Hexagramme 33 : Dun · Se Retirer
Présentation Générale
Introduction et signification métaphysique de Dun
L’hexagramme 33, Dun (遯), incarne “La Retraite” ou “Le Retrait stratégique”. Il dépeint une conjoncture où les forces en présence nous sont manifestement défavorables. Dun nous invite à considérer la sagesse d’un repli tactique, non comme un aveu de défaite, mais comme un mouvement calculé pour préserver nos ressources et nous repositionner avantageusement.
Dans sa dimension métaphysique, Dun nous rappelle que la véritable force ne réside pas toujours dans la confrontation directe, mais parfois dans la capacité à céder du terrain pour mieux rebondir. Il nous enseigne la valeur du discernement stratégique et de la patience face à l’adversité.
Interprétation Générale de l’Hexagramme
La situation actuelle se caractérise par un déséquilibre flagrant des forces en notre défaveur. Dans ce contexte, la voie de la sagesse est le repli stratégique. Cela consiste à prendre momentanément ses distances, non par défaitisme, mais dans l’optique d’un repositionnement plus favorable à une progression future.
Loin d’être un signe de faiblesse ou d’échec, cette décision de se retirer temporairement d’une situation désavantageuse témoigne d’un discernement aiguisé. Elle manifeste l’autorité d’une stratégie délibérée visant à préserver nos atouts et à esquiver des confrontations stériles ou coûteuses à long terme.
Conseil Divinatoire
Dun déjoue le piège de l’obstination aveugle ou de l’affrontement direct dans une situation où les forces vous sont clairement défavorables. Ce qui pourrait sembler du courage ne ferait en effet que compromettre vos objectifs à long terme et puiser vos ressources en vain.
Le retrait stratégique vous offre alors une opportunité précieuse de peaufiner vos compétences, et d’accomplir des actions, apparemment mineures, qui poseront les jalons de futurs avantages significatifs. C’est donc le moment idéal pour affiner votre stratégie, consolider vos capacités et vous préparer à un retour en position de force. Cette décision est peut-être le risque de manquer certaines opportunités immédiates. Mais ces gains potentiels à court terme seront certainement dérisoires en comparaison des avantages stratégiques qu’un retrait bien pensé apportera.
Pour approfondir
C’est bien évidemment l’art militaire qui illustre le mieux le concept de “retraite stratégique”. Les écrits de Sun Tzu sur ce sujet offrent des parallèles éclairants avec la sagesse de Dun. Dans un autre registre, l’étude des cycles économiques peut apporter un éclairage intéressant sur la manière dont les périodes de repli peuvent préparer le terrain pour une croissance future plus robuste et constituer ainsi une stratégie gagnante à long terme.
Mise en Garde
Le retrait stratégique ne doit pas évoluer en fuite permanente ou vous conduire à renoncer à vos objectifs. Il ne faut pas confondre prudence avec lâcheté, ni retrait stratégique avec désertion. Il ne s’agit donc en aucun cas d’éviter les défis, mais au contraire d’en augmenter la portée. La valeur de Dun réside précisément dans votre capacité à discerner quand vous retirer et, tout aussi important, quand revenir et vous engager.
Synthèse et Conclusion
· Dun est tout d’abord le constat d’un rapport de force défavorable nécessitant un repli stratégique
· Il valorise le discernement et la sagesse plutôt que la confrontation aveugle
· Le retrait temporaire est une opportunité de renforcement et de préparation
· Il convient de préserver ses ressources pour des objectifs à long terme
· La période de retrait vise l’affinement des compétences et des stratégies
· La retraite est le moyen de se repositionner plus avantageusement
· Céder du terrain peut donc mener à des gains futurs plus significatifs
Dun est la capacité de faire un pas en arrière pour mieux avancer. Le vrai courage peut se manifester dans la décision de se retirer temporairement d’une situation défavorable. Cette perspective transforme un apparent recul en une manœuvre délibérée, préparant le terrain pour des avancées futures plus importantes. Il s’agit donc de regarder au-delà de l’immédiat, de cultiver notre patience et notre discernement, et de comprendre que le chemin le plus direct vers nos objectifs passe parfois par un détour stratégique. Le retrait n’est pas une fin en soi : il peut se révéler une étape cruciale dans notre progression vers un plus grand succès à long terme.
Jugement
彖Se retirer.
Développement.
La persévérance est profitable au petit.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Le caractère 遯 (dùn) se compose de la clé de la marche 辶 (chuò) et du phonétique 豚 (tún), qui désigne originellement le cochon. Cette composition évoque l’idée d’un déplacement rapide et instinctif, semblable à la fuite d’un animal qui perçoit le danger. Le caractère suggère donc un mouvement de retrait qui n’est pas passif mais au contraire adaptatif et intelligent.
La formule complète 遯亨小利貞 (dùn hēng xiǎo lì zhēn) articule trois éléments : le retrait lui-même, son caractère bénéfique (亨 hēng), et la spécification que cette attitude convient particulièrement au 小 (xiǎo), terme que j’ai choisi de rendre par “petit” plutôt que par “homme de peu” ou “subalterne”.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 遯 (dùn), j’ai opté pour “se retirer” plutôt que “fuir” ou “battre en retraite” car ce terme conserve la dignité stratégique de l’action tout en évitant les connotations militaires trop spécifiques. “Se retirer” exprime à la fois l’aspect volontaire et réfléchi de cette décision.
亨 (hēng) pose la question classique de sa traduction. J’ai choisi “développement” plutôt que “succès” pour souligner que le retrait n’est pas une fin en soi mais un processus dynamique qui permet l’épanouissement des potentialités. Cette traduction met l’accent sur l’aspect temporel et évolutif du concept.
Pour 小利貞 (xiǎo lì zhēn), j’ai maintenu la structure ternaire en traduisant : “La persévérance est profitable au petit.” Le terme 小 (xiǎo) désigne ici non pas une hiérarchie sociale mais une qualité d’être : celui qui sait se faire discret, qui n’occupe pas toute la place, qui accepte de ne pas être au premier plan.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
L’alternance des moments d’expansion et de contraction régit l’ordre cosmique. Le retrait n’est pas ici une défaite mais une phase nécessaire du processus naturel, comparable à l’hiver qui permet à la nature de se régénérer.
Ce mouvement correspond à la dynamique du yin qui reprend progressivement le dessus sur le yang. Le retrait sage permet de préserver l’essentiel lorsque les conditions extérieures deviennent défavorables, illustrant le principe taoïste selon lequel la souplesse l’emporte sur la rigidité.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
遯 (dùn) trouve ses racines dans la tradition des ermites et des sages qui se retirent du monde politique lorsque celui-ci devient corrompu. Cette attitude était particulièrement valorisée pendant les périodes de troubles dynastiques, où le retrait temporaire permettait de préserver ses principes moraux.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
L’interprétation confucéenne met l’accent sur la dimension éthique du retrait : il s’agit de préserver sa vertu (dé) lorsque les circonstances ne permettent pas de l’exercer pleinement. Mencius développe cette idée en montrant que le sage sait se retirer sans amertume quand son action ne peut plus être efficace.
La lecture taoïste insiste davantage sur l’aspect naturel et spontané de ce mouvement. Le retrait devient alors une manifestation de la Voie (dào) qui suit les transformations naturelles sans résistance. On trouve dans le Zhuangzi de magnifiques illustrations de cette attitude dans les nombreux personnages d’ermites qui trouvent la plénitude dans l’effacement.
Wang Bi souligne que le retrait du sage n’est jamais définitif mais stratégique : il s’agit de se préserver pour pouvoir agir à nouveau lorsque les conditions redeviendront favorables. Cette interprétation influence durablement la conception chinoise de l’engagement politique cyclique.
Structure de l’Hexagramme 33
Il est précédé de H32 恆 héng “Constance”, et suivi de H34 大壯 dà zhuàng “Grande force” (ils appartiennent à la même paire).
Il s’agit d’une figure calendérique correspondant à la période du 21 août.
Son Opposé est H19 臨 lín “Approcher”.
Son hexagramme Nucléaire est H44 姤 gòu “Rencontrer”.
Le trait maître est le cinquième.
– Formules Mantiques : 利貞 lì zhēn.
Expérience corporelle
Dans notre quotidienne, 遯 (dùn) correspond à ces moments où nous ressentons intuitivement le besoin de nous mettre en retrait : quitter une conversation qui s’envenime, reporter une décision importante, ou simplement s’accorder une pause dans un rythme trop soutenu.
Cette expérience corporelle du retrait sage se manifeste souvent par une sensation de détente et de relâchement des tensions. Contrairement à la fuite qui s’accompagne d’anxiété, le retrait bénéfique procure un sentiment de justesse et d’alignement avec les circonstances. Le corps “sait” quand il est temps de se retirer, avant même que l’esprit ait analysé la situation.
Dans la pratique des arts martiaux chinois, ce principe se traduit par la capacité à céder devant une force supérieure pour mieux la rediriger. Le pratiquant apprend à transformer le retrait en une forme d’action efficace.
Commentaire sur le Jugement
彖 傳se retirer • croissance • se retirer • et ainsi • croissance • particule finale
ferme • avoir la charge de • position • et ainsi • il faut • et • moment • agir • particule finale
petit • profitable • présage • • et ainsi • aîné • particule finale
se retirer • son • moment • justice • grand • particule finale • ah
Se retirer. Développement : c’est en se retirant que l’on se développe.
La fermeté occupe sa position et trouve résonance, elle agit en harmonie avec le temps.
Petit profit par la rectitude, car sa croissance est progressive.
Qu’il est grand le sens du moment du retrait !
Notes de traduction
LE NOM DE L’HEXAGRAMME
遯 dùn se décompose en 辶 (辵) chuò “mouvement,marche” et 豚 tún “porc, cochon” pour évoquer un animal qui s’enfuit, qui se dérobe. Mais, au-delà de la fuite, 遯 dùn indique un retrait délibéré, un désengagement conscient et stratégique.
Très peu de graphies anciennes de 遯 dùn sont à notre disposition. A gauche de 豚 tún “porc” on peut observer le composant 肉 ròu “morceaux de viande suspendus”. Cela évoque la pratique ancienne du sacrifice d’un porcelet. Le porc symbolisant l’engraissement, la richesse, le sacrifice d’un porcelet est une démarche (辵 chuò) paradoxale, contreproductive. Cela pourrait justifier l’idée d’un mouvement inverse, d’un mouvement de recul. Mais le sacrifice d’un animal destiné à l’engraissement est une transaction délibérée qui consent à un désavantage ponctuel et symbolique dans le but d’un profit ultérieur. Dans le contexte d’une stratégie militaire, il peut s’agir d’une ruse, d’une tromperie : par exemple céder du terrain pour mieux encercler ou recouvrer ses forces.
Après la constance durable de 恆 Héng, Dùn explore l’opportunité créative du moment de repli. La véritable persévérance inclût la capacité de se retirer opportunément lorsque les circonstances ne favorisent plus l’engagement direct. Le retrait n’est donc pas une défaite mais une forme supérieure de stratégie.
LES TRIGRAMMES ET LES TRAITS
Le trigramme 乾 Qián (ciel/créateur) au-dessus de 艮 Gèn (montagne/immobilisation) forme une structure énergétique où la force créatrice s’élève au-dessus du retrait. 艮 Gèn représente en effet un regard tourné vers l’arrière ou l’intérieur, et donc soit le recul, soit un repli plus intérieur, une introspection. Le renforcement de sa propre nature lorsque les conditions ne sont pas favorables est également exprimé par le mouvement de séparation naturelle des quatre traits yangs, montants, et des deux traits yin, descendants. 乾 Qián (Ciel, tête) en haut affirme le caractère délibéré de démarche et la prééminence de la positivité créatrice.
Les six positions montrent la gradation du retrait : danger de l’arrière-garde aux positions inférieures (traits 1–2), entrave puis libération aux positions médianes (traits 3–4), excellence du retrait aux positions supérieures (traits 5–6). Cette progression souligne l’importance de différencier précisément la qualité d’exécution selon l’opportunité du moment ou de la position.
EXPLICATION DU JUGEMENT
遯 亨 (Dùn Hēng) – Se retirer – Développement
“Se retirer. Développement : c’est en se retirant que l’on se développe.”
Tout le paradoxe de l’hexagramme est résumé par cette formule. Le développement (hēng) ne s’oppose pas à l’acte de se retirer (dùn) : il en émerge. On retrouve dans 亨 hēng la notion de sacrifice puisque le Shuowen le définit comme “offrir, présenter [un sacrifice]” au moyen d’une composition montrant un édifice (高) et l’idée de présentation rituelle. C’est l’acceptation du sacrifice par les puissances célestes qui produit le développement, la prospérité et la réussite. Loin de figurer une impasse, cette approbation est le signe d’une communication réussie.
La particule 而 ér “et ainsi, par conséquent” établit une relation causale directe : c’est par le retrait que s’accomplit la croissance. Cette formule réfute toute conception du retrait comme simple régression pour l’affirmer comme modalité spécifique du déploiement créateur. Le retrait devient ainsi l’espace même où se préserve et se régénère la force créatrice menacée par des circonstances défavorables.
L’étymologie sacrificielle éclaire le sens : le développement authentique suppose une harmonie entre l’initiative humaine et les rythmes naturels, tout comme le sacrifice réclame l’acceptation divine.
“La fermeté occupe sa position et trouve résonance, elle agit en harmonie avec le temps.”
Le développement se justifie par la fermeté (le cinquième trait yang) qui occupe sa position appropriée (position impaire yang, centrale dans le trigramme supérieur) et trouve résonance avec le deuxième trait yin en position centrale inférieure.
Le terme 當 dāng “avoir la charge de, occuper correctement” souligne l’adéquation parfaite entre nature et position. Cette excellence positionnelle permet d’agir en harmonie avec le temps. Le véritable retrait ne s’oppose pas au temps mais collabore avec son mouvement naturel. Le développement réside donc dans l’intelligence temporelle de savoir se retirer au moment opportun.
小利貞 (Xiǎo lì zhēn) – La persévérance est profitable au petit.
“Petit profit par la rectitude, car sa croissance est progressive.”
La formulation “petit profit” trouve sa justification dans l’idée d’une croissance qui s’infiltre progressivement. Commençons par souligner la ressemblance frappante et la différence entre les graphies de 長 zhǎng “croissance” et 艮 Gèn “montagne/immobilisation”. Là où le second montre un œil pour figurer un regard vers l’arrière ou l’intérieur, le premier représente une tête avec des cheveux longs. La tête exprime la supériorité d’une réflexion délibérée, tandis que les cheveux en sont l’émergence, le prolongement naturel. Une notion presque identique est évoquée par 而 ér “et ainsi, par conséquent” qui figure les racines d’une plante ou les poils d’une barbe. Le dessin de 而 ér est lui-même assez proche de la disposition des traits de l’hexagramme : continuité des traits yang en haut et discontinuité plongeante des traits yin en bas.
Le caractère 浸 jìn “progressif” est construit à partir du radical 氵(水) shuǐ “eau” et du composant phonétique et sémantique 侵 qīn “envahir, empiéter”. Son sens premier est “tremper, imbiber, imprégner” (idée l’eau qui pénètre graduellement). Il évoque une expansion lente mais continue, à la manière du yin qui gagne imperceptiblement du terrain.
Cette croissance progressive des forces adverses (les deux traits yin en bas) nécessite une persévérance (zhēn) dans le retrait plutôt qu’une confrontation directe. Le “petit” (xiǎo) n’indique donc pas une limitation, un rétrécissement, mais une modalité qualitativement différente d’action : discrète, patiente, adaptée aux circonstances. Le profit (lì) provient précisément de cette rectitude (zhēn) qui reconnaît la temporalité spécifique du retrait et refuse l’action prématurée ou l’engagement inadapté.
“Qu’il est grand le sens du moment du retrait !”
Le contraste avec la notion précédente de “petit profit ” rend l’emphase de ce commentaire final encore plus saisissante. Y est célébrée une intelligence stratégique supérieure : savoir reconnaître que certains moments cosmiques, certaines configurations énergétiques, appellent non l’affirmation directe mais le désengagement créateur, afin de préserver et nourrir son intégrité pour des déploiements futurs.
SYNTHÈSE
Dùn définit le retrait stratégique comme un sacrifice délibéré qui, accepté par l’ordre cosmique, produit un développement authentique. Le paradoxe fondamental “c’est en se retirant que l’on se développe” transcende l’opposition ordinaire entre engagement et fuite pour affirmer l’art du désengagement opportun comme une forme d’intelligence temporelle supérieure.
Face à l’expansion des forces adverses ou lors d’un moment inopportun, la véritable persévérance consiste à préserver son intégrité créatrice par le repli plutôt qu’à s’épuiser dans une confrontation prématurée. Cette sagesse profonde trouve son application dans toutes les situations où les rythmes cosmiques semblent défavorables : elle permet de préserver et renforcer ses ressources vitales, et fait évoluer une contrainte à la résignation passive en une stratégie de repli créateur.
Six au Début
初 六Se retirer par la queue.
Dangereux.
Ne pas agir. Il y a où aller.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Dans l’image corporelle 遯尾 (dùn wěi) le caractère 尾 (wěi), qui désigne la queue, évoque immédiatement l’animal qui fuit en montrant son arrière-train. Cette métaphore n’est pas fortuite : elle reprend l’étymologie même de 遯 (dùn) dont le phonétique 豚 (tún) désigne le cochon. Nous avons donc affaire à un retrait qui n’est plus stratégique mais instinctif, précipité, où l’on montre littéralement ses “arrières” à l’adversité.
厲 (lì) renforce cette dimension périlleuse. Composé de la clé de la maladie et d’un élément évoquant la lame tranchante, il désigne un danger imminent et concret, non pas une menace abstraite mais un péril qui exige une réaction immédiate.
Dans勿用有攸往 (wù yòng yǒu yōu wàng) l’expression勿用 (wù yòng) exprime l’interdiction d’agir, tandis que 有攸往 (yǒu yōu wàng) affirme paradoxalement qu’il existe néanmoins une direction, un “où aller”. Cette tension syntaxique reflète la complexité de la situation : l’action directe est contre-indiquée, mais le mouvement reste possible et même nécessaire.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 遯尾 (dùn wěi), j’ai opté pour “se retirer par la queue” afin de préserver l’image zoomorphe originelle. Cette traduction littérale permet de conserver la dimension corporelle et instinctive du mouvement, tout en évoquant l’aspect quelque peu ridicule ou désordonné de cette fuite. D’autres traductions comme “retraite précipitée” ou “fuite désordonnée” auraient édulcoré cette dimension imagée.
厲 (lì) est rendu par “dangereux” plutôt que par “péril” ou “infortune”. Ce choix met l’accent sur la qualité intrinsèque de la situation présente plutôt que sur un événement à venir. Le danger est ici et maintenant, il colore l’ensemble de la configuration.
Pour 勿用有攸往 (wù yòng yǒu yōu wàng), j’ai maintenu la structure paradoxale en traduisant : “Ne pas agir. Il y a où aller.” La ponctuation forte entre les deux propositions souligne la tension entre l’interdiction d’agir (勿用 wù yòng) et l’affirmation qu’une direction existe (有攸往 yǒu yōu wàng). Cette traduction préserve l’énigme du texte original : comment peut-on aller quelque part sans agir ?
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Ce premier trait représente le début du processus de retrait, mais sous sa forme la moins maîtrisée. Il correspond cosmologiquement au moment où les forces yīn commencent tout juste à l’emporter sur les forces yáng, créant une situation d’instabilité où les réflexes priment sur la stratégie.
La queue évoque la partie la plus yin de l’être, celle qui suit plutôt qu’elle ne guide. Ce trait illustre le moment où l’on est encore trop proche du danger pour adopter la sagesse du retrait stratégique prônée par le Jugement de l’hexagramme. La position inférieure de ce trait confirme cette lecture : c’est le niveau le plus éloigné de la maîtrise spirituelle, celui où l’instinct de survie domine encore.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
遯尾 (dùn wěi) évoque les situations politiques où les sages sont contraints à des retraites précipitées lorsque les circonstances se dégradent trop rapidement. Les annales dynastiques regorgent d’exemples de lettrés qui ont dû quitter la cour dans l’urgence, abandonnant leurs projets de réforme devant la montée des factions hostiles.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
L’interprétation confucéenne de ce trait met l’accent sur la nécessité de savoir reconnaître ses erreurs de timing. Confucius (孔子 Kǒngzǐ) lui-même a connu des moments de retrait précipité, notamment lors de ses pérégrinations entre les différents royaumes. Cette lecture souligne que même le sage peut se trouver dans la position inconfortable遯尾 (dùn wěi) lorsqu’il a mal évalué les circonstances politiques.
La perspective taoïste insiste davantage sur la dimension naturelle et spontanée de cette réaction. Pour Zhuangzi, la fuite instinctive de l’animal fait partie de l’ordre naturel et ne doit pas être jugée négativement. Elle représente une forme de sagesse corporelle qui précède et parfois surpasse la réflexion consciente. Le non-agir (無為 wú wéi) peut ainsi prendre la forme d’une fuite salutaire.
Wang Bi souligne le paradoxe apparent entre 勿用 (wù yòng) et 有攸往 (yǒu yōu wàng). Il interprète cette tension comme l’indication que même dans l’impossibilité d’agir, la Voie (道 dào) reste ouverte. Le sage sait distinguer entre l’action volontariste, qui serait ici dangereuse, et le mouvement naturel qui permet de s’extraire du péril.
Petite Image du Trait du Bas
Structure du Trait du Bas
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais est à la base de l’enveloppe de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚎ à ⚌.
- Il est en correspondance avec le quatrième trait, mais ne le sera plus après la transformation de leur bigramme ⚎ en ⚌.
– Il est à la base du trigramme ☶ 艮 gèn correspondant à l’élément 山 shān “Montagne”. Sa transformation produit le trigramme ☲ 離 lí qui correspond à l’élément 火 huǒ “Feu”.
– Sa relation de voisinage avec le deuxième trait évolue de ⚏ à ⚍.
- Ce trait occupe la plus basse des deux positions associées à la Terre. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚏ à ⚍.
- Formules Mantiques : 勿用 wù yòng ; 有攸往 yǒu yōu wàng.
Interprétation
Placé naturellement au tout début de l’hexagramme, le premier trait est donc le plus éloigné de la sortie de la situation de retrait. Le mouvement de fuite ne serait ainsi pas immédiatement efficace pour éviter les périls. C’est pourquoi entreprendre quoi que ce soit serait inutile : un retrait prématuré ne ferait en effet qu’aggraver les dangers. Il est donc préférable de ne pas agir impulsivement face aux menaces, afin de ne pas susciter davantage d’ennuis.
L’inaction, rester calme et ne rien entreprendre, représente ainsi la meilleure option, la “direction” vers laquelle il convient de se diriger.
Expérience corporelle
遯尾 (dùn wěi) correspond à ces moments où notre corps réagit plus vite que notre réflexion consciente. C’est le réflexe qui nous fait reculer devant un danger avant même que nous ayons identifié sa nature, ou l’instinct qui nous pousse à quitter une situation sociale tendue sans que nous ayons analysé rationnellement les raisons de notre malaise.
Cela se manifeste par une accélération du rythme cardiaque, une tension musculaire qui prépare la fuite, et surtout cette sensation particulière d’être “démasqué” ou exposé – symbolisée par la queue que l’on montre en fuyant. Le corps “sait” qu’il est temps de partir, même si l’esprit résiste encore ou n’a pas saisi toute la complexité de la situation.
Dans les arts martiaux traditionnels chinois, cette configuration correspond aux moments où l’adaptation tactique cède la place à l’esquive pure. Le pratiquant expérimenté reconnaît ces instants où il vaut mieux “perdre la face” temporairement que de persister dans une confrontation devenue trop défavorable. Cette sagesse corporelle, loin d’être une faiblesse, révèle une forme d’intelligence situationnelle qui transcende l’orgueil et la stratégie consciente.
Le paradoxe 勿用有攸往 (wù yòng yǒu yōu wàng) trouve ici toute sa pertinence : le corps cesse d’agir volontairement mais continue de se mouvoir selon sa propre logique adaptative, illustrant cette spontanéité efficace où l’intention cède la place à la réaction juste.
Six en Deux
六 二Le retenir avec le cuir d’un bœuf jaune.
Personne ne peut le défaire.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
執之用黃牛之革 (zhí zhī yòng huáng niú zhī gé) “le retenir avec le cuir d’un bœuf jaune”, déploie une métaphore artisanale d’une richesse symbolique exceptionnelle. 執 (zhí), composé de la main qui tient (手 shǒu) et d’un élément signifiant la fermeté, évoque une prise solide et déterminée. Il ne s’agit pas d’une simple saisie mais d’un maintien conscient et volontaire.
L’image黃牛之革 (huáng niú zhī gé) – le cuir du bœuf jaune – condense plusieurs registres symboliques. Le 黃 (huáng), couleur du Centre dans la cosmologie des Cinq Phases (五行 wǔ xíng), évoque la stabilité, la terre, l’équilibre. Le 牛 (niú), animal patient et laborieux par excellence, symbolise la persévérance et la force tranquille. Le 革 (gé), cuir travaillé et transformé, représente la matière brute transcendée par l’art humain.
La seconde partie, 莫之勝說 (mò zhī shèng shuō), présente une structure négative absolue. 莫 (mò) exprime la négation totale – “personne”, “rien”. Le caractère 說 (shuō) pose ici une question d’interprétation : s’agit-il de “parler” ou de “délier” ? Le contexte suggère plutôt l’idée de défaire, dénouer, libérer, ce qui s’accorde parfaitement avec la métaphore du lien en cuir.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 執之用黃牛之革 (zhí zhī yòng huáng niú zhī gé), j’ai opté pour “Le retenir avec le cuir d’un bœuf jaune” en préservant l’ordre syntaxique chinois et la spécificité chromatique. “Retenir” me semble préférable à “attacher” ou “lier” car il conserve l’aspect actif et volontaire de l’action, suggérant qu’il s’agit de maintenir quelque chose qui tendrait naturellement à s’échapper.
J’ai maintenu “bœuf jaune” plutôt que d’opter pour “cuir fauve” ou “cuir tanné” afin de préserver la dimension cosmologique du 黃 (huáng). Cette couleur n’est pas anecdotique mais fait écho à la symbolique du Centre et de la terre dans la pensée chinoise.
Pour 莫之勝說 (mò zhī shèng shuō), j’ai choisi “Personne ne peut le défaire” en interprétant 說 (shuō) dans son sens de “délier, défaire”. Cette lecture s’appuie sur l’usage classique où 說 (shuō) peut signifier “ôter, retirer, libérer”, comme dans l’expression 說服 (shuōfú) qui évoque originellement l’action de “défaire” la résistance de quelqu’un. Cette interprétation renforce la cohérence métaphorique de l’ensemble du trait.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Alors que le premier trait illustrait la fuite précipitée (遯尾 dùn wěi), nous voici dans une configuration inverse : la rétention ferme et délibérée.
Le 黃 (huáng) “jaune” du bœuf nous situe à la fois au centre du trigramme inférieur et du système des Cinq Phases, là où s’équilibrent tous les mouvements. Cette couleur centrale suggère que la rétention décrite ici n’est ni excessive ni insuffisante, mais parfaitement ajustée aux circonstances. Dans la logique yīn-yáng, ce trait illustre le moment où la force yin naissante doit être consolidée et protégée pour ne pas se disperser prématurément.
L’image du cuir travaillé évoque la transformation alchimique de la matière brute en instrument efficace. Cette métamorphose rappelle le processus de renforcement personnel (修身 xiūshēn) où l’être humain, à l’image du cuir tanné, acquiert souplesse et résistance par un travail patient sur lui-même.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
L’image du cuir de bœuf comme lien indéfectible s’enracine dans les pratiques artisanales et militaires de la Chine ancienne. Les sangles en cuir de buffle étaient réputées pour leur solidité exceptionnelle et servaient aussi bien à fixer les armures qu’à assembler les chars de guerre.
Dans le contexte politique des royaumes combattants, cette métaphore évoque les alliances stratégiques ou les liens de loyauté qui permettent de “retenir” des alliés précieux pendant les périodes d’instabilité. Le bœuf jaune, couleur impériale, pourrait faire allusion aux liens qui unissent le souverain sage à ses conseillers fidèles, liens suffisamment solides pour résister aux tempêtes politiques.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
L’herméneutique confucéenne met l’accent sur la dimension éthique de cette rétention. Pour Mencius, le cuir de bœuf jaune symbolise la constance morale (恆 héng) qui permet au sage de maintenir ses principes même quand tout vacille autour de lui. Cette lecture insiste sur la responsabilité de celui qui détient une parcelle de sagesse : il doit la préserver et la transmettre, quoi qu’il en coûte.
L’approche taoïste privilégie l’aspect naturel et spontané de cette rétention. Laozi enseigne que la véritable force réside dans la souplesse, et le cuir illustre parfaitement cette qualité : suffisamment souple pour s’adapter, suffisamment résistant pour ne pas céder. Cette interprétation souligne que la rétention sage n’est jamais rigide mais toujours adaptative.
Wang Bi développe une lecture plus métaphysique en soulignant que ce qui est “retenu” ici, c’est l’essence même du dào au moment où les apparences semblent indiquer sa dispersion. Le cuir de bœuf jaune devient alors le symbole de la capacité du sage à maintenir l’unité principielle malgré la multiplicité des phénomènes qui l’entourent.
Les commentateurs Song y voient une illustration de la rectitude intérieure qui permet de “retenir” sa nature véritable même dans l’adversité. Zhu Xi insiste particulièrement sur la couleur jaune comme symbole de la sincérité qui constitue le lien indestructible entre l’homme et le Ciel.
Petite Image du Deuxième Trait
Structure du Deuxième Trait
- Ce trait possède la centralité en position inférieure.
- Il est en correspondance avec le cinquième trait, mais ne le sera plus après la transformation de leur bigramme ⚎ en ⚌.
– Il est au milieu du trigramme ☶ 艮 gèn correspondant à l’élément 山 shān “Montagne” Sa transformation produit le trigramme ☴ 巽 xùn qui correspond à l’élément 風 fēng “Vent”.
- Il est également à la base du trigramme ☴ 巽 xùn correspondant à l’élément 風 fēng “Vent”. Sa transformation produit le trigramme ☰ 乾 qián qui correspond à l’élément 天 tiān “Ciel”.
– Sa relation de voisinage avec le premier trait évolue de ⚏ à ⚎.
- Sa relation de voisinage avec le troisième trait évolue de ⚎ à ⚌.
- Ce trait est à la plus haute des deux positions associées à la Terre. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚏ à ⚎.
- Formules Mantiques : aucune.
- Mots remarquables dans la Petite Image : 志 zhì.
Interprétation
Il est nécessaire de maintenir une volonté ferme, une détermination inébranlable, pour résister aux forces inférieures, maintenir ainsi sa position et ne pas se laisser détourner de ses objectifs.
Cependant, il est essentiel de rester vigilant afin de ne pas produire des résultats dommageables si la situation exigeait réellement une réévaluation et une adaptation. Une détermination fondée sur des principes solides et avisés ne doit pas se transformer en entêtement, en un refus opiniâtre de reconsidérer sa position ou de s’adapter aux changements nécessaires.
En résumé, cette ligne met en avant l’importance de la fermeté de la volonté dans la prise de décision stratégique, tout en soulignant la nécessité d’adapter cette fermeté aux circonstances changeantes afin d’assurer un succès optimal.
Expérience corporelle
“Retenir avec le cuir d’un bœuf jaune” correspond à ces moments de la vie où nous sentons intuitivement qu’il faut “tenir bon”, maintenir quelque chose de précieux malgré la pression des circonstances. C’est la sensation physique de serrer les dents, de durcir sa résolution, non par rigidité mais par nécessité vitale.
Cette expérience corporelle se manifeste souvent par une forme de densification intérieure : les épaules qui se redressent, le ventre qui se centre, la respiration qui se ralentit et s’approfondit. Le corps “sait” qu’il doit constituer un ancrage stable, à l’image du cuir solide et souple qui résiste aux tensions sans se rompre. C’est l’expérience du parent qui “tient” sa famille dans la tourmente, du médecin qui maintient sa vigilance malgré l’épuisement, ou de l’artisan qui persévère dans son apprentissage malgré les échecs.
Dans les pratiques corporelles chinoises traditionnelles, cette qualité correspond à l’exercice du “pieu debout”, où le pratiquant apprend à maintenir une posture apparemment statique qui recèle en réalité une activité interne intense. Le corps devient alors semblable au cuir du bœuf : souple en surface, inébranlable dans sa structure profonde.
Cette expérience révèle un régime d’activité particulier où l’effort conscient se transforme progressivement en constance naturelle. Au début, maintenir la “prise” demande une attention soutenue, mais peu à peu cette rétention devient une seconde nature, libérant l’esprit pour d’autres tâches. C’est l’art subtil de la persévérance efficace : tenir ferme sans se crisper, maintenir sans contraindre, préserver sans figer.
Neuf en Trois
九 三Retrait entravé.
Il y a maladie et danger.
Entretenir serviteurs et concubines est propice.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Dans係遯 (xì dùn) “retrait entravé”, le caractère 係 (xì) présente une composition graphique particulièrement révélatrice : la clé de l’homme (人 rén) combinée à l’élément 系 (xì) qui évoque originellement les fils entrelacés. Cette étymologie suggère l’idée d’un lien humain qui entrave, qui retient, qui empêche le mouvement naturel. Il ne s’agit pas d’une simple attache matérielle mais d’un enchevêtrement relationnel qui complique l’action.
L’association 係遯 (xì dùn) crée un oxymore saisissant : comment peut-on se retirer tout en étant entravé ? Cette tension lexicale révèle la complexité d’une situation où l’intention de retrait se heurte aux obligations et aux liens préexistants.
有疾厲 (yǒu jí lì) amplifie cette tension. Le caractère 疾 (jí), composé de la clé de la maladie (疒 nè) et d’un élément évoquant la rapidité, désigne à la fois la maladie physique et l’agitation, la fébrilité. Associé à 厲 (lì) – le danger -, il dessine un tableau d’urgence pathologique où l’impossibilité de se retirer génère une forme de toxicité interne.
La formule finale 畜臣妾吉 (xù chén qiè jí) introduit un renversement inattendu. Le verbe 畜 (xù), qui signifie “élever, entretenir, nourrir”, évoque la sollicitude bienveillante, tandis que 臣 (chén) et 妾 (qiè) – serviteur et concubine – désignent les relations de dépendance dans la sphère domestique et politique. L’adjectif 吉 (jí) – propice, favorable – valide cette approche malgré le contexte général défavorable.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 係遯 (xì dùn), j’ai opté pour “retrait entravé” afin de préserver la tension oxymorique du texte original. “Entravé” traduit mieux que “lié” ou “attaché” cette dimension d’empêchement qui caractérise 係 (xì). Cette traduction souligne que le retrait reste l’intention dominante, mais qu’il se trouve compromis par des liens contraignants.
有疾厲 (yǒu jí lì) m’a conduit à choisir “Il y a maladie et danger” en maintenant la construction existentielle du chinois (有 yǒu). J’ai préféré “maladie” à “fébrilité” pour 疾 (jí) car ce terme conserve à la fois la dimension physique et métaphorique de la dégradation qui résulte de l’entrave.
Pour 畜臣妾吉 (xù chén qiè jí), j’ai choisi “Entretenir serviteurs et concubines est propice” en conservant la spécificité des termes 臣 (chén) et 妾 (qiè). “Entretenir” me semble plus juste que “nourrir” car il évoque la sollicitude globale – matérielle et humaine – que suppose 畜 (xù). Cette traduction préserve la dimension politique et domestique du conseil, sans l’édulcorer par des généralisations.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Ce troisième trait marque une complication majeure du processus de retrait. Cosmologiquement, il illustre le moment où les forces yīn et yáng s’entremêlent de manière problématique, créant des nœuds énergétiques qui empêchent la fluidité naturelle des transformations.
La notion d’entrave (係 xì) s’inscrit dans la logique des 五行 (wǔ xíng) – les Cinq Phases – où certaines configurations peuvent générer des blocages temporaires dans la circulation de l’énergie cosmique. Ces entraves ne sont pas nécessairement négatives en soi, mais elles perturbent le timing naturel des processus, d’où la “maladie” qui en résulte.
Le conseil de s’occuper des 臣妾 (chén qiè) “serviteurs et concubines” révèle une sagesse cosmologique profonde : lorsque le mouvement global est bloqué, il convient de se concentrer sur la maintenance des relations proximales, de cultiver l’harmonie dans la sphère immédiate d’influence. Cette approche s’accorde avec le principe taoïste selon lequel la Voie (道 dào) se manifeste autant dans le grand que dans le petit.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
La mention des 臣妾 (chén qiè) “serviteurs et concubines” s’enracine dans la structure sociale de la Chine ancienne, où les relations de dépendance créaient des réseaux d’obligations mutuelles. Le 臣 (chén) ne désigne pas seulement le serviteur mais le vassal lié par serment, tandis que la 妾 (qiè) représente une relation domestique qui engage la responsabilité du maître de maison.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
L’interprétation confucéenne met l’accent sur la dimension éthique de cette entrave. Pour Mencius, l’impossibilité de se retirer révèle la grandeur morale de celui qui assume ses responsabilités jusqu’au bout. La “maladie” résulte du conflit entre l’aspiration personnelle et le devoir social, mais ce conflit même témoigne de la rectitude intérieure.
Xunzi développe une lecture plus pragmatique en soulignant que les liens sociaux, même contraignants, constituent le fondement de la civilisation. S’occuper de ses 臣妾 (chén qiè) “serviteurs et concubines” malgré ses propres difficultés illustre cette capacité à transcender l’égoïsme personnel pour maintenir l’ordre social.
La perspective taoïste, notamment chez Zhuangzi, insiste sur la relativité de l’entrave. Ce qui apparaît comme un obstacle peut révéler une voie cachée vers la spontanéité efficace. L’impossibilité de se retirer globalement ouvre la possibilité d’un retrait partiel et adaptatif, illustré par la sollicitude envers les proches.
Wang Bi propose une lecture métaphysique en interprétant l’entrave comme l’expression du Dao lui-même. Les liens qui nous retiennent font partie de la trame cosmique, et vouloir s’en défaire totalement reviendrait à nier l’interdépendance universelle. La sagesse consiste à accepter ces liens tout en cultivant l’harmonie qu’ils permettent.
Petite Image du Troisième Trait
Danger d’être entravé pendant le retrait : fébrilité et extrème faiblesse. Maintenir des serviteurs et des concubines est propice. Ils ne peuvent pas s’occuper d’affaires importantes.
Structure du Troisième Trait
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais est à la base du centre cardinal de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚌ à ⚎.
- Il n’est pas en correspondance avec le sixième trait, mais le deviendra après la transformation de leur bigramme ⚌ en ⚎.
– Il est au milieu du trigramme ☴ 巽 xùn correspondant à l’élément 風 fēng “Vent” Sa transformation produit le trigramme ☶ 艮 gèn qui correspond à l’élément 山 shān “Montagne”.
- Il est également au sommet du trigramme ☶ 艮 gèn correspondant à l’élément 山 shān “Montagne” Sa transformation produit le trigramme ☷ 坤 kūn qui correspond à l’élément 地 dì “Terre”.
- Il est, pour finir, à la base du trigramme ☰ 乾 qián correspondant à l’élément 天 tiān “Ciel”. Sa transformation produit le trigramme ☴ 巽 xùn qui correspond à l’élément 風 fēng “Vent”.
– Sa relation de voisinage avec le deuxième trait évolue de ⚎ à ⚏.
- Sa relation de voisinage avec le quatrième trait évolue de ⚌ à ⚎.
- Ce trait occupe à la plus basse des deux positions associées à l’Humain. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚌ à ⚎.
- Formules Mantiques : 厲 lì ; 吉 jí.
Interprétation
S’écarter, faire un pas en arrière vis-à-vis de ceux qui entravent notre avancement, fait paradoxalement courir le risque d’aller dans la même direction qu’eux, maintenant ainsi les entraves, les attachements ou les obligations.
L’inconvénient potentiel est de permettre à ces éléments ou personnes d’exercer une influence excessive, compromettant l’intérêt réel du retrait et entravant le véritable progrès à long terme. Il faut donc faire preuve de discernement et de finesse pour gérer adéquatement les circonstances. Il s’agit d’utiliser les éléments contraignants de manière productive, de maintenir la distance nécessaire et de les mettre à notre service plutôt que l’inverse. En rétablissant ainsi une certaine stabilité dans la situation, nous atténuerons les problèmes potentiels de cette délicate situation et assurerons le succès de notre démarche.
En résumé, il est essentiel de savoir gérer habilement les éléments qui peuvent entraver la retraite en faisant preuve de prudence et de discernement dans leur utilisation.
Expérience corporelle
係遯 (xì dùn) “le retrait entravé” correspond à ces moments où notre corps ressent simultanément l’appel du retrait et la résistance des liens qui nous retiennent. C’est cette sensation particulière où l’on voudrait “partir” – quitter un travail épuisant, une relation compliquée, une situation sociale inconfortable – mais où mille fils invisibles nous rappellent nos engagements et nos responsabilités.
Cette expérience corporelle se manifeste souvent par une forme de tiraillement interne : les épaules qui se contractent sous le poids des obligations, le diaphragme qui se serre face à l’impossibilité de s’échapper, mais aussi cette chaleur particulière au niveau du cœur quand on reconnait la valeur des liens qui nous retiennent. Le corps “sait” qu’il est pris dans un réseau complexe de relations qui l’enrichissent autant qu’elles le contraignent.
畜臣妾 (xù chén qiè) “entretenir serviteurs et concubines” trouve sa traduction corporelle dans ces gestes quotidiens de sollicitude qui, paradoxalement, allègent le sentiment d’entrave : préparer un repas pour sa famille malgré la fatigue, écouter un collègue en difficulté alors qu’on traverse soi-même une crise, sourire à un enfant quand on se sent accablé. Ces micro-attentions transforment l’énergie bloquée en circulation bienveillante, illustrant cette alchimie corporelle où le service d’autrui devient libération de soi.
Cette expérience révèle un régime d’activité où la contrainte acceptée se mue en créativité relationnelle. Le corps apprend à habiter ses liens plutôt qu’à les subir, découvrant dans cette acceptation active une forme inédite de liberté – non plus l’évasion mais la transformation de l’entrave en opportunité d’approfondissement humain.
Neuf en Quatre
九 四Bon retrait.
Propice pour l’homme noble.
Défavorable pour l’homme de peu.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Dans 好遯 (hǎo dùn) “bon retrait”, le caractère 好 (hǎo) présente une composition graphique révélatrice : la femme (女 nǚ) tenant un enfant (子 zǐ), évoquant l’harmonie fondamentale, l’équilibre naturel, la beauté qui naît de la justesse des relations. Appliqué au 遯 (dùn) “retrait”, cette qualification transforme radicalement la tonalité du mouvement : il ne s’agit plus de la fuite précipitée du premier trait ou de l’entrave du troisième, mais d’un retrait qui trouve sa beauté propre, sa légitimité esthétique et morale.
L’opposition structurelle 君子 (jūn zǐ) / 小人 (xiǎo rén) constitue l’armature conceptuelle de ce trait. 君子 (jūn zǐ), littéralement “fils de prince”, désigne l’homme noble non par naissance mais par développement moral, tandis que 小人 (xiǎo rén), “l’homme de peu”, évoque celui qui reste prisonnier de ses intérêts immédiats et de sa vision étriquée. Cette polarité traverse l’ensemble de la pensée confucéenne et révèle ici sa pertinence dans l’art du retrait.
Les termes 吉 (jí) et 否 (pǐ) renforcent cette opposition : 吉 (jí), le bon augure, s’enracine dans l’image de la parole juste et opportune, tandis que 否 (pǐ), l’adversité, évoque le blocage, l’obstruction, l’impossibilité de faire circuler l’énergie harmonieusement.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 好遯 (hǎo dùn), j’ai opté pour “bon retrait” en conservant la simplicité qualificative du chinois. “Bon” me semble préférable à “beau” ou “heureux” car il évoque à la fois la dimension esthétique et éthique contenue dans 好 (hǎo). Cette traduction suggère qu’il existe des modalités du retrait qui sont intrinsèquement positives, indépendamment de leurs conséquences immédiates.
君子 (jūn zǐ) est rendu par “homme noble” plutôt que par “homme accompli” ou “homme de bien” pour préserver la dimension d’élévation morale que suppose le perfectionnement de soi. “Noble” conserve l’idée d’une noblesse acquise par l’effort spirituel, non héritée.
Pour 小人 (xiǎo rén), j’ai choisi “homme de peu” plutôt que “homme vulgaire” ou “petite personne”. Cette traduction évite le mépris social tout en soulignant la limitation de perspective qui caractérise cette attitude. “De peu” suggère une restriction de vision plus qu’une condamnation morale.
否 (pǐ) est traduit par “défavorable” plutôt que par “néfaste” pour conserver la neutralité oraculaire du terme. Cette traduction souligne que l’adversité résulte ici d’une inadéquation entre l’attitude et les circonstances, non d’une malédiction intrinsèque.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Ce quatrième trait yang en position yīn crée cette tension dynamique qui caractérise les moments de transformation harmonieuse. Le 好遯 (hǎo dùn) “bon retrait” est un mouvement yang qui accepte de s’exprimer dans un registre yin : il trouve dans cette modulation sa beauté et son efficacité.
Ce trait représente donc le moment où le retrait cesse d’être subi pour devenir choisi, où la nécessité se transforme en liberté créatrice. Dans la logique des 五行 (wǔ xíng) – les Cinq Phases -, il correspond à cette capacité d’adaptation qui permet aux énergies de circuler harmonieusement malgré les obstacles, illustrant le principe selon lequel la Voie (道 dào) se révèle autant dans le retrait que dans l’avancement.
L’opposition 君子 (jūn zǐ) / 小人 (xiǎo rén) s’enracine dans deux rapport différents au temps cosmique : le 君子 (jūn zǐ) sait reconnaître le kairos, le moment opportun, et accepte que certaines époques appellent le retrait plutôt que l’action directe. Le 小人 (xiǎo rén), prisonnier de l’immédiateté, ne peut concevoir que l’effacement puisse être une forme de réussite.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Le 好遯 (hǎo dùn) “bon retrait” trouve sa première illustration dans les figures légendaires d’ermites qui surent transformer leur retraite en source de rayonnement spirituel. L’ermite Xǔ Yóu, qui refusa l’Empire offert par Yao incarne cette capacité à faire du retrait non pas une fuite mais un accomplissement.
Dans la tradition politique chinoise, cette distinction entre 君子 (jūn zǐ) et 小人 (xiǎo rén) face au retrait traverse toutes les dynasties. Les lettrés confucéens développent l’art de la retraite dignifiée lorsque les circonstances politiques ne permettent plus l’exercice vertueux du pouvoir. Cette tradition culmine avec les ermites des Yuán et des Míng qui transforment l’exil politique en renaissance culturelle.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
Mencius développe magnifiquement cette distinction en soulignant que le 君子 (jūn zǐ) possède cette “grande préoccupation“qui lui permet de transcender les circonstances immédiates. Pour lui, le 好遯 (hǎo dùn) “bon retrait” illustre cette capacité à maintenir sa joie intérieure indépendamment des vicissitudes extérieures. 小人 (xiǎo rén) “l’homme de peu”, attaché aux résultats tangibles, ne peut comprendre cette forme de satisfaction.
La perspective taoïste, particulièrement chez Laozi, fait du retrait une manifestation privilégiée de la sagesse. Le 好遯 (hǎo dùn) “bon retrait” correspond parfaitement à l’agir sans forcer (無為 wú wéi), où l’effacement devient la forme la plus haute de l’efficacité. Zhuangzi illustre cette approche par ses nombreux personnages de sages fous qui trouvent dans la marginalité sociale une liberté créatrice inaccessible aux conformistes.
Wang Bi propose une lecture métaphysique en interprétant cette distinction comme deux rapports différents au Dao. Le 君子 (jūn zǐ) comprend que le retrait peut être une manifestation du dao aussi authentique que l’avancement, tandis que le 小人 (xiǎo rén) reste prisonnier d’une vision dualiste qui oppose succès et échec, présence et absence.
Zhu Xi développe cette analyse en soulignant que le 好遯 (hǎo dùn) “bon retrait” révèle la sincérité du 君子 (jūn zǐ) : celui-ci ne se retire pas par dépit ou par calcul, mais parce qu’il reconnaît authentiquement que les circonstances appellent cette attitude. Cette sincérité transforme le retrait en acte créateur, là où l’amertume du 小人 (xiǎo rén) ne produit que stérilité.
Petite Image du Quatrième Trait
Structure du Quatrième Trait
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais constitue la partie supérieure du centre cardinal de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚌ à ⚍.
- Il est en correspondance avec le premier trait, mais ne le sera plus après la transformation de leur bigramme ⚎ en ⚏.
– Il est au milieu du trigramme ☰ 乾 qián correspondant à l’élément 天 tiān “Ciel” Sa transformation produit le trigramme ☲ 離 lí qui correspond à l’élément 火 huǒ “Feu”.
- Il est également au sommet du trigramme ☴ 巽 xùn correspondant à l’élément 風 fēng “Vent” Sa transformation produit le trigramme ☵ 坎 kǎn qui correspond à l’élément 水 shuǐ “Eau”.
- Il est, pour finir, à la base du trigramme ☰ 乾 qián correspondant à l’élément 天 tiān “Ciel”. Sa transformation produit le trigramme ☴ 巽 xùn qui correspond à l’élément 風 fēng “Vent”.
– Sa relation de voisinage avec le troisième trait évolue de ⚌ à ⚍.
- Sa relation de voisinage avec le cinquième trait évolue de ⚌ à ⚎.
- Ce trait est à la plus haute des deux positions associées à l’Humain. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚌ à ⚍.
- Formules Mantiques : 吉 jí.
Interprétation
Se retirer de sa propre initiative, en fonction de ce qui est le plus approprié, plutôt que de suivre aveuglément ses inclinaisons personnelles, permet aux personnes avisées d’atteindre la bonne fortune.
Par contre les individus de moindre envergure ne sont pas toujours capables de mettre de côté leurs préférences personnelles, et cela les empêche de se retirer de manière opportune. Ce manque de clairvoyance les conduit à des erreurs de jugement et à une stagnation dans leur situation actuelle.
En résumé, s’adapter aux circonstances et prendre des mesures basées sur une vision à long terme plutôt que sur des désirs immédiats permet de se retirer à bon escient, même si cela va à l’encontre de ses préférences personnelles. Cette approche contribue à éviter des problèmes futurs et à maintenir une perspective à long terme.
Expérience corporelle
Le 好遯 (hǎo dùn) “bon retrait” correspond à ces moments privilégiés où le retrait s’accompagne d’un sentiment de justesse profonde, d’alignement avec le mouvement naturel des choses. C’est cette sensation particulière où l’on “sait” que c’est le bon moment pour se retirer d’une conversation, quitter un travail, mettre fin à une relation, non par fuite ou par échec, mais par reconnaissance intuitive d’une évolution nécessaire.
Cette expérience corporelle se caractérise par une forme de détente active : les épaules qui se relâchent sans s’affaisser, la respiration qui s’approfondit naturellement, cette sensation de légèreté qui accompagne les décisions justes. Le corps “célèbre” ce retrait au lieu de le subir, révélant cette harmonie entre l’intention consciente et l’intelligence somatique.
Dans les pratiques traditionnelles chinoises, cette qualité correspond parfaitement à certaines stratégies dans la pratiquer du tuina (massage thérapeutique chinois) où le praticien apprend à “reculer pour mieux avancer”, à céder l’espace pour permettre à l’énergie de circuler. Cette sagesse corporelle enseigne que certains reculs ouvrent des possibilités inaccessibles à l’avancement ou la stimulation directs.
L’opposition entre 君子 (jūn zǐ) et 小人 (xiǎo rén) trouve sa traduction dans deux régimes corporels distincts. Le 君子 (jūn zǐ) habite son retrait avec cette aisance naturelle qui caractérise les gestes justes : il peut s’effacer sans se diminuer, céder la place sans perdre sa dignité. Son corps reste centré et disponible, prêt à saisir les opportunités nouvelles que ce retrait va révéler.
Le 小人 (xiǎo rén), au contraire, vit le retrait comme une contraction défensive : les mâchoires qui se serrent, le ventre qui se noue, cette rigidité qui trahit la résistance intérieure. Son corps “dit non” à la situation, générant cette tension qui transforme une transition naturelle en épreuve stérile. Cette crispation l’empêche de percevoir les bénéfices potentiels du retrait, le maintenant dans une posture de victime qui confirme ses anticipations négatives. La même situation objective peut donc générer des expériences radicalement différentes selon notre capacité à l’habiter avec fluidité ou résistance, illustrant cette alchimie par laquelle la qualité de présence transforme les contraintes en opportunités d’approfondissement.
Neuf en Cinq
九 五Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Dans 嘉遯 (jiā dùn) “excellent retrait”, le caractère 嘉 (jiā) présente, au-dessus, 壴 (zhù), qui évoque l’instrument de musique et par extension l’harmonie, la beauté accomplie ; en bas, 加 (jiā), signifie ajouter, intensifier. Cette structure graphique suggère une forme de beauté qui s’ajoute, qui vient couronner et parfaire un processus. 嘉 (jiā) dépasse la simple qualité 好 (hǎo) du trait précédent : il évoque l’excellence, la perfection esthétique et morale, cette beauté qui naît de l’accomplissement total d’une potentialité.
L’association 嘉遯 (jiā dùn) crée une expression paradoxale qui révèle toute la sophistication de la pensée chinoise classique. Comment un retrait peut-il atteindre l’excellence ? Cette formulation suggère que le 遯 (dùn) “retrait” a désormais transcendé sa dimension de simple mouvement tactique pour devenir un art à part entière, une manifestation de la sagesse dans sa forme la plus raffinée.
La formule 貞吉 (zhēn jí) – littéralement “présage propice” – vient consacrer cette excellence. 貞 (zhēn), avec sa composition évoquant la divination (卜 bǔ) et la droiture (正 zhèng), désigne cette constance qui s’accorde avec l’ordre cosmique, tandis que 吉 (jí) confirme que cette persévérance génère des effets bénéfiques durables.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 嘉遯 (jiā dùn), j’ai opté pour “excellent retrait” afin de marquer la progression qualitative par rapport au 好遯 (hǎo dùn) du trait précédent. “Excellent” conserve la dimension d’accomplissement et de perfection contenue dans 嘉 (jiā), tout en évitant les connotations trop esthétisantes de “beau” ou trop moralisatrices de “vertueux”. Cette traduction souligne que nous atteignons ici le degré le plus élevé de maîtrise dans l’art du retrait.
貞吉 (zhēn jí) est traduit par “La persévérance est propice” en maintenant la structure prédicative du chinois. J’ai choisi “persévérance” pour 貞 (zhēn) plutôt que “rectitude” ou “fidélité” car ce terme évoque mieux la durée et la constance nécessaires pour maintenir cette excellence dans le retrait. “Propice” pour 吉 (jí) conserve la dimension oraculaire tout en suggérant que cette excellence génère naturellement des conditions favorables.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Ce cinquième trait occupe la position du souverain (君位 jūn wèi), lieu traditionnel de l’autorité et de la responsabilité cosmique : la véritable autorité sait quand s’effacer, et cette capacité d’effacement constitue paradoxalement sa plus haute expression.
嘉遯 (jiā dùn) “excellent retrait” illustre le moment où les énergies yīn et yáng trouvent leur équilibre optimal dans le mouvement de retrait. Il ne s’agit plus d’une alternance conflictuelle mais d’une danse harmonieuse où le yáng accepte de se retirer non par faiblesse mais par reconnaissance de la justesse temporelle de cette attitude. Cette configuration exemplifie le principe taoïste selon lequel la Voie (道 dào) se manifeste autant dans le retrait que dans l’avancement, autant dans l’effacement que dans l’affirmation.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
嘉遯 (jiā dùn) “excellent retrait” trouve ses illustrations les plus parfaites dans les figures légendaires de souverains qui surent abdiquer au moment opportun. L’empereur Yao (堯 Yáo) transmettant le pouvoir à Shun (舜), qui cèdera lui-même plus tard l’Empire à Yu (禹), incarnent cette excellence du retrait qui transcende l’attachement personnel au pouvoir pour servir l’harmonie générale.
Les Entretiens de Confucius célèbrent cette sagesse qui préfère l’effacement efficace à la gloire stérile.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
Selon Mencius, 嘉遯 (jiā dùn) “l’excellent retrait” est la grande préoccupation du sage authentique. Cette capacité place l’harmonie générale au-dessus des satisfactions personnelles. L’excellence naît précisément de cette transcendance de l’ego qui permet d’accompagner le mouvement cosmique sans résistance égoïste.
La perspective taoïste, notamment chez Laozi fait de 嘉遯 (jiā dùn) “l’excellent retrait” l’illustration parfaite du wú wéi. Il devient la manifestation la plus pure de cette spontanéité efficace où l’action juste naît non de la volonté forcée mais de l’alignement avec le Dào).
Wang Bi propose une lecture métaphysique en interprétant l’excellence de ce retrait comme une manifestation du “non-être” (無 wú) qui constitue l’essence même du Dào. Elle correspond à cette vérité paradoxale selon laquelle la plénitude véritable s’atteint par l’effacement, l’accomplissement par le retrait, la perfection par la simplicité. Zhu Xi enrichit cette analyse en soulignant que cette excellence résulte de la sincérité parfaite : le retrait devient excellent parce qu’il exprime authentiquement la nature profonde de l’être qui a transcendé tout attachement égoïste.
Petite Image du Cinquième Trait
Structure du Cinquième Trait
- Ce trait possède la centralité en position supérieure.
- Il est en correspondance avec le deuxième trait, mais ne le sera plus après la transformation de leur bigramme ⚎ en ⚏.
– Il est au milieu du trigramme ☰ 乾 qián correspondant à l’élément 天 tiān “Ciel” Sa transformation produit le trigramme ☲ 離 lí qui correspond à l’élément 火 huǒ “Feu”.
- Il est également au sommet du trigramme ☰ 乾 qián correspondant à l’élément 天 tiān “Ciel”. Sa transformation produit le trigramme ☱ 兌 duì qui correspond à l’élément 澤 duó “Brume”.
– Sa relation de voisinage avec le quatrième trait évolue de ⚌ à ⚍.
- Sa relation de voisinage avec le sixième trait évolue de ⚌ à ⚎.
- Ce trait occupe à la plus basse des deux positions associées au Ciel. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚌ à ⚎.
- Il est maître de l’hexagramme.
- Formules Mantiques : 貞吉 zhēn jí.
- Mots remarquables dans la Petite Image : 正 zhèng, 志 zhì.
Interprétation
Le retrait effectué avec justesse et fermeté conduira à la bonne fortune. L’avantage dans cette situation réside dans la capacité de se retirer de manière stratégique et habile. En se basant sur une compréhension claire de la situation, on évite des complications inutiles et on s’assure le succès à long terme.
Expérience corporelle
嘉遯 (jiā dùn) “l’excellent retrait” correspond à ces moments privilégiés où le retrait s’accompagne d’un sentiment de plénitude et d’accomplissement profonds. C’est cette sensation rare où l’effacement génère non pas un sentiment de perte mais au contraire une forme de joie sereine, cette satisfaction particulière qui naît de la reconnaissance intuitive que l’on agit en parfait accord avec l’ordre naturel des choses.
Cette expérience corporelle se caractérise par une qualité de détente active qui transcende la simple relaxation : c’est un état de disponibilité alerte où le corps semble “danser” avec les circonstances plutôt que de les subir ou de les forcer. La respiration devient naturellement ample et rythmée, les gestes acquièrent cette grâce particulière qui caractérise les actions justes, et l’ensemble de l’être semble habité par une forme de légèreté dynamique.
Dans la dimension la plus raffinée de l’art du massage traditionnel chinois (推拿 tuīná), le praticien maîtrise si parfaitement l’art du retrait et de l’avancement qu’il peut “disparaître” dans le mouvement tout en conservant une efficacité maximale. Cette excellence corporelle enseigne que la véritable maîtrise technique culmine paradoxalement dans l’effacement de tout effort apparent, révélant cette spontanéité efficace où la compétence transcende la technique visible.
貞吉 (zhēn jí) trouve sa traduction corporelle dans cette constance sereine qui caractérise les êtres ayant atteint cette forme d’excellence. Leur présence physique rayonne cette qualité particulière de stabilité joyeuse qui rassure et inspire l’entourage sans effort conscient. Cette persévérance excellente se manifeste par une capacité remarquable à maintenir cette qualité de présence dans la durée, transformant le retrait ponctuel en art de vivre permanent.
Cette expérience révèle un régime d’activité où l’effacement devient créateur, où la modestie génère l’autorité véritable, où la simplicité révèle la sophistication accomplie. Le corps apprend ainsi à habiter le retrait non comme une diminution mais comme un accomplissement, découvrant dans cette alchimie la possibilité d’une influence qui perdure bien au-delà de la présence physique immédiate.
Neuf Au-Dessus
上 九Retrait prospère.
Rien qui ne soit profitable.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
Dans 肥遯 (féi dùn) “retrait prospère”, le caractère 肥 (féi) est composé de la clé de la chair (月 ròu) associée à 巴 (bā), qui évoque l’adhérence, l’expansion. Cette structure graphique suggère une forme de plénitude corporelle, d’abondance substantielle qui dépasse la simple accumulation matérielle pour évoquer une prospérité organique, naturelle, presque végétale. 肥 (féi) ne désigne pas seulement la graisse ou l’embonpoint, mais cette qualité de terre fertile, cette richesse qui nourrit et fait croître.
L’association 肥遯 (féi dùn) crée un paradoxe saisissant qui révèle la sophistication ultime de la pensée chinoise du retrait. Comment peut-on s’enrichir en se retirant ? Cette formulation suggère que le 遯 (dùn) a désormais transcendé toutes ses limitations pour révéler sa nature profondément créatrice. Le retrait ne retranche plus rien mais ajoute, accumule, enrichit.
La formule 无不利 (wú bù lì) – littéralement “rien pas profitable” – déploie une double négation qui exprime l’universalité absolue du bénéfice. Cette structure syntaxique, caractéristique du chinois classique, évoque une forme de plénitude cosmique où plus aucune résistance, plus aucun obstacle ne subsiste. L’expression dépasse l’affirmation simple pour suggérer un état de grâce où tout devient naturellement bénéfique.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 肥遯 (féi dùn), j’ai opté pour “retrait prospère” afin de saisir cette dimension d’enrichissement qui caractérise 肥 (féi). “Prospère” me semble préférable à “riche” ou “gras” car il évoque à la fois l’abondance matérielle et la réussite spirituelle, et manifeste un développement harmonieux selon sa nature propre. Cette traduction souligne que nous atteignons ici une forme de retrait qui génère naturellement l’abondance. J’ai pour les mêmes raisons choisi de maintenir “prospère” plutôt que “fertile” ou “fécond” pour conserver la dimension d’accomplissement personnel qui caractérise cette configuration. Le retrait devient prospère non pas au sens commercial du terme, mais dans cette acception plus profonde où l’être épanouit pleinement ses potentialités par l’effacement même.
无不利 (wú bù lì) est traduit par “Rien qui ne soit profitable” en préservant la structure de double négation du chinois. Cette traduction maintient l’emphase rhétorique de l’original tout en suggérant cette universalité du bénéfice qui caractérise les configurations les plus élevées du Yi Jing (易經 Yì Jīng). “Profitable” conserve l’aspect concret et tangible des bénéfices tout en évitant une interprétation trop matérialiste.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
La sixième position est la plus élevée, celle où s’accomplit pleinement le processus cosmique inauguré par le premier trait. Elle représente ainsi l’aboutissement parfait du mouvement de retrait, le moment où cette dynamique révèle sa fécondité ultime. Les énergies yīn et yáng s’harmonisent parfaitement et génèrent une surabondance créatrice.
L’expression 无不利 (wú bù lì) évoque cet état de grâce cosmique où l’être s’accorde si parfaitement avec l’ordre naturel qu’il ne rencontre plus aucune résistance. Cette harmonie universelle illustre l’idéal taoïste du wú wéi, où l’action juste naît spontanément de l’alignement avec le Dao.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Selon les légendes de nombreux ermites qui transformèrent leur retraite en source de rayonnement et d’enseignement. Xu You, qui refusa l’Empire mais devint une référence morale durable, ou les Sept Sages de la Forêt de Bambous, qui créèrent dans leur retrait une culture alternative influente, incarnent cette capacité à faire du retrait une forme de prospérité spirituelle et culturelle.
Dans la tradition politique chinoise, cette configuration évoque ces retraites dynastiques qui marquèrent plus profondément l’histoire que les règnes les plus glorieux. L’empereur Kāngxī préparant sa succession, ou certains lettrés Míng, refusant de servir les Qīng, tout en maintenant une influence culturelle considérable, illustrent cette alchimie par laquelle le retrait choisi génère une autorité morale durable.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
Mencius souligne que le 肥遯 (féi dùn) “retrait prospère” révèle l’accomplissement de la nature bienveillante du sage. Placer l’harmonie universelle au-dessus des satisfactions personnelles est la source de cette fertilité. La prospérité naît précisément de cette transcendance de l’égoïsme qui permet à l’être de devenir canal de la bienveillance cosmique.
La perspective taoïste, notamment chez Laozi, fait du 肥遯 (féi dùn) “retrait prospère” l’illustration de cette “vertu mystérieuse” qui “accumule sans accaparer et enrichit sans appauvrir autrui”. Le retrait prospère correspond parfaitement à cette spontanéité efficace où l’effacement personnel génère paradoxalement l’abondance universelle.
Wang Bi propose une lecture métaphysique en interprétant cette prospérité comme une manifestation du Non-être qui constitue la source inépuisable de toute fécondité. Pour lui, le 肥遯 (féi dùn) “retrait prospère” révèle cette vérité paradoxale selon laquelle la richesse véritable s’atteint par le dépouillement, l’abondance par la simplicité, la plénitude par l’effacement. Zhu Xi enrichit cette analyse en soulignant que cette prospérité résulte de la sincérité parfaite : le retrait devient prospère parce qu’il exprime authentiquement la nature profonde de l’être qui a transcendé tout attachement possessif, permettant ainsi à l’abondance cosmique de circuler librement à travers lui.
Petite Image du Trait du Haut
Structure du Trait du Haut
- Ce trait ne possède pas la centralité, mais est au sommet de l’enveloppe de l’hexagramme, que sa transformation fait évoluer de ⚎ à ⚏.
- Il n’est pas en correspondance avec le troisième trait, mais le deviendra après la transformation de leur bigramme ⚌ en ⚍.
- Il est au sommet du trigramme ☰ 乾 qián correspondant à l’élément 天 tiān “Ciel”. Sa transformation produit le trigramme ☱ 兌 duì qui correspond à l’élément 澤 duó “Brume”.
– Sa relation de voisinage avec le cinquième trait évolue de ⚌ à ⚍.
- Ce trait est à la plus haute des deux positions associées au Ciel. Sa transformation fait évoluer ce bigramme de ⚌ à ⚍.
- Formules Mantiques : 无不利 wú bù lì.
Interprétation
Placé naturellement à la sortie de l’hexagramme, le sixième trait est donc le plus adapté à la situation de retrait. La sagesse de se retirer avec un sentiment de clarté et de confiance sera indubitablement bénéfique sous tous les aspects.
Expérience corporelle
L’expérience du 肥遯 (féi dùn) “retrait prospère” correspond à ces moments exceptionnels où le retrait s’accompagne d’un sentiment d’abondance et de plénitude qui dépasse largement les circonstances matérielles. C’est cette sensation rare où l’effacement génère non seulement la paix intérieure mais une forme de richesse existentielle qui semble se multiplier d’elle-même, cette satisfaction profonde qui naît de la reconnaissance intuitive que l’on a trouvé sa juste place dans l’ordre cosmique.
Cette expérience corporelle se caractérise par une qualité de densité joyeuse qui transcende la simple détente : c’est un état de plénitude active où le corps semble “chanter” sa satisfaction, où chaque geste acquiert cette grâce naturelle qui caractérise les êtres en harmonie avec leur destin. La respiration devient naturellement ample et nourricière, la posture se redresse sans effort, et l’ensemble de l’organisme semble habité par une forme de vitalité tranquille qui rayonne spontanément vers l’entourage.
Dans les pratiques traditionnelles chinoises, cette qualité correspond à l’art de “nourrir la vie” (養生 yǎngshēng) dans sa dimension la plus accomplie, où l’être apprend à cultiver cette prospérité intérieure qui se révèle indépendante des circonstances extérieures. Cette sagesse corporelle enseigne que la véritable richesse réside dans cette capacité à transformer l’énergie vitale en source d’abondance perpétuelle, révélant cette alchimie interne où la retenue génère la surabondance.
无不利 (wú bù lì) “Rien qui ne soit profitable” trouve sa traduction corporelle dans cette aisance naturelle qui caractérise les êtres ayant atteint cette forme de prospérité spirituelle. Leur présence physique génère spontanément des effets bénéfiques sur l’entourage : leur simple compagnie apaise les tensions, leur écoute résout les conflits, leur silence même devient enseignement. Cette universalité du bénéfice se manifeste par une capacité remarquable à transformer toute situation en opportunité d’enrichissement mutuel, révélant cette générosité naturelle où donner et recevoir deviennent indiscernables.
Dans ce régime d’activité, l’effacement devient source de création, la modestie génère l’autorité véritable, et la simplicité révèle l’abondance cosmique. Le corps apprend ainsi à habiter cette prospérité du retrait non comme une accumulation mais comme une circulation, découvrant dans cette fluidité généreuse la possibilité d’une richesse qui se multiplie en se partageant, illustrant cette alchimie ultime par laquelle l’être devient canal transparent de l’abondance universelle.
Grande Image
大 象se retirer
Sous le ciel il y a la montagne.
Se retirer.
Ainsi l’homme noble se tient à distance de l’homme de peu.
Sans hostilité mais avec dignité.
Notes de traduction
ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE
La formule cosmologique 天下有山 (tiān xià yǒu shān) “Sous le ciel il y a la montagne” présente une structure d’une simplicité apparente qui recèle une profondeur symbolique remarquable. 天下 (tiān xià), littéralement “sous le ciel”, évoque l’espace terrestre dans sa totalité, le monde humain soumis à l’ordre céleste. 有山 (yǒu shān) – “il y a la montagne” – introduit cette présence verticale qui s’élève vers le 天 (tiān), créant un lien dynamique entre les domaines terrestres et célestes.
La montagne (山 shān) dans cette configuration symbolise l’élément stable qui demeure immobile tandis que le 天 (tiān) – le ciel – poursuit son mouvement perpétuel. Cette image évoque la structure même de l’hexagramme 遯 (dùn) où le trigramme 艮 (gèn) – la Montagne – se trouve en position inférieure, tandis que le trigramme 乾 (qián) – le Ciel – occupe la position supérieure, s’éloignant progressivement.
La leçon éthique 君子以遠小人不惡而嚴 (jūn zǐ yǐ yuǎn xiǎo rén bù è ér yán) “Ainsi l’homme noble se tient à distance de l’homme de peu. Sans hostilité mais avec dignité.“déploie une sophistication remarquable. Le verbe 遠 (yuǎn) – s’éloigner, prendre ses distances – fait écho au 遯 (dùn) de l’hexagramme tout en précisant sa modalité sociale. L’expression 不惡而嚴 (bù è ér yán) crée une tension dialectique entre l’absence d’hostilité (不惡 bù è) et la maintien de la dignité (嚴 yán), révélant l’art subtil du retrait noble.
CHOIX DE TRADUCTION
Pour 天下有山 (tiān xià yǒu shān), j’ai opté pour “Sous le ciel il y a la montagne” en préservant l’ordre syntaxique chinois et la structure existentielle. Cette traduction maintient la dimension cosmologique de la formule tout en évitant les paraphrases explicatives qui affaibliraient la force poétique de l’image originelle.
遠小人 (yuǎn xiǎo rén) m’a conduit à choisir “se tient à distance de l’homme de peu” plutôt que “évite” ou “fuit”. “Se tenir à distance” conserve la dimension spatiale et mesurée du 遠 (yuǎn) tout en évitant les connotations négatives de la fuite. Cette traduction souligne l’aspect délibéré et digne de cette mise à distance.
Pour 不惡而嚴 (bù è ér yán), j’ai choisi “Sans hostilité mais avec dignité” en rendant 惡 (è) par “hostilité” plutôt que par “haine” ou “aversion”. Cette traduction préserve la nuance entre l’absence d’animosité personnelle et le maintien d’une attitude ferme. 嚴 (yán) est rendu par “dignité” pour évoquer cette gravité respectueuse qui caractérise l’attitude du 君子 (jūn zǐ) dans ses relations sociales délicates.
L’expression 君子以 (jūn zǐ yǐ) – “Ainsi l’homme noble” – conserve la structure causale du chinois en reliant explicitement l’enseignement cosmologique à la conduite éthique, principe fondamental de la Grande Image.
DIMENSION COSMOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE
Cette configuration révèle l’harmonie fondamentale entre l’ordre naturel et l’éthique humaine. La montagne (山 shān) sous le ciel (天 tiān) illustre le principe selon lequel la stabilité terrestre trouve sa légitimité dans sa relation juste avec l’ordre céleste. Cette verticalité cosmique enseigne que la distance n’est pas séparation mais respect de la hiérarchie naturelle.
La structure 乾 (qián) sur 艮 (gèn) – Ciel sur Montagne – évoque cette situation où l’énergie 陽 (yáng) du ciel tend naturellement à s’élever et s’éloigner de la stabilité 陰 (yīn) de la montagne. Cette configuration illustre parfaitement la logique du 遯 (dùn) : non pas un conflit entre forces opposées, mais un mouvement naturel de différenciation qui permet à chaque élément d’exprimer sa nature propre.
DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE
Cette Grande Image s’enracine dans l’idéal confucéen de l’ ”étiquette de la distance” qui structure les relations sociales harmonieuses. Le Traité des Rites (禮記 Lǐ Jì) développe longuement cette science des distances appropriées selon les rangs, les âges, et les circonstances. L’attitude décrite ici évoque celle du lettré sage qui sait maintenir sa dignité morale sans tomber dans l’arrogance ou le mépris.
Dans la pratique politique traditionnelle, cette configuration conseille l’art de la retraite dignifiée face aux 小人 (xiǎo rén) qui envahissent les cercles du pouvoir : savoir se retirer sans scandale, prendre ses distances sans créer de faction, maintenir son intégrité sans compromettre l’harmonie générale.
PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES
Mencius relève que la distance du 君子 (jūn zǐ) vis-à-vis du 小人 (xiǎo rén) témoigne de sa bienveillance plutôt que de son orgueil. Cette mise à distance protège autant le 小人 (xiǎo rén) que le 君子 (jūn zǐ) lui-même : elle évite les influences mutuellement dégradantes tout en préservant la possibilité d’une évolution positive. L’absence d’hostilité (不惡 bù è) révèle cette capacité du sage à distinguer entre la personne et ses actes, maintenant une bienveillance fondamentale malgré l’incompatibilité des voies.
Dans la perspective taoïste, le sage ne force ni ne combat, il se contente de suivre sa nature profonde qui l’éloigne naturellement des influences contraires à l’harmonie. Cette spontanéité dans la mise à distance illustre la spontanéité naturelle où l’éthique devient aussi naturelle que la respiration.
Wang Bi souligne que cette attitude révèle la nature du 道 (dào) lui-même : présent partout mais ne s’imposant nulle part, influent mais non contraignant. La montagne sous le ciel illustre cette présence discrète mais indéniable du principe spirituel dans le monde matériel. Zhu Xi enrichit cette analyse en insistant sur la dimension pédagogique de cette attitude : par son exemple silencieux, le 君子 (jūn zǐ) enseigne plus efficacement que par ses discours.
Structure de la Grande Image
Le personnage emblématique de l’Hexagramme 33 est : 君子 jūn zǐ, le noble héritier.
Interprétation
Il est préférable de maintenir une distance avec un contexte avilissant ou de moindre envergure.
Cette distance ne se manifeste pas par de l’hostilité, mais plutôt par une attitude réservée et digne : elle ne s’applique pas uniquement envers l’extérieur, mais tout d’abord envers soi-même.
En témoignant ainsi d’une motivation claire, elle évite les malentendus et les tensions, et contribue donc également au maintien de relations harmonieuses.
Expérience corporelle
遠小人不惡而嚴 (yuǎn xiǎo rén bù è ér yán) “Ainsi l’homme noble se tient à distance de l’homme de peu. Sans hostilité mais avec dignité.” correspond à ces moments délicats de la vie sociale où l’on doit prendre ses distances avec certaines personnes sans créer de conflit ouvert. C’est cet art subtil qui consiste à se retirer progressivement d’une conversation qui dérape, à éviter certaines fréquentations sans les condamner publiquement, ou à maintenir une courtoisie polie tout en marquant clairement ses limites.
Cela s’exprime corporellement par une fermeté intérieure et une tranquillité extérieure. Les épaules restent détendues mais droites, évitant à la fois l’affaissement de la soumission et la rigidité de l’agressivité. La respiration demeure calme et régulière, témoignant de cette paix intérieure qui ne se laisse pas troubler par les turbulences environnantes. Le regard, sans être fuyant, évite l’affrontement direct, illustrant cette capacité à maintenir sa présence tout en signalant discrètement ses réserves.
L’art du tàijíquán consiste à “neutraliser et dissoudre” les forces adverses sans les combattre frontalement. Cette pratique de sagesse corporelle enseigne que la véritable force réside dans cette capacité à rester centré tout en s’adaptant, ferme dans ses principes mais souple dans leur application.
L’image de la montagne sous le ciel trouve ici sa traduction corporelle : une base stable (les pieds bien ancrés, le ventre centré) qui permet une élévation naturelle (le sommet de la tête qui s’étire vers le ciel), créant cette dignité naturelle qui n’a besoin ni de se justifier ni de s’imposer. Cette expérience révèle comment l’attitude juste naît d’un alignement corporel qui exprime spontanément les valeurs intérieures, transformant la contrainte sociale en opportunité de perfectionnement personnel.
Neuvième Aile
Ordre des Hexagrammes (序卦傳 Xù Guà Zhuàn)
Les êtres en peuvent pas durer éternellement.
C’est pourquoi vient ensuite “Se retirer”.
Se retirer correspond à céder.