Hexagramme 18 : Gu · Remédier
Présentation Générale
Introduction et signification métaphysique de Gu
L’hexagramme 18, nommé Gu (蠱), signifie “Remédier” ou “Le Travail sur ce qui a été corrompu”. Il symbolise l’exigence d’agir face à une situation qui s’est détériorée au fil du temps. Gu incarne le principe de transformation active et de redressement : il nous invite à affronter et à corriger ce qui s’est dégradé.
Sur le plan métaphysique, Gu nous rappelle que le changement est une constante de l’univers, et que même les situations les plus dégradées portent en elles le potentiel de renouveau. Il nous enseigne la valeur de l’action déterminée et réfléchie pour restaurer l’harmonie et initier une nouvelle phase de croissance.
Interprétation Générale de l’Hexagramme
Lorsqu’une situation s’est progressivement détériorée, vient un moment où il est impératif d’agir avec détermination pour enrayer le processus de dégradation et initier un changement positif. Cette démarche exige d’une part une opposition ferme à la poursuite de la détérioration, et d’autre part une analyse approfondie des erreurs passées pour éviter leur répétition.
L’amélioration de la situation nécessite une action prompte et décisive afin que la situation cesse immédiatement de se dégrader. Adopter des mesures correctives souvent exigeantes, permettra de rectifier le cap et de rétablir l’ordre. Il est tout a ussi essentiel de mettre de l’ordre dans ses points de vue pour réévaluer et fermement corriger les attitudes ou les stratégies qui ont mené à l’échec ou à l’égarement.
Conseil Divinatoire
Lorsqu’une situation s’est suffisament dégradée, il est temps d’agir avec promptitude et détermination. Ne laissez pas les choses empirer par inaction ou hésitation. Analysez en profondeur les causes de la détérioration et n’hésitez pas à mettre en place des mesures correctives, même si elles semblent difficiles ou exigeantes.
Les deux clé sdu succès sont d’une part la rapidité et la fermeté de l’action corrective, et d’autre part l’analyse des causes profondes de la dégradation. Vous mettrez ainsi immédiatement un terme au piège de la procrastination, empêcherez la situation de s’enliser davantage, et vous ouvrirez en même temps la voie à un redressement durable et à de nouvelles opportunités de croissance.
Pour approfondir
Afin d’approfondir la compréhension de Gu, il peut être utile d’explorer le concept de “destruction créative” en économie et en philosophie. Cette idée souligne que le renouveau nécessite parfois de déconstruire l’ancien. D’autre par la “thérapie cognitive-comportementale” offre des perspectives intéressantes sur la manière de restructurer ses pensées et ses comportements pour initier ou renforcer un changement positif.
Mise en Garde
Les actions décisives encouragées par Gu ne doivent manifester une trop grande hâte ou un manque de réflexion. La réforme doit s’engager depuis une compréhension approfondie des causes de la dégradation, et non sur une réaction impulsive. Il convient également de veiller à ne pas tomber dans un excès de rigidité ou d’autoritarisme lors de la mise en oeuvre des changements. L’objectif est bien de restaurer l’harmonie, en aucun cas de créer de nouveaux déséquilibres.
Synthèse et Conclusion
· Gu symbolise la nécessité d’une action déterminée face à la dégradation
· Il encourage une analyse approfondie des erreurs passées
· L’action prompte et décisive est indispensable pour initier le changement
· La restructuration des pensées et des stratégies est essentielle
· Gu ouvre la voie à de nouvelles perspectives et au renouveau
· La réflexion profonde doit accompagner l’action déterminée
· Cette réforme vise un redressement durable et de nouvelles opportunités
Face à la dégradation, nous avons le pouvoir et la responsabilité d’agir pour initier le changement. Même les situations les plus difficiles portent en elles les germes du renouveau, si nous avons le courage d’agir avec détermination et sagesse. Nous pouvons alors transformer la dégradation en opportunité de croissance, et apprendre de nos erreurs passées pour construire un avenir plus prospère et harmonieux.
Jugement
彖remédier
Remédier à la corruption.
Origine et développement
Avantage à traverser le grand fleuve.
Trois jours avant le jour jiǎ,
trois jours après le jour jiǎ.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
L’hexagramme 蠱 (gǔ) présente l’une des configurations les plus énigmatiques du Yi Jing. Le caractère 蠱 lui-même est graphiquement complexe : il combine l’élément 皿 (mǐn, récipient, vase) avec l’élément 虫 (chóng, insecte, ver). Cette composition évoque l’image de vers ou d’insectes dans un récipient, suggérant immédiatement les notions de corruption, de putréfaction, mais aussi paradoxalement de fermentation et de transformation.
Dans les textes anciens, 蠱 (gǔ) désignait à la fois un poison obtenu par fermentation d’insectes venimeux et, par extension métaphorique, toute forme de corruption – politique, morale ou sociale. Cependant, la tradition divinatoire chinoise ne conçoit pas cette corruption comme définitive : elle appelle nécessairement son contraire, la remédiation et la restauration.
La formule 元亨 (yuán hēng) qui suit le nom de l’hexagramme est particulièrement significative. Ces deux caractères, que l’on retrouve dans plusieurs hexagrammes majeurs, évoquent ensemble un mouvement de retour aux sources (yuán) permettant un déploiement harmonieux (hēng). Dans le contexte de 蠱 (gǔ), cette association suggère que la remédiation de la corruption doit s’opérer par un retour aux fondements originels.
L’expression 利涉大川 (lì shè dà chuān) évoque la traversée d’un grand cours d’eau, métaphore classique dans le Yi Jing pour désigner les entreprises difficiles mais nécessaires. Le terme 涉 (shè) implique une traversée à gué, où l’on doit tâtonner prudemment mais résolument.
La mention des 三日 (sān rì, “trois jours”) avant et après le 甲 (jiǎ) fait référence au système décadaire de la chronologie chinoise. Le jour jiǎ ouvre chaque cycle de dix jours. Cette formulation temporelle, que l’on ne retrouve qu’ici dans tout le Yi Jing, évoque l’importance du tempo approprié dans le processus de remédiation.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 蠱 (gǔ), j’ai opté pour “remédier” plutôt que pour “corruption” ou “désagrégation”, privilégiant l’aspect dynamique et thérapeutique sur l’état statique de dégradation. D’autres traductions possibles auraient été “corriger la corruption”, “guérir la décadence” ou “restaurer”, mais “remédier” capture à la fois l’idée de mal à soigner et d’action thérapeutique appropriée.
元亨 (yuán hēng) : j’ai traduit par “Suprême réussite” en fusionnant les deux termes, suivant en cela une longue tradition exégétique qui voit dans cette formule une qualification unique plutôt que deux attributs distincts. L’expression “suprême réussite” évoque l’idée que la remédiation, lorsqu’elle s’opère selon les principes justes, atteint une efficacité maximale. Une traduction alternative aurait pu être “réussite originelle et déploiement” ou “retour à l’origine et épanouissement”.
Pour 利涉大川 (lì shè dà chuān), j’ai conservé l’image concrète de la traversée : “Avantage à traverser le grand fleuve”. Cette traduction littérale préserve la force métaphorique de l’original tout en évoquant clairement l’idée d’une entreprise ardue mais favorable. L’expression “grand fleuve” plutôt que “grande rivière” accentue l’aspect majestueux et impressionnant de l’obstacle à franchir.
L’expression temporelle 先甲三日,後甲三日 (xiān jiǎ sān rì, hòu jiǎ sān rì) présente des difficultés particulières. J’ai opté pour une traduction littérale : “Trois jours avant le jour jiǎ, trois jours après le jour jiǎ”, préservant la référence au système chronologique chinois tout en gardant le terme jiǎ en italique pour signaler sa spécificité technique.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Cette formule temporelle unique dans tout le corpus du Yi Jing évoque probablement des pratiques rituelles anciennes liées à la correction des dysfonctionnements politiques ou sociaux. Dans la Chine antique, certaines réformes ou corrections importantes étaient entreprises selon des calendriers précis, en relation avec les cycles cosmiques.
La tradition attribue l’hexagramme 蠱 (gǔ) à des situations de déclin dynastique où s’impose la nécessité d’une restauration, suggérant son usage comme guide pour les processus de réforme institutionnelle.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
L’interprétation confucéenne classique interprète 蠱 (gǔ) comme une situation où “le fils corrige les erreurs du père”, établissant un modèle de filiation responsable et de continuité rénovatrice. Cette lecture morale privilégie l’aspect de restauration éthique et institutionnelle.
Wang Bi propose une interprétation plus subtile, voyant dans 蠱 (gǔ) non pas seulement la correction d’erreurs passées, mais la transformation créatrice qui émerge naturellement des situations de crise. Pour lui, la “corruption” est souvent nécessaire pour permettre l’émergence du nouveau, à l’image de la fermentation qui transforme les substances.
La tradition taoïste, particulièrement à travers les commentaires de l’école du Mystère Profond (xuanxue), interprète cet hexagramme comme illustrant le principe selon lequel la dégradation contient en elle-même les germes de sa propre guérison. Cette perspective valorise l’aspect spontané et naturel de la remédiation plutôt que l’intervention volontariste.
Dans l’interprétation médicale traditionnelle, souvent négligée mais très éclairante, 蠱 (gǔ) évoque les processus pathologiques où l’organisme mobilise ses défenses naturelles. La médecine chinoise classique utilise d’ailleurs le terme 蠱毒 (gǔdú) pour désigner certaines affections qui nécessitent un traitement patient et progressif.
Structure de l’Hexagramme 18
Il est précédé de H17 隨 suí “Suivre” (ils appartiennent à la même paire), et suivi de H19 臨 lín “Approcher”.
Son Opposé est H17 隨 suí “Suivre”.
Son hexagramme Nucléaire est H54 歸妹 guī mèi “Mariage de la soeur cadette”.
Le trait maître est le cinquième.
– Formules Mantiques : 元亨 yuán hēng ; 利涉大川 lì shè dà chuān.
Expérience corporelle
蠱 (gǔ) évoque l’expérience de la convalescence, ce moment particulier où l’organisme, après avoir traversé une crise, mobilise ses forces de régénération. Cette expérience combine une forme de vigilance attentive avec une patience active : il ne s’agit ni de forcer la guérison ni de rester passif, mais d’accompagner intelligemment le processus naturel de restauration.
La référence temporelle aux “trois jours avant et après jiǎ” suggère un rythme particulier, celui de la maturation lente qui ne peut être précipitée. Cette temporalité évoque l’expérience de certaines transformations corporelles profondes qui nécessitent une durée incompressible : la guérison d’une blessure, l’intégration d’un apprentissage gestuel complexe, ou encore l’adaptation à un changement environnemental majeur. Il ne s’agit ni d’un effort de détente volontaire ni d’un abandon passif, mais d’un processus d’ajustement continuel qui demande une présence attentive et patiente.
L’image de la traversée du grand fleuve évoque corporellement l’expérience de s’engager dans un mouvement qui demande à la fois prudence et détermination. Comme lorsqu’on doit traverser un cours d’eau au courant puissant : le corps doit rester souple et adaptable tout en maintenant une direction claire, acceptant d’être momentanément déstabilisé par le courant tout en gardant le cap vers la rive opposée.
Cette qualité d’engagement s’éprouve dans des situations aussi quotidiennes que négocier un passage délicat sur un terrain accidenté ou maintenir son équilibre dans un transport en mouvement : il s’agit de conjuguer fermeté dans l’intention et souplesse dans l’exécution, acceptant les ajustements continuels qu’impose la réalité changeante sans perdre de vue l’objectif.
Commentaire sur le Jugement
彖 傳remédier • ferme • au-dessus • et ainsi • flexible • sous • xùn • et ainsi • s’arrêter • remédier
remédier • originel • croissance • et ainsi • ciel • sous • administrer • particule finale
profitable • traverser • grand • cours d’eau • aller • y avoir • affaire • particule finale
先 甲 三 日 , 後 甲 三 日 , 終 則 有 始 , 天 行 也 。
ancien • jour Jia • trois • jour • ensuite • jour Jia • trois • jour • à la fin • donc • y avoir • commencement • ciel • agir • particule finale
Remédier à la corruption : fermeté en haut et souplesse en bas. Soumission et arrêt : Remédier à la corruption.
Remédier à la corruption : origine et développement, et tout l’univers est ordonné.
Avantage à traverser le grand fleuve. Aller et avoir à faire.
Trois jours avant le jour jiǎ, trois jours après le jour jiǎ. A la fin, il y a commencement : c’est le cours du Ciel.
Notes de traduction
LE NOM DE L’HEXAGRAMME
Les composants de 蠱 gǔ montrent un récipient contenant des vers ou des insectes, ce qui évoque la fermentation et la putréfaction comme processus de transformation. Cela dépasse le sens usuel de “poison/corruption” pour désigner le processus ambivalent de décomposition-recomposition qui permet le passage d’un ordre épuisé vers un ordre renouvelé. La “décomposition” de l’harmonie, de l’unification au multiple, est signifiée par le grouillement des vers. Ainsi, même le mouvement universel d’harmonisation de l’hexagramme précédent Suí “suivre” peut se scléroser et perdre sa vitalité. Gǔ explore les désordres qui surviennent quand la docilité dégénère en stagnation. Mais ces mêmes désordres sont aussi le ferment d’un renouvellement fécond.
LES TRIGRAMMES ET LES TRAITS
L’immobilité supérieure de 艮 Gèn “montagne/arrêt” surplombe la docilité pénétrante inférieure de 巽 Xùn “vent/pénétration”. Cette disposition exprime la corruption d’une soumission rigidifiée jusqu’à la paralysie. Mais le fort potentiel de renouvellement est accentué par la relation des hexagrammes 17 et 18 : ils sont à la fois “retournés” (trait 1 à la place du 6, trait 2 à la place du 5, etc.) et opposés (tous les traits yang sont remplacés par des traits yin et réciproquement).
Dans la version de Mawangdui, 蠱 gǔ est remplacé par 箇 gè “tige de bambou”. Le composant du haut montre bien 竹 zhú des “tiges et feuilles de bambou” surplombant l’élément phonétique 固 gù “fixe, solide”. Symbole d’une fermeté extérieure dont la force provient pour l’essentiel de son vide intérieur, la souplesse du bambou et sa vacuité sont ainsi paradoxalement à l’origine de sa grande résistance. La formule du Tuan Zhuan “fermeté en haut et souplesse en bas” devrait alors être lue “fermeté extérieure et souplesse intérieure”. Le renforcement de la solidité et de la souplesse de la structure provient également de la segmentation des nœuds du bambou, variante et consolidation des multiples individus de 蠱 gǔ organisés dans un élan commun.
Les six positions évoquent une confrontation avec l’héritage d’une décadence aux positions inférieures, puis une intervention transformatrice aux positions centrales, et aboutissent à une consolidation et une émergence du renouvellement aux positions supérieures.
EXPLICATION DU JUGEMENT
蠱 (Gǔ) – Remédier à la corruption
“Fermeté en haut et souplesse en bas. Soumission et arrêt : Remédier à la corruption.”
La corruption ne naît pas du chaos mais de la configuration apparemment normale où “la fermeté en haut” (montagne et trait supérieur yang) et “la souplesse en bas” (vent et trait inférieur yin) se figent dans une relation stérile. Cette soumission des inférieurs articulée à un mouvement d’immobilisation extérieur (“soumission et arrêt”) en explique la dynamique d’origine : l’obéissance légitime dégénère en inertie systémique, la docilité se mue en stagnation. Gǔ met ainsi l’accent sur les pathologies de l’ordre établi : le père et la mère représentent à la fois la structure hiérarchique et la vitalité créatrice originelle. C’est donc également selon ces aspects que sera apportée la résolution.
元亨 (Yuán hēng) – Origine et développement
“Remédier à la corruption : origine et développement, et tout l’univers est ordonné.”
Le paradoxe central de Gǔ s’exprime dans cette formulation remarquable : la sincérité dans la corruption, loin de détruire l’ordre, constitue la condition de sa régénération. L’origine (yuán) ne précède pas la corruption mais surgit d’elle, tandis que le développement (hēng) contribue à l’ordonnancement de tout l’univers. On retrouve ici l’évocation des parents en tant que géniteurs et du processus d’émergence individuelle de leur progéniture. Cette conception révolutionnaire montre que la véritable créativité originelle ne consiste pas dans un retour à la pureté primitive. Elle est au contraire le constat d’une inévitable décadence de cette pureté, et l’affirmation que la confrontation des individus avec leur origine est précisément ce qui va transformer ce dévoiement en émergence cohérente.
利涉大川 (Lì shè dà chuān) – Avantage à traverser le grand fleuve
“Il est profitable de traverser le grand fleuve. Aller et avoir à faire.”
C’est pourquoi ce regard en arrière (étymologie de 艮 Gèn “montagne/arrêt”) n’est pas la contemplation nostalgique d’un “c’était mieux avant”, mais l’appel à une action décisive qui franchit et s’affranchit sans retour. “Aller et avoir à faire” exprime clairement que l’on quitte la berge des terrains “familiers” pour s’engager activement dans les affaires du monde. Le profit ne peut résulter que de l’audace de traverser les périls (grand fleuve) inhérents à toute entreprise de transformation. La corruption est le signal, la prescription, de sortir des sentiers battus. L’intervention créatrice (往 wàng “aller de l’avant” mais aussi “auparavant” et “tendre vers un but”) permet de résoudre ce qu’ “il y a à faire”.
先甲三日,後甲三日 – Trois jours avant le jour jiǎ, trois jours après le jour jiǎ
“Trois jours avant le jour jiǎ, trois jours après le jour jiǎ. À la fin, il y a commencement : c’est le cours du Ciel.”
L’action transformatrice de la créativité individuelle doit cependant s’inscrire dans une temporalité rituelle scandée par des phases de préparation, d’intervention et de consolidation. Il ne s’agit pas de la réaction superficielle précipitée d’un trigramme zhèn “tonnerre” en position supérieure, mais au contraire d’une pénétration intime (trigramme inférieur) par répétition (xùn “vent/pénétration”). Le jour jiǎ, premier des dix troncs célestes, indique le début d’un cycle. Les trois jours avant évoquent donc le cycle précédent et révolu, ainsi que la phase de préparation. Les trois jours après correspondent au début du nouveau cycle et à la période de consolidation. Ces deux temps encadrent avec vigilance le moment critique de l’intervention : on doit anticiper le commencement et poursuivre son effort après. Il ne suffit donc pas ici de guetter le moment opportun d’une intervention précise sur la transition, mais de maintenir une action continue pour traverser ce moment critique : la traversée du grand fleuve évoquée précédemment doit également considérer les deux berges.
C’est pourquoi la formule “à la fin, il y a commencement” énonce la loi cosmique du renouvellement : l’alternance corruption-régénération participe au “cours du Ciel” et établit la cyclicité comme principe fondamental de l’ordre cosmique. 終 zhōng “fin, terme, accomplissement” et 始 shǐ “commencement, origine” sont mis en relation par 則 zé “alors, donc” qui exprime une conséquence logique et nécessaire. 有 yǒu “avoir, contenir” affirme la présence du commencement au sein même de la fin, comme une graine est déjà présente dans un fruit mûr, avant même sa chute.
天 tiān “Ciel” désigne l’ordre cosmique, le principe régulateur universel. 行 xíng “marcher, circuler, se mouvoir” évoque le mouvement naturel et spontané, le flux incessant des transformations. La graphie du caractère montre un carrefour où les chemins se croisent. Cette temporalité cyclique où fin et commencement s’interpénètrent n’est pas une construction humaine arbitraire mais le rythme même de l’ordre cosmique.
La corruption n’est donc pas un état statique mais un moment carrefour, transitoire, dans le cycle perpétuel de dégénérescence et de régénération.
SYNTHÈSE
La véritable corruption ne naît pas du chaos mais de l’ordre rigidifié qui a perdu sa vitalité créatrice. La décadence n’est pas une fatalité mais le signal d’une régénération nécessaire. Le diagnostic lucide discerne la “soumission devenue arrêt” et appelle un courage transformateur capable de “traverser le grand fleuve” des périls inhérents à toute entreprise de renouvellement. Cette intervention suppose une intelligence temporelle sophistiquée : les “trois jours avant, trois jours après” du jour jiǎ soulignent l’intérêt d’une action continue qui traverse le moment critique en l’encadrant de préparation et de consolidation. La vision cyclique où “à la fin, il y a commencement” libère de l’illusion d’un retour nostalgique à la pureté primitive et ouvre à l’engagement actif dans les “affaires à faire” du monde. La créativité surgit de la confrontation lucide avec l’héritage corrompu et, par la symbolique du bambou, s’exprime avec fermeté par l’encadrement et la préservation d’un vide intérieur. L’hexagramme s’applique dans tous les domaines nécessitant réforme institutionnelle, renouvellement des structures épuisées, et compréhension de la cyclicité comme loi fondamentale du devenir cosmique.
Six au Début
初 六Remédier à la corruption du père.
Il y a un fils.
Pour le défunt, pas de blâme,
Danger, mais finalement propice.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Le premier trait de l’hexagramme 蠱 (gǔ) présente une configuration lexicale qui établit d’emblée la dimension familiale et générationnelle du processus de remédiation.
Dans幹父之蠱 (gàn fù zhī gǔ), le terme 幹 (gàn) est polysémique : il peut signifier “faire”, “traiter”, “s’occuper de”, mais aussi “tronc d’arbre” ou “soutien principal”. La graphie ancienne de ce caractère évoquait un bouclier ou un support, suggérant l’idée de porter, de soutenir, de prendre en charge. Cette polysémie n’est pas fortuite : elle évoque l’idée que remédier à la corruption héritée du père implique à la fois une action concrète et une responsabilité de soutien.
Le terme 父 (fù, “père”) apparaît ici dans sa dimension la plus large : non seulement le géniteur biologique, mais aussi l’autorité, la tradition, l’héritage institutionnel. Dans la pensée chinoise classique, le père représente la transmission verticale des valeurs, des responsabilités et parfois des dysfonctionnements.
La formule 有子 (yǒu zǐ, “il y a un fils”) est remarquablement concise. Le terme 子 (zǐ) évoque non seulement la descendance mais aussi, dans un sens plus abstrait, la continuité créatrice, celui qui reçoit l’héritage et le transforme. L’expression 有子 peut se lire comme une constatation (“il existe un fils”) mais aussi comme une affirmation de potentialité (“il se trouve qu’il y a un fils”, sous-entendu : capable de remédier).
Dans 考无咎 (kǎo wú jiù), le terme 考 (kǎo) désigne spécifiquement le père défunt, mais aussi, par extension, les ancêtres et la lignée. Il combine l’élément de la vieillesse (老) avec un élément évoquant l’achèvement. 无咎 (wú jiù, “sans faute” ou “pas de blâme”) est une formule récurrente dans le Yi Jing qui évoque l’absence de conséquence négative, la justesse de l’action entreprise.
La séquence finale 厲終吉 (lì zhōng jí) articule temporalité et qualité morale. 厲 (lì) évoque le danger, la difficulté, parfois la maladie. 終 (zhōng) marque l’aboutissement, la fin d’un processus. 吉 (jí) désigne l’issue favorable, le bon augure. Cette progression sémantique dessine un arc temporel : de la difficulté initiale vers la résolution propice.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 幹父之蠱 (gàn fù zhī gǔ), j’ai opté pour “Remédier à la corruption du père” plutôt que pour des alternatives comme “traiter la corruption du père” ou “s’occuper de la corruption du père”. Ce choix privilégie l’aspect thérapeutique et réparateur sur la simple action technique. Le verbe “remédier” évoque à la fois l’identification d’un mal et l’application d’un traitement approprié, ce qui correspond exactement au champ sémantique de 幹 dans ce contexte.
D’autres traductions possibles auraient été :
- “Prendre en charge la corruption paternelle”
- “Assumer la restauration de ce que le père a corrompu”
- “Se charger de réparer les erreurs du père”
有子 (yǒu zǐ) a été traduit par la formule simple “Il y a un fils”, préservant la concision de l’original. Cette traduction maintient l’ambiguïté constructive du texte chinois : s’agit-il d’une simple constatation factuelle ou de l’affirmation d’une capacité ? Les deux lectures restent possibles.
Pour 考无咎 (kǎo wú jiù), j’ai choisi “Pour le défunt, pas de blâme”, qui respecte la spécificité du terme 考 tout en rendant claire la dimension morale de l’expression. Cette traduction suggère que l’action du fils, loin de constituer une critique posthume du père, permet au contraire de préserver sa mémoire de tout reproche.
Alternative envisageable : “Le père défunt n’encourt aucune faute” ou “Les ancêtres ne portent pas la responsabilité”.
厲終吉 (lì zhōng jí) devient “Danger, mais finalement propice”, formulation qui respecte la progression temporelle de l’original. Le “mais” français rend explicite l’opposition implicite entre 厲 et 吉, tout en préservant l’idée que le danger initial fait partie intégrante du processus de remédiation.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Ce texte évoque des pratiques rituelles anciennes liées à la piété filiale et à la correction des dysfonctionnements hérités de la lignée. Dans la Chine ancienne, certains rituels de purification permettaient aux descendants de “nettoyer” les erreurs des ancêtres, non par condamnation mais par transformation créatrice.
Le Liji (Livre des Rites) mentionne des cérémonies où les fils pouvaient symboliquement “réparer” les manquements rituels de leurs prédécesseurs, permettant ainsi la continuité harmonieuse de la lignée. Cette dimension rituelle éclaire la formule 考无咎 : l’action correctrice du fils ne dénonce pas le père mais restaure l’équilibre perdu.
La référence au danger (厲) suivi de la résolution propice (吉) évoque également les processus initiatiques où la traversée d’une épreuve permet l’accès à un statut supérieur. Dans ce contexte, remédier à la corruption du père constitue une forme d’initiation à la responsabilité adulte et à l’autorité légitime.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
La tradition confucéenne interprète ce trait comme l’illustration parfaite de la piété filiale (xiào 孝) transformatrice. Pour Mencius, le véritable fils ne se contente pas d’obéir aveuglément aux directives paternelles mais sait, par respectueuse transformation, corriger ce qui doit l’être tout en préservant l’honneur familial. Cette lecture valorise l’intelligence relationnelle qui sait distinguer entre respect des personnes et adhésion aux dysfonctionnements.
Wang Bi propose une lecture plus subtile : pour lui, ce trait illustre la capacité du principe jeune et dynamique (représenté par le trait yang en position basse) à régénérer spontanément ce que le temps a altéré. Cette remédiation n’implique aucun jugement moral mais procède de la logique naturelle du renouvellement cyclique.
La tradition taoïste, notamment à travers les commentaires de l’école Xuanxue, interprète cette situation comme l’émergence naturelle de la correction là où elle est nécessaire. Dans cette perspective, le “fils” représente moins un individu qu’une capacité de régénération inhérente aux processus naturels : quand la corruption atteint un certain seuil, elle génère spontanément son propre antidote.
L’interprétation bouddhiste, développée notamment dans les commentaires Chan, voit dans ce trait l’illustration du principe de transformation du karma négatif par la compréhension juste. Le “fils” représente la conscience éveillée qui, sans condamner les conditionnements hérités, les transforme par sa seule présence lucide.
Petite Image du Trait du Bas
Structure du Trait du Bas
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais est à la base de l’enveloppe de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚎ à ⚌.
- Il n’est pas en correspondance avec le quatrième trait, mais le deviendra après la transformation de leur bigramme ⚏ en ⚍.
– Il est à la base du trigramme ☴ 巽 xùn correspondant à l’élément 風 fēng “Vent”. Sa transformation produit le trigramme ☰ 乾 qián qui correspond à l’élément 天 tiān “Ciel”.
– Sa relation de voisinage avec le deuxième trait évolue de ⚎ à ⚌.
- Ce trait occupe la plus basse des deux positions associées à la Terre. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚎ à ⚌.
- Formules Mantiques : aucune.
Interprétation
Même dans une situation périlleuse, il est possible d’atteindre une issue favorable si l’on prend des mesures pour réparer les erreurs passées et corriger ce qui a été détérioré. Cette rectification, bien qu’encore réalisable à ce stade précoce, nécessite une grande prudence pour esquiver les dangers potentiels du processus de réforme. Il est crucial d’intégrer les leçons tirées des erreurs passées afin de ne pas les répéter à l’avenir, transformant ainsi les défis actuels en opportunités de croissance et de succès futurs.
Expérience corporelle
Ce premier trait correspond à un régime d’activité particulier où il faut simultanément accepter ce qui est donné et exercer une action transformatrice, sans que cette action constitue une négation ou un rejet.
Dans la pratique des arts martiaux internes, cette qualité correspond à l’apprentissage de la “transformation de la force”. Quand un partenaire exerce une pression, la réponse appropriée n’est ni la résistance frontale ni l’évitement, mais une forme d’accueil qui guide et transforme la force reçue. Cette transformation préserve l’intégrité de celui qui la reçoit tout en permettant une résolution harmonieuse de la situation.
Le danger (厲) suivi de l’issue propice (吉) évoque corporellement l’expérience de la traversée d’une crise de croissance. Comme lorsque l’organisme traverse une maladie qui, correctement accompagnée, débouche sur un renforcement des défenses naturelles. Cette temporalité particulière – danger initial puis résolution bénéfique – caractérise de nombreux processus corporels de maturation et d’adaptation.
Neuf en Deux
九 二Remédier à la corruption de la mère.
Ne pas pouvoir maintenir avec fermeté.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Le deuxième trait reprend la structure du premier en substituant 母 (mǔ, “mère”) à 父 (fù, “père”), créant ainsi une opposition complémentaire qui structure la dynamique interne de l’hexagramme 蠱 (gǔ). Cette alternance entre figures parentales n’est pas fortuite : elle évoque les deux modalités de l’autorité et de la transmission que tout processus de remédiation doit prendre en compte.
Le terme 母 (mǔ, “mère”) dans sa forme graphique ancienne représentait une femme avec deux points marquant les seins, évoquant directement la fonction nourricière. Dans la pensée chinoise classique, la mère incarne non seulement la transmission biologique mais aussi l’éducation première, l’affectivité structurante et ce qu’on pourrait appeler “l’atmosphère” de la croissance. Si le père représente l’autorité extérieure et les règles, la mère évoque l’intériorité, la relation affective et les patterns comportementaux profonds.
L’expression 不可貞 (bù kě zhēn) présente une complexité particulière qui la distingue nettement des formulations du premier trait. 不可 (bù kě) marque une impossibilité, non pas factuelle mais appropriée : “ne pas pouvoir” ou “ne pas devoir”. Le terme 貞 (zhēn) évoque la fermeté, la constance, la persévérance dans une direction donnée. Ce caractère, qui signifie aussi “divination” ou “oracle”, combine l’idée de rectitude morale et de stabilité temporelle.
Cette expression suggère donc qu’il existe des situations où la fermeté habituelle, généralement valorisée dans le Yi Jing, devient inappropriée voire contreproductive. Dans le contexte de la remédiation de la corruption maternelle, une approche trop rigide ou directe risque de compromettre l’entreprise correctrice elle-même.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 幹母之蠱 (gànmǔzhīgǔ), j’ai conservé la formulation “Remédier à la corruption de la mère”, maintenant ainsi la parallèle avec le trait précédent tout en marquant la différence essentielle : nous passons de la sphère paternelle à la sphère maternelle, de l’autorité institutionnelle à l’affectivité structurante.
L’expression 不可貞 (bù kě zhēn) m’a demandé une réflexion particulière. J’ai opté pour “Ne pas pouvoir maintenir avec fermeté” plutôt que pour des traductions plus littérales comme “ne pas pouvoir être ferme” ou “l’inflexibilité n’est pas possible”. Ce choix vise à préserver l’idée que la situation appelle une modulation de l’attitude plutôt qu’un abandon de toute forme de constance.
Alternatives envisageables :
- “Ne pas pouvoir persévérer dans la rigidité”
- “L’intransigeance est impossible”
- “Ne pas devoir maintenir une position ferme”
Chacune de ces traductions aurait privilégié un aspect particulier du terme 貞 (zhēn), mais ma formulation tentait de préserver l’ambiguïté constructive de l’original qui évoque à la fois l’impossibilité pratique et le caractère inapproprié d’une approche morale trop rigide.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Cette distinction entre remédiation paternelle et maternelle trouve ses racines dans les pratiques rituelles anciennes de la correction des lignées. Alors que les dysfonctionnements liés à l’autorité paternelle (voir trait 1) pouvaient être abordés de manière relativement directe par des actes de restauration institutionnelle, les problèmes liés à la sphère maternelle demandaient des approches plus subtiles et graduelles.
Dans la tradition des rites familiaux, certaines corrections ne pouvaient être entreprises qu’avec une extrême délicatesse, particulièrement lorsqu’elles touchaient aux relations affectives primordiales ou à des habitudes comportementales profondément enracinées. Le Liji (Livre des Rites) mentionne des situations où “la piété filiale doit tempérer la rectification”, suggérant que l’amour et le respect peuvent parfois exiger une forme de prudence qui s’abstient de la confrontation directe.
Cette dimension rituelle éclaire l’expression 不可貞 (bù kě zhēn) : dans certains cas, la “fermeté” habituellement préconisée par la sagesse confucéenne doit céder la place à une forme de souplesse stratégique qui préserve la relation tout en permettant une transformation progressive.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
La tradition confucéenne interprète ce trait comme une leçon sur les limites de la rectification morale. Mencius développe cette idée en distinguant entre les corrections qui peuvent être entreprises ouvertement et celles qui doivent procéder par influence indirecte. Pour lui, remédier aux dysfonctionnements de la sphère maternelle demande une forme de sagesse relationnelle qui sait distinguer entre fermeté de principe et rigidité d’application.
Wang Bi propose une lecture plus subtile, voyant dans cette impossibilité de maintenir la fermeté non pas une faiblesse mais une intelligence adaptative. Pour lui, le sage sait moduler son approche selon la nature de ce qu’il doit transformer : ce qui peut être abordé directement (corruption paternelle) et ce qui exige la patience et l’indirection (corruption maternelle). Cette modulation n’est pas opportunisme mais reconnaissance de la diversité des processus de transformation.
La perspective taoïste, notamment celle développée dans les commentaires de l’école Xuanxue, interprète ce trait comme l’illustration parfaite du principe de souplesse efficace. L’eau, métaphore récurrente du Tao, érode les rochers les plus durs non par la force directe mais par la constance douce. De même, certaines formes de corruption ne peuvent être dissoutes que par une action qui renonce temporairement à l’affrontement direct pour privilégier la transformation progressive.
Petite Image du Deuxième Trait
Structure du Deuxième Trait
- Ce trait possède la centralité en position inférieure.
- Il est en correspondance avec le cinquième trait, mais ne le sera plus après la transformation de leur bigramme ⚍ en ⚏.
– Il est au milieu du trigramme ☴ 巽 xùn correspondant à l’élément 風 fēng “Vent” Sa transformation produit le trigramme ☶ 艮 gèn qui correspond à l’élément 山 shān “Montagne”.
- Il est également à la base du trigramme ☱ 兌 duì correspondant à l’élément 澤 duó “Brume”. Sa transformation produit le trigramme ☵ 坎 kǎn qui correspond à l’élément 水 shuǐ “Eau”.
– Sa relation de voisinage avec le premier trait évolue de ⚎ à ⚏.
- Sa relation de voisinage avec le troisième trait évolue de ⚌ à ⚎.
- Ce trait est à la plus haute des deux positions associées à la Terre. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚎ à ⚏.
- Formules Mantiques : 不可貞 bù kě zhēn.
- Mots remarquables dans la Petite Image : 中 zhōng.
Interprétation
Dans la démarche actuelle de réparation et de correction, il est essentiel d’éviter une rigidité excessive. La modération et l’attention aux nuances sont clés pour maintenir un équilibre et prévenir l’obstination. Agir avec prudence sans imposer un processus trop radical ou inflexible est crucial. L’accent doit être mis sur la recherche d’un juste milieu entre la nécessité de rectifier les erreurs et la prise en compte des dimensions sensibles, émotionnelles ou affectives de la situation. Optez pour des solutions qui respectent les sentiments de chacun, tout en corrigeant les pratiques ou comportements problématiques. Une approche qui respecte la complexité des situations et valorise les différentes perspectives permettra une correction plus harmonieuse et durable.
Expérience corporelle
Ce deuxième trait évoque l’expérience liée à la nécessité de modifier une habitude profondément enracinée, particulièrement dans le domaine affectif ou relationnel. Cette situation appelle un régime d’activité différent de celui du premier trait : là où la remédiation paternelle pouvait s’appuyer sur la fermeté résolue, la remédiation maternelle demande une qualité d’attention plus fluide et adaptative.
Dans la pratique du qìgōng, cette distinction correspond à la différence entre les exercices qui travaillent sur la structure et ceux qui travaillent sur la circulation. Certaines tensions peuvent être résolues par un étirement ferme et soutenu, d’autres ne se dissolvent que par un mouvement ondulant qui épouse et accompagne progressivement la résistance rencontrée.
L’expression 不可貞 (bù kě zhēn) évoque corporellement l’expérience de ces moments où l’effort volontaire devient contreproductif. Comme lorsqu’on essaie de s’endormir : plus on “veut” dormir fermement, plus le sommeil s’éloigne. Il faut alors cultiver une présence qui reste attentive sans être volontariste, disponible sans être passive.
Dans la tradition du tàijíquán, cette qualité correspond au principe de sōng (鬆), souvent mal traduit par “relaxation”. Sōng désigne plutôt un état où la structure reste intègre tout en demeurant adaptable, où la vigilance reste présente sans créer de tension. C’est l’art de “céder sans s’effondrer”, de “résister sans durcir”.
Cette qualité d’engagement s’éprouve aussi dans l’apprentissage d’une langue étrangère ou d’un instrument de musique : il y a des phases où l’effort conscient et systématique est nécessaire, et d’autres où il faut laisser mûrir, accepter une forme d’imprécision temporaire qui permettra à la justesse de s’installer progressivement. L’art consiste à percevoir ces transitions et à adapter son régime d’activité en conséquence, sachant passer de la fermeté à la souplesse selon ce que demande le processus en cours.
Neuf en Trois
九 三Remédier à la corruption du père.
Léger regret.
Pas de grande faute.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Le troisième trait reprend exactement la formulation du premier avec 幹父之蠱 (gàn fù zhī gǔ, “remédier à la corruption du père”), créant ainsi une résonance interne qui structure la dynamique de l’hexagramme. Cette répétition n’est pas fortuite : elle évoque deux moments distincts du même processus de remédiation paternelle, mais dans des contextes positionnels différents qui modifient profondément les enjeux et les conséquences.
Cependant, les formules de résolution diffèrent significativement. L’expression 小有悔 (xiǎo yǒu huǐ) introduit la notion de 悔 (huǐ, “regret”), caractère qui combine l’élément du cœur (心) et celui de la durée (每), évoquant un sentiment persistant mais non destructeur. Le terme 小 (xiǎo, “petit”, “léger”) qualifie et tempère ce regret, suggérant qu’il s’agit d’une nuance émotionnelle plutôt que d’une véritable détresse.
La séquence 无大咎 (wú dà jiù, “pas de grande faute”) établit une opposition implicite entre 小 (xiǎo, “petit”) et 大 (dà, “grand”), structurant une gradation qui distingue entre regrets mineurs et fautes majeures. Le terme 咎 (jiù, “faute”, “blâme”) évoque une responsabilité morale, mais sa négation par 无 (wú, “pas”) et sa qualification par 大 (dà, “grand”) suggèrent que l’action entreprise, bien qu’imparfaite, demeure moralement justifiable.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 小有悔, j’ai opté pour “Léger regret” plutôt que pour des formulations comme “petit regret” ou “il y a un léger regret”. Ce choix privilégie la fluidité française tout en préservant l’idée d’une nuance émotionnelle tempérée. Le terme “léger” évoque à la fois la faible intensité et le caractère passager de ce sentiment.
Alternatives envisageables :
- “Un regret mineur”
- “Regret sans gravité”
Pour 无大咎, j’ai choisi “Pas de grande faute”, préservant l’opposition structurelle entre “petit” (小) et “grand” (大) qui traverse tout ce trait. Cette formulation maintient l’idée que l’action, bien qu’imparfaite, ne constitue pas une erreur fondamentale.
Autres possibilités :
- “Aucune faute majeure”
- “Pas de blâme important”
- “Sans grande culpabilité”
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Cette distinction entre “léger regret” et “pas de grande faute” évoque les nuances de la responsabilité filiale dans les processus de correction lignagère. La tradition rituelle chinoise reconnaissait que certaines remédiations, bien que nécessaires et justifiées, pouvaient s’accompagner d’une forme de mélancolie liée à la nécessité même de devoir corriger ce qui aurait dû être transmis sans défaut.
Le Livre de la piété filiale développe cette idée en distinguant entre les corrections qui relèvent du devoir moral absolu et celles qui, tout en demeurant nécessaires, s’accompagnent d’une forme de tristesse respectueuse pour ce qui a dû être modifié. Cette mélancolie n’est pas culpabilité mais reconnaissance de l’imperfection inhérente aux transmissions humaines.
Dans la pratique des rites en rapport avec le maintien des lignées, certains ajustements rituels étaient accompagnés de formules exprimant à la fois la nécessité de l’acte correcteur et le respect pour ce qui était transformé. Cette double attitude – fermeté dans l’action et délicatesse dans le sentiment – correspond exactement à la tonalité de ce troisième trait.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
La tradition confucéenne interprète ce trait comme l’illustration d’une remédiation accomplie avec la juste mesure. Contrairement au premier trait où l’urgence de la situation justifiait une action résolue malgré les dangers, le troisième trait évoque une situation où la correction s’opère dans des circonstances moins critiques, permettant une approche plus nuancée mais générant également une forme de scrupule moral.
Wang Bi voit dans cette configuration l’expression d’une sensibilité morale affinée : celui qui corrige les dysfonctionnements hérités avec une conscience aiguë de sa responsabilité éprouve naturellement une forme de regret, non pas parce que son action est incorrecte, mais parce qu’elle révèle l’imperfection de ce qui a été transmis. Cette mélancolie respectueuse est elle-même le signe d’une rectitude morale supérieure.
La perspective taoïste, notamment celle développée dans les commentaires de l’école Xuanxue, interprète ce “léger regret” comme l’expression de la sagesse qui comprend que toute intervention, même justifiée, perturbe l’ordre naturel. Cette perturbation, bien que nécessaire, s’accompagne légitimement d’une forme de mélancolie pour l’harmonie originelle qui a dû être temporairement suspendue.
Petite Image du Troisième Trait
Structure du Troisième Trait
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais est à la base du centre cardinal de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚍ à ⚏.
- Il n’est pas en correspondance avec le sixième trait, mais le deviendra après la transformation de leur bigramme ⚌ en ⚎.
– Il est au milieu du trigramme ☱ 兌 duì correspondant à l’élément 澤 duó “Brume” Sa transformation produit le trigramme ☳ 震 zhèn qui correspond à l’élément 雷 léi “Tonnerre”.
- Il est également au sommet du trigramme ☴ 巽 xùn correspondant à l’élément 風 fēng “Vent” Sa transformation produit le trigramme ☵ 坎 kǎn qui correspond à l’élément 水 shuǐ “Eau”.
- Il est, pour finir, à la base du trigramme ☳ 震 zhèn correspondant à l’élément 雷 léi “Tonnerre”. Sa transformation produit le trigramme ☷ 坤 kūn qui correspond à l’élément 地 dì “Terre”.
– Sa relation de voisinage avec le deuxième trait évolue de ⚌ à ⚍.
- Sa relation de voisinage avec le quatrième trait évolue de ⚍ à ⚏.
- Ce trait occupe à la plus basse des deux positions associées à l’Humain. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚍ à ⚏.
- Formules Mantiques : 小有悔 xiǎo yǒu huǐ ; 无大咎 wú dà jiù.
Interprétation
Lors de la correction des erreurs passées, il est essentiel de maintenir un équilibre pour ne pas aggraver la situation avec des actions excessives ou des rectifications trop radicales. Opter pour une approche mesurée et progressive peut conduire à quelques regrets mineurs, mais elle permet surtout d’éviter des erreurs plus graves. Bien que des désaccords ou des moments de désarroi puissent survenir, une démarche prudente et réfléchie se révèle souvent fructueuse, sans causer de dommages significatifs. Cette méthode modérée assure que les corrections apportées sont efficaces et respectent l’ensemble des facteurs en jeu, favorisant ainsi une résolution durable et constructive des problèmes.
Expérience corporelle
La tonalité émotionnelle associée à cette action juste mais teintée d’une légère mélancolie correspond à un régime d’activité où l’efficacité s’accompagne d’une forme de délicatesse intérieure, une présence qui reste sensible aux nuances de la situation même quand l’action s’avère nécessaire.
Dans la pratique des arts martiaux internes, cette qualité correspond à ces moments où l’on doit appliquer une technique correctrice – par exemple redresser la posture d’un élève – avec la fermeté nécessaire pour que la correction s’opère, mais aussi avec une attention délicate qui préserve la dignité et la confiance de celui qui reçoit la correction. Il y a alors une forme de regret léger, non pas pour l’action entreprise, mais pour la nécessité même de cette intervention.
Cette expérience se traduit corporellement par une présence qui reste “à l’écoute” même pendant l’action. Contrairement aux situations d’urgence où l’attention se concentre entièrement sur l’efficacité, ici l’attention reste suffisamment ouverte pour percevoir les effets subtils de l’intervention et moduler son intensité en permanence.
Dans la vie quotidienne, cette qualité s’éprouve dans des situations comme devoir corriger une erreur dans le travail d’un collaborateur : l’action est nécessaire et justifiée, mais elle s’accompagne d’une sensibilité aux effets relationnels de l’intervention. Cette attention simultanée à l’efficacité de la correction et à la préservation de la relation demande un régime d’activité particulier, ni totalement ferme ni totalement souple, mais capable de modulations continues selon les réactions perçues.
Le “léger regret” évoque aussi ces moments où, après avoir accompli une action nécessaire – par exemple prendre une décision difficile mais juste dans un contexte familial – on ressent une forme de mélancolie non pas pour le choix effectué, mais pour le fait que la situation ait rendu ce choix nécessaire. Cette tonalité émotionnelle n’invalide pas l’action mais témoigne d’une sensibilité qui reste consciente de la complexité des situations humaines et de l’imperfection de toute intervention, même la plus justifiée.
Six en Quatre
六 四Tolérer la corruption du père.
En avançant, on rencontre l’embarras.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Ce quatrième trait présente une rupture sémantique fondamentale par rapport aux trois précédents. Alors que les traits 1, 2 et 3 utilisaient le terme 幹 (gàn, “traiter”, “remédier”), ce trait introduit 裕 (yù), créant ainsi une opposition conceptuelle qui structure toute la dynamique de l’hexagramme.
Le terme 裕 (yù) est graphiquement composé de l’élément 衣 (yī, “vêtement”) et de l’élément 谷 (gǔ, “vallée”), évoquant l’idée d’abondance, d’aisance, mais aussi de relâchement et de complaisance. Dans les textes anciens, 裕 désigne à la fois la prospérité matérielle et une forme de largesse qui peut confiner à la négligence. Ce caractère évoque une attitude de tolérance excessive, d’indulgence qui renonce à exercer l’autorité correctrice nécessaire.
L’expression 裕父之蠱 (yù fù zhī gǔ) suggère donc non pas la remédiation active de la corruption paternelle, mais son acceptation complaisante. Cette tolérance peut procéder de diverses motivations : lassitude, fausse bienveillance, ou incapacité à assumer la difficulté de la correction nécessaire.
La formule 往見吝 (wàng jiàn lìn) dessine les conséquences de cette complaisance. Le terme 往 (wàng, “aller”, “avancer”) évoque le mouvement vers l’avant, la poursuite d’une direction. 見 (jiàn, “voir”, “rencontrer”) marque la confrontation avec la réalité des conséquences. 吝 (lìn) désigne l’embarras, la gêne, mais aussi une forme de parcimonie excessive ou d’avarice. Dans le contexte de ce trait, 吝 évoque les complications qui résultent inéluctablement de l’inaction face aux dysfonctionnements.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 裕父之蠱 (yù fù zhī gǔ), j’ai opté pour “Tolérer la corruption du père” plutôt que pour des alternatives comme “être indulgent envers la corruption du père” ou “laisser faire la corruption paternelle”. Ce choix privilégie l’idée d’une acceptation active mais problématique, d’une tolérance qui constitue elle-même une forme d’action, bien qu’inappropriée.
Autres possibilités envisagées :
- “Faire preuve d’indulgence envers la corruption du père”
- “Être complaisant avec les dysfonctionnements du père”
- “Permettre la corruption paternelle”
Le terme “tolérer” capture à la fois l’idée d’acceptation consciente et la nuance péjorative qui s’attache à cette attitude dans le contexte de 蠱 (gǔ).
Pour 往見吝 (wàng jiàn lìn), j’ai choisi “En avançant, on rencontre l’embarras”, formulation qui respecte la structure temporelle de l’original tout en rendant claire la relation causale entre l’action (ou l’inaction) et ses conséquences. Le terme “embarras” traduit 吝 (lìn) en évoquant à la fois la gêne sociale et les complications pratiques qui résultent de la complaisance excessive.
Alternatives possibles :
- “Si l’on va de l’avant, on voit les difficultés”
- “En progressant, on rencontre des obstacles”
- “L’avancée révèle les complications”
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Cette opposition entre remédiation active (幹 gàn) et tolérance complaisante (裕 yù) trouve ses racines dans les débats confucéens sur la piété filiale et ses limites. Le Livre de la piété filiale établit clairement que la véritable piété peut parfois exiger de s’opposer respectueusement aux erreurs parentales plutôt que de les cautionner par une obéissance aveugle.
Cette problématique était particulièrement aigüe dans les contextes de succession dynastique, où les héritiers devaient parfois choisir entre la loyauté personnelle envers leurs prédécesseurs et la responsabilité envers l’État et le peuple.
La tradition des remontrances (jiàn 諫) développait précisément l’art de corriger respectueusement les autorités, considérant que la vraie fidélité consistait parfois à s’opposer aux volontés immédiates du supérieur pour préserver ses intérêts véritables. Cette perspective éclaire la formule 往見吝 (wàng jiàn lìn) : l’évitement du conflit immédiat génère des complications futures plus graves.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
L’interprétation confucéenne de ce trait est sans ambiguïté : elle condamne la complaisance qui masque sa lâcheté sous les dehors de la bienveillance. Mencius développe cette idée en distinguant entre l’amour véritable, qui sait corriger, et l’affection corrompue, qui évite les confrontations nécessaires. Pour lui, 裕 (yù) dans ce contexte représente une perversion de la piété filiale qui finit par nuire à tous.
Wang Bi propose une lecture plus nuancée, voyant dans ce trait l’illustration d’une situation où l’équilibre des forces ne permet pas l’action correctrice directe. Dans cette perspective, la “tolérance” devient momentanément nécessaire, mais elle génère inéluctablement des tensions qui devront être résolues ultérieurement. Cette lecture tempère la condamnation morale par une analyse stratégique des conditions d’efficacité de l’action.
La tradition taoïste offre une perspective paradoxale : parfois, la non-intervention permet aux dysfonctionnements de révéler leurs propres limites et de générer spontanément leur correction. Cependant, cette sagesse de la non-intervention ne doit pas être confondue avec la complaisance inactive. Le véritable wúwéi (non-agir) reste pleinement attentif et prêt à agir quand les conditions deviennent appropriées.
L’interprétation bouddhiste, notamment dans la tradition Chan, distingue entre la compassion authentique, qui sait être ferme quand c’est nécessaire, et la complaisance sentimentale qui évite l’inconfort de la confrontation. Cette dernière attitude, malgré ses apparences bienveillantes, constitue une forme subtile d’égoïsme qui préserve sa propre tranquillité aux dépens du bien véritable d’autrui.
Petite Image du Quatrième Trait
Structure du Quatrième Trait
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais constitue la partie supérieure du centre cardinal de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚍ à ⚌.
- Il n’est pas en correspondance avec le premier trait, mais le deviendra après la transformation de leur bigramme ⚏ en ⚎.
– Il est au milieu du trigramme ☳ 震 zhèn correspondant à l’élément 雷 léi “Tonnerre” Sa transformation produit le trigramme ☱ 兌 duì qui correspond à l’élément 澤 duó “Brume”.
- Il est également au sommet du trigramme ☱ 兌 duì correspondant à l’élément 澤 duó “Brume” Sa transformation produit le trigramme ☰ 乾 qián qui correspond à l’élément 天 tiān “Ciel”.
- Il est, pour finir, à la base du trigramme ☶ 艮 gèn correspondant à l’élément 山 shān “Montagne”. Sa transformation produit le trigramme ☲ 離 lí qui correspond à l’élément 火 huǒ “Feu”.
– Sa relation de voisinage avec le troisième trait évolue de ⚍ à ⚌.
- Sa relation de voisinage avec le cinquième trait évolue de ⚏ à ⚍.
- Ce trait est à la plus haute des deux positions associées à l’Humain. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚍ à ⚌.
- Formules Mantiques : 吝 lìn.
Interprétation
Il est impératif de ne pas tolérer passivement les erreurs passées, mais plutôt d’agir activement pour les corriger. La complaisance et la passivité dans de telles situations ne font qu’accentuer la détérioration des circonstances et mènent inévitablement à des regrets. Par conséquent, il est essentiel de se concentrer sur la nécessité de prendre des mesures proactives. Cela implique de revoir et de corriger ce qui a conduit à des erreurs, mais aussi de développer de nouvelles compétences pour se renforcer. De telles actions préventives contribuent à éviter des conséquences négatives à long terme et à établir un contexte plus sain et favorisant.
Expérience corporelle
Ce quatrième trait correspond à la sensation de céder à une forme de mollesse intérieure qui évite la tension nécessaire à l’action correctrice. Cette complaisance se traduit corporellement par un relâchement qui n’est pas détente authentique mais évitement de la responsabilité.
Dans la pratique du qìgōng, cette fausse détente, qui évite l’effort d’ajustement constant requis par une posture correcte, génère progressivement des tensions et des déséquilibres qui deviennent de plus en plus difficiles à corriger.
L’expression 往見吝 (wàng jiàn lìn) évoque corporellement l’expérience de découvrir les conséquences de cette complaisance : les petits relâchements accumulés finissent par créer des dysfonctionnements qui demandent un effort correcteur beaucoup plus important que n’aurait exigé le maintien initial de la structure appropriée.
Sur le plan domestique il peut arriver, par complaisance ou lassitude, qu’on tolère de petits désordres qui semblent sans importance. Cette tolérance évite l’effort immédiat du rangement, mais génère progressivement un chaos qui demande finalement un investissement énergétique bien supérieur à celui qu’aurait réclamé le maintien de l’ordre initial.
Le “régime d’activité” correspondant à 裕 (yù) se caractérise par une présence qui reste consciente des dysfonctionnements mais choisit de détourner l’attention plutôt que de mobiliser l’énergie nécessaire à leur correction. Cette attitude génère une forme particulière de fatigue : non pas celle de l’effort constructif, mais celle de la vigilance constante requise pour maintenir l’évitement. C’est l’expérience de celui qui doit sans cesse contourner un obstacle plutôt que de le déplacer, multipliant ainsi les détours et les complications.
La transition vers l’embarras (吝 lìn) se manifeste corporellement comme le moment où cette stratégie d’évitement révèle ses limites : les tensions accumulées créent des contraintes qui ne peuvent plus être ignorées, forçant une prise de conscience souvent accompagnée d’un sentiment de regret pour les occasions manquées d’intervention précoce et efficace.
Six en Cinq
六 五Remédier à la corruption du père.
Employer l’éloge.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Ce cinquième trait reprend exactement la formulation du premier avec 幹父之蠱 (gàn fù zhī gǔ, “remédier à la corruption du père”), mais la résolution diffère radicalement. Alors que les traits précédents évoquaient soit les dangers de l’action correctrice (trait 1), soit l’impossibilité de la fermeté (trait 2), soit les regrets légers (trait 3), soit l’embarras de la complaisance (trait 4), ce cinquième trait introduit une dimension nouvelle avec 用譽 (yòng yù).
Le terme 用 (yòng) signifie “employer”, “utiliser”, “se servir de”. Ce caractère, dans sa forme ancienne, représentait un récipient ou un vase, évoquant l’idée d’instrument, d’usage pratique. Dans le contexte de la remédiation, 用 suggère l’emploi délibéré d’un moyen spécifique, d’une stratégie particulière pour accomplir la correction nécessaire.
Le terme 譽 (yù) présente une richesse sémantique considérable. Ce caractère combine l’élément de la parole (言) avec l’élément 與 (yǔ, “donner”, “accorder”), évoquant l’idée de paroles qui accordent de la valeur, qui reconnaissent le mérite. 譽 désigne à la fois l’éloge, la louange, la réputation honorable et la reconnaissance publique des qualités d’autrui. Il ne s’agit pas de flatterie vide mais de reconnaissance légitime des aspects positifs.
L’expression 用譽 (yòng yù) suggère donc une stratégie de remédiation qui procède non par confrontation directe ou critique explicite, mais par la mise en valeur et la reconnaissance de ce qui demeure valable dans l’héritage paternel, permettant ainsi une transformation par amplification du positif plutôt que par dénonciation du négatif.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 用譽, j’ai opté pour “Employer l’éloge” plutôt que pour des alternatives comme “utiliser la louange” ou “se servir de la reconnaissance”. Ce choix privilégie la dimension active et stratégique de 用 (yòng) tout en préservant la noblesse du terme 譽 (yù). Le verbe “employer” évoque l’usage délibéré et intelligent d’un moyen approprié, tandis que “éloge” capture à la fois l’aspect de reconnaissance publique et de valorisation sincère.
Autres possibilités envisagées :
- “Utiliser la reconnaissance”
- “Se servir de la louange”
- “Avoir recours à l’éloge”
Le terme “éloge” me semble le plus approprié car il évoque à la fois la dimension publique (譽 implique souvent une reconnaissance sociale) et la qualité morale de cette reconnaissance (l’éloge suppose une évaluation positive fondée).
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Cette stratégie de remédiation par l’éloge trouve ses racines dans les pratiques politiques et rituelles de la Chine ancienne, où certaines corrections institutionnelles s’opéraient par la mise en valeur des aspects positifs de la tradition plutôt que par la dénonciation explicite des dysfonctionnements. Cette approche permettait de transformer les structures héritées tout en préservant la légitimité et la dignité des prédécesseurs. Cette stratégie permettait d’éviter les résistances que suscite généralement la critique directe tout en créant une dynamique positive de transformation.
La tradition des éloges funèbres développait précisément cet art de la célébration transformatrice : en sélectionnant et en amplifiant certains aspects de l’héritage du défunt, l’éloge orientait l’évolution future de la lignée ou de l’institution sans jamais apparaître comme une critique du passé.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
La tradition confucéenne interprète ce trait comme l’illustration de la sagesse gouvernementale supérieure. Pour Mencius, le souverain éclairé sait transformer son royaume non par la dénonciation des erreurs passées mais par la mise en valeur des vertus qui demeurent. Cette approche préserve l’harmonie sociale tout en permettant l’évolution nécessaire. Xunzi développe cette idée en montrant comment l’éloge peut devenir un instrument de transformation plus efficace que la critique, car il mobilise les énergies positives plutôt que de créer des résistances.
Wang Bi propose une lecture plus subtile, voyant dans cette stratégie l’expression d’un principe cosmologique fondamental : dans la nature, les transformations les plus profondes s’accomplissent par amplification du positif plutôt que par élimination du négatif. Le printemps ne combat pas l’hiver, il fait croître ce qui était en germe. De même, la remédiation sage amplifie les aspects sains de l’héritage jusqu’à ce qu’ils transforment naturellement l’ensemble.
La perspective taoïste valorise particulièrement cette approche comme une illustration du wúwéi (無為, “non-agir”) appliqué à la transformation sociale. Plutôt que de s’opposer frontalement aux dysfonctionnements, le sage les transforme indirectement en nourrissant leurs contraires. Cette stratégie évite les conflits tout en obtenant des résultats durables, car elle s’appuie sur les dynamiques naturelles plutôt que sur la force.
Petite Image du Cinquième Trait
Structure du Cinquième Trait
- Ce trait possède la centralité en position supérieure.
- Il est en correspondance avec le deuxième trait, mais ne le sera plus après la transformation de leur bigramme ⚍ en ⚌.
– Il est au milieu du trigramme ☶ 艮 gèn correspondant à l’élément 山 shān “Montagne” Sa transformation produit le trigramme ☴ 巽 xùn qui correspond à l’élément 風 fēng “Vent”.
- Il est également au sommet du trigramme ☳ 震 zhèn correspondant à l’élément 雷 léi “Tonnerre”. Sa transformation produit le trigramme ☲ 離 lí qui correspond à l’élément 火 huǒ “Feu”.
– Sa relation de voisinage avec le quatrième trait évolue de ⚏ à ⚎.
- Sa relation de voisinage avec le sixième trait évolue de ⚎ à ⚌.
- Ce trait occupe à la plus basse des deux positions associées au Ciel. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚎ à ⚌.
- Il est maître de l’hexagramme.
- Formules Mantiques : aucune.
Interprétation
Pour améliorer la situation, il suffit de mettre en avant ses compétences et les vertus appropriées. En appliquant ces atouts avec efficacité et attention, on peut non seulement rectifier les problèmes, mais également gagner reconnaissance et éloges. L’opportunité d’agir ne doit pas être négligée ; l’habileté dans l’exécution des changements est la clé pour obtenir l’approbation et le respect de tous.
Expérience corporelle
Ce cinquième trait évoque l’expérience de la transformation par valorisation, un régime d’activité où l’attention se porte délibérément sur les aspects positifs d’une situation pour permettre leur amplification naturelle. Cette approche demande une qualité de présence particulière, capable de percevoir les germes de positivité même dans des contextes problématiques.
Dans la pratique du qìgōng, cette qualité correspond à l’art de nourrir l’énergie vitale. Plutôt que de combattre directement les blocages ou les tensions, certaines approches consistent à amplifier la circulation dans les zones où l’énergie coule librement, permettant ainsi une dissolution progressive des obstacles par “débordement” positif. Cette technique demande une attention subtile capable de percevoir les mouvements énergétiques naturels et de les soutenir sans les forcer.
L’expression 用譽 (yòng yù) évoque corporellement l’expérience de ces moments où l’on sent qu’une valorisation sincère peut transformer une situation mieux qu’une confrontation directe. Cette intuition se manifeste par une détente particulière, une ouverture de la poitrine et une expansion de la présence qui accompagne la reconnaissance authentique de ce qui est positif chez autrui.
Le “régime d’activité” correspondant à 用譽 (yòng yù) se caractérise par une attention qui reste vigilante aux dysfonctionnements tout en choisissant délibérément de porter son énergie sur les aspects constructifs. Cette orientation de l’attention n’est ni naïveté ni évitement, mais stratégie consciente qui fait confiance à la capacité du positif à transformer l’ensemble par rayonnement naturel. Elle se manifeste corporellement par une expansion de la présence et une sensation d’ouverture qui accompagne le mouvement de valorisation sincère, créant un espace relationnel où la transformation peut s’opérer sans résistance.
Neuf Au-Dessus
上 九Ne pas servir rois et princes.
Élever ses propres affaires.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Ce sixième et dernier trait de l’hexagramme 蠱 (gǔ) présente une rupture conceptuelle majeure avec tous les précédents. Alors que les traits 1 à 5 abordaient directement la question de la remédiation sous ses diverses modalités, ce trait ultime évoque une forme de retrait qui constitue elle-même une modalité particulière de correction des dysfonctionnements.
L’expression 不事王侯 (bù shì wáng hóu) articule une négation (不 bù, “ne pas”) avec le verbe 事 (shì, “servir”, “être au service de”) et les termes 王侯 (wáng hóu, “rois et princes”). Le caractère 事 (shì) évoque non seulement le service mais aussi l’engagement dans les affaires publiques, la participation aux responsabilités collectives. 王 (wáng, “roi”) et 侯 (hóu, “feudataire”, “prince”) représentent ensemble l’ensemble de la hiérarchie politique, du souverain suprême aux nobles territoriaux.
La seconde expression 高尚其事 (gāo shàng qí shì) présente une complexité particulière. 高尚 (gāo shàng) combine 高 (gāo, “haut”, “élevé”) et 尚 (shàng, “estimer”, “valoriser”, “placer au-dessus”). Ensemble, ces termes évoquent l’idée d’élévation morale, de noblesse de caractère, mais aussi d’une forme de mise à distance des préoccupations ordinaires. 其事 (qí shì, “ses affaires”, “ses propres occupations”) fait écho au 事 (shì) de la première expression, créant un contraste entre le service des autres et le soin de ses propres affaires.
Cette construction suggère donc un mouvement de retrait du service public accompagné d’une élévation de ses préoccupations personnelles, non par égoïsme mais par exigence d’une forme supérieure de rectitude.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 不事王侯 (bù shì wáng hóu), j’ai opté pour “Ne pas servir rois et princes” plutôt que pour des alternatives comme “ne pas être au service des rois et des feudataires” ou “refuser de servir les souverains”. Ce choix privilégie la concision tout en préservant l’ampleur de la formule originale qui évoque l’ensemble du pouvoir politique.
Autres possibilités envisagées : • “Ne pas être au service des autorités” • “Refuser de servir les puissants”
Pour 高尚其事 (gāo shàng qí shì), j’ai choisi “Élever ses propres affaires”, formulation qui préserve l’ambiguïté constructive de l’original. Le verbe “élever” capture à la fois l’aspect moral (高尚 évoque la noblesse) et l’aspect pratique (se consacrer à ses propres occupations avec une exigence supérieure).
Alternatives possibles : • “Ennoblir ses propres occupations” • “Cultiver l’excellence dans ses affaires personnelles”
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Cette formulation évoque une tradition ancienne de retrait volontaire du service public par conscience morale, particulièrement développée durant les périodes de déclin dynastique.
Cette tradition du retrait (yǐn 隱) ne constituait pas un abandon des responsabilités sociales mais une forme particulière d’engagement : en refusant de cautionner par leur participation des institutions corrompues, ces sages maintenaient vivante la possibilité d’un ordre politique plus juste. Leur retrait même devenait une forme de critique constructive et de préservation des valeurs authentiques.
Les Entretiens de Confucius mentionnent cette tension entre engagement et retrait, Confucius lui-même reconnaissant la légitimité du retrait quand le service public ne permet plus l’expression des valeurs justes : “Quand la Voie règne dans l’État, servir ; quand la Voie ne règne pas, il est permis de se retirer.”
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
La tradition confucéenne présente une lecture nuancée de ce trait. D’une part, elle valorise l’engagement public comme expression de la vertu ; d’autre part, elle reconnaît que certaines circonstances peuvent rendre ce service impossible sans compromission morale. Mencius développe cette idée en distinguant entre le retrait par lâcheté et le retrait par exigence morale supérieure. Ce dernier, loin d’être une fuite, constitue une forme de fidélité aux principes qui permet leur préservation pour l’avenir.
Wang Bi interprète ce trait comme l’expression d’une sagesse qui sait distinguer entre l’action directe et l’influence indirecte. Parfois, l’efficacité véritable passe par un apparent retrait qui permet de cultiver et de transmettre des valeurs que l’engagement direct compromettrait. Cette perspective valorise la patience stratégique qui sait attendre les conditions appropriées pour l’action.
La tradition taoïste voit dans cette formulation une illustration parfaite du principe de retrait créateur. Le Daodejing développe l’idée que la sagesse suprême consiste parfois à “se retirer quand l’œuvre est accomplie”. Dans le contexte de 蠱 (gǔ), ce retrait peut paradoxalement constituer la forme la plus élevée de remédiation : en refusant de participer aux dysfonctionnements, le sage maintient vivante la possibilité de leur correction.
L’interprétation bouddhiste, notamment dans la tradition Chan, voit dans ce trait l’expression de la non-attachement aux positions sociales et aux reconnaissances extérieures. L’élévation de ses propres affaires devient alors la culture de la sagesse intérieure qui rayonne naturellement sans chercher l’influence directe.
Petite Image du Trait du Haut
Structure du Trait du Haut
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais est au sommet de l’enveloppe de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚎ à ⚏.
- Il n’est pas en correspondance avec le troisième trait, mais le deviendra après la transformation de leur bigramme ⚌ en ⚍.
– Il est au sommet du trigramme ☶ 艮 gèn correspondant à l’élément 山 shān “Montagne”. Sa transformation produit le trigramme ☷ 坤 kūn qui correspond à l’élément 地 dì “Terre”.
– Sa relation de voisinage avec le cinquième trait évolue de ⚎ à ⚏.
- Ce trait est à la plus haute des deux positions associées au Ciel. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚎ à ⚏.
- Formules Mantiques : aucune.
- Mots remarquables dans la Petite Image : 志 zhì.
Interprétation
Il est recommandé de rester fidèle à ses aspirations et convictions, même si cela signifie aller à l’encontre des attentes sociales ou des pressions extérieures. Suivre son propre chemin et viser des objectifs élevés, même en s’écartant des normes conventionnelles, est donc essentiel pour réaliser son plein potentiel. Cette démarche pourrait même inspirer et servir de modèle pour les autres, encourageant ainsi l’innovation et ouvrir la voie à de nouvelles perspectives.
Expérience corporelle
Ce sixième trait évoque l’expérience particulière du retrait conscient, un régime d’activité où l’on se retire des engagements extérieurs non par lassitude ou découragement, mais par exigence d’une qualité supérieure de présence. Cette expérience diffère radicalement de la fuite ou de l’évitement : elle procède d’un discernement qui reconnaît les limites de l’action directe dans certaines circonstances.
Dans les arts martiaux traditionnels, cette qualité correspond au moment où l’on cesse de “faire” des exercices pour cultiver un état de présence naturelle. Ce passage de l’action délibérée à la culture de l’être demande une forme de retrait intérieur qui n’est ni passivité ni abandon, mais redirection de l’attention vers une qualité plus subtile de l’activité vitale.
L’expression 高尚其事 (gāo shàng qí shì) évoque corporellement l’expérience de ces moments où l’on sent que la vraie efficacité passe par un raffinement de sa propre présence plutôt que par une multiplication des interventions extérieures. Cette intuition se manifeste par une forme de verticalisation intérieure, une sensation d’élévation qui accompagne le retrait des préoccupations dispersantes.
Dans la tradition du tàijíquán, cette qualité correspond au principe de “lever la tête comme suspendue à un fil”, où la colonne vertébrale s’allonge naturellement vers le haut pendant que le corps se détend vers le bas. Cette double direction crée un état de présence élevée qui n’a besoin d’aucune action extérieure pour rayonner son efficacité.
Le régime d’activité correspondant à ce trait se caractérise par une présence qui reste pleinement consciente et disponible tout en renonçant à l’intervention directe. Cette attitude demande une forme particulière de courage : celui de faire confiance à l’efficacité indirecte de la justesse intérieure, acceptant que son rayonnement puisse avoir des effets transformateurs sans qu’il soit besoin de les contrôler ou même de les observer directement.
Grande Image
大 象remédier
Sous la montagne il y a le vent.
Remédier à la corruption.
Ainsi l’homme noble stimule le peuple et cultive la vertu.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
L’expression 山下有風 (shān xià yǒu fēng) présente l’image cosmologique qui sous-tend l’hexagramme 蠱 (gǔ). Cette formulation évoque la rencontre entre deux forces naturelles : la montagne (山 shān), principe de stabilité et d’immobilité, et le vent (風 fēng), principe de mouvement et de pénétration. Le terme 下 (xià, “sous”) crée une relation spatiale particulière où le vent se trouve confiné sous la masse montagneuse.
Le caractère 風 (fēng, “vent”) présente une richesse symbolique considérable dans la pensée chinoise. Dans sa forme ancienne, il combinait l’élément de l’insecte (chóng) avec celui du mouvement, évoquant l’idée d’une force invisible mais perceptible par ses effets. Dans les textes classiques, 風 (fēng) désigne non seulement le phénomène météorologique mais aussi l’influence morale, les mœurs, les tendances d’une époque. Le Livre des Odes utilise constamment 風 pour désigner les coutumes et l’esprit d’un peuple.
Cette image du vent sous la montagne évoque une situation où l’énergie dynamique se trouve momentanément contrainte par des structures fixes, créant une tension qui appelle nécessairement une résolution. Cette configuration symbolique correspond parfaitement à la situation de 蠱 (gǔ) : la corruption ou les dysfonctionnements résultent souvent de l’accumulation d’énergies qui n’ont pu s’exprimer naturellement.
La formule 君子以振民育德 (jūn zǐ yǐ zhèn mín yù dé) présente l’application pratique de cette dynamique cosmologique. Le terme 君子 (jūn zǐ, “homme noble”) désigne l’être humain réalisé qui sait appliquer les principes cosmiques aux situations concrètes. 以 (yǐ, “ainsi”) marque la transition de l’observation cosmologique à l’application pratique.
Le verbe 振 (zhèn) évoque l’idée de secouer, d’ébranler, mais aussi de stimuler et de réveiller. Ce caractère combine l’élément de la main avec celui du mouvement, suggérant une action délibérée qui met en branle ce qui était statique. Dans le contexte de la remédiation, 振 évoque l’art de réactiver les énergies bloquées ou stagnantes.
Le terme 民 (mín, “peuple”) ne désigne pas seulement la population mais l’ensemble des êtres vivants sous la responsabilité du sage. L’expression 育德 (yù dé) associe 育 (yù, “élever”, “nourrir”, “cultiver”) à 德 (dé, “vertu”, “pouvoir moral”). Cette combinaison évoque l’idée que la vertu, comme une plante, a besoin d’être cultivée et nourrie pour s’épanouir pleinement.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 山下有風 (shān xià yǒu fēng), j’ai opté pour “Sous la montagne il y a le vent” plutôt que pour des alternatives comme “le vent sous la montagne” ou “il y a du vent au pied de la montagne”. Ce choix respecte l’ordre syntaxique du chinois classique tout en préservant la dimension spatiale de l’image cosmologique. La préposition “sous” évoque l’idée de contrainte et de confinement qui est essentielle à la symbolique de cette configuration.
Autres possibilités envisagées :
- “Au pied de la montagne souffle le vent”
- “Le vent se trouve sous la montagne”
- “Sous la masse montagneuse, le vent”
Pour 振民 (zhèn mín), j’ai choisi “stimuler le peuple” plutôt que “secouer le peuple” ou “ébranler le peuple”. Le terme “stimuler” capture à la fois l’idée d’activation énergétique et celle de bienveillance constructive. Il évoque une action qui réveille les potentialités endormies sans violence ni contrainte excessive.
Alternatives possibles :
- “Dynamiser le peuple”
- “Galvaniser le peuple”
L’expression 育德 (yù dé) a été traduite par “cultiver la vertu”, privilégiant l’image agricole qui évoque la patience, le soin et la durée nécessaires au développement moral. Cette formulation suggère que la vertu, comme une plante, nécessite des conditions appropriées et un accompagnement attentif pour croître.
Autres traductions envisageables :
- “Nourrir la vertu”
- “Élever la conduite morale”
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Cette formulation de la Grande Image évoque les pratiques anciennes de gouvernement qui distinguaient entre l’action correctrice immédiate (振 zhèn) et la transformation progressive des mœurs (育德 yù dé). Dans la tradition politique confucéenne, le sage gouvernant devait savoir alterner entre ces deux modalités selon les circonstances : parfois stimuler énergiquement pour sortir de la léthargie, parfois cultiver patiemment pour permettre la maturation des qualités morales.
Cette distinction entre stimulation énergique et culture patiente trouve ses racines dans l’observation des cycles naturels : certaines périodes appellent l’intervention directe (comme le vent qui doit percer l’accumulation nuageuse), d’autres demandent la patience de la maturation (comme la germination qui ne peut être précipitée).
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
La tradition confucéenne interprète cette Grande Image comme un manuel de gouvernement éclairé. Pour Mencius, l’alternance entre 振民 (stimuler le peuple) et 育德 (cultiver la vertu) constitue l’essence même de l’art politique. Le souverain sage sait diagnostiquer l’état de son peuple et appliquer l’action appropriée : stimulation quand la léthargie menace, cultivation quand les conditions sont favorables à la croissance morale.
Wang Bi développe une lecture plus subtile, voyant dans cette image l’illustration d’un principe cosmologique fondamental : l’alternance entre phases de mobilisation énergétique et phases d’intégration paisible. Pour lui, cette alternance reproduit au niveau humain les cycles naturels d’expansion et de contraction qui régissent l’univers entier.
La perspective taoïste valorise particulièrement l’image du vent sous la montagne comme métaphore de l’efficacité indirecte. Comme le vent qui érode progressivement la roche la plus dure, l’influence morale authentique transforme les situations sans confrontation directe. Cette lecture privilégie l’aspect 育德 (yù dé), voyant dans la culture de la vertu une forme supérieure d’action qui rend souvent superflue la stimulation directe.
L’interprétation bouddhiste, notamment dans la tradition Chan, voit dans cette alternance l’expression de la compassion habile qui sait adapter ses moyens aux conditions rencontrées. Parfois la compassion doit “secouer” pour réveiller de l’illusion, parfois elle doit patiemment “cultiver” les conditions favorables à l’éveil. Cette double modalité de l’action bienveillante correspond aux deux aspects de la sagesse bouddhique : la sagesse discriminante qui tranche les erreurs et la sagesse compatissante qui nourrit les qualités positives.
Structure de la Grande Image
Le personnage emblématique de l’Hexagramme 18 est : 君子 jūn zǐ, le noble héritier.
Interprétation
L’image du vent soufflant au pied de la montagne, évoque certes la dégradation, mais elle illustre aussi la capacité des individus avancés à insuffler de l’énergie et à renforcer l’esprit des autres. La montagne représente la stabilité, la durabilité et l’élévation de l’influence positive. De même que le vent, par sa répétition et sa douceur, parvient à pénétrer toute chose, il est nécessaire de motiver patiemment les autres en mettant en lumière et en nourrissant leurs vertus. Cette métaphore souligne donc l’importance de l’influence douce mais persistante pour encourager et développer les qualités positives chez autrui.
Expérience corporelle
Cette Grande Image évoque l’expérience de ces moments où il faut savoir passer d’un régime d’activité à un autre selon les besoins de la situation. L’alternance entre 振 (zhèn, stimuler) et 育 (yù, cultiver) correspond à deux qualités d’attention et d’engagement très différentes mais complémentaires.
Dans lles arts martiaux traditionnels, cette alternance correspond à la différence entre les exercices dynamiques qui mobilisent énergiquement l’énergie vitale et les exercices statiques qui permettent son intégration et sa maturation. Certains moments appellent des mouvements vigoureux qui “secouent” les stagnations et réactivent la circulation ; d’autres demandent une présence paisible qui permet aux transformations de se stabiliser.
L’image du vent sous la montagne évoque corporellement l’expérience de ces tensions créatrices qui précèdent souvent les transformations importantes. Comme lorsqu’on ressent une énergie qui cherche à s’exprimer mais reste momentanément contrainte par des habitudes ou des structures existantes. Cette tension n’est pas inconfortable si elle est reconnue comme le prélude nécessaire à un changement constructif.
L’action de 振民 (zhèn mín) se traduit corporellement par ces moments où l’on sent qu’il faut introduire une forme d’intensité ou de vivacité pour réveiller des énergies endormies. Cette stimulation peut être très douce – comme un étirement qui réveille un muscle engourdi – ou plus énergique selon les besoins. L’art consiste à percevoir le degré d’intensité approprié.
La culture de la vertu (育德 yù dé) évoque une qualité d’attention très différente : celle qui accompagne patiemment les processus de maturation sans chercher à les précipiter. Cette présence correspond à l’expérience de ces moments où l’on sent qu’il faut laisser du temps et de l’espace pour qu’une transformation se stabilise, comme après un apprentissage intense où l’intégration demande une période de repos attentif.
La transition entre ces deux régimes s’accompagne souvent d’une modification subtile de la respiration et de la posture : plus tonique et expansive dans les phases de stimulation, plus profonde et stable dans les phases d’intégration.
Neuvième Aile
Ordre des Hexagrammes (序卦傳 Xù Guà Zhuàn)
Ainsi suivre allègrement un homme conduit forcément à quelque chose de fâcheux.
C’est pourquoi vient ensuite “Remédier”.
Remédier correspond à traiter les affaires.