Hexagramme 42 : Yi · Augmenter

Présentation Générale

Introduction et signification métaphysique de Yi

L’hexa­gramme 42, Yi (益), incarne “L’Aug­men­ta­tion”. Il évoque un accrois­se­ment hors norme, impré­vu mais momen­ta­né, un flot d’op­por­tu­ni­tés qui demande une réac­tion prompte et ingé­nieuse.

Sur le plan méta­phy­sique, Yi nous invite à consi­dé­rer l’a­bon­dance sou­daine non comme un simple béné­fice sup­plé­men­taire, mais comme un défi trans­for­ma­teur. C’est une occa­sion unique d’employer à un autre niveau ce sup­plé­ment d’éner­gie en l’o­rien­tant de manière créa­tive et pro­duc­tive.

Interprétation Générale de l’Hexagramme

Face à une marée mon­tante d’op­por­tu­ni­tés il n’est pas ques­tion de res­ter immo­bile ou pas­sif. L’au­dace est donc de mise pour réin­ves­tir ce sup­plé­ment d’éner­gie en dehors des sen­tiers bat­tus.

Accueillez cette pro­fu­sion sou­daine comme un défi exal­tant. Il ne s’a­git pas sim­ple­ment d’en faire davan­tage, mais de faire dif­fé­rem­ment avec plus, de réin­ven­ter notre par­ti­tion en repen­sant nos stra­té­gies et en réima­gi­nant toute notre approche.

Conseil Divinatoire

Il faut com­men­cer par effec­tuer une éva­lua­tion lucide et rapide de la situa­tion. Tel un capi­taine ajus­tant sa voi­lure face à un vent plus fort, pre­nez vive­ment et pré­ci­sé­ment la mesure de ce qu’exige ce chan­ge­ment. Sous-esti­mer l’am­pleur de cette trans­for­ma­tion serait aus­si dan­ge­reux que la sur­es­ti­mer.

N’he­si­tez pas à prendre des ini­tia­tives auda­cieuses. Inves­tis­sez non seule­ment toutes vos res­sources, mais aus­si votre créa­ti­vi­té et la tota­li­té de votre éner­gie. C’est le moment idéal pour vous lan­cer au-delà de vos limites habi­tuelles.

Mais il ne s’a­git pas pour autant de céder dans la pré­ci­pi­ta­tion à une eupho­rie aveugle. Vous devez réagir sans tar­der mais chaque mou­ve­ment de cette expan­sion doit être cal­cu­lé, chaque inves­tis­se­ment pesé. Tel un joueur d’é­checs, anti­ci­pez plu­sieurs coups à l’a­vance, pro­je­tez-vous dans l’a­ve­nir pour éva­luer les retom­bées à long terme de vos actions pré­sentes.

Pour approfondir

L’é­tude de la “ges­tion de crise” en entre­prise peut appor­ter des pers­pec­tives pré­cieuses sur la manière de navi­guer dans des périodes de chan­ge­ment rapide et d’op­por­tu­ni­tés inat­ten­dues. La notion de “crois­sance expo­nen­tielle” en mathé­ma­tiques ou en éco­no­mie décrit des situa­tions où la crois­sance s’ac­cé­lère avec le temps : c’est une excel­lente image de l’é­lan, de l’aug­men­ta­tion sou­daine qu’ap­porte cette dyna­mique excep­tion­nelle.

Mise en Garde

Si Yi encou­rage l’ex­pan­sion et l’au­dace, il ne s’a­git pas pour autant de sur­es­ti­mer ses capa­ci­tés ou de se dis­per­ser. Chaque expan­sion com­porte ses propres défis et res­pon­sa­bi­li­tés qu’il faut être prêt à assu­mer. Ne confon­dez pas oppor­tu­ni­té avec faci­li­té : l’aug­men­ta­tion ne doit pas ver­ser dans la déme­sure ou la perte de contrôle. Votre réus­site repose donc sur votre capa­ci­té à cana­li­ser cette abon­dance de manière pro­duc­tive et durable.

Synthèse et Conclusion

· Yi sym­bo­lise une aug­men­ta­tion sou­daine d’op­por­tu­ni­tés

· Il encou­rage une réac­tion prompte et créa­tive face à l’a­bon­dance

· Une éva­lua­tion lucide et rapide de la situa­tion est indis­pen­sable

· Yi invite à prendre des ini­tia­tives auda­cieuses et à repen­ser ses stra­té­gies

· Il met en garde contre l’eu­pho­rie aveugle

· Impor­tance d’an­ti­ci­per toutes les étapes de cette expan­sion

· Yi est l’art de trans­for­mer l’aug­men­ta­tion en oppor­tu­ni­té de crois­sance


Face à une aug­men­ta­tion inat­ten­due, l’a­gi­li­té et l’a­dap­ta­bi­li­té sont nos meilleurs atouts. Yi nous invite à voir dans ces moments d’a­bon­dance sou­daine l’op­por­tu­ni­té de redé­fi­nir notre tra­jec­toire et de nous réin­ven­ter, tels des sur­feurs habiles, qui che­vauchent la vague avec enthou­siasme et habi­le­té, et rec­ti­fient oppor­tu­né­ment leur pos­ture sans perdre de vue l’ho­ri­zon. Ces périodes de chan­ge­ment intense font sou­dai­ne­ment émer­ger notre véri­table poten­tiel. Elles sont l’op­por­tu­ni­té de redes­si­ner la carte de notre réus­site future. L’aug­men­ta­tion est un défi et un trem­plin vers une nou­velle dimen­sion de notre exis­tence.

Jugement

tuàn

aug­men­ter

yǒu yōu wàng

pro­fi­table • y avoir • où • aller

shè chuān

pro­fi­table • tra­ver­ser • grand • cours d’eau

Aug­men­ter.

Pro­fi­table d’a­voir où aller.

Il est pro­fi­table de tra­ver­ser le grand fleuve.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

La forme ancienne de () “aug­men­ter” repré­sente un vase qui déborde, sug­gé­rant l’i­dée d’un sur­plus béné­fique qui se répand natu­rel­le­ment. La racine gra­phique com­bine l’élé­ment de l’eau et celui du débor­de­ment, évo­quant une aug­men­ta­tion qui pro­cède par expan­sion orga­nique plu­tôt que par accu­mu­la­tion for­cée.

La struc­ture de l’hexa­gramme – (zhèn, ton­nerre) en bas et (xùn, vent) en haut – sym­bo­lise le mou­ve­ment ascen­dant de l’éner­gie ter­restre (ton­nerre) gui­dée et dif­fu­sée par l’ac­tion péné­trante du vent. Cette confi­gu­ra­tion sug­gère une crois­sance qui pro­cède par impul­sion interne et dis­per­sion har­mo­nieuse, carac­té­ris­tique du prin­cipe d’aug­men­ta­tion béné­fique.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour (), j’ai pri­vi­lé­gié “aug­men­ter” à l’in­fi­ni­tif plu­tôt que “l’aug­men­ta­tion” ou “béné­fice”. Ce choix pré­serve la dimen­sion active et pro­ces­suelle du concept, évi­tant la sub­stan­ti­fi­ca­tion qui pour­rait sug­gé­rer un état fixe. Le terme () porte en effet une conno­ta­tion dyna­mique d’ac­crois­se­ment en cours.

L’ex­pres­sion 利有攸往 (lì yǒu yōu wàng) pré­sente une construc­tion syn­taxique par­ti­cu­lière. () indique ici la conve­nance, l’har­mo­nie avec l’ordre natu­rel plu­tôt qu’un simple pro­fit. 有攸往 (yǒu yōu wàng) – lit­té­ra­le­ment “il y a où aller” – évoque l’exis­tence d’une direc­tion appro­priée pour l’ac­tion. J’ai choi­si “Il est pro­fi­table d’a­voir où aller” pour main­te­nir l’as­pect exis­ten­tiel du (yǒu) tout en ren­dant expli­cite la notion de direc­tion (攸往, yōu wàng).

Pour 利涉大川 (lì shè dà chuān) “il est pro­fi­table de tra­ver­ser le grand fleuve”, for­mule récur­rente dans le Yi Jing, j’ai opté pour “grand fleuve” plu­tôt que “grandes eaux”. Le terme (chuān) désigne spé­ci­fi­que­ment un cours d’eau en mou­ve­ment, et la méta­phore de la tra­ver­sée (, shè) évoque l’i­dée d’une tran­si­tion qui demande à la fois cou­rage et habi­le­té.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

L’aug­men­ta­tion béné­fique (, ) se dis­tingue ici de l’ac­cu­mu­la­tion (, ) en ce qu’elle sup­pose une cir­cu­la­tion et un par­tage de l’éner­gie vitale (, ) en confor­mi­té avec les rythmes natu­rels plu­tôt que par un effort volon­ta­riste.

La phi­lo­so­phie sous-jacente s’en­ra­cine dans la com­pré­hen­sion que l’aug­men­ta­tion authen­tique naît de la dimi­nu­tion volon­taire (, sǔn), concept déve­lop­pé dans l’hexa­gramme pré­cé­dent. Cette dia­lec­tique 損益 (sǔn-yì) exprime une véri­té cos­mo­lo­gique fon­da­men­tale : l’ac­crois­se­ment durable sup­pose un dépouille­ment préa­lable qui per­met à l’éner­gie de cir­cu­ler libre­ment.

Le prin­cipe de 自然 (zìrán, spon­ta­néi­té natu­relle) trouve ici une appli­ca­tion concrète : l’aug­men­ta­tion s’ef­fec­tue “d’elle-même” lorsque les condi­tions appro­priées sont réunies, à l’i­mage du vent qui dis­perse natu­rel­le­ment les semences por­tées par le ton­nerre.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

Les rituels asso­ciés à cet hexa­gramme met­taient l’ac­cent sur les pra­tiques de redis­tri­bu­tion et de par­tage, confor­mé­ment au prin­cipe que l’aug­men­ta­tion per­son­nelle doit béné­fi­cier à la col­lec­ti­vi­té pour être pérenne. Cette dimen­sion rituelle se retrouve dans les céré­mo­nies sai­son­nières où l’a­bon­dance des récoltes était par­ta­gée avec les ancêtres et les dému­nis.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

L’exé­gèse confu­céenne, notam­ment chez Xun­zi, inter­prète () dans le cadre du per­fec­tion­ne­ment moral (修身, xiū­shēn). L’aug­men­ta­tion devient le pro­ces­sus par lequel l’in­di­vi­du accroît sa capa­ci­té à ser­vir l’har­mo­nie sociale. Cette lec­ture pri­vi­lé­gie la dimen­sion péda­go­gique de l’aug­men­ta­tion : on s’aug­mente en aug­men­tant autrui.

La tra­di­tion taoïste déve­loppe une com­pré­hen­sion plus para­doxale du concept. L’aug­men­ta­tion véri­table pro­cède du 無為 (wú wéi, non-agir), atti­tude de récep­ti­vi­té qui per­met à la trans­for­ma­tion natu­relle de s’o­pé­rer. Dans cette pers­pec­tive, “avoir où aller” (有攸往, yǒu yōu wàng) ne désigne pas un objec­tif volon­taire mais l’exis­tence d’un mou­ve­ment spon­ta­né conforme au (dào).

Wang Bi pri­vi­lé­gie une lec­ture onto­lo­gique où () exprime l’aug­men­ta­tion de l’être par la confor­mi­té au prin­cipe uni­ver­sel. Pour lui, la “tra­ver­sée du grand fleuve” sym­bo­lise le pas­sage du domaine phé­no­mé­nal à celui du retour à l’o­ri­gine, tran­si­tion ren­due pos­sible par l’a­ban­don des atta­che­ments par­ti­cu­liers.

L’é­cole de Zhu Xi déve­loppe une syn­thèse entre lec­ture morale et com­pré­hen­sion cos­mo­lo­gique. L’aug­men­ta­tion devient le pro­ces­sus par lequel le prin­cipe se mani­feste dans le (, éner­gie-matière), mou­ve­ment qui sup­pose la puri­fi­ca­tion préa­lable des inten­tions.

Structure de l’Hexagramme 42

L’hexa­gramme 42 est consti­tué d’au­tant de traits yang que de traits yin.
Il est pré­cé­dé de H41 損 sǔn “Dimi­nuer” (ils appar­tiennent à la même paire), et sui­vi de H43 夬 guài “Réso­lu­ment”.
Son Oppo­sé est H32 恆 héng “Constance”.
Son hexa­gramme Nucléaire est H23 剝 “Ela­guer”.
Les traits maîtres sont le second et le cin­quième.
– For­mules Man­tiques : 利有攸往 yǒu yōu wàng ; 利涉大川 shè chuān.

Expérience corporelle

L’ex­pé­rience cor­po­relle de () peut être appré­hen­dée à tra­vers la sen­sa­tion d’ex­pan­sion qui accom­pagne l’ins­pi­ra­tion pro­fonde. À la dif­fé­rence de l’ac­cu­mu­la­tion, qui pro­duit une sen­sa­tion de pesan­teur et de ten­sion, l’aug­men­ta­tion béné­fique se carac­té­rise par une légè­re­té crois­sante, comme si l’éner­gie vitale trou­vait spon­ta­né­ment ses canaux de cir­cu­la­tion opti­maux.

Dans les pra­tiques tra­di­tion­nelles de qìgōng, cette qua­li­té d’aug­men­ta­tion cor­res­pond au régime d’ac­ti­vi­té où l’ef­fort cède pro­gres­si­ve­ment la place à l’ef­fi­ca­ci­té spon­ta­née. Le pra­ti­quant expé­ri­mente alors cette tran­si­tion carac­té­ris­tique où l’éner­gie, au lieu de se concen­trer dans un effort loca­li­sé, se dif­fuse har­mo­nieu­se­ment dans tout l’or­ga­nisme.

Cette qua­li­té peut être res­sen­tie au quo­ti­dien dans ces moments de géné­ro­si­té natu­relle où don­ner ne dimi­nue pas mais aug­mente la sen­sa­tion de plé­ni­tude inté­rieure. Il s’a­git de ces situa­tions où l’aide appor­tée à autrui révèle des res­sources insoup­çon­nées, créant un mou­ve­ment d’ex­pan­sion mutuelle qui trans­forme posi­ti­ve­ment tous les par­ti­ci­pants. Cette expé­rience cor­po­relle de l’aug­men­ta­tion se dis­tingue net­te­ment de l’é­pui­se­ment qui accom­pagne le don for­cé ou cal­cu­lé : elle génère au contraire un sen­ti­ment de légè­re­té et de dis­po­ni­bi­li­té renou­ve­lée.

Commentaire sur le Jugement

彖 傳 tuàn zhuàn

sǔn shàng xiàmín shuō jiāng

aug­men­ter • dimi­nuer • au-des­sus • aug­men­ter • sous • peuple • se déta­cher • pas • limite

shàng xià xià dào guāng

depuis • au-des­sus • sous • sous • son • voie • grand • lumi­neux

yǒu yōu wàngzhōng zhèng yǒu qìng

pro­fi­table • y avoir • où • aller • au centre • cor­rect • y avoir • féli­ci­ter

shè chuān dào nǎi xìng

pro­fi­table • tra­ver­ser • grand • cours d’eau • arbre • voie • alors • agir

dòng ér xùn jìn jiāng

aug­men­ter • mou­ve­ment • et ain­si • xùn • jour • avan­cer • pas • limite

tiān shī shēng fāng

ciel • déployer • terre • vie • son • aug­men­ter • pas • direc­tion

fán zhī dào shí xié xìng

com­mun • aug­men­ter • son • voie • et • moment • har­mo­ni­ser • agir

Aug­men­ter : dimi­nuer le haut pour aug­men­ter le bas. Le peuple se réjouit sans limites.

Depuis le haut des­cendre vers le bas : sa Voie est magni­fi­que­ment lumi­neuse.

Il est pro­fi­table d’a­voir où aller. La rec­ti­tude cen­trale apporte la féli­ci­té.

Il est pro­fi­table de tra­ver­ser le grand fleuve. La Voie du bois peut alors se répandre.

L’ aug­men­ta­tion est mou­ve­ment et péné­tra­tion. Jour après jour, elle pro­gresse sans limites.

Le Ciel déploie, la Terre engendre. Leur aug­men­ta­tion est sans cadre déter­mi­né.

Toute voie d’aug­men­ta­tion pro­gresse en har­mo­nie avec le temps.

Notes de traduction

LE NOM DE L’HEXAGRAMME

Les formes ora­cu­laires Shang de 益 figurent un 皿 mǐn “réci­pient” sur­mon­té de points en nombre variable repré­sen­tant une eau qui s’é­lève au-des­sus du bord et déborde. Ce que confirme le Shuo­wen Jie­zi : “abon­dance ; de eau et réci­pient ; le réci­pient qui déborde”. 益 est ain­si la forme pri­mi­tive de 溢 “débor­der” : on ajou­ta plus tard le radi­cal 水 pour créer 溢 comme forme spé­cia­li­sée, libé­rant 益 pour ses sens déri­vés d’aug­men­ta­tion et de pro­fit. Au fil des Zhou, les gout­te­lettes se sché­ma­tisent en traits diver­gents au-des­sus d’un réci­pient apla­ti, mais la logique gra­phique du débor­de­ment reste lisible.

L’i­mage est remar­qua­ble­ment opé­rante pour l’hexa­gramme : le Tuan Zhuan défi­nit d’emblée 益 par 損上益下 sǔn shàng yì xià “dimi­nuer le haut pour accroître le bas”, repro­dui­sant le mou­ve­ment natu­rel de l’eau qui, dépas­sant le bord supé­rieur, des­cend néces­sai­re­ment. L’ac­crois­se­ment authen­tique ne pro­cède donc pas d’une accu­mu­la­tion for­cée mais d’un excé­dent spon­ta­né qui se redis­tri­bue par gra­vi­té : le réci­pient plein se déverse de lui-même, sans inter­ven­tion exté­rieure.

Après 損 Sǔn “Dimi­nuer” (hexa­gramme 41), qui explo­rait la fécon­di­té du sacri­fice volon­taire au pro­fit du haut, 益 en consti­tue l’in­ver­sion dia­lec­tique : c’est désor­mais le haut qui se dépouille au béné­fice du bas. Dimi­nu­tion et accrois­se­ment forment ain­si un couple indis­so­ciable dont l’al­ter­nance engendre la cir­cu­la­tion créa­trice entre les niveaux de réa­li­té.

LES TRIGRAMMES ET LES TRAITS

Le mou­ve­ment ascen­dant de 震 Zhèn “tonnerre/ébranlement” en posi­tion infé­rieure reçoit l’in­fluence péné­trante de 巽 Xùn “vent/pénétration” en posi­tion supé­rieure. Les deux tri­grammes appar­tiennent à l’élé­ment bois dans le sys­tème des Cinq Phases, créant une syner­gie ligneuse où l’im­pul­sion dyna­mique du ton­nerre se pro­longe dans la dif­fu­sion douce du vent. Le cin­quième trait, yang en posi­tion impaire et cen­trale dans le tri­gramme supé­rieur, mani­feste la 中正 zhōng zhèng “rec­ti­tude cen­trale” et trouve sa cor­res­pon­dance avec le deuxième trait yin, cen­tral dans le tri­gramme infé­rieur. Cette réso­nance entre les deux centres struc­tu­rels jus­ti­fie le carac­tère pro­fi­table de l’en­semble.

Les six posi­tions décrivent une pro­gres­sion de l’ac­crois­se­ment : aux posi­tions infé­rieures, le pre­mier trait yang inau­gure les grandes entre­prises tan­dis que le deuxième trait yin reçoit l’a­bon­dance sans résis­tance pos­sible, culmi­nant dans le sacri­fice royal au Sou­ve­rain d’en haut. Les posi­tions médianes (traits 3–4) explorent la trans­mis­sion de l’ac­crois­se­ment à tra­vers les canaux ins­ti­tu­tion­nels : tablettes de jade et dépla­ce­ments de capi­tales. Le cin­quième trait yang incarne la bien­veillance sin­cère du cœur, tan­dis que le sixième trait yang aver­tit que l’ac­crois­se­ment qui ne pro­fite qu’à soi attire l’hos­ti­li­té et le mal­heur.

EXPLICATION DU JUGEMENT

益 (Yì) – Aug­men­ter

“Aug­men­ter : dimi­nuer le haut pour aug­men­ter le bas. Le peuple se réjouit sans limites.”

“Depuis le haut des­cendre vers le bas : sa Voie est magni­fi­que­ment lumi­neuse.”

Le Tuan Zhuan jus­ti­fie d’emblée le nom de l’hexa­gramme par son méca­nisme fon­da­men­tal : 損上益下 sǔn shàng yì xià “dimi­nuer le haut pour accroître le bas”. L’ac­crois­se­ment authen­tique ne résulte pas d’une créa­tion ex nihi­lo mais d’une redis­tri­bu­tion des­cen­dante, un trans­fert volon­taire depuis les posi­tions d’a­bon­dance vers les posi­tions de carence. La confi­gu­ra­tion des tri­grammes l’illustre : Xùn (vent) en haut dif­fuse natu­rel­le­ment son influence vers Zhèn (ton­nerre) en bas.

La réponse est immé­diate : 民說无疆 mín yuè wú jiāng “le peuple se réjouit sans limites”. 說 yuè, variante gra­phique de 悅 “se réjouir”, exprime un conten­te­ment pro­fond et spon­ta­né. La joie popu­laire illi­mi­tée consti­tue le cri­tère de vali­da­tion de l’ac­crois­se­ment : c’est la satis­fac­tion de ceux qui reçoivent qui authen­ti­fie le pro­ces­sus redis­tri­bu­tif.

La seconde phrase appro­fon­dit : la des­cente 自上下下 zì shàng xià xià, où 下 appa­raît deux fois, d’a­bord comme verbe “des­cendre” puis comme com­plé­ment “vers le bas”, pro­duit une 大光 dà guāng “grande lumière”. Le rayon­ne­ment de la Voie naît pré­ci­sé­ment du mou­ve­ment des­cen­dant, ce qui indique que la géné­ro­si­té redis­tri­bu­tive n’ap­pau­vrit pas mais illu­mine celui qui donne.

利有攸往 (Lì yǒu yōu wǎng) – Pro­fi­table d’a­voir où aller

“La rec­ti­tude cen­trale apporte la féli­ci­té.”

Le carac­tère pro­fi­table de l’en­tre­prise est jus­ti­fié par la posi­tion du cin­quième trait : yang en posi­tion impaire, cen­tral dans le tri­gramme supé­rieur, il incarne par­fai­te­ment la 中正 zhōng zhèng “rec­ti­tude cen­trale”. C’est cette excel­lence posi­tion­nelle qui trans­forme l’i­ni­tia­tive en source de 慶 qìng “féli­ci­té”. Le pro­fit ne pro­vient pas d’un cal­cul stra­té­gique mais de l’a­dé­qua­tion entre la nature du trait et sa posi­tion dans l’ordre cos­mique. L’ac­tion orien­tée devient pro­fi­table parce qu’elle s’en­ra­cine dans la jus­tesse struc­tu­relle.

利涉大川 (Lì shè dà chuān) – Pro­fi­table de tra­ver­ser le grand fleuve

“La Voie du bois peut alors se répandre.”

La tra­ver­sée du grand fleuve, méta­phore des grandes épreuves et des entre­prises déci­sives, trouve ici une jus­ti­fi­ca­tion inat­ten­due par la nature élé­men­taire des tri­grammes. L’ex­pres­sion 木道 mù dào “Voie du bois” désigne la qua­li­té com­mune à Zhèn et Xùn, tous deux asso­ciés à l’élé­ment bois. Or le bois flotte natu­rel­le­ment sur l’eau : la capa­ci­té de tra­ver­ser les grandes eaux découle direc­te­ment de cette affi­ni­té élé­men­taire. 乃行 nǎi xíng “peut alors pro­gres­ser” indique que c’est l’en­ga­ge­ment dans l’é­preuve qui active les poten­tia­li­tés inhé­rentes à la confi­gu­ra­tion des tri­grammes. La tra­ver­sée n’est pas une lutte mais une col­la­bo­ra­tion avec les forces natu­relles.

“L’aug­men­ta­tion est mou­ve­ment et péné­tra­tion. Jour après jour, elle pro­gresse sans limites.”

Le Tuan Zhuan expli­cite ensuite le méca­nisme éner­gé­tique : 動 dòng “mou­ve­ment” désigne direc­te­ment Zhèn (ton­nerre) en posi­tion infé­rieure, 巽 xùn “péné­tra­tion” nomme le tri­gramme supé­rieur. Leur conju­gai­son pro­duit un accrois­se­ment qui n’est ni explo­sion ponc­tuelle ni stag­na­tion : 日進无疆 rì jìn wú jiāng “jour après jour, pro­gres­ser sans limites” décrit une tem­po­ra­li­té cumu­la­tive où l’a­van­cée patiente et régu­lière, à l’i­mage de la crois­sance végé­tale (木道 mù dào), ne ren­contre aucune borne natu­relle tant que les condi­tions redis­tri­bu­tives se main­tiennent. La reprise de 无疆 wú jiāng depuis la pre­mière phrase crée une cor­res­pon­dance entre la joie popu­laire illi­mi­tée et la pro­gres­sion illi­mi­tée du prin­cipe.

“Le Ciel déploie, la Terre engendre. Leur aug­men­ta­tion est sans cadre déter­mi­né.”

L’é­lé­va­tion cos­mo­lo­gique 天施地生 tiān shī dì shēng rat­tache l’ac­crois­se­ment à la dyna­mique pri­mor­diale : le Ciel qui “déploie” (施 shī, com­po­sé de 方 “direc­tion” et 㫃 “éten­dard”, évo­quant une dis­tri­bu­tion rayon­nante) cor­res­pond au mou­ve­ment des­cen­dant 損上 sǔn shàng, tan­dis que la Terre qui “engendre” cor­res­pond à la récep­tion féconde 益下 yì xià. L’ex­pres­sion 无方 wú fāng “sans cadre déter­mi­né” dépasse la notion pré­cé­dente de 无疆 wú jiāng “sans limites” : l’ac­crois­se­ment cos­mique ne suit aucun sché­ma pré­dé­ter­mi­né mais s’a­dapte spon­ta­né­ment aux besoins de chaque situa­tion, uni­ver­sel dans son essence mais infi­ni­ment variable dans ses moda­li­tés.

“Toute voie d’aug­men­ta­tion pro­gresse en har­mo­nie avec le temps.”

La for­mule conclu­sive 凡益之道,與時偕行 fán yì zhī dào, yǔ shí xié xíng uni­ver­sa­lise le prin­cipe. 凡 fán “En géné­ral” élève l’a­na­lyse au-delà de l’hexa­gramme par­ti­cu­lier pour for­mu­ler une loi appli­cable à tout pro­ces­sus d’ac­crois­se­ment. 與時偕行 yǔ shí xié xíng “pro­gresse en har­mo­nie avec le temps” syn­thé­tise l’en­sei­gne­ment : l’ac­crois­se­ment authen­tique ne force pas les trans­for­ma­tions mais accom­pagne le rythme des moments oppor­tuns. 偕 xié “ensemble, en har­mo­nie” sou­ligne une col­la­bo­ra­tion consciente avec la tem­po­ra­li­té qua­li­ta­tive plu­tôt qu’une simple coïn­ci­dence chro­no­lo­gique. L’ef­fi­ca­ci­té maxi­male naît de l’in­tel­li­gence tem­po­relle qui dis­cerne les rythmes natu­rels et s’y accorde.

SYNTHÈSE

Yì défi­nit l’ac­crois­se­ment comme redis­tri­bu­tion des­cen­dante dont la légi­ti­mi­té se mesure à la joie de ceux qui reçoivent et dont l’ef­fi­ca­ci­té pro­vient de l’ac­cord avec les rythmes cos­miques. Le trans­fert volon­taire depuis les posi­tions d’a­bon­dance illu­mine la Voie plu­tôt qu’il ne l’ap­pau­vrit, et la syner­gie entre impul­sion dyna­mique et péné­tra­tion pro­gres­sive pro­duit une crois­sance cumu­la­tive sans borne pré­vi­sible.

Cette sagesse s’ap­plique aux domaines néces­si­tant redis­tri­bu­tion équi­table, conduite de grandes entre­prises, et stra­té­gies de crois­sance durable. Elle pro­pose une alter­na­tive aux modèles d’ac­cu­mu­la­tion où l’en­ri­chis­se­ment du som­met appau­vrit la base : ici, c’est la des­cente qui illu­mine, et l’a­dap­ta­bi­li­té sans méthode fixe qui pro­duit les effets les plus durables.

Neuf au Début

初 九 chū jiǔ

yòng

pro­fi­table • employer

wéi zuò

comme • grand • pro­duire

yuán

ori­gi­nel • bon augure

jiù

pas • faute

Il est pro­fi­table d’en­tre­prendre

de grandes œuvres.

Gran­de­ment faste.

Pas de blâme.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans利用為大作 (lì yòng wéi dà zuò) “il est pro­fi­table d’entreprendre de grandes œuvres”, le terme 利用 (lì yòng) asso­cie l’i­dée de conve­nance (, ) à celle d’emploi pra­tique (, yòng), sug­gé­rant non pas un simple pro­fit mais l’u­ti­li­sa­tion appro­priée des cir­cons­tances. Le carac­tère (wéi) fonc­tionne ici comme par­ti­cule d’in­ten­tion, intro­dui­sant le com­plé­ment 大作 (dà zuò) qui évoque l’œuvre de grande enver­gure.

La for­mule 元吉 (yuán jí) “gran­de­ment faste” mobi­lise le concept d’ (yuán), carac­tère cos­mo­go­nique qui désigne la source ori­gi­nelle, le prin­cipe géné­ra­teur à par­tir duquel tout pro­cède. Asso­cié à (), terme augu­ral posi­tif, il évoque un carac­tère faste qui pro­cède de la confor­mi­té aux prin­cipes ori­gi­nels plu­tôt que d’une simple réus­site cir­cons­tan­cielle.

L’ex­pres­sion conclu­sive (wú jiù) – lit­té­ra­le­ment “pas de faute” – indique l’ab­sence de dys­har­mo­nie avec l’ordre natu­rel. Dans le voca­bu­laire du Yi Jing, (jiù) désigne spé­ci­fi­que­ment la faute qui naît de l’i­na­dé­qua­tion entre l’ac­tion et le moment appro­prié.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour 利用為大作 (lì yòng wéi dà zuò), j’ai pri­vi­lé­gié “Il est pro­fi­table d’en­tre­prendre de grandes œuvres” afin de rendre expli­cite la dimen­sion d’i­ni­tia­tive per­son­nelle conte­nue dans (wéi). L’al­ter­na­tive “Il convient d’employer [ses forces] pour de grandes réa­li­sa­tions” aurait pu pré­ser­ver plus lit­té­ra­le­ment le sens de (yòng), mais au prix d’une lour­deur syn­taxique qui obs­cur­ci­rait le dyna­misme de l’ex­pres­sion.

J’ai choi­si de tra­duire 大作 (dà zuò) par “grandes œuvres” plu­tôt que “grands tra­vaux” pour évi­ter la conno­ta­tion pure­ment maté­rielle. (zuò) évoque l’ac­ti­vi­té créa­trice dans sa dimen­sion la plus noble, celle qui par­ti­cipe de l’œuvre civi­li­sa­trice géné­rale.

Pour 元吉 (yuán jí), la tra­duc­tion “Gran­de­ment faste” per­met de conser­ver la dimen­sion d’am­pli­fi­ca­tion tout en évi­tant la répé­ti­tion de “ori­gi­nel” qui pour­rait paraître tech­nique. L’ad­verbe “gran­de­ment” rend compte de la qua­li­té inten­sive de (yuán) sans recou­rir à un voca­bu­laire spé­cia­li­sé.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Ce trait ini­tial cor­res­pond à l’é­mer­gence de l’im­pul­sion créa­trice (zhèn, ton­nerre) au niveau ter­restre, moment où l’éner­gie cherche natu­rel­le­ment à se mani­fes­ter et se dif­fu­ser (xùn, vent) dans des réa­li­sa­tions d’en­ver­gure.

Le prin­cipe (yuán) ancre cette acti­vi­té dans la dimen­sion ori­gi­nelle du (dào). L’aug­men­ta­tion véri­table ne pro­cède pas d’un cal­cul per­son­nel mais de la recon­nais­sance spon­ta­née des occa­sions où l’ef­fort indi­vi­duel peut ser­vir l’har­mo­nie géné­rale. Cette confor­mi­té ori­gi­nelle garan­tit que l’œuvre entre­prise par­ti­ci­pe­ra du mou­ve­ment cos­mique d’ex­pan­sion béné­fique plu­tôt que de la simple accu­mu­la­tion égoïste.

Les “grandes œuvres” (大作, dà zuò) ne dési­gnent pas néces­sai­re­ment des réa­li­sa­tions spec­ta­cu­laires, mais toute action qui pro­cède de l’a­dé­qua­tion entre les capa­ci­tés indi­vi­duelles et les besoins de la situa­tion. Cette qua­li­té d’a­jus­te­ment spon­ta­né carac­té­rise l’ac­ti­vi­té en régime d’aug­men­ta­tion béné­fique.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

L’exé­gèse confu­céenne inter­prète ce trait dans le cadre de la res­pon­sa­bi­li­té du let­tré-fonc­tion­naire face aux défis de son époque. Les “grandes œuvres” deviennent alors syno­nymes de réformes poli­tiques et d’ac­tions édu­ca­trices qui per­mettent l’é­pa­nouis­se­ment des ver­tus col­lec­tives. Cette lec­ture pri­vi­lé­gie la dimen­sion morale de l’aug­men­ta­tion : on s’aug­mente authen­ti­que­ment en contri­buant à l’aug­men­ta­tion géné­rale de la civi­li­sa­tion.

La tra­di­tion taoïste déve­loppe une com­pré­hen­sion plus para­doxale du concept. L’ef­fi­ca­ci­té des “grandes œuvres” pro­cède du 無為 (wú wéi, non-agir), atti­tude de dis­po­ni­bi­li­té qui per­met aux trans­for­ma­tions natu­relles de s’ac­com­plir sans entrave. Dans cette pers­pec­tive, 為大作 (wéi dà zuò) “de grandes œuvres” ne désigne pas l’ac­ti­visme volon­ta­riste mais la capa­ci­té à recon­naître et accom­pa­gner les mou­ve­ments spon­ta­nés de la situa­tion.

Wang Bi pri­vi­lé­gie une lec­ture onto­lo­gique où les “grandes œuvres” cor­res­pondent aux moments où l’ac­tion indi­vi­duelle coïn­cide par­fai­te­ment avec les exi­gences du (dào). Cette coïn­ci­dence pro­duit natu­rel­le­ment l’ef­fi­ca­ci­té maxi­male avec l’ef­fort mini­mal, carac­té­ris­tique de l’ac­ti­vi­té en confor­mi­té (, yuán) ori­gi­nelle.

L’é­cole de Zhu Xi déve­loppe une syn­thèse entre lec­ture morale et com­pré­hen­sion cos­mo­lo­gique. L’aug­men­ta­tion par les grandes œuvres devient le pro­ces­sus par lequel le (, prin­cipe) se mani­feste concrè­te­ment dans les affaires humaines, mou­ve­ment qui sup­pose la puri­fi­ca­tion préa­lable des moti­va­tions per­son­nelles.

Petite Image du Trait du Bas

yuán jiù

ori­gi­nel • bon augure • pas • faute

xià hòu shì

sous • pas • géné­ro­si­té • affaire • aus­si

Fon­da­men­ta­le­ment pro­pice. Pas de faute. Mais les infé­rieurs ne doivent pas trai­ter d’af­faires impor­tantes.

Structure du Trait du Bas

- Trait Yang à une place Impaire, la pre­mière posi­tion est cor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H42 益 Aug­men­ter, et devient donc incor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H20 觀 guān “Regar­der”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais est à la base de l’en­ve­loppe de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il est en cor­res­pon­dance avec le qua­trième trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est à la base du tri­gramme zhèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 雷 léi “Ton­nerre”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme kūn qui cor­res­pond à l’élé­ment 地 “Terre”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le deuxième trait évo­lue de à .
- Ce trait occupe la plus basse des deux posi­tions asso­ciées à la Terre. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : 利用 yòng ; 元吉 yuán  ; 无咎 jiù.
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 下 xià.

Interprétation

Selon les cir­cons­tances, même dans une posi­tion infé­rieure, sai­sir l’op­por­tu­ni­té d’en­tre­prendre une ini­tia­tive signi­fi­ca­tive peut por­ter ses fruits. Si cette entre­prise réus­sit, elle sera vue comme auda­cieuse mais jus­ti­fiée. Les contraintes liées à la posi­tion obligent par­fois à sor­tir de sa zone de confort, à agir avec cou­rage, tout en gar­dant à l’es­prit les res­pon­sa­bi­li­tés de cet enga­ge­ment. En effet, consi­dé­rer atten­ti­ve­ment les impli­ca­tions et les res­pon­sa­bi­li­tés de l’ac­tion envi­sa­gée avant de s’y lan­cer per­met­tra d’é­vi­ter toute erreur.

Expérience corporelle

為大作 (wéi dà zuò) peut être appré­hen­dée à tra­vers cette sen­sa­tion par­ti­cu­lière qui accom­pagne le moment où l’on recon­naît une tâche qui nous “appelle” authen­ti­que­ment. Il s’a­git de ces situa­tions où l’am­pleur du défi, loin d’in­ti­mi­der, génère au contraire un sen­ti­ment d’ex­pan­sion et de dis­po­ni­bi­li­té accrues, comme si l’or­ga­nisme tout entier se mobi­li­sait spon­ta­né­ment pour répondre à l’oc­ca­sion.

Dans les pra­tiques tra­di­tion­nelles de qìgōng, cette qua­li­té cor­res­pond au régime d’ac­ti­vi­té où l’ef­fort local se trans­forme pro­gres­si­ve­ment en effi­ca­ci­té glo­bale. Le pra­ti­quant expé­ri­mente alors cette tran­si­tion carac­té­ris­tique où la concen­tra­tion for­cée cède la place à une atten­tion dif­fuse mais pré­cise, per­met­tant l’é­mer­gence d’une puis­sance d’ac­tion inat­ten­due.

Depuis ce régime d’ac­ti­vi­té créa­trice, l’ef­fi­ca­ci­té naît de l’har­mo­nie entre l’in­ten­tion per­son­nelle et les pos­si­bi­li­tés ouvertes par la situa­tion. Le corps apprend à dis­tin­guer l’am­bi­tion qui épuise de l’as­pi­ra­tion qui éner­gise, cette der­nière se carac­té­ri­sant par une sen­sa­tion d’a­li­gne­ment entre nos capa­ci­tés pro­fondes et l’ap­pel de la cir­cons­tance.

Cette qua­li­té peut être res­sen­tie dans ces moments où l’on se trouve face à un pro­jet qui dépasse nos capa­ci­tés habi­tuelles mais éveille néan­moins une confiance natu­relle dans notre capa­ci­té à l’ac­com­plir.

Cette expé­rience cor­po­relle 元吉 (yuán jí) “gran­de­ment faste” se carac­té­rise par une légè­re­té para­doxale : plus l’en­tre­prise est ambi­tieuse, plus l’éner­gie semble abon­dante et dis­po­nible, comme si l’a­dé­qua­tion entre l’ac­tion et le moment appro­prié libé­rait natu­rel­le­ment les forces néces­saires à sa réa­li­sa­tion.

Six en Deux

六 二 liù èr

huò zhī shí péng zhī guī

pos­sible • aug­men­ter • de • dix • paire • de • tor­tue

wéi

inca­pable • pou­voir • contre­ve­nir

yǒng zhēn

dura­ble­ment • pré­sage • bon augure

wáng yòng xiǎng

roi • pra­ti­quer • offrande • envers • sou­ve­rain

bon augure

Quel­qu’un peut l’aug­men­ter de dix paires de tor­tues divi­na­toires.

On ne peut s’y oppo­ser.

Une per­sé­vé­rance durable est pro­pice.

Le roi s’en sert pour offrir des sacri­fices au Sou­ve­rain d’en haut.

Pro­pice.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

L’ex­pres­sion cen­trale 十朋之龜 (shí péng zhī guī) “dix paires de tor­tues divi­na­toires” consti­tue l’un des pas­sages les plus énig­ma­tiques du Yi Jing (易經). Le terme (péng), dans ce contexte divi­na­toire, désigne spé­ci­fi­que­ment une paire d’ob­jets rituels iden­tiques, ici des cara­paces de tor­tue uti­li­sées pour la divi­na­tion. 十朋 (shí péng) évoque donc dix paires, soit vingt cara­paces au total, quan­ti­té consi­dé­rable qui témoigne d’une recon­nais­sance excep­tion­nelle.

Le carac­tère (guī) ne désigne pas seule­ment l’a­ni­mal mais, dans le voca­bu­laire rituel des époques Shāng et Zhōu, l’ins­tru­ment divi­na­toire par excel­lence. Ces cara­paces, soi­gneu­se­ment pré­pa­rées et gra­vées de carac­tères, consti­tuaient le sup­port pri­vi­lé­gié de la com­mu­ni­ca­tion avec les puis­sances célestes.

L’ex­pres­sion 弗克違 (fú kè wéi) “on ne peut s’y oppo­ser” emploie la néga­tion archaïque () ren­for­cée par (), sug­gé­rant une impos­si­bi­li­té abso­lue de contrer ou contra­rier le pro­ces­sus d’aug­men­ta­tion en cours. Cette construc­tion évoque une force irré­sis­tible qui pro­cède de l’har­mo­nie cos­mique plu­tôt que de la contrainte.

La for­mule 王用享于帝 (wáng yòng xiǎng yú dì) “le roi s’en sert pour offrir des sacri­fices au Sou­ve­rain d’en haut” mobi­lise le voca­bu­laire rituel le plus solen­nel. (xiǎng) désigne l’of­frande sacri­fi­cielle dans sa dimen­sion d’é­change sacré avec (), le Sou­ve­rain d’en haut, puis­sance suprême de l’ordre cos­mique.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour 或益之 (huò yì zhī), j’ai choi­si “Quel­qu’un peut l’aug­men­ter” afin de pré­ser­ver l’in­dé­ter­mi­na­tion du sujet (huò) tout en ren­dant expli­cite la dimen­sion d’aug­men­ta­tion () qui consti­tue le thème cen­tral de l’hexa­gramme. L’al­ter­na­tive “Il se peut qu’on l’aug­mente” aurait accen­tué l’as­pect de pos­si­bi­li­té mais au détri­ment du sous-enten­du humain.

J’ai tra­duit 十朋之龜 (shí péng zhī guī) par “dix paires de tor­tues divi­na­toires” plu­tôt que “dix couples de cara­paces” pour rendre immé­dia­te­ment acces­sible la fonc­tion rituelle de ces objets. Le terme (péng) désigne effec­ti­ve­ment la paire dans le contexte céré­mo­niel, mais cette nuance tech­nique ris­quait d’obs­cur­cir le sens glo­bal pour un lec­teur contem­po­rain.

Pour 弗克違 (fú kè wéi), la tra­duc­tion “On ne peut s’y oppo­ser” pré­serve l’im­per­son­na­li­té de la construc­tion tout en sug­gé­rant l’i­dée d’une résis­tance impos­sible. L’al­ter­na­tive “Nul ne sau­rait contre­ve­nir” aurait été plus lit­té­rale mais aurait intro­duit un registre archaï­sant inadé­quat.

永貞 (yǒng zhēn) asso­cie la durée (yǒng) à la droi­ture ora­cu­laire (zhēn). J’ai tra­duit par “per­sé­vé­rance durable” pour rendre compte de cette tem­po­ra­li­té éten­due tout en évi­tant le terme tech­nique “pré­sage” qui pour­rait dérou­ter.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

La réfé­rence aux tor­tues divi­na­toires (guī) ancre ce pro­ces­sus dans la dimen­sion sacrée de l’exis­tence. Dans la pen­sée chi­noise clas­sique, la divi­na­tion ne consti­tue pas une pra­tique super­sti­tieuse mais le mode pri­vi­lé­gié de com­mu­ni­ca­tion avec l’ordre cos­mique. Rece­voir dix paires de tor­tues équi­vaut donc à être recon­nu comme inter­mé­diaire légi­time entre le domaine humain et les puis­sances célestes.

Lorsque l’ac­tion indi­vi­duelle s’har­mo­nise spon­ta­né­ment avec les rythmes uni­ver­sels, elle attire auto­ma­ti­que­ment les signes de cette confor­mi­té. Cette attrac­tion pro­cède de la réso­nance sym­pa­thique qui gou­verne les inter­ac­tions entre tous les niveaux de la réa­li­té.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

Ce trait évoque les pra­tiques d’in­ves­ti­ture rituelle dans la Chine archaïque. Les tor­tues divi­na­toires consti­tuaient des pré­sents d’une valeur consi­dé­rable, réser­vés aux per­son­nages dont l’au­to­ri­té spi­ri­tuelle était recon­nue par l’ins­ti­tu­tion royale. Les archives de l’é­poque Zhōu rap­portent que de tels dons accom­pa­gnaient géné­ra­le­ment la nomi­na­tion à des fonc­tions où la capa­ci­té divi­na­toire était requise.

Dans le contexte rituel, l’ex­pres­sion 王用享于帝 (wáng yòng xiǎng yú dì) “le roi s’en sert pour offrir des sacri­fices au Sou­ve­rain d’en haut” fait réfé­rence aux grands sacri­fices sai­son­niers où le sou­ve­rain assu­mait sa fonc­tion d’in­ter­mé­diaire entre le peuple et les puis­sances célestes. Ces céré­mo­nies, décrites dans le Livre des Rites, consti­tuaient les moments culmi­nants de l’an­née litur­gique où l’har­mo­nie cos­mique était rituel­le­ment res­tau­rée.

La men­tion du (), Sou­ve­rain d’en haut, situe cette pra­tique dans le cadre de la reli­gion offi­cielle pré-confu­céenne où cette divi­ni­té suprême pré­si­dait à l’ordre uni­ver­sel. Cette réfé­rence témoigne de l’an­cien­ne­té du texte et de son enra­ci­ne­ment dans les pra­tiques cultuelles de la haute anti­qui­té chi­noise.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

Les com­men­taires confu­céens inter­prètent ce trait comme la cor­res­pon­dance entre mérite moral et recon­nais­sance sociale. Les tor­tues divi­na­toires deviennent alors le sym­bole des hon­neurs qui récom­pensent natu­rel­le­ment la ver­tu authen­tique. L’aug­men­ta­tion véri­table attire spon­ta­né­ment les signes exté­rieurs de sa légi­ti­mi­té.

La tra­di­tion taoïste, notam­ment chez Lie­zi, déve­loppe une com­pré­hen­sion plus para­doxale du phé­no­mène. Pour cette école, les “dix paires de tor­tues” sym­bo­lisent l’a­bon­dance spon­ta­née qui accom­pagne l’ac­ti­vi­té en confor­mi­té avec le (Dào). Cette abon­dance ne résulte pas d’une recherche déli­bé­rée des hon­neurs mais de l’ef­fi­ca­ci­té natu­relle qui carac­té­rise l’ac­tion en régime de 無為 (wú wéi, non-agir).

Pour Wang Bi ce trait illustre le prin­cipe selon lequel l’au­then­tique engendre natu­rel­le­ment sa propre vali­da­tion. Dans sa pers­pec­tive, les tor­tues divi­na­toires repré­sentent la capa­ci­té retrou­vée de “lire” spon­ta­né­ment les signes cos­miques, facul­té qui accom­pagne auto­ma­ti­que­ment l’a­li­gne­ment sur le prin­cipe uni­ver­sel.

Zhu Xi déve­loppe une syn­thèse entre lec­ture morale et com­pré­hen­sion cos­mo­lo­gique. L’aug­men­ta­tion par la recon­nais­sance rituelle devient le pro­ces­sus par lequel le prin­cipe se mani­feste dans les ins­ti­tu­tions humaines, mou­ve­ment qui sup­pose le per­fec­tion­ne­ment préa­lable de la sin­cé­ri­té et de la rec­ti­tude.

Petite Image du Deuxième Trait

huò zhī

peut-être • aug­men­ter • son

wài lái

depuis • exté­rieur • venir • aus­si

Pos­si­bi­li­té d’augmenter ; Cela vient de l’ex­té­rieur.

Structure du Deuxième Trait

- Trait Yin à une place Paire, la deuxième posi­tion est cor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H42 益 Aug­men­ter, et devient donc incor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H61 中孚 zhōng fú “Juste confiance”..
- Ce trait pos­sède la cen­tra­li­té en posi­tion infé­rieure.
- Il est en cor­res­pon­dance avec le cin­quième trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au milieu du tri­gramme zhèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 雷 léi “Ton­nerre” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme duì qui cor­res­pond à l’élé­ment 澤 duó “Brume”.
- Il est éga­le­ment à la base du tri­gramme kūn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 地 “Terre”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme zhèn qui cor­res­pond à l’élé­ment 雷 léi “Ton­nerre”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le pre­mier trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le troi­sième trait évo­lue de à .
- Ce trait est à la plus haute des deux posi­tions asso­ciées à la Terre. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- Il est maître de l’hexa­gramme avec le cin­quième trait.
- For­mules Man­tiques : 貞吉 zhēn  ; 吉 .
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 外 wài.

Interprétation

Accep­ter avec gra­ti­tude les avan­tages consi­dé­rables, les conseils ou les oppor­tu­ni­tés pro­po­sés par des tiers. Fort de ces res­sources sup­plé­men­taires, il devien­dra pos­sible de s’en­ga­ger plei­ne­ment et avec per­sé­vé­rance dans des pro­jets ambi­tieux. Le suc­cès sera alors inévi­table.

Expérience corporelle

Cette vali­da­tion externe peut être appré­hen­dée concrè­te­ment à ces moments où la recon­nais­sance d’au­trui confirme une intui­tion pro­fonde de notre propre valeur. Il s’a­git de ces situa­tions où des signes exté­rieurs de confir­ma­tion arrivent spon­ta­né­ment, sans qu’on les ait recher­chés, créant cette sen­sa­tion par­ti­cu­lière de jus­tesse et d’a­li­gne­ment.

Dans les pra­tiques tra­di­tion­nelles de médi­ta­tion taoïste, l’as­pi­rant expé­ri­mente alors cette tran­si­tion carac­té­ris­tique où l’ef­fort soli­taire de trans­for­ma­tion per­son­nelle trouve ses échos dans le monde exté­rieur, comme si l’har­mo­nie inté­rieure rayon­nait spon­ta­né­ment et atti­rait les confir­ma­tions appro­priées.

Quand l’au­then­ti­ci­té per­son­nelle génère natu­rel­le­ment sa propre recon­nais­sance externe, le corps apprend à dis­tin­guer la vali­da­tion qui nour­rit de celle qui cor­rompt : la pre­mière se mani­feste par une sen­sa­tion d’ex­pan­sion stable, la seconde par une infla­tion momen­ta­née sui­vie d’é­pui­se­ment.

Dans l’ex­pé­rience quo­ti­dienne, cette dyna­mique peut être res­sen­tie dans ces moments où un tra­vail mené avec sin­cé­ri­té et per­sé­vé­rance reçoit sou­dain une recon­nais­sance inat­ten­due qui dépasse nos espé­rances.

Elle se carac­té­rise par une sen­sa­tion d’ex­pan­sion confiante : la vali­da­tion externe ne nous “gonfle” pas d’or­gueil mais nous confirme dans une voie juste, ren­for­çant notre capa­ci­té d’ac­tion sans créer de ten­sion. C’est comme si la recon­nais­sance reçue libé­rait une éner­gie sup­plé­men­taire pour pour­suivre l’œuvre entre­prise, dans un mou­ve­ment d’aug­men­ta­tion mutuelle qui béné­fi­cie à cha­cun.

Six en Trois

六 三 liù sān

zhī

aug­men­ter • de

yòng xiōng shì

uti­li­ser • fer­me­ture • affaire

jiù

pas • faute

yǒu zhōng xìng

avoir • confiance • au centre • mar­cher

gào gōng yòng guī

infor­mer • duc • uti­li­ser • tablette de jade

L’aug­men­ter

par de mau­vaises affaires.

Pas de blâme.

Avec sin­cé­ri­té, suivre la voie du milieu.

Infor­mer le duc au moyen de la tablette de jade.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

益之用凶事 (yì zhī yòng xiōng shì) “l’aug­men­ter par de mau­vaises affaires” pré­sente l’une des construc­tions les plus para­doxales du Yi Jing. Le terme (xiōng) désigne ordi­nai­re­ment ce qui est néfaste, de mau­vais augure, contraire à l’har­mo­nie cos­mique. Asso­cié à (shì), il évoque les cir­cons­tances mal­heu­reuses, les évé­ne­ments dif­fi­ciles qui semblent contra­rier le pro­ces­sus d’aug­men­ta­tion béné­fique.

Le carac­tère (xiōng) dans sa forme archaïque repré­sen­tait une fosse, un creux, sug­gé­rant sym­bo­li­que­ment tout ce qui consti­tue un obs­tacle, une dimi­nu­tion ou une entrave. Dans le voca­bu­laire du Yi Jing, il s’op­pose sys­té­ma­ti­que­ment à (), le faste, créant une pola­ri­té fon­da­men­tale entre confi­gu­ra­tions favo­rables et défa­vo­rables.

有孚中行 (yǒu fú zhōng xìng) “avec sin­cé­ri­té, suivre la voie du milieu” mobi­lise le concept de (), terme qui évoque la confiance mutuelle, la sin­cé­ri­té qui per­met la com­mu­ni­ca­tion authen­tique. 中行 (zhōng xìng) désigne lit­té­ra­le­ment “mar­cher au centre”, expres­sion tech­nique qui ren­voie à la doc­trine confu­céenne de la 中庸 (zhōn­gyōng, voie du milieu).

La men­tion de la (guī), tablette de jade rituelle, ancre ce trait dans le pro­to­cole céré­mo­niel le plus solen­nel. Ces objets, soi­gneu­se­ment taillés selon des pro­por­tions codi­fiées, ser­vaient aux com­mu­ni­ca­tions offi­cielles entre les dif­fé­rents niveaux de la hié­rar­chie féo­dale.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour 益之用凶事 (yì zhī yòng xiōng shì), j’ai choi­si “l’aug­men­ter par de mau­vaises affaires” afin de pré­ser­ver la dimen­sion para­doxale de l’ex­pres­sion. L’al­ter­na­tive “L’aug­men­ter en uti­li­sant des évé­ne­ments néfastes” aurait été plus lit­té­rale mais ris­quait d’obs­cur­cir le sens pra­tique de (yòng) qui sug­gère un emploi déli­bé­ré plu­tôt qu’une simple coïn­ci­dence.

J’ai tra­duit 凶事 (xiōng shì) par “mau­vaises affaires” plu­tôt que “évé­ne­ments néfastes” pour main­te­nir l’ac­ces­si­bi­li­té tout en pré­ser­vant la nuance de (shì) qui évoque les cir­cons­tances concrètes de l’exis­tence plu­tôt que les phé­no­mènes abs­traits.

Pour 有孚中行 (yǒu fú zhōng xìng), j’ai opté pour “avec sin­cé­ri­té, suivre la voie du milieu” pour rendre expli­cite la liai­son entre l’at­ti­tude inté­rieure (, ) et le com­por­te­ment exté­rieur (中行, zhōng xìng). L’al­ter­na­tive “pos­sé­der la confiance et mar­cher au centre” aurait été plus lit­té­rale mais aurait dis­so­cié arti­fi­ciel­le­ment ces deux aspects com­plé­men­taires.

L’ex­pres­sion 告公用圭 (gào gōng yòng guī) évoque le pro­to­cole de com­mu­ni­ca­tion avec l’au­to­ri­té supé­rieure. J’ai choi­si “infor­mer le duc au moyen de la tablette de jade” pour rendre immé­dia­te­ment acces­sible la fonc­tion rituelle de cet objet tout en pré­ser­vant la solen­ni­té de la démarche.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

L’hexa­gramme () étant com­po­sé de (zhèn, ton­nerre) en bas et (xùn, vent) en haut, ce trait cor­res­pond au moment où l’é­lan ini­tial ren­contre ses pre­miers obs­tacles et doit apprendre à les trans­for­mer en oppor­tu­ni­tés.

Cette trans­for­ma­tion des 凶事 (xiōng shì) “mau­vaises affaires” en fac­teurs d’aug­men­ta­tion pro­cède de la dia­lec­tique yīnyáng : toute situa­tion contient en germe son contraire : ce qui appa­raît néfaste peut révé­ler des poten­tia­li­tés cachées lors­qu’il est abor­dé avec l’at­ti­tude appro­priée. Cette alchi­mie cos­mique sup­pose néan­moins le per­fec­tion­ne­ment préa­lable de la 中庸 (zhōn­gyōng, voie du milieu).

Le prin­cipe du (zhōng, centre) ne désigne pas ici une posi­tion sta­tique mais une capa­ci­té dyna­mique d’a­jus­te­ment qui per­met de main­te­nir l’é­qui­libre dans l’ad­ver­si­té. Cette capa­ci­té à main­te­nir sa cen­tra­li­té per­met de dis­cer­ner les oppor­tu­ni­tés d’aug­men­ta­tion même dans les cir­cons­tances les plus adverses, trans­for­mant pro­gres­si­ve­ment l’obs­tacle en trem­plin.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

Les archives de l’é­poque Zhou rap­portent que cer­tains rituels per­met­taient de “retour­ner” sym­bo­li­que­ment les évé­ne­ments néfastes, les trans­for­mant en signes favo­rables par des pro­cé­dures céré­mo­nielles appro­priées.

告公用圭 (gào gōng yòng guī) “infor­mer le duc au moyen de la tablette de jade” fait réfé­rence aux pro­to­coles de com­mu­ni­ca­tion entre vas­saux et suze­rains dans les situa­tions de crise. La tablette de jade (, guī) garan­tis­sait l’au­then­ti­ci­té du mes­sage et témoi­gnait de la sin­cé­ri­té (, ) de celui qui l’en­voyait.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

Selon les com­men­taires confu­céens les “mau­vaises affaires” deviennent l’op­por­tu­ni­té de culti­ver des ver­tus qui ne peuvent s’é­pa­nouir que dans l’ad­ver­si­té. Men­cius illustre cette logique en mon­trant com­ment les épreuves révèlent et for­ti­fient la nature authen­tique de l’homme de bien (君子, jūnzǐ). Dans cette pers­pec­tive, 用凶事 (yòng xiōng shì) “par de mau­vaises affaires” désigne la capa­ci­té à trans­for­mer consciem­ment les obs­tacles en moyens de per­fec­tion­ne­ment moral.

La tra­di­tion taoïste pri­vi­lé­gie une approche plus para­doxale où les “évé­ne­ments néfastes” révèlent l’i­na­dé­qua­tion de nos caté­go­ries habi­tuelles de juge­ment. Pour cette école, ce qui appa­raît (xiōng) du point de vue limi­té des pré­fé­rences indi­vi­duelles peut se révé­ler () pro­pice dans la pers­pec­tive élar­gie du (dào). Cette trans­for­ma­tion sup­pose l’a­ban­don des atta­che­ments rigides et le déve­lop­pe­ment d’une sou­plesse vide.

Pour Wang Bi ce trait illustre la capa­ci­té du (, néant prin­ci­piel) à trans­for­mer tous les phé­no­mènes en expres­sions de sa plé­ni­tude. Dans sa pers­pec­tive, les 凶事 (xiōng shì) “mau­vaises affaires” ne sont que des mani­fes­ta­tions tem­po­raires de l’oc­cul­ta­tion du prin­cipe, et leur emploi appro­prié per­met de retrou­ver la spon­ta­néi­té ori­gi­nelle.

L’é­cole néo-confu­céenne inter­prète ce pas­sage dans le cadre de la doc­trine de la trans­for­ma­tion uni­ver­selle. Les évé­ne­ments néfastes deviennent alors des moments pri­vi­lé­giés où la capa­ci­té trans­for­ma­trice du () se mani­feste avec le plus d’é­vi­dence, per­met­tant des muta­tions qua­li­ta­tives qui demeurent impos­sibles dans les périodes de sta­bi­li­té.

Petite Image du Troisième Trait

yòng xiōng shì

aug­men­ter • agir • fer­me­ture • affaire

yǒu zhī

for­ti­fié • y avoir • son • aus­si

S’en­ri­chir par de mau­vaises affaires ; c’est acqué­rir gros­siè­re­ment.

Structure du Troisième Trait

- Trait Yin à une place Impaire, la troi­sième posi­tion est incor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H42 益 Aug­men­ter, et devient donc cor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H37 家人 jiā rén “Famille”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais est à la base du centre car­di­nal de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il est en cor­res­pon­dance avec le sixième trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au milieu du tri­gramme kūn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 地 “Terre” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme kǎn qui cor­res­pond à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau”.
- Il est éga­le­ment au som­met du tri­gramme zhèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 雷 léi “Ton­nerre” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme qui cor­res­pond à l’élé­ment 火 huǒ “Feu”.
- Il est, pour finir, à la base du tri­gramme gèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme qui cor­res­pond à l’élé­ment 火 huǒ “Feu”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le deuxième trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le qua­trième trait évo­lue de à .
- Ce trait occupe à la plus basse des deux posi­tions asso­ciées à l’Hu­main. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : 无咎 jiù ; 有孚 yǒu .
- Mots remar­quables : 中 zhōng

Interprétation

L’ad­ver­si­té peut ser­vir de cata­ly­seur pour le déve­lop­pe­ment. En effet, elle peut être un moyen d’ac­croître sa force inté­rieure, de décou­vrir les oppor­tu­ni­tés cachées au sein des dif­fi­cul­tés, et d’ob­te­nir des béné­fices à long terme, à condi­tion d’a­gir avec inté­gri­té et que l’ap­proche soit gui­dée par la sin­cé­ri­té et la confiance. Même si cette trans­for­ma­tion implique des moyens qui peuvent sem­bler inquié­tants ou désa­van­ta­geux, on peut donc en tirer pro­fit si cette entre­prise est abor­dée avec sin­cé­ri­té et équi­té.

Expérience corporelle

用凶事 (yòng xiōng shì) “par de mau­vaises affaires” peut être expé­ri­men­té lors des moments de crise où, para­doxa­le­ment, nous décou­vrons des res­sources inat­ten­dues. Il s’a­git de ces situa­tions où une dif­fi­cul­té majeure, au lieu de nous affai­blir, révèle et déve­loppe des capa­ci­tés que nous igno­rions pos­sé­der. Cette alchi­mie cor­po­relle se carac­té­rise par une trans­for­ma­tion qua­li­ta­tive de l’éner­gie : ce qui com­men­çait comme ten­sion et résis­tance se mue pro­gres­si­ve­ment en puis­sance d’ac­tion renou­ve­lée.

Dans les pra­tiques tra­di­tion­nelles de qìgōng, cette qua­li­té cor­res­pond au régime d’ac­ti­vi­té où la résis­tance ren­con­trée devient pro­gres­si­ve­ment sup­port de trans­for­ma­tion. Le pra­ti­quant apprend à “nour­rir” son éner­gie des obs­tacles mêmes qu’il ren­contre, déve­lop­pant cette capa­ci­té para­doxale à tirer force de ce qui sem­blait devoir l’af­fai­blir. Cette expé­rience sup­pose le déve­lop­pe­ment préa­lable de la (zhōng, cen­tra­li­té) qui per­met de main­te­nir l’é­qui­libre dans l’ad­ver­si­té.

Par ce régime d’ac­ti­vi­té trans­for­ma­teur où l’ad­ver­si­té devient para­doxa­le­ment source d’aug­men­ta­tion, le corps apprend à dis­tin­guer la résis­tance sté­rile, qui épuise, de la résis­tance créa­trice, qui for­ti­fie. Cette der­nière se carac­té­rise par une sen­sa­tion d’en­ra­ci­ne­ment crois­sant : plus la situa­tion devient dif­fi­cile, plus nous trou­vons en nous cette sta­bi­li­té flexible qui trans­forme l’obs­tacle en oppor­tu­ni­té.

Dans notre expé­rience quo­ti­dienne, cette qua­li­té peut être res­sen­tie dans ces moments où une épreuve dif­fi­cile, abor­dée avec l’at­ti­tude appro­priée, révèle des aspects de nous-mêmes que les cir­cons­tances favo­rables n’au­raient jamais pu faire émer­ger.

Cette expé­rience cor­po­relle de 有孚中行 (yǒu fú zhōng xìng) “avec sin­cé­ri­té, suivre la voie du milieu” se carac­té­rise par une sen­sa­tion par­ti­cu­lière de sta­bi­li­té flexible : plus la situa­tion devient impré­vi­sible, plus nous trou­vons en nous cette capa­ci­té d’a­jus­te­ment qui nous per­met non seule­ment de tra­ver­ser la crise mais d’en tirer un béné­fice authen­tique.

Six en Quatre

六 四 liù sì

zhōng xìng

au centre • agir

gào gōng cóng

infor­mer • duc • se confor­mer

yòng wéi

pro­fi­table • agir • comme • appui

qiān guó

chan­ger • pays

Suivre la voie du milieu.

Infor­mer le duc qui suit.

Il est pro­fi­table de ser­vir d’ap­pui

pour dépla­cer la capi­tale.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

中行 (zhōng xìng) “suivre la voie du milieu” reprend et déve­loppe un concept déjà évo­qué au trait pré­cé­dent, mais cette fois de manière auto­nome, sans le sup­port de la (, sin­cé­ri­té). (zhōng) désigne le centre cos­mique, le point d’é­qui­libre à par­tir duquel toute action trouve sa juste mesure, tan­dis que (xìng) évoque le mou­ve­ment, la mise en œuvre concrète de cette cen­tra­tion dans l’ac­tion quo­ti­dienne.

Dans 告公從 (gào gōng cóng) “infor­mer le duc qui suit”, le carac­tère (gào) indique l’acte de com­mu­ni­ca­tion offi­cielle, (gōng) désigne le duc en tant que déten­teur d’au­to­ri­té féo­dale, et (cóng) sug­gère l’adhé­sion, le ral­lie­ment à une pro­po­si­tion. Cette séquence évoque une dyna­mique où l’i­ni­tia­tive vient d’en bas mais ren­contre l’ap­pro­ba­tion du pou­voir éta­bli.

利用為依 (lì yòng wéi yī) “il est pro­fi­table de ser­vir d’appui” mobi­lise le concept de (), terme qui évoque l’ap­pui, le sup­port sur lequel quelque chose peut s’é­ta­blir dura­ble­ment. Dans l’i­ma­ge­rie cos­mo­lo­gique chi­noise, () sug­gère la mon­tagne qui sou­tient les nuages ou l’arbre qui per­met à la vigne de s’é­le­ver.

La men­tion de 遷國 (qiān guó) “dépla­cer la capi­tale” consti­tue l’élé­ment le plus spec­ta­cu­laire de ce trait. (qiān) désigne le dépla­ce­ment, la trans­la­tion d’un lieu à un autre, tan­dis que (guó) évoque non seule­ment le ter­ri­toire poli­tique mais l’en­semble de l’or­ga­ni­sa­tion sociale et rituelle qui consti­tue un État.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour 中行 (zhōng xìng), j’ai opté pour “Suivre la voie du milieu” plu­tôt que “Agir au centre” afin de rendre expli­cite la dimen­sion dyna­mique et pro­gres­sive de cette cen­tra­tion. L’al­ter­na­tive “Mar­cher au centre” aurait été plus lit­té­rale mais ris­quait de sug­gé­rer une loca­li­sa­tion spa­tiale plu­tôt qu’une moda­li­té d’ac­tion.

L’ex­pres­sion 告公從 (gào gōng cóng) pré­sente un défi tra­duc­tif consi­dé­rable en rai­son de l’am­bi­guï­té de (cóng). J’ai choi­si “Infor­mer le duc qui suit” pour sug­gé­rer que l’au­to­ri­té adhère à la pro­po­si­tion qui lui est sou­mise. L’al­ter­na­tive “Infor­mer le duc et s’y confor­mer” aurait inver­sé la direc­tion de l’i­ni­tia­tive et modi­fié sub­stan­tiel­le­ment le sens poli­tique du pas­sage.

Pour 利用為依 (lì yòng wéi yī), j’ai tra­duit par “Il est pro­fi­table de ser­vir d’ap­pui” pour main­te­nir la dimen­sion rela­tion­nelle de () tout en pré­ser­vant l’i­dée d’u­ti­li­té (, ). Le terme “ser­vir d’ap­pui” per­met de rendre compte de la fonc­tion de sou­tien sans sug­gé­rer une pas­si­vi­té.

L’ex­pres­sion 遷國 (qiān guó) évoque une opé­ra­tion d’une ampleur consi­dé­rable. J’ai choi­si “dépla­cer la capi­tale” plu­tôt que “chan­ger de pays” pour rendre compte de la dimen­sion poli­tique et admi­nis­tra­tive de l’en­tre­prise. Dans la Chine ancienne, 遷國 (qiān guó) dési­gnait spé­ci­fi­que­ment le trans­fert du siège du pou­voir, opé­ra­tion qui impli­quait la recons­truc­tion com­plète de l’in­fra­struc­ture poli­tique et rituelle.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Situé en bas du tri­gramme supé­rieur (xùn, vent) ce qua­trième trait illustre le moment où l’aug­men­ta­tion béné­fique (, ) atteint le niveau des trans­for­ma­tions struc­tu­relles majeures, le point où l’im­pul­sion créa­trice de (zhèn, ton­nerre) com­mence à remo­de­ler les cadres ins­ti­tu­tion­nels exis­tants.

Le prin­cipe 中行 (zhōng xìng) “suivre la voie du milieu” ancre cette trans­for­ma­tion dans la doc­trine de la Voie du milieu, mais intègre ici ce mou­ve­ment vers la cen­tra­li­té comme une force dyna­mique capable de sus­ci­ter des chan­ge­ments d’en­ver­gure. Cette moda­li­té d’ac­tion sup­pose une com­pré­hen­sion sophis­ti­quée des rythmes cos­miques : le moment appro­prié pour 遷國 (qiān guó) “dépla­cer la capi­tale” ne peut être déter­mi­né que par une sen­si­bi­li­té aiguë aux confi­gu­ra­tions éner­gé­tiques favo­rables.

La phi­lo­so­phie sous-jacente repose sur la com­pré­hen­sion que les grandes trans­for­ma­tions poli­tiques et sociales doivent pro­cé­der de l’a­li­gne­ment sur les prin­cipes cos­miques plu­tôt que de la volon­té arbi­traire. 遷國 (qiān guó) “dépla­cer la capi­tale” devient alors l’ex­pres­sion concrète de l’har­mo­nie retrou­vée entre l’ordre humain et l’ordre natu­rel, mou­ve­ment qui sup­pose la recon­nais­sance préa­lable des inadé­qua­tions de la situa­tion pré­sente.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

Ce trait évoque les grandes migra­tions poli­tiques qui ont jalon­né l’his­toire chi­noise, notam­ment les dépla­ce­ments de capi­tales sous les dynas­ties Shang et Zhou. Les annales rap­portent que ces trans­ferts étaient tou­jours jus­ti­fiés par des consi­dé­ra­tions cos­mo­lo­giques : épui­se­ment de la (, ver­tu) du lieu ori­gi­nel, mani­fes­ta­tions célestes défa­vo­rables, ou néces­si­té de s’é­ta­blir dans un site doté d’une géo­man­cie plus pro­pice.

Dans le contexte rituel, l’ex­pres­sion 告公從 (gào gōng cóng) “infor­mer le duc qui suit” fait réfé­rence aux pro­to­coles de consul­ta­tion qui pré­cé­daient ces grandes déci­sions. Les conseillers devaient pré­sen­ter leurs argu­ments selon des formes codi­fiées, et l’adhé­sion du sou­ve­rain (, cóng) témoi­gnait de la jus­tesse cos­mique de la pro­po­si­tion. Cette pro­cé­dure garan­tis­sait que l’i­ni­tia­tive per­son­nelle s’har­mo­nise avec l’au­to­ri­té légi­ti­me­ment consti­tuée.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

L’exé­gèse confu­céenne déve­loppe une com­pré­hen­sion poli­tique de ce trait où le 遷國 (qiān guó) “dépla­cer la capi­tale” sym­bo­lise la capa­ci­té du gou­ver­ne­ment à s’a­dap­ter aux trans­for­ma­tions de son époque. Pour Men­cius, ces grandes recon­fi­gu­ra­tions témoignent de la vita­li­té du prin­cipe monar­chique qui sait recon­naître et accom­pa­gner les muta­tions néces­saires. Cette lec­ture pri­vi­lé­gie la dimen­sion éthique : l’aug­men­ta­tion poli­tique sup­pose le cou­rage de remettre en ques­tion les struc­tures éta­blies lors­qu’elles ne servent plus l’é­pa­nouis­se­ment du peuple.

La tra­di­tion taoïste, notam­ment chez Lie­zi, pri­vi­lé­gie une approche plus para­doxale où 遷國 (qiān guó) “dépla­cer la capi­tale” illustre la capa­ci­té à “suivre” les trans­for­ma­tions spon­ta­nées plu­tôt qu’à les diri­ger volon­tai­re­ment. Dans cette pers­pec­tive, 中行 (zhōng xìng) désigne cette dis­po­ni­bi­li­té qui per­met de recon­naître le moment où l’an­cienne confi­gu­ra­tion a épui­sé ses pos­si­bi­li­tés et où une recon­fi­gu­ra­tion devient inévi­table. Cette trans­for­ma­tion sup­pose l’a­ban­don des atta­che­ments et le per­fec­tion­ne­ment de la liber­té errante.

Pour Wang Bi ce trait illustre la capa­ci­té du (, néant prin­ci­piel) à se mani­fes­ter dans des trans­for­ma­tions struc­tu­relles majeures. Dans sa pers­pec­tive, le 遷國 (qiān guó) “dépla­ce­ment de la capi­tale” exprime le mou­ve­ment par lequel le prin­cipe se libère des formes deve­nues inadé­quates pour se réin­car­ner dans des confi­gu­ra­tions renou­ve­lées. Cette plas­ti­ci­té onto­lo­gique carac­té­rise l’ac­ti­vi­té en confor­mi­té ori­gi­nelle.

L’é­cole néo-confu­céenne inter­prète ce pas­sage dans le cadre de la doc­trine de la trans­for­ma­tion uni­ver­selle. 遷國 (qiān guó) “dépla­cer la capi­tale” devient alors l’ex­pres­sion poli­tique du prin­cipe géné­ral selon lequel toute forme doit pério­di­que­ment se renou­ve­ler pour demeu­rer en har­mo­nie avec le mou­ve­ment cos­mique.

Petite Image du Quatrième Trait

gào gōng cóng

infor­mer • duc • se confor­mer

zhì

ain­si • aug­men­ter • volon­té • aus­si

Infor­mer le duc en res­pec­tant les règles. Pour aug­men­ter l’in­ten­tion.

Structure du Quatrième Trait

- Trait Yin à une place Paire, la qua­trième posi­tion est cor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H42 益 Aug­men­ter, et devient donc incor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H25 無妄 wú wàng “Sans désordre”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais consti­tue la par­tie supé­rieure du centre car­di­nal de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il est en cor­res­pon­dance avec le pre­mier trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au milieu du tri­gramme gèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme xùn qui cor­res­pond à l’élé­ment 風 fēng “Vent”.
- Il est éga­le­ment au som­met du tri­gramme kūn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 地 “Terre” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme gèn qui cor­res­pond à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne”.
- Il est, pour finir, à la base du tri­gramme xùn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 風 fēng “Vent”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme qián qui cor­res­pond à l’élé­ment 天 tiān “Ciel”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le troi­sième trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le cin­quième trait évo­lue de à .
- Ce trait est à la plus haute des deux posi­tions asso­ciées à l’Hu­main. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : 利用 yòng.
- Mots remar­quables : 中 zhōng. Dans la Petite Image : 志 zhì.

Interprétation

Il convient d’a­dop­ter une approche équi­li­brée et modé­rée dans les inter­ac­tions avec les autres, en par­ti­cu­lier avec les diri­geants. En agis­sant de manière hon­nête et intègre, en expri­mant ouver­te­ment des opi­nions ou des conseils qui pro­fitent au bien com­mun, il est pos­sible d’in­fluen­cer posi­ti­ve­ment les autres et de gagner leur confiance. En pri­vi­lé­giant le béné­fice col­lec­tif plu­tôt que des inté­rêts per­son­nels, on met en évi­dence le rôle posi­tif que l’on peut jouer en tant que média­teur ou conseiller, notam­ment pour des chan­ge­ments signi­fi­ca­tifs.

Expérience corporelle

中行 (zhōng xìng) “suivre la voie du milieu” dans le contexte du 遷國 (qiān guó) “dépla­ce­ment de la capi­tale” s’ex­pé­ri­mente dans ces moments de tran­si­tion majeure où nous sen­tons qu’une phase de notre exis­tence arrive à épui­se­ment et qu’une recon­fi­gu­ra­tion d’en­ver­gure devient néces­saire. Il s’a­git de ces situa­tions où la cen­tra­li­té (, zhōng) ne s’ex­pé­ri­mente plus comme sta­bi­li­té mais comme capa­ci­té dyna­mique à accom­pa­gner des trans­for­ma­tions pro­fondes.

Dans les pra­tiques tra­di­tion­nelles de médi­ta­tion taoïste, cette qua­li­té cor­res­pond au régime d’ac­ti­vi­té où la quié­tude devient prin­cipe géné­ra­teur de mou­ve­ment plu­tôt qu’é­tat sta­tique. Le pra­ti­quant expé­ri­mente alors cette tran­si­tion carac­té­ris­tique où l’im­mo­bi­li­té phy­sique libère une mobi­li­té éner­gé­tique qui peut accom­pa­gner et sou­te­nir des trans­for­ma­tions d’en­ver­gure dans l’exis­tence quo­ti­dienne.

L’ac­cès à ce régime d’ac­ti­vi­té trans­for­ma­teur, où la cen­tra­tion devient para­doxa­le­ment prin­cipe de plas­ti­ci­té, apprend au corps à dis­tin­guer la sta­bi­li­té rigide, qui résiste au chan­ge­ment, de la sta­bi­li­té flexible, qui peut accom­pa­gner et sou­te­nir les grandes trans­for­ma­tions sans perdre son équi­libre fon­da­men­tal.

Cette expé­rience cor­po­relle se carac­té­rise par une sen­sa­tion d’ex­pan­sion sereine : plus l’am­pleur du chan­ge­ment devient évi­dente, plus nous trou­vons en nous cette capa­ci­té de mou­ve­ment (遷 qiān) vers la cen­tra­li­té (國guó) peut accom­pa­gner la trans­for­ma­tion sans se lais­ser désta­bi­li­ser par elle. C’est comme si la 中行 (zhōng xìng) “voie du milieu” nous ensei­gnait cette moda­li­té par­ti­cu­lière d’ac­tion où la fidé­li­té à notre centre devient prin­cipe de plas­ti­ci­té plu­tôt que de rigi­di­té, nous per­met­tant de sou­te­nir des recon­fi­gu­ra­tions qui réclament à la fois cou­rage et sou­plesse d’a­dap­ta­tion.

Neuf en Cinq

九 五 jiǔ wǔ

yǒu

avoir • confiance

huì xīn

bien­veillance • cœur

wèn

ne pas • inter­ro­ger

yuán

ori­gi­nel • bon augure

yǒu

avoir • confiance

huì

bien­veillance • mon • ver­tu

Etre sin­cère.

Cœur bien­veillant.

N’en deman­dez pas davan­tage.

Gran­de­ment faste.

Etre sin­cère.

Bien­veillance de ma conduite.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

有孚 (yǒu fú) “être sin­cère”, répé­té à deux reprises dans ce trait, consti­tue l’un des concepts les plus fon­da­men­taux du Yi Jing. () dans sa forme archaïque repré­sente un oiseau cou­vant ses œufs, sug­gé­rant la confiance mutuelle qui per­met l’é­clo­sion de la vie. Cette racine gra­phique évoque la sin­cé­ri­té authen­tique qui rend pos­sible toute com­mu­ni­ca­tion véri­table, tant hori­zon­tale qu’a­vec les puis­sances cos­miques.

惠心 (huì xīn) asso­cie la bien­veillance (huì) au cœur (xīn) com­pris comme centre de l’ac­ti­vi­té affec­tive et morale. (huì) évoque ori­gi­nel­le­ment l’acte de don­ner avec géné­ro­si­té, sans cal­cul de retour, tan­dis que (xīn) désigne non seule­ment l’or­gane phy­sique mais le siège de l’in­tel­li­gence émo­tion­nelle et de la spon­ta­néi­té bien­veillante.

L’in­jonc­tion 勿問 (wù wèn) “n’en deman­dez pas davan­tage” pré­sente une construc­tion remar­quable où (), néga­tion impé­ra­tive, s’ap­plique à (wèn), l’in­ter­ro­ga­tion, la demande, la recherche de confir­ma­tion externe. Cette for­mule évoque un état de plé­ni­tude qui se suf­fit à elle-même et n’a pas besoin de vali­da­tion exté­rieure.

L’ex­pres­sion finale 惠我德 (huì wǒ dé) “bien­veillance de ma conduite” intro­duit le concept de (), ver­tu agis­sante qui consti­tue le rayon­ne­ment natu­rel de la confor­mi­té aux prin­cipes cos­miques. L’emploi de (), pro­nom per­son­nel de pre­mière per­sonne, ancre cette bien­veillance dans l’ex­pé­rience sub­jec­tive tout en lui confé­rant une por­tée uni­ver­selle.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour 有孚 (yǒu fú), j’ai choi­si “être sin­cère” plu­tôt que “avoir confiance” pour rendre compte de l’as­pect actif et rayon­nant de cette qua­li­té. () évoque moins un sen­ti­ment sub­jec­tif qu’une moda­li­té d’être qui ins­pire natu­rel­le­ment la confiance d’au­trui. L’in­fi­ni­tif “être” pré­serve la dimen­sion pro­ces­suelle et évite la sub­stan­ti­fi­ca­tion.

L’ex­pres­sion 惠心 (huì xīn) m’a conduit à opter pour “cœur bien­veillant” plu­tôt que “esprit bien­veillant” afin de main­te­nir la conno­ta­tion affec­tive et la spon­ta­néi­té émo­tion­nelle du terme (xīn). Cette tra­duc­tion évite l’in­tel­lec­tua­li­sa­tion exces­sive tout en pré­ser­vant la noblesse du concept.

Pour 勿問 (wù wèn), j’ai tra­duit par “n’en deman­dez pas davan­tage” plu­tôt que “ne ques­tion­nez pas” pour rendre expli­cite l’i­dée de suf­fi­sance et de plé­ni­tude conte­nue dans cette injonc­tion. Cette for­mu­la­tion sug­gère que l’é­tat décrit consti­tue déjà un accom­plis­se­ment com­plet qui n’ap­pelle aucun com­plé­ment.

L’ex­pres­sion 元吉 (yuán jí) reprend la for­mule déjà ren­con­trée au pre­mier trait. J’ai main­te­nu “gran­de­ment faste” pour assu­rer la cohé­rence ter­mi­no­lo­gique tout en sou­li­gnant que cette qua­li­té pro­cède ici de la sin­cé­ri­té () plu­tôt que de l’en­tre­prise volon­taire.

Pour la séquence finale 惠我德 (huì wǒ dé) j’ai choi­si “bien­veillance de ma conduite” pour rendre compte de cette dimen­sion per­son­nelle tout en évi­tant l’é­go­cen­trisme de () “je, moi, mon”. () évoque ici la ver­tu mani­fes­tée dans l’ac­tion plu­tôt que la ver­tu abs­traite.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Ce cin­quième trait cor­res­pond au point d’é­qui­libre où l’im­pul­sion créa­trice ter­restre (zhèn, ton­nerre) en bas trouve sa par­faite modu­la­tion par l’in­fluence céleste (xùn, vent) en haut.

Le prin­cipe de () “sin­cé­ri­té” ancre cette réa­li­sa­tion dans la dimen­sion de l’au­then­ti­ci­té cos­mique. Dans la pen­sée chi­noise clas­sique, la sin­cé­ri­té ne consti­tue pas une simple qua­li­té morale mais une moda­li­té d’être qui met l’in­di­vi­du en réso­nance directe avec le (dào). Ce prin­cipe d’har­mo­nie génère natu­rel­le­ment la (huì, bien­veillance) comme rayon­ne­ment spon­ta­né de la confor­mi­té ori­gi­nelle.

L’aug­men­ta­tion authen­tique pro­cède de la géné­ro­si­té plu­tôt que de l’ac­cu­mu­la­tion. Lorsque le (xīn, cœur) demeure en état de (huì, bien­veillance), il devient natu­rel­le­ment source d’aug­men­ta­tion pour tout ce qui l’en­toure, illus­trant le prin­cipe selon lequel don­ner consti­tue la moda­li­té la plus effi­cace de rece­voir.

L’in­jonc­tion 勿問 (wù wèn) “n’en deman­dez pas davan­tage” évoque l’é­tat de spon­ta­néi­té natu­relle où l’ac­tion juste pro­cède de l’é­vi­dence inté­rieure plu­tôt que du cal­cul déli­bé­ré.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

Ce trait évoque la figure du sou­ve­rain ver­tueux (wáng) dans l’i­déo­lo­gie poli­tique de la Chine ancienne. Les Annales des Prin­temps et Automnes rap­portent que les règnes les plus pros­pères étaient carac­té­ri­sés par cette qua­li­té de (huì, bien­veillance) qui atti­rait spon­ta­né­ment l’adhé­sion des peuples et l’har­mo­nie des phé­no­mènes natu­rels.

Dans le contexte rituel, l’ex­pres­sion 有孚 (yǒu fú) “être sin­cère” était asso­ciée aux céré­mo­nies d’in­ves­ti­ture où le nou­veau sou­ve­rain devait mani­fes­ter sa capa­ci­té à être “digne de confiance” 可信 (kě xìn) pour les puis­sances célestes comme pour ses sujets. Cette recon­nais­sance pro­cé­dait de signes tan­gibles : abon­dance des récoltes, paci­fi­ca­tion des conflits, ral­lie­ment spon­ta­né des popu­la­tions péri­phé­riques.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

Les com­men­taires confu­céens déve­loppent une com­pré­hen­sion morale de ce trait où la (, sin­cé­ri­té) consti­tue la ver­tu car­di­nale du gou­ver­ne­ment. Pour Men­cius, cette sin­cé­ri­té pro­cède du per­fec­tion­ne­ment de la bien­veillance qui per­met au sou­ve­rain de “sen­tir” spon­ta­né­ment les besoins de son peuple. Le 惠心 (huì xīn) “cœur bien­veillant” devient alors l’ex­pres­sion poli­tique de la nature ori­gi­nel­le­ment bonne de l’homme, mani­fes­tée dans sa capa­ci­té à nour­rir et pro­té­ger autrui.

La tra­di­tion taoïste pri­vi­lé­gie une approche plus para­doxale où la véri­table bien­veillance pro­cède du 無為 (wú wéi, non-agir). Dans cette pers­pec­tive, 勿問 (wù wèn) “n’en deman­dez pas davan­tage” évoque cette confiance dans le cours natu­rel des choses qui per­met aux trans­for­ma­tions béné­fiques de s’ac­com­plir sans inter­ven­tion for­cée. La (huì) bien­veillance authen­tique naît de cette capa­ci­té à “ne pas faire” qui libère l’es­pace néces­saire à l’é­pa­nouis­se­ment spon­ta­né.

Pour Wang Bi ce trait illustre la plé­ni­tude du (, néant fon­da­men­tal) qui n’a besoin d’au­cun com­plé­ment pour être effi­cace. Dans sa pers­pec­tive, la () sin­cé­ri­té exprime la trans­pa­rence ori­gi­nelle de l’être qui per­met à tous les phé­no­mènes de se mani­fes­ter sans obs­truc­tion.

Zhu Xi inter­prète ce pas­sage dans le cadre de la doc­trine de la “nature ori­gi­nelle”. Le 惠心 (huì xīn) “cœur bien­veillant” devient alors l’ex­pres­sion de la connais­sance innée du bien qui per­met à l’in­di­vi­du réa­li­sé de répondre spon­ta­né­ment aux besoins de la situa­tion sans cal­cul déli­bé­ré.

Petite Image du Cinquième Trait

yǒu huì xīn

y avoir • confiance • bien­veillance • cœur

wèn zhī

ne pas • inter­ro­ger • son • par­ti­cule finale

huì

bien­veillance • mon • conduite

zhì

grand • obte­nir • volon­té • aus­si

Avoir confiance. Bien­veillance du cœur. Ne pas remettre en ques­tion la bien­veillance de ma conduite. Grande réa­li­sa­tion de mes inten­tions.

Structure du Cinquième Trait

- Trait Yang à une place Impaire, la cin­quième posi­tion est cor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H42 益 Aug­men­ter, et devient donc incor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H27 頤 “Nour­rir”..
- Ce trait pos­sède la cen­tra­li­té en posi­tion supé­rieure.
- Il est en cor­res­pon­dance avec le deuxième trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au milieu du tri­gramme xùn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 風 fēng “Vent” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme gèn qui cor­res­pond à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne”.
- Il est éga­le­ment au som­met du tri­gramme gèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme kūn qui cor­res­pond à l’élé­ment 地 “Terre”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le qua­trième trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le sixième trait évo­lue de à .
- Ce trait occupe à la plus basse des deux posi­tions asso­ciées au Ciel. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- Il est maître de l’hexa­gramme avec le second trait.
- For­mules Man­tiques : 有孚 yǒu  ; 元吉 yuán  ; 有孚 yǒu .
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 志 zhì.

Interprétation

Impor­tance d’a­gir avec un cœur sin­cère et bien­veillant pour le béné­fice de tous. Adop­ter une approche dés­in­té­res­sée et altruiste, en cher­chant à contri­buer posi­ti­ve­ment à la vie des autres, sans attendre recon­nais­sance ou récom­pense en retour, conduit fina­le­ment à la réus­site et à la noto­rié­té.

Expérience corporelle

L’ex­pé­rience cor­po­relle de la 有孚 (yǒu fú) sin­cé­ri­té peut être appré­hen­dée à tra­vers ces moments de com­mu­ni­ca­tion authen­tique où les mots deviennent super­flus et où une com­pré­hen­sion mutuelle s’é­ta­blit au niveau le plus pro­fond. Il s’a­git de ces situa­tions où notre pré­sence même ins­pire confiance, non par cal­cul ou tech­nique mais par une qua­li­té d’être qui rayonne natu­rel­le­ment de notre (xīn, cœur).

Dans les pra­tiques tra­di­tion­nelles de qìgōng, cette qua­li­té cor­res­pond au régime d’ac­ti­vi­té où la quié­tude du cœur génère une dis­po­ni­bi­li­té qui peut accueillir et nour­rir tout ce qui se pré­sente. Le pra­ti­quant expé­ri­mente alors cette capa­ci­té para­doxale du 惠心 (huì xīn) “cœur bien­veillant : plus il demeure cen­tré sur lui-même, plus il devient natu­rel­le­ment géné­reux envers autrui, comme si la bien­veillance consti­tuait le rayon­ne­ment spon­ta­né de l’é­qui­libre inté­rieur.

La géné­ro­si­té naît alors de la plé­ni­tude plu­tôt que de l’ef­fort moral. Le corps apprend à dis­tin­guer la bon­té volon­taire, qui épuise, de la bien­veillance natu­relle, qui régé­nère en se don­nant.

Cette qua­li­té peut être res­sen­tie dans ces moments où nous nous trou­vons en posi­tion de res­pon­sa­bi­li­té – paren­tale, pro­fes­sion­nelle, ami­cale – et où nous décou­vrons cette capa­ci­té de don­ner sans nous épui­ser, d’être géné­reux sans cal­cul.

L’ex­pé­rience cor­po­relle du 勿問 (wù wèn) “n’en deman­dez pas davan­tage” se carac­té­rise par une confiance sereine dans la jus­tesse de notre action : nous savons, sans avoir besoin de confir­ma­tion externe, que ce que nous fai­sons cor­res­pond exac­te­ment à ce que la situa­tion réclame. C’est comme si la (, ver­tu) s’ex­pri­mait à tra­vers nous sans que nous ayons à la diri­ger, créant cette sen­sa­tion par­ti­cu­lière d’ef­fi­ca­ci­té sans effort où l’ac­tion juste pro­cède de l’é­vi­dence inté­rieure plu­tôt que de la déli­bé­ra­tion.

Neuf Au-Dessus

上 九 shàng jiǔ

zhī

ne pas • aug­men­ter • de

huò zhī

pos­sible • frap­per • de

xīn héng

éta­blir • cœur • ne pas • constance

xiōng

fer­me­ture

Per­sonne ne l’aug­mente.

Quel­qu’un peut l’at­ta­quer.

Si son cœur manque de constance,

Néfaste.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

莫益之 (mò yì zhī) “per­sonne ne l’augmente” consti­tue un retour­ne­ment dra­ma­tique par rap­port à la dyna­mique d’aug­men­ta­tion qui carac­té­rise l’en­semble de l’hexa­gramme. Le terme () exprime une néga­tion abso­lue, l’ab­sence totale, le néant social qui entoure désor­mais celui qui occu­pait pré­cé­dem­ment la posi­tion sou­ve­raine. Cette construc­tion évoque l’i­so­le­ment qui naît de l’ex­cès et de la déme­sure.

或擊之 (huò jī zhī) “quel­qu’un peut l’at­ta­quer” intro­duit le carac­tère (), terme mar­tial qui évoque l’at­taque directe, la per­cus­sion vio­lente des­ti­née à abattre. Dans sa forme archaïque, () repré­sen­tait la main tenant une arme, sug­gé­rant l’ac­tion déli­bé­rée de des­truc­tion. L’emploi de (huò) indique que cette hos­ti­li­té n’est plus hypo­thé­tique mais consti­tue une pos­si­bi­li­té réelle et immi­nente.

立心勿恆 (lì xīn wù héng) “si son cœur manque de constance” décom­pose l’o­ri­gine de cette chute. 立心 (lì xīn) évoque l’é­ta­blis­se­ment du cœur, la fixa­tion des inten­tions dans une direc­tion par­ti­cu­lière, tan­dis que 勿恆 (wù héng) dénonce l’ab­sence de constance (, héng), ver­tu car­di­nale qui per­met la durée et la sta­bi­li­té des accom­plis­se­ments.

Le carac­tère conclu­sif (xiōng) “néfaste” résonne avec une gra­vi­té par­ti­cu­lière dans ce contexte. Après le 元吉 (yuán jí, gran­de­ment faste) du trait pré­cé­dent, cette men­tion du néfaste témoigne de la rapi­di­té avec laquelle l’ex­cel­lence peut se trans­for­mer en son contraire lorsque les prin­cipes fon­da­men­taux sont aban­don­nés.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour 莫益之 (mò yì zhī), j’ai opté pour “per­sonne ne l’aug­mente” afin de rendre expli­cite l’i­so­le­ment social qui carac­té­rise cette posi­tion. L’al­ter­na­tive “Nul ne l’aug­mente” aurait été plus sou­te­nue mais ris­quait d’in­tro­duire un registre archaï­sant inadé­quat. La tra­duc­tion choi­sie pré­serve la bru­ta­li­té de la consta­ta­tion tout en main­te­nant la clar­té.

L’ex­pres­sion 或擊之 (huò jī zhī) m’a conduit à tra­duire par “quel­qu’un peut l’at­ta­quer” pour rendre compte de la menace concrète qui pèse désor­mais sur le per­son­nage. J’ai pri­vi­lé­gié “atta­quer” à “frap­per” pour évi­ter la tri­via­li­sa­tion de la vio­lence évo­quée. () dans ce contexte désigne l’as­saut des­ti­né à détruire plu­tôt que la simple per­cus­sion.

Pour 立心勿恆 (lì xīn wù héng), j’ai choi­si “si son cœur manque de constance” pour éta­blir clai­re­ment la rela­tion cau­sale entre l’in­cons­tance et les mal­heurs qui s’en­suivent. Cette tra­duc­tion per­met de com­prendre que l’i­so­le­ment et les attaques ne consti­tuent pas des acci­dents mais les consé­quences logiques d’un défaut de carac­tère.

Le terme (héng) évoque la per­sé­vé­rance, la fidé­li­té aux prin­cipes dans la durée. J’ai choi­si “constance” plu­tôt que “per­sé­vé­rance” pour sou­li­gner la dimen­sion de sta­bi­li­té inté­rieure plu­tôt que d’ef­fort volon­taire. La constance évoque une qua­li­té d’être plus qu’une tech­nique d’ac­tion.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

Le retour­ne­ment gou­verne tous les pro­ces­sus de trans­for­ma­tion. L’hexa­gramme attei­gnant ici sa limite extrême, la dyna­mique () d’ ”aug­men­ta­tion” s’in­verse natu­rel­le­ment en son contraire, démon­trant que l’ex­cès de toute qua­li­té génère spon­ta­né­ment les condi­tions de sa propre néga­tion.

Cette posi­tion som­mi­tale cor­res­pond au moment où l’éner­gie yáng atteint son expan­sion maxi­male et com­mence sa muta­tion vers le yīn. Ce trait repré­sente le point où l’in­fluence péné­trante du vent (, xùn) perd sa capa­ci­té à har­mo­ni­ser l’im­pul­sion du ton­nerre (, zhèn), créant une dis­so­cia­tion qui abou­tit à l’i­so­le­ment.

Selon la doc­trine “quand les choses atteignent leur extrême, elles se retournent néces­sai­re­ment” toute aug­men­ta­tion qui ne s’ac­com­pagne pas de la modé­ra­tion appro­priée finit par engen­drer sa propre des­truc­tion. L’ab­sence de (héng, constance) témoigne de la rup­ture avec le rythme cos­mique qui seul per­met la dura­bi­li­té des accom­plis­se­ments.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

Les Annales his­to­riques de Sima Qian rap­portent de nom­breux exemples de dynas­ties qui se sont effon­drées pré­ci­sé­ment au moment de leur plus grand éclat, vic­times de l’hu­bris de leurs diri­geants.

Dans le contexte rituel, l’ex­pres­sion 莫益之 (mò yì zhī) “per­sonne ne l’aug­mente” était com­prise comme le signe que les sacri­fices et offrandes du sou­ve­rain n’é­taient plus agréés par les puis­sances célestes. Cette désap­pro­ba­tion cos­mique se mani­fes­tait par l’i­so­le­ment pro­gres­sif : les vas­saux ces­saient d’ap­por­ter leurs tri­buts, les conseillers se tai­saient, et le peuple reti­rait son adhé­sion spon­ta­née.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

Les com­men­taires confu­céens déve­loppe une lec­ture morale de ce trait où l’勿恆 (wù héng) illustre l’a­ban­don des ver­tus fon­da­men­tales qui seules peuvent sou­te­nir l’au­to­ri­té légi­time. Pour Men­cius, cette incons­tance pro­cède de l’ou­bli de la bien­veillance qui doit demeu­rer le guide constant de l’ac­tion poli­tique. Sans cette fidé­li­té aux prin­cipes, le diri­geant perd natu­rel­le­ment le (mìng, man­dat céleste) qui légi­ti­mait son pou­voir, pro­vo­quant l’ef­fon­dre­ment de son auto­ri­té.

La tra­di­tion taoïste inter­prète ce retour­ne­ment comme la consé­quence inévi­table de l’a­ban­don du 無為 (wú wéi, non-agir). Lorsque l’ac­tion cesse de pro­cé­der de la confor­mi­té spon­ta­née au (dào) et devient expres­sion de la volon­té per­son­nelle, elle génère auto­ma­ti­que­ment les résis­tances qui abou­tissent à sa propre néga­tion. 莫益之 (mò yì zhī) “per­sonne ne l’aug­mente” témoigne de cette perte de réso­nance avec l’ordre natu­rel qui seul peut sus­ci­ter l’adhé­sion durable.

Pour Wang Bi ce trait illustre les consé­quences de l’ou­bli du (, néant ini­tial). Lorsque l’être se prend pour prin­cipe de lui-même et cesse de recon­naître sa dépen­dance envers le vide ori­gi­nel, il perd la plas­ti­ci­té qui lui per­met­tait de s’a­dap­ter aux trans­for­ma­tions. Cette rigi­di­fi­ca­tion génère auto­ma­ti­que­ment les conflits qui abou­tissent à la des­truc­tion de la forme par­ti­cu­lière qui refu­sait de se lais­ser trans­for­mer.

Selon Zhu Xi 勿恆 (wù héng) le “manque de constance” témoigne de la perte de cette authen­ti­ci­té fon­da­men­tale qui per­met au (, prin­cipe) de se mani­fes­ter har­mo­nieu­se­ment dans les affaires humaines.

Petite Image du Trait du Haut

zhī

ne pas • aug­men­ter • son

piān

oblique, par­tial, laté­ral • mot • aus­si

huò zhī

peut-être • frap­per • son

wài lái

depuis • exté­rieur • venir • aus­si

Aucune amé­lio­ra­tion per­son­nelle ; s’ex­pri­mer selon un par­ti pris. Pos­si­bi­li­té d’être atteint de l’ex­té­rieur.

Structure du Trait du Haut

- Trait Yang à une place Paire, la sixième posi­tion est incor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H42 益 Aug­men­ter, et devient donc cor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H3 屯 chún “Dif­fi­cul­té ini­tiale”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais est au som­met de l’en­ve­loppe de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il est en cor­res­pon­dance avec le troi­sième trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au som­met du tri­gramme xùn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 風 fēng “Vent”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme kǎn qui cor­res­pond à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le cin­quième trait évo­lue de à .
- Ce trait est à la plus haute des deux posi­tions asso­ciées au Ciel. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : 凶 xiōng.
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 外 wài.

Interprétation

L’é­goïsme et l’in­cons­tance dans les actions et les inten­tions mènent inévi­ta­ble­ment à des consé­quences défa­vo­rables. Se concen­trer uni­que­ment sur ses propres avan­tages, sans se sou­cier des besoins et des béné­fices des autres, conduit à la perte de sou­tien et expose aux attaques exté­rieures.

Expérience corporelle

勿恆 (wù héng) le “manque de constance” peut être appré­hen­dé à ces moments où nous per­dons la connexion avec notre centre et où nos actions deviennent erra­tiques, gui­dées par les impul­sions momen­ta­nées plu­tôt que par une ligne direc­trice stable. Il s’a­git de ces périodes où l’a­gi­ta­tion inté­rieure nous fait perdre cette qua­li­té de pré­sence qui per­met­tait à nos rela­tions de demeu­rer fluides et bien­veillantes.

Dans les pra­tiques tra­di­tion­nelles de qìgōng, cette incons­tance cor­res­pond aux phases où le pra­ti­quant aban­donne la régu­la­ri­té de sa pra­tique, créant des dis­con­ti­nui­tés éner­gé­tiques qui frag­mentent l’u­ni­té de son déve­lop­pe­ment. Cette irré­gu­la­ri­té génère pro­gres­si­ve­ment une rigi­di­fi­ca­tion qui rend l’a­dap­ta­tion aux cir­cons­tances de plus en plus dif­fi­cile, abou­tis­sant par­fois à des crises qui obligent à reprendre l’en­traî­ne­ment depuis ses fon­de­ments.

L’in­cons­tance du cœur (立心勿恆, lì xīn wù héng) frag­mente notre capa­ci­té à main­te­nir une pré­sence stable, créant des alter­nances chao­tiques entre ten­sion exces­sive et relâ­che­ment com­plet qui épuisent notre éner­gie vitale.

Au quo­ti­dien, cette dyna­mique peut être res­sen­tie dans ces moments où, gri­sés par un suc­cès, nous aban­don­nons les pra­tiques et les prin­cipes qui nous avaient menés à cette réus­site, pen­sant pou­voir désor­mais nous en dis­pen­ser.

L’ex­pé­rience cor­po­relle de 莫益之 (mò yì zhī) “per­sonne ne l’augmente” se carac­té­rise par cette sen­sa­tion par­ti­cu­lière de soli­tude qui naît non des cir­cons­tances exté­rieures mais de notre propre inca­pa­ci­té à main­te­nir la constance rela­tion­nelle. Cette insta­bi­li­té inté­rieure génère une vigi­lance défen­sive qui, para­doxa­le­ment, attire les conflits qu’elle cherche à évi­ter, illus­trant ce prin­cipe selon lequel l’in­cons­tance du cœur crée auto­ma­ti­que­ment les condi­tions de sa propre puni­tion.

Grande Image

大 象 dà xiàng

fēng léi

vent • ton­nerre

aug­men­ter

jūn jiàn shàn qiān

noble • héri­tier • ain­si • voir • bien • règle • chan­ger

yǒu guò gǎi

y avoir • dépas­ser • règle • chan­ger

Vent et ton­nerre.

Aug­men­ter.

Ain­si l’homme noble, voyant le bien, l’i­mite,

et voyant ses erreurs, les cor­rige.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

La jux­ta­po­si­tion cos­mique de (xùn, vent) au-des­sus de (zhèn, ton­nerre) sug­gère une dyna­mique par­ti­cu­lière où l’im­pul­sion créa­trice du ton­nerre trouve sa modu­la­tion et sa dif­fu­sion par l’ac­tion péné­trante du vent. (fēng) évoque la dis­per­sion, la com­mu­ni­ca­tion, l’in­fluence sub­tile qui se pro­page sans effort, tan­dis que (léi) repré­sente l’éner­gie brute, l’é­lan vital qui cherche à se mani­fes­ter.

君子 (jūnzǐ) “homme noble” désigne l’i­déal confu­céen de l’homme culti­vé qui sait tirer les leçons appro­priées des confi­gu­ra­tions cos­miques pour orien­ter sa conduite per­son­nelle.

La for­mu­la­tion 見善則遷 (jiàn shàn zé qiān) “voyant le bien l’imite” arti­cule la per­cep­tion (, jiàn) du bien (, shàn) avec le mou­ve­ment (, qiān). Le carac­tère (qiān) évoque ori­gi­nel­le­ment le dépla­ce­ment, la migra­tion vers un lieu plus favo­rable, sug­gé­rant ici une trans­for­ma­tion qua­li­ta­tive de l’être qui se porte spon­ta­né­ment vers ce qu’il recon­naît comme excellent.

La séquence paral­lèle 有過則改 (yǒu guò zé gǎi) “voyant ses erreurs, les cor­rige” oppose à cette dyna­mique d’at­trac­tion posi­tive la recon­nais­sance du (guò), terme qui évoque l’ex­cès, l’er­reur, le dépas­se­ment des limites appro­priées, et sa cor­rec­tion (, gǎi) par un mou­ve­ment de rec­ti­fi­ca­tion déli­bé­rée.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour 風雷 (fēng léi), j’ai main­te­nu la tra­duc­tion lit­té­rale “Vent et ton­nerre”, la liai­son “et” expri­mant l’as­so­cia­tion de ce binôme en chi­nois.

L’ex­pres­sion 見善則遷 (jiàn shàn zé qiān) pré­sente un défi tra­duc­tif par­ti­cu­lier en rai­son de la poly­sé­mie de (qiān). J’ai choi­si “voyant le bien, l’i­mite” plu­tôt que “voyant le bien, s’y déplace” pour rendre expli­cite le pro­ces­sus d’as­si­mi­la­tion per­son­nelle que sup­pose cette trans­for­ma­tion. (qiān) évoque ici moins un chan­ge­ment de lieu qu’une muta­tion qua­li­ta­tive de l’être qui se modèle sur l’ex­cel­lence per­çue.

Pour (shàn), j’ai pri­vi­lé­gié “bien” à “beau” ou “excellent” pour main­te­nir la dimen­sion morale sans exclure les aspects esthé­tiques et tech­niques de l’ex­cel­lence. (shàn) dans le voca­bu­laire confu­céen désigne ce qui réa­lise plei­ne­ment sa nature propre, que ce soit dans l’ordre éthique, esthé­tique ou pra­tique.

L’ex­pres­sion 有過則改 (yǒu guò zé gǎi) m’a conduit à tra­duire (guò) par “erreurs” plu­tôt que “fautes” pour évi­ter la conno­ta­tion exclu­si­ve­ment morale. (guò) évoque tout dépas­se­ment de la mesure appro­priée, qu’il soit inten­tion­nel ou non. (gǎi) sug­gère une cor­rec­tion active qui va au-delà de la simple recon­nais­sance de l’er­reur.

DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

La confi­gu­ra­tion 風雷 (fēng léi) évoque une dyna­mique où l’éner­gie créa­trice (, léi) trouve sa juste expres­sion grâce à l’in­fluence modu­la­trice du vent (, fēng). Cette image cos­mique sug­gère que l’aug­men­ta­tion béné­fique sup­pose un équi­libre entre l’é­lan spon­ta­né et la capa­ci­té d’a­jus­te­ment fin qui per­met d’é­vi­ter les excès des­truc­teurs.

Le (dào), qui se mani­feste de manière chan­geante dans les phé­no­mènes, exige une vigi­lance constante pour dis­cer­ner ses expres­sions nou­velles (見善, jiàn shàn) “voyant le bien” et aban­don­ner les formes deve­nues inadé­quates (改過, gǎi guò) “chan­ger ce qui est dépas­sé”. Cette dyna­mique d’a­dap­ta­tion conti­nue carac­té­rise l’ac­ti­vi­té du 君子 (jūnzǐ) qui main­tient sa confor­mi­té aux prin­cipes uni­ver­sels pré­ci­sé­ment par sa capa­ci­té à se trans­for­mer.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

Dans la concep­tion confu­céenne l’é­du­ca­tion est un pro­ces­sus d’a­jus­te­ment per­pé­tuel plu­tôt qu’une acqui­si­tion défi­ni­tive de connais­sances. Les Entre­tiens rap­portent que Confu­cius lui-même illus­trait cette dyna­mique en révi­sant constam­ment ses posi­tions au contact de ses dis­ciples et des sages qu’il ren­con­trait.

Dans le contexte de l’é­du­ca­tion aris­to­cra­tique de l’é­poque Zhou, l’ex­pres­sion 見善則遷 (jiàn shàn zé qiān) “voir le bien et l’imiter” évo­quait la pra­tique du voyage d’é­tude où les jeunes nobles par­cou­raient les dif­fé­rents États pour obser­ver les meilleures pra­tiques poli­tiques, rituelles et artis­tiques. Cette expo­si­tion à l’ex­cel­lence était conçue comme un fac­teur essen­tiel de for­ma­tion du carac­tère.

Les pra­tiques rituelles tra­di­tion­nelles inté­graient sys­té­ma­ti­que­ment des moments d’au­to-exa­men) où les par­ti­ci­pants devaient iden­ti­fier leurs (guò, erreurs) et for­mu­ler les (gǎi, cor­rec­tions) appro­priées. Ces rituels de puri­fi­ca­tion morale accom­pa­gnaient les grandes fêtes sai­son­nières et les tran­si­tions de sta­tut social.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

La lec­ture confu­céenne ortho­doxe déve­loppe une com­pré­hen­sion essen­tiel­le­ment morale de cette Grande Image où 見善則遷 (jiàn shàn zé qiān) “voir le bien et l’imiter” évoque la capa­ci­té du 君子 (jūnzǐ) à recon­naître et assi­mi­ler les mani­fes­ta­tions de la bien­veillance par­tout où elles se pré­sentent. Pour Men­cius, cette attrac­tion vers le bien pro­cède de la nature ori­gi­nel­le­ment bonne de l’homme qui recon­naît spon­ta­né­ment ses expres­sions authen­tiques.

L’é­cole taoïste pri­vi­lé­gie une inter­pré­ta­tion plus para­doxale où le “bien” (, shàn) ne désigne pas une norme morale éta­blie mais la capa­ci­té à recon­naître et suivre les trans­for­ma­tions spon­ta­nées du (dào). Dans cette pers­pec­tive, (qiān) évoque la sou­plesse qui per­met de s’a­dap­ter aux confi­gu­ra­tions chan­geantes de la réa­li­té sans s’at­ta­cher aux formes par­ti­cu­lières.

Pour Wang Bi cette Grande Image illustre la capa­ci­té du (, néant prin­ci­piel) à se mani­fes­ter dans la dis­cri­mi­na­tion spon­ta­née entre ce qui favo­rise et ce qui entrave l’é­pa­nouis­se­ment de l’être authen­tique. 見善 (jiàn shàn) “voir le bien” exprime cette trans­pa­rence ori­gi­nelle qui per­met de recon­naître sans effort ce qui cor­res­pond à notre nature pro­fonde.

Zhu Xi intègre cette dyna­mique dans le cadre de la doc­trine de la rec­ti­fi­ca­tion du cœur. Pour cette école, 見善則遷 (jiàn shàn zé qiān) “voir le bien et l’imiter” cor­res­pond à l’ac­ti­va­tion de la connais­sance innée du bien qui per­met de recon­naître les mani­fes­ta­tions du (, prin­cipe) dans l’ex­pé­rience quo­ti­dienne.

Structure de la Grande Image

L’hexa­gramme 42 est com­po­sé du tri­gramme ☳ 震 zhèn en bas et de ☴ 巽 xùn en haut.Le tri­gramme nucléaire du bas est ☷ 坤 kūn, celui du haut est ☶ 艮 gèn.Les tri­grammes absents de l’Hexa­gramme 42 sont ☵ 坎 kǎn, ☲ 離 , ☱ 兌 duì, ☰ 乾 qián.
Le per­son­nage emblé­ma­tique de l’Hexa­gramme 42 est : 君子 jūn , le noble héri­tier.

Interprétation

Vous avez le dis­cer­ne­ment requis pour obser­ver ce qui est béné­fique et adop­ter ces pra­tiques posi­tives. De même, recon­nais­sez vos défauts et tra­vaillez à vous en débar­ras­ser. Il est essen­tiel de pro­gres­ser constam­ment et de cor­ri­ger ses excès, mais il faut éga­le­ment retour­ner cette stra­té­gie vers elle-même et la pra­ti­quer avec équi­libre et pon­dé­ra­tion, car l’i­mi­ta­tion aveugle com­porte des risques.

Expérience corporelle

見善則遷 (jiàn shàn zé qiān) “voir le bien et l’imiter” cor­res­pond à ces moments où nous recon­nais­sons immé­dia­te­ment une qua­li­té d’être ou d’ac­tion qui nous attire irré­sis­ti­ble­ment et sus­cite spon­ta­né­ment notre désir d’i­mi­ta­tion. Il s’a­git de ces ren­contres avec l’ex­cel­lence – qu’elle soit tech­nique, artis­tique, rela­tion­nelle ou morale – qui génèrent auto­ma­ti­que­ment un mou­ve­ment d’ap­pren­tis­sage et de trans­for­ma­tion per­son­nelle.

Dans les pra­tiques tra­di­tion­nelles de qìgōng, cette qua­li­té cor­res­pond à l’ob­ser­va­tion du régime d’ac­ti­vi­té d’un maître accom­pli qui génère auto­ma­ti­que­ment les ajus­te­ments appro­priés dans notre propre pra­tique, sans effort déli­bé­ré d’i­mi­ta­tion. L’as­pi­rant expé­ri­mente alors cette capa­ci­té para­doxale de l’or­ga­nisme à “apprendre” direc­te­ment par réso­nance, s’a­jus­tant spon­ta­né­ment aux qua­li­tés per­çues chez un modèle excellent.

Le corps apprend à dis­tin­guer l’i­mi­ta­tion méca­nique, qui rigi­di­fie, de l’as­si­mi­la­tion créa­trice, qui enri­chit notre propre spon­ta­néi­té.

Cette dyna­mique peut être res­sen­tie au quo­ti­dien dans ces moments où nous ren­con­trons une per­sonne dont la pré­sence ou l’ac­tion révèle des pos­si­bi­li­tés inex­plo­rées en nous-mêmes.

有過則改 (yǒu guò zé gǎi) “voir ses erreurs et les cor­ri­ger” se carac­té­rise par cette capa­ci­té de recon­nais­sance immé­diate des dis­so­nances internes qui accom­pagne la matu­ra­tion de la sen­si­bi­li­té. Cette détec­tion génère spon­ta­né­ment les cor­rec­tions appro­priées, non par effort volon­taire mais par cette sorte d’au­to­ré­gu­la­tion orga­nique qui carac­té­rise le vivant en bonne san­té. L’al­ter­nance ryth­mée entre attrac­tion vers l’ex­cel­lence et cor­rec­tion des dévia­tions crée cette qua­li­té par­ti­cu­lière de crois­sance qui pro­cède par ajus­te­ments fins plu­tôt que par bou­le­ver­se­ments bru­taux, illus­trant dans l’ex­pé­rience cor­po­relle cette (, aug­men­ta­tion) har­mo­nieuse que sym­bo­lise la confi­gu­ra­tion 風雷 (fēng léi) “vent et ton­nerre”.


Hexagramme 42

Neuvième Aile

Ordre des Hexagrammes (序卦傳 Xù Guà Zhuàn)

sǔn ér

dimi­nuer • et ain­si • pas • ter­mi­ner • il faut • aug­men­ter

shòu zhī

cause • accueillir • son • ain­si • aug­men­ter

Dimi­nuer sans fin est assu­ré­ment aug­men­ter.

C’est pour­quoi vient ensuite “Aug­men­ter”.

Dixième Aile

Les Hexagrammes entrecroisés (雜卦傳 Zá Guà Zhuàn)

sǔn shèng shuāi zhī shǐ

dimi­nuer • aug­men­ter • abon­dant • décli­ner • son • com­men­ce­ment • par­ti­cule finale

Dimi­nuer et Aug­men­ter : com­men­ce­ment de déclin et crois­sance.



Réfé­rences externes

Grand Dic­tion­naire Ric­ci

L’Hexa­gramme 42 selon WENGU

L’Hexa­gramme 42 selon SAOLIM

L’Hexa­gramme 42 selon YI JING LISE