Hexagramme 12 : Pi · Adversité

Présentation Générale

Introduction et signification métaphysique de Pi

L’hexa­gramme 12, nom­mé Pi (否), repré­sente “La Stag­na­tion” ou “L’Ad­ver­si­té”. Il sym­bo­lise une période de non-crois­sance et d’ap­pa­rente sté­ri­li­té. Pi incarne le prin­cipe de la diver­gence entre le Ciel et la Terre, moment où les éner­gies ne cir­culent pas libre­ment, ce qui pro­voque une situa­tion de stag­na­tion.

Cet hexa­gramme nous rap­pelle que par­fois, l’i­nac­tion déli­bé­rée et l’es­quive stra­té­gique sont les réponses les plus sages face à des cir­cons­tances défa­vo­rables.

Interprétation Générale de l’Hexagramme

Nous nous trou­vons dans une situa­tion par­ti­cu­lière où, sans notre inter­ven­tion, rien ne semble pou­voir croître ou se déve­lop­per. Face à cette sté­ri­li­té mani­feste, il est indis­pen­sable de com­prendre que notre rôle n’est pas de for­cer les choses. Toute inter­ven­tion pou­vant s’a­vé­rer contre-pro­duc­tive, il faut au contraire rigou­reu­se­ment évi­ter d’in­te­ra­gir.

Le manque de com­mu­ni­ca­tion avec ceux qui sont intrin­sè­que­ment dif­fé­rents de nous pro­dui­ra inévi­ta­ble­ment des résul­tats non fruc­tueux à terme. Il est donc plus sage, dans ce contexte, que cha­cun reste fidèle à sa propre nature et suive ses propres ten­dances. S’as­so­cier sans affi­ni­tés véri­tables ne ferait que ren­for­cer la stag­na­tion ou déve­lop­per l’ad­ver­si­té.

Conseil Divinatoire

Il est recom­man­dé de ne pas se déses­pé­rer de la situa­tion actuelle, puisque comme toutes choses, elle ne dure­ra pas éter­nel­le­ment. Mais il serait vain de croire qu’on pour­rait chan­ger immé­dia­te­ment l’é­vo­lu­tion des rela­tions. La meilleure approche est au contraire de se limi­ter à per­sé­vé­rer dans notre propre voie, et de réso­lu­ment évi­ter de s’as­so­cier à des élé­ments contraires.

Cette stra­té­gie d’é­vi­te­ment déli­bé­ré ne signi­fie pas l’a­ban­don ou la pas­si­vi­té. Basée sur une conscience aiguë de la situa­tion, elle mani­feste la volon­té de ne pas s’en­ga­ger dans des efforts futiles. En s’é­loi­gnant des influences néga­tives ou incom­pa­tibles, on pré­serve alors son éner­gie et son inté­gri­té pour des moments plus pro­pices.

Pour approfondir

En psy­cho­lo­gie, le concept de “rési­lience” décrit la capa­ci­té de tra­ver­ser des situa­tions contraires sans perdre son inté­gri­té. Cette approche met l’ac­cent sur l’a­dap­ta­tion et le ren­for­ce­ment inté­rieur en période d’ad­ver­si­té.

Dans le domaine de la médi­ta­tion, la pra­tique du “non-agir” (wu wei) fait écho à la recom­man­da­tion de non-inter­ven­tion de Pi. Elle valo­rise l’ob­ser­va­tion sans juge­ment et l’ac­cep­ta­tion active des cir­cons­tances, plu­tôt que l’af­fron­te­ment.

Mise en Garde

Ne pas agir, ne pas inter­ve­nir ne signi­fie pas tom­ber dans l’a­pa­thie ou le déses­poir. Afin de contrer le risque de pas­si­vi­té face à la stag­na­tion, il est indis­pen­sable de main­te­nir une vigi­lance inté­rieure et de ren­for­cer sa propre volon­té, pour évi­ter de se lais­ser ten­ter par les actions vers ou les forces de l’ex­té­rieur. L’é­qui­libre entre l’ac­cep­ta­tion de la situa­tion et le main­tien d’une atti­tude posi­tive est ici essen­tiel.

Synthèse et Conclusion

· Accep­ta­tion d’une période de stag­na­tion et de non-crois­sance

· Impor­tance de s’es­qui­ver avec fer­me­té face aux impli­ca­tions contre-pro­duc­tives

· Néces­si­té de res­ter fidèle à sa propre nature et ses ten­dances

· Fer­me­ment se détour­ner des asso­cia­tions sans affi­ni­tés véri­tables

· Per­sé­vé­rer dans sa propre voie et évi­ter les élé­ments contraires

· Prendre conscience que le non-agir peut être la forme d’ac­tion la plus sage

· Pré­ser­ver son éner­gie et son inté­gri­té pour des moments plus pro­pices


L’hexa­gramme Pi nous indique que dans les périodes de stag­na­tion, la véri­table sagesse réside dans notre capa­ci­té à accep­ter la situa­tion sans perdre espoir ni for­cer le chan­ge­ment. En recon­nais­sant la valeur de l’i­nac­tion consciente et de l’es­quive stra­té­gique, nous culti­vons une forme supé­rieure de patience et de dis­cer­ne­ment. Cela nous per­met non seule­ment de tra­ver­ser adroi­te­ment et élé­gam­ment les périodes dif­fi­ciles, mais aus­si de nous pré­pa­rer inté­rieu­re­ment pour les moments où l’ac­tion sera de nou­veau féconde, parce qu’en adé­qua­tion avec les flux natu­rels.

Jugement

tuàn

zhī fěi rén

adver­si­té • son • ban­dit • homme

jūn zhēn

pas • pro­fi­table • noble • héri­tier • pré­sage

wàng

grand • aller

xiǎo lái

petit • venir

L’ad­ver­si­té détourne l’homme.

Il n’est pas pro­fi­table que l’homme noble per­sé­vère.

Le grand s’en va,

le petit vient.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

否 () repré­sente gra­phi­que­ment une bouche retour­née ou obs­truée (口), sug­gé­rant l’i­dée de blo­cage, d’obs­truc­tion, de non-com­mu­ni­ca­tion. Dans les textes anciens, 否 évoque le rejet, la néga­tion, mais aus­si l’obs­truc­tion et l’ad­ver­si­té.

L’ex­pres­sion 匪人 (fěi rén) mérite une atten­tion par­ti­cu­lière. Le carac­tère 匪 (fěi) dési­gnait ori­gi­nel­le­ment des ban­dits, des bri­gands, avant d’ac­qué­rir le sens plus géné­ral de “mau­vais” ou “néfaste”. Sa jux­ta­po­si­tion avec 人 (rén, “per­sonne”, “huma­ni­té”) crée une expres­sion évo­quant l’en­trave aux rela­tions humaines har­mo­nieuses, l’obs­truc­tion des échanges sociaux.

La for­mule 大往小來 (dà wàng xiǎo lái) pré­sente une construc­tion paral­lèle carac­té­ris­tique du chi­nois clas­sique, où les oppo­si­tions sont mises en relief par la symé­trie syn­taxique. Les termes 大 (, “grand”) et 小 (xiǎo, “petit”) forment un couple anti­thé­tique fon­da­men­tal dans la pen­sée chi­noise, tan­dis que 往 (wàng, “par­tir”) et 來 (lái, “venir”) expriment des mou­ve­ments oppo­sés.

CHOIX DE TRADUCTION

J’ai choi­si de tra­duire 否 () par “adver­si­té” plu­tôt que par des termes plus lit­té­raux comme “blo­cage”, “obs­truc­tion” ou “stag­na­tion”. Cette tra­duc­tion, bien qu’elle s’é­loigne du sens stric­te­ment éty­mo­lo­gique, cap­ture la dimen­sion exis­ten­tielle et rela­tion­nelle de cet hexa­gramme. L’ad­ver­si­té n’est pas sim­ple­ment un obs­tacle exté­rieur mais une condi­tion qui affecte pro­fon­dé­ment les rela­tions et les com­mu­ni­ca­tions.

Pour 否之匪人 (pǐ zhī fěi rén), j’ai opté pour “L’ad­ver­si­té entrave les rela­tions humaines”. D’autres tra­duc­tions pos­sibles auraient été :

  • “L’obs­truc­tion rend les hommes hos­tiles”
  • “Le blo­cage per­ver­tit les rap­ports humains”
  • “La stag­na­tion cor­rompt les rela­tions entre per­sonnes”

Le terme 君子 (jūn zǐ) désigne ini­tia­le­ment les fils de sei­gneurs. Il a acquis sous l’in­fluence confu­céenne le sens d’“homme noble”, non pas par nais­sance mais par ver­tu et culti­va­tion morale. J’ai choi­si “le noble” pour sa conci­sion, tout en gar­dant à l’es­prit qu’il s’a­git d’une noblesse de carac­tère et non de rang social.

L’ex­pres­sion 不利君子貞 (bù lì jūn zǐ zhēn) a été ren­due par “Il n’est pas favo­rable que le noble soit ferme”, où 貞 (zhēn) est tra­duit par “fer­me­té”. Ce terme, récur­rent dans le Yi Jing, évoque la constance, la déter­mi­na­tion et la per­sis­tance dans une voie cor­recte. Dans le contexte de l’hexa­gramme 否, cette fer­me­té habi­tuelle du noble devient contre-pro­duc­tive.

Pour 大往小來 (dà wàng xiǎo lái), j’ai pro­po­sé “Le grand s’en va, le petit vient”, pré­ser­vant ain­si la conci­sion et le paral­lé­lisme de l’o­ri­gi­nal. Cette for­mu­la­tion évoque clai­re­ment le mou­ve­ment régres­sif carac­té­ris­tique de cet hexa­gramme, où les forces construc­tives se retirent tan­dis que les influences mineures ou per­tur­ba­trices se mani­festent.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

否 () doit être com­pris dans le contexte des chan­ge­ments poli­tiques et sociaux de la Chine ancienne. Dans la tra­di­tion divi­na­toire, cet hexa­gramme était sou­vent asso­cié aux périodes de tran­si­tion dynas­tique ou de troubles poli­tiques, où la com­mu­ni­ca­tion entre le sou­ve­rain et ses sujets se trou­vait com­pro­mise.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

La tra­di­tion confu­céenne inter­prète cet hexa­gramme comme un aver­tis­se­ment contre l’obs­ti­na­tion en temps défa­vo­rable. Confu­cius sou­ligne que le sage doit savoir recon­naître les temps d’ad­ver­si­té et ajus­ter son com­por­te­ment en consé­quence. L’ex­pres­sion “il n’est pas favo­rable que le noble soit ferme” sug­gère que la per­sé­vé­rance habi­tuelle du jun­zi doit céder à une flexi­bi­li­té stra­té­gique lorsque les cir­cons­tances sont défa­vo­rables.

Wang Bi, dans son inter­pré­ta­tion cos­mo­lo­gique et phi­lo­so­phique, voit dans 否 l’é­tat où le prin­cipe céleste et le prin­cipe ter­restre ne com­mu­niquent plus har­mo­nieu­se­ment. Pour lui, la sépa­ra­tion du Ciel et de la Terre sym­bo­lise l’in­ter­rup­tion des échanges entre les prin­cipes yang et yin, entraî­nant une stag­na­tion cos­mique qui se reflète dans le monde humain par des blo­cages rela­tion­nels et sociaux.

La pers­pec­tive taoïste offre une lec­ture plus nuan­cée. Le Dao­de­jing sug­gère que les périodes d’ad­ver­si­té font par­tie inté­grante du cycle natu­rel et contiennent déjà les germes de leur propre trans­for­ma­tion. L’ex­pres­sion “le grand s’en va, le petit vient” n’est pas uni­que­ment néga­tive mais annonce déjà le mou­ve­ment inverse qui sui­vra inévi­ta­ble­ment.

Zhu Xi, syn­thé­ti­sant les tra­di­tions anté­rieures dans une pers­pec­tive néo-confu­céenne, inter­prète cet hexa­gramme comme repré­sen­tant l’al­ter­nance néces­saire du yin et du yang dans le pro­ces­sus cos­mique. Pour lui, 否 n’est pas tant une catas­trophe qu’un moment de repli néces­saire dans le cycle natu­rel de l’ex­pan­sion et de la contrac­tion.

Structure de l’Hexagramme 12

L’hexa­gramme 12 est consti­tué d’au­tant de traits yang que de traits yin.
Il est pré­cé­dé de H11 泰 tài “Pros­pé­ri­té” (ils appar­tiennent à la même paire), et sui­vi de H13 同人 tóng rén “Se réunir entre sem­blables”.
Il s’a­git d’une figure calen­dé­rique cor­res­pon­dant à la période de l’é­qui­noxe d’automne.
Son Oppo­sé est H11 泰 tài “Pros­pé­ri­té”.
Son hexa­gramme Nucléaire est H53 漸 jiàn “Pro­gres­ser gra­duel­le­ment”.
Le trait maître est le cin­quième.
– For­mules Man­tiques : 不利  ; 子貞 zhēn.

Expérience corporelle

L’hexa­gramme 否 évoque l’expérience de la ten­sion, du blo­cage, de l’im­pos­si­bi­li­té d’é­ta­blir une cir­cu­la­tion har­mo­nieuse. Dans le corps, cette sen­sa­tion peut se mani­fes­ter comme une res­pi­ra­tion contrainte, une pos­ture rigide, ou une impos­si­bi­li­té de trou­ver un équi­libre stable.

Dans la pra­tique des arts internes chi­nois comme le tai­ji­quan ou le qigong, l’é­tat de 否 cor­res­pond à ces moments où l’éner­gie vitale ren­contre des obs­tacles dans sa cir­cu­la­tion. Le pra­ti­cien expé­ri­mente alors une forme de résis­tance interne, comme si les dif­fé­rentes par­ties du corps ces­saient de com­mu­ni­quer har­mo­nieu­se­ment.

Au niveau rela­tion­nel, l’ex­pé­rience de 否 est ce moment où le dia­logue devient impos­sible, où les mal­en­ten­dus s’ac­cu­mulent, où chaque ten­ta­tive de rap­pro­che­ment semble aggra­ver la dis­tance. Cette expé­rience d’in­com­mu­ni­ca­bi­li­té n’est pas sans rap­pe­ler les situa­tions d’in­com­pré­hen­sion cultu­relle ou inter­per­son­nelle que nous vivons quo­ti­dien­ne­ment.

Commentaire sur le Jugement

彖 傳 tuàn zhuàn

zhī fěi rén jūn zhēn

adver­si­té • son • ban­dit • homme • pas • pro­fi­table • noble • héri­tier • pré­sage

wàng xiǎo lái shì tiān jiāoér wàn tōng shàng xià jiāoér tiān xià bāng

grand • aller • petit • venir • donc • en véri­té • ciel • terre • pas • en rela­tion • et ain­si • dix mille • êtres • pas • tra­ver­ser sans entrave • par­ti­cule finale • au-des­sus • sous • pas • en rela­tion • et ain­si • ciel • sous • pas • royaume • par­ti­cule finale

nèi yīn ér wài yángnèi róu ér wài gāngnèi xiǎo rén ér wài jūn xiǎo rén dào zhǎngjūn dào xiāo

inté­rieur • ombre • et ain­si • exté­rieur • adret • inté­rieur • flexible • et ain­si • exté­rieur • ferme • inté­rieur • petit • homme • et ain­si • exté­rieur • noble • héri­tier • petit • homme • voie • aîné • noble • héri­tier • voie • anéan­tir • par­ti­cule finale

L’Ad­ver­si­té détourne les hommes. Il n’est pas pro­fi­table que l’homme noble per­sé­vère.

Le grand s’en va, le petit vient. Alors le Ciel et la Terre ne s’en­tre­croisent pas, et les dix mille êtres ne com­mu­niquent pas. Le haut et le bas ne s’en­tre­croisent pas, et sous le Ciel il n’y a plus d’É­tats.

À l’intérieur le yin et à l’extérieur le yang, à l’intérieur la doci­li­té et à l’extérieur la vigueur, à l’intérieur l’homme de peu et à l’extérieur l’homme noble. La voie de l’homme de peu croît, la voie de l’homme noble décroît.

Notes de traduction

LE NOM DE L’HEXAGRAMME

La com­po­si­tion gra­phique de 否 exprime l’es­sence de l’ ”Adver­si­té” : l’élé­ment 口 kǒu “bouche” sur­mon­tant 不 “ne pas” évoque ori­gi­nel­le­ment le refus ou l’im­pos­si­bi­li­té de parole, de com­mu­ni­ca­tion. 不 dépasse la simple néga­tion pour dési­gner la rup­ture dans la cir­cu­la­tion des échanges et des signes. L’ad­ver­si­té est pré­ci­sé­ment la diver­gence qui empêche les inter­ac­tions fécondes. Elle conduit à l’ ”Obs­truc­tion” (autre tra­duc­tion pos­sible de 否 ), le blo­cage qui empêche les mou­ve­ments natu­rels de cir­cu­la­tion.

forme avec Tài 泰 “Pros­pé­ri­té” le couple fon­da­men­tal “expansion/contraction” qui régit les trans­for­ma­tions uni­ver­selles. Il faut entendre le mot “couple” dans son aspect dyna­mique, comme lors­qu’on parle du “couple d’un moteur”, la force de rota­tion née de l’in­te­rac­tion de deux com­po­santes oppo­sées mais com­plé­men­taires – exac­te­ment comme les pola­ri­tés yīn-yáng génèrent le mou­ve­ment cos­mique. Un des com­po­sants gra­phiques de Tài 泰 “Pros­pé­ri­té” est 太 tài “grand”, qui appar­tient éga­le­ment à l’ex­pres­sion tai­ji 太極 (tài­jí, “faîte suprême” (nom chi­nois de ce qu’on appelle géné­ra­le­ment en occi­dent le sym­bole yīn-yáng ☯). La notion de couple tra­duit remar­qua­ble­ment bien plu­sieurs concepts chi­nois fon­da­men­taux :

  • 偶 (ǒu) : paire, couple au sens numé­rique et sym­bo­lique
  • 對 (duì) : oppo­si­tion com­plé­men­taire, vis-à-vis har­mo­nieux
  • 配 (pèi) : appa­rie­ment fonc­tion­nel, cou­plage effi­cace

Les com­men­taires tra­di­tion­nels chi­nois uti­lisent fré­quem­ment l’ex­pres­sion 夫婦 fūfù “époux-épouse”) comme méta­phore cos­mo­lo­gique, confir­mant la per­ti­nence du registre matri­mo­nial fran­çais pour sai­sir ces inter­ac­tions binaires.

Le concept de 氣 “souffle, éner­gie” fonc­tionne selon une logique simi­laire : cir­cu­la­tion résul­tant de dés­équi­libres tem­po­raires entre forces com­plé­men­taires.

Cette oppo­si­tion struc­tu­relle révèle donc que 否 “Adver­si­té” n’est pas acci­dent conjonc­tu­rel mais une phase néces­saire dans l’é­co­no­mie géné­rale du deve­nir cos­mique et poli­tique.

LES TRIGRAMMES ET LES TRAITS

Kūn 坤 (terre/réceptivité) au-des­sus de Qián 乾 (ciel/créateur) mani­feste une struc­ture éner­gé­tique de sépa­ra­tion abso­lue : bien que le posi­tion­ne­ment ver­ti­cal (le Ciel au-des­sus de la Terre) semble “natu­rel­le­ment” res­pec­té, les forces yáng du Ciel et les forces yīn de la Terre s’é­loignent mutuel­le­ment au lieu de s’en­tre­la­cer créa­ti­ve­ment.

Les six posi­tions s’ac­com­plissent leur selon une logique de régres­sion : conso­li­da­tion de l’in­ver­sion aux posi­tions infé­rieures, exten­sion de la rup­ture aux posi­tions cen­trales, et épui­se­ment final aux posi­tions supé­rieures. Cette pro­gres­sion montre com­ment l’obs­truc­tion se sys­té­ma­tise par l’ef­fon­dre­ment des com­mu­ni­ca­tions authen­tiques jus­qu’à son propre retour­ne­ment.

EXPLICATION DU JUGEMENT

否之匪人 – L’ad­ver­si­té détourne l’homme.

L’ad­ver­si­té détourne l’homme. À l’in­té­rieur l’homme de peu et à l’ex­té­rieur l’homme noble. La voie de l’homme de peu croît, la voie de l’homme noble décroît.”

匪人 fěi rén pour­rait se lire “non-humain”. Les formes anciennes 匪 fěi montrent 匸 fāng un “coffre” conte­nant ou dis­si­mu­lant quelque chose de 非 fēi “non-conforme”, qui ne cor­res­pond pas à ce qu’il devrait être. La gra­phie de 非 fēi repré­sente deux ailes tour­nées en sens contraire, comme les deux tri­grammes qui se détournent l’un de l’autre. Contrai­re­ment à 不 ou 无 qui marquent la simple absence ou néga­tion, 匪 fěi exprime une néga­tion qua­li­ta­tive : il ne s’a­git pas seule­ment de l’ab­sence d’une qua­li­té, mais de sa per­ver­sion ou de son dévoie­ment. Cette néga­tion forte sug­gère une alté­ra­tion de la nature humaine véri­table plu­tôt qu’une simple absence de qua­li­té. Le carac­tère porte une conno­ta­tion morale forte : il désigne ce qui tra­hit la nature véri­table, ce qui cor­rompt l’ordre atten­du. 匪人 fěi rén ne signi­fie dont pas sim­ple­ment “non-humain” mais “celui qui a per­ver­ti sa nature humaine authen­tique”.

A l’hexa­gramme 10 l’é­thique per­met­tait de dif­fé­ren­cier l’homme de l’a­ni­mal. A l’hexa­gramme 11 l’opposition entre l’homme noble et l’homme de peu trans­po­sait déjà la dyna­mique cos­mo­lo­gique au niveau moral et social : 君子 jūn zǐ évoque ici la noblesse éthique, que 小人 xiǎo rén “l’homme de peu” ne peut expri­mer parce qu’il reste enfer­mé (匸 fāng le “coffre”) par un point de vue étroit.

L’ ”homme de peu à l’in­té­rieur” (內小人) cor­res­pond au tri­gramme 坤 Kūn (terre/réceptivité) en posi­tion basse, tan­dis que l’ ”homme noble à l’ex­té­rieur” (外君子) cor­res­pond au tri­gramme 乾 Qián (ciel/créateur) en posi­tion haute.

nèi “l’in­té­rieur” désigne ici la posi­tion cen­trale, le cœur du pou­voir, le lieu de déci­sion. La posi­tion basse de Kūn 坤 repré­sente une conso­li­da­tion : les forces yīn, ten­dant natu­rel­le­ment vers le bas, s’ins­tallent dura­ble­ment dans les fon­da­tions du sys­tème. Cette inti­mi­té avec la base du pou­voir per­met à la voie de l’homme de peu de croître (道長 dào zhǎng) car elle s’en­ra­cine pro­fon­dé­ment et étend pro­gres­si­ve­ment son influence et son pou­voir de détour­ne­ment de l’in­té­rieur vers l’ex­té­rieur.

不利君子貞 – Il n’est pas favo­rable que l’homme noble per­sé­vère

“Il n’est pas favo­rable que l’homme noble per­sé­vère.”

wài “l’ex­té­rieur” désigne la péri­phé­rie, l’é­loi­gne­ment du centre déci­sion­nel. 乾 Qián en posi­tion haute repré­sente la dis­per­sion : les forces yáng ten­dant natu­rel­le­ment vers le haut, s’é­lèvent et s’é­loignent du cœur du sys­tème. Ce détour­ne­ment vers la péri­phé­rie conduit la voie de l’homme noble à décroître (道消 dào xiāo) car elle perd son ancrage dans la réa­li­té du pou­voir et son influence concrète sur les trans­for­ma­tions.

C’est le para­doxe tra­gique de  : plus l’homme noble s’é­lève mora­le­ment (yáng ascen­dant), plus il s’é­loigne du centre d’in­fluence, alors que plus l’homme de peu s’ancre dans les posi­tions de pou­voir (yīn des­cen­dant), plus il étend son emprise.

Cette dyna­mique explique pour­quoi “il n’est pas pro­fi­table que l’homme noble per­sé­vère” (不利君子貞) : sa fer­me­té habi­tuelle l’é­loi­gne­rait davan­tage du centre d’in­fluence et accé­lè­re­rait sa mar­gi­na­li­sa­tion au pro­fit de l’ex­pan­sion de la voie cor­rom­pue.

大往小來 – Le grand s’en va, le petit vient

“Le grand s’en va, le petit vient. Alors le Ciel et la Terre ne s’en­tre­croisent pas, et les dix mille êtres ne com­mu­niquent pas. Le haut et le bas ne s’en­tre­croisent pas, et sous le Ciel il n’y a plus d’É­tats.”

Nous avons déjà pré­sen­té à l’hexa­gramme 11 l’é­ty­mo­lo­gie de 交 jiāo : l’entrecroisement des jambes, qui sug­gère une inter­pé­né­tra­tion intime et féconde, résonne bien avec la notion de couple déve­lop­pée plus haut. La rup­ture cos­mique du Ciel/Terre pro­duit ici l’in­verse : obs­truc­tion et non-com­mu­ni­ca­tion.

Dans “Les dix mille êtres ne cir­culent pas”, le terme 通 tōng sug­gère la cir­cu­la­tion, la per­méa­bi­li­té, la libre com­mu­ni­ca­tion. Tous les êtres perdent donc, dans cette situa­tion, leur capa­ci­té de trans­for­ma­tion et d’é­change.

La for­mule “Le haut et le bas ne com­mu­niquent pas” trans­pose au niveau social et poli­tique l’obs­truc­tion cos­mique : la rup­ture entre auto­ri­té (上 shàng) et peuple (下 xià) repro­duit la sépa­ra­tion entre Ciel et Terre. S’en­suit la dis­so­lu­tion de l’ordre poli­tique lui-même (“il n’y a plus d’É­tats”), les prin­ci­pau­tés ne pou­vant plus main­te­nir ni leur cohé­sion interne ni leurs rela­tions mutuelles.

“Adver­si­té” ne consti­tue donc pas un simple obs­tacle local ou tem­po­raire mais une inver­sion sys­té­mique qui affecte tous les niveaux de réa­li­té : cos­mo­lo­gique (Ciel-Terre), onto­lo­gique (les dix mille êtres), et socio­po­li­tique (haut-bas, prin­ci­pau­tés).

SYNTHÈSE

révèle l’ad­ver­si­té comme méca­nisme cos­mo­lo­gique fon­da­men­tal où la sépa­ra­tion des forces com­plé­men­taires inverse l’ordre créa­teur natu­rel. Plus qu’un simple obs­tacle conjonc­tu­rel, cet hexa­gramme diag­nos­tique une per­ver­sion sys­té­mique qui affecte simul­ta­né­ment les niveaux cos­mique (non-entre­croi­se­ment Ciel-Terre), onto­lo­gique (rup­ture de la cir­cu­la­tion des dix mille êtres), et socio­po­li­tique (dis­so­lu­tion des rap­ports auto­ri­té-peuple).

Le para­doxe tra­gique de réside dans sa dyna­mique d’in­ver­sion qua­li­ta­tive : l’homme de peu se conso­lide à l’in­té­rieur (cœur du pou­voir) tan­dis que l’homme noble est détour­né vers l’ex­té­rieur (péri­phé­rie). Dans cette confi­gu­ra­tion l’é­lé­va­tion éthique pro­duit l’é­loi­gne­ment stra­té­gique, alors que l’a­bais­se­ment moral s’im­misce au cœur du pou­voir.

La sagesse de l’a­dap­ta­tion tac­tique sans com­pro­mis­sion éthique trouve son appli­ca­tion uni­ver­selle dans toutes les situa­tions néces­si­tant résis­tance intel­li­gente face à la cor­rup­tion sys­té­mique, patience stra­té­gique durant les épreuves col­lec­tives, et main­tien du déve­lop­pe­ment per­son­nel quand l’en­vi­ron­ne­ment décou­rage l’ex­pres­sion natu­relle de l’au­then­ti­ci­té. La rési­lience des forces créa­trices per­met­tra leur redé­ploie­ment futur lorsque les condi­tions cos­miques rede­vien­dront favo­rables.

Six au Début

初 六 chū liù

máo

arra­cher • jonc • man­ger

huì

ain­si • son • espèce

zhēn

pré­sage

hēng

bon augure • crois­sance

Arra­cher des roseaux avec leurs racines,

en sui­vant leurs touffes.

Fer­me­té.

Déve­lop­pe­ment pro­pice.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans 拔茅茹 (bá máo rú) le carac­tère 拔 () signi­fie “arra­cher”, “extraire” ou “déra­ci­ner”. Ce terme était sou­vent uti­li­sé pour dési­gner l’ac­tion d’ex­traire quelque chose fer­me­ment enra­ci­né, avec un mou­ve­ment ascen­dant. Sa gra­phie sug­gère l’ac­tion de tirer vers le haut (扌) com­bi­née à l’i­dée de sépa­ra­tion (八).

茅 (máo) désigne géné­ra­le­ment les “joncs” ou “roseaux”, plantes aux racines entre­la­cées qui poussent en touffes dans les zones humides. Ce terme appa­raît dans de nom­breux textes anciens pour évo­quer des plantes sau­vages aux racines tenaces. Sym­bo­li­que­ment, le jonc repré­sente quelque chose de com­mun mais dif­fi­cile à extraire com­plè­te­ment en rai­son de ses racines inter­con­nec­tées.

茹 () est par­fois inter­pré­té comme “man­ger” ou “ingé­rer”, mais dans ce contexte, il semble plu­tôt faire réfé­rence aux racines elles-mêmes, ou à l’ac­tion de tirer les plantes avec leurs racines. La rela­tion gra­phique avec 如 (, “comme”, “selon”) sug­gère une notion de confor­mi­té ou de conti­nui­té.

L’ex­pres­sion 以其彙 (yǐ qí huì) vient com­plé­ter cette image. Le terme 彙 (huì) désigne un “regrou­pe­ment”, une “col­lec­tion” ou une “caté­go­rie” d’ob­jets simi­laires. Dans le contexte des joncs, il évoque les touffes ou grou­pe­ments natu­rels de ces plantes qui par­tagent le même sys­tème raci­naire.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour l’ex­pres­sion 拔茅茹 (bá máo rú), j’ai choi­si “Arra­cher des roseaux avec leurs racines” plu­tôt que des tra­duc­tions plus lit­té­rales comme “Arra­cher et consom­mer des joncs” ou “Déra­ci­ner les herbes sau­vages”. Cette tra­duc­tion met en relief l’ac­tion d’ex­trac­tion com­plète qui inclut les racines, élé­ment essen­tiel de l’i­mage.

D’autres tra­duc­tions pos­sibles auraient été :

  • “Extraire les joncs entiè­re­ment”
  • “Déra­ci­ner les roseaux”
  • “Arra­cher com­plè­te­ment les herbes des marais”

Pour 以其彙 (yǐ qí huì), j’ai opté pour “en sui­vant leurs touffes”, ce qui sou­ligne l’i­dée que l’ar­ra­chage suit les regrou­pe­ments natu­rels des plantes. Alter­na­tives pos­sibles :

  • “selon leurs caté­go­ries”
  • “en res­pec­tant leurs asso­cia­tions natu­relles”

Le terme 貞 (zhēn) appa­raît ici iso­lé, comme une qua­li­té ou une recom­man­da­tion. J’ai choi­si de le tra­duire sim­ple­ment par “Fer­me­té”, bien que ce terme dans le Yi Jing porte une richesse de signi­fi­ca­tions incluant la constance, la droi­ture, la déter­mi­na­tion et la rec­ti­tude morale.

Pour la for­mule finale 吉亨 (jí hēng), j’ai rete­nu “Déve­lop­pe­ment pro­pice”, où 亨 (hēng) est ren­du par “déve­lop­pe­ment” plu­tôt que par sa tra­duc­tion lit­té­rale “sacri­fice” ou “offrande”. Dans le contexte du Yi Jing, 亨 a évo­lué pour dési­gner un pro­ces­sus de crois­sance ou d’é­pa­nouis­se­ment sans entrave. Le terme 吉 (), tra­duit par “pro­pice”, évoque un augure favo­rable, une issue heu­reuse.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

L’i­mage de l’ar­ra­chage des roseaux évoque des pra­tiques agri­coles et rituelles de la Chine ancienne. Les joncs et roseaux étaient uti­li­sés pour divers usages pra­tiques : confec­tion de nattes, de toi­tures, et même comme com­bus­tible. Leur extrac­tion métho­dique, sui­vant les regrou­pe­ments natu­rels, reflète une connais­sance pro­fonde des cycles natu­rels et des tech­niques agri­coles appro­priées.

Dans la pra­tique divi­na­toire des Zhou, cette image pou­vait être inter­pré­tée comme une méta­phore d’ac­tion poli­tique : l’ex­trac­tion des élé­ments nui­sibles ou obso­lètes de l’ordre social, en com­men­çant par ceux qui sont liés entre eux. Le Zhou­li (Rites des Zhou) fait réfé­rence à des céré­mo­nies sai­son­nières où cer­taines plantes étaient récol­tées selon des méthodes ritua­li­sées, sym­bo­li­sant l’har­mo­ni­sa­tion des acti­vi­tés humaines avec les cycles natu­rels.

Les com­men­taires tra­di­tion­nels relient cette image à la période his­to­rique où le roi Wu ren­ver­sa la dynas­tie Shang, “arra­chant” sys­té­ma­ti­que­ment les par­ti­sans de l’an­cien régime pour éta­blir un nou­vel ordre. Cette inter­pré­ta­tion his­to­rique sug­gère que le trait repré­sente une stra­té­gie de chan­ge­ment radi­cal mais métho­dique, néces­saire en temps d’ad­ver­si­té (否 pǐ).

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

La tra­di­tion confu­céenne inter­prète ce trait comme une leçon sur la méthode appro­priée pour ini­tier des chan­ge­ments en période défa­vo­rable. Le Grand Com­men­taire sug­gère que l’ar­ra­chage des joncs repré­sente l’é­li­mi­na­tion des influences néfastes qui, comme ces plantes, sont inter­con­nec­tées et doivent être extraites ensemble pour être effi­ca­ce­ment sup­pri­mées.

Pour Wang Bi, cette image illustre le prin­cipe selon lequel les choses de même nature s’at­tirent mutuel­le­ment. Dans sa lec­ture, la clé de la trans­for­ma­tion d’une situa­tion de blo­cage consiste à iden­ti­fier et mobi­li­ser des forces simi­laires et natu­rel­le­ment asso­ciées : “En temps d’ad­ver­si­té, seule la coor­di­na­tion des efforts simi­laires peut per­mettre un chan­ge­ment durable.”

La tra­di­tion taoïste offre une pers­pec­tive com­plé­men­taire, voyant dans cette image l’im­por­tance d’a­gir en accord avec la nature des choses. Le Huai­nan­zi sug­gère que l’ex­trac­tion des joncs par touffes illustre le prin­cipe d’un non-agir para­doxal : une action effi­cace qui suit les ten­dances natu­relles plu­tôt que de s’y oppo­ser.

L’é­cole des “Images et Nombres” inter­prète l’ar­ra­chage des joncs comme une méta­phore cos­mo­lo­gique, repré­sen­tant l’ex­trac­tion de l’éner­gie yin (sym­bo­li­sée par les racines sou­ter­raines) grâce à l’ac­tion yang (le mou­ve­ment d’ar­ra­chage vers le haut). Cette lec­ture voit dans ce trait l’a­morce d’un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion où les élé­ments yin et yang com­mencent à retrou­ver leur cir­cu­la­tion har­mo­nieuse.

Zhu Xi, dans sa syn­thèse néo-confu­céenne, sou­ligne que la per­sé­vé­rance (貞 zhēn) men­tion­née dans ce trait est pré­ci­sé­ment ce qui per­met de trans­for­mer l’ad­ver­si­té en oppor­tu­ni­té. Pour lui, l’ar­ra­chage métho­dique repré­sente une approche sys­té­ma­tique et patiente du chan­ge­ment, qui res­pecte les rela­tions natu­relles entre les élé­ments concer­nés.

Petite Image du Trait du Bas

máo zhēn

arra­cher • jonc • pré­sage • bon augure

zhì zài jūn

volon­té • se trou­ver à • noble • aus­si

Arra­cher des roseaux, être cor­rect est de bon augure : Être dévoué au sou­ve­rain.

Structure du Trait du Bas

- Trait Yin à une place Impaire, la pre­mière posi­tion est incor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H12 否 Adver­si­té, et devient donc cor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H25 無妄 wú wàng “Sans désordre”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais est à la base de l’en­ve­loppe de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il est en cor­res­pon­dance avec le qua­trième trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est à la base du tri­gramme kūn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 地 “Terre”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme zhèn qui cor­res­pond à l’élé­ment 雷 léi “Ton­nerre”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le deuxième trait évo­lue de à .
- Ce trait occupe la plus basse des deux posi­tions asso­ciées à la Terre. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : 貞吉 zhēn  ; 亨 hēng.
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 志 zhì.

Interprétation

À la base d’une situa­tion de diver­gence, les liens avec ses sem­blables, ceux avec les­quels on par­tage les racines, pro­voquent un effet d’en­traî­ne­ment. C’est pour­quoi une ferme fidé­li­té aux prin­cipes ini­tiaux pro­vo­que­ra suc­cès et pro­grès.
Tou­te­fois, si ces prin­cipes ne sont pas conver­gents, cela ampli­fie­ra au contraire la dis­so­cia­tion d’a­vec ses pairs.

Expérience corporelle

L’i­mage de l’ar­ra­chage des joncs évoque un effort concen­tré qui doit tenir compte de la struc­ture natu­relle de ce qu’on cherche à extraire. Qui­conque a ten­té d’ar­ra­cher des plantes aux racines entre­la­cées connaît cette sen­sa­tion par­ti­cu­lière – il ne s’a­git pas sim­ple­ment de tirer, mais de com­prendre com­ment les racines sont connec­tées pour les extraire effi­ca­ce­ment.

Dans les pra­tiques médi­ta­tives taoïstes, cette image peut être reliée à la puri­fi­ca­tion éner­gé­tique, où les blo­cages du qi sont iden­ti­fiés et éli­mi­nés non pas iso­lé­ment, mais en tenant compte de leurs inter­con­nexions sys­té­miques. Les nœuds éner­gé­tiques, comme les joncs, viennent rare­ment seuls – ils forment des com­plexes qu’il faut trai­ter dans leur ensemble.

Nous pou­vons éprou­ver cette expé­rience lorsque nous affron­tons une ten­sion mus­cu­laire pro­fonde : tirer sur un seul point ne suf­fit pas, il faut suivre les chaînes myo­fas­ciales, res­pec­ter les inter­con­nexions tis­su­laires pour obte­nir un relâ­che­ment durable. C’est pré­ci­sé­ment cette intel­li­gence du corps inter­con­nec­té que sug­gère l’i­mage des joncs arra­chés “en sui­vant leurs touffes”.

La “fer­me­té” (貞 zhēn) men­tion­née dans ce trait prend alors une dimen­sion cor­po­relle concrète : elle évoque la qua­li­té d’at­ten­tion sou­te­nue et de pré­sence ancrée néces­saire pour effec­tuer un chan­ge­ment pro­fond. Il ne s’a­git pas d’une force brute mais d’une per­sé­vé­rance intel­li­gente qui res­pecte la nature de ce qui est trans­for­mé.

Six en Deux

六 二 liù èr

bāo chéng

prendre en charge • pro­mou­voir

xiǎo rén

petit • homme • bon augure

rén

grand • homme • adver­si­té

hēng

crois­sance

Embras­ser et sou­te­nir,

Pour l’homme de peu, pro­pice.

Pour l’homme émi­nent, adver­si­té.

Déve­lop­pe­ment.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans 包承 (bāo chéng) le carac­tère 包 (bāo) signi­fie lit­té­ra­le­ment “enve­lop­per”, “conte­nir” ou “prendre en charge”. Sa gra­phie évoque un objet enve­lop­pé ou entou­ré (勹) conte­nant quelque chose (巳). Dans les textes anciens, ce terme était sou­vent uti­li­sé pour dési­gner l’ac­tion d’en­glo­ber, de cou­vrir entiè­re­ment, mais aus­si d’as­su­mer une res­pon­sa­bi­li­té com­plète.

承 (chéng) désigne l’ac­tion de “rece­voir”, “accep­ter”, “sou­te­nir” ou “pro­mou­voir”. Ce carac­tère repré­sente gra­phi­que­ment deux mains (丷) qui reçoivent quelque chose, sug­gé­rant l’i­dée d’ac­cueil, de sup­port et d’é­lé­va­tion. Dans le contexte poli­tique des textes anciens, 承 était sou­vent asso­cié à l’i­dée de suc­ces­sion légi­time ou de trans­mis­sion d’une charge.

L’ex­pres­sion com­plète 包承 (bāo chéng) évoque donc une double action : enve­lop­per quelque chose entiè­re­ment et le sou­te­nir ou l’é­le­ver. Cette image sug­gère une atti­tude de prise en charge totale, d’as­somp­tion de res­pon­sa­bi­li­té qui va au-delà de la simple accep­ta­tion pas­sive.

Les termes 小人 (xiǎo rén) et 大人 (dà rén), géné­ra­le­ment tra­duits par “homme de peu” et “homme émi­nent”, repré­sentent une oppo­si­tion fon­da­men­tale dans la pen­sée confu­céenne clas­sique. Loin d’être sim­ple­ment des indi­ca­teurs de sta­tut social, ces termes dési­gnent des pos­tures morales et exis­ten­tielles dif­fé­rentes :

  • 小人 (xiǎo rén, “petit homme” ou “homme de peu”) évoque l’in­di­vi­du gui­dé prin­ci­pa­le­ment par ses inté­rêts per­son­nels et immé­diats, dont la vision reste limi­tée.
  • 大人 (dà rén, “grand homme” ou “homme émi­nent”) désigne la per­sonne mora­le­ment culti­vée, capable d’une vision large et concer­née par le bien com­mun.

Le carac­tère 否 () réap­pa­raît ici, créant un écho avec le nom de l’hexa­gramme com­plet. Cette répé­ti­tion n’est pas for­tuite et sug­gère que le “grand homme” fait l’ex­pé­rience même de l’ad­ver­si­té qui carac­té­rise l’hexa­gramme dans son ensemble.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour l’ex­pres­sion 包承 (bāo chéng), j’ai choi­si “Embras­ser et sou­te­nir” plu­tôt que des tra­duc­tions plus lit­té­rales comme “Conte­nir et rece­voir” ou “Enve­lop­per et accep­ter”. Cette tra­duc­tion cap­ture la double dimen­sion active et pas­sive de l’ex­pres­sion : “embras­ser” sug­gère l’ac­tion d’en­glo­ber com­plè­te­ment, tan­dis que “sou­te­nir” évoque l’i­dée de sup­port et d’é­lé­va­tion.

D’autres tra­duc­tions pos­sibles auraient été :

  • “Englo­ber et pro­mou­voir”
  • “Conte­nir et éle­ver”
  • “Prendre en charge et valo­ri­ser”

Pour 小人 (xiǎo rén) et 大人 (dà rén), j’ai opté res­pec­ti­ve­ment pour “homme de peu” et “homme émi­nent”, pré­ser­vant ain­si l’op­po­si­tion tra­di­tion­nelle tout en évi­tant une tra­duc­tion trop lit­té­rale comme “petit homme” et “grand homme” qui pour­rait prê­ter à confu­sion en fran­çais.

Alter­na­tives pos­sibles :

  • “homme ordi­naire” / “homme supé­rieur”
  • “per­sonne com­mune” / “sage”

La for­mule 小人吉 (xiǎo rén jí) a été tra­duite par “Pour l’homme de peu, pro­pice”, où 吉() est ren­du par “pro­pice”. De même, 大人否 (dà rén pǐ) devient “Pour l’homme émi­nent, adver­si­té”.

Le terme 亨 (hēng) qui conclut ce trait est tra­duit par “Déve­lop­pe­ment”, évo­quant l’i­dée d’un pro­ces­sus qui se déploie mal­gré les dif­fi­cul­tés. Cette tra­duc­tion s’é­carte de l’in­ter­pré­ta­tion tra­di­tion­nelle d’亨 comme “sacri­fice” ou “offrande” pour adop­ter le sens évo­lué que ce terme a acquis dans le contexte du Yi Jing : celui d’un pro­ces­sus qui se déploie sans entrave.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

La for­mule 包承 (bāo chéng) évoque des pra­tiques admi­nis­tra­tives et rituelles de la Chine ancienne. Les fonc­tion­naires étaient sou­vent char­gés de “conte­nir et sou­te­nir” (包承) cer­tains aspects de la gou­ver­nance, assu­mant une res­pon­sa­bi­li­té com­plète pour leur domaine. Cette expres­sion appa­raît dans plu­sieurs textes admi­nis­tra­tifs des Han, sug­gé­rant une pra­tique ins­ti­tu­tion­na­li­sée de délé­ga­tion de pou­voir.

Dans le contexte his­to­rique de la période des Royaumes Com­bat­tants, période sou­vent asso­ciée à la com­pi­la­tion finale du Yi Jing, la dis­tinc­tion entre 小人 (xiǎo rén) et 大人 (dà rén) pre­nait une dimen­sion par­ti­cu­liè­re­ment poli­tique. Les ten­sions entre dif­fé­rentes approches du pou­voir – l’une favo­ri­sant les inté­rêts par­ti­cu­liers, l’autre visant le bien com­mun – étaient au cœur des débats phi­lo­so­phiques et poli­tiques de l’é­poque.

Le com­men­taire des Annales des Prin­temps et Automnes attri­bué à Dong Zhong­shu, relate des cas où, en période de crise, les res­pon­sa­bi­li­tés furent déli­bé­ré­ment confiées à des per­sonnes de sta­tut infé­rieur pour pro­té­ger les indi­vi­dus de haut rang des consé­quences d’un éven­tuel échec. Cette pra­tique pour­rait éclai­rer la for­mule “Pour l’homme de peu, pro­pice. Pour l’homme émi­nent, adver­si­té.”

Cer­tains com­men­ta­teurs comme Ma Rong ont inter­pré­té ce trait comme une réfé­rence his­to­rique aux périodes de tran­si­tion dynas­tique, où les hauts fonc­tion­naires loyaux à l’an­cienne dynas­tie (大人) se trou­vaient en situa­tion pré­caire, tan­dis que des oppor­tu­nistes de moindre ver­tu (小人) pou­vaient pros­pé­rer en s’a­dap­tant rapi­de­ment aux nou­velles cir­cons­tances poli­tiques.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

La tra­di­tion confu­céenne inter­prète ce trait comme un ensei­gne­ment sur l’a­dap­ta­tion judi­cieuse aux cir­cons­tances. Le Grand Com­men­taire sug­gère que l’ex­pres­sion “Embras­ser et sou­te­nir” repré­sente une atti­tude d’hu­mi­li­té appro­priée en temps d’ad­ver­si­té. Selon cette lec­ture, le “grand homme” souffre pré­ci­sé­ment parce qu’il main­tient son inté­gri­té morale dans un contexte défa­vo­rable, tan­dis que l’ ”homme de peu”, moins atta­ché aux prin­cipes, peut s’a­dap­ter plus faci­le­ment et donc trou­ver des avan­tages immé­diats.

Pour Wang Bi, ce trait illustre le prin­cipe selon lequel, en période de blo­cage (否 ), toute ten­ta­tive de “conte­nir et sou­te­nir” des res­pon­sa­bi­li­tés impor­tantes devient pro­blé­ma­tique pour les per­sonnes ver­tueuses. Son com­men­taire pré­cise : “Quand la terre et le ciel ne com­mu­niquent plus, assu­mer de grandes res­pon­sa­bi­li­tés devient périlleux pour celui qui pos­sède une vision large, tan­dis que celui dont les pré­oc­cu­pa­tions sont limi­tées peut encore trou­ver des oppor­tu­ni­tés dans ce chaos.”

La tra­di­tion taoïste offre une lec­ture com­plé­men­taire, consi­dé­rant cette situa­tion comme une illus­tra­tion du prin­cipe de l’al­ter­nance natu­relle et de la rela­ti­vi­té des posi­tions. Le Huai­nan­zi sug­gère que lors d’un cycle d’obs­truc­tion (否 ), il est par­fois sage pour le “grand homme” d’a­dop­ter tem­po­rai­re­ment une posi­tion plus humble, se reti­rant plu­tôt que de s’obs­ti­ner à por­ter des res­pon­sa­bi­li­tés dans un contexte défa­vo­rable.

Zhu Xi, dans son com­men­taire néo-confu­céen, pro­pose une inter­pré­ta­tion plus nuan­cée de la der­nière par­tie du texte : le “déve­lop­pe­ment” (亨 hēng) sug­gère que mal­gré l’ad­ver­si­té appa­rente pour le “grand homme”, cette situa­tion contient déjà les germes d’une trans­for­ma­tion posi­tive. Selon lui, l’ad­ver­si­té du noble est pré­ci­sé­ment ce qui per­met­tra, à terme, le réta­blis­se­ment d’un ordre har­mo­nieux.

Kong Ying­da sou­ligne que la for­mule appa­rem­ment contra­dic­toire “pour l’homme émi­nent, adver­si­té” sui­vie de “déve­lop­pe­ment” (亨 hēng) n’est pas inco­hé­rente : elle sug­gère plu­tôt que même dans une période glo­ba­le­ment favo­rable aux per­sonnes de moindre ver­tu, le pro­ces­sus his­to­rique conti­nue de se déployer vers une réso­lu­tion qui, ulti­me­ment, res­tau­re­ra la place appro­priée du “grand homme”.

Petite Image du Deuxième Trait

rén hēng

grand • homme • adver­si­té • crois­sance

lüàn qún

pas • désordre • troupe • aus­si

Adver­si­té favo­ri­sante pour le grand homme, crois­sance : la den­si­té de la foule ne le trouble pas.

Structure du Deuxième Trait

- Trait Yin à une place Paire, la deuxième posi­tion est cor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H12 否 Adver­si­té, et devient donc incor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H6 訟 sòng “Débattre”..
- Ce trait pos­sède la cen­tra­li­té en posi­tion infé­rieure.
- Il est en cor­res­pon­dance avec le cin­quième trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au milieu du tri­gramme kūn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 地 “Terre” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme kǎn qui cor­res­pond à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau”.
- Il est éga­le­ment à la base du tri­gramme gèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme qui cor­res­pond à l’élé­ment 火 huǒ “Feu”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le pre­mier trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le troi­sième trait évo­lue de à .
- Ce trait est à la plus haute des deux posi­tions asso­ciées à la Terre. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : 吉  ; 亨 hēng.

Interprétation

En période dif­fi­cile, il est tou­jours pré­fé­rable d’é­vi­ter les conflits inutiles avec ceux qui sont dif­fé­rents. La patience et le res­pect des prin­cipes supé­rieurs sont appro­priés dans cette situa­tion. Ils per­mettent de pro­mou­voir les plus humbles et de favo­ri­ser le déve­lop­pe­ment de ceux qui sont déjà en posi­tion.

Expérience corporelle

L’ex­pres­sion “Embras­ser et sou­te­nir” (包承 bāo chéng) évoque l’expérience cor­po­relle d’en­ve­lop­per com­plè­te­ment quelque chose tout en le sou­te­nant de l’in­té­rieur. Cette double action crée une ten­sion par­ti­cu­lière entre conte­nance et sup­port, entre récep­ti­vi­té et ini­tia­tive.

On retrouve cette qua­li­té de pré­sence dans le concept de “conte­nir l’éner­gie tout en la sou­te­nant”. Le corps apprend à créer un espace inté­rieur qui à la fois contient et sou­tient l’éner­gie vitale, l’empêchant de se dis­per­ser tout en lui per­met­tant de cir­cu­ler libre­ment.

La dis­tinc­tion entre 小人 (xiǎo rén) et 大人 (dà rén) se tra­duit éga­le­ment par des qua­li­tés cor­po­relles dif­fé­rentes. L’ ”homme de peu” tend à être ten­du, contrac­té, cen­tré sur ses propres sen­sa­tions immé­diates, tan­dis que l’ ”homme émi­nent” cultive une pré­sence plus spa­cieuse, une ouver­ture qui inclut l’en­vi­ron­ne­ment plus large. Dans les arts mar­tiaux internes, cette dif­fé­rence se mani­feste dans la capa­ci­té à main­te­nir une conscience élar­gie même sous pres­sion.

Nous pou­vons recon­naître ces deux ten­dances face à l’ad­ver­si­té : soit nous nous replions sur nous-mêmes (小人), nous pro­té­geant des dif­fi­cul­tés en rétré­cis­sant notre champ d’at­ten­tion (ce qui peut appor­ter un sou­la­ge­ment immé­diat), soit nous main­te­nons une ouver­ture consciente (大人) qui, bien que plus vul­né­rable à la souf­france, per­met ulti­me­ment une trans­for­ma­tion plus pro­fonde.

Six en Trois

六 三 liù sān

bāo xiū

prendre en charge • honte

Conte­nir l’embarras.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

包 (bāo) signi­fie lit­té­ra­le­ment “enve­lop­per”, “conte­nir”, “prendre en charge”. Sa gra­phie évoque un objet enve­lop­pé ou entou­ré (勹) conte­nant quelque chose (巳). Dans les textes anciens, ce carac­tère était sou­vent uti­li­sé pour dési­gner l’ac­tion d’en­glo­ber com­plè­te­ment, de tenir à l’in­té­rieur, mais aus­si d’as­su­mer une res­pon­sa­bi­li­té. Nous retrou­vons ici un écho au 包 du deuxième trait (包承), mais dans une confi­gu­ra­tion dif­fé­rente.

羞 (xiū) est un carac­tère riche et com­plexe qui peut signi­fier “honte”, “embar­ras”, “humi­lia­tion”, mais aus­si “timi­di­té” ou “pudeur”. Sa com­po­si­tion gra­phique asso­cie l’élé­ment séman­tique 羊 (yáng, “mou­ton”) et l’élé­ment 丑 (chǒu, lié à l’i­dée d’im­per­fec­tion ou de lai­deur). Cette com­bi­nai­son évoque l’i­dée d’une vul­né­ra­bi­li­té expo­sée, d’un sen­ti­ment de malaise face au regard d’au­trui. Dans les textes clas­siques, 羞 est sou­vent asso­cié à la conscience de ses propres limites ou imper­fec­tions.

L’ex­pres­sion com­plète 包羞 (bāo xiū) sug­gère donc l’ac­tion de conte­nir, d’en­ve­lop­per ou d’in­té­rio­ri­ser un sen­ti­ment de honte ou d’embarras. Cette image évoque la capa­ci­té à gérer une situa­tion humi­liante sans l’ex­té­rio­ri­ser ou sans cher­cher à y échap­per.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour l’ex­pres­sion 包羞 (bāo xiū), j’ai choi­si “Conte­nir l’embarras” plu­tôt que des tra­duc­tions alter­na­tives comme “Embras­ser la honte” ou “Enve­lop­per l’hu­mi­lia­tion”. Cette tra­duc­tion cap­ture l’i­dée d’une inté­rio­ri­sa­tion contrô­lée de l’é­mo­tion néga­tive, sans la lais­ser débor­der ni cher­cher à la nier.

D’autres tra­duc­tions pos­sibles auraient été :

  • “Inté­grer la honte”
  • “Assu­mer l’hu­mi­lia­tion”
  • “Enve­lop­per la dis­grâce”
  • “Conte­nir le déshon­neur”

Le terme 羞 (xiū) évoque à la fois la honte (émo­tion interne), l’embarras (réac­tion à une situa­tion sociale), et l’hu­mi­lia­tion (dégra­da­tion impo­sée de l’ex­té­rieur). J’ai opté pour “embar­ras” qui me semble occu­per une posi­tion médiane dans ce spectre, tout en pré­ser­vant l’i­dée d’une émo­tion socia­le­ment contex­tua­li­sée.

Le terme 包 (bāo) a été ren­du par “conte­nir”, ce qui pré­serve l’i­dée d’en­glo­be­ment sans ajou­ter une conno­ta­tion d’ac­cep­ta­tion pas­sive qui pour­rait être sug­gé­rée par “embras­ser”. Conte­nir implique une forme de contrôle et de déli­mi­ta­tion qui cor­res­pond bien à l’at­ti­tude recom­man­dée face à l’ad­ver­si­té repré­sen­tée par l’hexa­gramme 否 ().

Il est notable que, contrai­re­ment aux autres traits de cet hexa­gramme, celui-ci ne com­porte pas de pro­nos­tic expli­cite comme “pro­pice” (吉 ) ou “déve­lop­pe­ment” (亨 hēng). Cette absence sou­ligne la nature intros­pec­tive de ce trait, qui décrit davan­tage une atti­tude inté­rieure qu’une action orien­tée vers un résul­tat.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

L’ex­pres­sion 包羞 (bāo xiū) évoque des pra­tiques sociales et poli­tiques de la Chine ancienne liées à la ges­tion de l’hon­neur et de la dis­grâce. Dans la socié­té aris­to­cra­tique des Zhou, la capa­ci­té à “conte­nir l’embarras” – c’est-à-dire à sup­por­ter une humi­lia­tion tem­po­raire sans perdre sa digni­té – était consi­dé­rée comme une ver­tu essen­tielle des nobles et des let­trés. Cette capa­ci­té était par­ti­cu­liè­re­ment valo­ri­sée chez les fonc­tion­naires et conseillers de la cour qui, face à un sou­ve­rain capri­cieux ou mal avi­sé, devaient par­fois endu­rer des humi­lia­tions tout en main­te­nant leur inté­gri­té morale. Ce trait était ain­si inter­pré­té dans une pers­pec­tive cyclique du pou­voir, où les périodes d’ad­ver­si­té étaient vues comme néces­sai­re­ment tem­po­raires.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

La tra­di­tion confu­céenne inter­prète ce trait comme un ensei­gne­ment sur la ver­tu de l’en­du­rance morale face à l’ad­ver­si­té. Pour Confu­cius, “conte­nir l’embarras” ne signi­fie pas sim­ple­ment sup­por­ter pas­si­ve­ment l’hu­mi­lia­tion, mais plu­tôt main­te­nir sa rec­ti­tude inté­rieure mal­gré les cir­cons­tances exté­rieures défa­vo­rables.

Wang Bi pro­pose une lec­ture plus cos­mo­lo­gique de ce trait. Pour lui, l’ex­pres­sion 包羞 (bāo xiū) illustre la situa­tion où le prin­cipe yin (repré­sen­té par le tri­gramme Terre), bien que dans une posi­tion infé­rieure, contient néan­moins un élé­ment yang (ce troi­sième trait). Cette confi­gu­ra­tion crée une ten­sion interne – une forme d’ ”embar­ras cos­mo­lo­gique” – que la Terre doit “conte­nir” pour main­te­nir l’ordre natu­rel. Wang Bi écrit : “Quand le yin et le yang ne sont pas en har­mo­nie, l’élé­ment yang dans une posi­tion yin crée une dis­so­nance qui doit être tem­po­rai­re­ment accep­tée.”

La tra­di­tion taoïste offre une inter­pré­ta­tion dis­tincte, voyant dans cette for­mule une illus­tra­tion du prin­cipe de retour­ne­ment (反 fǎn) cher à Lao­zi. Pour les pen­seurs taoïstes, “conte­nir l’embarras” repré­sente la capa­ci­té à inté­grer l’ad­ver­si­té comme par­tie inté­grante du pro­ces­sus natu­rel, sachant que toute situa­tion extrême contient déjà les germes de sa trans­for­ma­tion en son oppo­sé. Comme l’ex­prime le Dao­de­jing : “Le revers est le mou­ve­ment du Dao.”

Pour Zhu Xi, “conte­nir l’embarras” repré­sente un stade néces­saire du déve­lop­pe­ment moral où l’in­di­vi­du, confron­té à ses propres insuf­fi­sances ou aux obs­tacles exté­rieurs, inté­rio­rise ces dif­fi­cul­tés comme matière pre­mière de sa trans­for­ma­tion spi­ri­tuelle. Il écrit : “La capa­ci­té à conte­nir l’embarras sans cher­cher à le fuir est le fon­de­ment de toute véri­table trans­for­ma­tion.”

Petite Image du Troisième Trait

bāo xiū

prendre en charge • honte

wèi dāng

posi­tion • pas • avoir la charge de • aus­si

Sou­te­nir la honte : Sa posi­tion est inap­pro­priée.

Structure du Troisième Trait

- Trait Yin à une place Impaire, la troi­sième posi­tion est incor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H12 否 Adver­si­té, et devient donc cor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H33 遯 dùn “Se reti­rer”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais est à la base du centre car­di­nal de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il est en cor­res­pon­dance avec le sixième trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au milieu du tri­gramme gèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme xùn qui cor­res­pond à l’élé­ment 風 fēng “Vent”.
- Il est éga­le­ment au som­met du tri­gramme kūn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 地 “Terre” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme gèn qui cor­res­pond à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne”.
- Il est, pour finir, à la base du tri­gramme xùn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 風 fēng “Vent”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme qián qui cor­res­pond à l’élé­ment 天 tiān “Ciel”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le deuxième trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le qua­trième trait évo­lue de à .
- Ce trait occupe à la plus basse des deux posi­tions asso­ciées à l’Hu­main. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : aucune.
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 位 wèi.

Interprétation

Si les inten­tions sont inap­pro­priées, si l’on ne se trouve pas dans une posi­tion adé­quate, il vaut mieux le recon­naître plu­tôt que de ten­ter de pas­ser en force.
Ain­si, le repen­tir peut réta­blir un sou­tien à la crois­sance.

Expérience corporelle

L’ex­pres­sion “Conte­nir l’embarras” (包羞 bāo xiū) évoque une expé­rience cor­po­relle fami­lière à qui­conque a dû gérer une situa­tion humi­liante ou incon­for­table sans pou­voir y échap­per. Phy­si­que­ment, cette expé­rience se mani­feste sou­vent par une ten­sion interne, une cha­leur au visage, par­fois une ten­dance à se replier sur soi-même, tout en main­te­nant exté­rieu­re­ment une conte­nance.

Dans cer­taines pra­tiques médi­ta­tives, cet état est par­fois culti­vé déli­bé­ré­ment comme exer­cice de maî­trise émo­tion­nelle. Le pra­ti­quant apprend à créer un “contai­ner” (包 bāo) éner­gé­tique qui peut accueillir et trans­for­mer des émo­tions dif­fi­ciles comme l’embarras ou la honte (羞 xiū). Cette pra­tique déve­loppe la capa­ci­té à ne pas être empor­té par la réac­tion immé­diate à l’hu­mi­lia­tion, mais plu­tôt à l’ob­ser­ver et à la conte­nir.

Au niveau phy­sio­lo­gique, “conte­nir l’embarras” implique sou­vent une régu­la­tion du sys­tème ner­veux auto­nome, par­ti­cu­liè­re­ment lorsque celui-ci est acti­vé par la honte ou l’hu­mi­lia­tion. Cette régu­la­tion se mani­feste par une res­pi­ra­tion contrô­lée, un ralen­tis­se­ment déli­bé­ré du rythme car­diaque, et une pré­sence consciente aux sen­sa­tions d’in­con­fort sans cher­cher à les fuir ou à les expri­mer immé­dia­te­ment.

Dans les arts mar­tiaux internes, notam­ment le tai­ji­quan, cette capa­ci­té est déve­lop­pée à tra­vers l’ap­pren­tis­sage de la “récep­tion de l’éner­gie” : le pra­ti­quant apprend à absor­ber et conte­nir une force poten­tiel­le­ment désta­bi­li­sante sans perdre son centre ni réagir impul­si­ve­ment. De même, face à l’embarras social, l’art consiste à “conte­nir” l’é­mo­tion sans être désta­bi­li­sé par elle.

Dans notre quo­ti­dien contem­po­rain, nous recon­nais­sons cette expé­rience dans ces moments où, confron­tés à une situa­tion pro­fes­sion­nel­le­ment ou socia­le­ment embar­ras­sante, nous choi­sis­sons de “gar­der la face” – non par simple confor­misme social, mais par une forme de maî­trise inté­rieure qui trans­forme l’embarras en oppor­tu­ni­té de crois­sance per­son­nelle.

Neuf en Quatre

九 四 jiǔ sì

yǒu mìng

avoir • mis­sion

jiù

pas • faute

chóu zhǐ

caté­go­ri­ser • dis­tin­guer • bon­heur

Avoir un man­dat.

Pas de faute,

Clas­ser et dis­tin­guer apporte le bon­heur.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans l’ex­pres­sion 有命 (yǒu mìng) le carac­tère 有 (yǒu) signi­fie lit­té­ra­le­ment “avoir”, “pos­sé­der”, “déte­nir”. Sa gra­phie ancienne repré­sen­tait une main tenant quelque chose, évo­quant l’i­dée de pos­ses­sion ou de déten­tion. Dans les textes clas­siques, ce terme va au-delà de la simple pos­ses­sion maté­rielle et peut sug­gé­rer une rela­tion d’au­to­ri­té ou de res­pon­sa­bi­li­té envers ce qui est “pos­sé­dé”.

命 (mìng) est un carac­tère par­ti­cu­liè­re­ment riche qui peut signi­fier “ordre”, “décret”, “man­dat”, “mis­sion”, mais aus­si “des­tin” ou “vie”. Sa com­po­si­tion gra­phique asso­cie l’élé­ment 口 (kǒu, “bouche”) et l’élé­ment 令 (lìng, “ordre” ou “com­man­de­ment”). Cette com­bi­nai­son évoque l’i­dée d’une parole fai­sant auto­ri­té, d’un ordre venant d’une ins­tance supé­rieure. Le terme 命 occupe une place cen­trale dans la pen­sée poli­tique et cos­mo­lo­gique chi­noise, notam­ment à tra­vers le concept de “Man­dat du Ciel” (天命 tiānmìng) qui légi­ti­mait le pou­voir impé­rial.

L’ex­pres­sion 无咎 (wú jiù) est récur­rente dans le Yi Jing. Le carac­tère 无 (, variante gra­phique de 無) exprime la néga­tion, l’ab­sence. 咎 (jiù) désigne la “faute”, la “culpa­bi­li­té”, mais aus­si les consé­quences néfastes d’une action inap­pro­priée. Dans le contexte du Yi Jing, cette for­mule indique géné­ra­le­ment qu’une situa­tion, bien que déli­cate, ne condui­ra pas à des consé­quences regret­tables si elle est gérée cor­rec­te­ment.

La séquence 疇離祉 (chóu lí zhǐ) pré­sente trois carac­tères dont l’as­so­cia­tion mérite une atten­tion par­ti­cu­lière :

疇 (chóu) signi­fie ori­gi­nel­le­ment “champ culti­vé”, mais a évo­lué pour dési­gner l’ac­tion de “caté­go­ri­ser”, “clas­ser” ou “déli­mi­ter”. Ce carac­tère évoque l’i­dée d’un espace ordon­né, divi­sé en par­celles dis­tinctes.

離 () peut signi­fier “sépa­rer”, “dis­tin­guer”, mais aus­si “quit­ter” ou “s’éloigner”.離 () désigne éga­le­ment le tri­gramme du Feu, sym­bo­li­sant la clar­té et la dis­tinc­tion.

祉 (zhǐ) désigne le “bon­heur”, la “for­tune favo­rable”, avec une nuance de béné­dic­tion ou de faveur accor­dée par les puis­sances supé­rieures. Ce carac­tère com­porte la clé des “esprits” ou du “divin” (示 shì), sug­gé­rant une for­tune de nature spi­ri­tuelle ou pro­vi­den­tielle.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour l’ex­pres­sion 有命 (yǒu mìng), j’ai choi­si “Avoir un man­dat” plu­tôt que des tra­duc­tions alter­na­tives comme “Rece­voir une mis­sion” ou “Être doté d’un des­tin”. Cette tra­duc­tion pré­serve l’am­bi­guï­té fer­tile du terme 命 (mìng) qui peut être inter­pré­té tant dans sa dimen­sion poli­tique (un man­dat offi­ciel) que cos­mo­lo­gique (une mis­sion confiée par le Ciel).

Alter­na­tives pos­sibles :

  • “Rece­voir un ordre offi­ciel”
  • “Por­ter une res­pon­sa­bi­li­té ”

Pour 无咎 (wú jiù), j’ai opté pour la tra­duc­tion clas­sique “Pas de faute”, qui cap­ture bien l’i­dée d’ab­sence de consé­quences néga­tives. Cette for­mule, récur­rente dans le Yi Jing, sug­gère non pas tant une appro­ba­tion enthou­siaste qu’une absence de blâme ou de consé­quences défa­vo­rables.

Alter­na­tives envi­sa­geables :

  • “Sans blâme”
  • “Aucun reproche”
  • “Sans consé­quence néga­tive”

La séquence 疇離祉 (chóu lí zhǐ) pré­sente un défi tra­duc­tif par­ti­cu­lier en rai­son de sa conci­sion. J’ai choi­si “Clas­ser et dis­tin­guer apporte le bon­heur”, où les deux pre­miers verbes cor­res­pondent aux actions sug­gé­rées par 疇 (chóu) et 離 (), tan­dis que 祉 (zhǐ) est ren­du par “bon­heur”, indi­quant le résul­tat favo­rable de ces actions.

Tra­duc­tions alter­na­tives :

  • “La caté­go­ri­sa­tion et la dif­fé­ren­cia­tion apportent for­tune”
  • “Déli­mi­ter et dis­tin­guer conduit à la béné­dic­tion”
  • “Ordon­ner et dif­fé­ren­cier amène pros­pé­ri­té”

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

L’ex­pres­sion 有命 (yǒu mìng) évoque direc­te­ment le sys­tème admi­nis­tra­tif et poli­tique de la Chine ancienne, par­ti­cu­liè­re­ment sous la dynas­tie Zhou. Le terme 命 (mìng) était uti­li­sé pour dési­gner les charges offi­cielles confé­rées par le sou­ve­rain à ses ministres et offi­ciers.

Les fouilles archéo­lo­giques ont révé­lé des tablettes de nomi­na­tion datant des Zhou, qui consi­gnaient for­mel­le­ment le man­dat confié à un fonc­tion­naire. Ces docu­ments rituels détaillaient non seule­ment les res­pon­sa­bi­li­tés confiées, mais aus­si les terres, insignes et pri­vi­lèges asso­ciés à la fonc­tion.

La for­mule 疇離祉 (chóu lí zhǐ) fait écho aux pra­tiques admi­nis­tra­tives de clas­si­fi­ca­tion et de dis­tinc­tion qui consti­tuaient l’os­sa­ture de la bureau­cra­tie chi­noise dès les pre­mières dynas­ties, une clas­si­fi­ca­tion rigou­reuse des res­pon­sa­bi­li­tés et d’une dis­tinc­tion claire des attri­bu­tions assu­re­raient la pros­pé­ri­té d’un État.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

La tra­di­tion confu­céenne inter­prète ce trait comme une leçon sur la légi­ti­mi­té poli­tique et la res­pon­sa­bi­li­té morale. Pour Confu­cius, “avoir un man­dat” (有命 yǒu mìng) implique non seule­ment une auto­ri­té confé­rée, mais aus­si une res­pon­sa­bi­li­té morale envers celui qui confère ce man­dat et envers ceux qui sont concer­nés par son exer­cice : “Celui qui a reçu un man­dat doit agir avec rete­nue ; celui qui n’en a pas reçu peut agir plus libre­ment.”

La men­tion “pas de faute” (无咎 wú jiù) est inter­pré­tée par les com­men­ta­teurs confu­céens comme l’in­di­ca­tion que, dans un contexte d’ad­ver­si­té géné­rale (l’hexa­gramme 否 ), rece­voir un man­dat offi­ciel – même modeste – per­met d’a­gir légi­ti­me­ment sans risque de blâme, à condi­tion de res­pec­ter les limites de ce man­dat.

Wang Bi pro­pose une lec­ture plus cos­mo­lo­gique et méta­phy­sique. Pour lui, ce trait repré­sente le moment où, au sein d’une situa­tion de blo­cage (否 ), un pre­mier élé­ment yang appa­raît dans le tri­gramme céleste, mani­fes­tant la “volon­té du Ciel” (天命 tiānmìng). Cette volon­té, bien que limi­tée par le contexte glo­bal d’ad­ver­si­té, confère néan­moins une légi­ti­mi­té et une orien­ta­tion à celui qui la reçoit. Wang Bi pré­cise : “Même lorsque le Ciel et la Terre ne com­mu­niquent pas, la volon­té céleste conti­nue de se mani­fes­ter pour qui sait la dis­cer­ner.”

La séquence “Clas­ser et dis­tin­guer apporte le bon­heur” (疇離祉 chóu lí zhǐ) est inter­pré­tée par Wang Bi comme l’in­di­ca­tion qu’en temps d’ad­ver­si­té, la cla­ri­fi­ca­tion des caté­go­ries et la dis­tinc­tion des res­pon­sa­bi­li­tés deviennent par­ti­cu­liè­re­ment néces­saires pour navi­guer dans la com­plexi­té de la situa­tion sans com­mettre d’er­reur.

La tra­di­tion taoïste offre une lec­ture dif­fé­rente, moins orien­tée vers l’au­to­ri­té poli­tique et davan­tage vers une forme de luci­di­té exis­ten­tielle. Pour les pen­seurs taoïstes comme Zhuang­zi, “avoir un man­dat” peut signi­fier recon­naître sa posi­tion et son rôle dans l’ordre cos­mique, accep­tant les limites de sa condi­tion sans cher­cher à les dépas­ser arti­fi­ciel­le­ment. Le Huai­nan­zi sug­gère que “clas­ser et dis­tin­guer” repré­sente la capa­ci­té à dis­cer­ner clai­re­ment les pos­si­bi­li­tés d’ac­tion en fonc­tion des cir­cons­tances, sans s’at­ta­cher rigi­de­ment à un idéal abs­trait.

Zhu Xi, dans sa syn­thèse néo-confu­céenne, inter­prète ce trait comme une illus­tra­tion du prin­cipe selon lequel, même dans les périodes les plus défa­vo­rables, il existe tou­jours une voie légi­time d’ac­tion pour la per­sonne ver­tueuse. Il écrit : “Le sage qui reçoit un man­dat en temps d’ad­ver­si­té doit cla­ri­fier ses res­pon­sa­bi­li­tés et dis­tin­guer soi­gneu­se­ment ce qui relève de sa charge de ce qui n’en relève pas. C’est ain­si qu’il pré­ser­ve­ra son inté­gri­té et pour­ra éven­tuel­le­ment contri­buer à trans­for­mer la situa­tion.”

Petite Image du Quatrième Trait

yǒu mìng jiù

y avoir • mis­sion • pas • faute

zhì xìng

volon­té • agir • aus­si

Avoir un man­dat, pas de faute : les inten­tions seront réa­li­sées.

Structure du Quatrième Trait

- Trait Yang à une place Paire, la qua­trième posi­tion est incor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H12 否 Adver­si­té, et devient donc cor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H20 觀 guān “Regar­der”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais consti­tue la par­tie supé­rieure du centre car­di­nal de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il est en cor­res­pon­dance avec le pre­mier trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au milieu du tri­gramme xùn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 風 fēng “Vent” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme gèn qui cor­res­pond à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne”.
- Il est éga­le­ment au som­met du tri­gramme gèn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 山 shān “Mon­tagne” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme kūn qui cor­res­pond à l’élé­ment 地 “Terre”.
- Il est, pour finir, à la base du tri­gramme qián cor­res­pon­dant à l’élé­ment 天 tiān “Ciel”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme xùn qui cor­res­pond à l’élé­ment 風 fēng “Vent”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le troi­sième trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le cin­quième trait évo­lue de à .
- Ce trait est à la plus haute des deux posi­tions asso­ciées à l’Hu­main. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : 无咎 jiù.
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 志 zhì.

Interprétation

Agir en accord avec sa nature per­met aux inten­tions per­son­nelles de se concré­ti­ser sans erreur. C’est pour­quoi il faut allier dis­cer­ne­ment et asso­cia­tion.

Expérience corporelle

L’ex­pres­sion “Avoir un man­dat” (有命 yǒu mìng) cor­res­pond à “por­ter” une res­pon­sa­bi­li­té qui nous a été confiée. Cette sen­sa­tion n’est pas sim­ple­ment men­tale ou abs­traite, mais s’in­carne dans une pos­ture, une ten­sion, une pré­sence par­ti­cu­lière. Qui­conque a reçu une mis­sion impor­tante connaît cette sen­sa­tion d’être lit­té­ra­le­ment “inves­ti” d’une charge, comme si le corps lui-même en était le récep­tacle.

La for­mule “Pas de faute” (无咎 wú jiù) cor­res­pond à l’expérience cor­po­relle de jus­tesse, où le corps trouve natu­rel­le­ment sa place appro­priée, sans excès ni défaut. Dans les pra­tiques médi­ta­tives taoïstes, cet état est décrit comme celui où la pos­ture est si natu­rel­le­ment ajus­tée qu’elle ne génère aucune ten­sion super­flue – le corps est sim­ple­ment pré­sent, sans “faute” pos­tu­rale qui entra­ve­rait la cir­cu­la­tion de l’éner­gie.

L’ex­pres­sion “Clas­ser et dis­tin­guer apporte le bon­heur” (疇離祉 chóu lí zhǐ) évoque, dans les arts mar­tiaux internes, cette capa­ci­té à dis­tin­guer consciem­ment les dif­fé­rentes sen­sa­tions cor­po­relles, et les dif­fé­rentes qua­li­tés éner­gé­tiques. Cette cla­ri­fi­ca­tion per­cep­tive conduit à un état de bien-être où le corps retrouve son orga­ni­sa­tion natu­relle.

Dans notre vie quo­ti­dienne, nous connais­sons cette expé­rience lorsque, face à une situa­tion com­plexe, nous par­ve­nons d’a­bord à cla­ri­fier notre posi­tion et notre res­pon­sa­bi­li­té (avoir un man­dat), puis à dis­tin­guer clai­re­ment ce qui relève de notre action de ce qui n’en relève pas (clas­ser et dis­tin­guer). Cette cla­ri­fi­ca­tion génère alors un sen­ti­ment d’ai­sance et de jus­tesse (bon­heur) qui n’est pas sim­ple­ment men­tal mais pro­fon­dé­ment cor­po­rel – comme un sou­la­ge­ment, une détente qui sur­vient lorsque nous ces­sons de por­ter des res­pon­sa­bi­li­tés confuses ou contra­dic­toires.

Neuf en Cinq

九 五 jiǔ wǔ

xiū

ces­ser • adver­si­té

rén

grand • homme • bon augure

wáng wáng

cela • dis­pa­raître • cela • dis­pa­raître

bāo sāng

atta­cher • à • buis­son • mûrier

L’ad­ver­si­té cesse.

Pour l’homme émi­nent, pro­pice.

Cela pas­se­ra ! Cela pas­se­ra !

Atta­ché à un mûrier touf­fu.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

Dans l’ex­pres­sion 休否 (xiū pǐ) le carac­tère 休 (xiū) signi­fie “se repo­ser”, “ces­ser”, “sus­pendre” ou “prendre fin”. Sa gra­phie asso­cie l’élé­ment 人 (rén, “per­sonne”) appuyé contre l’élé­ment 木 (, “arbre”), évo­quant l’i­mage d’une per­sonne qui se repose à l’ombre d’un arbre. Cette éty­mo­lo­gie gra­phique sug­gère l’i­dée d’un répit bien­ve­nu, d’une pause régé­né­ra­trice dans un pro­ces­sus qui était jusque-là en cours.

否 () est le nom même de l’hexa­gramme, signi­fiant “obs­truc­tion”, “blo­cage”, “adver­si­té”. Nous retrou­vons ici une reprise du thème cen­tral de l’hexa­gramme, mais dans un contexte de trans­for­ma­tion. La jux­ta­po­si­tion des deux carac­tères sug­gère que l’é­tat de blo­cage com­mence à se dis­si­per ou à s’in­ter­rompre.

L’ex­pres­sion 大人 (dà rén, “homme émi­nent” ou “grand homme”) appa­raît pour la deuxième fois dans cet hexa­gramme, fai­sant écho au deuxième trait où il était asso­cié à l’ad­ver­si­té (否). Ici, en revanche, il est accom­pa­gné du terme 吉 (, “pro­pice” ou “faste”), créant un contraste signi­fi­ca­tif avec sa men­tion pré­cé­dente.

La for­mule 其亡其亡 (qí wáng qí wáng) pré­sente une répé­ti­tion qui indique géné­ra­le­ment une inten­si­fi­ca­tion ou une urgence. Le carac­tère 亡 (wáng) signi­fie “dis­pa­raître”, “périr”, “se perdre” ou “pas­ser”. Le pro­nom 其 (, “cela”, “son”) désigne l’é­tat d’ad­ver­si­té qui est en train de se dis­si­per.

L’ex­pres­sion finale 繫于苞桑 (xì yú bāo sāng) évoque une image à la fois concrète et sym­bo­lique : 繫 () signi­fie “atta­cher”, “lier”, “connec­ter” ou “dépendre de”. Ce carac­tère sug­gère un lien de dépen­dance ou une attache solide.

于 () est une pré­po­si­tion indi­quant “à”, “en”, “dans” ou “par”.

苞 (bāo) peut signi­fier “enve­lop­per”, “conte­nir”, mais aus­si “bour­geon” ou “bou­ton flo­ral”. Dans ce contexte, il qua­li­fie le mûrier, sug­gé­rant son aspect touf­fu, luxu­riant ou bour­geon­nant.

桑 (sāng) désigne le “mûrier”, arbre sacré dans la Chine ancienne, étroi­te­ment asso­cié à la séri­ci­cul­ture (éle­vage des vers à soie) et sym­bo­li­sant la pros­pé­ri­té agri­cole et la civi­li­sa­tion séden­taire.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour l’ex­pres­sion 休否 (xiū pǐ), j’ai choi­si “L’ad­ver­si­té cesse” plu­tôt que des tra­duc­tions plus lit­té­rales comme “Sus­pen­sion de l’obs­truc­tion”. Cette tra­duc­tion cap­ture l’i­dée d’une inter­rup­tion du pro­ces­sus d’ad­ver­si­té qui carac­té­rise l’hexa­gramme entier.

Alter­na­tives pos­sibles :

  • “Pause dans l’ad­ver­si­té”
  • “Sus­pen­sion du blo­cage”
  • “L’obs­truc­tion prend fin”

Pour 大人吉 (dà rén jí), j’ai opté pour “Pour l’homme émi­nent, pro­pice”, pré­ser­vant ain­si la même tra­duc­tion pour 大人 (dà rén) que dans le trait pré­cé­dent, ce qui per­met de sou­li­gner le contraste entre les deux situa­tions. Le terme 吉 () est ren­du par “pro­pice”, évo­quant un augure favo­rable, une situa­tion por­teuse de déve­lop­pe­ments posi­tifs.

La for­mule répé­ti­tive 其亡其亡 (qí wáng qí wáng) a été tra­duite par “Cela pas­se­ra ! Cela pas­se­ra !”, où la répé­ti­tion et les points d’ex­cla­ma­tion sug­gèrent l’ur­gence ou l’in­sis­tance pré­sente dans l’o­ri­gi­nal. J’ai choi­si “pas­se­ra” plu­tôt que “dis­pa­raî­tra” pour rendre 亡 (wáng), ce qui évoque plus clai­re­ment l’i­dée d’un pas­sage, d’une tran­si­tion plu­tôt que d’une simple dis­pa­ri­tion.

Pour 繫于苞桑 (xì yú bāo sāng), j’ai rete­nu “Atta­ché à un mûrier touf­fu”, où 苞 (bāo) est ren­du par “touf­fu” pour évo­quer l’i­dée d’a­bon­dance et de vita­li­té asso­ciée au mûrier. Cette image concrète sug­gère un point d’an­crage solide et vivant durant la période de trans­for­ma­tion.

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

L’i­mage du mûrier (桑 sāng) évoque direc­te­ment l’é­co­no­mie agri­cole de la Chine ancienne, où cet arbre jouait un rôle cen­tral dans la séri­ci­cul­ture. La culture des mûriers pour nour­rir les vers à soie était une acti­vi­té fon­da­men­tale.

Dans le Livre des Odes, le mûrier appa­raît fré­quem­ment comme sym­bole d’une vie agri­cole pros­père et bien ordon­née. La men­tion “mûrier touf­fu” (苞桑 bāo sāng) évoque par­ti­cu­liè­re­ment l’i­mage d’un arbre en pleine vita­li­té, pro­messe d’une récolte abon­dante de feuilles pour l’é­le­vage des vers à soie.

Le Livre des Rites men­tionne des céré­mo­nies sai­son­nières où l’im­pé­ra­trice et les dames de la cour cueillaient rituel­le­ment les pre­mières feuilles de mûrier, sou­li­gnant l’im­por­tance sociale et cos­mo­lo­gique de cet arbre. Ces rituels expri­maient l’har­mo­nie entre l’ordre humain et l’ordre natu­rel, par­ti­cu­liè­re­ment signi­fi­ca­tive dans un contexte où cette har­mo­nie sem­blait com­pro­mise (comme le sug­gère l’hexa­gramme 否). La for­mule “s’at­ta­cher au mûrier” (繫于桑 xì yú sāng) pour­rait faire écho à ces pra­tiques rituelles ou à des méta­phores poli­tiques de la période des Zhou. Sima Qian rap­porte dans ses Mémoires His­to­riques que, lors des périodes de tran­si­tion dynas­tique, les let­trés et sages qui se reti­raient tem­po­rai­re­ment de la vie publique étaient par­fois décrits comme “atta­chés au mûrier”, atten­dant le retour de condi­tions plus favo­rables pour ser­vir à nou­veau.

La répé­ti­tion empha­tique “cela pas­se­ra, cela pas­se­ra” (其亡其亡 qí wáng qí wáng) évoque quant à elle la forme des oracles ou des incan­ta­tions divi­na­toires, où la répé­ti­tion ser­vait à ren­for­cer la puis­sance per­for­ma­tive de la parole rituelle. Cette for­mu­la­tion sug­gère un moment cri­tique où la trans­for­ma­tion immi­nente de la situa­tion défa­vo­rable est annon­cée avec une cer­taine urgence ou insis­tance.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

La tra­di­tion confu­céenne inter­prète ce trait comme l’an­nonce d’un retour­ne­ment favo­rable dans une situa­tion d’ad­ver­si­té, par­ti­cu­liè­re­ment pour la per­sonne mora­le­ment supé­rieure (大人 dà rén). Le Grand Com­men­taire sug­gère que “l’homme émi­nent” repré­sente ici celui qui, par sa posi­tion éle­vée et sa ver­tu, peut influen­cer le cours des évé­ne­ments et trans­for­mer l’ad­ver­si­té en occa­sion favo­rable. La for­mule “l’ad­ver­si­té cesse” (休否 xiū pǐ) est inter­pré­tée comme la consé­quence natu­relle de la per­sé­vé­rance ver­tueuse face aux dif­fi­cul­tés.

Wang Bi pro­pose une lec­ture plus cos­mo­lo­gique, voyant dans ce trait l’illus­tra­tion du prin­cipe selon lequel toute situa­tion extrême engendre néces­sai­re­ment son contraire. Pour lui, le cin­quième trait, en posi­tion domi­nante dans le tri­gramme Ciel, repré­sente le moment où le prin­cipe yang com­mence à exer­cer une influence trans­for­ma­trice sur la situa­tion de blo­cage. Il écrit : “Même lorsque le Ciel et la Terre sont sépa­rés (comme dans l’hexa­gramme 否), le prin­cipe céleste conti­nue d’a­gir silen­cieu­se­ment, pré­pa­rant le retour­ne­ment de la situa­tion.”

La tra­di­tion taoïste offre une inter­pré­ta­tion qui met davan­tage l’ac­cent sur le non-agir face à l’ad­ver­si­té. L’i­mage “s’at­ta­cher au mûrier touf­fu” évoque pour eux l’i­dée d’un ancrage dans la nature vivante, per­met­tant d’at­tendre patiem­ment que le cycle natu­rel s’in­verse de lui-même.

Zhu Xi inter­prète la for­mule “Cela pas­se­ra ! Cela pas­se­ra !” comme l’ex­pres­sion d’une confiance fon­dée non sur un opti­misme naïf, mais sur une com­pré­hen­sion pro­fonde des cycles cos­miques et his­to­riques. Pour lui, cette répé­ti­tion exprime l’im­mi­nence d’une trans­for­ma­tion qui est déjà à l’œuvre dans les pro­fon­deurs de la situa­tion, même si elle n’est pas encore mani­feste.

Li Dao­chun, dans sa lec­ture syn­cré­tique amal­ga­mant élé­ments confu­céens, taoïstes et boud­dhiques, voit dans l’i­mage du “mûrier touf­fu” une méta­phore de l’es­prit illu­mi­né qui, même en temps d’ad­ver­si­té, conti­nue de croître inté­rieu­re­ment et d’of­frir pro­tec­tion. Pour lui, “s’at­ta­cher au mûrier” signi­fie main­te­nir sa clar­té inté­rieure comme point d’an­crage lorsque les condi­tions exté­rieures sont défa­vo­rables.

Petite Image du Cinquième Trait

rén zhī

grand • homme • son • bon augure

wèi zhèng dāng

posi­tion • cor­rect • avoir la charge de • aus­si

C’est pro­pice pour le grand homme : parce que sa posi­tion est cor­recte et appro­priée.

Structure du Cinquième Trait

- Trait Yang à une place Impaire, la cin­quième posi­tion est cor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H12 否 Adver­si­té, et devient donc incor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H35 晉 jìn “Pro­gres­ser”..
- Ce trait pos­sède la cen­tra­li­té en posi­tion supé­rieure.
- Il est en cor­res­pon­dance avec le deuxième trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au milieu du tri­gramme qián cor­res­pon­dant à l’élé­ment 天 tiān “Ciel” Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme qui cor­res­pond à l’élé­ment 火 huǒ “Feu”.
- Il est éga­le­ment au som­met du tri­gramme xùn cor­res­pon­dant à l’élé­ment 風 fēng “Vent”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme kǎn qui cor­res­pond à l’élé­ment 水 shuǐ “Eau”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le qua­trième trait évo­lue de à .
- Sa rela­tion de voi­si­nage avec le sixième trait évo­lue de à .
- Ce trait occupe à la plus basse des deux posi­tions asso­ciées au Ciel. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- Il est maître de l’hexa­gramme.
- For­mules Man­tiques : 吉 .
- Mots remar­quables dans la Petite Image : 正 zhèng, 位 wèi.

Interprétation

Mettre fin aux dif­fé­rends est pro­pice au déve­lop­pe­ment.
Cepen­dant, il est essen­tiel de demeu­rer conscient que rien n’est jamais acquis et de ne pas relâ­cher sa vigi­lance, ce qui per­met de réduire les défaillances et de s’ins­crire dans la durée.

Expérience corporelle

L’ex­pres­sion “L’ad­ver­si­té cesse” (休否 xiū pǐ) évoque une expé­rience cor­po­relle que nous connais­sons tous : ce moment de sou­la­ge­ment tan­gible lors­qu’une ten­sion pro­lon­gée com­mence enfin à se dis­si­per. Phy­si­que­ment, cela peut se mani­fes­ter comme une détente mus­cu­laire, une res­pi­ra­tion qui s’ap­pro­fon­dit, une sen­sa­tion d’es­pace qui s’ouvre à nou­veau dans le corps après une période de contrac­tion.

La for­mule répé­ti­tive “Cela pas­se­ra ! Cela pas­se­ra !” (其亡其亡 qí wáng qí wáng) résonne avec cette expé­rience de sug­ges­tion que nous pra­ti­quons intui­ti­ve­ment face à nos propres dou­leurs ou difficultés,ou à celles d’autrui . Cette répé­ti­tion a un effet per­for­ma­tif sur notre corps même : en nous rap­pe­lant que l’é­tat pré­sent est tran­si­toire, nous modi­fions déjà notre rela­tion cor­po­relle à cette expé­rience, créant une dis­tance qui per­met de ne pas s’i­den­ti­fier com­plè­te­ment à la souf­france.

L’i­mage “Atta­ché à un mûrier touf­fu” (繫于苞桑 xì yú bāo sāng) évoque une expé­rience cor­po­relle d’an­crage et de sta­bi­li­té au milieu du chan­ge­ment. Dans les pra­tiques de qigong ou de médi­ta­tion, cette qua­li­té d’être “atta­ché” ou “connec­té” à quelque chose de vivant et de stable repré­sente pré­ci­sé­ment ce que l’on cultive : un point de réfé­rence interne qui demeure constant même lorsque tout fluc­tue autour de soi.

Le mûrier, avec ses racines pro­fondes et ses branches souples, offre une méta­phore cor­po­relle par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nente : celle d’une flexi­bi­li­té ancrée dans une sta­bi­li­té pro­fonde. Dans les arts mar­tiaux internes, cette qua­li­té para­doxale est recher­chée – être simul­ta­né­ment enra­ci­né et adap­table, fer­me­ment connec­té et libre­ment mobile.

Dans notre expé­rience quo­ti­dienne, nous connais­sons ces moments où, face à l’ad­ver­si­té, nous par­ve­nons à trou­ver un point d’an­crage inté­rieur (comme le mûrier) qui nous per­met de tra­ver­ser la tem­pête sans être déra­ci­nés. Cette capa­ci­té n’est pas qu’une apti­tude psy­cho­lo­gique mais une véri­table com­pé­tence cor­po­relle : savoir main­te­nir une pos­ture équi­li­brée, une res­pi­ra­tion régu­lière et une pré­sence atten­tive même dans les cir­cons­tances les plus désta­bi­li­santes.

Neuf Au-Dessus

上 九 shàng jiǔ

qīng

décli­ner • adver­si­té

xiān hòu

d’a­bord • adver­si­té • ensuite • joie

L’ad­ver­si­té se ren­verse,

D’a­bord l’ad­ver­si­té, ensuite la joie.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

L’ex­pres­sion 傾否 (qīng pǐ) pré­sente une for­mu­la­tion concise mais riche de signi­fi­ca­tions : le carac­tère 傾 (qīng) signi­fie lit­té­ra­le­ment “incli­ner”, “pen­cher”, “ren­ver­ser” ou “décli­ner”. Sa gra­phie asso­cie l’élé­ment 人 (rén, per­sonne) et 頃 (qǐng, un ins­tant, une courte période), évo­quant un mou­ve­ment de bas­cu­le­ment ou d’in­cli­nai­son sou­daine. Dans les textes anciens, ce terme était sou­vent uti­li­sé pour décrire le mou­ve­ment d’un réci­pient qu’on penche pour en ver­ser le conte­nu, mais aus­si méta­pho­ri­que­ment pour évo­quer un chan­ge­ment radi­cal de situa­tion, notam­ment le déclin d’une puis­sance ou l’ef­fon­dre­ment d’un ordre éta­bli.

否 () est le nom même de l’hexa­gramme, signi­fiant “obs­truc­tion”, “blo­cage”, “adver­si­té”. Sa pré­sence dans ce sixième et der­nier trait sug­gère que l’hexa­gramme arrive à son terme et que la situa­tion d’ad­ver­si­té qu’il décrit est sur le point de se trans­for­mer radi­ca­le­ment.

La for­mule 先否後喜 () exprime une suc­ces­sion tem­po­relle clai­re­ment arti­cu­lée :

先 (xiān) signi­fie “d’a­bord”, “avant”, “pré­cé­dem­ment”, évo­quant un état anté­rieur ou ini­tial.

否 () réap­pa­raît ici, sou­li­gnant que l’ad­ver­si­té consti­tue bien le point de départ du pro­ces­sus décrit.

後 (hòu) signi­fie “après”, “ensuite”, “ulté­rieu­re­ment”, mar­quant la tran­si­tion vers un état nou­veau.

喜 () désigne la “joie”, le “bon­heur”, la “féli­ci­té”. Ce carac­tère repré­sente gra­phi­que­ment des tam­bours (鼓 ) joués lors des céré­mo­nies, asso­ciés à l’élé­ment 口 (kǒu, bouche), évo­quant les cris de joie ou les chants qui accom­pa­gnaient ces célé­bra­tions. Ce terme contraste for­te­ment avec l’ad­ver­si­té (否 ) qui le pré­cède, sug­gé­rant un ren­ver­se­ment com­plet de la situa­tion émo­tion­nelle et exis­ten­tielle.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour l’ex­pres­sion 傾否 (qīng pǐ), j’ai choi­si “L’ad­ver­si­té se ren­verse” plu­tôt que des tra­duc­tions plus lit­té­rales comme “L’obs­truc­tion s’in­cline” ou “Le blo­cage penche”. Cette tra­duc­tion cap­ture l’i­dée dyna­mique d’un retour­ne­ment de situa­tion, tout en pré­ser­vant la conci­sion de l’o­ri­gi­nal.

Alter­na­tives pos­sibles :

  • “L’ad­ver­si­té bas­cule”
  • “Le blo­cage se retourne”

Pour 先否後喜 (xiān pǐ hòu xǐ), j’ai opté pour “D’a­bord l’ad­ver­si­té, ensuite la joie”, pré­ser­vant ain­si la struc­ture tem­po­relle claire de l’o­ri­gi­nal et le contraste mar­qué entre les deux états suc­ces­sifs.

Alter­na­tives pos­sibles :

  • “Adver­si­té d’a­bord, bon­heur ensuite”
  • “L’obs­truc­tion pré­cède la féli­ci­té”
  • “Après le blo­cage vient la joie”

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

L’i­mage du ren­ver­se­ment (傾 qīng) évoque des pra­tiques rituelles et poli­tiques de la Chine ancienne liées aux tran­si­tions dynas­tiques et aux cycles his­to­riques. Dans les chro­niques his­to­riques comme le Shu­jing (Livre des Docu­ments), le terme 傾 était sou­vent uti­li­sé pour décrire la chute d’une dynas­tie cor­rom­pue, per­çue comme un pro­ces­sus natu­rel et néces­saire dans l’ordre cos­mique.

La for­mule “d’a­bord l’ad­ver­si­té, ensuite la joie” était par­ti­cu­liè­re­ment signi­fi­ca­tive dans le contexte de légi­ti­ma­tion des chan­ge­ments dynas­tiques, sug­gé­rant que la souf­france sous une dynas­tie décli­nante serait néces­sai­re­ment sui­vie par le bon­heur sous une nou­velle dynas­tie ver­tueuse.

La notion de ren­ver­se­ment cyclique était pro­fon­dé­ment ancrée dans la cos­mo­lo­gie chi­noise ancienne. Des céré­mo­nies sai­son­nières sym­bo­li­saient le pas­sage d’une sai­son à l’autre, notam­ment le moment cri­tique où l’hi­ver (asso­cié à l’ad­ver­si­té, 否 ) com­mence à céder la place au prin­temps (asso­cié à la joie, 喜 ). Ces rituels reflé­taient une concep­tion du monde où aucun état extrême ne pou­vait per­sis­ter indé­fi­ni­ment.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

La tra­di­tion confu­céenne inter­prète ce trait comme l’ex­pres­sion du prin­cipe moral selon lequel toute épreuve, si elle est affron­tée avec ver­tu et per­sé­vé­rance, conduit ulti­me­ment à un retour­ne­ment favo­rable.

Pour Wang Bi, ce trait repré­sente le moment cru­cial où le prin­cipe yang, ayant atteint la posi­tion extrême du tri­gramme Ciel, pro­voque un bas­cu­le­ment de la situa­tion entière. Il écrit : “Au som­met de l’hexa­gramme de l’ad­ver­si­té, le prin­cipe yang, par sa nature même, génère un mou­ve­ment de ren­ver­se­ment. C’est la mani­fes­ta­tion de la loi selon laquelle tout extrême engendre son contraire.”

Pour les pen­seurs taoïstes, le pas­sage de l’ad­ver­si­té à la joie n’est pas tant une récom­pense morale qu’une mani­fes­ta­tion natu­relle de la ten­dance de toute situa­tion extrême à se trans­for­mer en son oppo­sé. Comme l’ex­prime le cha­pitre 58 du Dao­de­jing : “Le mal­heur repose sur le bon­heur, le bon­heur couve sous le mal­heur”.

Zhu Xi inter­prète ce trait dans une pers­pec­tive his­to­rique et morale, voyant dans la séquence “d’a­bord l’ad­ver­si­té, ensuite la joie” une loi pro­vi­den­tielle qui garan­tit ulti­me­ment le triomphe du bien. Pour lui, cette for­mule offre un mes­sage d’es­pé­rance pour le “grand homme” (大人 dà rén) qui, même dans les périodes les plus sombres, peut attendre avec confiance le retour­ne­ment de la situa­tion s’il main­tient son inté­gri­té morale.

Petite Image du Trait du Haut

zhōng qīng

adver­si­té • à la fin • donc • décli­ner

zhǎng

com­ment ? • pou­voir • aîné • aus­si

L’ad­ver­si­té prend fin et s’in­verse : com­ment pourr­rait-elle durer indé­fi­ni­ment ?

Structure du Trait du Haut

- Trait Yang à une place Paire, la sixième posi­tion est incor­recte dans l’hexa­gramme de situa­tion H12 否 Adver­si­té, et devient donc cor­recte dans l’hexa­gramme déri­vé H45 萃 cuì “Se ras­sem­bler”..
- Ce trait ne pos­sède pas la cen­tra­li­té, mais est au som­met de l’en­ve­loppe de l’hexa­gramme, que sa trans­for­ma­tion fait évo­luer de à .
- Il est en cor­res­pon­dance avec le troi­sième trait, mais ne le sera plus après la trans­for­ma­tion de leur bigramme en .
– Il est au som­met du tri­gramme qián cor­res­pon­dant à l’élé­ment 天 tiān “Ciel”. Sa trans­for­ma­tion pro­duit le tri­gramme duì qui cor­res­pond à l’élé­ment 澤 duó “Brume”.
– Sa rela­tion de voi­si­nage avec le cin­quième trait évo­lue de à .
- Ce trait est à la plus haute des deux posi­tions asso­ciées au Ciel. Sa trans­for­ma­tion fait évo­luer ce bigramme de à .
- For­mules Man­tiques : aucune.

Interprétation

Lorsque l’ad­ver­si­té atteint son point culmi­nant elle se résorbe, le déclin s’in­verse, et la joie peut alors s’ex­pri­mer.

Expérience corporelle

L’ex­pres­sion “L’ad­ver­si­té se ren­verse” (傾否 qīng pǐ) évoque un sou­la­ge­ment cor­po­rel sou­dain après une longue période de ten­sion ou de contrainte. Phy­si­que­ment, nous connais­sons tous ce moment où, après avoir main­te­nu une pos­ture incon­for­table ou endu­ré une dou­leur per­sis­tante, le relâ­che­ment sur­vient enfin, créant une sen­sa­tion presque eupho­rique de libé­ra­tion.

Cette tran­si­tion est sou­vent accom­pa­gnée d’une sen­sa­tion phy­sique de cha­leur, de pico­te­ment ou de pul­sa­tion, mar­quant le retour d’un flux vital dans une zone pré­cé­dem­ment blo­quée.

La for­mule “D’a­bord l’ad­ver­si­té, ensuite la joie” (先否後喜 xiān pǐ hòu xǐ) décrit par­fai­te­ment la séquence expé­rien­tielle de nom­breuses pra­tiques cor­po­relles trans­for­ma­tives : la période ini­tiale de dif­fi­cul­té, de résis­tance ou d’in­con­fort pré­cède néces­sai­re­ment la per­cée qui conduit à la libé­ra­tion et au plai­sir. Les pra­ti­quants d’arts mar­tiaux internes connaissent bien cette tra­jec­toire, où les exer­cices ini­tia­le­ment incon­for­tables conduisent pro­gres­si­ve­ment à un état de flui­di­té joyeuse.

Cette séquence tem­po­relle où l’ef­fort phy­sique intense est sui­vi d’un “second souffle”, se mani­feste éga­le­ment dans notre expé­rience quo­ti­dienne du stress et de la récu­pé­ra­tion. La neu­ro­phy­sio­lo­gie moderne confirme que les périodes de ten­sion intense, si elles sont sui­vies d’une détente appro­priée, peuvent conduire à ce que les psy­cho­logues appellent la “crois­sance post-trau­ma­tique” – une joie et une rési­lience plus pro­fondes qu’a­vant l’é­preuve.

Grande Image

大 象 dà xiàng

tiān jiāo

ciel • terre • pas • en rela­tion

adver­si­té

jūn jiǎn nàn

noble • héri­tier • ain­si • modé­ra­tion • conduite • esqui­ver • embar­ras

祿

róng

pas • accep­ter • hon­neur • ain­si • faveurs

Le Ciel et la Terre ne com­mu­niquent pas.

Adver­si­té.

Ain­si l’homme noble, en ver­tu de sa fru­ga­li­té évite les dif­fi­cul­tés.

Il ne peut être hono­ré par des avan­tages.

Notes de traduction

ANALYSE LEXICALE ET SYMBOLIQUE

L’ex­pres­sion 天地不交 (tiān dì bù jiāo) éta­blit le fon­de­ment cos­mo­lo­gique de l’hexa­gramme 否 (). Le carac­tère 交 (jiāo) mérite une atten­tion par­ti­cu­lière : il repré­sente gra­phi­que­ment deux lignes qui se croisent, évo­quant l’i­dée d’in­ter­sec­tion, de ren­contre, d’é­change. Sa forme ancienne figu­rait deux per­sonnes dos à dos qui se croisent. Ce carac­tère est pré­cé­dé de la néga­tion 不 (), indi­quant pré­ci­sé­ment l’ab­sence de cette rela­tion d’é­change.

L’ex­pres­sion 君子以儉德辟難 (jūn zǐ yǐ jiǎn dé pì nàn) intro­duit la figure exem­plaire du jun­zi (君子) et sa réponse appro­priée face à cette situa­tion cos­mique. Le terme 儉 (jiǎn) signi­fie “éco­no­mie”, “fru­ga­li­té”, “modé­ra­tion” et contient gra­phi­que­ment l’élé­ment 僉 (qiān) qui évoque l’i­dée de ras­sem­ble­ment et de rete­nue. 辟 () signi­fie “évi­ter”, “esqui­ver”, mais aus­si “ouvrir un che­min”. Quant à 難 (nàn), il désigne les “dif­fi­cul­tés”, les “épreuves”, et sa gra­phie asso­cie l’élé­ment 堇 (jǐn, dif­fi­cul­té) à l’élé­ment 隹 (zhuī, oiseau), évo­quant peut-être l’i­mage d’un oiseau pris au piège.

La for­mule finale 不可榮以祿 (bù kě róng yǐ lù) com­plète cette leçon éthique. Le carac­tère 榮 (róng) évoque l’i­dée de “gloire”, d’ ”hon­neur” ou de “pros­pé­ri­té”. Sa gra­phie asso­cie l’élé­ment 木 (i, arbre) et 熒 (yíng, brillant), sug­gé­rant l’i­mage d’un arbre en plein épa­nouis­se­ment. Le terme 祿 () désigne spé­ci­fi­que­ment les “émo­lu­ments”, les “avan­tages” ou les “faveurs” accor­dés par un supé­rieur, notam­ment dans le contexte admi­nis­tra­tif de la Chine ancienne.

CHOIX DE TRADUCTION

Pour l’ex­pres­sion 天地不交 (tiān dì bù jiāo), j’ai choi­si “Le Ciel et la Terre ne com­mu­niquent pas” plu­tôt que des tra­duc­tions plus lit­té­rales comme “Le Ciel et la Terre ne se ren­contrent pas” ou “Le Ciel et la Terre ne s’en­tre­croisent pas”. Cette tra­duc­tion sou­ligne l’as­pect com­mu­ni­ca­tion­nel de l’é­change cos­mique, par­ti­cu­liè­re­ment signi­fi­ca­tif dans le contexte de l’hexa­gramme 否 ().

Pour 君子以儉德辟難 (jūn zǐ yǐ jiǎn dé pì nàn), j’ai opté pour “Ain­si l’homme noble, en ver­tu de sa fru­ga­li­té évite les dif­fi­cul­tés”. Le terme 君子 (jūn zǐ) est ren­du par “homme noble” pour pré­ser­ver la dimen­sion éthique plu­tôt que sociale de ce concept. Le terme 儉 (jiǎn) est tra­duit par “fru­ga­li­té”, sou­li­gnant l’i­dée d’une modé­ra­tion volon­taire, d’une éco­no­mie de moyens face à l’ad­ver­si­té.

D’autres tra­duc­tions auraient été pos­sibles :

  • “Par l’é­co­no­mie de sa ver­tu, le noble contourne les obs­tacles”
  • “Grâce à sa sobrié­té morale, l’homme de bien évite les périls”
  • “Le gen­til­homme, par sa rete­nue ver­tueuse, esquive les dif­fi­cul­tés”

Pour 不可榮以祿 (bù kě róng yǐ lù), j’ai rete­nu “Il ne peut être hono­ré par des avan­tages”. Cette for­mu­la­tion pré­serve l’am­bi­guï­té fer­tile de l’o­ri­gi­nal, qui peut être inter­pré­tée soit comme une impos­si­bi­li­té cir­cons­tan­cielle (en temps d’ad­ver­si­té, les hon­neurs ne sont pas dis­po­nibles), soit comme une pres­crip­tion éthique (en temps d’ad­ver­si­té, le sage ne doit pas recher­cher les hon­neurs). Le terme 祿 () est ren­du par “avan­tages” pour évo­quer les béné­fices maté­riels et sociaux asso­ciés aux fonc­tions offi­cielles.

Alter­na­tives pos­sibles :

  • “Il ne sau­rait être glo­ri­fié par des émo­lu­ments”
  • “Il ne peut rece­voir l’é­clat des faveurs offi­cielles”
  • “Il ne doit pas briller par les récom­penses”

DIMENSION HISTORIQUE ET RITUELLE

La Grande Image de l’hexa­gramme 否 s’ins­crit dans le contexte socio­po­li­tique des dynas­ties Shang et Zhou, où les rela­tions entre le sou­ve­rain et ses ministres étaient concep­tua­li­sées comme un micro­cosme des rela­tions entre le Ciel et la Terre. La for­mule “Le Ciel et la Terre ne com­mu­niquent pas” évo­quait direc­te­ment les périodes de troubles poli­tiques où la com­mu­ni­ca­tion entre le sou­ve­rain (asso­cié au Ciel) et ses sujets (asso­ciés à la Terre) était rom­pue ou per­tur­bée.

Les termes 儉 (jiǎn, “fru­ga­li­té”) et 祿 (, “avan­tages”) font réfé­rence au sys­tème admi­nis­tra­tif de la Chine ancienne. Dès la dynas­tie Zhou, les fonc­tion­naires rece­vaient des émo­lu­ments (祿) pro­por­tion­nels à leur rang. Dans ce contexte, l’in­jonc­tion à la fru­ga­li­té et au déta­che­ment vis-à-vis des avan­tages offi­ciels pre­nait une dimen­sion par­ti­cu­liè­re­ment concrète pour les let­trés-fonc­tion­naires.

Durant la période des Royaumes Com­bat­tants, cette éthique de la fru­ga­li­té en temps de crise prit une dimen­sion poli­tique signi­fi­ca­tive. Cer­tains conseillers refu­saient les hon­neurs et les avan­tages maté­riels offerts par des sou­ve­rains dont ils désap­prou­vaient la conduite, pré­fé­rant vivre dans la sim­pli­ci­té plu­tôt que de ris­quer leur répu­ta­tion morale.

PERSPECTIVES INTERPRÉTATIVES

La tra­di­tion confu­céenne inter­prète ce pas­sage comme une leçon sur l’in­té­gri­té morale en temps d’ad­ver­si­té. Pour Confu­cius, la fru­ga­li­té (儉 jiǎn) n’est pas sim­ple­ment une ver­tu éco­no­mique mais une dis­po­si­tion éthique fon­da­men­tale, par­ti­cu­liè­re­ment cru­ciale lorsque l’ordre cos­mique et social semble per­tur­bé : “Lorsque l’É­tat suit la Voie, le sage accepte les fonc­tions ; lorsque l’É­tat s’é­carte de la Voie, le sage pra­tique le retrait et cultive la fru­ga­li­té.”

Wang Bi pro­pose une lec­ture plus cos­mo­lo­gique de cette Grande Image. Pour lui, l’ex­pres­sion “Le Ciel et la Terre ne com­mu­niquent pas” décrit un état de dés­équi­libre où les prin­cipes yin et yang ne cir­culent plus har­mo­nieu­se­ment. Face à cette situa­tion, le sage com­prend que la seule réponse appro­priée est la rete­nue et la modé­ra­tion, évi­tant ain­si d’ag­gra­ver le dés­équi­libre par des actions exces­sives : “Quand le Ciel et la Terre sont sépa­rés, toute ten­ta­tive d’ex­pan­sion ou d’é­clat ne peut qu’aug­men­ter l’ad­ver­si­té. C’est pour­quoi le sage pra­tique la rete­nue et évite les dif­fi­cul­tés.”

La tra­di­tion taoïste offre une inter­pré­ta­tion dis­tincte, voyant dans cette for­mule une illus­tra­tion du prin­cipe de retour­ne­ment (反 fǎn) cher à Lao­zi. En temps d’ad­ver­si­té, la recherche de la gloire ou des avan­tages va à l’en­contre du mou­ve­ment natu­rel et ne peut que géné­rer davan­tage de dif­fi­cul­tés.

Pour Zhu Xi, la fru­ga­li­té n’est pas sim­ple­ment une qua­li­té morale abs­traite mais une stra­té­gie appro­priée aux temps d’ad­ver­si­té. Il écrit : “Lorsque le Ciel et la Terre ne com­mu­niquent pas, le sage recon­naît le moment et adapte sa conduite en consé­quence, sachant que ce n’est pas le temps de recher­cher l’é­clat exté­rieur.”

Structure de la Grande Image

L’hexa­gramme 12 est com­po­sé du tri­gramme ☷ 坤 kūn en bas et de ☰ 乾 qián en haut.Le tri­gramme nucléaire du bas est ☶ 艮 gèn, celui du haut est ☴ 巽 xùn.Les tri­grammes absents de l’Hexa­gramme 12 sont ☵ 坎 kǎn, ☳ 震 zhèn, ☲ 離 , ☱ 兌 duì.
Le per­son­nage emblé­ma­tique de l’Hexa­gramme 12 est : 君子 jūn , le noble héri­tier.

Interprétation

Afin d’é­vi­ter les dif­fi­cul­tés, il convient de résis­ter aux ten­ta­tions d’un déve­lop­pe­ment exté­rieur, hon­neurs ou richesses, et de pri­vi­lé­gier plu­tôt le ren­for­ce­ment de ses valeurs intimes.

Expérience corporelle

L’ex­pres­sion “Le Ciel et la Terre ne com­mu­niquent pas” évoque la ten­sion, le blo­cage, l’im­pos­si­bi­li­té de trou­ver un flux har­mo­nieux entre le haut et le bas du corps. La par­tie supé­rieure du corps semble agir indé­pen­dam­ment de sa base, créant ain­si une inef­fi­ca­ci­té fon­da­men­tale de nos mou­ve­ments.

La réponse sug­gé­rée par le texte – la fru­ga­li­té (儉 jiǎn) – se tra­duit cor­po­rel­le­ment par une éco­no­mie de moyens, une sobrié­té du geste, une réduc­tion à l’es­sen­tiel. Cette qua­li­té est pré­ci­sé­ment ce que cultivent les arts mar­tiaux internes en situa­tion de blo­cage : plu­tôt que de for­cer par une dépense d’éner­gie exces­sive, le pra­ti­quant apprend à réduire son inter­ven­tion au mini­mum néces­saire, esqui­vant ain­si les dif­fi­cul­tés plu­tôt que de les affron­ter direc­te­ment.

L’in­jonc­tion “Il ne peut être hono­ré par des avan­tages” trouve éga­le­ment une réso­nance cor­po­relle pro­fonde. Dans la pra­tique des arts éner­gé­tiques chi­nois, toute recherche de l’é­clat exté­rieur (forme spec­ta­cu­laire, exhi­bi­tion de “pou­voirs”) en l’ab­sence d’une cir­cu­la­tion har­mo­nieuse entre Ciel et Terre conduit inva­ria­ble­ment à des blo­cages plus graves. La fru­ga­li­té du geste et l’ab­sence de recherche d’ef­fet immé­diat consti­tuent alors para­doxa­le­ment le che­min le plus effi­cace.

Dans notre expé­rience quo­ti­dienne, nous recon­nais­sons cette sagesse cor­po­relle lorsque, confron­tés à une situa­tion blo­quée (négo­cia­tion dif­fi­cile, rela­tion ten­due), nous décou­vrons que l’é­co­no­mie de moyens – par­ler moins mais avec plus de jus­tesse, réduire l’ex­po­si­tion aux sti­mu­la­tions exces­sives, évi­ter la recherche de recon­nais­sance immé­diate – nous per­met d’évoluer plus effi­ca­ce­ment dans l’ad­ver­si­té que les grands gestes ou les démons­tra­tions de force.


Hexagramme 12

Neuvième Aile

Ordre des Hexagrammes (序卦傳 Xù Guà Zhuàn)

zhōng tōng

êtres • pas • pou­voir • ain­si • à la fin • tra­ver­ser sans entrave

shòu zhī

cause • accueillir • son • ain­si • adver­si­té

Les choses ne peuvent pas tou­jours être en rela­tion.

C’est pour­quoi vient ensuite “Adver­si­té”.

Dixième Aile

Les Hexagrammes entrecroisés (雜卦傳 Zá Guà Zhuàn)

tài fǎn lèi

adver­si­té • pros­pé­ri­té • reve­nir • son • clas­ser • par­ti­cule finale

Adver­si­té et Pros­pé­ri­té : inver­sion de leurs caté­go­ries.



Réfé­rences externes

Grand Dic­tion­naire Ric­ci

L’Hexa­gramme 12 selon WENGU

L’Hexa­gramme 12 selon SAOLIM

L’Hexa­gramme 12 selon YI JING LISE