rable et une expan­sion. D’autres options auraient été “Suc­cès”, “Pros­pé­ri­té” ou “Réus­site”, mais ces termes me sem­blaient trop orien­tés vers un résul­tat défi­ni, tan­dis que 亨 évoque davan­tage un pro­ces­sus de déploie­ment har­mo­nieux.

Pour 利涉大川 (lì shè dà chuān), j’ai opté pour “Il est pro­fi­table de tra­ver­ser le grand fleuve”. Cette for­mule récur­rente dans le Yi Jing sym­bo­lise une entre­prise auda­cieuse, un pas­sage vers l’in­con­nu néces­si­tant cou­rage et déter­mi­na­tion. Le terme 川 (chuān) désigne spé­ci­fi­que­ment un cours d’eau, et 大川 (dà chuān) évoque les grands fleuves qui, dans la géo­gra­phie chi­noise ancienne, repré­sen­taient des fron­tières natu­relles et des obs­tacles à fran­chir.

Enfin, l’ex­pres­sion 利君子貞 (lì jūn zǐ zhēn) a été tra­duite par “Il est pro­fi­table que le noble héri­tier soit ferme”. Le terme 君子 (jūn zǐ), cen­tral dans la pen­sée confu­céenne, désigne l’homme de bien, la per­sonne mora­le­ment accom­plie. J’ai choi­si “noble héri­tier” pour res­ti­tuer à la fois la dimen­sion aris­to­cra­tique ori­gi­nelle (君, jun, sei­gneur) et l’i­dée de suc­ces­sion légi­time (子, zi, fils, héri­tier). Le terme 貞 (zhēn) évoque la fer­me­té, la constance, la droi­ture – une qua­li­té essen­tielle pour main­te­nir l’har­mo­nie com­mu­nau­taire.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

L’hexa­gramme Tong Ren pré­sente une confi­gu­ra­tion cos­mo­lo­gique par­ti­cu­lière : les tri­grammes consti­tu­tifs sont 乾 (Qián, le Ciel) en bas et 離 (, le Feu) en haut. Cette asso­cia­tion sug­gère une dyna­mique ascen­dante où l’éner­gie créa­trice du Ciel nour­rit et élève la clar­té illu­mi­na­trice du Feu. Le feu qui s’é­lève vers le ciel crée une image de lumière par­ta­gée, de cha­leur com­mune, sym­bo­li­sant par­fai­te­ment l’i­dée de com­mu­nau­té.

Dans le cycle des sai­sons, cet hexa­gramme cor­res­pond à la période où le soleil atteint son zénith, illu­mi­nant tout éga­le­ment – image par­faite de l’é­qui­té et de l’u­ni­ver­sa­li­té qui carac­té­risent la véri­table com­mu­nau­té humaine.

La men­tion des “terres incultes” (野, ) n’est pas ano­dine : elle rap­pelle les pra­tiques rituelles anciennes où cer­taines céré­mo­nies d’al­liance étaient conduites hors des limites de la cité, dans des espaces neutres, pour trans­cen­der les dif­fé­rences et éta­blir des rela­tions au-delà des fron­tières habi­tuelles. His­to­ri­que­ment, c’est dans ces espaces limi­naux que se for­maient sou­vent les alliances entre dif­fé­rentes com­mu­nau­tés.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

La tra­di­tion confu­céenne voit dans Tong Ren l’ex­pres­sion de l’har­mo­nie sociale idéale, où les dif­fé­rences indi­vi­duelles sont trans­cen­dées au pro­fit d’une com­mu­nion basée sur les ver­tus par­ta­gées. Le Grand Com­men­taire sou­ligne que “Le noble ras­semble les hommes par la clar­té de sa ver­tu”. Cette lec­ture valo­rise la dimen­sion éthique et poli­tique de la com­mu­nau­té, qui doit être gui­dée par des prin­cipes moraux incar­nés par le jun­zi.

Wang Bi inter­prète cet hexa­gramme comme l’illus­tra­tion du prin­cipe selon lequel l’u­ni­té véri­table se réa­lise quand les êtres se rejoignent spon­ta­né­ment, atti­rés par une affi­ni­té natu­relle plu­tôt que contraints par une auto­ri­té exté­rieure. Pour lui, la men­tion “jusque dans les terres incultes” signi­fie que cette union trans­cende les conven­tions sociales et les fron­tières arti­fi­cielles.

L’é­cole taoïste y voit l’ex­pres­sion d’une har­mo­nie natu­relle qui s’é­ta­blit quand les êtres suivent leur nature propre sans contrainte. Selon cette lec­ture, la tra­ver­sée du “grand fleuve” sym­bo­lise le pas­sage au-delà des dis­tinc­tions conven­tion­nelles pour accé­der à l’u­ni­té pri­mor­diale.

La tra­di­tion boud­dhiste Chan intègre cet hexa­gramme dans sa com­pré­hen­sion de l’in­ter­dé­pen­dance fon­da­men­tale des êtres. L’ex­pres­sion “com­mu­nau­té humaine” (同人) fait écho au concept boud­dhique de com­pas­sion uni­ver­selle qui recon­naît l’u­ni­té essen­tielle de tous les êtres sen­sibles.

Structure de l’Hexagramme 13

Dans l’hexa­gramme 13 le second trait yin se dis­tingue de tous les autres traits yang.
Il est pré­cé­dé de H12 否 “Adver­si­té”, et sui­vi de H14 大有 dà yǒu “Grande pro­prié­té” (ils appar­tiennent à la même paire).
Son Oppo­sé est H7 師 shī “Troupe”.
Son hexa­gramme Nucléaire est H44 姤 gòu “Ren­con­trer”.
Les traits maîtres sont le second et le cin­quième.
– For­mules Man­tiques : 亨 hēng ; 利涉大川 shè chuān ; 利君子貞 jūn zhēn.

Expérience corporelle

L’ex­pé­rience de Tong Ren se mani­feste cor­po­rel­le­ment comme une sen­sa­tion d’ex­pan­sion et d’ou­ver­ture har­mo­nieuse. Elle évoque le moment où, dans une ren­contre authen­tique, les fron­tières de l’e­go s’as­sou­plissent pour per­mettre une véri­table com­mu­ni­ca­tion. Cette expé­rience n’est pas fusion indif­fé­ren­ciée mais plu­tôt recon­nais­sance mutuelle qui pré­serve l’in­té­gri­té de cha­cun.

Dans les pra­tiques col­lec­tives comme cer­taines formes de Tai­ji­quan ou de Qigong, ce prin­cipe se mani­feste lorsque les pra­ti­quants har­mo­nisent leurs mou­ve­ments et leurs res­pi­ra­tions, créant un champ éner­gé­tique com­mun tout en main­te­nant leur centre indi­vi­duel. C’est l’art sub­til d’être ensemble sans se perdre, de com­mu­nier sans se confondre.

La “tra­ver­sée du grand fleuve” évoque cor­po­rel­le­ment le moment où l’on quitte la zone de confort pour s’a­ven­tu­rer dans un espace de vul­né­ra­bi­li­té par­ta­gée – condi­tion néces­saire à toute com­mu­nion authen­tique. Cette tra­ver­sée requiert pré­ci­sé­ment la “fer­me­té” (貞, zhēn) men­tion­née dans le juge­ment : une sta­bi­li­té inté­rieure qui per­met l’ou­ver­ture sans dis­so­lu­tion.

Dans notre expé­rience quo­ti­dienne, Tong Ren se mani­feste dans ces moments pri­vi­lé­giés où une assem­blée, un groupe ou une simple conver­sa­tion atteint un niveau de réso­nance où cha­cun se sent à la fois plei­ne­ment lui-même et par­fai­te­ment relié aux autres.

Commentaire sur le Jugement

彖 傳 tuàn zhuàn

tóng rénróu wèi zhōngér yīng qiányuē tóng rén

ensemble • homme • flexible • obte­nir • posi­tion • obte­nir • au centre • et ain­si • il faut • faire appel à • qián • dire • ensemble • homme

tóng rén yuētóng rén hēng

ensemble • homme • dire • ensemble • homme • dans • en rase cam­pagne • crois­sance

shè chuānqián xìng

pro­fi­table • tra­ver­ser • grand • cours d’eau • qián • agir • par­ti­cule finale

wén míng jiànzhōng zhèng ér yīngjūn zhèng

culture • lumière • ain­si • vigou­reu­se­ment • au centre • cor­rect • et ain­si • il faut • noble • héri­tier • cor­rect • par­ti­cule finale

wéi jūn wéi néng tōng tiān xià zhī zhì

seule­ment • noble • héri­tier • comme • pou­voir • tra­ver­ser sans entrave • ciel • sous • son • volon­té

Se réunir entre sem­blables : le souple obtient sa posi­tion, obtient le centre, et cor­res­pond à l’E­lan créa­tif. C’est “Se réunir entre sem­blables”.

Se réunir entre sem­blables veut dire : Se réunir entre sem­blables jusque dans les terres incultes. Déve­lop­pe­ment.

Il est pro­fi­table de tra­ver­ser le grand fleuve : c’est le mou­ve­ment de l’E­lan créa­tif.

Clar­té civi­li­sa­trice par la vigueur. Cen­tré et cor­rect, il trouve cor­res­pon­dance : c’est ain­si que l’homme noble se rec­ti­fie.

Seul l’homme noble est capable de faire com­mu­ni­quer les aspi­ra­tions de tout l’u­ni­vers.

Notes de traduction

LE NOM DE L’HEXAGRAMME

Après l’ab­sence 不  de 口 kǒu “bouche, com­mu­ni­ca­tion” dans 否 “Adver­si­té”, la décom­po­si­tion gra­phique de 同人 tóng rén ” Se réunir entre sem­blables ” montre 同 tóng, qui évoque l’ac­cord par la 口 kǒu la “bouche, parole” dans 冂 jiōng “un espace déli­mi­té”, tan­dis que 人 rén désigne l’être humain dans sa dimen­sion rela­tion­nelle. L’en­fer­me­ment pré­sent dans 匸 fāng le “coffre” (un des com­po­sant de l’ex­pres­sion 匪人 fěi rén du com­men­taire de l’hexa­gramme pré­cé­dent) est donc deve­nu un cadre pro­tec­teur pour les rela­tions humaines. Le pas­sage du com­po­sant 非 fēi “dis­sem­blable” , ici au groupe 一 yī “une seule” + 口kǒu “bouche” per­met de dépas­ser le sens super­fi­ciel de “ras­sem­ble­ment” pour dési­gner l’u­nion qui pré­serve et enri­chit les sin­gu­la­ri­tés par la com­mu­ni­ca­tion réglée. Après la régu­la­tion conflic­tuelle de Sòng “Débattre” (sixième hexa­gramme) et l’or­ga­ni­sa­tion col­lec­tive de Shī “Troupe” (le sep­tième), Tóng Rén explore les condi­tions d’une agré­ga­tion har­mo­nieuse fon­dée non plus sur l’au­to­ri­té rec­ti­fi­ca­trice mais sur la cor­res­pon­dance spon­ta­née. Cette pro­gres­sion marque le pas­sage de la subor­di­na­tion hié­rar­chique vers la réci­pro­ci­té créa­trice dans l’ou­ver­ture uni­ver­selle.

LES TRIGRAMMES ET LES TRAITS

Qián 乾 (ciel/créateur) au-des­sus de 離 (feu/clarté) montre que la force créa­trice sur­plombe la lumière civi­li­sa­trice. Avec Tóng Rén, l’u­nion authen­tique sup­pose l’ar­ti­cu­la­tion entre vigueur natu­relle et raf­fi­ne­ment cultu­rel. L’u­nique trait yīn à la deuxième posi­tion (au centre du tri­gramme infé­rieur) exprime le prin­cipe récep­tif qui, par sa posi­tion cen­trale et sa cor­res­pon­dance avec le cin­quième trait yáng, per­met l’har­mo­ni­sa­tion de la mul­ti­tude envi­ron­nante. Les six posi­tions s’ac­com­plissent selon une ouver­ture pro­gres­sive, des portes du pre­mier trait vers des lieux de plus en plus ouverts ou éle­vés (rem­parts) au qua­trième trait, puis jus­qu’à l’ac­com­plis­se­ment de la com­mu­ni­ca­tion uni­ver­selle aux posi­tions supé­rieures.

EXPLICATION DU JUGEMENT

同人 (Tóng rén) – Se réunir entre sem­blables

“Se réunir entre sem­blables : le souple obtient sa posi­tion, obtient le centre, et cor­res­pond à l’É­lan créa­tif.”

La triple qua­li­fi­ca­tion “obte­nir sa posi­tion, obte­nir le centre, et cor­res­pondre à l’é­lan créa­tif” du seul trait yin, en deuxième posi­tion, donc éga­le­ment yin ren­force sa capa­ci­té à réunir. Il devient ain­si un point de conver­gence pour la mul­ti­tude des traits yang. Sa cor­res­pon­dance (應 yìng) avec le prin­cipe créa­teur fait réfé­rence au tri­gramme supé­rieur Qián 乾, et sou­ligne tout par­ti­cu­liè­re­ment sa rela­tion pri­vi­lé­giée avec le cin­quième trait yang à une place yin.

于野 (Yú yě) – Dans les terres incultes

“Se réunir entre sem­blables jusque dans les terres incultes.”

La com­mu­nion authen­tique ne se limite pas aux cadres ins­ti­tu­tion­nels ou sociaux éta­blis, mais s’é­pa­nouit dans l’es­pace ouvert de la “plaine” (野 ), méta­phore de la spon­ta­néi­té natu­relle et de l’ab­sence de contraintes arti­fi­cielles. 野 indique un espace ouvert “cam­pagne, région sau­vage, désert”, non cir­cons­crit par les murailles urbaines, méta­phore des cloi­son­ne­ments arti­fi­ciels et sociaux. Sa construc­tion défi­nis­sait ini­tia­le­ment la zone inter­mé­diaire, en cours de défri­che­ment, entre 土 tǔ un “lieu” où sont situés 田 tián les “champs”, et la forêt péri­phé­rique. 野 dési­gnait la cam­pagne par oppo­si­tion à la ville, ou le peuple par rap­port à la cour. Cet espace “non culti­vé” était le lieu 予 yǔ d’ ”échanges” avec les bar­bares. Sa construc­tion montre la paume de deux mains, l’une don­nant, l’autre rece­vant.

亨 (Hēng) – Déve­lop­pe­ment

“Déve­lop­pe­ment.”

La forme ancienne de hēng “déve­lop­pe­ment” se com­po­sait elle ausi de deux sym­boles (高 gāo “haut, noble” abré­gés), l’un droit, l’autre inverse ; l’un offrant, l’autre rece­vant.

hēng exprime l’i­dée de “péné­trer sans obs­tacle, exer­cer son influence au plus pro­fond”. Il désigne par­ti­cu­liè­re­ment “l’influence du ciel qui pénètre toutes choses et les fait pros­pé­rer”.

Le déve­lop­pe­ment naît pré­ci­sé­ment de cette ouver­ture spa­tiale qui per­met la cir­cu­la­tion libre des cor­res­pon­dances et l’é­pa­nouis­se­ment des sin­gu­la­ri­tés dans l’u­nion har­mo­nieuse, cha­cun demeu­rant libre de ses mou­ve­ments. Il cor­res­pond à cette zone d’ex­ten­sion des cultures ou de la culture com­mune, à ce lieu d’ex­pan­sion des poten­tia­li­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives.

利涉大川 (Lì shè dà chuān) – Pro­fi­table de tra­ver­ser le grand fleuve

“Il est pro­fi­table de tra­ver­ser le grand fleuve : c’est le mou­ve­ment de l’É­lan créa­tif.”

“Tra­ver­ser le grand fleuve” désigne un enga­ge­ment dans de grandes trans­for­ma­tions. L’u­nion authen­tique confère une puis­sance trans­for­ma­trice qui trans­cende les limi­ta­tions ordi­naires car elle par­ti­cipe direc­te­ment du 乾行 qián xíng “mou­ve­ment créa­teur cos­mique”. Il ne s’a­git donc pas d’une audace humaine ordi­naire face à un défi à sur­mon­ter, puisque la capa­ci­té de l’u­nion trouve sa jus­ti­fi­ca­tion dans l’es­sence même de l’action du Ciel. C’est parce que 乾 Qián “agit” dans cette com­mu­nion que les “grandes tra­ver­sées” deviennent non seule­ment pos­sibles mais 利 “pro­fi­tables”.

La com­mu­nion authen­tique ne se contente pas d’har­mo­ni­ser les rela­tions exis­tantes : elle per­met l’en­ga­ge­ment créa­teur dans des trans­for­ma­tions majeures. Ain­si la média­tion récep­tive du trait cen­tral yin, devient para­doxa­le­ment une force de dépas­se­ment d’obs­tacles appa­rem­ment insur­mon­tables.

利君子貞 (Lì jūn zǐ zhēn) – Pro­fi­table que l’homme noble per­sé­vère

“Clar­té civi­li­sa­trice par la vigueur. Cen­tré et cor­rect, il trouve cor­res­pon­dance : c’est ain­si que l’homme noble se rec­ti­fie. Seul l’homme noble est capable de faire com­mu­ni­quer les aspi­ra­tions de tout l’u­ni­vers.”

wén “culture, raf­fi­ne­ment, civi­li­sa­tion” fait écho à l’ex­pres­sion “jusque dans les 野 “terres incultes” citée plus haut. 明 míng “clar­té” cor­res­pond au tri­gramme infé­rieur 離 (feu/clarté). La clar­té civi­li­sa­trice est le vide du deuxième trait qui éclaire et orga­nise, sa capa­ci­té d’ac­cueil et de mobi­li­sa­tion de la 健 jiàn “vigueur, puis­sance” du tri­gramme 乾 Qián. La syn­thèse éner­gé­tique du cen­trage, de la rec­ti­tude et de la cor­res­pon­dance réa­lise la voca­tion cos­mo­po­li­tique de l’homme noble : faire com­mu­ni­quer toutes les volon­tés sous le Ciel.

L’u­nion entre les deux qua­li­tés appa­rem­ment oppo­sées, lumière civi­li­sa­trice et vigueur créa­trice, n’est pas une fusion indif­fé­ren­ciée, mais 野 , le lieu de l’ar­ti­cu­la­tion dyna­mique, de l’é­change (予 yǔ) où l’in­tel­li­gence cultive (田 tián “champs”) la force, et où la puis­sance éclaire (明 míng “clar­té”) (par défri­chage, éclair­cis­se­ment, du sau­vage) la culture.

La réci­pro­ci­té de予 yǔ per­met à l’homme noble d’o­pé­rer sa propre rec­ti­fi­ca­tion (zhēn “per­sé­vé­rance, fer­me­té, per­fec­tion­ne­ment”) par par­ti­ci­pa­tion à l’ordre har­mo­nieux de la com­mu­nion. Ain­si l’u­nion authen­tique n’est pas une simple agré­ga­tion d’in­di­vi­dua­li­tés mais un pro­ces­sus de per­fec­tion­ne­ment mutuel. Notons éga­le­ment que, dans le voca­bu­laire divi­na­toire, zhēn désigne le tri­gramme infé­rieur, pour évo­quer son rôle de sou­tien (de 悔 huǐ le tri­gramme supé­rieur).

Dans l’ex­pres­sion “Seul l’homme noble”, 唯 wéi “seule­ment, uni­que­ment, seul” sou­ligne à la fois le carac­tère excep­tion­nel de cette situa­tion mais aus­si le pro­fit que chaque indi­vi­du en retire s’il sait s’en mon­trer digne (君 jūn “noble”). Est éga­le­ment mise en avant la soli­tude du trait yin par rap­port à la forêt des traits yang qui l’en­tourent : son geste civi­li­sa­teur, cultu­rel éta­blit une dis­tinc­tion fon­da­men­tale, une élé­va­tion du quan­ti­ta­tif au niveau qua­li­ta­tif, par 子 “l’en­fant, l’homme en deve­nir”.

La pro­gres­sion 文明以健 → 中正而應 → 君子正 montre ain­si l’en­chaî­ne­ment logique : qua­li­tés cos­mo­lo­giques → confi­gu­ra­tion struc­tu­relle → réa­li­sa­tion anthro­po­lo­gique.

L’ex­pres­sion 天下 tiān xià “sous le ciel, tout l’u­ni­vers” est ici plus que jamais jus­ti­fiée par la posi­tion du tri­gramme Qián 乾 (ciel/créateur).

La Com­mu­nion des Hommes selon le Yi Jing ne vise pas sim­ple­ment l’har­mo­nie sociale mais la par­ti­ci­pa­tion consciente à l’ordre cos­mique. L’homme accom­pli devient le média­teur par lequel les aspi­ra­tions dis­per­sées de tous les êtres trouvent leur uni­té dans l’har­mo­nie uni­ver­selle. La capa­ci­té de 通 tōng à “faire com­mu­ni­quer” trans­cende la simple diplo­ma­tie pour expri­mer une fonc­tion pro­pre­ment cos­mo­lo­gique : per­mettre à l’ordre céleste de se mani­fes­ter dans la diver­si­té ter­restre par la média­tion de la sagesse humaine accom­plie.

SYNTHÈSE

L’u­nion authen­tique de Tóng Rén est une média­tion cos­mo­lo­gique qui sublime les anta­go­nismes entre par­ti­cu­la­risme et uni­ver­sa­lisme. Dans cet hexa­gramme la com­mu­nion véri­table ne naît pas de l’a­bo­li­tion des dif­fé­rences mais de leur arti­cu­la­tion dyna­mique dans l’es­pace ouvert des terres incultes (野 ) – cette zone inter­mé­diaire de défri­che­ment et d’é­change où la culture ren­contre la spon­ta­néi­té natu­relle.

Après l’obs­truc­tion de (否 “Adver­si­té”) et ses cloi­son­ne­ments sté­ri­li­sants, Tóng Rén inau­gure les condi­tions d’une com­mu­ni­ca­tion uni­ver­selle où l’u­nique trait yīn récep­tif, par sa triple qua­li­fi­ca­tion (posi­tion, centre, cor­res­pon­dance), devient le prin­cipe orga­ni­sa­teur qui per­met à toutes les volon­tés de s’ar­ti­cu­ler dans le res­pect de leurs sin­gu­la­ri­tés. Cette média­tion récep­tive révèle para­doxa­le­ment une puis­sance trans­for­ma­trice capable d’enga­ge­ment dans de grandes tra­ver­sées parce qu’elle par­ti­cipe direc­te­ment du mou­ve­ment créa­teur cos­mique.

L’en­sei­gne­ment le plus pro­fond réside dans la dia­lec­tique entre clar­té civi­li­sa­trice (文明 wén míng) et vigueur créa­trice (健 jiàn) : non pas fusion indif­fé­ren­ciée mais lieu d’échange (予 ) où l’in­tel­li­gence cultive la force et où la puis­sance éclaire la culture. Ain­si l’homme noble devient capable, par sa propre rec­ti­fi­ca­tion dans l’ordre har­mo­nieux de la com­mu­nion, de faire com­mu­ni­quer les aspi­ra­tions de tout l’u­ni­vers.

Tóng Rén s’ap­plique dans tous les domaines néces­si­tant com­man­de­ment ins­pi­rant, média­tion inter­cul­tu­relle, et faci­li­ta­tion de pro­ces­sus d’in­no­va­tion col­lec­tive. L’au­to­ri­té véri­table ne s’im­pose pas mais sus­cite l’adhé­sion par la qua­li­té de sa média­tion entre aspi­ra­tions par­ti­cu­lières et ordre uni­ver­sel.

Neuf au Début

初 九 chū jiǔ

tóng rén mén

ensemble • ses sem­blables • à • porte

jiù

pas • faute

Com­mu­nau­té humaine jus­qu’aux portes.

Pas de blâme.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans l’ex­pres­sion 同人于門 (tóng rén yú mén) le carac­tère 同 (tóng) conserve, comme dans le juge­ment, son sens fon­da­men­tal d’u­nion, de simi­li­tude et de com­mu­nau­té, tan­dis que 人 (rén) désigne tou­jours l’être humain ou la col­lec­ti­vi­té humaine. La par­ti­cule 于 () indique ici une rela­tion spa­tiale que l’on pour­rait tra­duire par “à”, “près de”, “jus­qu’à” ou “dans le cadre de”. Ce qui change fon­da­men­ta­le­ment par rap­port au Juge­ment, c’est le terme 門 (mén), “porte”, qui rem­place 野 (), “terres incultes”. Le carac­tère 門 repré­sente gra­phi­que­ment une porte à deux bat­tants et consti­tuait dans la Chine ancienne un élé­ment archi­tec­tu­ral cru­cial, à la fois phy­sique et sym­bo­lique, mar­quant une fron­tière entre dif­fé­rents espaces (intérieur/extérieur, privé/public, familial/étranger).

La for­mule 无咎 (wú jiù) est récur­rente dans le Yi Jing. Le carac­tère 咎 (jiù) évoque ini­tia­le­ment la notion de faute, d’er­reur ou de cala­mi­té résul­tant d’ac­tions incor­rectes. Dans le contexte divi­na­toire, il sug­gère l’ab­sence de consé­quences néga­tives résul­tant de l’ac­tion ou de la situa­tion décrite.

CHOIX DE TRADUCTION

J’ai choi­si de tra­duire 同人于門 (tóngrénmén) par “Com­mu­nau­té humaine jus­qu’aux portes”. Cette for­mu­la­tion cherche à pré­ser­ver le paral­lé­lisme avec le texte du Juge­ment (“Com­mu­nau­té humaine jusque dans les terres incultes”) tout en sou­li­gnant le contraste entre les deux espaces évo­qués.

La pré­po­si­tion “jus­qu’aux” pour tra­duire 于 () a été pri­vi­lé­giée car elle sug­gère un mou­ve­ment qui s’é­tend et atteint une limite, en l’oc­cur­rence les portes. J’au­rais pu opter pour “à la porte” ou “aux portes”, mais ces for­mu­la­tions n’au­raient pas aus­si bien ren­du la ten­sion dyna­mique entre l’in­té­rieur et l’ex­té­rieur.

Le terme 門 (mén) a été tra­duit au plu­riel (“portes”) pour évo­quer non pas une porte spé­ci­fique mais le concept géné­ral de fron­tière domes­tique ou civique. Cette tra­duc­tion pré­serve l’i­dée que la com­mu­nau­té s’é­ta­blit dans un cadre déli­mi­té, struc­tu­ré, contrai­re­ment à l’ex­pan­sion “dans les terres incultes” men­tion­née dans le Juge­ment.

Pour 无咎 (wú jiù), j’ai rete­nu “Pas de blâme” plu­tôt que des alter­na­tives comme “Sans faute”, “Rien de néfaste” ou “Pas d’er­reur”. Le terme “blâme” évoque bien la dimen­sion éva­lua­tive et éthique pré­sente dans le contexte divi­na­toire, où il s’a­git de déter­mi­ner si une conduite est appro­priée ou non.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Dans la cos­mo­lo­gie chi­noise ancienne, la porte (門, mén) repré­sente un lieu de tran­si­tion cru­cial, un seuil qui n’est ni tout à fait inté­rieur ni com­plè­te­ment exté­rieur. Elle marque sym­bo­li­que­ment la fron­tière entre l’es­pace ordon­né, civi­li­sé (内, nèi) et l’es­pace exté­rieur (外, wài). Dans les rituels anciens, cer­taines céré­mo­nies se dérou­laient spé­ci­fi­que­ment aux portes, sou­li­gnant leur impor­tance comme lieux de média­tion entre dif­fé­rents espaces sociaux et cos­miques.

Le pre­mier trait de l’hexa­gramme Tong Ren évoque ain­si une com­mu­nau­té qui se forme dans le cadre des struc­tures sociales exis­tantes, déli­mi­tée par les fron­tières conven­tion­nelles (les “portes”). Contrai­re­ment au Juge­ment qui évoque une exten­sion jusque dans les “terres incultes” (sau­vages, non civi­li­sées), ce trait sug­gère une forme de com­mu­nau­té plus res­treinte, peut-être plus conven­tion­nelle.

Cette dis­tinc­tion entre les deux espaces (門/野, portes/terres incultes) reflète la ten­sion fon­da­men­tale entre ordre social et spon­ta­néi­té natu­relle qui tra­verse toute la pen­sée chi­noise clas­sique.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

Du point de vue confu­céen, ce trait repré­sente les pre­mières étapes de la consti­tu­tion d’une com­mu­nau­té humaine har­mo­nieuse. Les rela­tions com­mencent à se for­mer dans le cadre des struc­tures fami­liales et sociales exis­tantes (sym­bo­li­sées par les “portes”), res­pec­tant ain­si l’ordre social éta­bli. Cette lec­ture valo­rise l’é­ta­blis­se­ment pro­gres­sif d’une har­mo­nie qui com­mence par res­pec­ter les cadres conven­tion­nels avant de pou­voir s’é­tendre plus lar­ge­ment.

Wang Bi inter­prète ce trait comme illus­trant une com­mu­nau­té qui se déve­loppe natu­rel­le­ment à par­tir des affi­ni­tés les plus immé­diates, dans le cadre fami­lial ou cla­nique, sans cher­cher d’emblée à s’é­tendre au-delà. Pour lui, la pré­ci­sion “pas de blâme” indique que, bien que cette forme de com­mu­nau­té soit limi­tée, elle consti­tue néan­moins une étape néces­saire et légi­time.

La pers­pec­tive taoïste pour­rait voir dans ce trait l’ex­pres­sion d’une spon­ta­néi­té qui se mani­feste d’a­bord dans un cadre res­treint, avant de pou­voir s’é­tendre natu­rel­le­ment. La “porte” devient alors non pas tant une limi­ta­tion qu’un point de départ néces­saire, conforme au prin­cipe selon lequel le plus vaste com­mence tou­jours par le plus petit, comme l’é­voque le Dao­de­jing : “Un voyage de mille lieues com­mence par un seul pas”.

L’é­cole du “Sens et Sym­bole” repré­sen­tée par Cheng Yi voit dans ce trait l’i­mage d’une per­sonne qui com­mence à éta­blir des rela­tions basées sur la sin­cé­ri­té et la ver­tu, d’a­bord dans son cercle proche, avant d’é­tendre cette influence plus lar­ge­ment. Cette inter­pré­ta­tion sou­ligne l’im­por­tance de fon­der toute com­mu­nau­té authen­tique sur des bases éthiques solides.

Petite Image du Trait du Bas

chū mén tóng rén

sor­tir • porte • ensemble • homme

yòu shéi jiù

main • qui ? • faute • aus­si

Quit­ter sa porte avec des com­pa­gnons, qui en serait blâ­mé ?

Structure du Trait du Bas

- Trait Yang à une place Impaire, la pre­mière posi­tion est cor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H13 同人 tóng rén Se réunir entre sem­blables, et devient donc incor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H33 遯 dùn “Se reti­rer”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais est à la base de l’en­ve­loppe de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il n’est pas en cor­res­pon­dance avec le qua­trième trait, mais le devien­dra après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est à la base du tri­gramme cor­res­pon­dant à l’élé­ment 火 huǒ “Feu”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme gèn qui cor­res­pond à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le deuxième trait évo­lue de à .
- Ce trait occupe la plus basse des deux posi­tions asso­ciées à la Terre. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : 无咎 jiù.

Interprétation

Dans un élan dyna­mique et tour­né vers l’ex­té­rieur, les pre­mières ten­ta­tives d’u­nion se font jour. Ces efforts, loin d’être égoïstes, sont gui­dés par des objec­tifs com­muns. Les inten­tions, étant justes et orien­tées vers le par­tage, posent un fon­de­ment solide. Même en l’ab­sence de sou­tiens fer­me­ment éta­blis, ces pre­miers pas vers la col­la­bo­ra­tion sont pro­met­teurs et sans reproche. Ils ouvrent la voie à une coopé­ra­tion future qui, fort de ces bases saines, a toutes les chances d’être fruc­tueuse.

Expérience corporelle

L’ex­pé­rience de “Com­mu­nau­té humaine jus­qu’aux portes” évoque cor­po­rel­le­ment la sen­sa­tion de se tenir sur un seuil, dans cet espace limi­nal qui n’est ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors. C’est l’ex­pé­rience de la fron­tière per­méable, du pas­sage entre dif­fé­rents espaces sociaux ou psy­chiques.

Dans notre vie quo­ti­dienne, cette expé­rience se mani­feste dans ces moments où nous com­men­çons à éta­blir un lien avec autrui tout en main­te­nant une cer­taine réserve – comme lors d’une pre­mière ren­contre, où la rela­tion se forme pro­gres­si­ve­ment, à par­tir des fron­tières per­son­nelles de cha­cun (nos “portes”).

Sur le plan cor­po­rel, cela peut s’ap­pa­ren­ter à cette pos­ture où nous nous tenons sur le pas d’une porte, ni com­plè­te­ment enga­gés ni com­plè­te­ment en retrait, dans cet équi­libre déli­cat entre ouver­ture et pro­tec­tion. C’est aus­si l’at­ti­tude du corps qui s’ouvre à l’autre tout en main­te­nant son inté­gri­té, sa struc­ture propre – comme dans cer­tains exer­cices de Tai­ji­quan où l’on apprend à “accueillir” l’éner­gie de l’autre sans perdre son centre.

Six en Deux

六 二 liù èr

tóng rén zōng

ensemble • ses sem­blables • dans • temple

lìn

gêne

Com­mu­nau­té humaine jus­qu’au temple ances­tral.

Regret.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

L’ex­pres­sion 同人于宗 (tóng rén yú zōng) pré­sente une varia­tion signi­fi­ca­tive par rap­port au pre­mier trait et au Juge­ment de l’hexa­gramme. Les carac­tères 同 (tóng) et 人 (rén) conservent leur sens d’u­nion et de com­mu­nau­té humaine, tan­dis que la par­ti­cule 于 () main­tient sa fonc­tion de loca­li­sa­tion spa­tiale.

Le terme clé qui change est 宗 (zōng), “temple ances­tral”, qui rem­place 門 (mén), “portes” du pre­mier trait, et 野 (), “terres incultes” du Juge­ment. Le carac­tère 宗 est com­po­sé gra­phi­que­ment de l’élé­ment supé­rieur 宀 (mián, “toit”) qui désigne une mai­son ou un bâti­ment cou­vert, et de l’élé­ment 示 (shì) qui évoque les mani­fes­ta­tions divines et les pra­tiques rituelles. Ensemble, ils forment l’i­mage d’un lieu sacré dédié au culte des ancêtres.

Dans la Chine ancienne, le temple ances­tral (宗廟, zōng­miào) consti­tuait le centre spi­ri­tuel du clan ou de la lignée fami­liale. C’é­tait le lieu où l’on conser­vait les tablettes ances­trales et où se dérou­laient les rituels essen­tiels à la cohé­sion sociale du groupe fami­lial élar­gi. Le terme 宗 désigne non seule­ment l’é­di­fice phy­sique, mais aus­si le concept de “lignée” ou de “tra­di­tion fami­liale”.

Le terme 吝 (lìn) qui conclut ce trait signi­fie lit­té­ra­le­ment “avare”, “par­ci­mo­nieux”, mais dans le contexte divi­na­toire du Yi Jing, il prend le sens de “regret”, “embar­ras­sant” ou “gênant”. Il exprime une dif­fi­cul­té ou une limi­ta­tion, indi­quant que la situa­tion décrite n’est pas idéale ou com­porte des désa­van­tages.

CHOIX DE TRADUCTION

J’ai choi­si de tra­duire 同人于宗 par “Com­mu­nau­té humaine jus­qu’au temple ances­tral”. Cette for­mu­la­tion main­tient le paral­lé­lisme avec le pre­mier trait (“Com­mu­nau­té humaine jus­qu’aux portes”) et le Juge­ment (“Com­mu­nau­té humaine jusque dans les terres incultes”), sou­li­gnant ain­si la pro­gres­sion spa­tiale et sym­bo­lique entre ces dif­fé­rentes for­mu­la­tions.

La pré­po­si­tion “jus­qu’au” pour tra­duire 于 () pré­serve l’i­dée d’un mou­ve­ment ou d’une exten­sion qui atteint un cer­tain point. J’au­rais pu opter pour “dans le temple ances­tral” ou “au temple ances­tral”, mais ces for­mu­la­tions auraient per­du la nuance dyna­mique pré­sente dans le texte ori­gi­nal.

Le terme 宗 (zōng) a été tra­duit par “temple ances­tral” pour sou­li­gner sa dimen­sion rituelle et fami­liale. D’autres options auraient été “lignée ances­trale”, “clan fami­lial” ou “tra­di­tion patri­li­néaire”, mais ces tra­duc­tions auraient per­du la dimen­sion spa­tiale et archi­tec­tu­rale du terme, impor­tante dans le contexte de cette pro­gres­sion depuis les “portes” jus­qu’aux “terres incultes”.

Pour 吝 (lìn), j’ai rete­nu “Regret” plu­tôt que des alter­na­tives comme “Limi­ta­tion”, “Res­tric­tion” ou “Embar­ras”. Le terme “regret” évoque bien la conno­ta­tion néga­tive atta­chée à cette situa­tion, tout en res­tant suf­fi­sam­ment concis pour s’ins­crire dans le style laco­nique carac­té­ris­tique du Yi Jing.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Dans la cos­mo­lo­gie chi­noise ancienne, l’es­pace était orga­ni­sé selon un modèle concen­trique où le centre repré­sen­tait le lieu de plus grande sacra­li­té, entou­ré de zones pro­gres­si­ve­ment plus “sau­vages” ou moins civi­li­sées. Selon cette concep­tion, on pas­sait des espaces les plus sacrés (宗廟, temple ances­tral) aux espaces domes­tiques (門, portes), puis aux espaces culti­vés (郊, fau­bourgs) et enfin aux espaces sau­vages (野, terres incultes).

Le temple ances­tral repré­sen­tait non seule­ment le centre spa­tial de la com­mu­nau­té, mais aus­si son centre tem­po­rel, reliant les géné­ra­tions pré­sentes aux géné­ra­tions pas­sées et futures. C’é­tait le lieu où la conti­nui­té du temps se mani­fes­tait à tra­vers les rituels, où les vivants com­mu­niaient avec les morts.

Dans ce contexte, la pro­gres­sion décrite par les trois for­mu­la­tions de l’hexa­gramme Tong Ren (同人于宗 → 同人于門 → 同人于野) semble inver­ser le mou­ve­ment habi­tuel de la civi­li­sa­tion : plu­tôt que d’al­ler du sau­vage vers le civi­li­sé, on va ici du plus codi­fié (le temple) vers le plus libre (les terres incultes). Cette inver­sion sug­gère que la véri­table com­mu­nau­té humaine se réa­lise plei­ne­ment lors­qu’elle trans­cende les cadres trop rigides de la tra­di­tion fami­liale pour s’é­tendre aux espaces non codi­fiés.

Le “regret” (吝, lìn) asso­cié au temple ances­tral pour­rait alors indi­quer les limi­ta­tions d’une com­mu­nau­té trop exclu­si­ve­ment fon­dée sur les liens de sang et les hié­rar­chies tra­di­tion­nelles, par oppo­si­tion à une com­mu­nau­té plus uni­ver­selle évo­quée dans le Juge­ment.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

Wang Bi inter­prète ce trait comme l’illus­tra­tion d’une com­mu­nau­té qui se forme sur la base de liens fami­liaux ou cla­niques exclu­sifs, créant ain­si des sépa­ra­tions arti­fi­cielles entre les êtres humains. Pour lui, le “regret” pro­vient pré­ci­sé­ment de cette exclu­si­vi­té qui contre­dit l’i­déal d’une com­mu­nion plus uni­ver­selle.

Dans la pers­pec­tive confu­céenne, le temple ances­tral (宗, zōng) repré­sente l’ordre hié­rar­chique et la pié­té filiale, valeurs fon­da­men­tales de la socié­té. Cepen­dant, même la tra­di­tion confu­céenne recon­naît les limites d’une com­mu­nau­té exclu­si­ve­ment fon­dée sur les liens fami­liaux. Comme le sug­gère Men­cius, la bien­veillance véri­table doit s’é­tendre au-delà du cercle fami­lial pour embras­ser tous les êtres humains.

L’é­cole taoïste ver­rait dans ce trait l’ex­pres­sion des limi­ta­tions inhé­rentes aux struc­tures sociales rigides, sym­bo­li­sées par le temple ances­tral. Dans cette pers­pec­tive, le “regret” mani­feste la perte de spon­ta­néi­té et d’u­ni­ver­sa­li­té qui résulte d’un atta­che­ment trop strict aux dis­tinc­tions sociales conven­tion­nelles.

La tra­di­tion boud­dhiste Chan pour­rait inter­pré­ter ce trait comme illus­trant les limites de l’at­ta­che­ment aux iden­ti­tés col­lec­tives, même fami­liales. Le “regret” (吝, lìn) reflé­te­rait alors la souf­france qui naît de ces iden­ti­fi­ca­tions limi­ta­tives, par oppo­si­tion à la recon­nais­sance de l’in­ter­dé­pen­dance fon­da­men­tale de tous les êtres.

Petite Image du Deuxième Trait

tóng rén zōng

ensemble • homme • dans • temple

lìn dào

gêne • voie • aus­si

Com­mu­nau­té avec les hommes jus­qu’au temple des ancêtres : cela conduit aux regrets.

Structure du Deuxième Trait

- Trait Yin à une place Paire, la deuxième posi­tion est cor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H13 同人 tóng rén Se réunir entre sem­blables, et devient donc incor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H1 乾 qián “Elan créa­tif”..
- Ce trait pos­sède la cen­tra­li­té en posi­tion infé­rieure.
- Il est en cor­res­pon­dance avec le cin­quième trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au milieu du tri­gramme cor­res­pon­dant à l’élé­ment 火 huǒ “Feu” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme qián qui cor­res­pond à l’élé­ment 天 tiān “Ciel”.
- Il est éga­le­ment à la base du tri­gramme xùn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 風 fēng “Vent”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme qián qui cor­res­pond à l’élé­ment 天 tiān “Ciel”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le pre­mier trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le troi­sième trait évo­lue de à .
- Ce trait est à la plus haute des deux posi­tions asso­ciées à la Terre. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- Il est maître de l’hexa­gramme avec le cin­quième trait.
- For­mules Man­tiques : 吝 lìn.

Interprétation

Col­la­bo­rer avec des per­sonnes avec qui l’on a des liens étroits ou des affi­ni­tés pré­sente une oppor­tu­ni­té pré­cieuse, car la com­pré­hen­sion mutuelle est sou­vent plus aisée dans ce type d’u­nion. Cepen­dant, limi­ter étroi­te­ment et exclu­si­ve­ment nos col­la­bo­ra­tions à un cercle proche ou res­treint peut fina­le­ment entra­ver la crois­sance et l’é­vo­lu­tion à long terme. Se can­ton­ner à un groupe fami­lier peut entraî­ner un manque de pers­pec­tives nou­velles et une stag­na­tion des idées. Il est donc cru­cial de recher­cher une col­la­bo­ra­tion plus ouverte et diver­si­fiée, en inté­grant des per­sonnes aux com­pé­tences, expé­riences et points de vue variés. Cette approche per­met non seule­ment d’é­vi­ter les regrets et l’hu­mi­lia­tion, mais aus­si d’embrasser une crois­sance plus riche et plus dyna­mique. Un équi­libre entre les rela­tions fami­lières et les nou­velles alliances peut conduire à des résul­tats inno­vants et plus com­plets.

Expérience corporelle

L’ex­pé­rience de “Com­mu­nau­té humaine jus­qu’au temple ances­tral” évoque la sen­sa­tion d’être enra­ci­né dans une tra­di­tion, une lignée, avec tout ce que cela com­porte de sécu­ri­té et de contrainte à la fois. C’est l’ex­pé­rience du corps socia­li­sé, for­mé par les rituels et les habi­tudes trans­mises de géné­ra­tion en géné­ra­tion.

Dans notre vie quo­ti­dienne, cette expé­rience se mani­feste dans ces moments où nous nous sen­tons pro­fon­dé­ment ins­crits dans notre his­toire fami­liale – comme lors de réunions de famille ou de céré­mo­nies tra­di­tion­nelles. Notre corps y adopte spon­ta­né­ment des pos­tures, des gestes, des atti­tudes qui nous ont été trans­mis et qui créent un sen­ti­ment d’ap­par­te­nance, mais par­fois aus­si d’en­fer­me­ment.

Le “regret” (吝, lìn) évoque cette ambi­va­lence cor­po­relle : d’un côté, le confort de l’ap­par­te­nance, la cha­leur du foyer ances­tral ; de l’autre, la contrainte des rôles assi­gnés, la limi­ta­tion des pos­sibles. C’est la ten­sion entre enra­ci­ne­ment et liber­té, entre iden­ti­té héri­tée et iden­ti­té choi­sie.

En termes de pra­tiques cor­po­relles, on pour­rait com­pa­rer cette expé­rience à celle d’un appren­ti dans un art tra­di­tion­nel comme la cal­li­gra­phie, qui doit d’a­bord inté­grer rigou­reu­se­ment les formes héri­tées des maîtres anciens (le “temple ances­tral”) avant de pou­voir déve­lop­per son propre style. Ce moment de stricte imi­ta­tion est néces­saire mais com­porte aus­si une forme de “regret” – la limi­ta­tion tem­po­raire de l’ex­pres­sion per­son­nelle.

Neuf en Trois

九 三 jiǔ sān

róng mǎng

cacher • arme • dans • hautes herbes

shēng gāo líng

mon­ter • ce • haut • col­line

sān suì xìng

trois • année • pas • (se) lever

Cacher les armes dans les brous­sailles,

Mon­ter sur la haute col­line,

Durant trois années, ne pas se rele­ver.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

L’ex­pres­sion 伏戎于莽 (fú róng yú mǎng) pré­sente une ima­ge­rie mili­taire absente des deux pre­miers traits. Le carac­tère 伏 () signi­fie “se cacher”, “se tenir tapi” ou “s’ac­crou­pir”. Il évoque gra­phi­que­ment l’i­dée d’un homme (人) sous un élé­ment qui le dis­si­mule (⺀). Le terme 戎 (róng) désigne les “armes” ou les “guer­riers”, et par exten­sion “l’ar­mée” ou “les affaires mili­taires”. Dans les textes anciens, ce carac­tère était aus­si uti­li­sé pour dési­gner cer­tains peuples “bar­bares” des fron­tières occi­den­tales.

La par­ti­cule 于 () main­tient sa fonc­tion loca­tive (“dans”, “à”), tan­dis que 莽 (mǎng) désigne les “hautes herbes”, les “brous­sailles” ou une “végé­ta­tion dense”. Ce terme évoque un espace inter­mé­diaire entre la nature sau­vage et domes­ti­quée, où la végé­ta­tion est suf­fi­sam­ment dense pour ser­vir de cachette.

La seconde ligne, 升其高陵 (shēng qí gāo líng), intro­duit un mou­ve­ment ver­ti­cal. Le carac­tère 升 (shēng) signi­fie “mon­ter”, “s’é­le­ver” ou “grim­per”. Le terme 其 () est un pro­nom pos­ses­sif (“son”, “sa”, “ses”) ou démons­tra­tif (“ce”, “cette”). Les carac­tères 高陵 (gāo líng) dési­gnent une “haute col­line” ou une “élé­va­tion du ter­rain”. Le terme 陵 (líng) dési­gnait spé­ci­fi­que­ment dans cer­tains contextes les tertres funé­raires des sou­ve­rains.

La troi­sième ligne, 三歲不興 (sān suì bù xìng), intro­duit une dimen­sion tem­po­relle. Le terme 三歲 (sān suì) signi­fie “trois années” ou “trois cycles sai­son­niers”. Le carac­tère 不 () est la néga­tion simple (“ne pas”), tan­dis que 興 (xìng) signi­fie “se lever”, “pros­pé­rer”, “s’é­lan­cer” ou “entre­prendre une action”. Dans les textes mili­taires anciens, 興 pou­vait dési­gner spé­ci­fi­que­ment “lever des troupes” ou “lan­cer une cam­pagne mili­taire”.

CHOIX DE TRADUCTION

J’ai choi­si de tra­duire 伏戎于莽 (fú róng yú mǎng) par “Cacher les armes dans les brous­sailles”. Cette tra­duc­tion pri­vi­lé­gie le sens concret et mili­taire de l’ex­pres­sion, pré­ser­vant l’i­mage d’une embus­cade ou d’une stra­té­gie défen­sive. Des alter­na­tives auraient pu être “Dis­si­mu­ler l’ar­mée dans la végé­ta­tion dense” ou “Se tapir avec les troupes dans les four­rés”, mais ces for­mu­la­tions auraient per­du en conci­sion et en force évo­ca­trice.

Pour 升其高陵 (shēng qí gāo líng), j’ai opté pour “Mon­ter sur la haute col­line”. Cette for­mu­la­tion pré­serve l’i­mage d’un mou­ve­ment ascen­dant vers un point d’ob­ser­va­tion éle­vé. D’autres pos­si­bi­li­tés auraient été “Gra­vir ce som­met” ou “S’é­le­ver sur le tertre domi­nant”, mais la for­mu­la­tion choi­sie me semble plus directe et évo­ca­trice.

L’ex­pres­sion 三歲不興 (sān suì bù xìng) a été tra­duite par “Durant trois années, ne pas se rele­ver”. Le verbe 興 (xìng) est par­ti­cu­liè­re­ment poly­va­lent, et j’ai choi­si de le rendre par “se rele­ver” pour main­te­nir la cohé­rence avec l’i­mage mili­taire des “armes cachées”. D’autres options auraient été “Pen­dant trois ans, ne pas lan­cer d’of­fen­sive” ou “Trois années sans entre­prendre d’ac­tion”, mais ces tra­duc­tions auraient expli­ci­té exces­si­ve­ment ce qui reste impli­cite dans le texte ori­gi­nal.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Dans la pen­sée mili­taire chi­noise ancienne, telle qu’ex­po­sée dans L’Art de la guerre, l’embuscade et la patience stra­té­gique étaient des élé­ments fon­da­men­taux. La for­mule “cacher les armes dans les brous­sailles” évoque des troupes en embus­cade, tan­dis que “mon­ter sur la haute col­line” fait écho à l’im­por­tance de l’ob­ser­va­tion du ter­rain avant l’en­ga­ge­ment.

La période de “trois années” (三歲, sān suì) n’est pas ano­dine : dans la cos­mo­lo­gie chi­noise, le nombre trois repré­sente sou­vent un cycle com­plet. De plus, dans la pra­tique poli­tique ancienne, une période de trois ans était consi­dé­rée comme néces­saire pour éva­luer les résul­tats d’une poli­tique ou d’une stra­té­gie.

Le motif d’at­tente et de non-action (不興, bù xìng) dans ce contexte mili­taire résonne avec le prin­cipe taoïste du non-agir, selon lequel l’ef­fi­ca­ci­té véri­table pro­vient sou­vent de la capa­ci­té à attendre le moment oppor­tun plu­tôt que de l’ac­tion pré­ci­pi­tée.

Dans le contexte glo­bal de l’hexa­gramme Tong Ren, qui parle de “com­mu­nau­té humaine”, cette image mili­taire intro­duit une note dis­so­nante qui sug­gère que même au sein de la com­mu­nau­té peuvent exis­ter des ten­sions et des stra­té­gies défen­sives. Elle rap­pelle que l’har­mo­nie sociale n’est pas acquise et peut néces­si­ter vigi­lance et rete­nue.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

L’i­mage des “armes cachées” et de la posi­tion d’ob­ser­va­tion sur la “haute col­line” pour­rait sym­bo­li­ser la vigi­lance néces­saire même au sein de la com­mu­nau­té humaine – une pru­dence qui n’est pas hos­ti­li­té mais dis­cer­ne­ment.

Wang Bi inter­prète ce trait comme illus­trant la ten­sion inhé­rente à toute com­mu­nau­té : même lorsque les hommes se ras­semblent, des diver­gences d’in­té­rêts et des risques de conflit sub­sistent. La posi­tion d’at­tente (“durant trois années, ne pas se rele­ver”) repré­sen­te­rait alors la sagesse de ne pas pré­ci­pi­ter les confron­ta­tions.

Dans la tra­di­tion confu­céenne, ce trait évoque les ten­sions inévi­tables au sein de l’ordre social et la néces­si­té par­fois de dis­si­mu­ler tem­po­rai­re­ment ses inten­tions ou ses res­sources. Comme le sug­gère Confu­cius dans les Entre­tiens : “L’homme de bien est har­mo­nieux mais non confor­miste”, recon­nais­sant que l’har­mo­nie sociale n’im­plique pas l’ab­sence de dif­fé­rences.

L’in­ter­pré­ta­tion taoïste ver­rait dans ce trait l’illus­tra­tion de l’art para­doxal de culti­ver une posi­tion appa­rem­ment vul­né­rable pour mieux assu­rer sa pré­ser­va­tion. Comme l’ex­plique Lao­zi dans le Dao­de­jing : “Les armes sont des ins­tru­ments de mau­vais augure”, sug­gé­rant que leur dis­si­mu­la­tion est pré­fé­rable à leur exhi­bi­tion.

Petite Image du Troisième Trait

róng mǎng

cacher • arme • dans • hautes herbes

gāng

par­te­naire • ferme • aus­si

sān suì xìng

trois • année • pas • (se) lever

ān xìng

apai­ser • agir • aus­si

Cacher des armes au fond des four­rés : ren­for­cer la résis­tance. Trois ans sans se lever : com­ment pour­rait-on avan­cer ?

Structure du Troisième Trait

- Trait Yang à une place Impaire, la troi­sième posi­tion est cor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H13 同人 tóng rén Se réunir entre sem­blables, et devient donc incor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H25 無妄 wú wàng “Sans désordre”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais est à la base du centre car­di­nal de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il n’est pas en cor­res­pon­dance avec le sixième trait, mais le devien­dra après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au milieu du tri­gramme xùn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 風 fēng “Vent” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme gèn qui cor­res­pond à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne”.
- Il est éga­le­ment au som­met du tri­gramme cor­res­pon­dant à l’élé­ment 火 huǒ “Feu” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme zhèn qui cor­res­pond à l’élé­ment 雷 léi “Ton­nerre”.
- Il est, pour finir, à la base du tri­gramme qián cor­res­pon­dant à l’élé­ment 天 tiān “Ciel”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme xùn qui cor­res­pond à l’élé­ment 風 fēng “Vent”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le deuxième trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le qua­trième trait évo­lue de à .
- Ce trait occupe à la plus basse des deux posi­tions asso­ciées à l’Hu­main. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : aucune.
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 剛 gāng.

Interprétation

Évi­ter la confron­ta­tion directe en optant pour la dis­cré­tion et l’at­tente peut être judi­cieux dans des contextes où l’op­po­si­tion est forte et une confron­ta­tion immé­diate peu avan­ta­geuse. La pru­dence sug­gère alors de tem­po­ri­ser, de prendre du recul pour mieux éva­luer la situa­tion, au lieu d’a­gir pré­ci­pi­tam­ment. Cepen­dant, une attente pro­lon­gée peut géné­rer des sen­ti­ments de stag­na­tion et de frus­tra­tion. Bien qu’une attente exces­sive risque de faire pas­ser à côté d’op­por­tu­ni­tés impor­tantes, la pré­voyance, la patience et la pru­dence res­tent cru­ciales avant de prendre une déci­sion.

Expérience corporelle

L’ex­pé­rience de “cacher les armes dans les brous­sailles” évoque la sen­sa­tion de rete­nue, de poten­tia­li­té conte­nue d’un corps qui dis­si­mule sa force, qui garde en réserve son éner­gie – comme dans les arts mar­tiaux internes où la puis­sance est mas­quée jus­qu’au moment de son expres­sion.

“Mon­ter sur la haute col­line” sug­gère cor­po­rel­le­ment le mou­ve­ment d’é­lé­va­tion qui per­met de prendre du recul, d’é­lar­gir sa pers­pec­tive. C’est l’ex­pé­rience de la vigi­lance calme, du corps qui s’é­ta­blit dans une posi­tion d’ob­ser­va­tion stra­té­gique – ni enga­gé dans l’ac­tion, ni com­plè­te­ment en retrait.

“Durant trois années, ne pas se rele­ver” évoque la capa­ci­té d’en­du­rance, de patience stra­té­gique. Cor­po­rel­le­ment, c’est l’ex­pé­rience de la ten­sion main­te­nue, de l’at­tente active – comme dans cer­taines pos­tures du qigong où l’im­mo­bi­li­té appa­rente cache une intense acti­vi­té interne.

Neuf en Quatre

九 四 jiǔ sì

chéng yōng

che­vau­cher • son • mur

gōng

ne pas • vaincre • atta­quer

bon augure

Mon­ter sur son rem­part.

Ne pas pou­voir atta­quer.

Pro­pice.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans l’ex­pres­sion 乘其墉 (chéng qí yōng) le carac­tère 乘 (chéng) signi­fie lit­té­ra­le­ment “mon­ter sur”, “che­vau­cher” ou “pro­fi­ter de”. Ce terme était éga­le­ment uti­li­sé dans les textes mili­taires anciens pour dési­gner l’ac­tion de “sai­sir un avan­tage” ou “tirer par­ti d’une situa­tion”. Dans sa forme gra­phique ancienne, il évoque l’i­mage d’un char avec un occu­pant.

Le terme 其 () est un pro­nom pos­ses­sif (“son”, “sa”, “ses”) ou démons­tra­tif (“ce”, “cette”). Le carac­tère 墉 (yōng) désigne spé­ci­fi­que­ment un “mur de défense”, un “rem­part” ou une “for­ti­fi­ca­tion”. Ce terme appa­raît dans les textes mili­taires clas­siques pour dési­gner les ouvrages défen­sifs urbains ou les for­ti­fi­ca­tions pro­té­geant une posi­tion stra­té­gique.

Dans la seconde ligne, 弗克攻 (fú kè gōng), le terme 弗 () est une néga­tion archaïque (“ne pas”) par­ti­cu­liè­re­ment employée dans les textes divi­na­toires et rituels. Le carac­tère 克 () signi­fie “être capable de”, “pou­voir” ou “vaincre”. Le terme 攻 (gōng) désigne l’ac­tion d’ ”atta­quer”, d’ ”assaillir” ou d’ ”assié­ger”. Dans les textes mili­taires, ce carac­tère désigne spé­ci­fi­que­ment l’of­fen­sive contre des posi­tions for­ti­fiées.

Le juge­ment final 吉 (), “pro­pice” ou “de bon augure”, est un terme tech­nique de la divi­na­tion qui indique un résul­tat favo­rable.

CHOIX DE TRADUCTION

J’ai choi­si de tra­duire 乘其墉 (chéng qí yōng) par “Mon­ter sur son rem­part”. Cette tra­duc­tion pré­serve l’i­mage concrète et archi­tec­tu­rale de l’o­ri­gi­nal. Des alter­na­tives auraient pu être “Occu­per sa for­ti­fi­ca­tion”, “S’é­ta­blir sur ses défenses” ou “Prendre posi­tion sur son mur”, mais ces for­mu­la­tions auraient soit per­du en conci­sion, soit ajou­té des nuances inter­pré­ta­tives absentes du texte ori­gi­nal.

Pour 弗克攻 (fú kè gōng), j’ai opté pour “Ne pas pou­voir atta­quer”. Cette for­mu­la­tion pré­serve la struc­ture syn­taxique de l’o­ri­gi­nal et son sens direct. D’autres pos­si­bi­li­tés auraient été “Inca­pable de lan­cer l’of­fen­sive”, “Sans force pour atta­quer” ou “L’at­taque est impos­sible”, mais la for­mu­la­tion choi­sie me semble plus fidèle à la conci­sion et à la direc­ti­vi­té du texte source.

Le terme 吉 () a été tra­duit par “Pro­pice”, sui­vant la conven­tion habi­tuelle pour ce terme divi­na­toire. D’autres options comme “Favo­rable”, “De bon augure” ou “Aus­pi­cieux” auraient été pos­sibles, mais “Pro­pice” pré­serve mieux la dimen­sion rituelle et divi­na­toire du terme.

J’ai évi­té une tra­duc­tion plus inter­pré­ta­tive comme “Se main­te­nir en posi­tion défen­sive sans cher­cher l’af­fron­te­ment est favo­rable”, qui aurait certes cla­ri­fié le sens stra­té­gique mais aurait ajou­té des élé­ments absents du texte ori­gi­nal.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Dans la pen­sée mili­taire chi­noise ancienne, l’op­po­si­tion entre défense et attaque consti­tue un thème fon­da­men­tal. Sun­zi affirme dans l’Art de la Guerre que “L’in­vin­ci­bi­li­té réside dans la défense, la pos­si­bi­li­té de vic­toire dans l’at­taque”.

La men­tion du “rem­part” (墉, yōng) éta­blit un paral­lèle archi­tec­tu­ral avec la pro­gres­sion spa­tiale obser­vée dans les traits pré­cé­dents : des “portes” (門, mén) du pre­mier trait au “temple ances­tral” (宗, zōng) du deuxième trait, on passe main­te­nant aux “for­ti­fi­ca­tions” qui marquent la fron­tière entre l’es­pace civi­li­sé et l’es­pace exté­rieur.

Dans le contexte glo­bal de l’hexa­gramme Tong Ren, qui traite de la “com­mu­nau­té humaine”, cette image défen­sive intro­duit une dimen­sion para­doxale : la véri­table com­mu­nau­té néces­site par­fois des limites claires, sym­bo­li­sées par le rem­part, et la sagesse de ne pas cher­cher la confron­ta­tion au-delà de ces limites.

La qua­li­fi­ca­tion “pro­pice” (吉, ) de cette pos­ture défen­sive et non-agres­sive sug­gère une valo­ri­sa­tion de la rete­nue et de l’au­to-limi­ta­tion comme condi­tions de l’har­mo­nie com­mu­nau­taire – un thème qui résonne avec diverses tra­di­tions phi­lo­so­phiques chi­noises.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

“Mon­ter sur son rem­part” sym­bo­li­se­rait l’é­ta­blis­se­ment de fron­tières claires mais non agres­sives – une cla­ri­fi­ca­tion des limites plu­tôt qu’une confron­ta­tion.

Wang Bi inter­prète ce trait comme illus­trant le prin­cipe selon lequel la véri­table force réside par­fois dans la rete­nue. Pour lui, l’im­pos­si­bi­li­té d’at­ta­quer n’est pas une fai­blesse mais une sagesse qui recon­naît les limites appro­priées de l’ac­tion.

La tra­di­tion confu­céenne voit dans ce trait l’ex­pres­sion de la ver­tu de 禮 (), “rites” ou “conve­nances”, qui éta­blit des fron­tières claires dans les rela­tions sociales sans pour autant créer d’an­ta­go­nismes. Confu­cius affir­mait dans les Entre­tiens que “Dans l’ap­pli­ca­tion des rites, l’har­mo­nie est l’es­sen­tiel”, sug­gé­rant que les déli­mi­ta­tions rituelles doivent ser­vir l’har­mo­nie et non la confron­ta­tion.

La lec­ture taoïste met­trait l’ac­cent sur le para­doxe appa­rent : c’est pré­ci­sé­ment l’ac­cep­ta­tion de ne pas pou­voir atta­quer qui rend la situa­tion “pro­pice”. Cette accep­ta­tion des limites natu­relles est vue comme une mani­fes­ta­tion du non-agir qui consti­tue la plus haute sagesse.

L’É­cole du Mys­tère, repré­sen­tée par des pen­seurs comme Wang Bi et Guo Xiang, ver­rait dans ce trait l’illus­tra­tion du prin­cipe selon lequel la véri­table com­mu­nau­té humaine n’est pas fon­dée sur la conquête ou la domi­na­tion, mais sur la recon­nais­sance mutuelle des limites appro­priées. Wang Bi l’ex­pri­mait ain­si : “L’har­mo­nie véri­table naît de la dif­fé­ren­cia­tion cor­recte, non de la confu­sion”.

Petite Image du Quatrième Trait

chéng yōng

atte­lage • son • mur

jus­tice • ne pas • pou­voir • aus­si

son • bon augure

kùn ér fǎn

donc • oppres­sion • et ain­si • reve­nir • donc • aus­si

Che­vau­cher le mur : la droi­ture échoue. Il est pro­pice, en cas de dif­fi­cul­tés, d’en reve­nir aux règles.

Structure du Quatrième Trait

- Trait Yang à une place Paire, la qua­trième posi­tion est incor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H13 同人 tóng rén Se réunir entre sem­blables, et devient donc cor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H37 家人 jiā rén “Famille”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais consti­tue la par­tie supé­rieure du centre car­di­nal de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il n’est pas en cor­res­pon­dance avec le pre­mier trait, mais le devien­dra après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au milieu du tri­gramme qián cor­res­pon­dant à l’élé­ment 天 tiān “Ciel” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme qui cor­res­pond à l’élé­ment 火 huǒ “Feu”.
- Il est éga­le­ment au som­met du tri­gramme xùn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 風 fēng “Vent” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme kǎn qui cor­res­pond à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau”.
- Il est, pour finir, à la base du tri­gramme qián cor­res­pon­dant à l’élé­ment 天 tiān “Ciel”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme xùn qui cor­res­pond à l’élé­ment 風 fēng “Vent”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le troi­sième trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le cin­quième trait évo­lue de à .
- Ce trait est à la plus haute des deux posi­tions asso­ciées à l’Hu­main. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : 吉 .
- Mots remar­quables : 乘 chéng. Dans la Petite Image : 乘 chéng.

Interprétation

Prendre conscience de la situa­tion actuelle et des consé­quences poten­tielles exige de la sagesse pour recon­si­dé­rer ses actions et renon­cer à des ini­tia­tives poten­tiel­le­ment néfastes. Bien que cela puisse entraî­ner une période d’in­cer­ti­tude et sem­bler être une rétro­gra­da­tion dans l’ap­proche glo­bale, il est cru­cial de recon­naître la com­plexi­té de la situa­tion. Repor­ter l’a­van­cée peut, en réa­li­té, ouvrir la voie à de meilleurs résul­tats sur le long terme.

Expérience corporelle

L’ex­pé­rience de “Mon­ter sur son rem­part” évoque cor­po­rel­le­ment la sen­sa­tion de se tenir à la limite de son ter­ri­toire, dans une posi­tion éle­vée qui per­met à la fois de voir au loin et d’être vu. C’est une pos­ture de vigi­lance sans agres­si­vi­té, d’af­fir­ma­tion de sa pré­sence sans empié­te­ment sur l’es­pace d’au­trui.

“Ne pas pou­voir atta­quer” sug­gère cor­po­rel­le­ment l’ex­pé­rience de la rete­nue consciente, de la force qui se contient elle-même. Dans les arts mar­tiaux internes comme le tai­ji­quan, cette qua­li­té est fon­da­men­tale : savoir s’ar­rê­ter au moment juste, ne pas déployer sa force au-delà de ce qui est néces­saire – ce que les textes clas­siques nomment “gar­der le centre”.

La qua­li­fi­ca­tion “Pro­pice” (吉, ) sug­gère que cette auto-limi­ta­tion n’est pas vécue comme une frus­tra­tion mais comme une jus­tesse qui apporte satis­fac­tion et har­mo­nie. C’est l’ex­pé­rience de la “mesure juste” où l’on se sent à la fois pro­té­gé et ouvert, éta­bli dans ses limites sans être enfer­mé par elles.

Dans notre vie quo­ti­dienne, cette expé­rience se mani­feste chaque fois que nous affir­mons clai­re­ment nos limites per­son­nelles sans hos­ti­li­té envers autrui. C’est l’art sub­til d’é­ta­blir des fron­tières saines dans nos rela­tions, de dire “non” avec clar­té mais sans agres­si­vi­té. Comme une for­ti­fi­ca­tion bien conçue, ces limites ne visent pas à atta­quer mais à pro­té­ger l’es­pace où peut s’é­pa­nouir l’au­then­tique com­mu­nau­té humaine.

Au niveau cor­po­rel, cette pos­ture cor­res­pond à ce moment d’é­qui­libre où le corps est à la fois fer­me­ment ancré et ouvert, pro­té­gé sans être cris­pé – comme dans cer­taines pos­tures médi­ta­tives où la colonne ver­té­brale droite et la pré­sence alerte créent un espace inté­rieur pro­té­gé sans fer­me­ture au monde exté­rieur.

Neuf en Cinq

九 五 jiǔ wǔ

tóng rén

ensemble • ses sem­blables

xiān hào táo ér hòu xiào

d’a­bord • se lamen­ter • pleu­rer • et ain­si • ensuite • rire

shī

grand • troupe • pou­voir

xiāng

mutuel­le­ment • se ren­con­trer

Com­mu­nau­té humaine,

D’a­bord les pleurs et les lamen­ta­tions, ensuite le rire.

Les grandes armées par­viennent

à se ren­con­trer.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

L’ex­pres­sion 同人 (tóng rén) réap­pa­raît ici, répé­tant le titre de l’hexa­gramme lui-même. Cette répé­ti­tion n’est pas for­tuite : elle sou­ligne que ce cin­quième trait incarne l’es­sence même de l’hexa­gramme, sa quin­tes­sence, le moment culmi­nant ou l’ex­pres­sion la plus accom­plie du prin­cipe de “com­mu­nau­té humaine”.

La séquence 先號咷而後笑 (xiān hào táo ér hòu xiào) pré­sente une pro­gres­sion émo­tion­nelle dra­ma­tique. Le carac­tère 先 (xiān) signi­fie “d’a­bord”, “en pre­mier”, tan­dis que 後 (hòu) signi­fie “après”, “ensuite”, éta­blis­sant ain­si une séquence tem­po­relle claire. Le terme 號咷 (hào táo) consti­tue une expres­sion bino­miale qui inten­si­fie l’i­dée de lamen­ta­tion. Le carac­tère 號 (hào) signi­fie “crier”, “hur­ler” ou “se lamen­ter bruyam­ment”, et était sou­vent uti­li­sé dans les contextes de deuil ou de détresse extrême. Le carac­tère 咷 (táo) ren­force cette idée, évo­quant les pleurs et les san­glots. La par­ti­cule 而 (ér) marque une tran­si­tion ou une consé­quence, tan­dis que 笑 (xiào) désigne le “rire” ou le “sou­rire”, mar­quant un contraste sai­sis­sant avec les lamen­ta­tions ini­tiales.

L’ex­pres­sion 大師克 (dà shī kè) intro­duit une dimen­sion mili­taire. Le terme 大師 (dà shī) désigne lit­té­ra­le­ment une “grande troupe” ou une “grande armée”. Dans les textes mili­taires anciens, 師 (shī) dési­gnait spé­ci­fi­que­ment une uni­té mili­taire impor­tante. Le carac­tère 克 () signi­fie “pou­voir”, “être capable de” ou “vaincre”, et consti­tue un terme tech­nique dans le voca­bu­laire de la stra­té­gie mili­taire.

La for­mule finale 相遇 (xiāng yù) évoque une ren­contre mutuelle. Le pré­fixe 相 (xiāng) indique la réci­pro­ci­té ou la mutua­li­té d’une action, tan­dis que 遇 () signi­fie “ren­con­trer”, “tom­ber sur” ou “faire face à”. Ensemble, ils sug­gèrent une ren­contre qui n’est pas uni­la­té­rale mais implique une réci­pro­ci­té entre les par­ties.

CHOIX DE TRADUCTION

J’ai choi­si de tra­duire 同人 sim­ple­ment par “Com­mu­nau­té humaine”, conser­vant la même for­mu­la­tion que dans le titre de l’hexa­gramme pour sou­li­gner cette connexion essen­tielle.

Pour 先號咷而後笑 (xiān hào táo ér hòu xiào), j’ai opté pour “D’a­bord les pleurs et les lamen­ta­tions, ensuite le rire”. Cette tra­duc­tion cherche à pré­ser­ver la pro­gres­sion émo­tion­nelle dra­ma­tique de l’o­ri­gi­nal. J’ai expli­ci­té les deux termes 號 et 咷 pour rendre compte de l’in­ten­si­té expres­sive du binôme chi­nois.

L’ex­pres­sion 大師克相遇 (dà shī kè xiān­gyù) a été tra­duite par “Les grandes armées par­viennent à se ren­con­trer”. J’ai choi­si de rendre 大師 (dà shī) par “grandes armées” plu­tôt que par des alter­na­tives comme “grands bataillons” ou “forces impor­tantes” pour pré­ser­ver la conno­ta­tion mili­taire claire tout en res­tant acces­sible. Le verbe 克 () a été ren­du par “par­viennent à”, sug­gé­rant un accom­plis­se­ment face à une dif­fi­cul­té. J’au­rais pu opter pour “réus­sissent à” ou “sont capables de”, mais “par­viennent à” me sem­blait mieux expri­mer l’i­dée d’un pro­ces­sus qui abou­tit mal­gré des obs­tacles.

La for­mu­la­tion “se ren­con­trer” pour 相遇 (xiāng yù) pré­serve la dimen­sion de réci­pro­ci­té pré­sente dans le pré­fixe 相 (xiāng). Des alter­na­tives comme “se rejoindre”, “se confron­ter” ou “se faire face” auraient ajou­té des nuances de confron­ta­tion ou de posi­tion­ne­ment spa­tial non néces­sai­re­ment pré­sentes dans le texte ori­gi­nal.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Le cin­quième trait est le seul trait yin dans le tri­gramme supé­rieur, alors qu’il se trouve à la place tra­di­tion­nel­le­ment asso­ciée au sou­ve­rain ou au maître. Cette posi­tion yin à un poste nor­ma­le­ment yang crée une ten­sion pro­duc­tive : c’est pré­ci­sé­ment cette récep­ti­vi­té (qua­li­té yin) en posi­tion de com­man­de­ment qui per­met la véri­table ren­contre com­mu­nau­taire.

La séquence émo­tion­nelle “d’a­bord les pleurs, ensuite le rire” évoque un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion ou de retour­ne­ment fon­da­men­tal dans la pen­sée chi­noise ancienne. Ce mou­ve­ment entre des états émo­tion­nels oppo­sés fait écho au prin­cipe de l’al­ter­nance dyna­mique entre les pola­ri­tés.

L’i­mage des “grandes armées” qui “par­viennent à se ren­con­trer” peut être lue à tra­vers le prisme de la pen­sée mili­taire clas­sique, où la confron­ta­tion directe (正, zhèng) n’est qu’une dimen­sion de la stra­té­gie, com­plé­men­taire à l’ap­proche indi­recte (奇, ). Dans ce contexte, 相遇 (xiāng yù) sug­gère non pas néces­sai­re­ment un affron­te­ment, mais une recon­nais­sance mutuelle qui peut débou­cher sur une nou­velle forme de rela­tion.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

Wang Bi inter­prète ce trait comme illus­trant le para­doxe de la com­mu­nau­té authen­tique : c’est pré­ci­sé­ment la recon­nais­sance des dif­fé­rences et des ten­sions (sym­bo­li­sées par les “pleurs” ini­tiaux) qui per­met l’é­mer­gence d’une har­mo­nie véri­table (les “rires” ulté­rieurs). Pour lui, la ren­contre des “grandes armées” sym­bo­lise la capa­ci­té à trans­cen­der l’op­po­si­tion appa­rente pour atteindre une forme supé­rieure d’u­ni­té.

Dans la tra­di­tion confu­céenne, ce trait évoque la ver­tu de 和 (), “har­mo­nie”, dis­tincte de la simple uni­for­mi­té. Comme l’ex­pli­quait Confu­cius : “L’homme de bien vise à l’har­mo­nie, non à l’u­ni­for­mi­té”. La pro­gres­sion des “pleurs” aux “rires” illus­tre­rait alors le pro­ces­sus par lequel des ten­sions ini­tiales se résolvent en une har­mo­nie qui n’ef­face pas les dif­fé­rences indi­vi­duelles.

La pers­pec­tive taoïste met­trait l’ac­cent sur le mou­ve­ment de ren­ver­se­ment (d’a­bord les pleurs, ensuite le rire) comme mani­fes­ta­tion du prin­cipe de réver­sion du Dao : “Le retour est le mou­ve­ment du Dao”. Ce qui paraît ini­tia­le­ment comme une confron­ta­tion (les “grandes armées”) se trans­forme para­doxa­le­ment en oppor­tu­ni­té de ren­contre authen­tique.

Petite Image du Cinquième Trait

tóng rén zhī xiān

ensemble • homme • son • ancien

zhōng zhí

ain­si • au centre • rec­ti­tude • aus­si

shī xiāng

grand • troupe • mutuel­le­ment • ren­con­trer

yán xiāng

par­ler • mutuel­le­ment • pou­voir • aus­si

Com­mu­nau­té avec les hommes d’a­bord, et donc cen­tra­li­té et droi­ture. Les grandes armées se ren­contrent l’une l’autre, pour évo­quer leurs vic­toires com­munes.

Structure du Cinquième Trait

- Trait Yang à une place Impaire, la cin­quième posi­tion est cor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H13 同人 tóng rén Se réunir entre sem­blables, et devient donc incor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H30 離 “Rayon­ner”..
- Ce trait pos­sède la cen­tra­li­té en posi­tion supé­rieure.
- Il est en cor­res­pon­dance avec le deuxième trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
- Il est au milieu du tri­gramme qián cor­res­pon­dant à l’élé­ment 天 tiān “Ciel” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme qui cor­res­pond à l’élé­ment 火 huǒ “Feu”.
- Il est éga­le­ment au som­met du tri­gramme qián cor­res­pon­dant à l’élé­ment 天 tiān “Ciel”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme duì qui cor­res­pond à l’élé­ment 澤 duó “Brume”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le qua­trième trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le sixième trait évo­lue de à .
- Ce trait occupe à la plus basse des deux posi­tions asso­ciées au Ciel. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- Il est maître de l’hexa­gramme avec le second trait.
- For­mules Man­tiques : aucune.
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 中 zhōng.

Interprétation

Les défis ini­tiaux et les émo­tions néga­tives sont sur­mon­tés par des efforts per­sé­vé­rants et signi­fi­ca­tifs. Le che­min vers le triomphe est géné­ra­le­ment pavé de luttes achar­nées, mais ici, la clé du suc­cès réside dans le rap­pro­che­ment effi­cace avec des forces alliées. La for­ma­tion d’al­liances stra­té­giques a le pou­voir de trans­for­mer les défis en pré­cieuses oppor­tu­ni­tés. Les efforts inves­tis pour for­ger ces alliances et sur­mon­ter les obs­tacles se tra­duisent fina­le­ment par un suc­cès com­mun. Cette syner­gie entre les par­ties impli­quées per­met non seule­ment de sur­mon­ter les bar­rières mais aus­si d’at­teindre des objec­tifs par­ta­gés, démon­trant que l’u­nion des forces est une stra­té­gie gagnante.

Expérience corporelle

L’ex­pé­rience de “d’a­bord les pleurs et les lamen­ta­tions, ensuite le rire” évoque un pro­ces­sus de cathar­sis ou de libé­ra­tion émo­tion­nelle. C’est le pas­sage à tra­vers une expres­sion intense de dou­leur ou de détresse qui ouvre para­doxa­le­ment la voie à la joie ou au sou­la­ge­ment. Cor­po­rel­le­ment, c’est l’ex­pé­rience du san­glot qui se trans­forme gra­duel­le­ment en rire, un phé­no­mène que nous avons tous vécu dans des moments d’in­tense libé­ra­tion émo­tion­nelle.

“Les grandes armées par­viennent à se ren­con­trer” sug­gère cor­po­rel­le­ment l’ex­pé­rience de la ten­sion qui pré­cède une ren­contre signi­fi­ca­tive – cette sen­sa­tion d’ap­pré­hen­sion mêlée d’an­ti­ci­pa­tion que nous éprou­vons avant une confron­ta­tion ou une réunion impor­tante. C’est aus­si l’ex­pé­rience du sou­la­ge­ment qui sur­vient lorsque ce qui était redou­té comme un affron­te­ment se trans­forme en oppor­tu­ni­té de connexion authen­tique.

Dans les pra­tiques mar­tiales internes comme le tai­ji­quan, cette dyna­mique est fon­da­men­tale : le moment de contact avec l’ad­ver­saire (相遇, xiāng yù) n’est pas vécu comme une confron­ta­tion mais comme une oppor­tu­ni­té de ren­contre éner­gé­tique. La ten­sion ini­tiale (les “pleurs”) se trans­forme en flui­di­té et en réso­nance (le “rire”) lorsque les pra­ti­quants par­viennent à har­mo­ni­ser leurs éner­gies plu­tôt qu’à les oppo­ser.

Neuf Au-Dessus

上 九 shàng jiǔ

tóng rén jiāo

ensemble • ses sem­blables • dans • fau­bourg

huǐ

pas • regret

Com­mu­nau­té humaine jus­qu’aux fau­bourgs.

Pas de regret.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

L’ex­pres­sion 同人于郊 (tóng rén yú jiāo) pré­sente la der­nière varia­tion topo­gra­phique de la pro­gres­sion spa­tiale obser­vée dans les traits pré­cé­dents. Le terme 同人 (tóng rén) main­tient sa signi­fi­ca­tion fon­da­men­tale de “com­mu­nau­té humaine”, tan­dis que la par­ti­cule 于 () conserve sa fonc­tion loca­tive.

Le carac­tère qui change est 郊 (jiāo), “fau­bourgs” ou “ban­lieue”, qui rem­place les termes pré­cé­dents : 門 (mén, “portes”) du pre­mier trait, 宗 (zōng, “temple ances­tral”) du deuxième trait, et 野 (, “terres incultes”) du Juge­ment. Le terme 郊 (jiāo) dési­gnait spé­ci­fi­que­ment dans la Chine ancienne l’es­pace inter­mé­diaire entre la cité pro­pre­ment dite et les terres sau­vages – une zone semi-urba­ni­sée, à la fois civi­li­sée et ouverte sur l’ex­té­rieur.

Gra­phi­que­ment, le carac­tère 郊 est com­po­sé de l’élé­ment 阝() qui, pla­cé à droite, évoque un mon­ti­cule ou une élé­va­tion et sou­vent par exten­sion une zone fron­ta­lière, et de l’élé­ment 交 (jiāo) qui signi­fie “échan­ger”, “croi­ser” ou “ren­con­trer”. Cette com­po­si­tion sug­gère un lieu d’é­change et de com­mu­ni­ca­tion situé à la péri­phé­rie de l’es­pace urbain.

L’ex­pres­sion 无悔 (wú huǐ) signi­fie lit­té­ra­le­ment “pas de regret”. Le carac­tère 无 () est une néga­tion forte (“il n’y a pas”, “sans”), tan­dis que 悔 (huǐ) évoque le “regret”, le “remords” ou la “repen­tance”. Dans le contexte divi­na­toire du Yi Jing, cette for­mule indique que la situa­tion décrite ne com­porte pas d’as­pects néga­tifs qui pour­raient sus­ci­ter des regrets ulté­rieurs.

CHOIX DE TRADUCTION

J’ai choi­si de tra­duire 同人于郊 (tóng rén yú jiāo) par “Com­mu­nau­té humaine jus­qu’aux fau­bourgs”. Cette for­mu­la­tion main­tient le paral­lé­lisme avec les traits pré­cé­dents, sou­li­gnant ain­si la pro­gres­sion spa­tiale qui struc­ture l’en­semble de l’hexa­gramme.

La pré­po­si­tion “jus­qu’aux” pour tra­duire 于 () pré­serve cette idée d’ex­ten­sion pro­gres­sive de la com­mu­nau­té vers des espaces de plus en plus éloi­gnés du centre qui carac­té­rise l’en­semble de l’hexa­gramme.

Le terme 郊 (jiāo) a été tra­duit par “fau­bourgs” plu­tôt que par des alter­na­tives comme “ban­lieue” ou “péri­phé­rie”. Le terme “fau­bourgs” évoque bien cette zone inter­mé­diaire entre la ville pro­pre­ment dite et la cam­pagne, et pos­sède une conno­ta­tion his­to­rique qui résonne avec le contexte de la Chine ancienne.

Pour 无悔 (wú huǐ), j’ai rete­nu “Pas de regret” plu­tôt que des alter­na­tives comme “Sans remords”, “Aucun repen­tir” ou “Nulle repen­tance”.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Dans la cos­mo­lo­gie chi­noise ancienne, l’es­pace était orga­ni­sé selon un modèle concen­trique où dif­fé­rentes zones s’é­ten­daient à par­tir d’un centre sacré. Les “fau­bourgs” (郊, jiāo) occu­paient une posi­tion signi­fi­ca­tive dans cette orga­ni­sa­tion spa­tiale : ils consti­tuaient une zone inter­mé­diaire entre l’es­pace urbain struc­tu­ré (sym­bo­li­sé par les “portes”, 門, mén, et le “temple ances­tral”, 宗, zōng) et l’es­pace sau­vage ou natu­rel (les “terres incultes”, 野, ).

Dans la pra­tique rituelle de la Chine ancienne, cer­taines céré­mo­nies impor­tantes étaient spé­ci­fi­que­ment conduites dans les fau­bourgs (郊祀, jiāosì, “sacri­fices des fau­bourgs”), notam­ment le culte au Ciel et à la Terre. Ces rituels, par­mi les plus solen­nels de la tra­di­tion chi­noise, étaient effec­tués par l’empereur en per­sonne, sou­li­gnant l’im­por­tance cos­mo­lo­gique et poli­tique de cet espace inter­mé­diaire.

Le terme 郊 (jiāo) évoque ain­si un espace de tran­si­tion et de com­mu­ni­ca­tion entre dif­fé­rentes sphères – un lieu où la com­mu­nau­té humaine s’ouvre vers l’ex­té­rieur tout en main­te­nant son iden­ti­té. Dans le contexte glo­bal de l’hexa­gramme Tong Ren, qui traite de la “com­mu­nau­té humaine”, cette pro­gres­sion vers les “fau­bourgs” sug­gère un élar­gis­se­ment har­mo­nieux du cercle com­mu­nau­taire, qui s’é­tend sans se dis­soudre.

La qua­li­fi­ca­tion “pas de regret” (无悔, wú huǐ) indique que cette exten­sion vers la péri­phé­rie n’en­traîne pas de consé­quences néga­tives, contrai­re­ment à l’ex­ten­sion “jus­qu’au temple ances­tral” (同人于宗) qui était asso­ciée au “regret” (吝, lìn). Cette dif­fé­rence sug­gère que la com­mu­nau­té atteint ici un équi­libre opti­mal entre ouver­ture et cohé­sion.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

Wang Bi inter­prète ce trait comme illus­trant l’ac­com­plis­se­ment par­fait de la com­mu­nau­té humaine, qui atteint son exten­sion maxi­male sans perdre sa cohé­rence. Pour lui, l’ab­sence de regret signi­fie que cette forme de com­mu­nau­té élar­gie mais pas illi­mi­tée repré­sente l’é­tat opti­mal des rela­tions humaines.

La tra­di­tion confu­céenne voit dans ce trait l’ex­pres­sion de l’i­déal d’une socié­té har­mo­nieuse qui s’é­tend au-delà des liens de sang (le “temple ances­tral”) pour englo­ber des rela­tions plus larges, tout en main­te­nant une struc­ture cohé­rente – un équi­libre entre l’ordre rituel et l’ou­ver­ture aux influences exté­rieures.

Comme l’ex­pli­quait Xun­zi : “L’homme de bien élar­git son cercle de bien­veillance, mais connaît ses limites”. Cette vision résonne avec l’i­mage de la com­mu­nau­té qui s’é­tend “jus­qu’aux fau­bourgs” – assez loin pour être inclu­sive, mais pas au point de perdre son iden­ti­té.

La pers­pec­tive taoïste met­trait l’ac­cent sur la flui­di­té des fron­tières sym­bo­li­sée par les “fau­bourgs”. Ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors, cet espace inter­mé­diaire évoque l’i­déal taoïste d’un état où les dis­tinc­tions rigides se dis­solvent sans pour autant tom­ber dans l’in­dif­fé­ren­cia­tion totale.

Petite Image du Trait du Haut

tóng rén jiāo

ensemble • homme • dans • fau­bourg

zhì wèi

volon­té • à venir • obte­nir • aus­si

Com­mu­nau­té avec les hommes jusque dans les fau­bourgs : le but n’est pas encore atteint.

Structure du Trait du Haut

- Trait Yang à une place Paire, la sixième posi­tion est incor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H13 同人 tóng rén Se réunir entre sem­blables, et devient donc cor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H49 革 “Muer”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais est au som­met de l’en­ve­loppe de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il n’est pas en cor­res­pon­dance avec le troi­sième trait, mais le devien­dra après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
- Il est au som­met du tri­gramme qián cor­res­pon­dant à l’élé­ment 天 tiān “Ciel”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme duì qui cor­res­pond à l’élé­ment 澤 duó “Brume”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le cin­quième trait évo­lue de à .
- Ce trait est à la plus haute des deux posi­tions asso­ciées au Ciel. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : 无悔 huǐ.
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 志 zhì.

Interprétation

On par­vient à éta­blir une forme de col­la­bo­ra­tion ou d’u­nion, bien qu’elle soit pour l’ins­tant confi­née à l’en­tou­rage ou au contexte immé­diat. Même si notre ambi­tion plus glo­bale demeure hors de por­tée à l’heure actuelle, et que beau­coup reste à faire pour atteindre une union plus com­plète et uni­ver­selle, il est impor­tant de recon­naître et de se satis­faire des pro­grès accom­plis.

Expérience corporelle

L’ex­pé­rience de “Com­mu­nau­té humaine jus­qu’aux fau­bourgs” est vécue par un corps qui étend son influence et sa pré­sence sans se dis­per­ser, qui élar­git son rayon d’ac­tion tout en main­te­nant son inté­gri­té struc­tu­relle.

Dans les pra­tiques cor­po­relles comme le tai­ji­quan, cette qua­li­té cor­res­pond au moment où l’éner­gie cir­cule jus­qu’aux extré­mi­tés du corps sans se dis­si­per – attei­gnant pré­ci­sé­ment cette zone limite, comme les “fau­bourgs”, où l’in­té­rieur com­mu­nique avec l’ex­té­rieur de façon dyna­mique.

“Pas de regret” sug­gère cor­po­rel­le­ment l’ex­pé­rience de la jus­tesse, de l’ac­tion qui s’ac­com­plit sans ten­sion ni excès. C’est la sen­sa­tion du geste qui atteint exac­te­ment sa por­tée opti­male – ni trop court (ce qui crée­rait une frus­tra­tion) ni trop éten­du (ce qui entraî­ne­rait une dis­per­sion).

Grande Image

大 象 dà xiàng

tiān huǒ

ciel • et • feu

tóng rén

se réunir • homme

jūn lèi biàn

noble • héri­tier • ain­si • clas­ser • famille • dis­tin­guer • chose

Ciel et Feu,

Com­mu­nau­té Humaine ;

Ain­si le noble héri­tier dis­tingue les choses selon leurs caté­go­ries.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Le carac­tère 天 (tiān) désigne le “Ciel” et repré­sente ici le tri­gramme infé­rieur 乾 (Qián). Le terme 與 () est une conjonc­tion signi­fiant “et” ou “avec”, éta­blis­sant la rela­tion entre les deux élé­ments. Le carac­tère 火 (huǒ) désigne le “Feu” et repré­sente le tri­gramme supé­rieur 離 ().

La for­mule 同人 (tóng rén) réap­pa­raît ici comme le nom de l’hexa­gramme. Le carac­tère 同 (tóng) évoque l’u­nion, la simi­li­tude, le ras­sem­ble­ment, tan­dis que 人 (rén) désigne l’être humain ou la col­lec­ti­vi­té humaine.

La séquence 君子以類族辨物 (jūn zǐ yǐ lèi zú biàn wù) pré­sente l’ap­pli­ca­tion éthique et pra­tique de l’i­mage sym­bo­lique. Le terme 君子 (jūn zǐ) désigne le “noble héri­tier” ou “l’homme de bien” dans la tra­di­tion confu­céenne. La par­ti­cule 以 () intro­duit la consé­quence ou l’ap­pli­ca­tion (“ain­si”, “de cette façon”). Le carac­tère 類 (lèi) signi­fie “caté­go­rie”, “genre”, “classe” ou “type”, évo­quant l’i­dée de clas­si­fi­ca­tion selon les affi­ni­tés natu­relles. Le terme 族 () désigne ori­gi­nel­le­ment le “clan” ou la “famille”, mais prend ici un sens plus large de “grou­pe­ment” ou “caté­go­rie”. Le verbe 辨 (biàn) signi­fie “dis­tin­guer”, “dis­cer­ner” ou “dif­fé­ren­cier”. Enfin, 物 () désigne les “choses” ou les “êtres”, sou­vent dans le sens large des “dix mille êtres” (萬物, wànwù).

CHOIX DE TRADUCTION

J’ai choi­si de tra­duire 天與火 (tiānhuǒ) par “Ciel et Feu”, conser­vant ain­si la réfé­rence directe aux tri­grammes consti­tu­tifs de l’hexa­gramme. D’autres options auraient pu être “Le Ciel avec le Feu” ou “Le Ciel asso­cié au Feu”, mais la for­mu­la­tion choi­sie pré­serve mieux la conci­sion du texte ori­gi­nal.

Pour 同人, j’ai main­te­nu la tra­duc­tion “Com­mu­nau­té Humaine” uti­li­sée pré­cé­dem­ment pour le titre de l’hexa­gramme, assu­rant ain­si la cohé­rence ter­mi­no­lo­gique à tra­vers l’en­semble de l’a­na­lyse.

L’ex­pres­sion 君子以類族辨物 (jūnlèibiànwù) a été tra­duite par “Ain­si le noble héri­tier dis­tingue les choses selon leurs caté­go­ries”. Le terme 君子 (jūn zǐ) a été ren­du par “noble héri­tier” plu­tôt que par des alter­na­tives comme “homme supé­rieur”, “homme de bien” ou “per­sonne accom­plie”. Ce choix pré­serve à la fois la dimen­sion aris­to­cra­tique ori­gi­nelle (君, jun, sei­gneur) et l’i­dée de suc­ces­sion légi­time (子, zi, fils, héri­tier).

La for­mu­la­tion “dis­tingue les choses selon leurs caté­go­ries” pour 類族辨物 (lèi zú biàn wù) cherche à res­ti­tuer l’i­dée de dis­cer­ne­ment ordon­na­teur qui est cen­trale dans ce pas­sage. J’au­rais pu opter pour “classe les êtres par familles” ou “dif­fé­ren­cie les objets selon leurs genres”, mais la tra­duc­tion choi­sie me semble mieux équi­li­brer pré­ci­sion et acces­si­bi­li­té.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Dans la cos­mo­lo­gie chi­noise ancienne, l’as­so­cia­tion du Ciel (天, tiān) et du Feu (火, huǒ) crée une image par­ti­cu­liè­re­ment signi­fi­ca­tive. Le Ciel repré­sente le prin­cipe actif, créa­teur, expan­sif, asso­cié à la direc­tion du sud et à la lumi­no­si­té. Le Feu évoque la clar­té, la conscience, la cha­leur et l’in­tel­li­gence dis­cri­mi­nante. Ensemble, ils forment une image de lumière par­ta­gée, uni­ver­selle, qui éclaire sans dis­tinc­tion – sym­bo­li­sant par­fai­te­ment l’i­dée d’une com­mu­nau­té humaine fon­dée sur la clar­té et l’é­qui­té.

La dis­po­si­tion spé­ci­fique dans l’hexa­gramme Tong Ren sug­gère une dyna­mique ascen­dante où l’éner­gie créa­trice du Ciel nour­rit et élève la clar­té illu­mi­na­trice du Feu. Le soleil (Feu) s’é­le­vant dans le Ciel, répand sa lumière sur tous les êtres sans dis­cri­mi­na­tion, tout en révé­lant clai­re­ment leurs dif­fé­rences natu­relles.

Le pro­ces­sus de “dis­tin­guer les choses selon leurs caté­go­ries” (類族辨物 lèibiàn) reflète une concep­tion fon­da­men­tale de l’ordre cos­mique dans la pen­sée chi­noise ancienne : l’u­ni­vers est per­çu comme un sys­tème de cor­res­pon­dances et d’af­fi­ni­tés natu­relles où chaque chose trouve sa place selon ses qua­li­tés intrin­sèques. Cette vision dif­fère pro­fon­dé­ment d’une clas­si­fi­ca­tion arbi­traire ou pure­ment intel­lec­tuelle ; elle cherche plu­tôt à dis­cer­ner et res­pec­ter les rela­tions natu­relles entre les êtres.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

La tra­di­tion confu­céenne inter­prète cette Grande Image comme une illus­tra­tion du prin­cipe d’ordre social idéal, où chaque per­sonne trouve sa place selon ses capa­ci­tés et ses affi­ni­tés natu­relles. Dans cette pers­pec­tive, le noble héri­tier (君子, jūn zǐ) a pour res­pon­sa­bi­li­té d’é­ta­blir et de main­te­nir cet ordre en dis­cer­nant cor­rec­te­ment les qua­li­tés intrin­sèques des êtres et des choses. Comme l’ex­pli­quait Cheng Yi : “Dis­tin­guer les caté­go­ries, c’est évi­ter la confu­sion des rôles et des posi­tions, condi­tion néces­saire à l’har­mo­nie sociale.”

Wang Bi pro­pose une lec­ture plus sub­tile : pour lui, le dis­cer­ne­ment des caté­go­ries n’a pas pour but d’é­ta­blir des sépa­ra­tions rigides, mais de recon­naître les affi­ni­tés natu­relles qui per­mettent aux êtres de se regrou­per spon­ta­né­ment selon leur nature propre. Dans sa pers­pec­tive, la véri­table com­mu­nau­té humaine (同人) se forme pré­ci­sé­ment lorsque cha­cun recon­naît et res­pecte la nature spé­ci­fique de l’autre, créant ain­si une uni­té qui n’ef­face pas les dif­fé­rences mais les har­mo­nise.

La tra­di­tion taoïste ver­rait dans cette Grande Image l’ex­pres­sion du prin­cipe selon lequel la nature se dif­fé­ren­cie spon­ta­né­ment en “dix mille formes” tout en pré­ser­vant l’u­ni­té fon­da­men­tale du Dao. Dans cette pers­pec­tive, dis­tin­guer les caté­go­ries n’est pas impo­ser un ordre arti­fi­ciel mais recon­naître l’au­to-orga­ni­sa­tion natu­relle des êtres.

Guo Xiang, dans l’É­cole des Mys­tères, expli­quait : “C’est en recon­nais­sant plei­ne­ment les dif­fé­rences que l’on peut sai­sir l’u­ni­té qui les trans­cende”.

Structure de la Grande Image

L’hexa­gramme 13 est com­po­sé du tri­gramme ☲ 離 en bas et de ☰ 乾 qián en haut.Le tri­gramme nucléaire du bas est ☴ 巽 xùn, celui du haut est ☰ 乾 qián.Les tri­grammes absents de l’Hexa­gramme 13 sont ☷ 坤 kūn, ☶ 艮 gèn, ☵ 坎 kǎn, ☳ 震 zhèn, ☱ 兌 duì.
Le per­son­nage emblé­ma­tique de l’Hexa­gramme 13 est : 君子 jūn , le noble héri­tier.

Interprétation

L’i­mage de l’u­nion entre le ciel et le feu offre une méta­phore puis­sante de l’as­so­cia­tion d’élé­ments variés pour la réa­li­sa­tion d’ob­jec­tifs com­muns. Il est essen­tiel de recon­naître et d’ap­pré­cier les dif­fé­rences et spé­ci­fi­ci­tés des indi­vi­dus, des idées, ou des élé­ments impli­qués. En défi­nis­sant des rôles clairs et en met­tant en place une orga­ni­sa­tion struc­tu­rée, on crée un envi­ron­ne­ment pro­pice à l’har­mo­nie et à la pro­duc­ti­vi­té. Trou­ver l’é­qui­libre entre une clas­si­fi­ca­tion pré­cise des rôles et l’a­dap­ta­tion aux par­ti­cu­la­ri­tés indi­vi­duelles per­met de créer une syner­gie : main­tien d’une struc­ture fonc­tion­nelle qui tire plei­ne­ment par­ti de la diver­si­té.

Expérience corporelle

L’ex­pé­rience de “dis­tin­guer les choses selon leurs caté­go­ries” évoque cor­po­rel­le­ment l’é­tat de clar­té per­cep­tive où les sens sont plei­ne­ment éveillés, dis­cer­nant avec pré­ci­sion les qua­li­tés spé­ci­fiques des objets sans pro­jec­tions ni confu­sions. C’est l’ex­pé­rience d’un regard qui voit clai­re­ment les dif­fé­rences tout en per­ce­vant les affi­ni­tés sous-jacentes.

Dans les arts tra­di­tion­nels comme la pein­ture chi­noise ou la cal­li­gra­phie, cette qua­li­té se mani­feste dans la capa­ci­té à per­ce­voir et à expri­mer les carac­té­ris­tiques essen­tielles de chaque objet – ce que les trai­tés clas­siques nomment “trans­mettre l’es­prit”. Le peintre ou le cal­li­graphe déve­loppe une sen­si­bi­li­té qui lui per­met de sai­sir la “caté­go­rie” intrin­sèque de chaque forme, sa “famille” natu­relle, pour la res­ti­tuer avec jus­tesse.

Dans notre vie quo­ti­dienne, cette capa­ci­té se mani­feste chaque fois que nous orga­ni­sons notre envi­ron­ne­ment selon des affi­ni­tés natu­relles plu­tôt que selon des sché­mas arbi­traires. Pen­sons à la satis­fac­tion pro­fonde que nous éprou­vons lorsque nous arran­geons un espace de vie selon des cor­res­pon­dances qui “sonnent juste”, ou lors­qu’un cui­si­nier dis­pose ses ingré­dients selon leurs affi­ni­tés culi­naires afin de faci­li­ter leur com­bi­nai­son har­mo­nieuse.


Hexagramme 13

Neuvième Aile

Ordre des Hexagrammes (序卦傳 Xù Guà Zhuàn)

zhōng

êtres • pas • pou­voir • ain­si • à la fin • adver­si­té

shòu zhī tóng rén

cause • accueillir • son • ain­si • ensemble • homme

Les choses ne peuvent pas être pour tou­jours adverses.

C’est pour­quoi vient ensuite “Se réunir entre sem­blables”.

Dixième Aile

Les Hexagrammes entrecroisés (雜卦傳 Zá Guà Zhuàn)

tóng rén qīn

ensemble • homme • vivre en bonne entente • par­ti­cule finale

Se réunir entre sem­blables : proxi­mi­té.



Réfé­rences externes

Grand Dic­tion­naire Ric­ci

L’Hexa­gramme 13 selon WENGU

L’Hexa­gramme 13 selon SAOLIM

L’Hexa­gramme 13 selon YI JING LISE