Hexagramme 7 : Shi · Troupe

Présentation Générale

Introduction et signification métaphysique de Shi

L’hexa­gramme 7, nom­mé Shi (師), repré­sente une troupe ou une force orga­ni­sée face au dan­ger. Il sym­bo­lise la mobi­li­sa­tion col­lec­tive et dis­ci­pli­née en réponse à une menace. Shi incarne le prin­cipe de l’ac­tion coor­don­née et de la résis­tance orga­ni­sée, où l’in­té­gri­té per­son­nelle joue un rôle essen­tiel pour l’ex­pé­rience col­lec­tive.

Cet hexa­gramme nous rap­pelle que face à l’ad­ver­si­té, la force vient de l’u­nion et de la dis­ci­pline, gui­dées par la droi­ture et la sagesse acquise.

Interprétation Générale de l’Hexagramme

Dans une situa­tion de dan­ger immi­nent, où le risque de perte de contrôle est réel, la droi­ture per­son­nelle et l’ex­pé­rience sont des atouts indis­pen­sables. Ces qua­li­tés sont essen­tielles pour déter­mi­ner les actions les plus adap­tées et les plus effi­caces pour faire face à la menace.

Il est impé­ra­tif de se regrou­per pour lut­ter contre le dan­ger et faire rem­part aux risques d’en­va­his­se­ment. Cette mobi­li­sa­tion de masse doit être gui­dée par une approche hon­nête et expé­ri­men­tée, pour garan­tir des stra­té­gies effi­caces, quel que soit le contexte. Le plus impor­tant est de ne pas res­ter figé à son échelle de valeurs habi­tuelle, inadap­tée au carac­tère excep­tion­nel des cir­cons­tances actuelles.

Conseil Divinatoire

L’in­té­gri­té alliée au savoir-faire engendre spon­ta­né­ment res­pect et confiance au sein du groupe. Ce sont ces der­niers qui ren­forcent la mobi­li­sa­tion col­lec­tive et la cohé­sion requises essen­tielles pour répondre effi­ca­ce­ment au dan­ger. Il faut abso­lu­ment évi­ter de se sin­gu­la­ri­ser ou d’a­dop­ter une atti­tude agres­sive, afin de ne pas com­pro­mettre l’u­ni­té néces­saire pour cette lutte.

En adop­tant cette stra­té­gie équi­li­brée · se mobi­li­ser tout en res­tant intègre, s’ap­puyer sur son expé­rience sans agres­si­vi­té, et s’a­dap­ter sans perdre ses valeurs fon­da­men­tales · on crée les meilleures condi­tions pour par­ve­nir à une vic­toire infaillible sur la menace. Mais ce suc­cès immé­diat aura sur­tout ren­for­cé la rési­lience du groupe pour l’a­ve­nir.

Pour approfondir

Le concept de “lea­der­ship adap­ta­tif” déve­lop­pé par Ronald Hei­fetz résonne avec l’i­dée de Shi d’une mobi­li­sa­tion gui­dée par l’in­té­gri­té et l’ex­pé­rience. L’a­dap­ta­bi­li­té et l’ap­pren­tis­sage col­lec­tif per­mettent alors de faire face aux défis les plus com­plexes.

La coor­di­na­tion et la syner­gie de groupe émer­geant du concept d’ ”intel­li­gence col­lec­tive” en psy­cho­lo­gie sociale montrent com­ment la fédé­ra­tion d’une diver­si­té de pers­pec­tives conduit à des solu­tions effi­caces et inno­vantes pour résoudre des pro­blèmes appa­rem­ment insur­mon­tables.

Mise en Garde

Bien que la mobi­li­sa­tion et la dis­ci­pline soient essen­tielles, il faut évi­ter de tom­ber dans l’au­to­ri­ta­risme ou une rigi­di­té exces­sive. Le risque serait alors de perdre de vue l’ob­jec­tif ini­tial de pro­tec­tion et d’har­mo­nie, et de se lais­ser au contraire empor­ter par la dyna­mique du conflit. Il est donc fon­da­men­tal de main­te­nir un équi­libre entre la fer­me­té néces­saire et la flexi­bi­li­té adap­ta­tive, de ne pas sacri­fier l’hu­ma­ni­té et la com­pas­sion sur l’au­tel de l’ef­fi­ca­ci­té.

Synthèse et Conclusion

· Impor­tance de la droi­ture per­son­nelle et de l’ex­pé­rience face au dan­ger

· Néces­si­té d’une mobi­li­sa­tion col­lec­tive gui­dée par l’in­té­gri­té

· Adap­ta­tion des stra­té­gies aux cir­cons­tances excep­tion­nelles

· Ren­for­ce­ment de la cohé­sion du groupe par le res­pect et la confiance

· Renon­ce­ment à l’in­di­vi­dua­lisme ou à une agres­si­vi­té exces­sive

· Main­te­nir l’é­qui­libre entre mobi­li­sa­tion, inté­gri­té et adap­ta­bi­li­té

· Construc­tion d’une rési­lience col­lec­tive sur le long terme


L’hexa­gramme Shi nous rap­pelle que face à l’ad­ver­si­té, notre plus grande force réside dans notre capa­ci­té à nous unir sui­vant l’in­té­gri­té et la sagesse expé­ri­men­tée. En culti­vant et alliant dis­ci­pline, adap­ta­bi­li­té et valeurs fon­da­men­tales, nous pou­vons non seule­ment sur­mon­ter les défis immé­diats, mais aus­si for­ger une com­mu­nau­té plus forte et rési­liente. La véri­table vic­toire, selon Shi, n’est pas seule­ment la sur­vie face au dan­ger, mais l’é­mer­gence d’un col­lec­tif plus uni et mieux pré­pa­ré pour l’a­ve­nir.

Jugement

tuàn

shī

troupe

zhēn zhàng rén

pré­sage • homme aguer­ri • homme • bon augure

jiù

pas • faute

L’Ar­mée.

Per­sé­vé­rance de l’homme mûr. Faste.

Pas de blâme.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

(shī) est un carac­tère com­plexe dont la gra­phie évoque une armée orga­ni­sée. Ce terme désigne éty­mo­lo­gi­que­ment une “troupe” ou une “armée”, mais s’é­tend éga­le­ment aux notions de “maître”, “expert” ou “modèle”. L’a­na­lyse gra­phique révèle une com­po­sante qui évoque le ras­sem­ble­ment d’hommes sous une direc­tion com­mune, ce qui explique sa double signi­fi­ca­tion mili­taire et péda­go­gique.

Le sino­gramme se décom­pose en deux par­ties prin­ci­pales : une par­tie supé­rieure évo­quant un éten­dard ou un dra­peau (旗, qí), sym­bole de ral­lie­ment, et une par­tie infé­rieure repré­sen­tant un groupe orga­ni­sé. Cette com­po­si­tion illustre par­fai­te­ment l’es­sence même d’une armée : un ensemble d’in­di­vi­dus uni­fiés sous une ban­nière com­mune, agis­sant de manière coor­don­née.

Le concept de (zhēn) est fon­da­men­tal dans le Yi Jing. Il désigne lit­té­ra­le­ment la divi­na­tion favo­rable, mais s’é­tend aux notions de “fer­me­té”, “constance”, “déter­mi­na­tion” et “fidé­li­té à des prin­cipes”. Dans la pen­sée chi­noise clas­sique, repré­sente cette qua­li­té morale essen­tielle qui per­met de main­te­nir une orien­ta­tion juste face aux chan­ge­ments cir­cons­tan­ciels. En contexte mili­taire, cette “per­sé­vé­rance” n’est pas un entê­te­ment rigide mais une constance stra­té­gique, adap­ta­tive.

Dans l’ex­pres­sion 丈人 (zhàng rén) (zhàng) évoque la sta­ture, la matu­ri­té, tan­dis que (rén) désigne l’être humain.

Dans les textes anciens, cette expres­sion pou­vait dési­gner :

  • Un homme âgé, res­pec­table par son expé­rience
  • Un chef de famille ou de clan
  • Un offi­cier expé­ri­men­té
  • Une figure d’au­to­ri­té morale

Dans le contexte mili­taire de l’hexa­gramme, cela évoque un com­man­dant expé­ri­men­té plu­tôt qu’un simple vété­ran.

L’ex­pres­sion (wú jiù) indique non seule­ment l’ab­sence de faute, mais sug­gère éga­le­ment que l’ac­tion est en har­mo­nie avec le (dào), la Voie. Dans ce contexte, elle laisse entendre que l’or­ga­ni­sa­tion mili­taire, lors­qu’elle est gui­dée par la per­sé­vé­rance d’un homme mûr, ne consti­tue pas une trans­gres­sion de l’ordre natu­rel, mal­gré le poten­tiel des­truc­teur inhé­rent à toute armée.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour le titre de l’hexa­gramme, j’ai pri­vi­lé­gié “L’Ar­mée” plu­tôt que “La Troupe” ou “Le Maître”. Ce choix s’ins­crit dans une tra­di­tion inter­pré­ta­tive qui met l’ac­cent sur la dimen­sion mili­taire de cet hexa­gramme, bien que pos­sède éga­le­ment une conno­ta­tion d’en­sei­gne­ment. La struc­ture même de l’hexa­gramme, avec le tri­gramme (kǎn, l’eau) au-des­sus du tri­gramme (kūn, la terre), évoque une force orga­ni­sée (l’eau) qui se déploie sur un ter­ri­toire (la terre), image par­faite d’une armée en cam­pagne.

Pour la for­mule (zhēn zhàng rén jí), plu­sieurs tra­duc­tions étaient pos­sibles :

  • “La per­sé­vé­rance de l’homme mûr apporte la réus­site”
  • “L’homme expé­ri­men­té qui per­sé­vère connaî­tra le suc­cès”
  • “Favo­rable est la constance de l’homme de valeur”

J’ai choi­si “Per­sé­vé­rance de l’homme mûr. Faste.” pour pré­ser­ver la conci­sion du texte ori­gi­nal tout en sou­li­gnant l’im­por­tance d’une fer­me­té morale gui­dée par la sagesse de l’ex­pé­rience. Le terme (jí) indique un pro­nos­tic favo­rable, que j’ai ren­du par “Faste”, terme consa­cré dans la tra­di­tion divi­na­toire.

(zhēn) a été tra­duit par “per­sé­vé­rance” pour sou­li­gner l’im­por­tance de la fer­me­té morale dans un contexte mili­taire.

J’ai opté pour “homme mûr” afin de rendre cette idée d’une per­sonne ayant atteint une cer­taine matu­ri­té, une sagesse liée à l’ex­pé­rience, sans néces­sai­re­ment impli­quer la vieillesse.

L’ex­pres­sion (wú jiù) est récur­rente dans le Yi Jing. Elle indique l’ab­sence de faute ou de blâme. J’ai opté pour “Pas de blâme” plu­tôt que “Sans reproche” ou “Aucune faute” pour conser­ver la sim­pli­ci­té directe de la for­mu­la­tion chi­noise.

Pers­pec­tives inter­pré­ta­tives

Dans la tra­di­tion confu­céenne, l’hexa­gramme illustre les prin­cipes de gui­dance et d’or­ga­ni­sa­tion col­lec­tive d’une mul­ti­tude sou­mise à l’u­ni­té. Cela en fait une méta­phore de l’ordre social idéal selon Confu­cius, où la mul­ti­tude est har­mo­nieu­se­ment orga­ni­sée sous une auto­ri­té légi­time.

Wang Bi, dans la tra­di­tion taoïste, met davan­tage l’ac­cent sur la dimen­sion inté­rieure de cette confi­gu­ra­tion. L’ar­mée devient alors une méta­phore des forces inté­rieures qu’il convient de dis­ci­pli­ner, avec 丈人 (zhàng rén) repré­sen­tant la sagesse qui gou­verne les impul­sions.

Sur le plan his­to­rique, cet hexa­gramme s’ins­crit dans le contexte de la Chine antique où l’ar­mée repré­sen­tait une ins­ti­tu­tion fon­da­men­tale. À l’é­poque des Zhou, l’or­ga­ni­sa­tion mili­taire connaît des trans­for­ma­tions impor­tantes, pas­sant d’ar­mées aris­to­cra­tiques à des forces plus pro­fes­sion­na­li­sées. La men­tion de 丈人 (zhàng rén) pour­rait faire réfé­rence au chef mili­taire expé­ri­men­té, néces­saire à la réus­site des opé­ra­tions.

Structure de l’Hexagramme 7

Dans l’hexa­gramme 7 le second trait yang se dis­tingue de tous les autres traits yin.
Il est pré­cé­dé de H6 訟 sòng “Débattre”, et sui­vi de H8 比 “S’al­lier” (ils appar­tiennent à la même paire).
Son Oppo­sé est H13 同人 tóng rén “Se réunir entre sem­blables”.
Son hexa­gramme Nucléaire est H24 復 “Reve­nir”.
Les traits maîtres sont le second et le cin­quième.
– For­mules Man­tiques : 貞丈 zhēn zhàng ; 吉  ; 无咎 jiù.

Expérience corporelle

L’hexa­gramme évoque cette ten­sion cor­po­relle par­ti­cu­lière qui accom­pagne toute mobi­li­sa­tion des forces, qu’elles soient phy­siques ou men­tales. La dis­po­si­tion des tri­grammes – l’eau (, kǎn) sur la terre (, kūn) – peut se lire comme une méta­phore du corps en action : les éner­gies fluides (sang, souffle) qui s’or­ga­nisent au sein de la struc­ture cor­po­relle.

La “per­sé­vé­rance de l’homme mûr” (貞 丈 人) peut alors s’in­ter­pré­ter comme cette qua­li­té d’at­ten­tion sou­te­nue qui per­met de main­te­nir l’or­ga­ni­sa­tion des forces cor­po­relles face à l’ad­ver­si­té. Ce n’est pas l’im­pé­tuo­si­té de la jeu­nesse qui est valo­ri­sée ici, mais la constance réflé­chie de l’ex­pé­rience.

Commentaire sur le Jugement

彖 傳 tuàn zhuàn

shīzhòng zhēn zhèng néng zhòng zhèng wáng

troupe • mul­ti­tude • par­ti­cule finale • pré­sage • cor­rect • par­ti­cule finale • pou­voir • ain­si • mul­ti­tude • cor­rect • pou­voir • ain­si • roi • par­ti­cule finale

gāng zhōng ér yīngxìng xiǎn ér shùn tiān xiàér mín cóng zhī yòu jiù

ferme • au centre • et ain­si • il faut • agir • dif­fi­cul­té • et ain­si • se confor­mer • ain­si • celui-ci • poi­son • ciel • sous • et ain­si • peuple • se confor­mer • son • bon augure • main • com­ment ? • faute • par­ti­cule finale

L’Ar­mée, c’est la mul­ti­tude. La Per­sé­vé­rance, c’est la rec­ti­tude. Pou­vant rec­ti­fier la mul­ti­tude, on peut alors régner.

Ferme au centre et trou­vant réso­nance. Avan­çant dans le péril tout en res­tant docile. Uni­fiant ain­si le monde entier, le peuple le suit. Faste. De quoi le blâ­me­rait-on ?

Notes de traduction

LE NOM DE L’HEXAGRAMME

師 shī, en com­bi­nant 帀 encer­cle­ment et 丬 foule, évoque éty­mo­lo­gi­que­ment l’armée, mais dépasse cette signi­fi­ca­tion pre­mière pour dési­gner toute mul­ti­tude orga­ni­sée sous une auto­ri­té com­pé­tente, toute orga­ni­sa­tion col­lec­tive struc­tu­rée et dis­ci­pli­née. Shī ne traite donc pas l’autorité comme une domi­na­tion externe mais comme un prin­cipe d’organisation interne de la col­lec­ti­vi­té. Après la régu­la­tion conflic­tuelle de SòngShī inau­gure ain­si une réflexion sur l’émergence d’un ordre social authen­tique où la mul­ti­tude, cor­rec­te­ment orien­tée, trans­cende les anta­go­nismes indi­vi­duels pour consti­tuer une force créa­trice har­mo­nieuse.

LES TRIGRAMMES ET LES TRAITS

La confi­gu­ra­tion Kūn 坤 terre/réceptivité au-des­sus de Kǎn 坎 abîme/péril mani­feste une struc­ture éner­gé­tique où la doci­li­té ter­restre sur­plombe le dan­ger sous-jacent. Cette dis­po­si­tion exprime la loi fon­da­men­tale de Shī : l’organisation col­lec­tive sup­pose une appa­rence de sta­bi­li­té docile qui recouvre et contient les périls inhé­rents à toute action col­lec­tive. Le trait yang unique à la deuxième posi­tion (trait cen­tral du tri­gramme infé­rieur Kǎn) révèle le prin­cipe d’autorité qui émerge du cœur même du péril pour struc­tu­rer la mul­ti­tude yin envi­ron­nante. Les six posi­tions accom­plissent leur tem­po­ra­li­té selon un rythme d’organisation pro­gres­sive : enra­ci­ne­ment dans le péril maî­tri­sé aux posi­tions infé­rieures, jusqu’au déploie­ment de l’influence docile aux posi­tions supé­rieures.

EXPLICATION DU JUGEMENT

師 (Shī) – L’Armée

“L’Armée, c’est la mul­ti­tude.”

眾 zhòng “mul­ti­tude” montre un ras­sem­ble­ment humain, trois per­sonnes 人gui­dées par une même 目vi­sion. Ce qui jus­ti­fie cette équa­tion fon­da­men­tale : 師 shī = 眾zhòng, l’armée comme mul­ti­tude orga­ni­sée. Cette iden­ti­fi­ca­tion révèle une concep­tion de l’autorité qui trans­cende l’usage mili­taire pour embras­ser toute orga­ni­sa­tion col­lec­tive authen­tique. La capa­ci­té de rec­ti­fier la mul­ti­tude consti­tue la condi­tion essen­tielle de la légi­ti­mi­té, révé­lant que l’autorité authen­tique ne contraint pas mais aligne la col­lec­ti­vi­té sur sa propre droi­ture natu­relle.

貞 (Zhēn) – Per­sé­vé­rance

“La Per­sé­vé­rance, c’est la rec­ti­tude. Pou­vant rec­ti­fier la mul­ti­tude, on peut alors régner.”

貞 zhēn évoque la fer­me­té, la droi­ture et la per­sé­vé­rance selon les prin­cipes justes. Dans 正 zhèng – “rec­ti­fier”, le trait ver­ti­cal au-des­sus de la base hori­zon­tale montre l’alignement sur la norme céleste. L’équation貞 = 正 (zhēn = zhèng) révèle que la constance authen­tique de Shī s’enracine dans la confor­mi­té aux prin­cipes justes. Dans 王 wáng “régner”, le trait ver­ti­cal relie les trois niveaux cos­miques (Ciel-Humain-Terre) et exprime la sou­ve­rai­ne­té authen­tique selon l’ordre uni­ver­sel plu­tôt que l’autorité arbi­traire. La per­sé­vé­rance devient ain­si la tem­po­ra­li­té légi­time (可 “pou­voir, capa­ci­té”) pour orga­ni­ser la rec­ti­tude col­lec­tive.

丈人 (Zhàng rén) – L’homme mûr

“Ferme au centre et trou­vant réso­nance.”

L’ “homme mûr” cor­res­pond au trait yang en posi­tion cen­trale à la deuxième place. Sa posi­tion à une place paire dans le tri­gramme infé­rieur lui per­met de “trou­ver réso­nance” avec la mul­ti­tude yin envi­ron­nante, mais sur­tout avec le trait yin de l’autorité sou­ve­raine en cin­quième place yang.

Dans ses formes archaïques sur bronze, 應yīng “faire écho” com­bine 鷹 “aigle” comme élé­ment pho­né­tique avec le radi­cal  xīn “cœur”. Cela sug­gère une réac­ti­vi­té vigi­lante, à la manière de l’aigle qui répond ins­tan­ta­né­ment aux mou­ve­ments de sa proie. Le cœur (心) ajoute la dimen­sion de réac­ti­vi­té émo­tion­nelle consciente. Cette vigi­lance per­met à la fer­me­té inté­rieure de l’autorité de répondre avec sen­si­bi­li­té aux besoins col­lec­tifs tout en cor­res­pon­dant à l’ordre cos­mique supé­rieur.

吉 (Jí) – Faste

“Avan­çant dans le péril tout en res­tant docile. Uni­fiant ain­si le monde entier, le peuple le suit. Faste.”

險 xiǎn “péril” cor­res­pond au tri­gramme Kan (abîme/péril) en posi­tion infé­rieure, tan­dis que 順 shùn exprime la sou­plesse adap­ta­tive de Kūn 坤 terre/réceptivité qui suit les cir­cons­tances exté­rieures plu­tôt que les force. Cette moda­li­té d’action qui assume les risques tout en pré­ser­vant l’harmonie interne pro­duit l’ “uni­fi­ca­tion du monde” et l’enrôlement spon­ta­né du peuple. 從 cóng “suivre” qui montre deux per­sonnes dont l’une suit l’autre, exprime en effet l’adhésion volon­taire entre sem­blables plu­tôt que la contrainte.

毒  pré­sente une poly­sé­mie remar­quable : poison/domination/unification. Dans ce contexte, il sug­gère l’action uni­fi­ca­trice qui imprègne l’ensemble du ter­ri­toire, à la manière d’une sub­stance qui se dif­fuse par­tout. Cette péné­tra­tion totale de l’influence sug­gère une concep­tion du pou­voir plus effi­cace que la simple domi­na­tion externe.

咎 (Wú jiù) – Pas de blâme

“De quoi le blâ­me­rait-on ?”

咎 jiù évoque une faute morale ou une erreur de juge­ment. L’autorité authen­tique trans­forme posi­ti­ve­ment (“imprègne”) le monde par sa seule influence. Son inno­cence est affir­mée par une inter­ro­ga­tion rhé­to­rique : la rec­ti­fi­ca­tion véri­table de la mul­ti­tude échappe incon­tes­ta­ble­ment aux reproches ordi­naires.

SYNTHÈSE

Shī révèle l’autorité col­lec­tive comme un art de la rec­ti­fi­ca­tion qui dépasse l’opposition entre domi­na­tion et désordre. L’influence authen­tique naît de la fer­me­té cen­trale sen­sible aux sol­li­ci­ta­tions, d’une capa­ci­té à agir au cœur du péril peut pré­ser­ver l’harmonie, et d’une trans­for­ma­tion qua­li­ta­tive du milieu pour sus­ci­ter l’adhésion spon­ta­née. Il trouve son appli­ca­tion dans tous les domaines néces­si­tant coor­di­na­tion har­mo­nieuse, lea­der­ship ins­pi­rant, et effi­ca­ci­té dans le res­pect de la digni­té de la mul­ti­tude. L’hexagramme per­met ain­si de repen­ser les rap­ports entre auto­ri­té et col­lec­ti­vi­té selon les prin­cipes d’une rec­ti­fi­ca­tion mutuelle plu­tôt que d’une domi­na­tion uni­la­té­rale.

Six au Début

初 六 chū liù

shī chū

troupe • sor­tir • ain­si • confor­mé­ment

zāng xiōng

dénier • bon • fer­me­ture

L’ar­mée sort selon les règles.

Ne pas avan­cer cor­rec­te­ment serait néfaste.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Le carac­tère (shī), que nous avons déjà ana­ly­sé dans le Juge­ment, est ici asso­cié au verbe (chū), “sor­tir”. Cette com­bi­nai­son évoque lit­té­ra­le­ment “l’ar­mée qui sort” ou “la sor­tie de l’ar­mée”, c’est-à-dire le déploie­ment des forces mili­taires hors de leur gar­ni­son. Dans la Chine antique, cette “sor­tie” mar­quait le début for­mel d’une cam­pagne mili­taire, un moment ritua­li­sé et codi­fié.

Le terme () est d’une impor­tance capi­tale. Il désigne fon­da­men­ta­le­ment les “règles”, “lois” ou “normes” qui struc­turent une acti­vi­té. Son éty­mo­lo­gie révèle un lien avec les ins­tru­ments de mesure et le prin­cipe d’ordre. Dans le contexte mili­taire, fait réfé­rence à la dis­ci­pline, aux règle­ments et aux pro­to­coles qui régissent les mou­ve­ments de l’ar­mée. Ce carac­tère par­tage sa racine avec (), le rituel, sou­li­gnant la dimen­sion céré­mo­nielle et for­ma­li­sée des opé­ra­tions mili­taires dans la Chine antique.

L’ex­pres­sion (pǐ zāng) forme un binôme com­plexe. () signi­fie “nier”, “reje­ter” ou “s’op­po­ser à”, tan­dis que (zāng) désigne ce qui est “bon”, “cor­rect” ou “appro­prié”. Ensemble, cette for­mu­la­tion sug­gère le fait de “reje­ter ce qui est cor­rect” ou de “ne pas pro­cé­der cor­rec­te­ment”.

Le carac­tère (xiōng) indique clai­re­ment un pro­nos­tic défa­vo­rable, un augure néfaste. Il s’op­pose direc­te­ment à (, “faste”) que nous avons vu dans le Juge­ment géné­ral.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour l’ex­pres­sion (shī chū yǐ lù), j’ai opté pour “L’ar­mée sort selon les règles”. Cette for­mu­la­tion cherche à pré­ser­ver la conci­sion du chi­nois clas­sique tout en ren­dant expli­cite l’i­dée que le déploie­ment mili­taire doit suivre des pro­to­coles éta­blis. D’autres tra­duc­tions pos­sibles auraient pu être :

  • “L’ar­mée se déploie confor­mé­ment aux règle­ments”
  • “La troupe sort en res­pec­tant la dis­ci­pline”
  • “Les forces mili­taires avancent selon l’ordre éta­bli”

Pour (pǐ zāng xiōng), j’ai choi­si “Ne pas avan­cer cor­rec­te­ment serait néfaste.” Cette tra­duc­tion expli­cite la construc­tion syn­taxique ori­gi­nale qui peut sem­bler ellip­tique. Le terme pou­vant signi­fier “non” ou “néga­tion”, et dési­gnant ce qui est “bon” ou “cor­rect”, j’ai ren­du cette oppo­si­tion par une for­mu­la­tion affir­ma­tive qui exprime clai­re­ment la consé­quence néga­tive d’un non-res­pect des règles.

Alter­na­tives pos­sibles :

  • “S’é­car­ter des règles : néfaste”
  • “Reje­ter la bonne conduite apporte le mal­heur”
  • “Ne pas agir cor­rec­te­ment sera funeste”

Pers­pec­tives inter­pré­ta­tives

Le (, rituel) et le (, règles) sont deux concepts essen­tiels qui, pour Confu­cius, struc­turent toute acti­vi­té sociale har­mo­nieuse, y com­pris la guerre. Ce pre­mier trait est inter­pré­té comme une leçon fon­da­men­tale sur l’im­por­tance de la dis­ci­pline et de l’ordre.

Cette lec­ture est ren­for­cée par le com­men­taire tra­di­tion­nel de Cheng Yi qui écrit : “Même dans l’art de la guerre, qui est l’art de la vio­lence, il convient de suivre les prin­cipes rituels”.

La tra­di­tion taoïste, notam­ment dans les com­men­taires de Wang Bi (王弼), offre une lec­ture plus sub­tile. Le res­pect des “règles” (, ) n’est pas tant une adhé­sion à des conven­tions sociales qu’une confor­mi­té au mou­ve­ment natu­rel des choses, au (dào). Wang Bi sug­gère que l’ex­pres­sion “sor­tir selon les règles” implique un mou­ve­ment qui s’ac­corde avec les cir­cons­tances, qui épouse le flux natu­rel des évé­ne­ments plu­tôt que de s’y oppo­ser.

Pers­pec­tive mili­taire his­to­rique

Dans les trai­tés mili­taires chi­nois comme “L’Art de la guerre” de Sun Tzu), la dis­ci­pline et l’ordre sont consi­dé­rés comme des fac­teurs déci­sifs de vic­toire : “L’ordre et le désordre dépendent de l’or­ga­ni­sa­tion”. Ce pre­mier trait fait écho à cette pen­sée stra­té­gique : une armée qui se déploie sans res­pect des règles court à sa perte.

Dimen­sion his­to­rique et rituelle

Dans la Chine des Zhou, le déploie­ment d’une armée était entou­ré de céré­mo­nies rituelles com­plexes. Avant toute cam­pagne mili­taire, des sacri­fices étaient offerts aux ancêtres et aux divi­ni­tés, des ser­ments étaient pro­non­cés, et des règles strictes enca­draient le com­por­te­ment des troupes. Le fait direc­te­ment réfé­rence à ces pra­tiques ritua­li­sées, où la dimen­sion céré­mo­nielle et la dimen­sion stra­té­gique étaient insé­pa­rables.

Ana­lyse contex­tuelle

Il y a une ten­sion inté­res­sante entre ce pre­mier trait et le Juge­ment de l’hexa­gramme. Le Juge­ment valo­rise “la per­sé­vé­rance de l’homme mûr”, tan­dis que ce pre­mier trait insiste sur le res­pect des règles for­melles. Cette com­plé­men­ta­ri­té sug­gère que la sagesse du com­man­dant expé­ri­men­té se mani­feste pré­ci­sé­ment dans sa capa­ci­té à res­pec­ter et faire res­pec­ter les pro­to­coles appro­priés.

Petite Image du Trait du Bas

shī chū

troupe • sor­tir • ain­si • confor­mé­ment

shī xiōng

perdre • confor­mé­ment • fer­me­ture • aus­si

Mettre la troupe en mou­ve­ment en bon ordre. Perdre ce bon ordre serait mau­vais signe.

Structure du Trait du Bas

- Trait Yin à une place Impaire, la pre­mière posi­tion est incor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H7 師 shī Troupe, et devient donc cor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H19 臨 lín “Appro­cher”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais est à la base de l’en­ve­loppe de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il n’est pas en cor­res­pon­dance avec le qua­trième trait, mais le devien­dra après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est à la base du tri­gramme kǎn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme duì qui cor­res­pond à l’élé­ment 澤 duó “Brume”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le deuxième trait évo­lue de à .
- Ce trait occupe la plus basse des deux posi­tions asso­ciées à la Terre. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : 凶 xiōng.

Interprétation

Il est cru­cial d’a­gir tou­jours en confor­mi­té avec les règles éta­blies. S’en­ga­ger de manière désor­ga­ni­sée, à la hâte, est sou­vent syno­nyme d’é­chec. Pour évi­ter de par­tir du mau­vais pied, l’or­ga­ni­sa­tion et la dis­ci­pline doivent être non seule­ment éta­blies mais aus­si rigou­reu­se­ment main­te­nues. Ces piliers sont essen­tiels pour se pré­mu­nir contre les erreurs et assu­rer le suc­cès de toute entre­prise.

Expérience corporelle

Ce trait évoque la sen­sa­tion phy­sique d’un mou­ve­ment dis­ci­pli­né, ordon­né. Le corps mili­taire, comme le corps indi­vi­duel, pos­sède son rythme propre, ses cadences, ses formes d’or­ga­ni­sa­tion. L’ex­pres­sion 師 出 以 律 peut être res­sen­tie comme cette ten­sion par­ti­cu­lière qui accom­pagne tout dépla­ce­ment col­lec­tif coor­don­né : chaque indi­vi­du doit ajus­ter ses mou­ve­ments à ceux du groupe, créant ain­si une cho­ré­gra­phie d’en­semble.

Le 否 臧 (pǐ zāng), “ne pas avan­cer cor­rec­te­ment”, évoque cor­po­rel­le­ment la dis­so­nance, le désa­li­gne­ment. Dans les arts mar­tiaux chi­nois tra­di­tion­nels, cette notion est fon­da­men­tale : un mou­ve­ment qui ne res­pecte pas les prin­cipes struc­tu­rels cor­rects (, jìn) non seule­ment perd en effi­ca­ci­té mais peut se retour­ner contre celui qui l’exé­cute.

Neuf en Deux

九 二 jiǔ èr

zài shī zhōng

dans • troupe • au centre

bon augure

jiù

pas • faute

wáng sān mìng

roi • trois • don­ner • mis­sion

Se trou­ver au milieu de l’ar­mée.

Faste.

Pas de blâme.

Le roi confère trois fois le man­dat.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans l’ex­pres­sion (zài shī zhōng), le verbe (zài) indique la pré­sence, la situa­tion, l’exis­tence en un lieu. Le terme (shī), que nous avons déjà ana­ly­sé pré­cé­dem­ment, désigne “l’ar­mée” ou “la troupe”. Quant à (zhōng), ce carac­tère est fon­da­men­tal dans la pen­sée chi­noise : il évoque le “milieu”, le “centre”, mais aus­si l’é­qui­libre, la média­tion. Son gra­phisme repré­sente une flèche qui atteint sa cible au centre, sug­gé­rant la jus­tesse, la pré­ci­sion, l’a­dé­qua­tion par­faite.

La com­bi­nai­son de ces trois carac­tères crée une image de posi­tion­ne­ment idéal : être situé au cœur même de l’ar­mée, en son centre névral­gique. Cette posi­tion cen­trale n’est pas sim­ple­ment phy­sique mais éga­le­ment fonc­tion­nelle et hié­rar­chique – elle sug­gère un rôle pivot, une posi­tion d’é­qui­libre et d’in­fluence.

La for­mule (wáng sān xí mìng) est par­ti­cu­liè­re­ment riche en conno­ta­tions his­to­riques et rituelles. Le carac­tère (wáng) désigne le “roi”, figure d’au­to­ri­té suprême dans la Chine ancienne. Le terme (sān), “trois”, pos­sède une valeur sym­bo­lique par­ti­cu­lière dans la numé­ro­lo­gie chi­noise, sou­vent asso­ciée à la com­plé­tude, à l’a­chè­ve­ment d’un cycle. Le verbe () est archaïque et solen­nel ; il signi­fie “confé­rer”, “accor­der” dans un contexte céré­mo­niel. Enfin, (mìng) désigne le “man­dat”, le “des­tin” ou la “mis­sion” confiée par une auto­ri­té supé­rieure. Ce carac­tère com­bine gra­phi­que­ment les élé­ments “ordre” et “bouche”, évo­quant un ordre pro­non­cé, une parole qui engage.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour l’ex­pres­sion (zài shī zhōng), j’ai opté pour “Se trou­ver au milieu de l’ar­mée”. Cette for­mu­la­tion pré­serve l’i­dée de posi­tion­ne­ment cen­tral tout en res­tant fluide en fran­çais. D’autres tra­duc­tions auraient pu être envi­sa­gées :

  • “Être au centre des troupes”
  • “Occu­per une posi­tion cen­trale dans l’ar­mée”
  • “Au cœur des forces mili­taires”

Le terme () a été tra­duit sim­ple­ment par “Faste”. Cette tra­duc­tion, bien que tech­nique, est pré­fé­rée à des alter­na­tives comme “Favo­rable”, “Bon augure” ou “Chance” qui dilue­raient la spé­ci­fi­ci­té du voca­bu­laire ora­cu­laire.

L’ex­pres­sion (wú jiù), tra­duite par “Pas de blâme”, main­tient la cohé­rence avec ma tra­duc­tion du pre­mier trait et du Juge­ment géné­ral. Cette for­mu­la­tion est deve­nue clas­sique dans les tra­duc­tions fran­çaises du Yi Jing et conserve l’i­dée d’une absence de faute ou de reproche.

Pour (wáng sān xí mìng), j’ai choi­si “Le roi confère trois fois le man­dat”. Cette tra­duc­tion lit­té­rale pré­serve la solen­ni­té et la dimen­sion rituelle de l’ex­pres­sion ori­gi­nale. D’autres options auraient pu être :

  • “Le sou­ve­rain accorde trois fois sa confiance”
  • “Le roi octroie par trois fois sa mis­sion”
  • “Triple inves­ti­ture royale”

J’ai pré­fé­ré conser­ver la struc­ture syn­taxique chi­noise et le voca­bu­laire rituel pour main­te­nir l’an­crage his­to­rique du texte.

Pers­pec­tives inter­pré­ta­tives

Dans la tra­di­tion confu­céenne, ce deuxième trait est inter­pré­té comme une illus­tra­tion par­faite de la posi­tion du 君子 (jūnzǐ), “l’homme de bien”, qui occupe une posi­tion juste et équi­li­brée au sein de la hié­rar­chie sociale, sans s’ex­po­ser aux dan­gers des extrêmes.

La triple inves­ti­ture () repré­sente la recon­nais­sance méri­tée des qua­li­tés morales et des com­pé­tences. Le nombre trois est signi­fi­ca­tif : il sug­gère la plé­ni­tude, la per­fec­tion dans l’ordre rituel.

La lec­ture taoïste, notam­ment celle déve­lop­pée par Wang Bi, inter­prète dif­fé­rem­ment cette cen­tra­li­té. Être “au milieu de l’ar­mée” évoque moins une posi­tion hié­rar­chique qu’un état d’é­qui­libre inté­rieur. Le milieu (, zhōng) est ici com­pris comme la “voie du milieu” qui per­met de navi­guer entre les extrêmes sans s’y atta­cher.

La triple mis­sion confé­rée par le roi est vue comme une méta­phore de l’a­li­gne­ment avec le dào : lorsque l’être humain est en par­faite har­mo­nie avec la Voie, il reçoit natu­rel­le­ment l’in­ves­ti­ture du Ciel, sym­bo­li­sée ici par le man­dat royal. Wang Bi note que “celui qui se tient au centre peut accueillir toutes les trans­for­ma­tions sans perdre son équi­libre”.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

Dans la Chine des Zhou, l’ex­pres­sion (wáng sān xí mìng) fait réfé­rence à une pra­tique rituelle concrète. Lors des céré­mo­nies d’in­ves­ti­ture, le roi pou­vait confé­rer jus­qu’à trois niveaux de man­dat ou de pri­vi­lèges à ses ministres ou géné­raux méri­tants. Cette triple inves­ti­ture incluait géné­ra­le­ment :

  1. Le man­dat ver­bal (口命, kǒu mìng) : une pro­cla­ma­tion publique
  2. Le man­dat écrit (書命, shū mìng) : un docu­ment offi­ciel d’in­ves­ti­ture
  3. Le man­dat maté­riel (物命, wù mìng) : l’oc­troi d’in­signes et de sym­boles d’au­to­ri­té

Le “Clas­sique des rites” men­tionne cette pra­tique : “Pour les affaires les plus impor­tantes, le man­dat est confé­ré trois fois”. Cette triple confir­ma­tion visait à garan­tir la solen­ni­té de l’in­ves­ti­ture et sa recon­nais­sance par tous.

En contexte mili­taire, cette triple inves­ti­ture pre­nait une signi­fi­ca­tion par­ti­cu­lière. Le géné­ral ain­si man­da­té rece­vait non seule­ment l’au­to­ri­té for­melle du sou­ve­rain, mais aus­si sa pleine confiance pour agir de manière auto­nome sur le champ de bataille. Cette auto­no­mie était indis­pen­sable dans un contexte où les com­mu­ni­ca­tions étaient lentes et où le géné­ral devait prendre des déci­sions rapides sans pou­voir consul­ter le sou­ve­rain.

His­to­ri­que­ment, les géné­raux qui rece­vaient ce triple man­dat étaient sou­vent pla­cés au centre des dis­po­si­tifs mili­taires, posi­tion stra­té­gique qui per­met­tait à la fois de coor­don­ner les mou­ve­ments des dif­fé­rentes uni­tés et d’être pro­té­gé par l’en­semble des troupes. Cette posi­tion cen­trale, (zài shī zhōng), n’é­tait donc pas sim­ple­ment sym­bo­lique mais cor­res­pon­dait à une réa­li­té tac­tique des armées chi­noises anciennes.

ANALYSE POSITIONNELLE

Si le pre­mier trait insis­tait sur le res­pect des règles lors du déploie­ment ini­tial, ce deuxième trait met l’ac­cent sur la posi­tion juste, équi­li­brée, au sein de la struc­ture mili­taire. Cette com­plé­men­ta­ri­té sug­gère que l’ef­fi­ca­ci­té mili­taire repose sur deux piliers : des règles claires et des posi­tion­ne­ments justes.

Petite Image du Deuxième Trait

zài shī zhōng

se trou­ver à • troupe • au centre • bon augure

chéng tiān chǒng

pro­mou­voir • ciel • faveur • aus­si

wáng sān mìng

roi • trois • don­ner • mis­sion

huái wàn bāng

gar­der au coeur • dix mille • royaume • aus­si

Demeu­rer au centre de la troupe est pro­pice, signi­fie béné­fi­cier de la pro­tec­tion du Ciel. Le roi consacre par trois fois la mis­sion. veut dire qu’il traite avec bon­té toutes les régions.

Structure du Deuxième Trait

- Trait Yang à une place Paire, la deuxième posi­tion est incor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H7 師 shī Troupe, et devient donc cor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H2 坤 kūn “Elan récep­tif”..
- Ce trait pos­sède la cen­tra­li­té en posi­tion infé­rieure.
- Il est en cor­res­pon­dance avec le cin­quième trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au milieu du tri­gramme kǎn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme kūn qui cor­res­pond à l’élé­ment 地 “Terre”.
- Il est éga­le­ment à la base du tri­gramme zhèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 雷 léi “Ton­nerre”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme kūn qui cor­res­pond à l’élé­ment 地 “Terre”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le pre­mier trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le troi­sième trait évo­lue de à .
- Ce trait est à la plus haute des deux posi­tions asso­ciées à la Terre. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- Il est maître de l’hexa­gramme avec le cin­quième trait.
- For­mules Man­tiques : 吉  ; 无咎 jiù.
- Mots remar­quables : 中 zhōng. Dans la Petite Image : 中 zhōng, 天 tiān.

Interprétation

Se posi­tion­ner au centre de l’ac­tion est cru­cial pour une direc­tion effi­cace et un suc­cès assu­ré. Cette approche favo­rise l’har­mo­nie entre les prin­cipes éle­vés, les inté­rêts per­son­nels et le bien-être col­lec­tif. En res­tant au cœur du mou­ve­ment, , il est plus aisé d’a­gir en connais­sance de cause, d’i­den­ti­fier rapi­de­ment les pro­blèmes et les oppor­tu­ni­tés. Cela per­met d’é­vi­ter les erreurs et de prendre des déci­sions équi­li­brées, béné­fiques pour tous.

Expérience corporelle

Ce trait évoque la sen­sa­tion phy­sique d’é­qui­libre par­fait, de sta­bi­li­té au sein du mou­ve­ment. Dans les arts mar­tiaux chi­nois comme le 太極拳 (tài­jí­quán), cette notion de centre (, zhōng) est fon­da­men­tale : le pra­ti­quant cherche à main­te­nir son centre de gra­vi­té tout en s’a­dap­tant aux mou­ve­ments de l’ad­ver­saire.

L’ex­pres­sion “se trou­ver au milieu de l’ar­mée” peut être res­sen­tie comme cette expé­rience cor­po­relle par­ti­cu­lière où l’on se sent par­fai­te­ment inté­gré à un ensemble plus vaste, à la fois dis­tinct et connec­té, influen­çant et influen­cé. C’est l’ex­pé­rience du chef d’or­chestre au milieu de ses musi­ciens, à la fois gui­dant et étant por­té par l’en­semble.

La triple inves­ti­ture (王 三 錫 命) évoque cor­po­rel­le­ment le sen­ti­ment de légi­ti­mi­té, cette sen­sa­tion sub­tile que notre rôle est plei­ne­ment recon­nu et vali­dé, que notre posi­tion est juste. Dans la tra­di­tion des arts mar­tiaux internes, on parle de 三華聚頂 (sān huá jù dǐng), “les trois fleurs qui se ras­semblent au som­met”, pour décrire cet état où le corps, l’es­prit et l’éner­gie s’a­lignent par­fai­te­ment.

Six en Trois

六 三 liù sān

輿

shī huò shī

troupe • pos­sible • char­rier • cadavre

xiōng

fer­me­ture

L’ar­mée pour­rait trans­por­ter des cadavres.

Néfaste.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans l’ex­pres­sion 輿 (shī huò yú shī) le carac­tère (shī), que nous avons déjà exa­mi­né, main­tient ici son sens d’ ”armée” ou de “troupe”. Le terme (huò) est par­ti­cu­liè­re­ment nuan­cé : il indique la pos­si­bi­li­té, l’é­ven­tua­li­té, l’in­cer­ti­tude. Sa gra­phie com­bine les élé­ments “arme” et “bouche”, sug­gé­rant peut-être l’i­dée d’un ordre mili­taire ambi­gu ou incer­tain.

Le carac­tère 輿 () désigne un véhi­cule, un char, ou plus géné­ra­le­ment l’ac­tion de trans­por­ter, de por­ter. Sa gra­phie révèle une com­po­si­tion fas­ci­nante : la par­tie supé­rieure évoque des mains qui sou­lèvent, tan­dis que la par­tie infé­rieure repré­sente un véhi­cule. Cette image gra­phique sug­gère l’ef­fort col­lec­tif néces­saire pour dépla­cer un poids consi­dé­rable.

Quant à (shī), ce carac­tère repré­sente lit­té­ra­le­ment un “cadavre”, un “corps sans vie”. Sa gra­phie sty­li­sée évoque un corps allon­gé, inerte. Dans les textes rituels anciens, pou­vait éga­le­ment dési­gner la per­sonne qui incar­nait un défunt lors des céré­mo­nies ances­trales, ajou­tant une dimen­sion rituelle à ce carac­tère appa­rem­ment macabre.

La com­bi­nai­son de ces quatre carac­tères crée une image sai­sis­sante : celle d’une armée qui, poten­tiel­le­ment (, huò), se retrouve à trans­por­ter ses propres morts. Cette image évoque immé­dia­te­ment la défaite, la retraite, les consé­quences funestes d’une cam­pagne mili­taire mal conduite.

Le carac­tère (xiōng) qui conclut ce trait indique clai­re­ment un augure défa­vo­rable, un pré­sage néfaste. Son gra­phisme archaïque repré­sen­te­rait une fosse ou une tombe, ren­for­çant ain­si la conno­ta­tion funèbre de l’en­semble du trait.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour l’ex­pres­sion 輿 (shī huò yú shī), j’ai opté pour “L’ar­mée pour­rait trans­por­ter des cadavres”. Cette tra­duc­tion pré­serve l’élé­ment d’in­cer­ti­tude ou de pos­si­bi­li­té conte­nu dans (huò), tout en ren­dant expli­cite l’i­mage macabre sug­gé­rée par le texte ori­gi­nal. D’autres tra­duc­tions auraient pu être envi­sa­gées :

  • “L’ar­mée pour­rait avoir à char­rier des morts”
  • “Il se peut que la troupe doive por­ter des corps”
  • “La troupe risque de trans­por­ter ses propres cadavres”

Pour (xiōng), j’ai sim­ple­ment tra­duit par “Néfaste”, qui s’op­pose direc­te­ment à (, “faste”). J’ai pré­fé­ré cette tra­duc­tion, bien que tech­nique, à des alter­na­tives comme “Mal­heur” ou “Funeste” qui pour­raient sem­bler plus dra­ma­tiques mais s’é­loi­gne­raient du voca­bu­laire ora­cu­laire spé­ci­fique.

Pers­pec­tives inter­pré­ta­tives

Dans la tra­di­tion confu­céenne ce troi­sième trait est inter­pré­té comme une mise en garde contre l’u­sage incon­si­dé­ré de la force mili­taire. Confu­cius et ses dis­ciples valo­ri­saient l’ordre social et la ver­tu civile au-des­sus des exploits guer­riers. Pour eux, une armée qui trans­porte ses propres morts sym­bo­lise l’é­chec de la ver­tu et de la diplo­ma­tie. Selon Kong Ying­da : “lorsque l’ar­mée en arrive à trans­por­ter des cadavres, c’est que la poli­tique ver­tueuse a échoué et que la voie mili­taire a été mal employée”.

La lec­ture taoïste de Wang Bi inter­prète ce trait comme l’illus­tra­tion des consé­quences natu­relles de l’ac­tion for­cée, contraire au prin­cipe du non-agir : “l’ar­mée qui trans­porte des cadavres est celle qui va contre le cours natu­rel des choses”.

Dans cette pers­pec­tive, le trait illustre par­fai­te­ment le prin­cipe taoïste selon lequel for­cer le cours des évé­ne­ments mène inévi­ta­ble­ment au désastre. L’u­sage de la force mili­taire, expres­sion ultime de l’ac­tion déli­bé­rée, contient en germe sa propre défaite lors­qu’il s’é­carte de la Voie (dào).

Petite Image du Troisième Trait

輿

shī huò shī

troupe • peut-être • cha­riot • cadavre

gōng

grand • pas • suc­cès • aus­si

La troupe pour­rait éga­le­ment rame­ner beau­coup de cadavres, ne garan­tit pas un grand suc­cès.

Structure du Troisième Trait

- Trait Yin à une place Impaire, la troi­sième posi­tion est incor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H7 師 shī Troupe, et devient donc cor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H46 升 shēng “Crois­sance”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais est à la base du centre car­di­nal de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il n’est pas en cor­res­pon­dance avec le sixième trait, mais le devien­dra après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au milieu du tri­gramme zhèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 雷 léi “Ton­nerre” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme duì qui cor­res­pond à l’élé­ment 澤 duó “Brume”.
- Il est éga­le­ment au som­met du tri­gramme kǎn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme xùn qui cor­res­pond à l’élé­ment 風 fēng “Vent”.
- Il est, pour finir, à la base du tri­gramme kūn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 地 “Terre”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme zhèn qui cor­res­pond à l’élé­ment 雷 léi “Ton­nerre”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le deuxième trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le qua­trième trait évo­lue de à .
- Ce trait occupe à la plus basse des deux posi­tions asso­ciées à l’Hu­main. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : 凶 xiōng.

Interprétation

Les conflits internes risquent de frag­men­ter l’au­to­ri­té, entraî­nant ain­si des réper­cus­sions néga­tives pour l’en­semble de l’or­ga­ni­sa­tion. Cette divi­sion est sou­vent la cause d’une perte de direc­tion claire, menant inévi­ta­ble­ment à l’i­nef­fi­ca­ci­té. En outre, elle engendre des fric­tions qui peuvent conduire à des désastres. Comme un navire sans capi­taine, une enti­té qui perd son uni­té se trouve rapi­de­ment en dif­fi­cul­té, inca­pable de gar­der son cap et d’af­fron­ter les défis en navi­guant effi­ca­ce­ment dans les eaux tumul­tueuses du chan­ge­ment.

Expérience corporelle

Ce trait évoque la sen­sa­tion phy­sique d’é­pui­se­ment et de perte qui suit une action exces­sive ou mal orien­tée. L’i­mage de corps por­tant d’autres corps, de vivants trans­por­tant des morts, nous connecte à l’ex­pé­rience cor­po­relle du poids, de la fatigue, du far­deau.

Dans les arts mar­tiaux chi­nois tra­di­tion­nels, ce prin­cipe est bien connu : une action qui va contre la struc­ture natu­relle du corps ou qui dépense une éner­gie exces­sive finit par se retour­ner contre celui qui l’exé­cute : “Uti­li­ser la force brute mène à l’é­pui­se­ment de soi”.

L’ex­pres­sion “trans­por­ter des cadavres” peut être res­sen­tie cor­po­rel­le­ment comme cette sen­sa­tion de por­ter un poids mort, un far­deau qui non seule­ment alour­dit le corps mais affecte aus­si l’es­prit. C’est l’ex­pé­rience d’une action qui s’est retour­née contre son ins­ti­ga­teur, d’un effort qui, au lieu de pro­duire un résul­tat posi­tif, engendre son contraire.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

Dans la Chine des Zhou (1046–256 av. J.-C.), période pro­bable de com­pi­la­tion du Yi Jing, le trai­te­ment des corps des sol­dats morts au com­bat revê­tait une impor­tance rituelle consi­dé­rable. Selon les 禮記 (Lǐjì, “Clas­sique des rites”), “même en temps de guerre, les rites funé­raires ne doivent pas être négli­gés”.

His­to­ri­que­ment, une armée vic­to­rieuse pou­vait géné­ra­le­ment enter­rer ses morts sur place ou orga­ni­ser leur trans­port dans des condi­tions rituelles appro­priées. En revanche, une armée en déroute était sou­vent contrainte d’a­ban­don­ner ses morts, ou de les trans­por­ter dans des condi­tions pré­caires durant une retraite pré­ci­pi­tée. L’i­mage de l’ar­mée “trans­por­tant des cadavres” (師或輿尸, shī huò yú shī) évo­quait donc immé­dia­te­ment, pour le lec­teur ancien, l’i­dée d’une défaite ou d’une retraite désor­don­née.

Six en Quatre

六 四 liù sì

shī zuǒ

troupe • à gauche • étape

jiù

pas • faute

L’ar­mée se retire sur la gauche.

Pas de blâme.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans l’ex­pres­sion (shī zuǒ cì) le carac­tère (shī) main­tient ici son sens d’ar­mée ou de troupe orga­ni­sée, comme nous l’a­vons vu pré­cé­dem­ment. Le terme (zuǒ) désigne la “gauche”, direc­tion qui pos­sède dans la cos­mo­lo­gie chi­noise une signi­fi­ca­tion par­ti­cu­lière. Sa gra­phie sty­li­sée évoque une main effec­tuant un geste vers la gauche, sym­bo­li­sant une orien­ta­tion ou une ten­dance.

Dans le contexte mili­taire tra­di­tion­nel chi­nois, la gauche n’est pas une direc­tion neutre. Selon les “Rites des Zhou”, l’ar­mée en ordre de bataille pla­çait géné­ra­le­ment ses forces d’é­lite à droite, consi­dé­rée comme posi­tion d’hon­neur et d’at­taque. La gauche, par contraste, était sou­vent asso­ciée à une posi­tion défen­sive ou à un mou­ve­ment de repli stra­té­gique.

Le carac­tère () est poly­sé­mique : il peut signi­fier “ran­ger”, “ordon­ner”, “étape”, “cam­pe­ment tem­po­raire” ou “sta­tion”. Sa gra­phie sug­gère l’i­dée de suc­ces­sion ordon­née ou de posi­tion­ne­ment séquen­tiel. Dans le contexte mili­taire, il évoque le fait de prendre posi­tion, de sta­tion­ner ou de s’é­ta­blir tem­po­rai­re­ment.

La com­bi­nai­son de ces trois carac­tères crée une image sub­tile : celle d’une armée qui prend posi­tion sur sa gauche, sug­gé­rant un mou­ve­ment qui n’est pas direc­te­ment orien­té vers l’at­taque, mais plu­tôt vers une conso­li­da­tion ou un repo­si­tion­ne­ment stra­té­gique.

L’ex­pres­sion (wú jiù), que nous avons déjà ana­ly­sée dans les traits pré­cé­dents, main­tient son sens d’ ”absence de blâme” ou de “non-culpa­bi­li­té”, indi­quant que ce mou­ve­ment, bien que pos­si­ble­ment défen­sif, est appro­prié à la situa­tion.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour l’ex­pres­sion (shī zuǒ cì), j’ai opté pour “L’ar­mée se retire sur la gauche”. Cette tra­duc­tion inter­pré­ta­tive cherche à rendre expli­cite la dimen­sion stra­té­gique de ce mou­ve­ment vers la gauche. D’autres tra­duc­tions auraient pu être envi­sa­gées :

  • “L’ar­mée prend posi­tion à gauche”
  • “Les troupes campent sur la gauche”
  • “L’ar­mée fait halte sur son flanc gauche”

Ma tra­duc­tion pri­vi­lé­gie l’i­dée d’un mou­ve­ment de repli tac­tique, inter­pré­ta­tion qui s’ac­corde avec les com­men­taires tra­di­tion­nels sur ce trait. Le terme “se retire” ne doit pas être com­pris comme une déroute ou une fuite, mais plu­tôt comme un mou­ve­ment déli­bé­ré de repo­si­tion­ne­ment. Cette nuance est impor­tante pour com­prendre la valeur posi­tive de ce trait, confir­mée par le “pas de blâme” qui suit.

Pour (wú jiù), j’ai main­te­nu la tra­duc­tion “Pas de blâme” par sou­ci de cohé­rence avec les traits pré­cé­dents et le Juge­ment.

Pers­pec­tives inter­pré­ta­tives

Dans la tra­di­tion confu­céenne ce qua­trième trait est inter­pré­té comme une illus­tra­tion de la flexi­bi­li­té tac­tique gui­dée par des prin­cipes moraux. Pour les let­trés confu­céens, “se reti­rer sur la gauche” sym­bo­lise la capa­ci­té à adap­ter sa stra­té­gie sans com­pro­mettre son inté­gri­té morale. Cheng Yi note que “l’ar­mée qui se retire sur la gauche est celle qui sait quand avan­cer et quand recu­ler”. Cette inter­pré­ta­tion s’ac­corde par­fai­te­ment avec l’i­déal confu­céen de l’ac­tion oppor­tune, gui­dée par la sagesse prag­ma­tique.

La lec­ture taoïste inter­prète ce trait comme une illus­tra­tion du prin­cipe de non-com­pé­ti­tion. Pour Wang Bi, “l’ar­mée qui se retire sur la gauche est celle qui ne cherche pas la confron­ta­tion directe mais qui s’a­dapte aux cir­cons­tances”. (wú jiù) confirme que cette atti­tude d’a­dap­ta­tion plu­tôt que de confron­ta­tion est en har­mo­nie avec la Voie (dào).

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

Dans l’art mili­taire de la Chine ancienne, la pola­ri­té gauche-droite était char­gée de signi­fi­ca­tions stra­té­giques et rituelles. Selon “L’Art de la guerre” de Sun Tzu, “quand l’en­ne­mi est fort à droite, nous nous ren­for­çons à gauche”.

Pour les armées chi­noises de la période des Royaumes Com­bat­tants, la droite était géné­ra­le­ment la posi­tion d’at­taque prin­ci­pale, asso­ciée sym­bo­li­que­ment au yang, à l’ac­ti­vi­té, à l’of­fen­sive. La gauche, asso­ciée au yin, repré­sen­tait sou­vent une posi­tion défen­sive ou une for­ma­tion secon­daire. Le mou­ve­ment vers la gauche pou­vait donc signi­fier un chan­ge­ment d’in­ten­tion stra­té­gique, pas­sant de l’of­fen­sive à une pos­ture plus défen­sive ou pré­pa­ra­toire.

Le terme () fait éga­le­ment réfé­rence aux étapes ou sta­tions mili­taires, ces cam­pe­ments tem­po­raires éta­blis lors des dépla­ce­ments d’une armée, cha­cun repré­sen­tant un posi­tion­ne­ment tac­tique spé­ci­fique.

Petite Image du Quatrième Trait

zuǒ jiù

à gauche • étape • pas • faute

wèi shī cháng

à venir • perdre • constant • aus­si

La troupe fait halte à proxi­mi­té. Pas de faute, signi­fie ne pas s’é­loi­gner de la norme.

Structure du Quatrième Trait

- Trait Yin à une place Paire, la qua­trième posi­tion est cor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H7 師 shī Troupe, et devient donc incor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H40 解 xiè “Libé­ra­tion”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais consti­tue la par­tie supé­rieure du centre car­di­nal de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il n’est pas en cor­res­pon­dance avec le pre­mier trait, mais le devien­dra après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au milieu du tri­gramme kūn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 地 “Terre” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme kǎn qui cor­res­pond à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau”.
- Il est éga­le­ment au som­met du tri­gramme zhèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 雷 léi “Ton­nerre” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme qui cor­res­pond à l’élé­ment 火 huǒ “Feu”.
- Il est, pour finir, à la base du tri­gramme kūn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 地 “Terre”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme zhèn qui cor­res­pond à l’élé­ment 雷 léi “Ton­nerre”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le troi­sième trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le cin­quième trait évo­lue de à .
- Ce trait est à la plus haute des deux posi­tions asso­ciées à l’Hu­main. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : 无咎 jiù.

Interprétation

L’a­ban­don judi­cieux d’une stra­té­gie inadé­quate peut s’a­vé­rer béné­fique pour le suc­cès à long terme. Il est cru­cial de savoir iden­ti­fier les moments où une retraite tac­tique est pré­cieuse. Cette approche per­met non seule­ment d’é­vi­ter un éven­tuel échec, mais aus­si de pré­ser­ver et de recons­ti­tuer ses res­sources. Ain­si, ne pas s’obs­ti­ner dans une voie infruc­tueuse doit être vu non comme un échec, mais comme une adap­ta­tion stra­té­gique face à l’é­vo­lu­tion des cir­cons­tances.

Expérience corporelle

Ce trait évoque la sen­sa­tion cor­po­relle du dépla­ce­ment laté­ral, du pas de côté qui per­met d’é­vi­ter une confron­ta­tion directe. Dans les arts mar­tiaux chi­nois comme le 太極拳 (tài­jí­quán), cette notion de dépla­ce­ment laté­ral est fon­da­men­tale : plu­tôt que de s’op­po­ser fron­ta­le­ment à la force adverse, le pra­ti­quant se déplace laté­ra­le­ment pour redi­ri­ger cette force.

L’ex­pres­sion “se reti­rer sur la gauche” peut être res­sen­tie cor­po­rel­le­ment comme cette expé­rience de réorien­ta­tion qui n’est ni une avan­cée agres­sive ni une retraite pré­ci­pi­tée, mais un repo­si­tion­ne­ment stra­té­gique. C’est ce moment où le corps entier s’a­juste pour trou­ver une posi­tion plus avan­ta­geuse sans enga­ger un affron­te­ment direct.

Six en Cinq

六 五 liù wǔ

tián yǒu qín

champ • y avoir • gibier

zhí yán

pro­fi­table • rete­nir • par­ler

jiù

pas • faute

zhǎng shuài shī

aîné • fils • com­man­der • troupe

輿

shī

cadet • fils • char­rier • cadavre

zhēn xiōng

pré­sage • fer­me­ture

Dans les champs il y a du gibier.

Pro­fi­table de maî­tri­ser les paroles.

Pas de blâme.

Le fils aîné com­mande l’ar­mée.

Le fils cadet trans­porte les cadavres.

La per­sé­vé­rance est néfaste.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans l’ex­pres­sion (tián yǒu qín) le carac­tère (tián) repré­sente un “champ” ou une “terre culti­vée”. Sa gra­phie évoque clai­re­ment un espace divi­sé en par­celles, reflé­tant l’or­ga­ni­sa­tion agri­cole fon­da­men­tale de la Chine ancienne. Le carac­tère (yǒu) indique la pos­ses­sion, l’exis­tence ou la pré­sence. Quant à (qín), ce terme désigne le “gibier” ou plus géné­ra­le­ment les “oiseaux sau­vages”. Son éty­mo­gra­phie sug­gère un ani­mal cap­tu­ré ou cap­tu­ré lors d’une chasse.

Cette image du “gibier dans les champs” intro­duit une méta­phore cyné­gé­tique qui contraste avec le contexte mili­taire de l’hexa­gramme. La chasse, dans la Chine antique, était à la fois une acti­vi­té aris­to­cra­tique et une méta­phore cou­rante de l’art mili­taire – les trai­tés stra­té­giques com­pa­raient sou­vent l’en­ne­mi à un gibier qu’il faut savoir appro­cher et cap­tu­rer au moment oppor­tun.

Dans la for­mule (lì zhí yán) le carac­tère () indique ce qui est “avan­ta­geux”, “pro­fi­table” ou “favo­rable”. (zhí) signi­fie lit­té­ra­le­ment “sai­sir”, “tenir fer­me­ment”, mais aus­si “main­te­nir” ou “contrô­ler”. Quant à (yán), il désigne la “parole”, le “dis­cours” ou les “pro­pos”. Cette com­bi­nai­son sug­gère l’im­por­tance de maî­tri­ser ses paroles, de contrô­ler sa com­mu­ni­ca­tion dans un contexte stra­té­gique.

Pour (zhǎng zǐ shuài shī) (zhǎng zǐ) désigne lit­té­ra­le­ment le “fils aîné” ou le “pre­mier fils”, por­teur d’un sta­tut pri­vi­lé­gié dans la hié­rar­chie fami­liale confu­céenne. (shuài) signi­fie “com­man­der”, “diri­ger” ou “être à la tête de”. Sa gra­phie com­bine les élé­ments “main” et “direc­tion”, évo­quant l’acte de gui­der avec auto­ri­té. (shī) main­tient ici son sens d’ ”armée” ou de “troupe” déjà ana­ly­sé dans les traits pré­cé­dents.

En contraste direct, l’ex­pres­sion 輿 (dì zǐ yú shī) éta­blit un paral­lèle sai­sis­sant. (dì zǐ) désigne le “fils cadet” ou le “frère plus jeune”, posi­tion subor­don­née dans la hié­rar­chie fami­liale tra­di­tion­nelle. Les termes 輿 (yú shī), “trans­por­ter des cadavres”, reprennent l’i­mage funeste déjà vue au troi­sième trait, mais cette fois dans un contexte dif­fé­rent, celui d’une hié­rar­chie fami­liale.

Enfin, la for­mule (zhēn xiōng) oppose direc­te­ment le carac­tère (zhēn), “per­sé­vé­rance” ou “constance”, au carac­tère (xiōng), “néfaste” ou “funeste”. Cette oppo­si­tion crée une ten­sion para­doxale, sug­gé­rant que la per­sé­vé­rance, géné­ra­le­ment valo­ri­sée dans le Yi Jing, peut dans ce contexte par­ti­cu­lier mener à des consé­quences néga­tives.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour l’ex­pres­sion (tián yǒu qín), j’ai opté pour “Dans les champs il y a du gibier”. Cette tra­duc­tion lit­té­rale pré­serve l’i­mage concrète et rurale du texte ori­gi­nal, sans cher­cher à la moder­ni­ser ou à l’abs­traire. D’autres tra­duc­tions pos­sibles auraient été :

  • “Le gibier est dans les champs”
  • “Les champs contiennent du gibier”
  • “Du gibier se trouve dans les terres culti­vées”

Pour (lì zhí yán), j’ai choi­si “Pro­fi­table de maî­tri­ser les paroles”. Ce choix rend expli­cite l’i­dée de contrôle et de rete­nue ver­bale, élé­ment clé dans un contexte mili­taire ou stra­té­gique. Alter­na­tives pos­sibles :

  • “Avan­tage à gar­der le silence”
  • “Béné­fique de contrô­ler son dis­cours”
  • “Il est utile de rete­nir ses pro­pos”

L’ex­pres­sion (zhǎng zǐ shuài shī) a été tra­duite par “Le fils aîné com­mande l’ar­mée”. Cette for­mu­la­tion directe pré­serve la hié­rar­chie fami­liale sug­gé­rée par l’o­ri­gi­nal, tout en ren­dant claire la fonc­tion mili­taire. Alter­na­tives :

  • “L’aî­né dirige les troupes”
  • “Le pre­mier fils est à la tête de l’ar­mée”
  • “Le fils aîné en posi­tion de com­man­de­ment mili­taire”

Pour 輿 (dì zǐ yú shī), j’ai opté pour “Le fils cadet trans­porte les cadavres”. Cette tra­duc­tion main­tient le paral­lé­lisme avec la phrase pré­cé­dente et pré­serve l’i­mage macabre de l’o­ri­gi­nal. Alter­na­tives :

  • “Le frère cadet char­rie les corps”
  • “Le plus jeune fils porte les morts”
  • “Le cadet s’oc­cupe des dépouilles”

Enfin, pour (zhēn xiōng), ma tra­duc­tion “La per­sé­vé­rance est néfaste” cherche à rendre le para­doxe de cette for­mule. Le terme (zhēn), géné­ra­le­ment posi­tif dans le Yi Jing, est ici asso­cié à un pré­sage néfaste, créant une ten­sion signi­fi­ca­tive. Alter­na­tives :

  • “S’obs­ti­ner serait funeste”
  • “La constance mène au mal­heur”
  • “Per­sis­ter devient néfaste”

Pers­pec­tives inter­pré­ta­tives

La tra­di­tion confu­céenne voit dans l’i­mage du “fils aîné com­man­dant l’ar­mée” l’illus­tra­tion d’un ordre social har­mo­nieux où cha­cun occupe la posi­tion qui lui revient selon son rang. Pour les let­trés confu­céens, le drame sur­vient lorsque cet ordre est per­tur­bé, lorsque les rôles sont inver­sés ou confon­dus.

La dis­tinc­tion entre le fils aîné (, zhǎng zǐ) et le fils cadet (, dì zǐ) est fon­da­men­tale dans l’é­thique confu­céenne, où les rela­tions fami­liales hié­rar­chiques servent de modèle pour l’or­ga­ni­sa­tion sociale et poli­tique. Cheng Yi note que “lorsque l’aî­né com­mande et que le cadet sert, l’ordre natu­rel est res­pec­té”.

La lec­ture taoïste, notam­ment celle déve­lop­pée par Wang Bi, inter­prète dif­fé­rem­ment ce trait. L’i­mage du “gibier dans les champs” évoque une situa­tion où la proie est visible mais pas encore cap­tu­rée, sug­gé­rant un moment d’at­tente et d’ob­ser­va­tion avant l’ac­tion. Wang Bi sou­ligne l’im­por­tance de “maî­tri­ser les paroles” (, zhí yán) comme une mani­fes­ta­tion du non-agir taoïste : dans une situa­tion déli­cate, la rete­nue ver­bale peut être plus effi­cace que l’ac­tion pré­ci­pi­tée.

Wang Bi consi­dère aus­si que l’a­ver­tis­se­ment (zhēn xiōng, “la per­sé­vé­rance est néfaste”) illustre le dan­ger de s’obs­ti­ner dans une approche rigide alors que les cir­cons­tances appellent à la flui­di­té et à l’a­dap­ta­tion. Cette inter­pré­ta­tion s’ac­corde avec le prin­cipe taoïste selon lequel la véri­table sagesse consiste à s’a­dap­ter au flux chan­geant des évé­ne­ments plu­tôt qu’à main­te­nir obs­ti­né­ment une posi­tion fixe.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

Dans la Chine des Zhou, la dis­tinc­tion entre fils aîné et fils cadet n’é­tait pas sim­ple­ment fami­liale mais pro­fon­dé­ment poli­tique. Le fils aîné rece­vait non seule­ment l’hé­ri­tage prin­ci­pal mais aus­si la res­pon­sa­bi­li­té des rituels ances­traux et, sou­vent, des fonc­tions mili­taires de com­man­de­ment.

L’i­mage de la chasse (, tián yǒu qín) s’ins­crit éga­le­ment dans un contexte rituel pré­cis. Dans la Chine ancienne, la chasse n’é­tait pas sim­ple­ment une acti­vi­té uti­li­taire mais une pra­tique aris­to­cra­tique codi­fiée, consi­dé­rée comme une pré­pa­ra­tion à la guerre et un exer­cice de ver­tu.

L’ex­pres­sion “maî­tri­ser les paroles” (, zhí yán) fait écho aux pra­tiques de dis­cré­tion mili­taire recom­man­dées dans les trai­tés clas­siques comme le 孫子兵法 (Sūnzǐ Bīngfǎ, “L’Art de la guerre” de Sun Tzu), où le secret et la rete­nue ver­bale sont consi­dé­rés comme des élé­ments essen­tiels de la stra­té­gie.

Petite Image du Cinquième Trait

zhǎng shuài shī

aîné • héri­tier • com­man­der • troupe

zhōng xìng

ain­si • au centre • agir • aus­si

輿

shī

cadet • héri­tier • cha­riot • cadavre

使

shǐ dāng

de façon çà ce que • pas • avoir la charge de • aus­si

Le fils aîné com­mande les troupes, signi­fie agir avec tem­pé­rance. Le fils cadet trans­porte des cadavres, indique une uti­li­sa­tion inap­pro­priée.

Structure du Cinquième Trait

- Trait Yin à une place Impaire, la cin­quième posi­tion est incor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H7 師 shī Troupe, et devient donc cor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H29 坎 kǎn “Appro­fon­dir”..
- Ce trait pos­sède la cen­tra­li­té en posi­tion supé­rieure.
- Il est en cor­res­pon­dance avec le deuxième trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au milieu du tri­gramme kūn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 地 “Terre” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme kǎn qui cor­res­pond à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau”.
- Il est éga­le­ment au som­met du tri­gramme kūn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 地 “Terre”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme gèn qui cor­res­pond à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le qua­trième trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le sixième trait évo­lue de à .
- Ce trait occupe à la plus basse des deux posi­tions asso­ciées au Ciel. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- Il est maître de l’hexa­gramme avec le second trait.
- For­mules Man­tiques : 无咎 jiù ; 貞凶 zhēn xiōng.
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 中 zhōng.

Interprétation

Sai­sir les oppor­tu­ni­tés néces­site une action à la fois ferme et judi­cieuse pour évi­ter les erreurs. Il est essen­tiel d’al­louer de manière adé­quate les res­sources et de choi­sir les actions les plus appro­priées en fonc­tion de chaque situa­tion ou évo­lu­tion. À défaut, les consé­quences pour­raient être désas­treuses. De plus, une obs­ti­na­tion exces­sive peut éga­le­ment conduire à des résul­tats néga­tifs. Il convient donc de trou­ver un équi­libre entre déter­mi­na­tion et flexi­bi­li­té.

Expérience corporelle

Ce trait évoque la sen­sa­tion cor­po­relle de ten­sion vigi­lante qui carac­té­rise à la fois le chas­seur et le stra­tège mili­taire. L’i­mage du “gibier dans les champs” fait appel à cette expé­rience cor­po­relle par­ti­cu­lière où l’at­ten­tion est tota­le­ment absor­bée par l’ob­ser­va­tion, où chaque mou­ve­ment doit être mesu­ré pour ne pas effrayer la proie.

Le conseil de “maî­tri­ser les paroles” (執 言, zhí yán) peut être res­sen­ti cor­po­rel­le­ment comme cette rete­nue phy­sique, cette dis­ci­pline du souffle et de la voix qui accom­pagne les moments de concen­tra­tion intense. Dans les arts mar­tiaux chi­nois, cette qua­li­té de pré­sence silen­cieuse est culti­vée comme un élé­ment fon­da­men­tal de la maî­trise stra­té­gique.

Le contraste entre le fils aîné qui com­mande et le fils cadet qui trans­porte les corps évoque deux expé­riences cor­po­relles dia­mé­tra­le­ment oppo­sées : celle de la posi­tion éri­gée, direc­tive, asso­ciée à l’au­to­ri­té, et celle du corps cour­bé sous le poids des cadavres, asso­ciée à la subor­di­na­tion et à la confron­ta­tion directe avec la mort. Cette pola­ri­té expé­rien­tielle illustre les dif­fé­rentes façons dont le corps peut être enga­gé dans le contexte mili­taire, selon la posi­tion hié­rar­chique.

Six Au-Dessus

上 六 shàng liù

jūn yǒu mìng

grand • noble • uti­li­ser • mis­sion

kāi guó chéng jiā

éta­blir • pays • pro­mou­voir • mai­son­née

xiǎo rén yòng

petit • homme • ne pas • employer

Le grand prince a le man­dat.

Il fonde un État et éta­blit sa lignée.

Ne pas employer les hommes de peu.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans l’ex­pres­sion (dà jūn yǒu mìng) le carac­tère () signi­fie “grand” ou “émi­nent”, évo­quant l’am­pli­tude, l’im­por­tance ou la supé­rio­ri­té. Sa gra­phie sty­li­sée repré­sente un homme debout, les bras éten­dus, incar­nant la gran­deur humaine. Le terme (jūn) désigne un “sei­gneur”, un “prince” ou un “sou­ve­rain”. Ce carac­tère com­bine les élé­ments “bouche” et “main”, sug­gé­rant l’au­to­ri­té de celui qui peut com­man­der par la parole et agir avec pou­voir.

Le verbe (yǒu) indique la pos­ses­sion ou l’exis­tence. Quant à (mìng), c’est un terme fon­da­men­tal dans la pen­sée chi­noise clas­sique. Il désigne le “man­dat”, la “mis­sion” ou le “des­tin”. Sa com­po­si­tion gra­phique révèle l’élé­ment “bouche” asso­cié à celui d’ ”ordre” ou de “com­man­de­ment”, évo­quant une ins­truc­tion ou une mis­sion confiée par une auto­ri­té supé­rieure. Dans le contexte poli­tique tra­di­tion­nel chi­nois, fait direc­te­ment réfé­rence au “Man­dat du Ciel” (天命, tiān mìng), source légi­time de l’au­to­ri­té poli­tique.

La for­mule (kāi guó chéng jiā) pré­sente un paral­lé­lisme signi­fi­ca­tif. Le verbe (kāi) signi­fie “ouvrir”, “fon­der” ou “inau­gu­rer”. Sa gra­phie com­bine les élé­ments “porte” et “main”, évo­quant l’acte d’ou­vrir un pas­sage. (guó, sim­pli­fié 国) repré­sente un “pays”, un “état” ou un “royaume”. Ce carac­tère com­plexe contient l’élé­ment “enceinte” ou “fron­tière”, sym­bo­li­sant un ter­ri­toire déli­mi­té et défen­du.

Le verbe (chéng) signi­fie “rece­voir”, “héri­ter”, “suc­cé­der” ou “sou­te­nir”. Sa com­po­si­tion gra­phique montre des mains qui reçoivent ou sup­portent, sug­gé­rant l’i­dée de trans­mis­sion et de conti­nui­té. Enfin, (jiā) désigne la “famille”, le “foyer” ou la “lignée”. Sa gra­phie com­bine les élé­ments “toit” et “porc”, évo­quant l’ha­bi­ta­tion qui abrite à la fois les humains et leurs res­sources vitales.

L’ex­pres­sion (xiǎo rén wù yòng) forme un contraste direct avec le début du trait. (xiǎo) signi­fie “petit” ou “infé­rieur”, s’op­po­sant clai­re­ment à (, “grand”). Sa gra­phie sty­li­sée repré­sente quelque chose de divi­sé en petites parts. (rén) désigne l’ ”homme” ou l’ ”être humain”. () est une par­ti­cule pro­hi­bi­tive signi­fiant “ne pas” ou “s’abs­te­nir de”. Enfin, (yòng) signi­fie “uti­li­ser” ou “employer”.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour l’ex­pres­sion (dà jūn yǒu mìng), j’ai opté pour “Le grand prince a le man­dat”. Cette tra­duc­tion cherche à pré­ser­ver la dimen­sion poli­ti­co-reli­gieuse de l’o­ri­gi­nal, où le man­dat est une inves­ti­ture qui vient du Ciel. D’autres tra­duc­tions pos­sibles auraient été :

  • “Le sou­ve­rain suprême reçoit sa mis­sion”
  • “Le grand sei­gneur détient le man­dat”
  • “Le noble émi­nent pos­sède l’in­ves­ti­ture céleste”

J’ai choi­si “grand prince” pour (dà jūn) afin de rendre la dimen­sion aris­to­cra­tique du terme, tout en évi­tant la conno­ta­tion exclu­si­ve­ment royale que pour­rait avoir “roi” ou “empe­reur”. Cette nuance est impor­tante car dans la Chine ancienne, divers niveaux d’au­to­ri­té poli­tique pou­vaient rece­voir un man­dat pour des ter­ri­toires d’im­por­tance variable.

Pour (kāi guó chéng jiā), ma tra­duc­tion “Il fonde un État et éta­blit sa lignée” cherche à rendre le paral­lé­lisme de l’o­ri­gi­nal tout en expli­ci­tant la dimen­sion dynas­tique impli­cite. Alter­na­tives pos­sibles :

  • “Il inau­gure un royaume et per­pé­tue sa mai­son”
  • “Il ouvre un pays et sou­tient sa famille”
  • “Il crée un état et assure sa suc­ces­sion”

Le choix du verbe “éta­blir” pour tra­duire (chéng) vise à rendre l’i­dée de conti­nui­té et de trans­mis­sion qui est cen­trale dans ce carac­tère. Dans le contexte de l’hexa­gramme (shī, “L’Ar­mée”), cette for­mu­la­tion évoque clai­re­ment la légi­ti­ma­tion d’une nou­velle dynas­tie à tra­vers la réus­site mili­taire.

Enfin, pour (xiǎo rén wù yòng), j’ai choi­si “Ne pas employer les hommes de peu”, tra­duc­tion qui pré­serve l’op­po­si­tion fon­da­men­tale entre 大君 (“grand prince”) et 小人 (“hommes de peu”). Alter­na­tives pos­sibles :

  • “Qu’on n’u­ti­lise pas les êtres infé­rieurs”
  • “Ne pas recou­rir aux per­sonnes viles”
  • “S’abs­te­nir d’employer les hommes médiocres”

Le terme 小人 (xiǎo rén, “homme de peu”) est char­gé de conno­ta­tions éthiques dans la pen­sée confu­céenne, où il s’op­pose direc­te­ment à 君子 (jūnzǐ, “homme de bien” ou “être supé­rieur”). Cette oppo­si­tion n’est pas sim­ple­ment sociale mais morale : l’homme de peu est celui qui agit par inté­rêt per­son­nel, sans vision éle­vée ni sens du bien com­mun.

Pers­pec­tives inter­pré­ta­tives

Dans la tra­di­tion confu­céenne, ce sixième trait est inter­pré­té comme l’illus­tra­tion par­faite de l’i­déal poli­tique : un sou­ve­rain légi­time qui éta­blit un ordre durable en s’ap­puyant sur des per­sonnes ver­tueuses : le fon­da­teur d’É­tat doit agir avec ver­tu et s’en­tou­rer de per­sonnes mora­le­ment qua­li­fiées.

La mise en garde contre l’emploi des “hommes de peu” (小人, xiǎo rén) est par­ti­cu­liè­re­ment signi­fi­ca­tive pour les confu­céens. Confu­cius lui-même disait : “L’homme supé­rieur recherche la jus­tice, l’homme de peu le pro­fit”.

La lec­ture taoïste inter­prète dif­fé­rem­ment ce trait. Selon Wang Bi le “man­dat” (, mìng) n’est plus com­pris comme une inves­ti­ture poli­tique mais comme l’a­li­gne­ment natu­rel avec le cours du dào. Le “grand prince” serait alors celui qui agit en har­mo­nie avec les prin­cipes natu­rels, sans for­cer ni contraindre.

Dans cette pers­pec­tive, la fon­da­tion d’un État (開國, kāi guó) repré­sente moins une réa­li­sa­tion poli­tique concrète qu’une mise en ordre har­mo­nieuse du monde selon les prin­cipes natu­rels. Quant à l’a­ver­tis­se­ment contre l’emploi des “hommes de peu”, il sug­gère d’é­vi­ter de s’ap­puyer sur des forces qui agissent contre la nature pro­fonde des choses, par avi­di­té ou ambi­tion per­son­nelle.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

L’ex­pres­sion (dà jūn yǒu mìng) fai­sait direc­te­ment réfé­rence à la doc­trine du Man­dat du Ciel (天命, tiān mìng), doc­trine, éla­bo­rée pré­ci­sé­ment par les Zhou pour jus­ti­fier leur conquête des Shang. Selon cette concep­tion, le pou­voir poli­tique n’é­tait pas un droit héré­di­taire abso­lu mais une mis­sion confiée par le Ciel à celui qui démon­trait sa ver­tu et sa capa­ci­té à main­te­nir l’har­mo­nie sociale.

L’ex­pres­sion (kāi guó chéng jiā) décrit pré­ci­sé­ment le pro­ces­sus de fon­da­tion dynas­tique : le fon­da­teur éta­blit non seule­ment un État ter­ri­to­rial (, guó) mais aus­si une lignée fami­liale (, jiā) des­ti­née à lui suc­cé­der. Cette double dimen­sion poli­tique et fami­liale était essen­tielle dans la concep­tion chi­noise tra­di­tion­nelle du pou­voir, où l’É­tat était sou­vent conçu comme une exten­sion de la famille du sou­ve­rain.

La mise en garde (xiǎo rén wù yòng) reflète une pré­oc­cu­pa­tion constante dans la pen­sée poli­tique chi­noise clas­sique : la néces­si­té de sélec­tion­ner rigou­reu­se­ment les fonc­tion­naires et ministres.

Petite Image du Trait du Haut

jūn yǒu mìng

grand • noble • y avoir • mis­sion

zhèng gōng

ain­si • cor­rect • suc­cès • aus­si

xiǎo rén yòng

petit • homme • ne pas • agir

lüàn bāng

il faut • désordre • royaume • aus­si

Le grand prince reçoit le man­dat du Ciel, car son mérite pro­vient de sa cor­rec­tion. Les hommes de peu n’ont pas de pro­mo­tion, cela évi­te­ra le chaos dans le royaume.

Structure du Trait du Haut

- Trait Yin à une place Paire, la sixième posi­tion est cor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H7 師 shī Troupe, et devient donc incor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H4 蒙 méng “Inex­pé­rience”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais est au som­met de l’en­ve­loppe de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il n’est pas en cor­res­pon­dance avec le troi­sième trait, mais le devien­dra après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
- Il est au som­met du tri­gramme kūn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 地 “Terre”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme gèn qui cor­res­pond à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le cin­quième trait évo­lue de à .
- Ce trait est à la plus haute des deux posi­tions asso­ciées au Ciel. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : aucune.
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 正 zhèng.

Interprétation

Prendre des déci­sions impor­tantes pour le bien com­mun exige de recon­naître et de valo­ri­ser les mérites indi­vi­duels. Il est tout aus­si cru­cial d’al­louer pru­dem­ment les res­sources néces­saires aux rôles les plus adap­tés. Dans ce contexte, il est impé­ra­tif d’é­vi­ter de per­sis­ter dans l’u­ti­li­sa­tion de solu­tions qui ne sont pas à la hau­teur. Ain­si, renon­cer aux approches qui ne répondent pas aux exi­gences devient une par­tie inté­grante d’une ges­tion effi­cace.

Expérience corporelle

Ce trait évoque la sen­sa­tion cor­po­relle de plé­ni­tude et d’ac­com­plis­se­ment qui accom­pagne la réa­li­sa­tion d’une mis­sion authen­tique. Avoir “le man­dat” (有命, yǒu mìng) peut être res­sen­ti cor­po­rel­le­ment comme cet état par­ti­cu­lier où l’in­di­vi­du se sent en par­faite adé­qua­tion avec sa mis­sion, où son action semble por­tée par une force qui le dépasse.

L’ex­pres­sion “fon­der un État” (開國, kāi guó) fait appel à l’ex­pé­rience concrète de l’ou­ver­ture d’un espace, de la créa­tion d’un ter­ri­toire habi­table et ordon­né. Cette méta­phore spa­tiale résonne avec l’ex­pé­rience cor­po­relle de l’ex­pan­sion, de l’é­ta­blis­se­ment de fron­tières et de l’or­ga­ni­sa­tion d’un espace vital.

Quant à “éta­blir sa lignée” (承家, chéng jiā), cette for­mu­la­tion évoque la dimen­sion tem­po­relle et généa­lo­gique de l’exis­tence incar­née. Le corps n’est pas seule­ment pré­sence immé­diate mais aus­si conti­nui­té, trans­mis­sion, lignée. Cette expres­sion fait appel à la conscience cor­po­relle de notre ins­crip­tion dans une chaîne de géné­ra­tions, à la fois comme héri­tiers et comme trans­met­teurs.

Grande Image

大 象 dà xiàng

zhōng yǒu shuǐ

terre • au centre • y avoir • eau

shī

troupe

jūn róng mín zhòng

noble • héri­tier • ain­si • com­prendre • peuple • appri­voi­ser • mul­ti­tude

Au centre de la terre il y a l’eau.

L’Ar­mée.

Ain­si l’homme noble, par son accueil du peuple, nour­rit la mul­ti­tude.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans l’ex­pres­sion (dì zhōng yǒu shuǐ) le carac­tère () désigne la “terre” comme élé­ment maté­riel et cos­mo­lo­gique. Sa gra­phie évoque le sol fer­tile sur lequel nous mar­chons, la sub­stance même qui sou­tient toute vie. Le terme (zhōng) signi­fie “centre”, “milieu” ou “inté­rieur”. Nous avons déjà ren­con­tré ce carac­tère fon­da­men­tal dans notre ana­lyse du deuxième trait. Sa gra­phie, repré­sen­tant une flèche qui atteint sa cible au centre, sug­gère la pré­ci­sion, la jus­tesse, l’é­qui­libre par­fait.

Le verbe (yǒu) indique la pré­sence, l’exis­tence, la pos­ses­sion. Quant à (shuǐ), il désigne l’ ”eau”, élé­ment fluide par excel­lence. Sa gra­phie sty­li­sée évoque l’é­cou­le­ment, le mou­ve­ment ondu­lant carac­té­ris­tique de cet élé­ment vital.

Cette for­mule décrit la confi­gu­ra­tion même de l’hexa­gramme (shī). En effet, cet hexa­gramme est com­po­sé du tri­gramme (kǎn, l’eau) à l’in­té­rieur du tri­gramme (kūn, la terre). L’i­mage qui en résulte est donc celle de l’eau conte­nue dans la terre, une image qui évoque à la fois :

  • Les nappes phréa­tiques, réserves cachées d’eau dans les pro­fon­deurs ter­restres
  • L’hu­mi­di­té du sol, néces­saire à la crois­sance des plantes
  • Les cours d’eau sou­ter­rains, forces invi­sibles mais puis­santes

La seconde par­tie de la Grande Image, (jūn zǐ yǐ róng mín xù zhòng), trans­pose cette confi­gu­ra­tion natu­relle en leçon éthique et poli­tique. Le terme 君子 (jūnzǐ) désigne “l’homme noble” ou “l’être supé­rieur” dans la tra­di­tion confu­céenne. Ce n’est pas néces­sai­re­ment un titre aris­to­cra­tique, mais plu­tôt une qua­li­fi­ca­tion morale : celui qui cultive la ver­tu et agit selon les prin­cipes éthiques les plus éle­vés.

La par­ti­cule () éta­blit une rela­tion de consé­quence ou de moyen : “ain­si”, “par”, “au moyen de”. Le verbe (róng) est par­ti­cu­liè­re­ment riche en signi­fi­ca­tions : “conte­nir”, “accueillir”, “tolé­rer”, “inclure”, “com­prendre”. Sa gra­phie sug­gère une mai­son qui abrite, un espace qui inclut. Le terme (mín) désigne le “peuple”, l’en­semble des per­sonnes ordi­naires par oppo­si­tion aux diri­geants.

Le verbe () pos­sède deux pro­non­cia­tions avec des nuances de sens dif­fé­rentes : signi­fie “nour­rir”, “entre­te­nir”, “déve­lop­per”, tan­dis que chù se réfère à l’é­le­vage d’a­ni­maux domes­tiques. Dans le contexte de cette Grande Image, c’est la pre­mière pro­non­cia­tion qui est per­ti­nente. Enfin, (zhòng) désigne la “mul­ti­tude”, la “foule”, la “masse”. Ce carac­tère est com­po­sé d’élé­ments gra­phiques évo­quant trois per­sonnes sous un même toit, sug­gé­rant l’i­dée de ras­sem­ble­ment.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour l’ex­pres­sion (dì zhōng yǒu shuǐ), j’ai opté pour “Au centre de la terre il y a l’eau”. Cette tra­duc­tion lit­té­rale pré­serve la sim­pli­ci­té directe de l’o­ri­gi­nal tout en ren­dant clai­re­ment l’i­mage cos­mo­lo­gique. D’autres tra­duc­tions pos­sibles auraient été :

  • “L’eau est conte­nue dans la terre”
  • “L’eau se trouve au sein de la terre”
  • “La terre ren­ferme l’eau en son milieu”

Pour (jūn zǐ yǐ róng mín xù zhòng), j’ai choi­si “Ain­si l’homme noble, par son accueil du peuple, nour­rit la mul­ti­tude”. Cette tra­duc­tion cherche à rendre la dimen­sion éthique et poli­tique de la phrase ori­gi­nale tout en pré­ser­vant sa struc­ture.

Alter­na­tives pos­sibles :

  • “Ain­si l’être supé­rieur, en incluant le peuple, déve­loppe la mul­ti­tude”
  • “L’homme de bien, par sa capa­ci­té à com­prendre le peuple, entre­tient les masses”
  • “Le sage, en accueillant les gens, nour­rit la com­mu­nau­té”

J’ai tra­duit 君子 (jūnzǐ) par “l’homme noble” plu­tôt que par “le sage” ou “l’être supé­rieur” pour conser­ver la conno­ta­tion à la fois éthique et sociale de ce terme fon­da­men­tal dans la pen­sée confu­céenne. Le jūnzǐ repré­sente l’i­déal du déve­lop­pe­ment moral, celui qui a culti­vé ses qua­li­tés humaines jus­qu’à atteindre l’ex­cel­lence.

Pour (róng), j’ai pri­vi­lé­gié le sens d’ ”accueillir”, qui me semble par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nent dans le contexte de l’hexa­gramme (shī), où il s’a­git de ras­sem­bler et d’or­ga­ni­ser des hommes. Ce verbe sug­gère une ouver­ture, une inclu­sion bien­veillante qui cor­res­pond bien à l’at­ti­tude idéale du diri­geant selon la pen­sée clas­sique chi­noise.

Le verbe () a été tra­duit par “nour­rir”, ce qui pré­serve la dimen­sion concrète de sus­ten­ta­tion tout en évo­quant le déve­lop­pe­ment, la crois­sance, l’en­tre­tien. Cette notion est fon­da­men­tale dans la pen­sée poli­tique chi­noise tra­di­tion­nelle, où le bon gou­ver­ne­ment est sou­vent com­pa­ré à l’a­gri­cul­ture ou à l’é­le­vage : il s’a­git de créer les condi­tions pro­pices à l’é­pa­nouis­se­ment des êtres.

Pers­pec­tives inter­pré­ta­tives

Dans la tra­di­tion confu­céenne, cette Grande Image illustre par­fai­te­ment la concep­tion orga­nique du gou­ver­ne­ment. Tout comme l’eau nour­rit la terre de l’in­té­rieur, le bon diri­geant nour­rit son peuple en l’ac­cueillant, en le com­pre­nant, en créant un espace où cha­cun peut s’é­pa­nouir.

Cheng Yi sou­ligne que “l’eau au centre de la terre” sym­bo­lise la ver­tu cachée du diri­geant, qui opère de manière invi­sible mais fon­da­men­tale, tout comme l’eau sou­ter­raine nour­rit les plantes sans être vue. Selon lui, “l’homme noble qui accueille le peuple et nour­rit la mul­ti­tude” est celui qui com­prend que l’au­to­ri­té véri­table réside dans la capa­ci­té à sou­te­nir et déve­lop­per plu­tôt qu’à contraindre.

La lec­ture taoïste, pro­po­sée par Wang Bi, met l’ac­cent sur l’as­pect non-inter­ven­tion­niste du gou­ver­ne­ment idéal. L’eau au centre de la terre opère sans effort appa­rent, sans for­cer, en sui­vant sim­ple­ment sa nature. De même, le diri­geant sage n’im­pose pas sa volon­té de manière bru­tale mais crée les condi­tions où le peuple peut s’é­pa­nouir natu­rel­le­ment.

“Accueillir le peuple” (, róng mín) implique de ne pas contraindre les gens à un modèle unique mais d’ac­cep­ter leur diver­si­té natu­relle. “Nour­rir la mul­ti­tude” (, xù zhòng) signi­fie­rait alors per­mettre à cha­cun de déve­lop­per ses poten­tia­li­tés propres, sans inter­ven­tion exces­sive.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

Dans la Chine des Zhou l’a­gri­cul­ture était fon­dée sur une com­pré­hen­sion fine de l’hy­dro­lo­gie. Les sys­tèmes d’ir­ri­ga­tion, les canaux, la ges­tion des res­sources en eau consti­tuaient un enjeu poli­tique et éco­no­mique majeur. L’i­mage de “l’eau au centre de la terre” n’é­tait donc pas sim­ple­ment poé­tique mais cor­res­pon­dait à une pré­oc­cu­pa­tion concrète et vitale.

Par ailleurs, l’ad­mi­nis­tra­tion impé­riale chi­noise a tou­jours accor­dé une impor­tance fon­da­men­tale aux “gre­niers publics” (倉, cāng), réserves de céréales des­ti­nées à nour­rir la popu­la­tion en cas de disette. Cette pra­tique illustre par­fai­te­ment le prin­cipe de “nour­rir la mul­ti­tude” (, xù zhòng): tout comme la terre conserve l’eau en son sein pour les périodes de séche­resse, le bon gou­ver­ne­ment consti­tue des réserves pour les périodes dif­fi­ciles.

Structure de la Grande Image

L’hexa­gramme 7 est com­po­sé du tri­gramme ☵ 坎 kǎn en bas et de ☷ 坤 kūn en haut.Le tri­gramme nucléaire du bas est ☳ 震 zhèn, celui du haut est ☷ 坤 kūn.Les tri­grammes absents de l’Hexa­gramme 7 sont ☶ 艮 gèn, ☴ 巽 xùn, ☲ 離 , ☱ 兌 duì, ☰ 乾 qián.
Le per­son­nage emblé­ma­tique de l’Hexa­gramme 7 est : 君子 jūn , le noble héri­tier.

Interprétation

La méta­phore de l’eau au milieu de la terre illustre l’u­nion entre les sol­dats et le peuple. Elle montre que, lors­qu’un diri­geant est pré­sent au sein de ses troupes, il s’im­prègne de leur réa­li­té jus­qu’à atteindre une com­pré­hen­sion pro­fonde. En retour, il gagne la confiance, le res­pect et le dévoue­ment de ses hommes. De même, la géné­ro­si­té et la bien­veillance engendrent recon­nais­sance et cohé­sion. Ces qua­li­tés sont essen­tielles pour for­ger une puis­sance effi­cace.

Expérience corporelle

L’i­mage de “l’eau au centre de la terre” évoque une expé­rience cor­po­relle spé­ci­fique : celle de l’hu­mi­di­té qui pénètre et nour­rit le corps de l’in­té­rieur. Dans la méde­cine tra­di­tion­nelle chi­noise, l’é­qui­libre des fluides cor­po­rels est essen­tiel à la san­té ; un corps bien hydra­té est un corps où la vie peut s’é­pa­nouir.

La méta­phore de “l’ac­cueil du peuple” (容 民, róng mín) peut être res­sen­tie cor­po­rel­le­ment comme cette ouver­ture, cette capa­ci­té d’in­clu­sion qui carac­té­rise un corps en bonne san­té. Dans les pra­tiques de 氣功 (qìgōng), on cultive pré­ci­sé­ment cette qua­li­té d’ou­ver­ture, cette capa­ci­té à accueillir le souffle vital sans résis­tance.

Quant à “nour­rir la mul­ti­tude” (畜 眾, xù zhòng), cette expres­sion évoque l’ex­pé­rience cor­po­relle de la diges­tion et de la dis­tri­bu­tion des nutri­ments à tra­vers le corps. Tout comme les ali­ments ingé­rés sont trans­for­més pour nour­rir l’en­semble de l’or­ga­nisme, les res­sources sociales doivent être cor­rec­te­ment “digé­rées” et dis­tri­buées par le diri­geant pour nour­rir l’en­semble du corps social.


Hexagramme 7

Neuvième Aile

Ordre des Hexagrammes (序卦傳 Xù Guà Zhuàn)

sòng yǒu zhòng

débattre • il faut • y avoir • mul­ti­tude • pro­duire

shòu zhī shī

cause • accueillir • son • ain­si • troupe

shī zhě zhòng

troupe • celui qui • mul­ti­tude • par­ti­cule finale

“Débattre” condui­ra néces­sai­re­ment à prendre par­ti.

C’est pour­quoi vient ensuite “Troupe”.

“Troupe” cor­res­pond à la foule.

Dixième Aile

Les Hexagrammes entrecroisés (雜卦傳 Zá Guà Zhuàn)

yuè shī yōu

s’al­lier • musique • troupe • être triste

S’al­lier : joie ; Troupe : sou­ci.



Réfé­rences externes

Grand Dic­tion­naire Ric­ci

L’Hexa­gramme 07 selon WENGU

L’Hexa­gramme 07 selon SAOLIM

L’Hexa­gramme 07 selon YI JING LISE