Hexagramme 13 : Tong Ren · Se réunir entre semblables
Présentation Générale
Introduction et signification métaphysique de Tong Ren
L’hexagramme 13, nommé Tong Ren (同人), représente “La Communauté avec les Hommes” ou “L’Union dans la Diversité”. Il symbolise la capacité à créer l’harmonie et la collaboration malgré les différences. Tong Ren incarne le principe de l’unité dans la diversité, où les différences individuelles sont valorisées et utilisées pour atteindre des objectifs communs.
Cet hexagramme nous rappelle que la véritable force d’une communauté réside dans sa capacité à embrasser et à tirer parti de la diversité de ses membres.
Interprétation Générale de l’Hexagramme
La situation actuelle nous confronte à la différence de l’autre, mettant en lumière des opportunités uniques pour rendre cette altérité féconde. Plutôt que de camper sur nos positions ou de nous contenter d’un consensus mou, nous sommes encouragés à reconnaître et valoriser la place de chacun dans une collaboration authentique.
Cette approche implique de favoriser une communication ouverte entre des personnes qui, malgré leurs différences, partagent des objectifs similaires. C’est la diversité des perspectives qui enrichit le processus : en reconnaissant la valeur unique de chaque individu, nous pouvons travailler ensemble de manière plus efficace, et parvenir aux buts communs plus rapidement.
Conseil Divinatoire
Pour maximiser les bénéfices de cette collaboration basée sur la reconnaissance mutuelle, il est indispensable de faire preuve de persévérance. Cela implique en effet de résister durablement à la tentation de nous replier sur nos positions familières ou de céder aux influences extérieures. Afin de ne pas laisser notre engagement se diluer dans le temps, il faut à la fois rester focalisés sur nos objectifs communs et nous réjouir de nos différences.
Œuvrer ensemble dans un contexte de diversité se révèle parfois complexe. Du temps et de la patience sont souvent indispensables pour continuer à évoluer malgré les risques de désaccords. Afin de maintenir une cohésion authentique et ne pas tomber dans le piège d’un consensus superficiel, il est donc essentiel de s’assurer que les buts communs restent clairement définis, tout en permettant à chacun d’exprimer sa singularité.
Pour approfondir
La théorie de l’ ”intelligence collective” en psychologie sociale est une version contemporaine de la puissance de “l’Union dans la Diversité”. Elle démontre que des groupes diversifiés résolvent des problèmes complexes plus efficacement que des individus isolés ou des groupes homogènes.
Dans le domaine du management, le concept de “diversité et inclusion” fait lui-aussi écho à Tong Ren. Les entreprises qui cultivent un environnement inclusif et valorisent les singularités de leurs employés, constatent souvent une amélioration de la créativité, de l’innovation et de leurs performances globales.
Mise en Garde
Bien que la diversité soit un atoût, elle fait courir le risque de la fragmentation ou de la désunion. Trop insister sur les différences peut devenir source de conflit plutôt que renforcement de la synergie. Il est donc fondamental de trouver et maintenir un juste équilibre entre l’expression individuelle et l’unité du groupe, afin que la diversité ne menace pas l’édifice, et n’intervienne que comme renfort de la cohésion.
Synthèse et Conclusion
· Reconnaissance et valorisation des différences comme opportunités
· Importance de la communication ouverte malgré les différences
· Nécessité de réactualiser en permanence une collaboration authentique
· Maintien de l’équilibre entre objectifs communs et expression individuelle
· Importance de la patience et du temps nécessaires pour intégrer la diversité
· Rejet des consensus superficiels en faveur d’une cohésion authentique
· L’altérité est source de créativité et d’innovation
L’hexagramme Tong Ren nous rappelle que la véritable force d’une communauté réside dans sa capacité à accueillir et à valoriser la diversité. En cultivant une approche qui célèbre les différences au sein d’une vision commune, nous pouvons créer des synergies puissantes et innovantes. Dépasser la simple tolérance et atteindre une véritable appréciation de l’altérité transforme nos différences en catalyseurs de croissance et de réussite collective.
Jugement
彖croissance
Se réunir entre semblables.
Se réunir entre semblables jusque dans les terres incultes,
Développement.
Il est profitable de traverser le grand fleuve,
Il est profitable que l’homme noble persévère.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
同 (tóng) représente graphiquement un espace couvert où plusieurs personnes sont réunies sous un même toit (口 avec le caractère 冂 au-dessus et un trait reliant l’ensemble). Son champ sémantique couvre les notions d’identité, de similitude, d’union et de communauté. Le terme évoque un mouvement de convergence, où des éléments séparés se rejoignent et s’harmonisent.
人 (rén) désigne l’être humain, la personne. Dans sa forme graphique ancienne, il représentait une silhouette humaine debout. Combiné avec 同, il forme l’expression 同人 qui évoque la communauté humaine fondée sur la similitude, l’affinité et l’union d’individus partageant un même espace symbolique.
Dans l’expression 于野 (yú yě), le terme 野 (yě) désigne les espaces non cultivés, les terres vierges, par opposition aux terres aménagées (郊, jiāo). Dans la pensée chinoise ancienne, 野 représente l’espace sauvage, hors des frontières de la civilisation, où les règles habituelles sont suspendues. C’est un lieu de liberté mais aussi de danger potentiel.
CHOIX DE TRADUCTION
J’ai choisi de traduire 同人 (tóng rén) par “La Communauté Humaine” plutôt que par des alternatives comme “L’Union entre Hommes” ou “La Fraternité”. Ce choix vise à préserver l’idée d’une collectivité fondée sur des affinités naturelles, sans connotation trop politique (comme “alliance”) ni trop affective (comme “fraternité”). La communauté suggère un regroupement organique d’individus liés par des intérêts ou des valeurs communes.
Pour 于野 (yú yě), ma traduction “jusque dans les terres incultes” cherche à restituer la dimension spatiale étonnante de cette expression. La préposition 于 (yú, “dans”, “en”) indique que la communauté s’étend jusque dans des espaces non civilisés, suggérant une expansivité remarquable de cette union qui dépasse les frontières habituelles. J’aurais pu opter pour “en plein champ” ou “dans les contrées sauvages”, mais l’expression “terres incultes” évoque mieux, à mon sens, ce contraste entre civilisation et nature.
Le terme 亨 (hēng) a été traduit par “Développement” pour suggérer une progression favorable et une expansion. D’autres options auraient été “Succès”, “Prospérité” ou “Réussite”, mais ces termes me semblaient trop orientés vers un résultat défini, tandis que 亨 évoque davantage un processus de déploiement harmonieux.
Pour 利涉大川 (lì shè dà chuān), j’ai opté pour “Il est profitable de traverser le grand fleuve”. Cette formule récurrente dans le Yi Jing symbolise une entreprise audacieuse, un passage vers l’inconnu nécessitant courage et détermination. Le terme 川 (chuān) désigne spécifiquement un cours d’eau, et 大川 (dà chuān) évoque les grands fleuves qui, dans la géographie chinoise ancienne, représentaient des frontières naturelles et des obstacles à franchir.
Enfin, l’expression 利君子貞 (lì jūn zǐ zhēn) a été traduite par “Il est profitable que le noble héritier soit ferme”. Le terme 君子 (jūn zǐ), central dans la pensée confucéenne, désigne l’homme de bien, la personne moralement accomplie. J’ai choisi “noble héritier” pour restituer à la fois la dimension aristocratique originelle (君, jun, seigneur) et l’idée de succession légitime (子, zi, fils, héritier). Le terme 貞 (zhēn) évoque la fermeté, la constance, la droiture – une qualité essentielle pour maintenir l’harmonie communautaire.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
L’hexagramme Tong Ren présente une configuration cosmologique particulière : les trigrammes constitutifs sont 乾 (Qián, le Ciel) en bas et 離 (Lí, le Feu) en haut. Cette association suggère une dynamique ascendante où l’énergie créatrice du Ciel nourrit et élève la clarté illuminatrice du Feu. Le feu qui s’élève vers le ciel crée une image de lumière partagée, de chaleur commune, symbolisant parfaitement l’idée de communauté.
Dans le cycle des saisons, cet hexagramme correspond à la période où le soleil atteint son zénith, illuminant tout également – image parfaite de l’équité et de l’universalité qui caractérisent la véritable communauté humaine.
La mention des “terres incultes” (野, yě) n’est pas anodine : elle rappelle les pratiques rituelles anciennes où certaines cérémonies d’alliance étaient conduites hors des limites de la cité, dans des espaces neutres, pour transcender les différences et établir des relations au-delà des frontières habituelles. Historiquement, c’est dans ces espaces liminaux que se formaient souvent les alliances entre différentes communautés.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
La tradition confucéenne voit dans Tong Ren l’expression de l’harmonie sociale idéale, où les différences individuelles sont transcendées au profit d’une communion basée sur les vertus partagées. Le Grand Commentaire souligne que “Le noble rassemble les hommes par la clarté de sa vertu”. Cette lecture valorise la dimension éthique et politique de la communauté, qui doit être guidée par des principes moraux incarnés par le junzi.
Wang Bi interprète cet hexagramme comme l’illustration du principe selon lequel l’unité véritable se réalise quand les êtres se rejoignent spontanément, attirés par une affinité naturelle plutôt que contraints par une autorité extérieure. Pour lui, la mention “jusque dans les terres incultes” signifie que cette union transcende les conventions sociales et les frontières artificielles.
L’école taoïste y voit l’expression d’une harmonie naturelle qui s’établit quand les êtres suivent leur nature propre sans contrainte. Selon cette lecture, la traversée du “grand fleuve” symbolise le passage au-delà des distinctions conventionnelles pour accéder à l’unité primordiale.
La tradition bouddhiste Chan intègre cet hexagramme dans sa compréhension de l’interdépendance fondamentale des êtres. L’expression “communauté humaine” (同人) fait écho au concept bouddhique de compassion universelle qui reconnaît l’unité essentielle de tous les êtres sensibles.
Structure de l’Hexagramme 13
Il est précédé de H12 否 pǐ “Adversité”, et suivi de H14 大有 dà yǒu “Grande propriété” (ils appartiennent à la même paire).
Son Opposé est H7 師 shī “Troupe”.
Son hexagramme Nucléaire est H44 姤 gòu “Rencontrer”.
Les traits maîtres sont le second et le cinquième.
– Formules Mantiques : 亨 hēng ; 利涉大川 lì shè dà chuān ; 利君子貞 lì jūn zǐ zhēn.
Expérience corporelle
L’expérience de Tong Ren se manifeste corporellement comme une sensation d’expansion et d’ouverture harmonieuse. Elle évoque le moment où, dans une rencontre authentique, les frontières de l’ego s’assouplissent pour permettre une véritable communication. Cette expérience n’est pas fusion indifférenciée mais plutôt reconnaissance mutuelle qui préserve l’intégrité de chacun.
Dans les pratiques collectives comme certaines formes de Taijiquan ou de Qigong, ce principe se manifeste lorsque les pratiquants harmonisent leurs mouvements et leurs respirations, créant un champ énergétique commun tout en maintenant leur centre individuel. C’est l’art subtil d’être ensemble sans se perdre, de communier sans se confondre.
La “traversée du grand fleuve” évoque corporellement le moment où l’on quitte la zone de confort pour s’aventurer dans un espace de vulnérabilité partagée – condition nécessaire à toute communion authentique. Cette traversée requiert précisément la “fermeté” (貞, zhēn) mentionnée dans le jugement : une stabilité intérieure qui permet l’ouverture sans dissolution.
Dans notre expérience quotidienne, Tong Ren se manifeste dans ces moments privilégiés où une assemblée, un groupe ou une simple conversation atteint un niveau de résonance où chacun se sent à la fois pleinement lui-même et parfaitement relié aux autres.
Commentaire sur le Jugement
彖 傳同 人 , 柔 得 位 得 中 , 而 應 乎 乾 , 曰 同 人 。
ensemble • homme • flexible • obtenir • position • obtenir • au centre • et ainsi • il faut • faire appel à • qián • dire • ensemble • homme
ensemble • homme • dire • ensemble • homme • dans • en rase campagne • croissance
profitable • traverser • grand • cours d’eau • qián • agir • particule finale
culture • lumière • ainsi • vigoureusement • au centre • correct • et ainsi • il faut • noble • héritier • correct • particule finale
seulement • noble • héritier • comme • pouvoir • traverser sans entrave • ciel • sous • son • volonté
Se réunir entre semblables : le souple obtient sa position, obtient le centre, et correspond à l’Elan créatif. C’est “Se réunir entre semblables”.
Se réunir entre semblables veut dire : Se réunir entre semblables jusque dans les terres incultes. Développement.
Il est profitable de traverser le grand fleuve : c’est le mouvement de l’Elan créatif.
Clarté civilisatrice par la vigueur. Centré et correct, il trouve correspondance : c’est ainsi que l’homme noble se rectifie.
Seul l’homme noble est capable de faire communiquer les aspirations de tout l’univers.
Notes de traduction
LE NOM DE L’HEXAGRAMME
Après l’absence 不 bù de 口 kǒu “bouche, communication” dans 否 pǐ “Adversité”, la décomposition graphique de 同人 tóng rén ” Se réunir entre semblables ” montre 同 tóng, qui évoque l’accord par la 口 kǒu la “bouche, parole” dans 冂 jiōng “un espace délimité”, tandis que 人 rén désigne l’être humain dans sa dimension relationnelle. L’enfermement présent dans 匸 fāng le “coffre” (un des composant de l’expression 匪人 fěi rén du commentaire de l’hexagramme précédent) est donc devenu un cadre protecteur pour les relations humaines. Le passage du composant 非 fēi “dissemblable” , ici au groupe 一 yī “une seule” + 口kǒu “bouche” permet de dépasser le sens superficiel de “rassemblement” pour désigner l’union qui préserve et enrichit les singularités par la communication réglée. Après la régulation conflictuelle de Sòng “Débattre” (sixième hexagramme) et l’organisation collective de Shī “Troupe” (le septième), Tóng Rén explore les conditions d’une agrégation harmonieuse fondée non plus sur l’autorité rectificatrice mais sur la correspondance spontanée. Cette progression marque le passage de la subordination hiérarchique vers la réciprocité créatrice dans l’ouverture universelle.
LES TRIGRAMMES ET LES TRAITS
Qián 乾 (ciel/créateur) au-dessus de Lí 離 (feu/clarté) montre que la force créatrice surplombe la lumière civilisatrice. Avec Tóng Rén, l’union authentique suppose l’articulation entre vigueur naturelle et raffinement culturel. L’unique trait yīn à la deuxième position (au centre du trigramme inférieur) exprime le principe réceptif qui, par sa position centrale et sa correspondance avec le cinquième trait yáng, permet l’harmonisation de la multitude environnante. Les six positions s’accomplissent selon une ouverture progressive, des portes du premier trait vers des lieux de plus en plus ouverts ou élevés (remparts) au quatrième trait, puis jusqu’à l’accomplissement de la communication universelle aux positions supérieures.
EXPLICATION DU JUGEMENT
同人 (Tóng rén) – Se réunir entre semblables
“Se réunir entre semblables : le souple obtient sa position, obtient le centre, et correspond à l’Élan créatif.”
La triple qualification “obtenir sa position, obtenir le centre, et correspondre à l’élan créatif” du seul trait yin, en deuxième position, donc également yin renforce sa capacité à réunir. Il devient ainsi un point de convergence pour la multitude des traits yang. Sa correspondance (應 yìng) avec le principe créateur fait référence au trigramme supérieur Qián 乾, et souligne tout particulièrement sa relation privilégiée avec le cinquième trait yang à une place yin.
于野 (Yú yě) – Dans les terres incultes
“Se réunir entre semblables jusque dans les terres incultes.”
La communion authentique ne se limite pas aux cadres institutionnels ou sociaux établis, mais s’épanouit dans l’espace ouvert de la “plaine” (野 yě), métaphore de la spontanéité naturelle et de l’absence de contraintes artificielles. 野 yě indique un espace ouvert “campagne, région sauvage, désert”, non circonscrit par les murailles urbaines, métaphore des cloisonnements artificiels et sociaux. Sa construction définissait initialement la zone intermédiaire, en cours de défrichement, entre 土 tǔ un “lieu” où sont situés 田 tián les “champs”, et la forêt périphérique. 野 yě désignait la campagne par opposition à la ville, ou le peuple par rapport à la cour. Cet espace “non cultivé” était le lieu 予 yǔ d’ ”échanges” avec les barbares. Sa construction montre la paume de deux mains, l’une donnant, l’autre recevant.
亨 (Hēng) – Développement
“Développement.”
La forme ancienne de 亨 hēng “développement” se composait elle ausi de deux symboles (高 gāo “haut, noble” abrégés), l’un droit, l’autre inverse ; l’un offrant, l’autre recevant.
亨 hēng exprime l’idée de “pénétrer sans obstacle, exercer son influence au plus profond”. Il désigne particulièrement “l’influence du ciel qui pénètre toutes choses et les fait prospérer”.
Le développement naît précisément de cette ouverture spatiale qui permet la circulation libre des correspondances et l’épanouissement des singularités dans l’union harmonieuse, chacun demeurant libre de ses mouvements. Il correspond à cette zone d’extension des cultures ou de la culture commune, à ce lieu d’expansion des potentialités individuelles et collectives.
利涉大川 (Lì shè dà chuān) – Profitable de traverser le grand fleuve
“Il est profitable de traverser le grand fleuve : c’est le mouvement de l’Élan créatif.”
“Traverser le grand fleuve” désigne un engagement dans de grandes transformations. L’union authentique confère une puissance transformatrice qui transcende les limitations ordinaires car elle participe directement du 乾行 qián xíng “mouvement créateur cosmique”. Il ne s’agit donc pas d’une audace humaine ordinaire face à un défi à surmonter, puisque la capacité de l’union trouve sa justification dans l’essence même de l’action du Ciel. C’est parce que 乾 Qián “agit” dans cette communion que les “grandes traversées” deviennent non seulement possibles mais 利 lì “profitables”.
La communion authentique ne se contente pas d’harmoniser les relations existantes : elle permet l’engagement créateur dans des transformations majeures. Ainsi la médiation réceptive du trait central yin, devient paradoxalement une force de dépassement d’obstacles apparemment insurmontables.
利君子貞 (Lì jūn zǐ zhēn) – Profitable que l’homme noble persévère
“Clarté civilisatrice par la vigueur. Centré et correct, il trouve correspondance : c’est ainsi que l’homme noble se rectifie. Seul l’homme noble est capable de faire communiquer les aspirations de tout l’univers.”
文 wén “culture, raffinement, civilisation” fait écho à l’expression “jusque dans les 野 yě “terres incultes” citée plus haut. 明 míng “clarté” correspond au trigramme inférieur Lí 離 (feu/clarté). La clarté civilisatrice est le vide du deuxième trait qui éclaire et organise, sa capacité d’accueil et de mobilisation de la 健 jiàn “vigueur, puissance” du trigramme 乾 Qián. La synthèse énergétique du centrage, de la rectitude et de la correspondance réalise la vocation cosmopolitique de l’homme noble : faire communiquer toutes les volontés sous le Ciel.
L’union entre les deux qualités apparemment opposées, lumière civilisatrice et vigueur créatrice, n’est pas une fusion indifférenciée, mais 野 yě, le lieu de l’articulation dynamique, de l’échange (予 yǔ) où l’intelligence cultive (田 tián “champs”) la force, et où la puissance éclaire (明 míng “clarté”) (par défrichage, éclaircissement, du sauvage) la culture.
La réciprocité de予 yǔ permet à l’homme noble d’opérer sa propre rectification (貞 zhēn “persévérance, fermeté, perfectionnement”) par participation à l’ordre harmonieux de la communion. Ainsi l’union authentique n’est pas une simple agrégation d’individualités mais un processus de perfectionnement mutuel. Notons également que, dans le vocabulaire divinatoire, 貞 zhēn désigne le trigramme inférieur, pour évoquer son rôle de soutien (de 悔 huǐ le trigramme supérieur).
Dans l’expression “Seul l’homme noble”, 唯 wéi “seulement, uniquement, seul” souligne à la fois le caractère exceptionnel de cette situation mais aussi le profit que chaque individu en retire s’il sait s’en montrer digne (君 jūn “noble”). Est également mise en avant la solitude du trait yin par rapport à la forêt des traits yang qui l’entourent : son geste civilisateur, culturel établit une distinction fondamentale, une élévation du quantitatif au niveau qualitatif, par 子 zǐ “l’enfant, l’homme en devenir”.
La progression 文明以健 → 中正而應 → 君子正 montre ainsi l’enchaînement logique : qualités cosmologiques → configuration structurelle → réalisation anthropologique.
L’expression 天下 tiān xià “sous le ciel, tout l’univers” est ici plus que jamais justifiée par la position du trigramme Qián 乾 (ciel/créateur).
La Communion des Hommes selon le Yi Jing ne vise pas simplement l’harmonie sociale mais la participation consciente à l’ordre cosmique. L’homme accompli devient le médiateur par lequel les aspirations dispersées de tous les êtres trouvent leur unité dans l’harmonie universelle. La capacité de 通 tōng à “faire communiquer” transcende la simple diplomatie pour exprimer une fonction proprement cosmologique : permettre à l’ordre céleste de se manifester dans la diversité terrestre par la médiation de la sagesse humaine accomplie.
SYNTHÈSE
L’union authentique de Tóng Rén est une médiation cosmologique qui sublime les antagonismes entre particularisme et universalisme. Dans cet hexagramme la communion véritable ne naît pas de l’abolition des différences mais de leur articulation dynamique dans l’espace ouvert des terres incultes (野 yě) – cette zone intermédiaire de défrichement et d’échange où la culture rencontre la spontanéité naturelle.
Après l’obstruction de Pǐ (否 “Adversité”) et ses cloisonnements stérilisants, Tóng Rén inaugure les conditions d’une communication universelle où l’unique trait yīn réceptif, par sa triple qualification (position, centre, correspondance), devient le principe organisateur qui permet à toutes les volontés de s’articuler dans le respect de leurs singularités. Cette médiation réceptive révèle paradoxalement une puissance transformatrice capable d’engagement dans de grandes traversées parce qu’elle participe directement du mouvement créateur cosmique.
L’enseignement le plus profond réside dans la dialectique entre clarté civilisatrice (文明 wén míng) et vigueur créatrice (健 jiàn) : non pas fusion indifférenciée mais lieu d’échange (予 yǔ) où l’intelligence cultive la force et où la puissance éclaire la culture. Ainsi l’homme noble devient capable, par sa propre rectification dans l’ordre harmonieux de la communion, de faire communiquer les aspirations de tout l’univers.
Tóng Rén s’applique dans tous les domaines nécessitant commandement inspirant, médiation interculturelle, et facilitation de processus d’innovation collective. L’autorité véritable ne s’impose pas mais suscite l’adhésion par la qualité de sa médiation entre aspirations particulières et ordre universel.
Neuf au Début
初 九Communauté humaine jusqu’aux portes.
Pas de blâme.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Dans l’expression 同人于門 (tóng rén yú mén) le caractère 同 (tóng) conserve, comme dans le jugement, son sens fondamental d’union, de similitude et de communauté, tandis que 人 (rén) désigne toujours l’être humain ou la collectivité humaine. La particule 于 (yú) indique ici une relation spatiale que l’on pourrait traduire par “à”, “près de”, “jusqu’à” ou “dans le cadre de”. Ce qui change fondamentalement par rapport au Jugement, c’est le terme 門 (mén), “porte”, qui remplace 野 (yě), “terres incultes”. Le caractère 門 représente graphiquement une porte à deux battants et constituait dans la Chine ancienne un élément architectural crucial, à la fois physique et symbolique, marquant une frontière entre différents espaces (intérieur/extérieur, privé/public, familial/étranger).
La formule 无咎 (wú jiù) est récurrente dans le Yi Jing. Le caractère 咎 (jiù) évoque initialement la notion de faute, d’erreur ou de calamité résultant d’actions incorrectes. Dans le contexte divinatoire, il suggère l’absence de conséquences négatives résultant de l’action ou de la situation décrite.
CHOIX DE TRADUCTION
J’ai choisi de traduire 同人于門 (tóngrényúmén) par “Communauté humaine jusqu’aux portes”. Cette formulation cherche à préserver le parallélisme avec le texte du Jugement (“Communauté humaine jusque dans les terres incultes”) tout en soulignant le contraste entre les deux espaces évoqués.
La préposition “jusqu’aux” pour traduire 于 (yú) a été privilégiée car elle suggère un mouvement qui s’étend et atteint une limite, en l’occurrence les portes. J’aurais pu opter pour “à la porte” ou “aux portes”, mais ces formulations n’auraient pas aussi bien rendu la tension dynamique entre l’intérieur et l’extérieur.
Le terme 門 (mén) a été traduit au pluriel (“portes”) pour évoquer non pas une porte spécifique mais le concept général de frontière domestique ou civique. Cette traduction préserve l’idée que la communauté s’établit dans un cadre délimité, structuré, contrairement à l’expansion “dans les terres incultes” mentionnée dans le Jugement.
Pour 无咎 (wú jiù), j’ai retenu “Pas de blâme” plutôt que des alternatives comme “Sans faute”, “Rien de néfaste” ou “Pas d’erreur”. Le terme “blâme” évoque bien la dimension évaluative et éthique présente dans le contexte divinatoire, où il s’agit de déterminer si une conduite est appropriée ou non.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Dans la cosmologie chinoise ancienne, la porte (門, mén) représente un lieu de transition crucial, un seuil qui n’est ni tout à fait intérieur ni complètement extérieur. Elle marque symboliquement la frontière entre l’espace ordonné, civilisé (内, nèi) et l’espace extérieur (外, wài). Dans les rituels anciens, certaines cérémonies se déroulaient spécifiquement aux portes, soulignant leur importance comme lieux de médiation entre différents espaces sociaux et cosmiques.
Le premier trait de l’hexagramme Tong Ren évoque ainsi une communauté qui se forme dans le cadre des structures sociales existantes, délimitée par les frontières conventionnelles (les “portes”). Contrairement au Jugement qui évoque une extension jusque dans les “terres incultes” (sauvages, non civilisées), ce trait suggère une forme de communauté plus restreinte, peut-être plus conventionnelle.
Cette distinction entre les deux espaces (門/野, portes/terres incultes) reflète la tension fondamentale entre ordre social et spontanéité naturelle qui traverse toute la pensée chinoise classique.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
Du point de vue confucéen, ce trait représente les premières étapes de la constitution d’une communauté humaine harmonieuse. Les relations commencent à se former dans le cadre des structures familiales et sociales existantes (symbolisées par les “portes”), respectant ainsi l’ordre social établi. Cette lecture valorise l’établissement progressif d’une harmonie qui commence par respecter les cadres conventionnels avant de pouvoir s’étendre plus largement.
Wang Bi interprète ce trait comme illustrant une communauté qui se développe naturellement à partir des affinités les plus immédiates, dans le cadre familial ou clanique, sans chercher d’emblée à s’étendre au-delà. Pour lui, la précision “pas de blâme” indique que, bien que cette forme de communauté soit limitée, elle constitue néanmoins une étape nécessaire et légitime.
La perspective taoïste pourrait voir dans ce trait l’expression d’une spontanéité qui se manifeste d’abord dans un cadre restreint, avant de pouvoir s’étendre naturellement. La “porte” devient alors non pas tant une limitation qu’un point de départ nécessaire, conforme au principe selon lequel le plus vaste commence toujours par le plus petit, comme l’évoque le Daodejing : “Un voyage de mille lieues commence par un seul pas”.
L’école du “Sens et Symbole” représentée par Cheng Yi voit dans ce trait l’image d’une personne qui commence à établir des relations basées sur la sincérité et la vertu, d’abord dans son cercle proche, avant d’étendre cette influence plus largement. Cette interprétation souligne l’importance de fonder toute communauté authentique sur des bases éthiques solides.
Petite Image du Trait du Bas
Structure du Trait du Bas
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais est à la base de l’enveloppe de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚌ à ⚎.
- Il n’est pas en correspondance avec le quatrième trait, mais le deviendra après la transformation de leur bigramme ⚌ en ⚎.
– Il est à la base du trigramme ☲ 離 lí correspondant à l’élément 火 huǒ “Feu”. Sa transformation produit le trigramme ☶ 艮 gèn qui correspond à l’élément 山 shān “Montagne”.
– Sa relation de voisinage avec le deuxième trait évolue de ⚍ à ⚏.
- Ce trait occupe la plus basse des deux positions associées à la Terre. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚍ à ⚏.
- Formules Mantiques : 无咎 wú jiù.
Interprétation
Dans un élan dynamique et tourné vers l’extérieur, les premières tentatives d’union se font jour. Ces efforts, loin d’être égoïstes, sont guidés par des objectifs communs. Les intentions, étant justes et orientées vers le partage, posent un fondement solide. Même en l’absence de soutiens fermement établis, ces premiers pas vers la collaboration sont prometteurs et sans reproche. Ils ouvrent la voie à une coopération future qui, fort de ces bases saines, a toutes les chances d’être fructueuse.
Expérience corporelle
L’expérience de “Communauté humaine jusqu’aux portes” évoque corporellement la sensation de se tenir sur un seuil, dans cet espace liminal qui n’est ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors. C’est l’expérience de la frontière perméable, du passage entre différents espaces sociaux ou psychiques.
Dans notre vie quotidienne, cette expérience se manifeste dans ces moments où nous commençons à établir un lien avec autrui tout en maintenant une certaine réserve – comme lors d’une première rencontre, où la relation se forme progressivement, à partir des frontières personnelles de chacun (nos “portes”).
Sur le plan corporel, cela peut s’apparenter à cette posture où nous nous tenons sur le pas d’une porte, ni complètement engagés ni complètement en retrait, dans cet équilibre délicat entre ouverture et protection. C’est aussi l’attitude du corps qui s’ouvre à l’autre tout en maintenant son intégrité, sa structure propre – comme dans certains exercices de Taijiquan où l’on apprend à “accueillir” l’énergie de l’autre sans perdre son centre.
Six en Deux
六 二Communauté humaine jusqu’au temple ancestral.
Regret.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
L’expression 同人于宗 (tóng rén yú zōng) présente une variation significative par rapport au premier trait et au Jugement de l’hexagramme. Les caractères 同 (tóng) et 人 (rén) conservent leur sens d’union et de communauté humaine, tandis que la particule 于 (yú) maintient sa fonction de localisation spatiale.
Le terme clé qui change est 宗 (zōng), “temple ancestral”, qui remplace 門 (mén), “portes” du premier trait, et 野 (yě), “terres incultes” du Jugement. Le caractère 宗 est composé graphiquement de l’élément supérieur 宀 (mián, “toit”) qui désigne une maison ou un bâtiment couvert, et de l’élément 示 (shì) qui évoque les manifestations divines et les pratiques rituelles. Ensemble, ils forment l’image d’un lieu sacré dédié au culte des ancêtres.
Dans la Chine ancienne, le temple ancestral (宗廟, zōngmiào) constituait le centre spirituel du clan ou de la lignée familiale. C’était le lieu où l’on conservait les tablettes ancestrales et où se déroulaient les rituels essentiels à la cohésion sociale du groupe familial élargi. Le terme 宗 désigne non seulement l’édifice physique, mais aussi le concept de “lignée” ou de “tradition familiale”.
Le terme 吝 (lìn) qui conclut ce trait signifie littéralement “avare”, “parcimonieux”, mais dans le contexte divinatoire du Yi Jing, il prend le sens de “regret”, “embarrassant” ou “gênant”. Il exprime une difficulté ou une limitation, indiquant que la situation décrite n’est pas idéale ou comporte des désavantages.
CHOIX DE TRADUCTION
J’ai choisi de traduire 同人于宗 par “Communauté humaine jusqu’au temple ancestral”. Cette formulation maintient le parallélisme avec le premier trait (“Communauté humaine jusqu’aux portes”) et le Jugement (“Communauté humaine jusque dans les terres incultes”), soulignant ainsi la progression spatiale et symbolique entre ces différentes formulations.
La préposition “jusqu’au” pour traduire 于 (yú) préserve l’idée d’un mouvement ou d’une extension qui atteint un certain point. J’aurais pu opter pour “dans le temple ancestral” ou “au temple ancestral”, mais ces formulations auraient perdu la nuance dynamique présente dans le texte original.
Le terme 宗 (zōng) a été traduit par “temple ancestral” pour souligner sa dimension rituelle et familiale. D’autres options auraient été “lignée ancestrale”, “clan familial” ou “tradition patrilinéaire”, mais ces traductions auraient perdu la dimension spatiale et architecturale du terme, importante dans le contexte de cette progression depuis les “portes” jusqu’aux “terres incultes”.
Pour 吝 (lìn), j’ai retenu “Regret” plutôt que des alternatives comme “Limitation”, “Restriction” ou “Embarras”. Le terme “regret” évoque bien la connotation négative attachée à cette situation, tout en restant suffisamment concis pour s’inscrire dans le style laconique caractéristique du Yi Jing.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Dans la cosmologie chinoise ancienne, l’espace était organisé selon un modèle concentrique où le centre représentait le lieu de plus grande sacralité, entouré de zones progressivement plus “sauvages” ou moins civilisées. Selon cette conception, on passait des espaces les plus sacrés (宗廟, temple ancestral) aux espaces domestiques (門, portes), puis aux espaces cultivés (郊, faubourgs) et enfin aux espaces sauvages (野, terres incultes).
Le temple ancestral représentait non seulement le centre spatial de la communauté, mais aussi son centre temporel, reliant les générations présentes aux générations passées et futures. C’était le lieu où la continuité du temps se manifestait à travers les rituels, où les vivants communiaient avec les morts.
Dans ce contexte, la progression décrite par les trois formulations de l’hexagramme Tong Ren (同人于宗 → 同人于門 → 同人于野) semble inverser le mouvement habituel de la civilisation : plutôt que d’aller du sauvage vers le civilisé, on va ici du plus codifié (le temple) vers le plus libre (les terres incultes). Cette inversion suggère que la véritable communauté humaine se réalise pleinement lorsqu’elle transcende les cadres trop rigides de la tradition familiale pour s’étendre aux espaces non codifiés.
Le “regret” (吝, lìn) associé au temple ancestral pourrait alors indiquer les limitations d’une communauté trop exclusivement fondée sur les liens de sang et les hiérarchies traditionnelles, par opposition à une communauté plus universelle évoquée dans le Jugement.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
Wang Bi interprète ce trait comme l’illustration d’une communauté qui se forme sur la base de liens familiaux ou claniques exclusifs, créant ainsi des séparations artificielles entre les êtres humains. Pour lui, le “regret” provient précisément de cette exclusivité qui contredit l’idéal d’une communion plus universelle.
Dans la perspective confucéenne, le temple ancestral (宗, zōng) représente l’ordre hiérarchique et la piété filiale, valeurs fondamentales de la société. Cependant, même la tradition confucéenne reconnaît les limites d’une communauté exclusivement fondée sur les liens familiaux. Comme le suggère Mencius, la bienveillance véritable doit s’étendre au-delà du cercle familial pour embrasser tous les êtres humains.
L’école taoïste verrait dans ce trait l’expression des limitations inhérentes aux structures sociales rigides, symbolisées par le temple ancestral. Dans cette perspective, le “regret” manifeste la perte de spontanéité et d’universalité qui résulte d’un attachement trop strict aux distinctions sociales conventionnelles.
La tradition bouddhiste Chan pourrait interpréter ce trait comme illustrant les limites de l’attachement aux identités collectives, même familiales. Le “regret” (吝, lìn) refléterait alors la souffrance qui naît de ces identifications limitatives, par opposition à la reconnaissance de l’interdépendance fondamentale de tous les êtres.
Petite Image du Deuxième Trait
Structure du Deuxième Trait
- Ce trait possède la centralité en position inférieure.
- Il est en correspondance avec le cinquième trait, mais ne le sera plus après la transformation de leur bigramme ⚎ en ⚌.
– Il est au milieu du trigramme ☲ 離 lí correspondant à l’élément 火 huǒ “Feu” Sa transformation produit le trigramme ☰ 乾 qián qui correspond à l’élément 天 tiān “Ciel”.
- Il est également à la base du trigramme ☴ 巽 xùn correspondant à l’élément 風 fēng “Vent”. Sa transformation produit le trigramme ☰ 乾 qián qui correspond à l’élément 天 tiān “Ciel”.
– Sa relation de voisinage avec le premier trait évolue de ⚍ à ⚌.
- Sa relation de voisinage avec le troisième trait évolue de ⚎ à ⚌.
- Ce trait est à la plus haute des deux positions associées à la Terre. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚍ à ⚌.
- Il est maître de l’hexagramme avec le cinquième trait.
- Formules Mantiques : 吝 lìn.
Interprétation
Collaborer avec des personnes avec qui l’on a des liens étroits ou des affinités présente une opportunité précieuse, car la compréhension mutuelle est souvent plus aisée dans ce type d’union. Cependant, limiter étroitement et exclusivement nos collaborations à un cercle proche ou restreint peut finalement entraver la croissance et l’évolution à long terme. Se cantonner à un groupe familier peut entraîner un manque de perspectives nouvelles et une stagnation des idées. Il est donc crucial de rechercher une collaboration plus ouverte et diversifiée, en intégrant des personnes aux compétences, expériences et points de vue variés. Cette approche permet non seulement d’éviter les regrets et l’humiliation, mais aussi d’embrasser une croissance plus riche et plus dynamique. Un équilibre entre les relations familières et les nouvelles alliances peut conduire à des résultats innovants et plus complets.
Expérience corporelle
L’expérience de “Communauté humaine jusqu’au temple ancestral” évoque la sensation d’être enraciné dans une tradition, une lignée, avec tout ce que cela comporte de sécurité et de contrainte à la fois. C’est l’expérience du corps socialisé, formé par les rituels et les habitudes transmises de génération en génération.
Dans notre vie quotidienne, cette expérience se manifeste dans ces moments où nous nous sentons profondément inscrits dans notre histoire familiale – comme lors de réunions de famille ou de cérémonies traditionnelles. Notre corps y adopte spontanément des postures, des gestes, des attitudes qui nous ont été transmis et qui créent un sentiment d’appartenance, mais parfois aussi d’enfermement.
Le “regret” (吝, lìn) évoque cette ambivalence corporelle : d’un côté, le confort de l’appartenance, la chaleur du foyer ancestral ; de l’autre, la contrainte des rôles assignés, la limitation des possibles. C’est la tension entre enracinement et liberté, entre identité héritée et identité choisie.
En termes de pratiques corporelles, on pourrait comparer cette expérience à celle d’un apprenti dans un art traditionnel comme la calligraphie, qui doit d’abord intégrer rigoureusement les formes héritées des maîtres anciens (le “temple ancestral”) avant de pouvoir développer son propre style. Ce moment de stricte imitation est nécessaire mais comporte aussi une forme de “regret” – la limitation temporaire de l’expression personnelle.
Neuf en Trois
九 三Cacher les armes dans les broussailles,
Monter sur la haute colline,
Durant trois années, ne pas se relever.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
L’expression 伏戎于莽 (fú róng yú mǎng) présente une imagerie militaire absente des deux premiers traits. Le caractère 伏 (fú) signifie “se cacher”, “se tenir tapi” ou “s’accroupir”. Il évoque graphiquement l’idée d’un homme (人) sous un élément qui le dissimule (⺀). Le terme 戎 (róng) désigne les “armes” ou les “guerriers”, et par extension “l’armée” ou “les affaires militaires”. Dans les textes anciens, ce caractère était aussi utilisé pour désigner certains peuples “barbares” des frontières occidentales.
La particule 于 (yú) maintient sa fonction locative (“dans”, “à”), tandis que 莽 (mǎng) désigne les “hautes herbes”, les “broussailles” ou une “végétation dense”. Ce terme évoque un espace intermédiaire entre la nature sauvage et domestiquée, où la végétation est suffisamment dense pour servir de cachette.
La seconde ligne, 升其高陵 (shēng qí gāo líng), introduit un mouvement vertical. Le caractère 升 (shēng) signifie “monter”, “s’élever” ou “grimper”. Le terme 其 (qí) est un pronom possessif (“son”, “sa”, “ses”) ou démonstratif (“ce”, “cette”). Les caractères 高陵 (gāo líng) désignent une “haute colline” ou une “élévation du terrain”. Le terme 陵 (líng) désignait spécifiquement dans certains contextes les tertres funéraires des souverains.
La troisième ligne, 三歲不興 (sān suì bù xìng), introduit une dimension temporelle. Le terme 三歲 (sān suì) signifie “trois années” ou “trois cycles saisonniers”. Le caractère 不 (bù) est la négation simple (“ne pas”), tandis que 興 (xìng) signifie “se lever”, “prospérer”, “s’élancer” ou “entreprendre une action”. Dans les textes militaires anciens, 興 pouvait désigner spécifiquement “lever des troupes” ou “lancer une campagne militaire”.
CHOIX DE TRADUCTION
J’ai choisi de traduire 伏戎于莽 (fú róng yú mǎng) par “Cacher les armes dans les broussailles”. Cette traduction privilégie le sens concret et militaire de l’expression, préservant l’image d’une embuscade ou d’une stratégie défensive. Des alternatives auraient pu être “Dissimuler l’armée dans la végétation dense” ou “Se tapir avec les troupes dans les fourrés”, mais ces formulations auraient perdu en concision et en force évocatrice.
Pour 升其高陵 (shēng qí gāo líng), j’ai opté pour “Monter sur la haute colline”. Cette formulation préserve l’image d’un mouvement ascendant vers un point d’observation élevé. D’autres possibilités auraient été “Gravir ce sommet” ou “S’élever sur le tertre dominant”, mais la formulation choisie me semble plus directe et évocatrice.
L’expression 三歲不興 (sān suì bù xìng) a été traduite par “Durant trois années, ne pas se relever”. Le verbe 興 (xìng) est particulièrement polyvalent, et j’ai choisi de le rendre par “se relever” pour maintenir la cohérence avec l’image militaire des “armes cachées”. D’autres options auraient été “Pendant trois ans, ne pas lancer d’offensive” ou “Trois années sans entreprendre d’action”, mais ces traductions auraient explicité excessivement ce qui reste implicite dans le texte original.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Dans la pensée militaire chinoise ancienne, telle qu’exposée dans L’Art de la guerre, l’embuscade et la patience stratégique étaient des éléments fondamentaux. La formule “cacher les armes dans les broussailles” évoque des troupes en embuscade, tandis que “monter sur la haute colline” fait écho à l’importance de l’observation du terrain avant l’engagement.
La période de “trois années” (三歲, sān suì) n’est pas anodine : dans la cosmologie chinoise, le nombre trois représente souvent un cycle complet. De plus, dans la pratique politique ancienne, une période de trois ans était considérée comme nécessaire pour évaluer les résultats d’une politique ou d’une stratégie.
Le motif d’attente et de non-action (不興, bù xìng) dans ce contexte militaire résonne avec le principe taoïste du non-agir, selon lequel l’efficacité véritable provient souvent de la capacité à attendre le moment opportun plutôt que de l’action précipitée.
Dans le contexte global de l’hexagramme Tong Ren, qui parle de “communauté humaine”, cette image militaire introduit une note dissonante qui suggère que même au sein de la communauté peuvent exister des tensions et des stratégies défensives. Elle rappelle que l’harmonie sociale n’est pas acquise et peut nécessiter vigilance et retenue.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
L’image des “armes cachées” et de la position d’observation sur la “haute colline” pourrait symboliser la vigilance nécessaire même au sein de la communauté humaine – une prudence qui n’est pas hostilité mais discernement.
Wang Bi interprète ce trait comme illustrant la tension inhérente à toute communauté : même lorsque les hommes se rassemblent, des divergences d’intérêts et des risques de conflit subsistent. La position d’attente (“durant trois années, ne pas se relever”) représenterait alors la sagesse de ne pas précipiter les confrontations.
Dans la tradition confucéenne, ce trait évoque les tensions inévitables au sein de l’ordre social et la nécessité parfois de dissimuler temporairement ses intentions ou ses ressources. Comme le suggère Confucius dans les Entretiens : “L’homme de bien est harmonieux mais non conformiste”, reconnaissant que l’harmonie sociale n’implique pas l’absence de différences.
L’interprétation taoïste verrait dans ce trait l’illustration de l’art paradoxal de cultiver une position apparemment vulnérable pour mieux assurer sa préservation. Comme l’explique Laozi dans le Daodejing : “Les armes sont des instruments de mauvais augure”, suggérant que leur dissimulation est préférable à leur exhibition.
Petite Image du Troisième Trait
Structure du Troisième Trait
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais est à la base du centre cardinal de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚌ à ⚎.
- Il n’est pas en correspondance avec le sixième trait, mais le deviendra après la transformation de leur bigramme ⚌ en ⚎.
– Il est au milieu du trigramme ☴ 巽 xùn correspondant à l’élément 風 fēng “Vent” Sa transformation produit le trigramme ☶ 艮 gèn qui correspond à l’élément 山 shān “Montagne”.
- Il est également au sommet du trigramme ☲ 離 lí correspondant à l’élément 火 huǒ “Feu” Sa transformation produit le trigramme ☳ 震 zhèn qui correspond à l’élément 雷 léi “Tonnerre”.
- Il est, pour finir, à la base du trigramme ☰ 乾 qián correspondant à l’élément 天 tiān “Ciel”. Sa transformation produit le trigramme ☴ 巽 xùn qui correspond à l’élément 風 fēng “Vent”.
– Sa relation de voisinage avec le deuxième trait évolue de ⚎ à ⚏.
- Sa relation de voisinage avec le quatrième trait évolue de ⚌ à ⚎.
- Ce trait occupe à la plus basse des deux positions associées à l’Humain. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚌ à ⚎.
- Formules Mantiques : aucune.
- Mots remarquables dans la Petite Image : 剛 gāng.
Interprétation
Éviter la confrontation directe en optant pour la discrétion et l’attente peut être judicieux dans des contextes où l’opposition est forte et une confrontation immédiate peu avantageuse. La prudence suggère alors de temporiser, de prendre du recul pour mieux évaluer la situation, au lieu d’agir précipitamment. Cependant, une attente prolongée peut générer des sentiments de stagnation et de frustration. Bien qu’une attente excessive risque de faire passer à côté d’opportunités importantes, la prévoyance, la patience et la prudence restent cruciales avant de prendre une décision.
Expérience corporelle
L’expérience de “cacher les armes dans les broussailles” évoque la sensation de retenue, de potentialité contenue d’un corps qui dissimule sa force, qui garde en réserve son énergie – comme dans les arts martiaux internes où la puissance est masquée jusqu’au moment de son expression.
“Monter sur la haute colline” suggère corporellement le mouvement d’élévation qui permet de prendre du recul, d’élargir sa perspective. C’est l’expérience de la vigilance calme, du corps qui s’établit dans une position d’observation stratégique – ni engagé dans l’action, ni complètement en retrait.
“Durant trois années, ne pas se relever” évoque la capacité d’endurance, de patience stratégique. Corporellement, c’est l’expérience de la tension maintenue, de l’attente active – comme dans certaines postures du qigong où l’immobilité apparente cache une intense activité interne.
Neuf en Quatre
九 四Monter sur son rempart.
Ne pas pouvoir attaquer.
Propice.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Dans l’expression 乘其墉 (chéng qí yōng) le caractère 乘 (chéng) signifie littéralement “monter sur”, “chevaucher” ou “profiter de”. Ce terme était également utilisé dans les textes militaires anciens pour désigner l’action de “saisir un avantage” ou “tirer parti d’une situation”. Dans sa forme graphique ancienne, il évoque l’image d’un char avec un occupant.
Le terme 其 (qí) est un pronom possessif (“son”, “sa”, “ses”) ou démonstratif (“ce”, “cette”). Le caractère 墉 (yōng) désigne spécifiquement un “mur de défense”, un “rempart” ou une “fortification”. Ce terme apparaît dans les textes militaires classiques pour désigner les ouvrages défensifs urbains ou les fortifications protégeant une position stratégique.
Dans la seconde ligne, 弗克攻 (fú kè gōng), le terme 弗 (fú) est une négation archaïque (“ne pas”) particulièrement employée dans les textes divinatoires et rituels. Le caractère 克 (kè) signifie “être capable de”, “pouvoir” ou “vaincre”. Le terme 攻 (gōng) désigne l’action d’ ”attaquer”, d’ ”assaillir” ou d’ ”assiéger”. Dans les textes militaires, ce caractère désigne spécifiquement l’offensive contre des positions fortifiées.
Le jugement final 吉 (jí), “propice” ou “de bon augure”, est un terme technique de la divination qui indique un résultat favorable.
CHOIX DE TRADUCTION
J’ai choisi de traduire 乘其墉 (chéng qí yōng) par “Monter sur son rempart”. Cette traduction préserve l’image concrète et architecturale de l’original. Des alternatives auraient pu être “Occuper sa fortification”, “S’établir sur ses défenses” ou “Prendre position sur son mur”, mais ces formulations auraient soit perdu en concision, soit ajouté des nuances interprétatives absentes du texte original.
Pour 弗克攻 (fú kè gōng), j’ai opté pour “Ne pas pouvoir attaquer”. Cette formulation préserve la structure syntaxique de l’original et son sens direct. D’autres possibilités auraient été “Incapable de lancer l’offensive”, “Sans force pour attaquer” ou “L’attaque est impossible”, mais la formulation choisie me semble plus fidèle à la concision et à la directivité du texte source.
Le terme 吉 (jí) a été traduit par “Propice”, suivant la convention habituelle pour ce terme divinatoire. D’autres options comme “Favorable”, “De bon augure” ou “Auspicieux” auraient été possibles, mais “Propice” préserve mieux la dimension rituelle et divinatoire du terme.
J’ai évité une traduction plus interprétative comme “Se maintenir en position défensive sans chercher l’affrontement est favorable”, qui aurait certes clarifié le sens stratégique mais aurait ajouté des éléments absents du texte original.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Dans la pensée militaire chinoise ancienne, l’opposition entre défense et attaque constitue un thème fondamental. Sunzi affirme dans l’Art de la Guerre que “L’invincibilité réside dans la défense, la possibilité de victoire dans l’attaque”.
La mention du “rempart” (墉, yōng) établit un parallèle architectural avec la progression spatiale observée dans les traits précédents : des “portes” (門, mén) du premier trait au “temple ancestral” (宗, zōng) du deuxième trait, on passe maintenant aux “fortifications” qui marquent la frontière entre l’espace civilisé et l’espace extérieur.
Dans le contexte global de l’hexagramme Tong Ren, qui traite de la “communauté humaine”, cette image défensive introduit une dimension paradoxale : la véritable communauté nécessite parfois des limites claires, symbolisées par le rempart, et la sagesse de ne pas chercher la confrontation au-delà de ces limites.
La qualification “propice” (吉, jí) de cette posture défensive et non-agressive suggère une valorisation de la retenue et de l’auto-limitation comme conditions de l’harmonie communautaire – un thème qui résonne avec diverses traditions philosophiques chinoises.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
“Monter sur son rempart” symboliserait l’établissement de frontières claires mais non agressives – une clarification des limites plutôt qu’une confrontation.
Wang Bi interprète ce trait comme illustrant le principe selon lequel la véritable force réside parfois dans la retenue. Pour lui, l’impossibilité d’attaquer n’est pas une faiblesse mais une sagesse qui reconnaît les limites appropriées de l’action.
La tradition confucéenne voit dans ce trait l’expression de la vertu de 禮 (lǐ), “rites” ou “convenances”, qui établit des frontières claires dans les relations sociales sans pour autant créer d’antagonismes. Confucius affirmait dans les Entretiens que “Dans l’application des rites, l’harmonie est l’essentiel”, suggérant que les délimitations rituelles doivent servir l’harmonie et non la confrontation.
La lecture taoïste mettrait l’accent sur le paradoxe apparent : c’est précisément l’acceptation de ne pas pouvoir attaquer qui rend la situation “propice”. Cette acceptation des limites naturelles est vue comme une manifestation du non-agir qui constitue la plus haute sagesse.
L’École du Mystère, représentée par des penseurs comme Wang Bi et Guo Xiang, verrait dans ce trait l’illustration du principe selon lequel la véritable communauté humaine n’est pas fondée sur la conquête ou la domination, mais sur la reconnaissance mutuelle des limites appropriées. Wang Bi l’exprimait ainsi : “L’harmonie véritable naît de la différenciation correcte, non de la confusion”.
Petite Image du Quatrième Trait
Structure du Quatrième Trait
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais constitue la partie supérieure du centre cardinal de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚌ à ⚍.
- Il n’est pas en correspondance avec le premier trait, mais le deviendra après la transformation de leur bigramme ⚌ en ⚍.
– Il est au milieu du trigramme ☰ 乾 qián correspondant à l’élément 天 tiān “Ciel” Sa transformation produit le trigramme ☲ 離 lí qui correspond à l’élément 火 huǒ “Feu”.
- Il est également au sommet du trigramme ☴ 巽 xùn correspondant à l’élément 風 fēng “Vent” Sa transformation produit le trigramme ☵ 坎 kǎn qui correspond à l’élément 水 shuǐ “Eau”.
- Il est, pour finir, à la base du trigramme ☰ 乾 qián correspondant à l’élément 天 tiān “Ciel”. Sa transformation produit le trigramme ☴ 巽 xùn qui correspond à l’élément 風 fēng “Vent”.
– Sa relation de voisinage avec le troisième trait évolue de ⚌ à ⚍.
- Sa relation de voisinage avec le cinquième trait évolue de ⚌ à ⚎.
- Ce trait est à la plus haute des deux positions associées à l’Humain. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚌ à ⚍.
- Formules Mantiques : 吉 jí.
- Mots remarquables : 乘 chéng. Dans la Petite Image : 乘 chéng.
Interprétation
Prendre conscience de la situation actuelle et des conséquences potentielles exige de la sagesse pour reconsidérer ses actions et renoncer à des initiatives potentiellement néfastes. Bien que cela puisse entraîner une période d’incertitude et sembler être une rétrogradation dans l’approche globale, il est crucial de reconnaître la complexité de la situation. Reporter l’avancée peut, en réalité, ouvrir la voie à de meilleurs résultats sur le long terme.
Expérience corporelle
L’expérience de “Monter sur son rempart” évoque corporellement la sensation de se tenir à la limite de son territoire, dans une position élevée qui permet à la fois de voir au loin et d’être vu. C’est une posture de vigilance sans agressivité, d’affirmation de sa présence sans empiétement sur l’espace d’autrui.
“Ne pas pouvoir attaquer” suggère corporellement l’expérience de la retenue consciente, de la force qui se contient elle-même. Dans les arts martiaux internes comme le taijiquan, cette qualité est fondamentale : savoir s’arrêter au moment juste, ne pas déployer sa force au-delà de ce qui est nécessaire – ce que les textes classiques nomment “garder le centre”.
La qualification “Propice” (吉, jí) suggère que cette auto-limitation n’est pas vécue comme une frustration mais comme une justesse qui apporte satisfaction et harmonie. C’est l’expérience de la “mesure juste” où l’on se sent à la fois protégé et ouvert, établi dans ses limites sans être enfermé par elles.
Dans notre vie quotidienne, cette expérience se manifeste chaque fois que nous affirmons clairement nos limites personnelles sans hostilité envers autrui. C’est l’art subtil d’établir des frontières saines dans nos relations, de dire “non” avec clarté mais sans agressivité. Comme une fortification bien conçue, ces limites ne visent pas à attaquer mais à protéger l’espace où peut s’épanouir l’authentique communauté humaine.
Au niveau corporel, cette posture correspond à ce moment d’équilibre où le corps est à la fois fermement ancré et ouvert, protégé sans être crispé – comme dans certaines postures méditatives où la colonne vertébrale droite et la présence alerte créent un espace intérieur protégé sans fermeture au monde extérieur.
Neuf en Cinq
九 五Communauté humaine,
D’abord les pleurs et les lamentations, ensuite le rire.
Les grandes armées parviennent
à se rencontrer.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
L’expression 同人 (tóng rén) réapparaît ici, répétant le titre de l’hexagramme lui-même. Cette répétition n’est pas fortuite : elle souligne que ce cinquième trait incarne l’essence même de l’hexagramme, sa quintessence, le moment culminant ou l’expression la plus accomplie du principe de “communauté humaine”.
La séquence 先號咷而後笑 (xiān hào táo ér hòu xiào) présente une progression émotionnelle dramatique. Le caractère 先 (xiān) signifie “d’abord”, “en premier”, tandis que 後 (hòu) signifie “après”, “ensuite”, établissant ainsi une séquence temporelle claire. Le terme 號咷 (hào táo) constitue une expression binomiale qui intensifie l’idée de lamentation. Le caractère 號 (hào) signifie “crier”, “hurler” ou “se lamenter bruyamment”, et était souvent utilisé dans les contextes de deuil ou de détresse extrême. Le caractère 咷 (táo) renforce cette idée, évoquant les pleurs et les sanglots. La particule 而 (ér) marque une transition ou une conséquence, tandis que 笑 (xiào) désigne le “rire” ou le “sourire”, marquant un contraste saisissant avec les lamentations initiales.
L’expression 大師克 (dà shī kè) introduit une dimension militaire. Le terme 大師 (dà shī) désigne littéralement une “grande troupe” ou une “grande armée”. Dans les textes militaires anciens, 師 (shī) désignait spécifiquement une unité militaire importante. Le caractère 克 (kè) signifie “pouvoir”, “être capable de” ou “vaincre”, et constitue un terme technique dans le vocabulaire de la stratégie militaire.
La formule finale 相遇 (xiāng yù) évoque une rencontre mutuelle. Le préfixe 相 (xiāng) indique la réciprocité ou la mutualité d’une action, tandis que 遇 (yù) signifie “rencontrer”, “tomber sur” ou “faire face à”. Ensemble, ils suggèrent une rencontre qui n’est pas unilatérale mais implique une réciprocité entre les parties.
CHOIX DE TRADUCTION
J’ai choisi de traduire 同人 simplement par “Communauté humaine”, conservant la même formulation que dans le titre de l’hexagramme pour souligner cette connexion essentielle.
Pour 先號咷而後笑 (xiān hào táo ér hòu xiào), j’ai opté pour “D’abord les pleurs et les lamentations, ensuite le rire”. Cette traduction cherche à préserver la progression émotionnelle dramatique de l’original. J’ai explicité les deux termes 號 et 咷 pour rendre compte de l’intensité expressive du binôme chinois.
L’expression 大師克相遇 (dà shī kè xiāngyù) a été traduite par “Les grandes armées parviennent à se rencontrer”. J’ai choisi de rendre 大師 (dà shī) par “grandes armées” plutôt que par des alternatives comme “grands bataillons” ou “forces importantes” pour préserver la connotation militaire claire tout en restant accessible. Le verbe 克 (kè) a été rendu par “parviennent à”, suggérant un accomplissement face à une difficulté. J’aurais pu opter pour “réussissent à” ou “sont capables de”, mais “parviennent à” me semblait mieux exprimer l’idée d’un processus qui aboutit malgré des obstacles.
La formulation “se rencontrer” pour 相遇 (xiāng yù) préserve la dimension de réciprocité présente dans le préfixe 相 (xiāng). Des alternatives comme “se rejoindre”, “se confronter” ou “se faire face” auraient ajouté des nuances de confrontation ou de positionnement spatial non nécessairement présentes dans le texte original.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Le cinquième trait est le seul trait yin dans le trigramme supérieur, alors qu’il se trouve à la place traditionnellement associée au souverain ou au maître. Cette position yin à un poste normalement yang crée une tension productive : c’est précisément cette réceptivité (qualité yin) en position de commandement qui permet la véritable rencontre communautaire.
La séquence émotionnelle “d’abord les pleurs, ensuite le rire” évoque un processus de transformation ou de retournement fondamental dans la pensée chinoise ancienne. Ce mouvement entre des états émotionnels opposés fait écho au principe de l’alternance dynamique entre les polarités.
L’image des “grandes armées” qui “parviennent à se rencontrer” peut être lue à travers le prisme de la pensée militaire classique, où la confrontation directe (正, zhèng) n’est qu’une dimension de la stratégie, complémentaire à l’approche indirecte (奇, qí). Dans ce contexte, 相遇 (xiāng yù) suggère non pas nécessairement un affrontement, mais une reconnaissance mutuelle qui peut déboucher sur une nouvelle forme de relation.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
Wang Bi interprète ce trait comme illustrant le paradoxe de la communauté authentique : c’est précisément la reconnaissance des différences et des tensions (symbolisées par les “pleurs” initiaux) qui permet l’émergence d’une harmonie véritable (les “rires” ultérieurs). Pour lui, la rencontre des “grandes armées” symbolise la capacité à transcender l’opposition apparente pour atteindre une forme supérieure d’unité.
Dans la tradition confucéenne, ce trait évoque la vertu de 和 (hé), “harmonie”, distincte de la simple uniformité. Comme l’expliquait Confucius : “L’homme de bien vise à l’harmonie, non à l’uniformité”. La progression des “pleurs” aux “rires” illustrerait alors le processus par lequel des tensions initiales se résolvent en une harmonie qui n’efface pas les différences individuelles.
La perspective taoïste mettrait l’accent sur le mouvement de renversement (d’abord les pleurs, ensuite le rire) comme manifestation du principe de réversion du Dao : “Le retour est le mouvement du Dao”. Ce qui paraît initialement comme une confrontation (les “grandes armées”) se transforme paradoxalement en opportunité de rencontre authentique.
Petite Image du Cinquième Trait
Communauté avec les hommes d’abord, et donc centralité et droiture. Les grandes armées se rencontrent l’une l’autre, pour évoquer leurs victoires communes.
Structure du Cinquième Trait
- Ce trait possède la centralité en position supérieure.
- Il est en correspondance avec le deuxième trait, mais ne le sera plus après la transformation de leur bigramme ⚎ en ⚏.
- Il est au milieu du trigramme ☰ 乾 qián correspondant à l’élément 天 tiān “Ciel” Sa transformation produit le trigramme ☲ 離 lí qui correspond à l’élément 火 huǒ “Feu”.
- Il est également au sommet du trigramme ☰ 乾 qián correspondant à l’élément 天 tiān “Ciel”. Sa transformation produit le trigramme ☱ 兌 duì qui correspond à l’élément 澤 duó “Brume”.
– Sa relation de voisinage avec le quatrième trait évolue de ⚌ à ⚍.
- Sa relation de voisinage avec le sixième trait évolue de ⚌ à ⚎.
- Ce trait occupe à la plus basse des deux positions associées au Ciel. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚌ à ⚎.
- Il est maître de l’hexagramme avec le second trait.
- Formules Mantiques : aucune.
- Mots remarquables dans la Petite Image : 中 zhōng.
Interprétation
Les défis initiaux et les émotions négatives sont surmontés par des efforts persévérants et significatifs. Le chemin vers le triomphe est généralement pavé de luttes acharnées, mais ici, la clé du succès réside dans le rapprochement efficace avec des forces alliées. La formation d’alliances stratégiques a le pouvoir de transformer les défis en précieuses opportunités. Les efforts investis pour forger ces alliances et surmonter les obstacles se traduisent finalement par un succès commun. Cette synergie entre les parties impliquées permet non seulement de surmonter les barrières mais aussi d’atteindre des objectifs partagés, démontrant que l’union des forces est une stratégie gagnante.
Expérience corporelle
L’expérience de “d’abord les pleurs et les lamentations, ensuite le rire” évoque un processus de catharsis ou de libération émotionnelle. C’est le passage à travers une expression intense de douleur ou de détresse qui ouvre paradoxalement la voie à la joie ou au soulagement. Corporellement, c’est l’expérience du sanglot qui se transforme graduellement en rire, un phénomène que nous avons tous vécu dans des moments d’intense libération émotionnelle.
“Les grandes armées parviennent à se rencontrer” suggère corporellement l’expérience de la tension qui précède une rencontre significative – cette sensation d’appréhension mêlée d’anticipation que nous éprouvons avant une confrontation ou une réunion importante. C’est aussi l’expérience du soulagement qui survient lorsque ce qui était redouté comme un affrontement se transforme en opportunité de connexion authentique.
Dans les pratiques martiales internes comme le taijiquan, cette dynamique est fondamentale : le moment de contact avec l’adversaire (相遇, xiāng yù) n’est pas vécu comme une confrontation mais comme une opportunité de rencontre énergétique. La tension initiale (les “pleurs”) se transforme en fluidité et en résonance (le “rire”) lorsque les pratiquants parviennent à harmoniser leurs énergies plutôt qu’à les opposer.
Neuf Au-Dessus
上 九Communauté humaine jusqu’aux faubourgs.
Pas de regret.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
L’expression 同人于郊 (tóng rén yú jiāo) présente la dernière variation topographique de la progression spatiale observée dans les traits précédents. Le terme 同人 (tóng rén) maintient sa signification fondamentale de “communauté humaine”, tandis que la particule 于 (yú) conserve sa fonction locative.
Le caractère qui change est 郊 (jiāo), “faubourgs” ou “banlieue”, qui remplace les termes précédents : 門 (mén, “portes”) du premier trait, 宗 (zōng, “temple ancestral”) du deuxième trait, et 野 (yě, “terres incultes”) du Jugement. Le terme 郊 (jiāo) désignait spécifiquement dans la Chine ancienne l’espace intermédiaire entre la cité proprement dite et les terres sauvages – une zone semi-urbanisée, à la fois civilisée et ouverte sur l’extérieur.
Graphiquement, le caractère 郊 est composé de l’élément 阝(fǔ) qui, placé à droite, évoque un monticule ou une élévation et souvent par extension une zone frontalière, et de l’élément 交 (jiāo) qui signifie “échanger”, “croiser” ou “rencontrer”. Cette composition suggère un lieu d’échange et de communication situé à la périphérie de l’espace urbain.
L’expression 无悔 (wú huǐ) signifie littéralement “pas de regret”. Le caractère 无 (wú) est une négation forte (“il n’y a pas”, “sans”), tandis que 悔 (huǐ) évoque le “regret”, le “remords” ou la “repentance”. Dans le contexte divinatoire du Yi Jing, cette formule indique que la situation décrite ne comporte pas d’aspects négatifs qui pourraient susciter des regrets ultérieurs.
CHOIX DE TRADUCTION
J’ai choisi de traduire 同人于郊 (tóng rén yú jiāo) par “Communauté humaine jusqu’aux faubourgs”. Cette formulation maintient le parallélisme avec les traits précédents, soulignant ainsi la progression spatiale qui structure l’ensemble de l’hexagramme.
La préposition “jusqu’aux” pour traduire 于 (yú) préserve cette idée d’extension progressive de la communauté vers des espaces de plus en plus éloignés du centre qui caractérise l’ensemble de l’hexagramme.
Le terme 郊 (jiāo) a été traduit par “faubourgs” plutôt que par des alternatives comme “banlieue” ou “périphérie”. Le terme “faubourgs” évoque bien cette zone intermédiaire entre la ville proprement dite et la campagne, et possède une connotation historique qui résonne avec le contexte de la Chine ancienne.
Pour 无悔 (wú huǐ), j’ai retenu “Pas de regret” plutôt que des alternatives comme “Sans remords”, “Aucun repentir” ou “Nulle repentance”.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Dans la cosmologie chinoise ancienne, l’espace était organisé selon un modèle concentrique où différentes zones s’étendaient à partir d’un centre sacré. Les “faubourgs” (郊, jiāo) occupaient une position significative dans cette organisation spatiale : ils constituaient une zone intermédiaire entre l’espace urbain structuré (symbolisé par les “portes”, 門, mén, et le “temple ancestral”, 宗, zōng) et l’espace sauvage ou naturel (les “terres incultes”, 野, yě).
Dans la pratique rituelle de la Chine ancienne, certaines cérémonies importantes étaient spécifiquement conduites dans les faubourgs (郊祀, jiāosì, “sacrifices des faubourgs”), notamment le culte au Ciel et à la Terre. Ces rituels, parmi les plus solennels de la tradition chinoise, étaient effectués par l’empereur en personne, soulignant l’importance cosmologique et politique de cet espace intermédiaire.
Le terme 郊 (jiāo) évoque ainsi un espace de transition et de communication entre différentes sphères – un lieu où la communauté humaine s’ouvre vers l’extérieur tout en maintenant son identité. Dans le contexte global de l’hexagramme Tong Ren, qui traite de la “communauté humaine”, cette progression vers les “faubourgs” suggère un élargissement harmonieux du cercle communautaire, qui s’étend sans se dissoudre.
La qualification “pas de regret” (无悔, wú huǐ) indique que cette extension vers la périphérie n’entraîne pas de conséquences négatives, contrairement à l’extension “jusqu’au temple ancestral” (同人于宗) qui était associée au “regret” (吝, lìn). Cette différence suggère que la communauté atteint ici un équilibre optimal entre ouverture et cohésion.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
Wang Bi interprète ce trait comme illustrant l’accomplissement parfait de la communauté humaine, qui atteint son extension maximale sans perdre sa cohérence. Pour lui, l’absence de regret signifie que cette forme de communauté élargie mais pas illimitée représente l’état optimal des relations humaines.
La tradition confucéenne voit dans ce trait l’expression de l’idéal d’une société harmonieuse qui s’étend au-delà des liens de sang (le “temple ancestral”) pour englober des relations plus larges, tout en maintenant une structure cohérente – un équilibre entre l’ordre rituel et l’ouverture aux influences extérieures.
Comme l’expliquait Xunzi : “L’homme de bien élargit son cercle de bienveillance, mais connaît ses limites”. Cette vision résonne avec l’image de la communauté qui s’étend “jusqu’aux faubourgs” – assez loin pour être inclusive, mais pas au point de perdre son identité.
La perspective taoïste mettrait l’accent sur la fluidité des frontières symbolisée par les “faubourgs”. Ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors, cet espace intermédiaire évoque l’idéal taoïste d’un état où les distinctions rigides se dissolvent sans pour autant tomber dans l’indifférenciation totale.
Petite Image du Trait du Haut
Structure du Trait du Haut
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais est au sommet de l’enveloppe de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚌ à ⚍.
- Il n’est pas en correspondance avec le troisième trait, mais le deviendra après la transformation de leur bigramme ⚌ en ⚍.
- Il est au sommet du trigramme ☰ 乾 qián correspondant à l’élément 天 tiān “Ciel”. Sa transformation produit le trigramme ☱ 兌 duì qui correspond à l’élément 澤 duó “Brume”.
– Sa relation de voisinage avec le cinquième trait évolue de ⚌ à ⚍.
- Ce trait est à la plus haute des deux positions associées au Ciel. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚌ à ⚍.
- Formules Mantiques : 无悔 wú huǐ.
- Mots remarquables dans la Petite Image : 志 zhì.
Interprétation
On parvient à établir une forme de collaboration ou d’union, bien qu’elle soit pour l’instant confinée à l’entourage ou au contexte immédiat. Même si notre ambition plus globale demeure hors de portée à l’heure actuelle, et que beaucoup reste à faire pour atteindre une union plus complète et universelle, il est important de reconnaître et de se satisfaire des progrès accomplis.
Expérience corporelle
L’expérience de “Communauté humaine jusqu’aux faubourgs” est vécue par un corps qui étend son influence et sa présence sans se disperser, qui élargit son rayon d’action tout en maintenant son intégrité structurelle.
Dans les pratiques corporelles comme le taijiquan, cette qualité correspond au moment où l’énergie circule jusqu’aux extrémités du corps sans se dissiper – atteignant précisément cette zone limite, comme les “faubourgs”, où l’intérieur communique avec l’extérieur de façon dynamique.
“Pas de regret” suggère corporellement l’expérience de la justesse, de l’action qui s’accomplit sans tension ni excès. C’est la sensation du geste qui atteint exactement sa portée optimale – ni trop court (ce qui créerait une frustration) ni trop étendu (ce qui entraînerait une dispersion).
Grande Image
大 象Ciel et Feu,
Communauté Humaine ;
Ainsi le noble héritier distingue les choses selon leurs catégories.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Le caractère 天 (tiān) désigne le “Ciel” et représente ici le trigramme inférieur 乾 (Qián). Le terme 與 (yú) est une conjonction signifiant “et” ou “avec”, établissant la relation entre les deux éléments. Le caractère 火 (huǒ) désigne le “Feu” et représente le trigramme supérieur 離 (Lí).
La formule 同人 (tóng rén) réapparaît ici comme le nom de l’hexagramme. Le caractère 同 (tóng) évoque l’union, la similitude, le rassemblement, tandis que 人 (rén) désigne l’être humain ou la collectivité humaine.
La séquence 君子以類族辨物 (jūn zǐ yǐ lèi zú biàn wù) présente l’application éthique et pratique de l’image symbolique. Le terme 君子 (jūn zǐ) désigne le “noble héritier” ou “l’homme de bien” dans la tradition confucéenne. La particule 以 (yǐ) introduit la conséquence ou l’application (“ainsi”, “de cette façon”). Le caractère 類 (lèi) signifie “catégorie”, “genre”, “classe” ou “type”, évoquant l’idée de classification selon les affinités naturelles. Le terme 族 (zú) désigne originellement le “clan” ou la “famille”, mais prend ici un sens plus large de “groupement” ou “catégorie”. Le verbe 辨 (biàn) signifie “distinguer”, “discerner” ou “différencier”. Enfin, 物 (wù) désigne les “choses” ou les “êtres”, souvent dans le sens large des “dix mille êtres” (萬物, wànwù).
CHOIX DE TRADUCTION
J’ai choisi de traduire 天與火 (tiānyúhuǒ) par “Ciel et Feu”, conservant ainsi la référence directe aux trigrammes constitutifs de l’hexagramme. D’autres options auraient pu être “Le Ciel avec le Feu” ou “Le Ciel associé au Feu”, mais la formulation choisie préserve mieux la concision du texte original.
Pour 同人, j’ai maintenu la traduction “Communauté Humaine” utilisée précédemment pour le titre de l’hexagramme, assurant ainsi la cohérence terminologique à travers l’ensemble de l’analyse.
L’expression 君子以類族辨物 (jūnzǐyǐlèizúbiànwù) a été traduite par “Ainsi le noble héritier distingue les choses selon leurs catégories”. Le terme 君子 (jūn zǐ) a été rendu par “noble héritier” plutôt que par des alternatives comme “homme supérieur”, “homme de bien” ou “personne accomplie”. Ce choix préserve à la fois la dimension aristocratique originelle (君, jun, seigneur) et l’idée de succession légitime (子, zi, fils, héritier).
La formulation “distingue les choses selon leurs catégories” pour 類族辨物 (lèi zú biàn wù) cherche à restituer l’idée de discernement ordonnateur qui est centrale dans ce passage. J’aurais pu opter pour “classe les êtres par familles” ou “différencie les objets selon leurs genres”, mais la traduction choisie me semble mieux équilibrer précision et accessibilité.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Dans la cosmologie chinoise ancienne, l’association du Ciel (天, tiān) et du Feu (火, huǒ) crée une image particulièrement significative. Le Ciel représente le principe actif, créateur, expansif, associé à la direction du sud et à la luminosité. Le Feu évoque la clarté, la conscience, la chaleur et l’intelligence discriminante. Ensemble, ils forment une image de lumière partagée, universelle, qui éclaire sans distinction – symbolisant parfaitement l’idée d’une communauté humaine fondée sur la clarté et l’équité.
La disposition spécifique dans l’hexagramme Tong Ren suggère une dynamique ascendante où l’énergie créatrice du Ciel nourrit et élève la clarté illuminatrice du Feu. Le soleil (Feu) s’élevant dans le Ciel, répand sa lumière sur tous les êtres sans discrimination, tout en révélant clairement leurs différences naturelles.
Le processus de “distinguer les choses selon leurs catégories” (類族辨物 lèizúbiànwù) reflète une conception fondamentale de l’ordre cosmique dans la pensée chinoise ancienne : l’univers est perçu comme un système de correspondances et d’affinités naturelles où chaque chose trouve sa place selon ses qualités intrinsèques. Cette vision diffère profondément d’une classification arbitraire ou purement intellectuelle ; elle cherche plutôt à discerner et respecter les relations naturelles entre les êtres.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
La tradition confucéenne interprète cette Grande Image comme une illustration du principe d’ordre social idéal, où chaque personne trouve sa place selon ses capacités et ses affinités naturelles. Dans cette perspective, le noble héritier (君子, jūn zǐ) a pour responsabilité d’établir et de maintenir cet ordre en discernant correctement les qualités intrinsèques des êtres et des choses. Comme l’expliquait Cheng Yi : “Distinguer les catégories, c’est éviter la confusion des rôles et des positions, condition nécessaire à l’harmonie sociale.”
Wang Bi propose une lecture plus subtile : pour lui, le discernement des catégories n’a pas pour but d’établir des séparations rigides, mais de reconnaître les affinités naturelles qui permettent aux êtres de se regrouper spontanément selon leur nature propre. Dans sa perspective, la véritable communauté humaine (同人) se forme précisément lorsque chacun reconnaît et respecte la nature spécifique de l’autre, créant ainsi une unité qui n’efface pas les différences mais les harmonise.
La tradition taoïste verrait dans cette Grande Image l’expression du principe selon lequel la nature se différencie spontanément en “dix mille formes” tout en préservant l’unité fondamentale du Dao. Dans cette perspective, distinguer les catégories n’est pas imposer un ordre artificiel mais reconnaître l’auto-organisation naturelle des êtres.
Guo Xiang, dans l’École des Mystères, expliquait : “C’est en reconnaissant pleinement les différences que l’on peut saisir l’unité qui les transcende”.
Structure de la Grande Image
Le personnage emblématique de l’Hexagramme 13 est : 君子 jūn zǐ, le noble héritier.
Interprétation
L’image de l’union entre le ciel et le feu offre une métaphore puissante de l’association d’éléments variés pour la réalisation d’objectifs communs. Il est essentiel de reconnaître et d’apprécier les différences et spécificités des individus, des idées, ou des éléments impliqués. En définissant des rôles clairs et en mettant en place une organisation structurée, on crée un environnement propice à l’harmonie et à la productivité. Trouver l’équilibre entre une classification précise des rôles et l’adaptation aux particularités individuelles permet de créer une synergie : maintien d’une structure fonctionnelle qui tire pleinement parti de la diversité.
Expérience corporelle
L’expérience de “distinguer les choses selon leurs catégories” évoque corporellement l’état de clarté perceptive où les sens sont pleinement éveillés, discernant avec précision les qualités spécifiques des objets sans projections ni confusions. C’est l’expérience d’un regard qui voit clairement les différences tout en percevant les affinités sous-jacentes.
Dans les arts traditionnels comme la peinture chinoise ou la calligraphie, cette qualité se manifeste dans la capacité à percevoir et à exprimer les caractéristiques essentielles de chaque objet – ce que les traités classiques nomment “transmettre l’esprit”. Le peintre ou le calligraphe développe une sensibilité qui lui permet de saisir la “catégorie” intrinsèque de chaque forme, sa “famille” naturelle, pour la restituer avec justesse.
Dans notre vie quotidienne, cette capacité se manifeste chaque fois que nous organisons notre environnement selon des affinités naturelles plutôt que selon des schémas arbitraires. Pensons à la satisfaction profonde que nous éprouvons lorsque nous arrangeons un espace de vie selon des correspondances qui “sonnent juste”, ou lorsqu’un cuisinier dispose ses ingrédients selon leurs affinités culinaires afin de faciliter leur combinaison harmonieuse.